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Le Monde Diplomatique, mai 2001
Ils représentent environ 6 à 7 millions de personnes. Ils sont la minorité chrétienne la plus nombreuse du Proche-Orient. Ils ont joué un rôle important dans la lutte contre le colonialisme britannique. Les coptes d'Egypte, descendants des pharaons, ont une longue histoire. Mais les ambiguïtés de l'Etat et l'islamisation croissante ont suscité chez eux crainte et repli. Pourtant, leurs problèmes sont le reflet de la crise de l'ensemble de la société, de ses impasses et des réticences de ses dirigeants d'engager l'Egypte dans la voie de l'ouverture politique et culturelle.
Le 2 avril 2001, le président égyptien Hosni Moubarak a rencontré pour la première fois à Washington son homologue américain George W. Bush. Une fois de plus, divers groupes d'exilés coptes ont saisi cette occasion pour dénoncer les persécutions contre la minorité chrétienne en Egypte. Le 22 mars, ils avaient organisé dans la capitale fédérale « une marche pour la justice en faveur des coptes persécutés d'Egypte », annoncée par l'organisation « La plume contre l'épée » (1). Ils ne manquaient pas de motifs de protestation. Le 4 février 2001, un tribunal avait relaxé quatre-vingt-seize des personnes soupçonnées de meurtres (quatre ont été condamnées pour des délits mineurs) lors de l'un des incidents confessionnels les plus sanglants de ces dernières années, la tuerie du village d'al-Khosheh, en décembre 1999, durant laquelle au moins vingt chrétiens et un musulman perdirent la vie. Devant le tollé soulevé par le verdict, le procureur général annonça qu'il ferait appel.
Le 24 février 2001, au coeur même de cette tempête, la communauté copte se mobilisait contre la démolition d'un bâtiment édifié par l'Eglise à Choubra al-Kheima, dans l'un des faubourgs les plus pauvres du Caire. L'évêque ne s'était pas conformé à une loi très controversée qui lui faisait obligation d'obtenir une autorisation présidentielle pour la construction d'édifices religieux.
La diaspora se mobilise
Pour aggraver encore les tensions, arrivait au Caire, le 22 mars, une délégation semi-gouvernementale américaine, mandatée par la Commission pour la liberté religieuse internationale (sur cette commission, lire pages 1, 26 et 27) afin d'enquêter sur les pratiques discriminatoires. Cette visite provoqua une levée de boucliers, aussi bien parmi les musulmans que parmi les coptes. Au nom de quoi les Etats-Unis se permettaient-ils de s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Egypte ? Pourquoi ne s'occupaient-ils pas plutôt de la situation des Noirs, des Indiens ou des Latinos chez eux ? L'indignation était d'autant plus intense que le chef de la délégation n'était autre que M. Elliott Abrams, un ancien sous-secrétaire d'Etat qui avait commis des articles élogieux sur M. Ariel Sharon...
Ce contexte a incité le patriarche copte, le pape Chenouda III, à intervenir. Homme brillant, le prélat a appris depuis longtemps - notamment à la suite de sa relégation dans un monastère par le président Sadate en 1981 - à connaître les arcanes de la politique. Avec le principal dignitaire musulman, le cheikh Tantawi d'Al Azhar, il a été une des rares personnes à accepter une rencontre avec la commission. Mais, dans une lettre ouverte à la presse (2), il a mis en garde les expatriés coptes contre « des actions mal avisées », qui pourraient compromettre la visite de M. Moubarak aux Etats-Unis. Il a aussi rappelé que le verdict d'al-Khosheh relevait de la justice et que la cour d'appel devait encore trancher : « Nous ne pouvons demander à l'Etat plus que cela, nous devons attendre les résultats. » Il a aussi évoqué la destruction de l'église, reconnaissant « qu'il y a des problèmes, mais qu'ils sont résolus dès que le président est informé ».
Si la « question copte » est si sensible, c'est en grande partie par ses ramifications extérieures. Il existe de fortes communautés coptes aux Etats-Unis, au Canada, en Europe et en Australie, très organisées autour de leurs églises locales, souvent actives. A Sydney, le 10 avril, deux mille coptes ont porté vingt cercueils peints en noir, avec les photos des martyrs d'al-Khosheh et le mot d'ordre : « Arrêtons le génocide silencieux ». Il existe, de plus, aux Etats-Unis, une frange puissante et irresponsable d'extrémistes liés à des courants hostiles à l'islam, comme « La plume contre l'épée » de Michael Meunier, ou M. Chawki Karras, qui travaille avec des organisations sionistes.
Qui a besoin de tels amis, alors que la répression israélienne dans les territoires occupés a créé un état de choc en Egypte et que Le Caire a rappelé son ambassadeur à Tel-Aviv ? Alors que le problème des extrémistes musulmans reste à vif ? Les coptes égyptiens comprennent très bien qu'ils doivent payer une partie du prix de la lutte contre les islamistes.
Le président Moubarak ne peut apparaître comme faisant trop de concessions aux coptes, alors même qu'il a écrasé les islamistes armés, qu'il continue à prendre toutes les mesures pour empêcher leur renaissance et qu'il tient les Frères musulmans, une organisation non violente mais politiquement dynamique, sous contrôle, à travers une série de mesures répressives (arrestations, procès devant des cours militaires, etc.). Les réformes nécessaires pour les coptes s'inscrivent donc dans un jeu subtil entre les islamistes et le gouvernement, mais aussi entre Israël, les Etats-Unis et l'Egypte, qui doit défendre son rôle régional tout en assumant sa dépendance à l'égard de Washington.
« Je ne me rendrai pas à Jérusalem, aussi longtemps que la ville restera sous occupation (3) », a affirmé le pape Chenouda. Cette déclaration a eu un grand écho parmi les coptes, qui se considèrent avant tout comme des Egyptiens. Ils sont même les Egyptiens authentiques, descendants des pharaons. Ils sont aussi la plus importante communauté chrétienne au Proche-Orient. Ils affirment avoir été convertis en l'an 42 par saint Marc, qui aurait construit la première église à Alexandrie. Leur nom même dérive du grec aegyptos, qui signifie égyptien. Ils appartiennent à la minorité des habitants qui ne se sont pas convertis à l'islam lors de la conquête de l'Egypte en 640. Ils représenteraient presque 10 % des soixante-quatre millions d'habitants (4).
Ces racines sont essentielles pour comprendre leur rôle. Les coptes ont occupé une place importante dans l'émergence du nationalisme et de l'Etat moderne. Ils ont participé à la révolution de 1919, lorsque le parti Wafd unifia la nation contre l'occupant britannique. Deux d'entre eux ont été premier ministre avant la seconde guerre mondiale. C'était l'« âge d'or ». Et puis, les « officiers libres » et Gamal Abdel Nasser ont pris le pouvoir en juillet 1952. « Leur slogan sur l'égyptianisation, qui visait les nombreuses minorités étrangères, Italiens, Grecs, etc., a inquiété les coptes, qui ont pensé que leur tour pourrait venir », explique M. Milad Hanna, un esprit indépendant, éminence grise de la communauté copte laïque. Ils ont été aussi, plus que les musulmans, victimes de la politique de nationalisation des années 1960. De plus, l'instruction religieuse a été rendue obligatoire et, surtout, ils n'ont pas été associés à des postes de responsabilité politique. Pourtant, vaille que vaille, musulmans et coptes vivaient ensemble, mangeaient ensemble, se rendaient mutuellement visite. Les coptes minimisaient les discriminations. En ce sens, ils réagissaient comme n'importe quelle minorité dans le monde.
Une vague de religiosité
Cependant, dans la poussière et le soleil de l'Egypte, le terme de « minorité » est banni, aussi bien parmi les coptes que dans la classe dirigeante. Le sociologue Saadeddin Ibrahim, inculpé récemment pour sa défense des droits de la personne, l'a découvert à ses dépens en tentant d'organiser, en 1994, une conférence sur les minorités. Le terme acquiert ici des connotations ethniques et confessionnelles et affaiblit le caractère profondément égyptien des coptes.
Leur spécificité réside justement dans ce caractère, qui pourrait être compromis par la dimension internationale acquise par les coptes à travers diverses vagues d'émigration depuis Nasser. Le président Sadate l'a surtout ébranlé, en définissant l'Egypte comme un pays musulman. C'était un feu vert donné aux groupes extrémistes islamistes - et aux affrontements confessionnels dans le sud du pays (Haute-Egypte). Il a aussi permis l'expansion, qui se poursuit, d'un islam conservateur. En réponse au regroupement des musulmans autour des mosquées, les coptes se rallièrent à leurs églises. Pour les enfants et les adolescents, les activités sociales et sportives furent organisées autour des lieux de culte, remplaçant l'école, qui avait, jusque-là, servi de ciment à tous les Egyptiens. Comme les islamistes, les coptes s'investirent dans les activités d'éducation, de santé, de formation professionnelle. Aux barbes et aux foulards répondirent les croix discrètement tatouées sur la main ou le poignet et une floraison de prénoms clairement chrétiens. Chacun affirmait ainsi son identité.
Musulmans et chrétiens sont emportés par une vague de religiosité qui ne donne aucun signe d'essoufflement. Les églises sont pleines, les femmes à droite, les hommes, aussi nombreux, à gauche, certains avec les bras à moitié tendus, les mains à moitié ouvertes, perdus dans leurs prières. Souvent, on peut voir au-dessus de l'autel une coupole peinte en bleu brillant et décorée avec la tête géante du Christ, les bras tendus. Les chants en langue copte (5) et les nuages d'encens lourds hypnotisent les croyants. Durant le carême, les gens jeûnent jusqu'à 15 heures et ne mangent ni viande, ni poisson, ni volaille, ni produits laitiers... Et ils se rassemblent régulièrement dans les églises.
A Saint-Marc, l'ancienne cathédrale du Caire, le Père Makari exorcise les démons le vendredi soir. Ils sont des milliers à se réunir autour du Père Saman, le jeudi soir, dans sa basilique construite dans le roc même de la colline du Mokattam. Ils s'y rendent par milliers, en bus, grands ou petits, vieux ou neufs. Pour y arriver, ils traversent le bidonville dit des « zabbalin », ces chrétiens qui ramassent les poubelles de l'ensemble du Caire et, parmi les sacs d'ordures amoncelés, recyclent sur place et créent des emplois pour tapissiers, tailleurs, etc.
« La guérison par la foi fait partie de nos traditions, explique Mme Mary Asad, psychologue et ancienne secrétaire générale adjointe du Conseil mondial des Eglises (Genève). De même que les prêtres charismatiques. Le pape ferme les yeux sur le Père Saman, à qui son travail auprès des zabbalin, des plus pauvres, donne une certaine immunité. »
Entre août 2000 et janvier 2001, dans la ville d'Assiout, en Haute-Egypte, l'église Saint-Marc a vécu un moment très intense. « La vierge Marie apparaissait nuit après nuit, à travers une lumière étrange et éblouissante au-dessus de l'église, accompagnée par des colombes, raconte le Père Zakka. Nous avons tenu des cahiers médicaux, qui relèvent toutes les guérisons miraculeuses de certains de ceux qui ont vu cette apparition. Nous avons eu tellement de visiteurs du monde entier que nous avons dû couper des rues autour pour séparer les hommes des femmes. »
« Le Temps des fleurs »
Le Révérend Girgis, qui officie à la première Eglise évangélique protestante, de l'autre côté de la rue, ne croit pas à la guérison par la foi. « Et je ne ferai aucun commentaire sur l'apparition », ajoute-til, prudent. Son église gère une clinique gratuite, qui accueille trente-cinq mille patients et dont les médecins sont volontaires. Introduite par des missionnaires étrangers, l'Eglise évangélique se concentre sur les activités de bienfaisance, qui touchent aussi bien les coptes que les catholiques ou les protestants, et connaît aussi un important renouveau depuis les années 1970. « Cela fait partie de la recherche de Dieu par tous les Egyptiens, explique Rafik Habib, l'auteur de deux livres sur le christianisme politique. Il existe un parallèle avec le mouvement islamique. »
« Le plus préoccupant des problèmes de l'Egypte, poursuit-il, ce sont les préjugés qui ont grandi et continuent de grandir, de chaque côté. Mais les coptes le ressentent plus, car ils sont la minorité, et le gouvernement est incapable de répondre à leurs craintes face à la montée des préjugés. » Il n'y a pas d'endroit où cela soit aussi clair qu'à Assiout. C'est la plus grande ville de Haute-Egypte, avec 1,75 million d'habitants, dont une majorité de chrétiens. Le gouvernorat est frontalier de celui de Sohag, où se situe al-Khosheh. Le 14 août 1998, deux coptes ont été assassinés dans cette petite ville de vingt-cinq mille habitants, située au bord du Nil, où le tribalisme reste puissant. Voulant inculper un chrétien - et éviter ainsi tout conflit confessionnel -, la police a arrêté plus de mille coptes, dont beaucoup ont été torturés pour leur arracher des aveux. Il ne fallait pas grand-chose pour mettre à nouveau le feu aux poudres. Le 31 décembre 1999, des affrontements se développèrent parce qu'un boutiquier chrétien aurait insulté une femme musulmane de la tribu des Hawaras.
Le verdict de février a provoqué des tensions extrêmes à Assiout. La sécurité avait déjà été renforcée : la peur d'un retour aux jours anciens du terrorisme islamique est perceptible. « Nous gardons le problème au fond de nous, explique Hala, elle-même copte, car nous ne pouvons l'exprimer. Nous sommes la majorité ici, mais nous faisons partie d'une minorité dans le pays. Depuis les violences des années 1980, les coptes ont commencé à partir, à aller au Caire, à Alexandrie, ou bien à quitter le pays. » Et dans un murmure : « Ils vendent leurs terres aux musulmans en secret. C'est un sujet hautement sensible. »
« A al-Khosheh, poursuit-elle, 85 % des habitants sont chrétiens, ils possèdent tout, même les rues ont des noms chrétiens. C'est cela, le problème. Les musulmans travaillent dans les champs. Bien sûr, Sohag est une province particulière parce que le tribalisme y est fort. Mais, en général, les relations sont plus simples dans les villages où il y a un équilibre démographique et économique meilleur. Et aussi, moins d'éducation. L'éducation musulmane enseigne les préjugés et la haine. » Mais, à discuter avec des religieux coptes, il est clair que les musulmans n'ont pas le monopole des préjugés...
« En Haute-Egypte, explique M. Saadeddin Ibrahim, les coptes sont pris en tenailles entre deux forces extrémistes, les islamistes, qui font du chantage, et la sécurité d'Etat. Car les coptes dépendent du département de la sécurité - et non d'un département des affaires religieuses par exemple -, rattaché au ministère de l'intérieur. Cela favorise la paranoïa, notamment gouvernementale, qui interprète tout appel à la réforme comme un danger immédiat pour l'Etat. »
Quel degré de réforme serait nécessaire ? Selon les estimations les plus courantes, les coptes représentent 10 % de la population, environ 20 % de l'économie, mais seulement 1,5 % des fonctionnaires. C'est leur principale doléance. Ils sont exclus des hauts échelons de l'armée, de la police, des services de renseignement, de la magistrature, des postes de gouverneur, etc. A Assiout, un professeur de mathématiques gagne 200 livres égyptiennes par mois (50 euros) ; un officier de la sécurité, moins formé, reçoit 850 livres (212 euros). Parfois, les barrières sont moins visibles, mais elles existent, comme dans certaines universités. Bien sûr, on peut aller devant la justice pour redresser telle décision, mais il est presque impossible d'obtenir que le jugement soit appliqué.
Pourtant, lentement, la situation évolue. A Noël et à Pâques, les messes coptes sont désormais retransmises par la télévision. Neuf cents feddans (1 feddan = 0,42 ha) de terres coptes pris par des waqfs (administration des biens religieux) islamiques ont été rendus. Un changement des programmes du primaire et du collège a été décidé pour inclure l'histoire préislamique, mais il n'est pas encore appliqué partout. Youssef Sidhom, rédacteur en chef de l'hebdomadaire copte Watani et membre du Conseil supérieur copte, nie qu'il soit possible d'étendre cette réforme aux lycées : « Le ministre de l'éducation a déjà trop de problèmes avec les islamistes pour imposer un changement dans le secondaire. »
Deux autres sujets lui semblent aussi trop sensibles : la suppression de la mention de la religion sur les cartes d'identité ; la conversion forcée des filles de moins de dix-huit ans qui ont une aventure avec un musulman. Bien que ces conversions soient un grand sujet de préoccupation de l'émigration, M. Sidhom n'a entendu parler que de trois ou quatre cas durant les six dernières années. Et, comme le fait remarquer un autre observateur, une jeune fille musulmane mineure qui aurait une aventure avec un copte serait, elle, tuée ou contrainte de se suicider.
L'essentiel est ailleurs. Le tabou qui pesait sur la « question copte » est désormais tombé. La lutte pour les réformes en est facilitée. Les changements dans les médias ont été perceptibles en février 1999, quand un numéro entier de l'hebdomadaire en anglais Cairo Times a été consacré aux coptes. Puis, l'hiver dernier, les téléspectateurs ont été rivés à leur petit écran par un « soap opera » qui, pour la première fois, abordait les mariages mixtes - un sujet tabou pour tous les coptes, même les plus éduqués et les plus laïques. Dans Le Temps des fleurs, Rose, une jeune fille chrétienne, tombe amoureuse et épouse un jeune diplomate musulman (6). Leur fille, Amal, épouse à son tour un musulman ; ils ont un enfant, qui est enlevé. Le drame rapproche les deux familles.
Les conservateurs des deux parties ont été indignés. « Le pape a rencontré les acteurs et leur a demandé si, à la fin, Rose regrette son choix », se souvient le scénariste musulman Walid Hamid. « Oui », ont-ils répondu. « C'est bien, alors », a-t-il déclaré, et tout le monde, avec un petit sourire, a acquiescé, « c'était bien ». Mais MoIhab Gaurd, un chrétien de vingt-cinq ans, un villageois d'Abou Tik, en Haute-Egypte, se plaint, bien qu'il ait aimé la série : « L'histoire est un peu invraisemblable. Les gens ne se marient pas ainsi. Comment puis-je imaginer qu'une mère chrétienne puisse enseigner l'islam à sa fille ? Ils auraient dû montrer une histoire de chrétiens et de musulmans faisant ensemble ce qu'ils font normalement dans la vie. » Walid Hamid explique que le ministère de l'information a accepté le feuilleton sans problème et sans chercher à modifier le scénario. Il affirme aussi que certains coptes lui ont demandé d'écrire un autre feuilleton.
La démolition de l'édifice religieux de Choubra al-Kheima reste très profondément ressentie. Alors que les musulmans n'ont pas besoin d'autorisation pour construire une mosquée, le président de la République lui-même doit entériner l'édification de nouvelles églises. Les décisions sur les réparations et les rénovations, qui dépendaient aussi de lui, sont désormais du ressort des gouverneurs. Vingt-huit églises dépendent du diocèse de l'évêque Marcos, un faubourg du Caire dans lequel vivent trois cent cinquante mille chrétiens, au milieu de quatre millions de musulmans. Celui-ci explique ses difficultés : « Il y a un peu plus d'un an, j'ai commencé à construire un nouvel édifice, pour des activités sociales : jardin d'enfants, clinique, salle pour les événements sociaux. » Il reconnaît que c'était illégal, mais il s'explique : « Je ne pouvais pas demander un permis, car, si je le fais, les musulmans trouvent tout de suite un appartement proche que, sans aucun permis, ils peuvent transformer un lieu de prière. Alors, nous ne pouvons construire à proximité d'un lieu de culte musulman. De plus, pour obtenir une autorisation, il faut un certificat de propriété sur la terre et, en général, il n'y en a pas. »
L'évêque Marcos poursuit : « Le 19 février, alors que le bâtiment était terminé, j'ai déposé le permis. Cinq jours plus tard, la police et une équipe de démolition du gouvernorat sont arrivés. Je me suis plaint au gouverneur, puis j'ai appelé le président, par l'intermédiaire du pape Chenouda. M. Moubarak a ordonné la reconstruction. Bien sûr, c'est une victoire, mais l'aurions-nous remportée sans la presse ? Si le président est bien informé, il prend les bonnes décisions. Mais comment être sûr qu'il reçoit les bonnes informations ? » Il s'interrompt pour aller célébrer la messe du soir, alors qu'une seule cloche de l'église sonne discrètement. Un peu plus tard, après le service, alors que nous quittons l'église, l'appel à la prière du muezzin noie tous les sons.
Comment avancer ? Pour M. Mounir Fakhri Abdennour, un riche homme d'affaires et un des trois membres du Parlement copte, élu député du Wafd aux élections législatives de l'automne 2000, « les coptes doivent s'impliquer dans la vie politique et sociale. Et se faire les avocats du nationalisme égyptien, avant d'être ceux des problèmes coptes ». S'ils sont absents de la vie politique, c'est que le parti au pouvoir les écarte des candidatures. Et puis, les coptes sont réticents à s'engager. Un pourcentage important d'entre eux, bien éduqués, connaissent le succès et sont riches. Ils obtiennent facilement des visas pour l'étranger et travaillent à des postes qu'ils peuvent exercer partout (commerce électronique, comptabilité, etc.). Mais, bien que l'on compte deux ministres coptes, ils n'atteignent jamais le sommet de la hiérarchie (l'ancien secrétaire général de l'ONU, M. Boutros Boutros-Ghali, par exemple, ne fut jamais plus que ministre d'Etat des affaires étrangères, ce qui équivaut au poste d'adjoint).
La grande majorité des coptes de l'intérieur veulent le dialogue, pas la confrontation. Certains, plus laïques, comme M. Sidhom, veulent « réduire le rôle du pape ». Il cite le cas du précédent patriarche, Cyril VI, « un homme pieux, qui ne s'ingérait pas dans les affaires entre les citoyens coptes et l'Etat ». Mais le pape Chenouda III, une personnalité charismatique, a une autre conception. Très admiré, ce « pape des Arabes » dirige son Eglise comme M. Moubarak dirige le pays. Il maintient de nombreux canaux, parfois secrets, entre la hiérarchie religieuse et l'Etat. Il permet aussi à l'évêque Wissa, un héros populaire en Haute-Egypte, d'exprimer son point de vue.
Situation à la libanaise
Ces opinions, plus radicales, rencontrent un écho parmi les coptes laïques, comme l'avocat Mamdouh Nakhla, qui, à travers son Centre mondial pour les droits humains, intervient exclusivement sur les affaires coptes. Il demande une représentation proportionnelle des coptes dans toutes les institutions. Cela est inacceptable pour la plupart des coptes, qui partagent l'opinion de M. Sidhom : « Cela créerait une hostilité entre coptes et musulmans et transformerait l'Egypte en un nouveau Liban. »
Ce qui fonctionne, c'est le dialogue tranquille en Egypte même. Mais, quand l'évêque Wissa élève sa voix contre les injustices en Haute-Egypte, les communautés coptes de l'extérieur écoutent. Et, comme beaucoup de coptes de l'intérieur le reconnaissent, le gouvernement égyptien aussi, sensible qu'il est à la connexion américaine de l'émigration.
Est-ce que le pouvoir a une politique à l'égard des coptes ? M. Mostapha El Feqqi, vice-président de la commission des relations internationales du Parlement, est l'un des rares officiels à accepter de se prononcer. Il met en évidence les avancées positives. Mais, ce qu'il ne peut reconnaître, c'est que le gouvernement, ayant lutté contre l'héritage islamiste légué par le président Sadate, est incapable d'aborder la question copte autrement que comme un problème de sécurité lié à sa stratégie en direction des islamistes. Les résultats de cette approche en Haute-Egypte sont ressentis durement. Pourtant, des responsables plus jeunes mettent en avant une autre approche : l'ouverture économique, politique et culturelle, la réduction de la pauvreté, la lutte contre les préjugés à travers une meilleure éducation. En ce sens, il n'y a pas de « question copte », mais « une question égyptienne ».
(1) Adresse : http://www.islamreview.com/
(2) Al Ahram Weekly, Le Caire, 29 mars - 4 avril 2001.
(3) Al-Mushahid Assiyassi, Le Caire, 26 mars 2000, reproduit par Mideast Mirror, Londres, 23 mars 2000.
(4) On compte aussi des protestants et des catholiques, mais qui ne représentent pas plus de 15 % des chrétiens. Les coptes se sont séparés de l'Eglise orthodoxe de Constantinople au VIIe siècle, établissant leur propre doctrine sur la nature unique du Christ. (ndlr coptipedia : Contrairement aux idées reçus du Moyen Age, l'Eglise Copte n'a jamais promu une nature unique du Christ et ne mérite aucunement l'adjectif de Monothéïste)
(5) Cette langue dérive de l'ancien égyptien et comporte 24 caractères grecs, avec des valeurs phonétiques coptes, ainsi que 7 lettres coptes.
(6) Selon la loi, elle n'est pas contrainte de se convertir. En revanche, si un copte veut épouser une musulmane, il doit se convertir. |