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Traité sur l'Évangile de saint Luc 2 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Écrit par Saint Ambroise   

Traité sur l'Évangile de saint Luc

Tome 2


LIVRES VII-X

Luc IX , 27.

« Or je vous le dis en vérité : il en est d'ici présents qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le Royaume de Dieu. » Tout en élevant vers les récompenses réservées aux vertus et en enseignant qu'il est utile de mépriser les choses de la terre, le Seigneur soutient encore et toujours la faiblesse de l'esprit humain par un dédommagement dans le présent. Il est assurément ardu de porter la croix et d'ex-poser son âme aux dangers, son corps à la mort, de renoncer à ce que vous êtes, quand vous souhaiteriez être ce que vous n'êtes pas ; et il est rare qu'une vertu même éminente échange le présent pour le futur. Oui, il semble difficile aux hommes d'acheter un espoir par des périls, et d'acquérir au prix des biens présents le profit d'un temps à venir. Donc le Maître bon et humain pour que nul ne soit brisé par le désespoir ou la lassitude (car les aimables attraits de la vie amollissent même un cœur constant), promet à ses fidèles une vie qui se prolon-gera sans fin. En effet les consolations se glacent sous la crainte de la mort ; et un grand amour de la vie a peine à trouver dans les caresses de l'espérance une compen-sation à sa terreur pour le salut menacé. Ainsi vous n'avez pas sujet de vous plaindre, ni de vous excuser : le Maître de toutes choses a donné à la vertu sa récom-pense, à la faiblesse un remède ; il soutient la faiblesse par les biens présents, la vertu par les biens futurs. Si vous êtes courageux, méprisez la mort ; si vous êtes faible, fuyez-la. Mais nul ne peut fuir la mort, à moins de suivre la vie ; votre vie, c'est le Christ ; c'est la vie qui ne saurait mourir. Si donc nous voulons ne pas craindre la mort, tenons-nous où est le Christ, pour que de nous aussi Il dise : « En vérité il en est d'ici présents qui ne goûteront pas la mort. » Il ne suffit pas d'être présent, si l'on n'est présent où est le Christ : car les seuls qui ne puissent goûter la mort sont ceux qui peuvent se tenir avec le Christ. D'où le choix même de l'expression nous permet de conclure qu'il n'y aura pas la plus légère sensation de la mort pour ceux qui sont visiblement par-venus à la société du Christ. Sans doute la mort corpo-relle sera-t-elle effleurée, goûtée ; la vie de l'âme demeurera sauvegardée. Mais qu'est-ce que goûter la mort ? Serait-ce que, comme la vie est un pain, la mort aussi serait un pain ? car il en est qui mangent « un pain de douleur » (Ps. 126, 2) ; il y a aussi les peuples d'Ethiopie, qui ont reçu pour nourriture le dragon (Ps. 73, 14). Dieu nous garde de dévorer le venin du dragon ! car nous avons le pain véritable, ce pain qui est descendu du ciel ( Jn, VI, 51). On mange ce pain quand on observe ce qui est écrit.


Il en est donc qui ne goûteront pas la mort avant de voir le Royaume de Dieu. Il en est aussi qui ne verront pas la mort, selon qu'il est écrit : « Quel est l'homme qui vivra et ne verra pas la mort » (Ps. 88, 49) ? Mais quel est l'homme qui ne mourra pas, puisque la résurrection ne peut avoir lieu que pour un mort ? Il est vrai qu'au sujet d'Enoch et d'Élie nous n'avons pas entendu parler de mort corporelle, et que le Seigneur a dit de Jean l'Evangéliste : « Je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ma venue » (Jn, XXI, 22). Mais comme en ce moment nous ne pensons pas qu'il soit question du seul Jean, mais d'un avertissement général pour un grand nombre, ce n'est pas la mort du corps, mais celle de l'âme, qui est ici exclue. Il est des morts qui vivent, comme il en est qui en vivant sont morts, celle par exemple qui « vivante est morte » (I Tim., V, 6), comme il est écrit : « Que la mort fonde sur eux, et qu'ils descendent vivants aux enfers » (Ps. 54, 16). Si donc on descend vivant aux enfers — car par le péché on descend aux enfers, séjour de la mort — il en est à coup sûr pour qui l'état de vie n'a pas été interrompu même par la mort du corps : tels Abraham, Isaac et Jacob, que nous savons être vivants par l'autorité de la parole divine ; car s'il y a un Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, « Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants » (Matth., XXII, 32). Il ne parle donc pas d'un seul, mais de plusieurs : car Pierre n'est pas mort, puisque, selon la parole du Seigneur, la porte de l'enfer n'a pu triompher de lui ; Jacques et Jean, les Fils du Tonnerre, ne sont pas morts non plus, puisqu'ayant été admis à l'expérience de la gloire céleste, les choses de la terre ne l'emportent pas sur eux, mais sont à leurs pieds. Soyez donc vous aussi Pierre, dévoué, fidèle, pacifique, afin d'ouvrir les portes de l'Église, d'échapper aux portes de la mort. Soyez fils du Tonnerre. Vous me direz : Comment puis-je être fils du Tonnerre ? Vous pouvez l'être, si vous reposez non sur terre, mais sur la poitrine du Christ ; vous pouvez être fils du Tonnerre, si les choses de la terre ne vous émeuvent pas, mais si vous-même au contraire secouez les choses de la terre par la force de votre âme ; que la terre tremble devant vous, ne vous retienne pas ; que la chair craigne la puissance de votre âme, soit abattue et domptée. Vous serez fils du Tonnerre, si vous êtes fils de l'Église ; que du gibet de la Croix le Christ vous dise aussi : « Voici votre mère » ; qu'il dise aussi à l'Eglise : « Voici votre fils » ; c'est alors que vous commencerez d'être fils de l'Église, quand vous verrez le Christ triom-phant sur la Croix. Car celui qui voit dans la Croix un scandale est Juif, il n'est pas fils de l'Église ; celui qui voit dans la Croix une folie est Grec (Cf. I Cor., I 23) ; mais le fils de l'Église, c'est celui qui voit dans la Croix un triomphe, qui reconnaît la voix du Christ triomphant. Donc pour vous faire savoir que Pierre, Jean et Jacques n'ont pas goûté la mort, ils ont obtenu de voir la gloire de la résurrection : car ce sont les trois seuls que, huit jours environ après ces paroles, Il a pris avec Lui et con-duits sur la montagne.

Luc, IX, 28-36. La Transfiguration

Dans quel sens dit-il : « Huit jours après ces paroles ? » Ne serait-ce pas que celui qui entend et croît les paroles du Christ verra la gloire du Christ au temps de la résurrection ? Car c'est le huitième jour qu'a eu lieu la résurrection, et c'est pourquoi nombre de psaumes sont intitulés : pour l'octave. Ou bien peut-être, ayant dit que sacrifier sa vie pour la parole de Dieu, c'est la sauver, il a voulu montrer qu'il accomplirait ses promesses à la résurrection. Mais Matthieu et Marc mentionnent qu'ils furent emmenés six jours après. Nous pourrions dire : après six mille ans, car mille ans sont aux yeux de Dieu comme un jour (Ps. 89, 4) ; mais on compte plus de six mille ans, et nous préférons entendre ces six jours comme un symbole : tout l'ouvrage du monde ayant été créé en six jours, entendons par le temps l'ouvrage, par l'ouvrage le monde ; ainsi nous est montrée la résur-rection, qui aura lieu quand la durée du monde sera accomplie. Ou bien celui qui s'est élevé au-dessus du monde et qui a dépassé les moments de ce siècle attendra, comme établi sur les hauteurs, le fruit éternel de la résurrection à venir. Dépassons donc les œuvres du monde, afin de pouvoir contempler Dieu face à face. « Gravissez la montagne, vous qui donnez la bonne nou-velle à Sion » (Is., XL, 9). Si on gravit la montagne pour donner la bonne nouvelle à Sion, combien plus pour annoncer le Christ, et le Christ glorieusement ressuscité ! Peut-être en effet beaucoup le voient-ils en son corps ; car nous sommes beaucoup qui « avons connu le Christ selon la chair, mais ne le connaissons plus maintenant» (II Cor., V, 16). Nous sommes beaucoup à l'avoir connu, parce que beaucoup à l'avoir vu — « nous l'avons vu, et il n'avait ni beauté ni éclat » (Is., LII, 2) — mais trois seulement, et trois choisis, sont conduits sur la montagne. Je croirais qu'en ces trois le genre humain est mystérieusement ramassé — puisque des trois fils de Noé descend tout le genre humain — si je ne voyais qu'ils sont choisis. Ou peut-être est-ce que seuls entre tous mériteront d'arriver au bienfait de la résurrection ceux qui auront confessé le Christ ; car « les impies ne ressuscitent pas pour le jugement » (Ps. 1, 5), mais sont punis en vertu d'un jugement rendu.


Donc trois sont choisis pour gravir la montagne, comme aussi deux sont choisis pour être vus avec le Seigneur : de part et d'autre nombre consacré — peut-être pour cette raison que nul ne peut voir la gloire de la résurrection s'il n'a gardé tout le mystère de la Trinité d'une foi incorruptible, sincère. Pierre monte, qui a reçu les clefs du Royaume des cieux ; Jean, à qui est confiée la Mère ; Jacques, qui le premier a pris place sur le trône sacer-dotal 1. Ensuite apparaissent Moïse et Élie, c'est-à-dire la Loi et la prophétie, avec le Verbe : car la Loi ne peut exister sans le Verbe, et on n'est prophète que si on prophétise le Fils de Dieu. Et sans doute les Fils du Tonnerre ont contemplé Moïse et Élie dans leur éclat corporel ; mais nous aussi, chaque jour nous voyons Moïse avec le Fils de Dieu, car nous voyons la Loi dans l'Évan-gile quand nous lisons : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu » ; nous voyons Élie avec le Verbe de Dieu quand nous lisons : « Voici qu'une Vierge concevra dans son sein » (Is., VII, 14) 2. Aussi Luc a-t-il ajouté à propos qu'ils parlaient de son trépas qu'il devait réaliser à Jéru-salem : car les mystères vous enseignent son trépas. Aujourd'hui encore Moïse enseigne ; aujourd'hui encore Élie parle ; aujourd'hui encore nous pouvons voir Moïse dans un plus grand éclat. Qui ne le pourrait, quand le peuple même des Juifs a pu le voir, bien mieux l'a vu ? Il a vu le visage glorifié de Moïse ; mais il a pris un voile, mais il n'a pas gravi la montagne, et par suite il s'est égaré. Ne voyant que Moïse, il n'a pu voir en même temps le Verbe de Dieu. Découvrons donc notre visage, afin que, « contemplant à visage découvert la gloire de Dieu, nous soyons reformés à cette même image» (II Cor., III, 18). Gravissons la montagne, implorons le Verbe de Dieu, pour qu'il nous apparaisse en sa splendeur et beauté, qu'il «soit fort, s'avance majestueusement et règne » (Ps. 44, 3 ssq.). Tout cela est mystérieux et comporte un sens plus profond : car selon votre capacité le Verbe diminue ou grandit pour vous ; et si vous ne gravissez la cime d'une prudence plus élevée, la Sagesse ne vous apparaît point, la con-naissance des mystères ne vous apparaît point, il ne vous apparaît point quelle splendeur, quelle beauté il y a dans le Verbe de Dieu ; mais le Verbe de Dieu vous apparaît comme dans un corps, n'ayant ni sa beauté ni son éclat (Is., LII, 2 ssq.) ; Il apparaît comme un homme tout meurtri, pouvant souffrir nos infirmités ; Il vous apparaît comme une parole née de l'homme, enveloppé du vêtement de la lettre, ne resplendissant pas de la vigueur de l'Esprit. Mais si, en considérant l'homme, vous le croyez engendré d'une Vierge, si peu à peu la foi vous souffle qu'il est né de l'Esprit, vous commencez à gravir la montagne. Si, lorsqu'il est en croix, vous le voyez triomphant de la mort et non anéanti, si vous voyez que la terre a tremblé, le soleil s'est dérobé, les ténèbres ont envahi les yeux des incroyants, les tombeaux se sont ouverts, les morts sont ressuscites, pour présager que le peuple des Gentils, mort à Dieu, est, pour ainsi dire, des tombeaux béants de son corps, ressuscité, baigné de la lumière de la Croix ; si vous voyez ce mystère, vous avez gravi la montagne élevée, vous contemplez une autre gloire du Verbe. Ses vêtements sont autres en bas, autres là-haut. Et peut-être les vêtements du Verbe sont-ils les discours des Ecritures, habillant pour ainsi dire la pensée divine : car, de même qu'il apparut à Pierre, Jean et Jacques sous un autre aspect, et que son vêtement resplendissait de blancheur, de même voici qu'aux yeux de votre esprit s'éclaire déjà le sens des divines Ecritures. Les paroles divines deviennent donc comme neige, les vêtements du Verbe extrêmement blancs, tels que nul foulon sur terre n'en peut faire (Mc, IX, 2). Cherchons ce foulon, cherchons cette neige. Nous lisons qu'Isaïe est monté à la Ferme du Foulon (Is., VII, 3). Qui est ce foulon, sinon Celui qui a coutume de laver nos fautes ? Aussi bien est-ce Lui qui a dit : « Si vos péchés sont comme la pourpre, je les ferai blancs comme neige » (Is., I, 18). Qui est ce foulon, sinon Celui qui, ayant lavé les souillures corporelles, a coutume d'exposer au soleil divin les vêtements de notre esprit, les vêtements des vertus ? J'ai également entendu — pour emprunter un argument aux adversaires afin de les réfuter — comparer l'éloquence de deux sages à la neige et aux abeilles 3. J'ai encore trouvé que David a dit : « Que vos paroles sont douces à ma gorge, plus que le rayon de miel à ma bouche » (Ps. 118, 103) ! et, plus bas : « Votre parole est un flambeau devant mes pas, Seigneur, et une lumière sur mon chemin» (Ib., 105). La parole de Dieu est lumière, la parole de Dieu est neige, la parole de Dieu l'emporte encore sur le miel et son rayon (Ps. 18, 11) ; car des lèvres divines coulent des discours plus doux que le miel, et ses paroles limpides tombent, à la façon de la neige, en souples formules. Il n'y a vraiment de comparable aux neiges que cette Parole qui, envoyée du ciel sur terre, a fécondé les champs altérés de nos cœurs. Ce n'est pas supposition arbitraire, mais déduction du texte de l'Écriture, comme Dieu même en témoigne par ces paroles : « Que mon discours soit attendu comme la pluie, et que mes paroles descendent comme la rosée, comme l'ondée sur le gazon et comme la neige sur l'herbe » (Deut., XXXII, 2). Puisse mon âme, Seigneur Jésus, être arrosée de votre pluie et ver-doyer ! qu'il vous plaise de répandre sur ma terre la blancheur de cette neige, afin que les glèbes de mon corps en printemps ne s'épuisent pas sous une chaleur prématurée, mais plutôt que la semence de la parole céleste, couverte et couvée par la neige, les rende fécondes ! Quand la neige tombe, les oiseaux du ciel n'ont pas où demeurer, et, plus riche qu'à l'ordinaire, la récolte du blé est abondante.


Pierre a vu cette grâce ; ceux qui étaient avec lui l'ont vue aussi, bien qu'ils fussent accablés par le sommeil. Car l'éclat incompréhensible de la divinité écrase les sens de notre corps. Si le rayonnement du soleil ne peut être supporté par la prunelle de chair des yeux qui le regardent en face, comment la corruption des membres humains soutiendrait-elle la gloire de Dieu ? c'est pourquoi à la résurrection le corps prend une forme plus pure et plus subtile, dégagée de ses épaisses défectuosités. Peut-être étaient-ils accablés de sommeil, afin de voir l'image de la résurrection après le repos 4. Aussi à leur réveil virent-ils sa majesté : car il faut être éveillé pour voir la gloire du Christ. Pierre fut ravi : les attraits de ce siècle ne le captivaient pas ; le charme de la résurrection l'a conquis. « Il fait bon pour nous, dit-il, être ici » — comme cet autre : « Me dissoudre et être avec le Christ est bien préférable » (Phil., I, 23) — et non content d'avoir loué, excellant non seulement en sentiment mais en dévouement effectif, ce laborieux ouvrier promet, pour construire trois tentes, le service d'une commune obéissance. Et bien qu'il ne sût ce qu'il disait, il promettait cependant son travail : ce n'était pas fougue irréfléchie, mais dévouement empressé à multiplier les fruits de la piété. Son ignorance était de sa condition ; sa promesse était dévouement. Mais la nature humaine n'est pas capable de construire dans ce corps corruptible, dans ce corps mortel, un tabernacle pour Dieu. Soit dans l'âme, soit dans le corps, soit dans quelque autre lieu, évitez de chercher ce qu'il n'est pas permis de savoir. Si Pierre n'a pas su, comment pouvez-vous savoir ? S'il n'a pas su, lui qui a promis, et dont la grande âme ignorait les limites du corps, comment pouvons-nous savoir, nous qu'une certaine torpeur de l'esprit tient prisonniers des barrières de la chair ? Au reste, un tel dévouement a plu à Dieu. « Et au cours de ces paroles une nuée survint et les couvrit de son ombre. » C'est de l'Esprit divin que vient cette ombre : elle n'obscurcit pas le cœur des hommes, mais révèle les choses cachées. On la trouve en un autre endroit, lorsque l'ange dit : « Et la puissance du Très-Haut vous fera ombre » (Lc, I, 35). Et son résultat se montre lorsqu'on entend la voix de Dieu dire : « Voici mon Fils bien-aimé, écoutez-le » ; autrement dit : ce n'est pas Élie qui est le Fils, ce n'est pas Moïse qui est le Fils, mais voici le Fils, que vous voyez seul ; car ils s'étaient retirés, du moment que le Seigneur allait être désigné. Vous voyez que la foi parfaite, non seulement pour les commençants, mais encore pour les parfaits, voire même pour ceux du ciel, c'est de connaître le Fils de Dieu (cf. Jn, XVII, 3). Mais puisque nous l'avons déjà dit plus haut, apprenez que cette nuée n'est pas accumulée par l'humidité nébuleuse des montagnes fumantes (Ps. 103, 32), ni sombres vapeurs de l'air condensé, voilant le ciel d'effrayantes ténèbres, mais nuée lumineuse qui ne nous détrempe point de pluies torrentielles et d'averses diluviennes, mais dont la rosée, envoyée par la voix du Dieu tout-puissant, a imprégné de foi les âmes des humains.


«Et comme la voix se faisait entendre, Jésus se trouva seul. »


Ainsi, alors qu'ils étaient trois, il n'y en a plus qu'un. On en voit trois au début, un seul à la fin : car pour la foi parfaite ils ne sont qu'un5. Aussi bien le Seigneur demande-t-il encore cela à son Père, que tous nous ne soyons qu'un (Jn, XVII, 22). Et non seulement Moïse et Elie sont un dans le Christ, mais nous aussi nous sommes l'unique corps du Christ (Rom., XII, 5). Eux donc sont comme absorbés dans le corps du Christ, parce que nous aussi ne serons qu'un dans le Christ Jésus ; ou bien encore : la Loi et les Prophètes viennent du Verbe ; or ce qui commence par le Verbe s'achève dans le Verbe ; car « la fin de la Loi, c'est le Christ, pour la justification de tout croyant » (Rom., X, 4).

Luc IX, 57-58 Candidat écarté (et villes de Samarie, IX, 51-56)

« Les renards ont leurs terriers, et les oiseaux du ciel leurs nids pour reposer; quant au Fils de l'homme, il n'a pas où appuyer sa tête.»


Il ne semble pas conforme à la raison de considérer comme simple et fidèle celui qui est rejeté de la faveur du Seigneur alors qu'il avait promis obéissance et service inlassable6 ; mais le Seigneur ne demande pas l'apparence des ser-vices, mais la pureté du cœur. Aussi bien dit-Il plus haut (IX, 10) : « Quiconque aura reçu cet enfant en mon nom. » En cet endroit le Seigneur enseigne que la simplicité doit être sans prétention, la charité sans envie, le dévouement sans emportement ; car il conseille de prendre l'esprit de l'enfant dans un cœur adulte, attendu que l'enfant, ne s'attribuant rien, se rend conforme à la vertu, et, s'il ignore la raison, ne connaît pas la faute. Pourtant, puisque beaucoup considèrent non comme vertu, mais comme infirmité la simplicité sans la raison, vous êtes averti de prendre celle qui est véritable, c'est-à-dire de conquérir par votre application ce don de nature. C'est pourquoi Il dit : « Quiconque reçoit cet enfant en mon nom, me reçoit ; et me recevoir, c'est rece-voir Celui qui m'a envoyé. » En effet qui reçoit l'imitateur du Christ reçoit le Christ, et qui reçoit l'image de Dieu reçoit Dieu. Mais comme nous ne pouvions voir l'image de Dieu, l'Incarnation nous a rendu le Verbe pré-sent, afin de rapprocher de nous la divinité qui nous surpasse.


Que si, dans un zèle ardent de charité, Jean, qui aimait beaucoup et par suite était beaucoup aimé, croit devoir exclure du bien agir celui qui ne fait point partie de la suite, il est juste qu'il ne soit pas repris, mais enseigné ; il n'est pas repris, car il agissait par amour ; il est enseigné, afin de savoir qu'il y a une différence entre faibles et forts : car si le Seigneur récompense les forts, Il n'exclut pas les faibles. «Laissez-les, et ne les empêchez pas : car qui n'est pas contre vous est pour vous. » C'est vrai, Seigneur ; car Joseph même et Nicodème, disciples qui se cachaient par crainte, ne vous ont pourtant pas refusé leurs offices le moment venu. Cependant, comme vous avez dit ailleurs : « Qui n'est pas avec moi est contre moi, et qui ne récolte pas avec moi, dissipe » (Lc, XI, 23), expliquez-nous cela, pour qu'il n'y ait pas apparence de contradiction. Je pense que, si l'on considère Celui qui sonde les esprits, on ne doit pas douter que l'acte de chacun est distingué suivant son esprit ; aussi bien Il dit à l'un : « Suis-moi », à l'autre : « Les renards ont leurs terriers. » L'un est attiré, l'autre écarté ; vous apprenez ainsi que le dévouement est accueilli, le manque de dévouement exclu. Que s'il a reproché aux disciples de vouloir faire descendre le feu sur ceux qui n'avaient pas reçu le Christ, cela nous montre qu'il ne faut pas toujours châtier ceux qui ont péché ; car parfois la clémence est plus avantageuse, à vous quant à la patience, au coupable pour le relever. D'ailleurs, les Samaritains ont été prompts à croire, eux de qui en cet endroit le feu est écarté. Apprenez du même coup qu'Il n'a pas voulu être reçu par ceux qu'Il savait n'être pas convertis d'une âme simple : s'Il l'eût voulu, Il aurait fait de ces non-dévoués des dévoués. Pourquoi ne l’ont-ils pas accueilli, l'Evangéliste même l'a mentionné quand il dit : « Parce qu'il avait l'apparence de celui qui se rend à Jérusalem. » Pour les disciples, ils désiraient être accueillis en Samarie ; mais Dieu appelle qui il Lui plaît et rend religieux qui Il veut 7. Les disciples ne sont pas en faute ; ils s'en tiennent à la Loi ; ils savaient que Phinées avait été réputé juste pour avoir mis à mort les sacrilèges (Nombr., XXV, 7 ssq. ; PS.105, 30 ssq.), et qu'à la prière d'Elie le feu était descendu du ciel pour venger l'affront fait au Prophète (I Rois, XVIII, 38). Mais la vengeance est bonne pour celui qui craint ; celui qui n'a point peur ne cherche pas à se venger. Cela nous montre aussi que les Apôtres avaient les privilèges des prophètes, puisqu'ils comptent, comme chose acquise, sur ce même pouvoir que le grand Prophète avait mérité. Et ils ont lieu de compter qu'à leur parole le feu descendra du ciel, puisqu'ils sont les Fils du Tonnerre. Mais le Seigneur fait admirablement toutes choses : Il n'accueille pas celui qui s'offre avec présomption, et Il ne s'émeut pas contre ceux qui, sans égards, écartent leur propre Maître ; Il veut montrer que la vertu parfaite n'a pas de goût pour la vengeance, qu'il n'y a nulle colère où il y a plénitude de charité, et qu'il ne faut pas rejeter la faiblesse, mais l'aider. Loin des âmes religieuses la colère, loin des grandes âmes l'avidité de la vengeance, loin aussi des sages l'amitié inconsidérée et l'imprudente sim-plicité. Aussi est-il dit à celui-là : « Les renards ont des terriers » ; et ses services ne sont pas acceptés parce que son zèle n'est pas de bon aloi. L'hospitalité de la foi doit être circonspecte, de crainte qu'en ouvrant aux infidèles l'intimité de notre demeure, nous ne tombions, par une imprévoyante crédulité, dans les filets de la mauvaise foi d'autrui. 2Mais n'ayons pas l'air d'avoir étourdiment laissé de côté cette question : pourquoi déclare-t-il ici qu'il ne faut pas contrarier ceux qui peuvent, par l'imposition des mains, commander aux esprits immondes au nom de Jésus, alors qu'en Matthieu Il leur dit : « Je ne vous connais pas, retirez-vous tous de moi, ouvriers d'iniquité » (Matth., VII, 23) ? Nous devons remarquer que la pensée n'est pas différente ni les paroles discor-dantes ; mais la doctrine est qu'en un clerc sont requis non seulement les ministères, mais les actes de vertu, et que le nom du Christ est tel qu'il sera de peu de secours pour défendre les saints, même s'il leur sert à exercer un don. Ainsi nul ne doit se vanter ni s'attribuer le bienfait d'avoir purifié un homme, puisqu'on lui c'est le pouvoir d'un nom éternel qui a opéré, non pas une capacité quelconque de la faiblesse humaine : le démon n'est pas vaincu par votre mérite, mais par la haine dont il est l'objet. Ce que peut faire l'homme, c'est montrer une foi sincère et garder religieusement l'observance des commandements, pour qu'il ne lui soit pas dit : Les renards ont des terriers. Car cet animal trompeur, tou-jours occupé d'embûches, exerce la rapine par la ruse ; il ne souffre pas que rien soit à l'abri, rien tranquille, rien assuré, puisque c'est dans les demeures mêmes des hommes qu'il vient chercher sa proie. Or c'est aux hérétiques qu'il compare les renards : aussi bien, tandis qu'il appelle les Gentils, Il exclut les hérétiques. Car le renard est un animal plein de ruse, creusant son terrier et désireux d'être toujours tapi en son terrier. Tels sont les hérétiques : ils ne savent pas se construire une demeure, mais s'efforcent de tromper les autres en les circonvenant. Jacob habite une maison (cf. Gen., XXV. 27) ; l'hérétique est au terrier ; tel un renard astucieux il pré-pare sans cesse des embûches à la poule de l'Evangile, à celle dont il est écrit : « Que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme la poule fait de ses poussins, et tu n'as pas voulu ! Voici que votre demeure va être laissée à l'abandon» (Matth., XXIII, 27 ssq.). Il est donc juste qu'ils aient des terriers, ayant perdu la maison qu'ils avaient. Cet animal ne s'apprivoise jamais, aussi l'Apôtre dit-il : « Après un avertissement, évitez l'héré-tique » (Tit., III, 10) ; il n'est d'aucune utilité, et ne peut servir de nourriture, car ce n'est pas de lui que le Christ a dit : « Ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père qui est au ciel» (Jn, IV, 34). Bien mieux, Il les bannit de ses récoltes : « Prenez-nous, dit-il, les renardeaux qui ravagent les vignes » (Cant., II, 15) : c'est-à-dire qui peuvent ravager la petite vigne, non la grande. Et si Samson leur a attaché des torches à la queue et les a lâchés dans les moissons des Philistins (Jug., XV, 4), c'est que les hérétiques cherchent à incendier les récoltes d'autrui. Ils ont l'aboiement sonore plutôt que le langage châtié — car qui renie la Parole ne saurait avoir un langage — ; ils sont pour le moment démuselés, mais quand la fin viendra ils seront liés, et les torches de leur queues annoncent leur incendie final. De même les oiseaux du ciel, que l'on interprète souvent comme la figure des esprits mauvais, construisent pour ainsi dire leurs nids dans les cœurs des pervers ; aussi le Fils de l'homme, dans ce débordement d'iniquité, n'a pas où reposer sa tête : puisqu'en effet le règne de la fourberie ne laisse aucune place à la simplicité, la divinité ne peut avoir de domaine au cœur de personne. La tête du Christ, c'est Dieu (I Cor., XI, 3) ; et quand Il reconnaît l'innocence d'une âme, Il fait reposer pour ainsi dire sur elle l'action de sa majesté : ce qui semble indiquer qu'une grâce plus abondante se répand au cœur des bons.

Luc, IX, 59-62. Candidat appelé.

Donc, pour vous faire remarquer que Dieu ne dédaigne pas les hommages, mais la fraude, ayant écarté le trompeur il choisit l'innocent : « Suis-moi », dit-il. Mais il le dit à celui dont il savait que le père était déjà mort — ce père, sans doute, dont il fut dit à quelqu'un : « Oublie la maison de ton père » (Ps. 44, 11). Voyez donc comment le Seigneur appelle ceux dont Il a pitié, même s'ils manquent de prudence ; à celui qui demandait congé d'ensevelir son père, Il répondit : « Laisse les morts ensevelir leurs morts ; pour toi, va annoncer le Royaume de Dieu. ». Puisque nous savons qu'ensevelir est œuvre de religion, comment donc est-il interdit à celui-ci d'ensevelir même son père ? N'est-ce pas pour vous faire entendre que l'humain passe après le divin ? Ce soin est bon, mais l'inconvénient l'emporte ; partager ses soins, c'est distraire son affection ; diviser ses soucis, c'est retarder ses progrès. Il faut donc aller d'abord au principal : car les Apôtres, pour ne pas gêner l'œuvre de la prédication, établirent des ministres pour les pauvres ; et eux-mêmes, quand le Seigneur les envoya, reçurent l'ordre de ne saluer personne en chemin : non pas que les égards de bienveillance aient déplu, mais parce que l'ap-plication à poursuivre leur service plaisait davantage.


Mais comment les morts peuvent-ils ensevelir les morts ? Ne faut-il pas entendre ici une double mort, l'une de nature, l'autre du péché ? Il y a même une troisième mort, par laquelle nous mourons au péché et vivons pour Dieu, comme le Christ, qui est mort au péché : « Car en mourant au péché Il est mort au péché une fois pour toutes, vivant Il vit pour Dieu » (Rom., VI, 10) 1. Il est donc une mort par laquelle est dissoute l'union du corps et de l'âme : il ne faut pas la redouter, pas la craindre, puisqu'elle a pour nous l'aspect d'un départ, non d'un châtiment ; elle n'est pas effrayante pour les forts, elle est désirable pour les sages, souhaitable pour les malheureux, et d'elle il a été dit : « Les hommes chercheront la mort et ne la trouveront pas » (Apoc., IX, 6). Il en est encore une autre, qui met un terme aux voluptés du monde, où ce n'est pas la nature qui meurt, mais les fautes. Cette mort, nous la subissons, lorsqu'au baptême nous sommes ensevelis et morts avec le Christ (Rom., VI, 4 ; Col., II, 12) aux éléments de ce monde, quand nous expérimentons l'oubli de notre activité première. C'est de cette mort que Balaam voulait mourir afin de vivre pour Dieu, quand il prophé-tisait : « Que mon âme meure parmi les âmes des justes, et que ma descendance soit comme leur descendance » (Nombr., XXIII, 10) 8 !. Il est encore une troisième mort, où l'on ignore le Christ qui est notre vie ; connaître au contraire le Christ, c'est la vie éternelle (cf. Jn, XVII, 3), qui est maintenant à la portée des justes sous les ombres, mais dans l'avenir sera face à face ; car l'esprit devant notre face, c'est le Seigneur Christ, dont il a été dit : « Nous vivrons sous son ombre parmi les nations » (Lam., IV, 20). A l'ombre de ses ailes David a espéré (Ps. 56, 2) ; l'Eglise a désiré son ombre et s'y est assise (Cant., II, 3). Si votre ombre, Seigneur Jésus, est si profitable, que nous donnera votre réalité ! Comme nous vivrons, quand nous ne serons plus dans l'ombre, mais dans la vie même ! Car à présent « notre vie est cachée avec le Christ en Dieu ; mais lorsque paraîtra le Christ, notre vie, alors, est-il dit, nous aussi apparaîtrons avec Lui dans la gloire » (Col., III, 3 ssq.). Aimable est cette vie-là, qui ne connaît pas la mort ; car cette vie corporelle connaît la mort par destin naturel, et souvent même on la désire. Souvent aussi l'âme même connaît la mort par la souillure du péché — car « l'âme pécheresse mourra » (Ez., XVIII, 4) — ; mais lorsque, fortifiée et affermie par la béatitude, elle commencera de n'être plus sujette au péché, elle ne sera plus mortelle, mais récol-tera la vie éternelle. Hâtons-nous donc, mes frères, vers cette vie, tristes en ce siècle, parce qu'exilés de Dieu (II Cor., V, 6) — car qui n'est pas exilé de son corps est exilé de Dieu ; or il est bien meilleur d'être séparé de son corps et d'adhérer à Dieu (Phil., II, 23)—pour être un, nous aussi, chez Dieu tout-puissant et voir le Fils unique de Dieu, introduits par la gloire de la résurrection dans son état de clarté, et, dans une concorde inviolable des âmes, dans une alliance sans fin, imitant l'unité de la paix durable : ainsi s'accomplira ce que le Fils de Dieu a promis pour nous en sa prière à son Père : « Afin qu'eux aussi soient un, comme nous sommes un » (Jn, XVII, 21). Il n'interdit donc pas de pleurer et d'ensevelir un père, mais il fait passer avant les liens de famille la piété religieuse envers Dieu : une chose est laissée à ceux qui ont le même sort, l'autre recommandée aux élus. Ou bien — puisque la gorge des impies est un sépulcre béant (Ps. 5, 10) — on prescrit d'effacer la mémoire de ceux dont la valeur succombe avec leur corps ; et le fils n'est pas détourné d'honorer son père, mais le croyant est séparé de la communion de l'incroyant. Car les justes ont pour ainsi dire une sépulture à eux, comme celle dont il est dit : « En répandant ce parfum sur mon corps, elle l'a fait pour mon ensevelissement » (Matth., XXVI, 12). Dès lors celui qui par une vraie foi ensevelit en lui le Christ pour ressusciter avec Lui, ne doit pas ensevelir en lui la mauvaise foi du diable. Il y a aussi, au sens prophétique, l'ensevelissement qui consiste à déposer sur les tombeaux de nos aînés ce que vous connaissez, lecteur, ce que l'infidèle ne doit pas comprendre; il ne s'agit pas de prescrire des mets ou un breuvage, mais de révéler la participation vénérable à l'offrande sacrée 9. Il ne s'agit donc pas d'interdire un présent, mais c'est un mystère religieux, que nous n'aurons pas de communion avec les païens morts ; car si les sacrements ne sont pas pour les morts, ceux-là ne sont pas morts qui ont la vie.

Luc, X, 1-24. Mission des soixante-douze disciples

« Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ». Il dit ceci aux soixante-dix disciples qu’Il a désignés et envoyés deux à deux devant Lui. Pourquoi les a-t-Il envoyés deux à deux ? que les animaux ont été introduits deux à deux dans l'arche, c'est-à-dire le mâle avec la femelle : immondes de par le nombre10, mais purifiés par le mystère de l'Église ; ce qui eut son complément dans l'oracle que saint Pierre entendit, quand l'Esprit Saint lui dit : « Ce que Dieu a purifié, ne l'appelez pas impur» (Act., X, 5) ; et il remarque qu'il s'agissait des Gentils, plus attachés à l'hérédité et à la filiation suivant la chair qu'à la grâce de l'Esprit ; le Seigneur les a purifiés et faits héritiers de sa Passion. En envoyant donc les disciples à sa moisson, qui avait bien été semée par le Verbe de Dieu, mais demandait à être travaillée, cultivée et soignée avec sollicitude par l'ouvrier, pour que les oiseaux du ciel ne pillent pas la semence répandue, Il dit : « Voici que je vous envoie comme des agneaux parmi les loups ». Voilà des animaux ennemis, les uns dévorant les autres ; mais le bon Pasteur ne saurait redouter les loups pour son trou-peau : alors ces disciples sont envoyés non pour être une proie, mais pour répandre la grâce ; car la sollicitude du bon Pasteur fait que les loups ne peuvent rien entre-prendre contre les agneaux. Il envoie donc les agneaux parmi les loups, pour que se réalise cette parole : « Alors loups et agneaux seront ensemble au pâturage » (Is., LXV, 27). Et puisque nous venons de traiter du renard d'une manière qui n'a pas déplu, si j'ai obtenu la créance de votre jugement quant au symbole de ce petit animal, j'espère pouvoir, soutenu par votre intérêt, découvrir les profonds mystères que voile l'image des loups. L'emblème des renards, avons-nous dit plus haut, signifie les hérétiques, qui par leur nom11 promettent de suivre le Christ, mais le renient par leur goût de la trom-perie. Le Seigneur ne les accueille pas, mais les écarte et repousse de son nid. Nous devons considérer ce que peuvent signifier les loups. Ce sont des fauves qui s'en prennent aux bergeries, rôdent près des cabanes des pâtres, n'osent pas entrer dans les lieux habités, guettent le sommeil des chiens, l'absence ou la négligence du berger, sautent à la gorge des brebis pour les étrangler net. Sauvages et rapaces, leur corps est raide par nature, si bien qu'ils ne peuvent facilement se retourner ; leur élan les emporte, aussi sont-ils souvent déjoués. De plus, s'ils sont les premiers à voir l'homme, on dit qu'ils ont par nature le pouvoir de lui ôter la voix12 ; si l'homme au contraire les voit le premier, on rapporte qu'il les met en fuite. Alors il me faut prendre garde : si dans le dis-cours d'aujourd'hui la grâce des mystères célestes ne peut jeter son éclat, on va croire que les loups m'ont vu les premiers et m'ont enlevé la ressource habituelle de la parole. Ne faut-il pas comparer à ces loups les héré-tiques, qui guettent les brebis du Christ, qui grondent autour des parcs13 de nuit plutôt que de jour ? Car il fait toujours nuit pour les perfides qui, par les nuées d'une interprétation erronée, s'efforcent de voiler la lumière du Christ, et, autant qu'il est en eux, de l'obs-curcir. Ils rôdent donc autour des parcs, mais n'osent entrer dans les caravansérails du Christ. C'est pour cela qu'ils ne guérissent pas : le Christ ne veut pas les intro-duire dans son caravansérail, où fut guéri celui qui, des-cendant de Jérusalem, rencontra des voleurs, celui que le Samaritain, ayant pansé ses blessures, ayant versé sur elles de l'huile et du vin, plaça sur sa monture, con-duisit à l'auberge et confia à l'aubergiste pour le guérir.


Ou ne reçoit donc pas le remède quand on ne cherche pas le médecin : s'ils le cherchaient, ils ne le diminueraient pas. Ils guettent l'absence du pasteur : aussi tâchent-ils de mettre à mort ou d'envoyer en exil les pasteurs des églises, parce que, les pasteurs présents, ils ne peuvent attaquer les brebis du Christ. Ces pillards essaient donc de ravager le troupeau du Seigneur ; et leur esprit dur et rigide — tel un corps raidi — ne se détourne jamais de leur égarement. C'est pourquoi l'Apôtre dit : «Après un avertissement, évitez l'hérétique » (Tit., III, 10), sachant que ce genre d'hommes est perdu. Le Christ, véritable interprète de l'Ecriture, les déjoue, afin qu'ils dépensent leurs vains élans dans le vide et ne puissent nuire. S'ils devancent et circonviennent quelqu'un par leurs discussions astucieuses, ils le rendent muet : car c'est être muet que ne pas proclamer la gloire du Verbe de Dieu telle qu'il la possède. Prenez donc garde que l'hérétique ne vous ôte la parole si vous ne le découvrez le premier. Il se glisse, tant que sa mauvaise foi est cachée ; mais si vous reconnaissez les inventions de son impiété, vous ne sauriez craindre de perdre la parole pieuse. Prenez donc garde au venin de la dis-cussion astucieuse : ils en veulent à l'âme, ils sautent à la gorge, ils s'accrochent aux parties vitales. Les mor-sures des hérétiques sont cruelles : plus cruels et plus rapaces que les fauves, leur avidité et leur impiété ne connaissent pas de limites. Et ne soyez pas surpris qu'ils semblent présenter une apparence humaine : extérieurement sans doute on voit un homme, au-dedans gronde la bête. Il n'est donc pas douteux que ce sont des loups, conformément à la parole divine du Seigneur Jésus, qui a dit : « Tenez-vous en garde contre les faux prophètes, qui viennent à vous sous des peaux de brebis, mais au-dedans sont des loups dévorants : vous les recon-naîtrez à leurs fruits » (Matth., VII, 15 ssq.). Si donc on est impressionné par l'apparence, qu'on vérifie le fruit. Vous entendez appeler un tel prêtre, vous connaissez ses rapines : il a la peau d'une brebis, ses actes sont d'un pillard ; brebis au-dehors, au-dedans c'est un loup ; ses rapines sont sans mesure ; il a les membres comme raidis par la gelée d'une nuit de Scythie, il vole ça et là, la gueule ensanglantée, cherchant qui dévorer (I Pierre, V, 8). Ne trouvez-vous pas que c'est un loup ? Il se gave sans être rassasié de tuer des humains; il voudrait assouvir sa rage par la mort des peuples fidèles. Il hurle, il ne discourt pas, lui qui renie l'Auteur de la parole et entremêle ses propos sacrilèges d'un gro-gnement de bête, lui qui ne rend pas hommage au Sei-gneur Jésus, le guide vers la vie éternelle. Nous avons entendu ses hurlements lorsque le glaive était lâché sur le monde ; il montrait ses dents féroces, ses lèvres gonflées, et croyait avoir ôté la parole à tous, quand lui seul l'avait perdue.


Afin donc que nous puissions esquiver ces loups, le Seigneur nous enseigne ce que nous devons observer : « N'emportez, dit-Il, ni besace ni chaussures. » Que veut dire : ne pas porter de besace, Il l'a clairement expliqué ailleurs ; car Matthieu a écrit que le Seigneur dit aux disciples : « Ne possédez ni or ni argent » (Matth., X, 9). S'il vous est interdit de posséder de l'or, que sera-ce de le prendre, de le voler ? S'il vous est prescrit de donner ce que vous avez, comment amassez-vous ce que vous n'avez pas ? « Prêchant qu'il ne faut pas voler, vous volez ! disant qu'il ne faut pas commettre l'adul-tère, vous le commettez ! vous exécrez les idoles et vous faites le sacrilège ! vous êtes fier de la Loi, et en violant la Loi vous déshonorez Dieu ! car le nom de Dieu est blasphémé par votre fait » (Rom., II, 21-23) !. Tel n'a pas été l'apôtre Pierre : le premier à suivre l'avis divin, et voulant montrer que les commandements du Seigneur n'ont pas été donnés en vain, comme un pauvre lui demandait de lui donner quelque argent, « de l'argent et de l'or, dit-il, je n'en ai pas » (Act., III, 6). Il se glorifie de n'avoir ni argent ni or : pour vous c'est une honte de n'avoir pas encore tout ce que vous convoitez. Il y a une pauvreté glorieuse, parce qu'il y a aussi une pauvreté bienheureuse, ainsi qu'il est écrit : « Heureux les pauvres en esprit » (Matth., V, 3). Cependant ce dont Pierre se glorifie, ce n'est pas tant de n'avoir ni argent ni or que d'observer le commandement du Seigneur, qui a pres-crit : « Ne possédez pas d'or» (Matth., X, 9). Cela revient à dire : vous voyez que je suis disciple du Christ et vous me demandez de l'or ? Il nous est donné autre chose, bien plus précieux que l'or : opérer en son nom. Ainsi je n'ai pas ce qu'il n'a pas donné ; mais ce qu'il a donné, je l'ai : « Au nom du Seigneur Jésus, levez-vous et mar-chez. ». De même donc que celui qui veut construire des greniers pour y entasser le blé est repris, en vertu de la sentence du Seigneur (Lc, XII, 16 ssq.), de même celui qui veut apprêter un sac pour y serrer de l'or, encourt souillure et reproche.


« Ni besace ni chaussures. » Les deux choses sont ordinairement façonnées du cuir d'un animal mort : or le Seigneur Jésus ne veut en nous rien de mortel. Au reste Il dit à Moïse : « Enlève la chaussure de tes pieds : car le lieu où tu es est une terre sainte » (Ex., III, 5). Il lui est donc prescrit de détacher une chaussure mortelle et terrestre, au moment où il était envoyé pour délivrer le peuple : car le ministre d'une telle fonction ne doit rien craindre, et n'être pas arrêté dans la mission reçue par le risque de la mort. En effet ce même Moïse, lorsqu'il s'était spontanément chargé de défendre ses frères, c'est-à-dire les Juifs, fut détourné de son entreprise par la crainte d'être dénoncé, et s'enfuit d'Egypte. Aussi le Seigneur, qui reconnaissait ses dispositions mais voyait son état de faiblesse, a-t-il jugé qu'il fallait dégager les pas de son âme et de son esprit des attaches mortelles. Si quelqu'un est en peine de la raison pour laquelle en Egypte il est prescrit d'être chaussé pour manger l'agneau, tandis que les Apôtres sont envoyés sans chaus-sures pour prêcher l'évangile, il lui faut considérer qu'étant en Egypte on doit encore prendre garde aux morsures de serpents — car il y a bien des poisons en Egypte — et qu'en célébrant la Pâque figurative on peut être exposé à une blessure, tandis que le serviteur de la vérité neutralise les poisons, ne les redoute pas. Aussi bien Paul fut mordu par une vipère dans l'île de Malte (Act., XXVIII, 3 ssq.), et les habitants du lieu, voyant la vipère suspendue à sa main, pensaient qu'il allait mourir ; mais quand ils le virent demeurer indemne, ils disaient qu'il était Dieu, puisque le venin ne pouvait lui nuire. Et pour vous faire savoir que c'est la vérité, le Seigneur dit Lui-même : « Voici que je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions, et sur toute force de l'ennemi, et ils ne vous feront aucun mal» (Lc, X, 19).


Les Apôtres ont ordre de n'avoir pas de bâton à la main : car c'est ce que Matthieu a cru devoir écrire (Matth., X, 10). Qu'est le bâton, sinon l'insigne qui tra-duit le pouvoir, et l'instrument qui venge la douleur ? Donc ce que le Seigneur humble — car dans l'humi-liation son jugement a été élevé (Is., LIII, 8) — ce que, dis-je, l'humble Seigneur a prescrit, ses disciples l'accomplissent par la pratique de l'humilité. Car Il les a envoyés semer la foi non par la contrainte, mais par l'enseignement, non pas en déployant la vigueur de leur pouvoir, mais en exaltant la doctrine de l'humilité. En cet endroit Il a jugé bon de joindre à l'humilité la patience ; car Lui aussi, au témoignage de Pierre, « quand on Lui parlait mal, n'a pas répondu en mal, quand on Le frappait, n'a pas rendu les coups » (I Pierre, II, 23). Cela revient donc à dire : soyez mes imitateurs ; laissez tomber le goût de la vengeance, répondez aux coups de l'arrogance non pas en rendant le mauvais procédé, mais par une patience magnanime. Personne ne doit imiter pour son compte ce qu'il reprend en autrui ; la mansuétude porte des coups plus rudes aux insolents. Un tel coup de poing, le Seigneur l'a rendu à celui qui frappe, quand Il dit : « A celui qui vous frappe à la joue, tendez l'autre » (Matth., V, 39). Car il arrive qu'on se condamne par son propre jugement, et que l'on ait le cœur comme piqué d'un aiguillon, quand on constate des attentions en réponse au tort que l'on a fait. Il a cependant aussi des Apôtres qu'il a envoyés avec le bâton, comme en témoigne Paul lorsqu'il dit : « Que voulez-vous ? Dois-je venir à vous avec le bâton, ou avec la charité et l'esprit de mansuétude » (I Cor., IV, 21) ? Ce bâton, il l'a encore donné à Timothée : « Reprends, dit-il, supplie, réprimande » (II Tim., IV, 2). Peut-être aussi qu'avant la Passion du Seigneur, qui a raffermi les cœurs chancelants des peuples, la mansuétude était seule nécessaire, après la Passion la réprimande. Oui, que le Seigneur apaise, que Paul réprimande ; qu'il persuade, Celui qui peut attendrir même les cœurs durs ; qu'il reprenne, celui qui ne peut tout persuader. Le bâton, Paul l'avait emprunté à l'en-seignement de la Loi ; car il avait lu : « Qui ménage le bâton n'aime pas son fils » (Prov., XIII, 24). Il avait lu aussi que pour manger l'agneau il était prescrit, par un commandement prophétique, d'avoir le bâton à la main (Ex., XII, 11). Aussi le Seigneur dit-Il, dans l'Ancien Testament : « Je visiterai avec le bâton leurs iniquités » (Ps. 88, 33) ; dans le Nouveau, par contre, Il s'est offert Lui-même, afin d'épargner tout le monde : « Si c'est moi, dit-II, que vous cherchez laissez partir ceux-ci» (Jn, XVIII, 8) ; et vous trouvez ailleurs, lorsque les Apôtres voulaient implorer le feu du ciel pour consumer les Samaritains qui avaient refusé d'accueillir le Seigneur Jésus dans leur cité, qu'il se retourna pour les réprimander : « Vous ne savez pas, dit-II, à quel esprit vous appar-tenez ; le Fils de l'homme n'est pas venu pour faire périr les vies humaines, mais pour les sauver » (Lc, IX, 54 ssq.). Donc les plus parfaits sont envoyés sans bâton, les plus faibles mangent avec un bâton. Mais Paul lui-même, s'il menace du bâton, visite les pécheurs en esprit de mansuétude ; aussi bien, pour vous faire voir qu'il est un doux docteur, il consulte la volonté de ceux mêmes qu'il reprend : « Que voulez-vous ? dit-il : que je vienne à vous avec le bâton, ou dans la charité et en esprit de mansuétude » (I Cor., IV, 21) ? Il n'a parlé qu'une fois du bâton, il a deux fois ajouté des choses plus aimables, joignant la mansuétude à la charité. Sans doute il a d'abord menacé ; mais il a usé de mansuétude, car, dans la seconde lettre qu'il écrit aux Corinthiens, il dit : « Je prends Dieu à témoin sur mon âme, que pour vous épargner je ne suis pas venu à Corinthe » (II Cor., I, 23) ; écoutez pourquoi il a cru devoir épargner : « Pour ne pas revenir à vous, dit-il, dans la tristesse » (Ib., II, 2). Il a jeté le bâton et pris une disposition de charité. « Et ne saluez personne en chemin. » Peut-être certains trouveront-ils ici raideur et orgueil, peu conformes au précepte d'un Seigneur doux et humble ; Il a prescrit de céder même la place pour se mettre à table (Lc, XIV, 7 ssq.), et voici qu'il ordonne aux dis-ciples : « Ne saluez personne en chemin », alors que c'est un usage général, et aimable, que les inférieurs ont coutume de gagner ainsi la faveur des grands, que les Gentils eux-mêmes ont en commun avec les chrétiens ces échanges de civilités. Comment donc le Seigneur extirpe-t-il cet usage du savoir-vivre ? . Mais consi-dérez qu'il n'y a pas seulement : « Ne saluez personne » ; ce n'est pas en vain qu'il y a l'addition : « en chemin. » Aussi bien Elisée, quand il envoya son serviteur poser son bâton sur le corps du petit mort, lui prescrivit aussi de ne saluer personne en chemin (II Rois, IV, 29) : il lui ordonnait de se presser, de se hâter pour faire son office et procéder à la résurrection, afin que nul entretien avec quelque passant ne retardât la mission qu'il avait reçue. Donc, ici non plus, il ne s'agit pas d'écarter l'empres-sement à saluer, mais de supprimer l'obstacle qui gênerait le service ; en présence d'ordres divins, l'humain doit être pour un temps mis de côté. C'est beau de saluer ; mais l'accomplissement des œuvres divines est d'autant plus beau qu'il est plus prompt, et son retard souvent encourt le mécontentement. C'est pourquoi les politesses mêmes sont interdites, de peur que la civilité consacrée ne retarde et ne gêne l'accomplissement du devoir, qu'il y a faute à ajourner. Voici maintenant une autre vertu : ne point passer d'une maison à l'autre par humeur vagabonde ; garder la constance dans les affections de l'hospitalité même, et ne pas rompre volontiers les liens d'amitié une fois noués ; porter devant nous une annonce de paix, en sorte que notre toute première entrée soit solennisée par une bénédiction de paix ; nous contenter du manger et du boire qui nous sont offerts ; ne pas abaisser le pavillon de la foi, et prêcher la bonne nou-velle du Royaume des cieux ; secouer la poussière de nos pieds, si l'on ne juge pas à propos de nous accorder l'hospitalité dans une cité. Il enseigne encore qu'on sera passible d'un châtiment plus rigoureux si l'on ne veut pas suivre l'Evangile, que si l'on croit pouvoir violer la Loi, attendu que Tyr et Sidon, si elles avaient vu de pareilles merveilles et œuvres célestes, n'auraient pas méprisé le remède du repentir ; d'autre part que cette prospérité ou ce faste du siècle ne saurait se comparer au don céleste, mais aussi n'est pas abandonné sans remède, puisque chacun a la ressource de se repentir.


Enfin Il découvre le mystère céleste : Dieu s'est plu à révéler sa grâce aux petits plutôt qu'aux sages de ce monde (Matth., XI, 25). C'est ce que l'apôtre Paul a exposé plus en détail : « Dieu, dit-il, n'a-t-il pas rendu folle la sagesse de ce monde ? Car ce monde n'ayant pas, dans la sagesse de Dieu, connu Dieu par la sagesse, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la pré-dication » (I Cor., I, 20 ssq.). Donc par «petit» entendons celui qui ne sait pas s'exalter ni faire valoir par le clinquant des paroles les ressources de sa sagesse — ce que font beaucoup de philosophes. C'était un petit qui disait : « Seigneur, je n'ai pas exalté mon cœur, et mes yeux ne se sont pas élevés ; je n'ai pas pénétré les grandeurs et les merveilles qui me dépassent » (Ps. 130, 1). Et pour vous faire voir que c'est un petit non par l'âge, non par la raison, mais par son humilité et par une sorte d'éloignement de la jactance, il a ajouté : « Mais j'ai élevé mon âme. » Voyez-vous comme ce petit était grand, sur quels sommets de vertu il était élevé ? C'est petits de cette sorte que l'Apôtre nous veut quand il dit : « Si quelqu'un d'entre vous semble sage en ce monde, qu'il se fasse insensé, pour être sage : car la sagesse de ce monde est folie aux yeux de Dieu » (I Cor., III, 18 ssq.).


Suit un fort beau passage sur la foi, où Il dit que tout Lui a été remis par son Père. En lisant : « Tout », vous reconnaissez qu'il est tout-puissant, qu'il n'est pas d'autre couleur, d'autre race que le Père ; quand vous lisez : « remis », vous confessez qu'il est Fils, que tout lui est propre par nature, par droit d'unité de substance, et non pas accordé comme un don et par grâce. Il ajoute : « Nul ne sait qui est le Fils, sinon ! le Père ; et qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils l'aura voulu révéler. ». Il me souvient de n'avoir pas omis ce passage dans les livres que j'ai écrits sur la foi. Mais pour vous montrer que, si le Fils révèle le Père à qui Il veut, de même le Père révèle le Fils à qui Il veut, écoutez ce que dit le Seigneur Jésus lui-même, quand Il loue Pierre de l'avoir reconnu Fils de Dieu : « Tu es heureux, Simon Bar-Jona, car ce n'est pas la chair ni le sang qui te l'a révélé, mais mon Père qui est aux cieux » (Matth., XVI, 17).


Suit le texte où sont démasqués ceux qui se croient experts en la Loi, qui retiennent les paroles de la Loi, ignorent la portée de la Loi. Par le tout premier chapitre de la Loi Il montre qu'ils ignorent la Loi ; Il prouve que dès le commencement la Loi a prêché le Père et le Fils, et même annoncé le mystère de l'incarnation du Seigneur en ces termes : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu », et : « Vous aimerez votre prochain comme vous-même ». Là-dessus le Seigneur dit au docteur de la Loi : « Faites cela, et vous vivrez. » Mais lui, qui ne connaissait pas son prochain parce qu'il ne croyait pas au Christ, repartit : « Qui est mon prochain ? » Ainsi donc ignorer le Christ, c'est aussi ignorer la Loi. Comment peut-on connaître la Loi quand on ignore la vérité, puisque la Loi annonce la vérité ?

Luc, X, 30-37. Le bon Samaritain.

"Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho."


Afin de pouvoir plus aisément expliquer le texte qui nous est proposé, repassons l'histoire ancienne de la ville de Jéricho. Nous nous souvenons que Jéricho — comme nous le lisons dans le livre intitulé Josué fils de Navé — était une grande cité entourée de murs et de remparts, pour n'être pas accessible au fer, ni forcée par le bélier. Il y demeurait une prostituée, Rahab, qui donna l'hospitalité aux éclaireurs envoyés par Josué, les aida de ses conseils, répondit aux questions de ses concitoyens qu'ils étaient partis, les cacha sur son toit, et, pour arriver à se sous-traire, elle et les siens, à la destruction de la ville, attacha de l'écarlate à sa fenêtre. Quant aux murs inexpugnables de la cité, au son des sept trompettes des prêtres , accom-pagné par les cris et les hurlements joyeux du peuple, ils s'écroulèrent. Voyez comment chacun tient son rôle propre : l'éclaireur la vigilance, la prostituée le secret, le vainqueur la fidélité, le prêtre la religion : les premiers, pour la gloire, ne craignent pas le péril ; elle, même en péril, ne trahit pas ceux qu'elle a reçus ; celui-ci, plus soucieux de garder la fidélité que de vaincre, prescrit la vie sauve pour la prostituée avant la ruine de la cité ; quant aux instruments de la religion, ce sont les armes du prêtre. Et maintenant, comment ne pas trouver par-faitement merveilleux que dans toute cette ville nul n'ait été sauvé sinon celui que la prostituée a libéré ?


Telle est la simple vérité historique. Considérée plus à fond, elle révèle d'admirables mystères. Jéri-cho est en effet la figure de ce monde, où, chassé du paradis, c'est-à-dire de la Jérusalem céleste, Adam est descendu par la déchéance de sa prévarication, passant de la vie aux enfers : c'est le changement non pas de lieu, mais de mœurs, qui a fait l'exil de sa nature. Bien changé de l'Adam qui jouissait d'un bonheur sans trouble, dès qu'il se fut abaissé aux fautes du monde, il rencontra des larrons ; il ne les aurait pas rencontrés, s'il ne s'y était exposé en déviant du commandement céleste. Quels sont ces larrons, sinon les anges de la nuit et des ténèbres, qui parfois ,se travestissent en anges de lumière (II Cor,, XI, 14), mais ne peuvent s'y tenir ? Ils nous dépouillent d'abord des vêtements de grâce spirituelle que nous avons reçus, et c'est ainsi qu'ils ont coutume d'infliger des blessures : car si nous gardons intacts les vêtements que nous avons pris, nous ne pouvons res-sentir les coups des larrons. Prenez donc garde d'être d'abord dépouillé, comme Adam a d'abord été mis à nu, dépourvu de la protection du commandement céleste et dépouillé du vêtement de la foi : c'est ainsi qu'il a reçu la blessure mortelle à laquelle aurait succombé tout le genre humain, si le Samaritain n'était descendu pour guérir ses cruelles blessures. Ce n'est pas le premier venu que ce Samaritain : celui qu'avaient dédaigné le prêtre, le lévite, Il ne l'a pas dédaigné à son tour. Ne méprisez pas non plus, à cause de ce nom de secte, Celui qu'en interprétant ce nom vous admirerez : car le nom de Samaritain signifie gardien : telle est sa traduction. Qui est ce gardien ? N'est-ce pas Celui dont il est dit : « Le Seigneur garde les petits » (Ps. 114, 6) ? De même donc qu'il y a un Juif selon la lettre, un autre selon l'esprit, il y a aussi un Samaritain du dehors, un autre caché. Donc ce Samaritain qui descendait — « qui est descendu du ciel, sinon Celui qui est monté au ciel, le Fils de l'homme, qui est au ciel » ( Jn, III, 13) ? — voyant cet homme à demi mort, que personne jusque-là n'avait pu guérir (comme celle qui avait un flux de sang et avait dépensé toute sa fortune en médecins), s'est approché de lui, c'est-à-dire en acceptant de souffrir avec nous s'est fait notre proche et, en nous faisant miséricorde, notre voisin. « Et il pansa ses blessures, en y versant de l'huile et du vin. » Ce médecin a bien des remèdes, au moyen desquels il a coutume de guérir. Sa parole est un remède : tel de ses discours ligature les plaies, un autre les fomente d'huile, un autre y verse le vin ; Il ligature les plaies par tel précepte plus austère, Il réchauffe en remettant le péché, Il pique comme avec le vin en annonçant le jugement. « Et il le plaça, dit-il, sur sa monture. » Ecoutez comment Il vous y place : « Il porte nos péchés et souffre pour nous » (Is., LIII, 4). Le Pasteur aussi a placé la brebis fatiguée sur ses épaules (Lc, XV, 5). Car «l'homme est devenu semblable à une monture » (Ps. 48, 13) : alors Il nous a placés sur sa monture, pour que nous ne soyons pas comme le cheval et le mulet (Ps. 31, 9), pour supprimer les infirmités de notre chair en prenant notre corps. Enfin Il nous a conduits à l'écurie, nous qui étions montures : l'écurie est le lieu où aiment à se retirer ceux qui sont lassés d'un long parcours. Donc le Seigneur a conduit à l'écurie, Lui qui relève de terre l'indigent et retire le pauvre du fumier (Ps. 112, 7). « Et il a pris soin de lui », de crainte que malade il ne pût observer les préceptes qu'il avait reçus.


Mais ce Samaritain n'avait pas le loisir de demeurer longtemps sur terre : il Lui fallait retourner au lieu d'où Il était descendu. Aussi «le jour suivant» — quel est cet autre jour ? Ne serait-ce pas celui de la résurrection du Seigneur, celui dont il est dit : « Voici le jour que le Seigneur a fait » (Ps. 117, 24) ? — « Il tira deux deniers et les remit à l'hôtelier, et il dit : prenez soin de lui. » Qu'est-ce que ces deux deniers ? Peut-être les deux Testaments, qui portent empreinte sur eux l'effigie du Père éternel, et au prix desquels sont guéries nos bles-sures. Car nous avons été rachetés au prix du sang (I Pierre, I, 19), afin d'échapper aux ulcères de la mort finale. Donc ces deux deniers — encore qu'il ne soit pas déplacé de penser aussi aux pièces de ces quatre livres14 — l'hôtelier les a reçus. Lequel ? Peut-être celui qui a dit : « Je tiens cela pour de l'ordure, afin d'acquérir le Christ » (Phil., III, 8) — pour avoir soin de l'homme blessé. L'hôtelier donc, c'est celui qui a dit : « Le Christ m'a envoyé prêcher l'évangile » (I Cor., I, 17). Les hôteliers sont ceux auxquels il est dit : « Allez dans le monde entier, et prêchez l'évangile à toute créature » ; et « quiconque croira et recevra le baptême, sera sauvé » (Mc, XV, 16) : oui, sauvé de la mort, sauvé de la blessure qu'ont infligée les larrons. Heureux l'hôtelier qui peut soigner les blessures d'autrui ! Heureux celui à qui Jésus dit : « Ce que vous aurez dépensé en surplus, je vous le rendrai à mon retour ! » Le bon dispensateur, qui dépense même en surplus ! Bon dispensateur Paul, dont les discours et les épîtres sont comme en excédent sur le compte qu'il avait reçu ! Il a exécuté le mandat déterminé du Seigneur par un travail presque immodéré de l'âme et du corps, afin de soulager bien des gens de leurs graves maladies en leur dispensant sa parole. C'était donc le bon hôtelier de cette écurie dans laquelle l'ânesse a reconnu la crèche de son maître (Is., I, 3), et dans laquelle on renferme les troupeaux des agneaux, de crainte que les loups rapaces qui grondent près des parcs n'aient un facile accès dans la bergerie. Il promet donc de rendre la récompense. Quand reviendrez-vous, Seigneur, sinon au jour du jugement ? Car bien que vous soyez partout sans cesse, vous tenant au milieu de nous sans être vu de nous, il y aura cependant un moment où toute chair vous verra revenir. Vous rendrez donc ce que vous devez. Heureux ceux qui ont pour débiteur Dieu ! Puissions-nous, nous autres, être débiteurs solvables ! Puissions-nous être en état de payer ce que nous avons reçu, sans que la fonction du sacerdoce ou du ministère15 nous exalte ! Comment rendrez-vous, Seigneur Jésus ? Vous avez bien promis qu'au ciel les bons auront une abondante récompense ; pourtant vous rendrez encore, quand vous direz : « C'est bien, bon ser-viteur ; puisque vous avez été fidèle aux petites choses, je vous confierai beaucoup ; entrez dans la joie de votre Seigneur» (Matth., XXV, 21). Puis donc que nul n'est plus notre prochain que Celui qui a guéri nos bles-sures, aimons-Le comme Seigneur, aimons-Le aussi comme proche : car rien n'est si proche que la tête pour les membres. Aimons aussi celui qui imite le Christ ; aimons celui qui compatit à l'indigence d'autrui de par l'unité du corps. Ce n'est pas la parenté qui rend proche, mais la miséricorde ; car la miséricorde est conforme à la nature : il n'est rien de si conforme à la nature que d'aider celui qui participe à notre nature.

Luc, X, 38-42. Marie et Marthe.

Il a donc été question de la miséricorde. Mais il n'y a pas qu'une manière d'être vertueux. On montre ensuite, par l'exemple de Marthe et de Marie, dans les œuvres de l'une le dévouement actif, chez l'autre l'attention religieuse de l'âme à la parole de Dieu ; si elle est conforme à la foi, elle passe avant les œuvres elles-mêmes, ainsi qu'il est écrit : « Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée. » Etudions-nous donc, nous aussi, à posséder ce que nul ne pourra nous enlever, en prêtant une oreille non pas distraite, mais attentive : car il arrive au grain même de la parole céleste d'être dérobé, s'il est semé le long de la route (Lc, VIII, 5, 12). Soyez, comme Marie, animé du désir de la sagesse : c'est là une œuvre plus grande, plus parfaite. Que le soin du ministère n'empêche pas la connaissance de la parole céleste. Ne reprenez pas et ne jugez pas oisifs ceux que vous verrez occupés de la sagesse : car Salomon le paci-fique a cherché à l'avoir en sa demeure (Sag., IX, 10 ; Prov., VIII, 12). Pourtant on ne reproche pas à Marthe ses bons offices ; mais Marie a la préférence, pour s'être choisi une meilleure part. Car Jésus a de multiples richesses et fait de multiples largesses : aussi la plus sage a choisi ce qu'elle a reconnu être le principal. Par ailleurs les Apôtres n'ont pas jugé qu'il fût pour le mieux de délaisser la parole de Dieu et de servir aux tables (Act., VI, 2) ; mais les deux choses sont œuvre de sagesse, car Etienne aussi était rempli de sagesse et fut choisi comme serviteur. Donc que celui qui sert obéisse au docteur, et que le docteur exhorte et anime celui qui sert. Car le corps de l'Eglise est un, si les membres sont divers ; ils ont besoin l'un de l'autre ; « l'œil ne saurait dire à la main : je ne désire pas tes services, ni de même la tête aux pieds » (I Cor., XII, 12 ssq.), et l'oreille ne saurait nier qu'elle soit du corps. Car s'il en est de principaux, les autres sont nécessaires. La sagesse réside dans la tête, l'activité dans les mains ; car « les yeux du sage sont dans sa tête » (Eccl., II, 14), puisque le vrai sage est celui dont l'esprit est dans le Christ, et dont l'œil intérieur est levé vers les hauteurs ; aussi les yeux du sage sont dans sa tête, ceux du fou dans son talon.

Luc, XI, 5-13. L'ami importun.

"Si quelqu'un d'entre vous, ayant un ami, va le trouver au milieu de la nuit et lui dit : Ami, prête-moi trois pains."


Encore un passage comportant un précepte : il faut offrir la prière à tous les moments, non seulement le jour, mais encore la nuit. Vous le voyez en effet : celui qui au milieu de la nuit est allé demander trois pains à son ami et a persévéré dans sa demande instante n'est pas frustré de sa requête. Qu'est-ce que ces trois pains, sinon la nour-riture du mystère céleste ? Si vous aimez le Seigneur votre Dieu, vous pourrez l'obtenir non seulement pour vous, mais encore pour les autres. Et qui est davantage notre ami que Celui qui pour nous a livré son corps ?


C'est à Lui qu'au milieu de la nuit David a demandé des pains, et il les a reçus ; car il demandait quand il disait : « Au milieu de la nuit je me levais pour vous louer » (Ps. 118, 62) ; aussi a-t-il obtenu ces pains qu'il nous a servis pour être mangés. Il a demandé quand il dit : « Je baignerai mon lit chaque nuit » (Ps. 6, 7) ; car il n'a pas eu peur de réveiller dans son sommeil Celui qu'il sait toujours en éveil et agissant. Nous souvenant donc des Ecritures, appliquons-nous jour et nuit à la prière pour implorer le pardon de nos péchés. Car si un tel saint, pris par les devoirs de la royauté, disait sept fois le jour sa louange au Seigneur (Ps. 118, 164), toujours attentif aux sacrifices du matin et du soir, que nous faut-il faire, nous qui devons d'autant plus demander que nous défaillons plus fréquemment par fai-blesse de la chair et de l'esprit, afin que, las du chemin, bien fatigués du cours de ce monde et des circuits de cette vie, nous ne manquions pas, pour notre réfection, du pain qui raffermit le cœur de l'homme (Ps. 103, 15) ?


Et ce n'est pas seulement au milieu de la nuit, mais presque à tous les instants que le Seigneur recommande de veiller : car Il vient le soir, et à la seconde et à la troi-sième veille, et Il a coutume de frapper. « Heureux dès lors les serviteurs qu'à sa venue le Seigneur trouvera éveillés. » Si donc vous désirez que la puissance de Dieu s'apprête et vous serve (Lc, XII, 37), il faut veiller tou-jours ; car il y a bien des embûches autour de nous, et lourd est le sommeil du corps ; si l'âme se met à en dormir, elle perdra sa vigueur et sa force. Secouez donc votre sommeil, afin de frapper à la porte du Christ. Cette porte, Paul lui aussi demande qu'elle lui soit ouverte : non content de ses prières, il supplie que celles du peuple l'assistent, afin que la porte lui soit ouverte pour parler du mystère du Christ (Col., IV, 3). Et peut-être est-ce la porte que Jean a vue ouverte ; car il l'a vue, et il a dit : « Après cela j'ai vu ; et voici une porte ouverte dans le ciel, et la voix que j'avais d'abord entendue me parlait, telle une trompette, et disait : Monte jusqu'ici, et je te montrerai ce qui doit s'accomplir » (Apoc., IV, 1). La porte s'est donc ouverte pour Jean ; la porte s'est ouverte pour Paul, afin qu'il reçût pour nous les pains que nous mangerions : car il a persisté à frapper à la porte, à propos, hors de propos (II Tim., IV, 2) afin de ranimer les Gentils, fatigués et lassés de la route du monde, par l'abondance de la nourriture céleste.


Ce passage donc donne le précepte de prier souvent, l'espoir d'obtenir, l'art de persuader : d'abord par le précepte, puis par l'exemple. Car quand on promet une chose, on doit procurer l'espoir de ce qui est promis, en sorte qu'il y ait obéissance aux avis, foi aux promesses : celle-ci, songeant à la bonté humaine, acquiert à plus forte raison l'espoir de la bonté éternelle. Encore faut-il faire des demandes justes, pour que la prière ne devienne pas péché (Ps. 108, 7). Et il (Paul) n'a pas rougi de demander souvent une chose, pour ne pas sembler peu confiant en la miséricorde du Seigneur, ou orgueilleuse-ment froissé de n'avoir pas obtenu quelque chose dès la première prière : « Aussi, dit-il, j'ai prié trois fois le Sei-gneur » (II Cor., XII, 8) ; et il montre que souvent Dieu n'accorde pas ce dont Il est prié, parce qu'il juge inutile ce que nous croyons devoir nous être avantageux.

Luc, XI, 14-26. Enseignements .

"Tout royaume divisé contre lui-même sera dépeuplé."


La raison de cette parole est qu'étant accusé de chasser les démons par Béelzebub, prince des démons, Il voulait montrer que son royaume est indivisible et durable. C'est à bon droit aussi qu'il a répondu à Pilate : « Ma royauté n'est pas de ce monde » (Jn, XVIII, 36). Ceux donc qui ne mettent pas leur espoir dans le Christ, mais pensent que les démons sont chassés par le prince des démons, Il nie qu'ils appartiennent à un royaume durable. Cela s'applique au peuple des Juifs, qui pour ce genre de souf-frances invoque l'aide du démon afin de chasser le démon. Comment, lorsque la foi est déchirée, le royaume divisé peut-il subsister ? Puisque le peuple juif est sous la Loi, et que le Christ aussi a été selon la chair engendré de la Loi, comment le royaume des Juifs, qui est de la Loi, peut-il durer, quand ce même peuple divise la Loi, puisque le peuple de la Loi renie ce Jésus que la Loi promet ? Ainsi la loi du peuple juif se combat d'une cer-taine façon, en se combattant se divise, en se divisant se désagrège. Si le royaume de l'Église subsiste éternel-lement, c'est que sa foi est indivise, son corps unique : « Car il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, qu'un baptême, qu'un Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, et à travers tous, et en tous » (Ephés., IV, 5 ssq.). Quelle démence et quelle fureur sacrilège ! Alors que le Fils de Dieu a pris chair pour écraser les esprits impurs et arracher son butin au prince du monde, alors qu'il a également donné aux hommes le pouvoir de détruire les esprits mauvais, partageant ainsi les dépouilles, ce qui est la marque du triomphateur, certains invoquent en leur faveur l'aide et le secours de la puissance diabolique, quand c'est par le doigt de Dieu — ou encore, selon Matthieu (XII, 28), par l'Esprit de Dieu — que les démons sont chassés. On comprend par là que le royaume de la divinité est comme un corps indivisible, puisque le Christ est la droite de Dieu, et que l'Esprit semble offrir l'image d'un doigt, telle l'ossature d'un corps figurant l'unité dans la divinité. Le royaume n'apparaît-il pas comme indivisible, puisqu'il est comme un corps indivisible ? Car « dans le Christ, vous l'avez lu, habite corporellement la plénitude de la divinité» (Col., II, 9) : ce que vous ne sauriez assurément nier du Père, et ne devez pas nier de l'Esprit. Et que cette comparaison avec nos membres ne vous fasse pas croire qu'il y ait lieu d'établir un partage de puissance : une chose indivi-sible ne peut se diviser. C'est donc comme figure de l'unité, non pour distinguer la puissance, qu'il faut entendre cette mention du doigt, puisque la droite de Dieu dit : « Mon Père et moi ne faisons qu'un » (Jn, X, 30). Mais si la divinité est indivisible, la personne est distincte. Cependant, quand l'Esprit est appelé doigt, cela désigne sa puissance agissante, attendu que l'Esprit Saint est ouvrier des œuvres divines aussi bien que le Père et le Fils. Car David dit : « Quand je vois les cieux, ouvrage de vos doigts » (Ps. 8, 4), et, au Psaume 32 (v. 6), « Et par l'Esprit de sa bouche est toute leur force. » Paul dit encore : « Tout cela est l'œuvre d'un seul et même Esprit, qui fait sa part à chacun comme Il l'entend » (I Cor., XII, 11).


Et quand Il dit : « Si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les dénions, c'est assu-rément que le royaume de Dieu est arrivé parmi vous » (Matth., XII, 28), Il montre à la fois qu'il existe une sorte de pouvoir impérial du Saint-Esprit, en qui est le Royaume de Dieu, et que nous aussi, en qui habite l'Es-prit, sommes une demeure royale. Aussi dit-II plus tard : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc, XVII, 21). Nous devons par conséquent considérer comme associé à la souveraineté et à la majesté impé-riale de la divinité l'Esprit Saint, car « le Seigneur est Esprit, et où se trouve l'Esprit du Seigneur est la liberté » (II Cor., III, 17).


«Lorsque l'esprit immonde est sorti d'un homme, il erre par les lieux privés d'eau, cherchant le repos sans le trouver. »
On n'en saurait douter, cela est dit du peuple des Juifs, que plus haut le Seigneur a exclu de son royaume. Entendez par là que les hérétiques aussi et les schismatiques sont séparés du Royaume de Dieu et de l'Eglise ; et dès lors il est clair comme le jour que toute assemblée de schismatiques et d'hérétiques n'est pas de Dieu, mais de l'esprit immonde. Ainsi un seul homme figure tout le peuple juif. L'esprit immonde en était sorti par la Loi ; mais n'ayant pu trouver le repos dans les nations et les Gentils à cause de la foi du Christ — car pour les esprits immondes le Christ est un incendie ; Il avait éteint dans les cœurs des Gentils, jusque-là des-séchés, puis par le baptême humectés de la rosée de l'Esprit, les traits enflammés de l'adversaire (Ephés., VI, 16) — il est revenu au peuple des Juifs, qui pour être soigné en ses apparences extérieures et superficielles, n'en demeure que plus souillé dans l'intime de l'âme. Il ne purifiait ni n'éteignait sa flamme au courant de la fontaine sainte ; c'est donc à juste titre que l'esprit immonde revint à lui, amenant avec lui sept esprits encore pires, parce que, dans une pensée sacrilège, il les a mis aux prises avec la semaine de la Loi et le mystère de l'octave. De même donc que se multiplie pour nous la grâce de l'Esprit septiforme, de même s'accumulent sur eux toutes les vexations des esprits impurs : car on entend parfois la totalité par ce nombre, parce que c'est le septième jour qu'ayant achevé les ouvrages du monde Dieu s'est reposé. C'est pourquoi encore « la stérile a sept fois enfanté, et celle qui avait un peuple de fils s'est trouvée sans force» (I Sam., II, 5, d'après l'hébreu).

Luc, XI, 29-32. Le signe de Jonas.

Enfin, pour vous faire voir que le peuple de la Synagogue pers sa beauté au moment où est prôné le bonheur de l'Eglise, Il ajoute :
"Cette génération est une génération perverse ; elle cherche un signe, et il ne lui sera donné d'autre signe que le signe de Jonas : car, ainsi que Jonas fut un signe pour les Ninivites, il en sera de même du Fils de l'homme. ».
Ici encore, une fois condamné le peuple des Juifs, le mys-tère de l'Eglise s'exprime avec évidence : c'est elle qui, avec les Ninivites par la pénitence (Jonas, III, 5), et avec la reine du Midi par le zèle à recueillir la sagesse (I Rois, X, 1), se rassemble des confins du monde entier pour connaître les discours du pacifique Salomon. Reine assurément, dont le royaume est indivis , ne formant de peuples divers et distants qu'un seul corps. Aussi l'autre mystère était-il grand, concernant le Christ et l'Église (Ephés., V, 32) ; mais pourtant celui-ci est plus grand, parce que l'autre est d'abord venu comme figuré, tandis qu'à présent le mystère s'accomplit en sa réalité ; là-bas c'est la figure de Salomon, ici le Christ dans son corps. Deux catégories constituent donc l'Eglise, selon qu'on ignore le péché ou que l'on cesse de pécher : car la pénitence détruit le péché, la sagesse l'évite. Voilà pour le sens mystique. Par ailleurs, le signe de Jonas, s'il figure la Passion du Seigneur, atteste aussi la gravité des péchés commis par les Juifs. Nous pouvons remar-quer à la fois et l'oracle de la majesté et la marque de la bonté : car l'exemple des Ninivites annonce le sup-plice et en même temps montre le remède ; si bien que même les Juifs ne doivent pas désespérer du pardon, pourvu qu'ils consentent à faire pénitence.

Luc, XI, 33-36. La lumière sur le chandelier.

« Nul n'allume une lampe pour la mettre dans une cachette ou sous le boisseau, mais bien sur un chandelier. »


Ayant donc plus haut placé l'Eglise au-dessus de la Synagogue, Il nous engage à transférer16 notre foi de préférence à l'Église ; car la lampe, c'est la foi, ainsi qu'il est écrit : « La lampe de mes pas, c'est votre parole, Seigneur » (Ps. 118, 105) ; car la parole de Dieu est notre foi, la parole de Dieu est la lumière, la lampe c'est la foi. « Il y avait la vraie lumière, qui éclaire tout homme à sa venue en ce monde » (Jn, I, 9) ; par contre la lampe ne peut briller que si elle reçoit d'ailleurs sa lumière. C'est cette lampe qu'on allume — la vigueur de notre esprit et de notre sentiment — afin que la mine perdue se puisse retrouver (Lc, XV, 8). Que personne donc ne place la foi sous la Loi : la Loi est contenue dans la mesure, la grâce déborde la mesure17 ; la Loi fait ombre, la grâce donne clarté. Ainsi que nul ne renferme sa foi dans la mesure de la Loi, mais l'apporte à l'Eglise, où brille la grâce de l'Esprit septiforme, que le Prince des prêtres éclaire des splendeurs de la divinité souveraine, pour que l'ombre de la Loi ne l'étouffé pas. Aussi bien, cette lampe, que suivant les anciens rites des Juifs le prince des prêtres allumait régulièrement aux heures du matin et du soir, s'est éteinte comme placée sous le boisseau de la Loi ; et la ville de Jérusalem qui est sur terre, qui tue les Prophètes (Matth., XXIII, 37), disparaît comme située dans la vallée de larmes18 ; tandis que la Jérusalem qui est au ciel, dans laquelle milite notre foi, placée sur la plus haute de toutes les montagnes, c'est-à-dire le Christ, l'Eglise, dis-je, ne peut être cachée sous les ténèbres et les ruines de ce monde, mais, resplendissante de l'éclat du Soleil éternel, elle nous éclaire des lumières de la grâce de l'Esprit.

Luc, XI, 37-54. Le pharisaïsme.

« A présent vous, pharisiens, vous nettoyez d'abord l'extérieur de la coupe et du plat. »


Vous le voyez, nos corps sont désignés par la mention d'objets en terre, fragiles, qui en un instant sont préci-pités à terre et se brisent ; et les vouloirs intimes de l'âme se traduisent aisément par les expressions et les gestes du corps, comme transparaît au dehors ce que renferme l'intérieur de la coupe. Dans la suite, il n'est pas douteux que le mot de calice désigne la souffrance corporelle, quand le Seigneur dit : « Le calice que le Père m'a donné, vous ne voulez pas que je le boive ? » (Jn, XVIII, 11). On boit son corps quand on absorbe la faiblesse du corps par les dispositions de l'esprit, et qu'on le fait pour ainsi dire passer dans l'intelligence et dans l'âme, en sorte que l'impuissance extérieure soit résorbée au-dedans. Vous voyez donc que ce n'est pas l'extérieur de ce calice ou de ce plat qui nous souille, mais l'intérieur. Aussi, en bon maître, Il nous a enseigné comment purifier les taches de notre corps, en disant : « Faites l'aumône, et tout en vous sera pur. » Voyez que de remèdes ! La miséricorde nous purifie, la parole de Dieu nous purifie, selon ce qui est écrit : « Maintenant vous êtes purs, grâce à la parole que je vous ai dite » ( Jn, XV, 3). Et vous trouvez non seulement en ce passage, mais en d'autres encore, avec quelle grâce c'est dit : « L'aumône délivre de la mort » (Tob., XII, 9), et « cachez l'aumône dans le cœur du pauvre, et c'est elle qui suppliera pour vous aux mauvais jours » (Sag. Sir., XXIX, 12 ou 15). C'est le point de départ de tout un fort beau passage : nous ayant invités à rechercher la simplicité, Il condamne la superfluité19 et le terre-à-terre des Juifs, qui, prenant matériellement les choses de la Loi, sont comparés non sans raison à la coupe et au plat, à cause de leur fragilité : ils observent les choses qui n'ont pour nous aucune utilité, négligeant par contre celles où notre espérance a son fruit ; aussi commettent-ils une grande faute en dédaignant ce qui est meilleur ; et pourtant l'oubli est promis même à la faute, si la miséricorde vient ensuite. En quelques mots il condense les nombreuses déficiences de ceux qui appliquent tout leur soin à payer les dîmes des plus humbles fruits, et n'ont aucune crainte du jugement à venir ni un amour quelconque pour Dieu, alors que les œuvres sans la foi sont inutiles. Ils laissent en effet de côté le jugement et l'amour de Dieu : le jugement, parce qu'ils ne rapportent pas au jugement tout ce qu'ils font ; la charité, parce qu'ils n'aiment pas Dieu avec leur cœur. Mais d'autre part, pour ne pas nous faire rechercher la foi et négliger les œuvres, Il renferme en peu de mots la perfection du croyant, qui doit faire ses preuves par la foi et les œuvres : « Il fallait, dit-Il, faire ceci et ne pas omettre cela. »


Il reprend encore l'arrogance et la vanité des Juifs, quand ils prétendent aux premières places dans les festins. En outre, contre les experts mêmes de la Loi est prononcée une sentence de condamnation : comme les tombeaux qui ne se montrent pas, leur apparence trompe, leur commerce déçoit : au-dehors de belles promesses, au-dedans ils renferment toute sorte de puanteur. C'est ce que font bien des docteurs, en exigeant des autres ce qu'eux-mêmes sont incapables d'imiter ; et c'est pourquoi eux aussi sont des tombeaux, comme il est dit ailleurs : « C'est un sépulcre béant que leur gorge » (Ps. 5, 11).


Voici encore un beau passage contre la superstition parfaitement vaine des Juifs, qui en construisant des tombeaux aux Prophètes condamnaient les actes de leurs pères, mais en imitant les crimes de leurs pères attiraient la sentence sur eux-mêmes. En effet, construire des tombeaux aux Prophètes, c'était accuser le crime de ceux qui les avaient tués ; et reproduire la ressemblance de leurs actions, c'était se déclarer héritiers de l'iniquité paternelle. Ce n'est donc pas construire, mais imiter, qui est considéré comme prêtant à accusation. Et l'on ne saurait absoudre de l'iniquité héréditaire ceux qui, en crucifiant le Fils de Dieu, ce qui est plus grave, ont mis le comble aux crimes de leurs pères. Il a donc eu raison d'ajouter ailleurs : « Comblez la mesure de vos pères » (Matth., XXIII, 32), parce qu'après l'outrage à Dieu il n'existe pas de faute plus grave qu'ils puissent commettre. C'est pourquoi la Sagesse leur envoie les Apôtres et les Prophètes. Qui est la Sagesse, sinon le Christ ? Aussi bien vous avez en Matthieu : « Voici que je vous envoie des prophètes et des sages » (XXIII, 34). On reprend encore en la personne des Juifs et l'on déclare passibles du supplice à venir ceux qui , se chargeant d'enseigner la connaissance de Dieu, sont un obstacle aux autres et ne reconnaissent pas eux-mêmes ce qu'ils professent.

Luc, XII, 1-7. Les passereaux et la confiance, etc.

. « Est-ce qu'on ne vend pas cinq passereaux pour deux as ? Et pas un seul d'entre eux n'est oublié du Seigneur. Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. N'ayez crainte, vous valez plus qu'une quantité de passereaux. »


Le Sauveur a introduit ici un fort beau passage sur la garde de la sincérité et le zèle pour la foi, pour que nous n'allions pas, à la manière des Juifs perfides, cacher une chose dans notre cœur, en feindre une autre par notre parole, puisqu'à la fin des temps nos pensées secrètes, nous accusant ou encore plaidant pour nous (Rom.,II, 15), dévoileront l'intime de nos âmes. Est-il plus grand encouragement à la sincérité que de faire savoir à chacun qu'il ne saurait y avoir de retraite pour la tromperie ? Mais puisque deux causes engendrent la mauvaise foi, qui naît ou d'une malice foncière ou d'une crainte accidentelle, de peur que l'effroi et la terreur du pouvoir ne force quelqu'un à renier le Dieu qu'il reconnaît en son cœur, Il ajoute à propos que seul le supplice de l'âme est redoutable, qu'une peine corporelle n'est pas à craindre — la mort est le terme de la nature, non un châtiment — et par conséquent que la mort met fin au supplice corporel, tandis que le châtiment de l'âme est éternel ; et qu'il faut craindre Dieu seul, contre la puissance duquel la nature ne prescrit pas, cette même nature Lui étant soumise ; quant à la mort, elle n'est pas effrayante, puisque l'immortalité la compensera avec usure. Le Seigneur avait inspiré une disposition de sincérité. Il avait soulevé l'énergie de l'âme. Seule la confiance hésitait : Il l'a fortifiée à propos par d'humbles exemples ; car si Dieu n'est pas oublieux des passereaux, comment pourrait-Il l'être des hommes ? Or si la majesté de Dieu est si grande et si éternelle qu'un passereau, ou le nombre de nos cheveux, n'échappe pas à la science de Dieu, quelle indignité de croire que le Seigneur ignore ou dédaigne les cœurs des fidèles, Lui qui connaît les plus humbles choses ! Quelqu'un dira peut-être : comment l'Apôtre a-t-il dit : « Est-ce que Dieu s'inquiète des bœufs ?» (I Cor., IX, 9) alors qu'un bœuf a certes plus de prix qu'un passereau. Mais autre chose est le souci, autre chose la connaissance. Par ailleurs, le nombre des cheveux intervient non pour le fait de les compter, mais pour la facilité à les connaître : car Dieu n'applique pas ses soins à les compter dans une veille soucieuse ; mais, connaissant toutes choses, toutes choses sont pour Lui comme comptées. Il est pourtant juste de dire : comptés, parce que nous comptons ce que nous voulons conserver. Nous pouvons cependant ici pénétrer le secret d'un sens spirituel, d'autant plus qu'il semble absurde de comparer les hommes aux passereaux plutôt qu'aux hommes. Ces cinq passereaux, en effet, semblent être les cinq sens du corps : toucher, odorat, goût, vue, ouïe. Si, à la manière des passereaux, ils fouillent la mal-propreté des ordures de la terre et cherchent leur nourriture dans les lieux incultes et malodorants, retenus aux filets de leurs fautes ils ne peuvent reprendre leur vol vers les fruits des œuvres élevées20, qui sont le festin des âmes. La volupté séductrice a sa manière de filet, qui enserre de ses mailles les pas de nos âmes ; si la flamme, la vigueur et la pureté de notre nature est émoussée par la sensibilité terrestre et matérielle , elle nous vend au prix du luxe de ce monde, et nous met comme aux enchères des vices. Il existe aussi comme un marché de nos fautes : ainsi, capturés grâce aux appâts des divers plaisirs, nous sommes ou vendus au péché ou rachetés du péché. Le Christ nous rachète, l'adversaire nous vend : l'un met en vente pour la mort, l'autre rachète pour sauver. Aussi Matthieu a-t-il eu raison d'écrire : deux passereaux (X, 29), pour signifier le corps et l'âme : car si la chair elle-même, docile à la loi de Dieu et se dégageant de la loi du péché, prend la nature de l'âme par la pureté des sens, elle monte vers le ciel par des ailes spirituelles. Nous apprenons ainsi que la faculté de voler nous a été donnée par la nature, ravie par la volupté, qui appesantit l'âme par l'appât du mal, et la rabaisse à la nature pesante du corps. Et Il a dit, à juste titre, que nul d'entre eux ne tombe sans la volonté de Dieu : car ce qui tombe va vers la terre, et ce qui vole est emporté vers la cime de l'immortalité. Et pour que nul ne fût incertain de ce qu'a dit Matthieu, Luc l'a clairement expliqué : la volonté de Dieu, c'est sa connaissance. Personne en effet ne tombe par la volonté de Dieu ; mais celui qui est entraîné par le poids de ses fautes ne saurait se cacher de Dieu. Car Job lui aussi est tenté de par son vouloir : Il vous a donné un adversaire, mais Il vous a proposé une récompense. Et n'alléguez pas votre faiblesse ; car vous avez l'image, vous avez reçu un rempart21. Si bien, et il vous est avantageux et salutaire de le savoir, que sans la permission de Dieu le diable ne peut nuire ; ainsi vous ne craindrez pas le pouvoir du diable plutôt que le déplaisir de la divinité. Maintenant il n'est pas douteux que l'âme est comparée au passereau, puisque vous avez lu : « Notre âme, comme un passereau, a été arrachée du filet des chasseurs » (Ps. 123, 7) ; et ailleurs : « Comment dites-vous à mon âme : fuis vers les montagnes comme le passereau » (Ps. 10, 2) ? L'homme lui-même, nous le lisons, est aussi comparé au passereau, car il est écrit : « Pour moi, je suis comme le passereau solitaire sur la maison » (Ps. 101,8) : c'est qu'il est constitué par la réunion de deux passereaux en un, c'est-à-dire par l'assemblage de deux ailes s'accordant dans l'agilité de la substance spirituelle. Il y a donc le bon passereau, capable par nature de voler.


Il y a aussi le mauvais passereau, qui a perdu l'habitude du vol par la faute de la souillure terrestre : tels sont les passereaux qui se vendent deux as. Tantôt ils se vendent un as, tantôt le double (cf. Matth., X, 29 ; Lc, XII, 6). Combien peu valent les péchés ! car la mort est commune, la vertu a du prix. L'adversaire en effet nous expose en vente comme des esclaves captifs et nous met à vil prix ; mais le Seigneur nous a traités comme de beaux serviteurs, qu'il a faits à son image et ressemblance, et, appréciant en connaisseur son ouvrage, nous a rachetés à grands frais, comme le dit le saint Apôtre : « Vous avez été payés cher » (I Cor., VI, 20). Oui, cher ; on n'a pas calculé en argent, mais en sang : car le Christ est mort pour nous ; Il nous a libérés par son sang précieux, comme le rappelle encore saint Pierre, quand il nous écrit, dans son épître : « Ce n'est point par de l'argent ou de l'or périssables que vous avez été rachetés de la vaine existence que vous avaient léguée vos pères, mais par un sang précieux, étant celui de l'Agneau sans souillure et sans tache, le Christ Jésus » (I Pierre, I, 18) ; oui, précieux, puisque c'est le sang d'un corps sans tache, puisque c'est le sang du Fils de Dieu, qui nous a rachetés non seulement de la malédiction de la Loi (Gal., III, 13), mais encore de la mort définitive de l'impiété.


Donc, en bref, le sens est celui-ci : si le Seigneur a pourvu aux humbles oiseaux et aux hommes infidèles soit en faisant lever le soleil soit en fécondant la terre, s'il accorde à tous le bienfait de sa miséricorde, on ne saurait douter que la considération des mérites des fidèles sera puissante à ses yeux. Il a admirablement construit et aiguisé notre foi, et fourni à cette même foi les assises des vertus : car si la foi est le stimulant de la vertu, la vertu fait la solidité de la foi.

Luc,XII, 10-12. Péché contre l'Esprit.

« Quiconque dira une parole contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné ; mais à qui aura parlé contre l'Esprit Saint il ne sera point pardonné. »


Nous entendons assurément par Fils de l'homme le Christ, qui a été engendré de l'Esprit Saint et de la Vierge, car son unique auteur sur terre est la Vierge. L'Esprit Saint serait-il donc plus grand que le Christ, pour que ceux qui pèchent contre le Christ obtiennent le pardon, tandis que ceux qui manquent au Saint-Esprit ne méritent pas d'obtenir rémission ? Mais où existe l'unité de puissance, il n'est pas question de comparer, il n'y a pas de discussion sur la grandeur, puisque le Seigneur est grand et que sa grandeur ne peut avoir de limite (Ps. 144, 3). Si donc, comme nous le croyons, il y a unité dans la Trinité, il n'y a pas plus distinction de grandeur qu'il n'y a distinction d'activité. La suite le démontre : car, ayant dit ailleurs : « Le Père vous donne ce que vous devez dire » (Matth., X, 19 ssq.), Il a ici ajouté : « Car l'Esprit Saint vous donnera sur l'heure ce qu'il faut dire. » Si donc l'activité est une, une aussi est l'offense. Mais revenons à notre sujet. Certains croient devoir entendre ici par Fils de l'homme comme par Esprit Saint le même Christ, réserve faite de la distinction des personnes et de l'unité de substance, parce que l'unique Christ, Dieu et homme, est aussi esprit, comme il est écrit : « L'esprit qui nous précède est le Christ Seigneur » (Lam., IV, 20). Il est également saint : car de même que le Père est Dieu et le Fils Seigneur, et le Père Seigneur et le Fils Dieu, de même aussi le Père est saint, et saint le Fils, et saint l'Esprit. Aussi les chérubins et les séraphins crient, sans que se lassent leurs voix : « Saint, saint, saint » (Is., VI, 3), pour signifier la Trinité par la triple reprise de cette invocation. Si donc le Christ est l'un et l'autre, quelle différence y a-t-il ? Ne s'agit-il pas de nous faire savoir qu'il ne nous est pas permis de nier la divinité du Christ22 ? Aussi bien en temps de persécution que nous demande-t-on, sinon de nier que le Christ soit Dieu ? Ainsi quiconque ne confesse pas que Dieu est dans le Christ, et que le Christ est de Dieu et en Dieu, n'obtient pas le pardon. Mais aussi « tout esprit qui ne confesse pas que le Christ est venu dans la chair, n'est pas de Dieu » (I Jn, IV, 2 ssq.) : car nier son humanité c'est nier sa divinité, puisque le Christ est Dieu dans l'homme, et l'homme en Dieu. Beaucoup cependant préfèrent dire que le blasphème impardonnable consiste à dire que le Christ chasse les démons de par Béelzebub, non en vertu de la puissance divine.

Luc, XII, 13-34. Détachement des richesses.

« Et quelqu'un de la foule dit : Maître, dites à mon frère de partager avec moi l'héritage. Mais Il lui dit : Homme, Qui m'a établi juge ou répartiteur parmi vous ? »


Tout ce passage est ordonné à l'acceptation de la souffrance pour confesser le Seigneur, soit par mépris de la mort, soit par espoir de la récompense, soit sous la menace du supplice durable, auquel il ne sera jamais accordé relâche. Et comme il arrive souvent que c'est l'avidité qui tente la vertu, on ajoute aussi le commandement et l'exemple de la supprimer, quand le Seigneur dit : « Qui m'a établi juge ou répartiteur parmi vous ? » Il a sujet d'écarter le terrestre, étant descendu pour les choses divines ; et Il ne daigne pas être juge des litiges et arbitre des richesses, ayant à juger les vivants et les morts et à décider des mérites. Il faut donc considérer non ce que vous demandez, mais qui vous sollicitez, et ne pas croire qu'un esprit appliqué aux grandes choses peut se laisser importuner des moindres. Ce n'est donc pas sans raison qu'est éconduit ce frère, qui prétendait occuper de biens périssables le dispensateur des biens célestes, alors qu'entre frères ce n'est pas à l'intermédiaire d'un juge, mais à l'affection de s'entremettre et de répartir le patrimoine. D'ailleurs c'est le patrimoine de l'immortalité, non de l'argent, que l'on doit rechercher : car il est vain d'amasser des richesses sans savoir si on en aura l'usage : tel celui dont les greniers remplis craquaient sous les moissons nouvelles et qui préparait des magasins pour cette abondance de récoltes, sans savoir pour qui il amassait (Ps. 38, 7). Car nous laissons dans le monde tout ce qui est du monde, et nous voyons nous échapper tout ce que nous amassons pour nos héritiers ; nous n'avons pas à nous ce que nous ne pouvons emporter avec nous. Seule la vertu accompagne les défunts, seule nous suit la miséricorde, qui, nous conduisant et précédant aux demeures du ciel, acquiert aux défunts, au prix d'un vil argent, les tabernacles éternels : témoins les préceptes du Seigneur, qui nous dit : « Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin qu'ils vous accueillent dans les tabernacles éternels » (Lc, XVI, 9). Voilà donc un précepte bon, salutaire, capable d'animer les avares eux-mêmes à prendre soin d'échanger le périssable pour l'éternel, le terrestre pour le divin. Mais, comme la dévotion est souvent entravée par la faiblesse de la foi, et qu'au moment de donner son patrimoine on est retenu par la préoccupation du vivre, le Seigneur ajoute ces mots : « Ne soyez pas en souci pour votre vie du manger, ni pour votre corps du vêtement. La vie est plus que la nourriture, et le corps que le vêtement. » Rien en réalité n'est mieux fait pour donner confiance à ceux qui croient que Dieu peut tout accorder, que ce souffle d'air faisant durer l'union vitale de l'âme et du corps associés et conjoints, sans travail de notre part, et la ressource des aliments salutaires ne venant à manquer que lorsqu'est arrivé le jour suprême de la mort. Puis donc que l'âme est revêtue de l'enveloppe du corps, et le corps animé par l'énergie de l'âme, il est absurde de croire que les moyens de vivre nous manqueront, quand nous avons la réalité permanente de la vie. « Considérez, dit-il, les oiseaux du ciel. »


Grand exemple, à coup sûr, et digne d'être imité par la foi. Car si les oiseaux du ciel, qui n'exercent en aucune façon l'agriculture, qui ne récoltent pas les moissons copieuses, reçoivent cependant sans faute de la provi-dence divine leur nourriture, il faut vraiment voir dans l'avarice la cause de notre indigence. Car s'ils ont en abondance les ressources d'une pâture qui ne vient pas de leur travail, c'est qu'ils ne savent pas revendiquer comme propriété particulière les fruits à eux donnés pour la nourriture de tous, au lieu que nous avons perdu les biens communs en revendiquant des propriétés ; rien n'est propriété de personne, puisque rien n'est durable, et il n'est pas de provisions assurées quand l'issue est incertaine. Pourquoi considérer les richesses comme à vous, quand Dieu a voulu que le vivre même vous fût commun avec les autres animaux ? Les oiseaux du ciel ne revendiquent rien pour eux spécialement, et c'est pourquoi ils ignorent la disette de nourriture, ne sachant envier les autres. « Considérez les lis, comme ils grandissent » ; et, plus bas : « Or si l'herbe, qui est là aujourd'hui et que l'on jette demain au feu, est ainsi vêtue par Dieu... » Bonne parole et bien humaine : par la comparaison de la fleur et de l'herbe, le discours du Seigneur nous a invités à la confiance que Dieu nous accordera sa miséricorde : soit, selon la lettre, parce que nous ne pouvons rien ajouter à la taille de notre corps, soit, au sens spirituel, parce que nous ne pouvons dépasser la mesure de notre taille sans la faveur de Dieu. Qu'y a-t-il en effet d'aussi propre à persuader que de voir même les êtres sans raison si bien vêtus par la providence de Dieu qu'il ne leur manque rien de ce qui peut les embellir et orner ? A plus forte raison devez-vous croire que l'homme raisonnable, s'il s'en remet à Dieu de tous ses besoins et n'abandonne pas la confiance en s'avisant de douter, ne saurait jamais manquer, comptant à bon droit sur la faveur divine. Il faut cependant examiner tout ceci plus à fond : car il ne semble pas indifférent que la fleur soit comparée à l'homme même, voire placée presque au-dessus des hommes personnifiés par Salomon, qui eut ce privilège soit de construire un temple au Sei-gneur selon les apparences, soit, selon le mystère, de figurer l'Eglise du Christ. Il ne paraît donc pas hors de propos de penser que le brillant coloris représente la gloire des anges du ciel ; ils sont réellement les fleurs de ce monde, parce que le monde est orné de leurs clartés, et qu'ils répandent la bonne odeur de la sanctification. Munis de leur secours, nous pouvons dire : « Nous sommes la bonne odeur du Christ parmi ceux qui sont sauvés » (II Cor., II, 15). N'étant entravés par aucune sollicitude, n'étant agités par aucune nécessité de travailler, ils gardent en eux le bienfait de la libéralité divine et les dons de la nature céleste. Aussi est-ce à bon droit que Salomon nous est montré, ici revêtu de sa gloire, ailleurs (Matth., VI, 29) couvert, parce qu'il couvrait en quelque sorte la faiblesse de sa nature corporelle par la force de l'âme, et la revêtait de la splendeur de ses ouvrages : au lieu que les anges, dont la nature plus proche de Dieu demeure exempte de toute souffrance corporelle, si grand que soit un homme, lui sont justement préférés à raison de notre infirmité. Puis donc que par la résurrection les hommes seront comme les anges dans le ciel, le Seigneur, en citant l'exemple des anges, nous a commandé d'espérer l'enrichissement de la gloire céleste, Lui qui l'a accordée a eux également, jusqu'à ce que cette mortalité soit absorbée par la vie ; car « il faut que cette cor-ruption se revête d'incorruptibilité, et que cette mortalité se revête d'immortalité» (I Cor., XV, 53).


Beaucoup jugent cette comparaison particulière-ment heureuse, eu égard à la nature de la fleur et aux mœurs de la plante dont il est question. Les lis n'ont pas besoin d'être soignés et cultivés chaque année ; il n'y a pas similitude entre la récolte des autres fruits et la production de cette fleur : le travail ne revient pas s'imposer chaque saison au souci des agriculteurs. Quelle que soit la sécheresse de la campagne, tout ce qui se développe est poussé à fleurir par la vertu native d'une sève qui vient d'eux et demeure toujours en eux. Ainsi quand vous voyez desséchée la tige des feuilles adultes , la nature de la fleur est pourtant vivace : sa verdeur est cachée, non morte ; mais dès qu'elle est réveillée par les caresses du printemps, elle reprend le vêtement des bourgeons, la chevelure de la fleur ou la parure du lis. Comme il nous souvient d'avoir traité ailleurs ce passage plus au long, il suffira de l'avoir effleuré, pour ne pas revenir sur les mêmes choses. J'ai plaisir à relever que les lis ne naissent pas sur les montagnes escarpées ou dans les forêts incultes, mais dans les jardins amènes. Car il est des jardins fruitiers, ceux des diverses vertus; ainsi qu'il est écrit : « C'est un jardin clos que ma sœur et épouse : un jardin clos, une fontaine scellée » (Cant., IV, 12) ; car où il y a pureté, chasteté, religion, les silences assurés de la retraite, où il y a la clarté des anges, là se trouvent les violettes des confesseurs, les lis des vierges, les rosés des martyrs. Et nul ne doit trouver déplacé que les lis soient comparés aux anges, puisque le Christ lui-même rappelle qu'il est un lis : « Je suis, dit-Il, la fleur des champs et le lis des vallons » (Cant., II, 1). Et c'est bien un lis que le Christ ; car où se trouve le sang des martyrs, là est le Christ, qui est la fleur élancée, sans tache, innocente, qui ne blesse point par le piquant des épines, mais resplendit d'un épanouissement de beauté. Car les rosés ont des épines, parce que les martyrs ont leurs supplices ; mais la divinité intangible n'a pas d'épines, n'ayant pas ressenti les tourments. Si donc les lis, ou les anges, sont vêtus au-delà de toute beauté humaine, il ne faut pas désespérer de la miséri-corde de Dieu sur nous aussi, puisque le Seigneur nous promet, par la grâce de la résurrection, un aspect sem-blable à celui des anges. En cet endroit Il semble effleurer encore cette question, que l'Apôtre n'a pas omise : les gens d'ici-bas demandent comment ressuscitent les morts (I Cor., XV, 35) et avec quel corps ils reviennent. Car en disant : « Cherchez le Royaume de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît », Il montre que la grâce ne manquera aux croyants ni pour le présent ni pour la suite, pourvu que, désirant le divin, ils ne cherchent pas le terrestre. Se mettre en peine de la nour-riture sied vraiment peu à des hommes qui sont au ser-vice du Royaume. Le Roi sait comment nourrir, ali-menter, vêtir sa maison ; aussi a-t-il dit : « Jetez en Dieu votre souci, et c'est Lui qui vous nourrira » (Ps. 54, 23).

Luc, XII, 49-50.

« Je suis venu mettre le feu à la terre, et quel est mon vouloir, sinon qu'enfin il s'allume ? Je dois être baptisé d'un baptême, et quel est mon tourment tant qu'il n'est pas accompli ! »


Plus haut, Il nous a voulus vigilants, attendant à tout moment la venue du Seigneur Sauveur, de crainte que par relâchement, par négligence, en différant de jour en jour son travail, tel, devancé par le jour du jugement futur ou par sa propre mort, ne perde la récompense de sa gestion. Cela s'adressait à tous, sous forme de précepte général ; mais le thème de la comparaison suivante semble proposé aux économes, c'est-à-dire aux évêques, pour leur faire savoir qu'ils auront à subir plus tard un grave châtiment si, occupés aux plaisirs du siècle, ils ont négligé de gouverner la maison du Seigneur et le peuple à eux confié. Mais comme le profit est mince, et faible la richesse en mérites, quand c'est la crainte du supplice qui empêche de s'égarer, puisque la charité et l'amour ont une dignité supérieure, le Seigneur aiguise notre zèle à mériter sa faveur et nous enflamme du désir d'acquérir Dieu, en disant : « Je suis venu mettre le feu à la terre », non pas certes le feu qui consume les biens, mais celui qui produit la volonté bonne, qui rend meilleurs les vases d'or de la maison du Seigneur en consumant le foin et la paille (I Cor., III, 12 ssq.), en dévorant toute la gangue du siècle, amassée par le plaisir mondain, œuvre de la chair qui doit périr ; ce feu divin qui mettait la flamme aux os des prophètes, comme le dit Jérémie le saint : « C'est devenu comme un feu ardent qui brûle dans mes os » (Jér., XX, 9). Car il est un feu du Seigneur, dont il a été dit : « Un feu brûlera devant Lui » (Ps. 96, 3). Le Seigneur également est un feu, comme Il dit Lui-même : « Je suis le feu qui brûle sans consumer » (Ex., III, 2 ; cf. XXIV, 17 ; Deut., IV, 24 ; Hébr., XII, 29) : car le feu du Seigneur est la lumière éternelle ; c'est à ce feu que s'allument les lampes dont Il a dit plus haut : « Que vos reins soient ceints, et vos lampes ardentes. » C'est que, les jours de cette vie étant nuit, une lampe est nécessaire. Ce feu, Ammaùs23 et Cléopas témoignent que le Seigneur l'a mis en eux aussi, quand ils disent : « N'avions-nous pas le cœur brûlant, sur la route, lorsqu'il nous dévoilait les Écritures » (Lc, XXIV, 32) ? Ils ont ainsi enseigné avec évidence quelle est l'action de ce feu, qui éclaire l'intime du cœur. C'est pour cela peut-être que le Seigneur viendra dans le feu (cf. Is., LXVI, 15; 16) : pour consumer tous les vices au moment de la résurrection, combler par sa présence les désirs de chacun, et projeter la lumière sur les mérites et les mystères.


Telle est la condescendance du Seigneur qu'il témoigne avoir à cœur de répandre en nous la dévotion, d'achever en nous la perfection, et de hâter pour nous sa Passion. N'ayant en Lui nul sujet de douleur, Il était pourtant angoissé de nos peines, et au moment de mourir laissait voir une tristesse qu'il n'avait pas conçue par crainte de sa mort, mais à cause du retard de notre rédemption, selon qu'il est écrit : « Quelle est mon angoisse jusqu'à ce que cela s'accomplisse ! » Certes Celui qui est angoissé jusqu'à l'accomplissement est assuré de l'accomplissement. Mais ailleurs encore : « Mon âme, dit-Il, est triste jusqu'à la mort » (Matth., XXVI, 38). Ce n'est pas à cause de la mort, mais jusqu'à la mort, que le Seigneur est triste, étant affecté par les conditions de la sensibilité corporelle, non par la terreur de la mort. Car ayant pris un corps Il devait subir tout ce qui appartient au corps, avoir faim et soif, être angoissé et triste ; mais la divinité ne saurait être modifiée par ces impressions. En même temps Il montre que, dans la lutte avec la souffrance, la mort corporelle est délivrance de la torture, non paroxysme de la douleur.

Luc, XII, 51-53. Division au sujet de l'Évangile.

« Vous croyez que je suis venu apporter la paix sur terre ? Non, vous dis-je ; mais la séparation. Car désormais dans la même maison cinq personnes seront divisées, trois prenant parti contre deux, et deux contre trois. Le père sera opposé au fils, et le fils au père ; la mère à la fille, et la fille à la mère ; la belle-mère à sa bru, et la bru à sa belle-mère. »


Dans presque tous les passages de l'Evangile le sens spirituel intervient. Pourtant c'est maintenant surtout, pour n'être pas rebuté par la dureté de l'explication simpliste, qu'il y a lieu d'associer à la trame du sens la profondeur spirituelle ; d'autant plus que la sainte religion, par l'humanité de ses enseignements et ses aimables exemples d'affection, incline doucement les exilés mêmes de la foi à lui porter du moins respect ; par l'éducation préalable de la foi elle apprivoise et dissipe les préjugés endurcis, et amène les esprits captifs de l'erreur jusqu'à la discipline de la foi24 quand elle a pu les gagner par la bonté. Quand en effet des cœurs faibles ne peuvent saisir les profondeurs de la foi, ce qui est commandé fait juger de ce qu'il faut adorer ; la justice venant du juste, la sainteté du saint témoignent combien est bon l'Auteur de leur bonté. Quand donc le Seigneur a ramassé dans une même recommandation la révérence envers Dieu et le bienfait de la bonté, en disant : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu » et « vous aimerez votre prochain », allons-nous le croire changé au point d'abolir les bases des relations, d'opposer entre eux les sentiments d'affection ? Croirons-nous qu'il a commandé la désunion entre ses fils très chers ? Comment donc est-ce Lui « notre paix, qui a rapproché les deux en un » (Éphés., II, 14) ? Comment dit-Il Lui-même : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix » (Jn, XIV, 27), s'il est venu séparer les pères de leurs fils, les fils de leurs pères, en dissolvant leurs liens ? Comment est-on « maudit si l'on n'honore pas son père » (Deut., XXVII, 16), religieux si on le délaisse ? Mais si nous prenons garde que l'affaire de la religion vient en premier lieu, celle de la piété25 en second, nous jugerons que cette question même s'éclaire : il vous faut en effet faire passer l'humain après le divin. Car si l'on doit rendre des devoirs aux parents, combien plus au Père des parents, à qui vous devez être reconnaissant de vos parents mêmes ? Ou, s'ils ne reconnaissent pas du tout leur Père, comment les reconnaîtrez-vous ? Il ne dit donc pas qu'il faut renoncer aux objets de l'affection, mais préférer Dieu à tous. D'ailleurs vous trouvez dans un autre Livre : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi » (Matth., X, 37). Il vous est interdit non d'aimer vos parents, mais de les préférer à Dieu : car les relations de nature sont des bienfaits du Seigneur, et nul ne doit aimer le bienfait reçu plus que Dieu, qui conserve le bienfait reçu de Lui.


Donc même au sens littéral, ceux qui comprennent avec piété ne sont pas dépourvus d'une explication religieuse. Mais voici de quoi nous faire penser qu'il faut chercher un sens plus profond ; car Il a ajouté : « Désormais dans une même maison cinq seront divisés : trois prendront parti contre deux, et deux contre trois. » Quels sont donc ces cinq, alors qu'on voit nommées ensuite six personnes : père et fils, mère et fille, belle-mère et bru ? Il est vrai qu'on peut identifier mère et belle-mère, car celle qui est mère d'un fils est belle-mère de son épouse, en sorte que même littéralement le nombre n'est pas calculé de manière inexacte. Et l'on voit clairement que la foi n'est pas captive des liens de nature, puisque, même tenu aux devoirs de piété, on est libre par la foi. De plus il ne semble pas superflu de résoudre ce sens par l'interprétation mystique. La maison unique, c'est l'homme en son unité : car chacun est une demeure, ou de Dieu, ou du diable. Ainsi la demeure spirituelle, c'est l'homme spirituel, comme nous le lisons dans l'épître de Pierre : « Et vous, telles des pierres vivantes, vous êtes construits en demeure spirituelle pour un sacerdoce saint » (I Pierre, II, 5). Dans cette maison donc deux s'opposent à trois, trois à deux. Deux, nous lisons souvent que ce sont l'âme et le corps ; et si deux s'accordent sur terre (Matth., XVIII, 19), des deux il en a fait un (Ephés., II, 14). Et ailleurs : « Je châtie mon corps et le contrains à servir » (I Cor., IX, 27) ; autre est ce qui sert, autre celui à qui on est soumis. Ayant reconnu les deux, reconnaissons également les trois : c'est facile à comprendre en partant de ces deux. Car l'âme dans le corps a trois dispositions, l'une raison-nable, une autre concupiscible, la troisième irascible : autrement dit ??????????, ????????????, ??????26 . Il n'y aura donc pas opposition de deux contre deux, mais de deux contre trois, et de trois contre deux ; car, grâce à la venue du Christ, l'homme, qui était privé de raison, est devenu raisonnable. Auparavant nous étions semblables aux bêtes qui ignorent la raison ; nous étions charnels, nous étions terrestres, conformément à la sentence : « Tu es terre, et à la terre tu iras » (Gen., III, 19). Le Fils de Dieu est venu, Il a envoyé son Esprit dans nos cœurs (Gal., IV, 6), nous sommes devenus fils de l'Esprit. Nous pouvons dire que dans cette maison se trouvent cinq autres, savoir l'odorat, le toucher, le goût, la vue, l'ouïe. Si donc mettant à part, à raison de ce que nous entendons ou lisons, les sens de la vue et de l'ouïe, nous retranchons les plaisirs superflus du corps, qui sont engendrés par le goût, le toucher et l'odorat, nous opposons deux à trois : car l'esprit n'est pas fait pour se laisser prendre aux appâts des vices, mais pour tendre à la vertu en s'arrachant aux caresses de la volupté. Il n'y a donc pas accord de tous pour précipiter dans l'égarement, mais opposition et séparation des désirs du cœur et des devoirs de la vertu. Ou, si nous l'entendons des cinq sens du corps, alors les vices et péchés du corps se mettent à part. Peut-être aussi les cinq sont-ils ceux qui, dans l'Evangile (Lc,XVI, 23 ssq.), sont appelés ses frères par le riche fêtard qu'on nous montre torturé aux enfers, et qu'il supplie qu'on avertisse de renoncer aux délices en ce siècle, afin que leurs efforts vertueux puissent trouver le repos après ce siècle. On peut aussi considérer le corps et l'âme, séparés de l'odorat, du toucher et du goût de la luxure, s'opposant dans la même maison aux vices qui les assaillent, le corps et l'âme se soumettant à la loi de Dieu, s'écartant de la loi du péché. Bien que leur désaccord soit devenu nature par la prévarication du premier homme, en sorte qu'ils ne s'entendaient jamais dans un commun effort vers la vertu, cependant, la croix du Seigneur ayant fait disparaître les inimitiés comme la loi des préceptes (Éphés., II, 14-16), ils se sont rapprochés et associés dans la concorde, après que le Christ notre paix, descendant du ciel, « eut réuni les deux en un et détruit le mur d'inimitiés qui les séparait, abolissant dans sa chair la loi des ordonnances et des prescriptions, pour faire des deux un seul homme nouveau, faisant la paix et réconciliant l'un et l'autre en un même corps avec Dieu » (Ib). Quels sont ces deux, sinon l'intérieur d'une part, de l'autre l'extérieur ? L'un concerne la vigueur de l'âme, l'autre se rapporte à la sensi-bilité corporelle : encore qu'elles s'accordent dans l'inséparable unisson de leurs sentiments, lorsque la chair, soumise à sa supérieure, obéit à ses ordres salutaires. Ce n'est pas qu'elle prenne la nature de l'âme, dont la subtilité pénétrerait la matière ; mais, renonçant aux délices, purifiée de toute souillure des vices, elle entre dans la voie d'une vie céleste par l'amour de l'obéissance ; elle ne résiste plus, comme jadis, à la loi