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1. En étudiant avec piété et avec
prudence le sermon que Notre-Seigneur Jésus-Christ a prononcé sur la montagne, tel que
nous le lisons dans l'évangile selon saint Matthieu, on y trouvera, je pense, tout ce qui
regarde les bonnes moeurs, un parfait modèle de la vie chrétienne. Je ne m'aventure
point en disant cela, mais je me fonde sur les paroles mêmes du Seigneur. En effet, en
concluant ce discours, le Sauveur laisse entendre qu'il y a renfermé tous les préceptes
propres à former notre vie, puisqu'il dit : «Donc, quiconque entend ces paroles que
je publie et les accomplit, je le comparerai à un homme sage qui a bâti sa maison sur la
pierre; la pluie est descendue, les fleuves se sont débordés, les vents ont soufflé et
sont venus fondre sur cette maison ; et elle n'a pas été renversée, parce qu'elle
était fondée sur la pierre. Mais quiconque entend ces paroles que je dis et ne les
accomplit pas, je le comparerai à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable;
et la pluie est descendue, les fleuves se sont débordés, les vents ont soufflé, et sont
venus fondre sur cette maison ; et elle s'est écroulée, et sa ruine a été grande. »
En disant, non pas simplement : « Celui qui entend mes paroles, » mais: «celui qui
entende ces paroles que je dis, » le Seigneur a assez indiqué, ce me semble, que les
paroles qu'il a prononcées sur la montagne peuvent imprimer à la conduite de ceux qui
veulent les mettre en pratique une perfection telle qu'on pourra justement les comparer à
un homme qui bâtit sur la pierre. Je dis ceci pour montrer que ce discours renferme
toutes les règles de la perfection
chrétienne; car nous reviendrons plus en détails sur ce chapitre.
2. Voici donc le préliminaire de ce
sermon : « Or Jésus, voyant une grande foule, monta sur la montagne, et
lorsqu'il se fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui, et ouvrant sa bouche, il les
instruisait, disant. » Si on demande ce que signifie la montagne, ils est raisonnable de
penser qu'elle désigne l'importance plus grande des préceptes de la justice,
comparativement à ceux de la loi judaïque qui leur sont inférieurs. Cependant c'est le
même Dieu qui, par ses saints prophètes et ses serviteurs, selon l'exacte convenance du
temps, adonné des commandements de moindre valeur à un peuple qu'il fallait encore
enchaîner par la crainte ; et d'autres, plus précieux, par son Fils, à un peuple qu'il
convenait d'affranchir par la charité. Mais les uns et les autres, selon leurs
proportions, ont été donnés par celui qui seul sait appliquer à propos le remède
convenable aux maux du genre humain. Et il n'y a rien d'étonnant à ce que le même Dieu
qui a fait le ciel et la terre, ait donné des préceptes plus grands en vue du royaume du
ciel, et d'autres moins grands en vue du royaume de la terre. Or c'est de cette justice
plus grande qu'il est dit dans le roi-prophète :
« Votre justice est élevée comme les montagnes de Dieu (1). » Et voilà
précisément ce que signifie la montagne sur laquelle enseigne le maître unique, le seul
propre à enseigner de si grandes choses. Et il s'asseoit pour
enseigner, comme il convient à la dignité d'un maître; et ses disciples s'approchent de
lui, afin d'être plus près, de corps, pour entendre ses paroles, comme ils se
rapprochaient déjà par l'esprit pour les accomplir. « Et, ouvrant sa bouche, il les
instruisait, disant. » Cette circonlocution: « Et ouvrant
sa bouche, » a peut-être pour but, en retardant un peu le
commencement du discours, d'indiquer qu'il sera plus long; à moins qu'on n'y voie une
allusion à ce qui se lit souvent dans l'ancienne loi, que Dieu ouvrait la bouche des
prophètes, tandis que lui-même ici ouvre la sienne.
3. Que dit donc le Sauveur? Bienheureux
les pauvres d'esprit, parce qu'à eux appartient le royaume des
cieux. » Nous lisons, à propos de l'ambition des choses temporelles : « Tout est
vanité et présomption d'esprit (1). » Or présomption d'esprit veut dire audace et
orgueil; on dit en effet vulgairement des orgueilleux qu'ils ont l'esprit haut, magnus spiritus, et avec raison,
puisque le mot spiritus veut dire aussi vent; comme
nous lisons dans un psaume : « le feu, la grêle, la neige, la glace, l'esprit de la
tempête (2). » Et qui ignore qu’on donne aussi aux orgueilleux le nom d'enflés,
comme qui dirait bouffis par le vent? A quoi revient encore le mot de l'Apôtre : « La
science enfle, mais la charité édifie (3). » C'est pourquoi on a raison d'entendre ici
par pauvres d'esprit les hommes humbles et craignant Dieu, c'est-à-dire qui n'ont
point l'esprit qui enfle. Or la béatitude ne pouvait absolument avoir un autre principe,
puisqu'elle doit arriver à la souveraine sagesse, et que « la crainte du Seigneur
est le commencement de la sagesse (4); » tandis qu'au contraire, « l'orgueil est donné
comme le commencement de tout péché (5). » Que les orgueilleux ambitionnent donc et
aiment les royaumes de la terre; mais « heureux les pauvres d'esprit, parce qu'à
eux appartient le royaume des cieux. »
4. « Bienheureux ceux qui sont doux,
parce qu'ils posséderont la terre en héritage. » Cette terre, je pense, est celle dont
parle le Psalmiste Vous êtes mon espérance, mon partage sur la terre des vivants
(6). » Le Seigneur entend ici un héritage solide, ferme, perpétuel, où l'âme
trouve par ses lieuses affections le lieu de son repos, comme le corps le trouve dans la
terre; y puise son aliment, comme le corps l'emprunte à la terre; et c'est le repos et la
vie des saints. Or, les hommes doux sont ceux qui cèdent aux injustices, n'opposent point
de résistance au mal, mais en triomphent par le bien (7). Donc que ceux qui sont privés de cette vertu se querellent,
qu'ils se disputent lesbiens terrestres et passagers ; mais « bienheureux ceux qui
sont doux, parce qu'ils posséderont la terre en héritage, » et cet héritage, personne
ne les en dépouillera.
5. « Bienheureux ceux qui pleurent, parce
qu'ils seront consolés. » Le deuil est la tristesse causée par la perte des choses que
l'on aime. Or ceux qui se convertissent à Dieu, perdent par là même tout ce qu'ils
aimaient dans le monde; car leur jouissance n'est plus où elle était autrefois, et
jusqu'à ce que les biens éternels soient l'objet de leur affection, ils éprouvent une
certaine tristesse. Ils seront donc consolés parle Saint-Esprit; appelé pour cela
Paraclet, c’est-à-dire Consolateur ; en sorte qu'en perdant les joies du temps ils
goûtent celles de l'éternité.6. « Bienheureux ceux qui ont faim et
soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. » Le Sauveur désigne ici ceux qui
sont épris du bien vrai et immuable. Ils seront donc rassasiés de cette nourriture dont
le Seigneur a dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père, » en quoi
consiste proprement la justice, et de cette eau dont le même Sauveur a dit: « Pour
quiconque en boira, elle deviendra en lui une fontaine d'eau jaillissante jusque dans la
vie éternelle (1). »7. « Bienheureux les miséricordieux,
parce qu'ils obtiendront miséricorde. » Il appelle bienheureux ceux qui viennent au
secours des malheureux, parce qu'en retour ils seront eux-mêmes délivrés du malheur.8. « Bienheureux ceux qui ont le
cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. » Qu'ils sont donc insensés ceux qui
cherchent Dieu des yeux du corps, quand on le voit des yeux du coeur, ainsi qu'il est
écrit : « Cherchez-le dans la simplicité de votre coeur (2) ! » Car un coeur pur
n'est autre chose qu'un cœur simple; et de même que la lumière ne peut être
perçue que par des yeux purs, ainsi Dieu ne peut être vu si ce qui peut le voir n'est
pur lui-même.9. « Bienheureux les pacifiques; parce
qu'ils seront appelés enfants de Dieu. » La perfection est dans la paix, qui exclut
tout combat; c'est pourquoi les pacifiques sont appelés enfants de Dieu, parce qu'en eux
rien ne résiste à Dieu, et que les enfants doivent ressembler à leur Père. Or ceux-là
sont pacifiques en eux-mêmes qui maîtrisent tous les mouvements de leur âme et les soumettent à la raison, c'est-à-dire
à l'intelligence et à l'esprit, qui domptent tous les appétits de la chair, et
deviennent le royaume de Dieu là où tout est réglé de telle sorte que la partie
principale et la plus excellente de l'homme commande, sans éprouver de résistance, aux
autres parties qui nous sont communes avec les animaux, tandis qu'elle-même,
c'est-à-dire l'intelligence et la raison, reste soumise à une autorité plus grande, qui
est le Fils unique de Dieu, la Vérité même. Car, on ne peut commander à des puissances
inférieures, si l'on ne se soumet à une puissance supérieure. Et voilà la paix
réservée sur la terre aux hommes de bonne volonté (1); voilà la vie d'un homme parfait
et consommé en sagesse. De ce royaume, où la paix et l'ordre sont dans leur plénitude,
est exclu le. prince de ce siècle qui domine les coeurs
pervers et rebelles à l'ordre. Cette paix intérieure une fois établie et consolidée,
quelles que soient les tempêtes excitées par celui qui a été jeté dehors, elles ne
font qu'augmenter la gloire qui est selon Dieu; rien ne s'ébranle dans l'édifice; et
l'impuissance des machines dressées contre lui fait voir avec quelle solidité il est
construit à l'intérieur. Voilà pourquoi on lit ensuite : « Bienheureux ceux qui
souffrent persécution pour la justice, parce qu'à eux appartient le royaume des cieux.
»
10. Voilà quelles sont les huit
béatitudes ; car ensuite le Sauveur s'adresse en particulier à ceux qui étaient là, en
disant : « Vous serez heureux lorsque les hommes vous maudiront et vous persécuteront,
» tandis que plus haut il s'adressait à tout le monde. En effet, il n'a pas dit : «
Bienheureux les pauvres d'esprit, » parce qu'à, vous appartient le royaume des cieux,
mais : « parce qu'à eux appartient le royaume des cieux ; » il n'à pas dit : «
Bienheureux ceux qui sont doux, » parce que vous posséderez la terre, mais: « parce
qu'ils posséderont la terre. » Et ainsi du reste, jusqu'a la huitième sentence : «
Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, « parce qu'à eux appartient
le royaume des cieux. » Mais désormais il parle à ceux qui étaient présents, bien que
ce qu'il a dit plus haut s'adressât aussi à eux, et que tout ce qu'il paraît leur dire
spécialement convienne également à ceux qui étaient absents ou
devaient naître dans la suite. C'est pourquoi il faut porter une sérieuse attention à
ce nombre de huit. La première béatitude est celle qui provient de l'humilité : «
Bienheureux les pauvres d'esprit,» c'est-à-dire ceux qui ne sont point enflés, dont
l'âme se soumet à l'autorité divine, et craint d'être livrée au supplice après la
mort, bien qu'elle puisse peut-être s'estimer heureuse en cette vie. De là elle arrive
à la connaissance des saintes Ecritures, où elle doit se montrer douce par esprit de
piété, pour ne pas s'exposer à blâmer ce que des ignorants traitent d'absurde et
devenir indocile par d'opiniâtres discussions. Dès lors elle commence à comprendre par
quels noeuds elle est enchaînée à ce siècle au moyen de l'habitude et du péché; par
conséquent, dans ce troisième degré, qui est celui de la science, elle pleure la perte
du souverain bien, en se voyant retenue à l'autre extrémité. Le quatrième degré est
celui du travail, des violents efforts que l'âme fait pour s'arracher au plaisir
empoisonné qui la captive. Là on a faim et soit de la justice, et le courage est
grandement nécessaire, parce qu'on ne quitté pas sans douleur ce qu'on possède avec
joie. Dans le cinquième degré, on donne à ceux qui ont persévéré dans le travail un
conseil pour s'en délivrer; car, sans le secours d'une puissance supérieure, personne
n'est capable de se débarrasser de misères si grandes et si compliquées ; et ce conseil
si juste, c'est de venir en aide à la faiblesse d'un inférieur, si l'on veut recevoir du
secours d'un supérieur ; par conséquent : « Bienheureux les miséricordieux, parce
qu'ils obtiendront miséricorde. » Le sixième degré consiste dans la pureté du coeur
qui, forte de la conscience des bonnes oeuvres, est capable de contempler le souverain
bien, qui n'est viable que pour l'intellect serein et pur. Le septième est la sagesse
même, c'est-à-dire la contemplation de la vérité, qui pacifie l'homme tout entier, et
le rend semblable à Dieu; d'où cette conclusion: « Bienheureux les pacifiques, parce
qu'ils seront appelés enfants de Dieu. » La huitième béatitude rentre, pour ainsi
dire, dans la première ; aussi dans l'une et l'autre nomme-t-on le royaume des cieux.Bienheureux les pauvres d'esprit parce qu'à eux appartient le
royaume des cieux ; » puis Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice,
parce qu'à eux appartient le royaume des cieux ». C'est déjà dire : (260)
« Qui nous séparera de l'amour du Christ ? » Est-ce la tribulation ? est-ce l'angoisse? est-ce la persécution
? est-ce la faim ? est-ce la nudité
? est-ce le péril ? est-ce le
glaive (1) ? » Il y a donc sept degrés dans le travail de la perfection ; car le
huitième résume tout dans la gloire, fait voir ce qui est parfait et revient au premier,
afin de parfaire les autres degrés par le premier et le dernier.
11. Il me semble que les sept opérations
du Saint-Esprit, dont parle Isaïe (2), correspondent à ces degrés et à ces sentences
du Sauveur. Mais l'ordre n'est pas le même: car là, on commence parce qu'il y a de
supérieur, et ici parce qu'il y a d'inférieur. En effet la prophétie nomme en premier
lieu la sagesse et en dernier lieu la crainte de Dieu : mais « la crainte du
Seigneur est le commencement de la sagesse. » Si donc nous suivons l'ordre en montant, le
premier degré est la crainte de Dieu, le second la piété, le troisième la science, le
quatrième la force, le cinquième le conseil, le sixième l'entendement, le septième la
sagesse. La crainte de Dieu convient aux humbles, dont on dit: « Bienheureux les pauvres
d'esprit, » c'est-à-dire ceux qui ne sont point enflés, point orgueilleux, et à qui
l'Apôtre dit: « Ne cherchez point à vous élever, mais craignez (3), »c'est-à-dire
n'aspirez point à monter. La piété convient à ceux qui sont doux; car celui qui
cherche pieusement, honore la sainte Ecriture, ne critique point ce qu'il ne comprend pas
encore, et par là même ne résiste pas : ce qui constitue proprement la douceur ; aussi
dit-on : « Bienheureux ceux qui sont doux. » La science est le propre de ceux qui
pleurent, qui ont appris par les saintes Ecritures à connaître dans quels maux ils sont
impliqués, maux qu'ils convoitaient dans leur ignorance comme choses bonnes et utiles, et
c'est d'eux que l'on dit: « Bienheureux ceux qui pleurent. » La force est le partage de
ceux qui ont faim et soif ; ils travaillent en effet dans le but d'obtenir la jouissance
du vrai bien et de détacher leur coeur des choses terrestres et matérielles ; et l'on
dit d'eux : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice. » Le conseil
convient aux miséricordieux, car le seul remède, le seul moyen
d'échapper à tant de maux, c'est de pardonner comme nous voulons que l'on nous pardonne,
c'est d'aider les autres de tout notre pouvoir, comme nous voudrions nous-mêmes être
aidés; de ceux là on dit : «Bienheureux les miséricordieux. » L'entendement
appartient à ceux qui ont le cœur pur, parce que leur regard purifié peut voir ce
que l'œil du corps n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce qui n'est
point monté dans le cœur de l'homme (1) ; et il est dit d'eux,: « Bienheureux ceux qui ont le coeur, pur. » La sagesse est le partage des pacifiques
chez qui tout est réglé, en qui rien ne se révolte contre la raison, mais où tout est
soumis à l'esprit de l'homme qui lui-même obéit à Dieu (2) ; c'est d'eux que l'on dit
: « Bienheureux les pacifiques. »
12. Mais le ciel, l'unique récompense de
tous, prend des noms divers selon la différence des degrés. Tout d'abord on l'a nommé,
parce qu'il est la sagesse souveraine et parfaite de l'âme raisonnable. On a donc dit: «
Bienheureux les pauvres d'esprit, parce qu'à eux appartient le royaume des cieux. »
C'est comme si l'on disait : « la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.
» L'héritage est promis à ceux qui sont doux ; c'est le testament paternel cri faveur
de ceux qui cherchent avec piété : « Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils
posséderont la terre en héritage. » La consolation est pour ceux qui pleurent, parce
qu'ils savent ce qu'ils ont perdu et dans quels maux ils sont plongés
Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. » Le
rassasiement est réservé à ceux qui ont faim et soif, comme une réfection nécessaire
à ceux qui travaillent et combattent courageusement pour leur salut: « Bienheureux ceux
qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. » La miséricorde est
pour les miséricordieux, qui mettent en pratique le vrai, le meilleur conseil, afin de
recevoir d'un plus puissant ce qu'ils accordent eux-mêmes à de plus faibles : «
Bienheureux les miséricordieux parce qu'ils obtiendront miséricorde. » A ceux qui ont
le cœur pur, la faculté de voir Dieu, parce que leur regard purifié peut contempler
les choses éternelles : «Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, « parce qu'ils
verront Dieu. » Aux pacifiques la ressemblance avec Dieu, parce qu'ils possèdent la
sagesse parfaite et qu'ils sont formés à l'image de Dieu par la régénération de l'homme nouveau :
« Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils, seront appelés enfants de Dieu. » Et
tout cela peut s'accomplir en cette vie, comme nous croyons que cela a eu lieu dans les
apôtres (1). Car il n'est pas possible de décrire par des paroles cette transformation
en la forme angélique qui nous est promise pour l'autre vie. «Bienheureux donc ceux qui
souffrent persécution pour la justice, parce qu'à eux appartient le royaume des cieux.
» Cette huitième sentence, qui revient à la première et montre l'homme parfait, est
peut-être figurée et par la circoncision de l'ancienne loi, qui se faisait le huitième
jour; et parla résurrection du Seigneur, qui a eu lieu après le sabbat,
c’est-à-dire le huitième jour, qui est en même temps le premier ; et par la
célébration des deux octaves, que nous solennisons dans la régénération du nouvel
homme, et parle nombre même du jour de la Pentecôte. En effet sept multiplié par sept
donne quarante-neuf, à quoi on ajoute un huitième jour, pour compléter cinquante et
revenir en quelque sorte au point de départ ; et c'est en ce jour qu'a été envoyé le
Saint-Esprit, par quinoas sommes conduits au royaume des cieux, de qui nous recevons
l'héritage, qui nous console, nous nourrit, nous fait miséricorde, nous purifie, et nous
pacifie ; en sorte que, devenus parfaits, nous supportons pour la vérité et la justice
les persécutions qui viennent du dehors.
13. « Vous serez bienheureux lorsque les
hommes vous maudiront et vous persécuteront et diront faussement toute sorte de mal de
vous à cause de moi. Réjouissez-vous et tressaillez de joie, parce que votre récompense
est grande dans les cieux. » Que quiconque cherche dans la profession du christianisme
les joies de ce monde et la possession des biens temporels sache que notre bonheur est au
dedans; ainsi que le prophète l'a prédit de l'âme fidèle, fille de l'Eglise : « Toute
la beauté de cette fille du Roi est intérieure (2) ; » car au dehors on ne nous promet
que malédictions, persécutions et calomnies. Cependant, tout cela aura dans le ciel une
grande récompense, que goûtent déjà intérieurement ceux qui sont patients, ceux qui
peuvent dire : « Nous nous glorifions
dans les tribulations, sachant que la
tribulation produit la patience; la patience, la pureté; « et la pureté, l'espérance.
Or l'espérance ne confond point, parce que la charité de Dieu est répandue en nos
coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (1). » En effet il ne suffit pas de
souffrir ces tribulations pour en recueillir le fruit ; mais il faut les supporter pour le
nom du Christ, non-seulement avec patience, mais avec joie.
Car beaucoup d'hérétiques, séduisant les âmes sous l'apparence du christianisme,
endurent des épreuves de cette sorte ; néanmoins ils n'ont aucune part à la
récompense, parce qu'il n'est pas dit seulement : « Bienheureux ceux qui souffrent
persécution, » mais qu'on ajoute : « pour la justice. » Or où la foi n'est pas saine,
il ne peut y avoir de justice, parce que la justice vit de foi (2). Que les schismatiques
ne se flattent point non plus d'obtenir cette récompense ; parce que la justice ne peut
pas être là où n'est pas la charité; car l'amour du prochain n'opère pas le mal (3),
et s'ils l'avaient, Ils ne déchireraient point le corps du Christ, qui est l'Eglise (4).
14. On peut demander quelle différence il
y a entre ces mots : « Lorsque les hommes vous maudiront, » et ceux-ci : « Lorsqu'ils
diront toute sorte de mal de vous, » puisque maudire n'est pas autre chose que dire du
mal. Mais autre chose est de lancer une malédiction accompagnée d'injures, à la face
d'une personne présente, comme quand les Juifs disaient à notre Seigneur : « Ne
disons-nous pas avec raison que vous êtes un Samaritain et qu'un démon est en vous (5) ?
» autre chose, de blesser la réputation d'un absent, ainsi que nous le lisons à
l'égard du même Sauveur : « Les uns disaient: c'est un prophète ; mais
d'autres disaient: non, car il séduit le peuple (6). » Poursuivre, c'est faire violence
ou tendre des embûches, comme l'ont fait celui qui a livré Jésus et ceux qui l'ont
crucifié. Et comme on n'a pas dit simplement : « Et diront toute sorte de mal de vous,
» mais qu'on a ajouté: « faussement, » on a aussi ajouté : « à cause de moi, » en
vue je pense, de ceux qui cherchent à se glorifier des persécutions et de l'opprobre
jeté sur leur nom, et prétendent appartenir au Christ, parce qu'on dit beaucoup de mal
d'eux, tandis qu'on n'exprime que la vérité quand on parle de leur erreur et que si
peut-être on y mêle quelques faussetés (ce qui arrive ordinairement par suite de la
légèreté humaine) tout au moins ils ne souffrent
pas cela à cause du Christ. Car celui-là
n'est pas disciple du Christ, qui ne porte pas le nom de chrétien selon la vraie foi et
la doctrine catholique.
15. « Réjouissez-vous et tressaillez de
joie, parce que votre récompense est grande dans les cieux. » Je ne pense pas qu'on
entende ici par cieux la partie supérieure de ce monde visible notre récompense,
qui doit être immuable et éternelle, ne peut se trouver dans des choses sujettes au
mouvement et au cours du temps. Mais par cieux je crois qu'on désigne le firmament
spirituel où habite la justice éternelle et en comparaison duquel l'âme coupable est
appelée terre, selon ce qui fut dit à Adam pécheur : « Tu es terre et tu iras
en terre (1). » C'est de ces cieux que l'Apôtre a dit : « Parce que notre vie est
dans les cieux (2). » Or ceux qui jouissent des biens spirituels goûtent déjà cette
récompense; mais elle ne sera complète que quand ce corps mortel aura revêtu
l'immortalité. « Car c'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes qui ont été
avant vous. » Maintenant le Christ fait consister en général la persécution dans les
malédictions et la diffamation, et c'est à propos qu'il donne un exemple, car pour
l'ordinaire ceux qui disent la vérité souffrent persécution, et cependant cette
persécution n'a point empêché les anciens prophètes
d'annoncer la vérité.
16. C'est donc avec beaucoup de raison que
le Sauveur dit ensuite: « Vous êtes le sel de la terre : » montrant par là
qu'il faut regarder comme insensés ceux qui recherchant l'abondance des biens temporels,ou craignant d'en être privés, perdent les biens éternels que les
hommes ne peuvent ni donner ni ôter. « Si donc le sel perd sa vertu, avec quoi
salera-t-on ? » C'est-à-dire si vous, par qui les peuples doivent en quelque sorte être
assaisonnés, vous perdez le royaume des cieux par crainte des persécutions temporelles,
où trouvera-t-on des hommes pour vous délivrer de l'erreur, quand Dieu vous a choisis
pour en guérir les autres? Le sel affadi « n'est donc plus bon qu'à être
jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. » Or ce n'est point celui qui souffre persécution qu'on foule aux pieds, mais celui à qui la
crainte de la persécution ôte sa vertu. En effet, on ne peut fouler aux pieds que ce qui
est à terre; mais celui-là n'est point à terre qui, bien qu'il souffre beaucoup ici-bas
dans son corps, est cependant fixé au ciel par le coeur.17. « Vous êtes la lumière du monde. »
Comme il a dit plus haut : « Vous êtes le sel de la terre, » il dit maintenant : «
Vous êtes la lumière du monde. » Or parla terre dont il parle plus haut, il ne faut pas
entendre celle que nous foulons des pieds du corps, mais les hommes qui l'habitent, et
même les pécheurs; car c'est pour les assaisonner et détruire leurs mauvaises humeurs
que le Seigneur leur a envoyé le sel apostolique. Et, par monde, il ne faut pas entendre
ici, le ciel et la terre, mais. les hommes qui sont dans le
monde, qui aimant le monde et que les apôtres ont mission d'éclairer. « Une ville ne
peut être cachée. quand elle est située sur une montagne, »
c'est-à-dire quand elle est fondée sur une grande et éclatante justice, justice
désignée aussi par la montagne sur laquelle le Seigneur fait entendre sa parole. « Et
on n'allume point une lampe pour la mettre sous le boisseau. » Comment interpréter ces
paroles ? « Mettre sous le boisseau, » signifie-t-il simplement cacher une lampe,
comme qui dirait: Personne n'allume une lampe pour la cacher? ou
bien ce mot de boisseau a-t-il une autre signification ? Mettre une lampe sous
le boisseau signifie-t-il préférer les avantages du corps à la prédication de la
vérité, en sorte qu'on cesse de l'enseigner de peur de subir quelque désagrément dans
les choses corporelles et passagères ? En tout cas ce mot de boisseau est bien
choisi : soit à cause de la mesure dans laquelle chacun recevra la récompense de ce
qu'il aura fait, selon ce témoignage de l'Apôtre : « Afin que, là, chacun reçoive ce
qui est dû à son corps (1); » et suivant cet autre texte où l'idée de mesure
personnelle, se retrouve encore : « Selon la mesure avec laquelle vous aurez mesuré,
mesure vous sera faite (2); » soit parce que les biens passagers, qui concernent le
corps, commencent et finissent dans un nombre de jours déterminé, indiqué peut-être
par le boisseau; tandis que les biens éternels et spirituels ne sont point resserrés
dans de telles limités (3) : « Car ce n'est pas avec mesure que Dieu donne son esprit
(4). » Donc
quiconque obscurcit et voile la lumière
de la bonne doctrine sous les avantages temporels, met la lampe sous le boisseau. « Mais
sur le chandelier. » Ce qui a lieu quand on assujettit son corps au service de Dieu, en
sorte que la prédication de la vérité ait le dessus et l'esclavage du corps le dessous;
et que cependant ce même esclavage du corps fasse briller la doctrine, laquelle s'insinue
dans l'esprit des auditeurs par la voix, par la langue, par les autres mouvements du corps
qui contribuent aux bonnes oeuvres. L'Apôtre met donc la
lampe sur le chandelier, quand il dit : « Je ne combats pas comme frappant
l'air; mais je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu'après avoir
prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé (1). » Dans ce qui suit : « Afin
qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison, » il faut, je pense, entendre par
maison, le lieu que les hommes habitent, c'est-à-dire ce monde, dans le sens où il est
dit plus haut: « Vous êtes la lumière du monde; » à moins qu'on ne veuille y voir la
figure de l'Eglise : ce qui n'est point déraisonnable.
18. « Qu'ainsi votre lumière luise
devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient votre Père
qui est dans les cieux. » S'il eût seulement dit: « Qu'ainsi votre lumière luise
devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres, » il eût semblé donner pour
but les louanges des hommes, que recherchent les hypocrites, et ceux qui ambitionnent les
honneurs et poursuivent la plus vaine des gloires. C'est contre ceux-là qu'il est écrit
: « Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais point serviteur du Christ (2) ; » et
par le prophète : « Ceux qui plaisent aux hommes ont été confondus, parce que Dieu les
a réduits à rien; » et encore: « Dieu a brisé les os de ceux qui plaisent aux hommes
(3); » et par Paul : « Ne devenons pas avides d'une vaine gloire (4); » et par ce même
Paul : « Or que chacun s'éprouve, et alors il trouvera sa gloire en lui-même
et non dans un autre (5). » Le Sauveur ne s'est donc pas contenté de dire: « Afin
qu'ils voient vos bonnes oeuvres; » mais il a ajouté: « Et qu'ils glorifient votre
Père qui est dans les cieux; » afin que, tout en obtenant les suffrages
de ses semblables par ses bonnes oeuvres, l'homme cependant ne place
pas là son but final, mais rapporte tout à Dieu et ne cherche dans l'approbation des
hommes que la gloire de Dieu. Car c'est l'avantage même des ceux qui décernent des
éloges, de les rapporter à Dieu et non à l'homme; comme le Seigneur le fit voir à
l'occasion de celui que l'on portait, de ce paralytique qu'il guérit et dans lequel la
foule admirait sa puissance, comme il est écrit: « Et la multitude fut saisie de crainte
et rendit gloire à Dieu, qui a donné une telle puissance aux hommes (1). . Paul, l'imitateur du Christ, nous dit aussi :
« Seulement elles (les églises) avaient ouï dire : Celui qui autrefois nous
persécutait annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait alors de détruire ; et elles
glorifiaient Dieu à mon sujet (2). »
19. Après avoir ainsi exhorté ses
auditeurs à se préparer à tout souffrir pour la vérité et la justice et à ne point
cacher les biens qu'ils devaient recevoir, mais à s'instruire dans l'intention
bienveillante d'enseigner les autres, en rapportant toutes leurs bonnes oeuvres, non à
leur propre gloire, mais à celle de Dieu : après cela, dis-je, le Seigneur commence à
les éclairer et à leur apprendre ce qu'ils doivent enseigner; c'est comme s'ils lui
eussent demandé: Nous sommes prêts à tout souffrir pour votre nom, à ne point cacher
votre doctrine: mais quelle est donc cette doctrine que vous nous défendez de cacher, et
pour laquelle vous nous ordonnez de tout souffrir? Allez-vous donc contredire ce qui est
écrit dans la loi ? Non, leur répond-il : « Ne pensez pas que je dois abolit la
Loi et les prophètes; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. »
20. Cette sentence renferme deux sens,
qu'il faut expliquer chacun en particulier. Celui qui dit : Je ne suis pas venu pour
abolir la loi, mais l'accomplir » entend ou qu'il ajoutera à la Loi ce qui lui manque,
ou qu'il accomplira ce qu'elle renferme. Parlons d'abord de la première supposition.
Celui qui supplée au défaut de quelque chose, ne détruit point ce qu'il trouve, mais
l'affermit en le perfectionnant. Voilà pourquoi le
Sauveur ajoute: « En vérité je vous le dis, jusqu'à ce que le
ciel et la terre passent, un seul iota ou un seul point de la loi ne passera pas que tout
ne soit accompli. » En effet quand ce qui doit former le perfectionnement s'accomplit, à
plus forte raison ce qui forme le commencement doit-il s'exécuter. Quant à ces paroles :
« Un seul iota on un seul point de la Loi ne passera pas, » elles ne peuvent être autre
chose qu'une énergique expression de la perfection (1), puisqu'elle a été démontrée
par chaque lettre en particulier; car l'iota est la moindre des lettres, parce qu'il se
fait d'un seul trait, et le point n'en est qu'une minime partie placée au-dessus de lui.
Par ces mots le Seigneur fait voir que dans la loi, tout s'accomplira jusqu'aux moindres
détails. — Puis il ajoute: « Car celui qui violera l'un de ces moindres
commandements, et enseignera ainsi aux hommes, sera appelé très-petit dans le royaume des cieux. » Un iota et un point désignent donc ici les commandements
les moins importants. Par conséquent celui qui « violera et enseignera ainsi, »
c’est-à-dire autant qu'il viole, et non autant qu'il trouve et lit : « sera
appelé très-petit dans le royaume des cieux; » ou
peut-être même n'entrera pas dans le royaume des cieux, où tous les habitants doivent
être grands. « Mais celui qui fera et enseignera ainsi, » c'est-à-dire qui ne violera
pas, et enseignera en tant qu'il ne viole pas, « sera appelé grand, dans le royaume des
cieux. » Or celui qui sera appelé grand dans le royaume des cieux, sera nécessairement
dans le royaume des cieux, où les grands sont admis, c'est à cela que se rattache ce qui
suit.
21. « Car je vous dis que si votre
justice n'est plus abondante que celle des scribes et des Pharisiens vous n'entrerez point
dans le royaume des cieux; » c'est-à-dire: Vous n'entrerez point dans le royaume des
cieux, si vous n'accomplissez, non-seulement les moindres
préceptes de la Loi qui forment l'ébauche de l'homme, mais encore tout ce que j'y
ajoute, moi qui suis venu non abolir la loi, mais l'accomplir (2). Mais, me diras-tu, si,
en partant plus haut de ces très-petits commandements, il a
dit que celui
qui en aura violé un et enseigné dans ce
sens, sera appelé très-petit dans le royaume des cieux,
tandis que celui qui les aura observés et aura enseigné ainsi, sera appelé grand, et
par conséquent sera grand dans le royaume des cieux: qu'était-il besoin de rien ajouter
à ces très-petits commandements de la loi, puisque celui qui
les accomplit et enseigne ainsi, est grand? Il faut donc que ces paroles: « Mais celui
qui fera et enseignera ainsi sera appelé grand dans le royaume des cieux, » soient
entendues, non de ces très-petits commandements, mais de ceux-mêmes que le Seigneur va proclamer. Or quels sont-ils?
« Que votre justice, dit-il lui-même, soit plus abondante que celle des scribes et
des pharisiens; sinon, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » Donc celui qui
aura violé ces très-petits commandements et aura enseigné
ainsi, sera appelé très-petit; mais celui qui les aura
observés et aura enseigné ainsi, ne sera pas tenu pour grand et pour digne du royaume
des cieux, bien qu'il ne soit pas aussi petit que celui qui les aura violés. S'il veut
être grand et propre au royaume des cieux, il doit faire et enseigner comme le Christ
enseigne à cette heure, c’est-à-dire qu'il faut que sa justice soit plus abondante
que celle des scribes et des pharisiens. La justice des pharisiens, c'est de ne pas tuer;
la justice de ceux qui doivent entrer dans le royaume de Dieu, est de ne point se fâcher
sans raison. C'est donc très-petite chose de ne pas .tuer, et
celui qui viole ce commandement sera appelé très-petit dans
le royaume des cieux; mais celui qui l'aura observé en ne donnant la mort à personne, ne
sera pas pour cela grand et digne du royaume des cieux, quoiqu'il soit déjà monté d'un
degré; mais il se perfectionnera en ne se fâchant point sans raison, et, s'il en vient
à bout, il sera à une bien plus grande distance de l'homicide. Ainsi celui qui nous
apprend à ne point nous fâcher, n'abolit point la loi qui nous défend de tuer; il
l'accomplit plutôt, en sorte que, nous abstenant de l'homicide au dehors et de la colère
au dedans, nous conservions notre innocence.
22. « Vous avez entendu qu'il a été dit
aux anciens : Tu ne tueras point ; car celui qui tuera sera soumis au jugement. Mais moi
je vous dit que quiconque se met sans raison en colère contre son frère, sera soumis au
jugement; et celui qui aura dit à son frère : Raca, sera soumis au conseil; mais celui
qui dira Fou, sera soumis à la- géhenne du feu. » Quelle (265) différence y a-t-il
entre être soumis au jugement, ou au conseil, ou à,la
géhenne du feu ? Car cette dernière punition est la plus grave, et le Seigneur nous
avertit qu'il y a certains degrés entre les fautes légères et les fautes graves,
jusqu'à ce qu'on arrive à la géhenne du feu. Et si le jument est moins à craindre que
le conseil, le conseil doit aussi l'être moins que la géhenne du feu; par conséquent il
faut entendre qu'il est moins coupable de se fâcher sans raison contre son frère que de
lui dire : Raca, et moins coupable de lui dire : Raca, que de lui dire Fou.
En effet la punition ne serait pas graduée, si les fautes elles-mêmes ne l'étaient.23. Dans tout cela il n'y a qu'un mot
d'obscur: « Raca, » qui n'est ni grec ni latin ; les autres sont usités dans
notre langue. Quelques-uns ont voulu tirer cette expression du grec et traduisent Raca,
par : couvert de haillons, en le faisant dériver de racos
haillon. Mais quand on leur demande comment ils rendent en grec ces mots: couvert de haillons , ils ne répondent point Raca. D'ailleurs le
traducteur latin aurait très-bien pu mettre pannosus, au lieu de Raca, et ne pas employer une
expression qui n'est usitée ni en latin ni en grec. Je trouve plus raisonnable ce que m'a
dit un Juif que j'interrogeai là-dessus : à savoir que ce mot n'a pas de sens propre,
mais qu'il sert simplement à exprimer le mouvement de l'âme en colère. Les grammairiens
appellent interjections ces parties du discours servant à exprimer les émotions de
l'âme; comme hélas ! par exemple, qui ex prime la
douleur, et hem! la colère. Ces mots sont propres à
chaque langue et ne se rendent pas facilement dans une autre; c'est ce qui a obligé les
traducteurs grec et latin à donner ce mot, dont ils ne trouvaient pas l'équivalent chez
eux.24. 11 y a donc des degrés dans ces
péchés. Tout d'abord un homme se fâche, et contient ce mouvement dans son coeur. Si son
émotion lui arrache un terme de colère, qui n'a pas de sens peut-être, mais qui atteste
par son impétuosité l'émotion elle-même et va frapper celui à qui elle s'adresse; il
est plus coupable que s'il eût étouffé en silence sa passion naissante. Que si
l'indignation ne se contente plus d'une simple exclamation, mais profère une parole qui
exprime clairement, nettement, un blâme : peut-on douter que la faute ne soit plus grave
que si tout s'était borné à une interjection? Il n'y a donc tout d'abord qu'une seule
chose, la colère: puis deux, la colère et le mot qui l'exprime puis trois, la colère,
le mot qui l'exprime et dans ce mot l'expression positive du blâme. Voyez maintenant les
trois punitions : le jugement, le conseil et la géhenne du feu. Dans le jugement il y a
encore place pour la défense: dans le conseil, bien que le jugement s'y rencontre aussi,
il faut cependant admettre une_ différence, c'est qu'il s'agit surtout d'y prononcer
l'arrêt : car il n'est plus question de décider si le prévenu doit être condamné,
mais les juges délibèrent entre eux sur l'espèce de punition qu'il faut lui infliger.
Enfin la géhenne du feu n'implique point de doute sur la condamnation, comme le jugement;
ni d'incertitude sur la peine, comme le conseil : chez elle il y a tout à la fois
condamnation et supplice du condamné. On voit donc qu'il y a des degrés dans le péché
et dans la punition; mais qui saurait dire par quels modes invisibles l'application
proportionnelle en est faite aux âmes ? On peut donc mesurer la distance qui sépare la
justice des pharisiens de cette autre justice plus grande qui donne place dans le royaume
des cieux, en ce que, l'homicide étant plus grave qu'une parole injurieuse, cependant
là, l'homicide soumet au jugement; et ici la simple colère même, la plus légère des
trois fautes mentionnées ci-dessus; là encore la question de l'homicide se jugeait au
tribunal des hommes, tandis qu'ici tout est abandonné au jugement de Dieu, où le
condamné aboutit à la géhenne du feu. Or si l'on dit que dans cette justice plus
grande, où une injure est punie de la géhenne du feu, l'homicide doit subir une punition
plus sévère, on, est par la même obligé de comprendre qu'il
y a aussi des degrés dans la géhenne du feu.25. Sans doute, dans ces trois sentences
il faut avoir égard aux mots sous-entendus. Il n'y en a point dans la première, où se
trouvent toutes les expressions nécessaires: « Quiconque se met sans raison en colère
contre son frère, sera soumis au jugement. » Mais dans la seconde où il est dit: «
Celui qui dira à son frère : Raca, » il faut sous-entendre : sans raison, puis ajouter
sera soumis au conseil (1). » Et dans le troisième où il est dit : « Mais celui qui
dira : Fou : » il faut sous-entendre deux choses : à son frère, et sans raison. C'est
ainsi qu'on justifie l'Apôtre, qui appelle les Galates insensés (2), bien qu'il leur
donne aussi le nom de frères ; mais il ne le
fait pas sans raison. Il faut donc sous-entendre ici le mot frère : car on va nous dire
comment, dans la justice plus grande, il faut aussi traiter un ennemi.
CHAPITRE X. LAISSER LÀ SON OFFRANDE.
26. Le Christ continue: « Si donc tu
présentes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque
chose contre toi : laisse-là ton don devant l'autel et va d'abord te réconcilier avec
ton frère, et alors revenant, offre ton présent. » On voit clairement par ceci
qu'il s'agissait plus haut d'un frère, car la conjonction qui unit la phrase qui
précède à celle qui suit marque une conséquence. En effet, le Seigneur ne dit pas : Si
tu présentes ton offrande à l'autel, mais : « Si donc tu présentes ton offrande à
l'autel. » Car s'il n'est pas permis de se fâcher sans raison contre son frère, ni
de lui dire Raca ou Fou: il l'est encore bien moins de conserver la colère dans son âme,
au point de la faire dégénérer en haine. A ceci se rattache ce qui est dit ailleurs :
« Que le soleil ne se couche pas sur votre colère (1). » On nous ordonne donc de
laisser devant l'autel le présent que nous avions l'intention d'offrir, quand nous nous
souvenons que notre frère a quelque chose contre nous, puis d'aller, de nous réconcilier
avec lui, et de revenir ensuite pour faire notre offrande. A prendre les paroles à la
lettre, on pourra penser que la démarche est praticable quand le frère est présent, car
la réconciliation ne peut être différée, puisqu'on t'ordonne même de laisser ton
offrande devant l'autel. Mais s'il s'agit d'un absent, et même, ce qui peut arriver, d'un
homme qui se trouve au delà des mers, et qu'un tel souvenir te vienne à la pensée, il
est absurde d'imaginer qu'il te faille laisser ton don devant l'autel, parcourir les
terres et les mers puis revenir présenter ton offrande à Dieu. Nous sommes donc forcés
de recourir au sens spirituel pour ne pas prêter au texte un sens absurde.27. Nous pouvons par conséquent entendre
par l'autel dressé dans le temple intérieur consacré à Dieu, la foi elle-même, dont
l'autel visible est le signe. En effet, quelle que soit l'offrande que nous faisons à
Dieu, prophétie, doctrine, oraison, hymne, psaume, ou tout autre don spirituel qui se présente à notre esprit, Dieu ne peut
l'agréer qu'autant qu'il est appuyé sur une foi sincère, qu'il en est, pour ainsi dire,
le couronnement fixe et solide, en sorte que notre langage puisse être sain et pur. Car
beaucoup d'hérétiques, n'ayant pas l'autel, c'est à dire la vraie foi, ont proféré
des blasphèmes au lieu de cantiques : appesantis par des opinions tout humaines ils ont,
pour ainsi dire, jeté leur prière, à terre. Mais il faut encore que l'intention de
celui qui fait l'offrande, soit pure. C'est pourquoi, quand nous devons offrir quelque
chose de ce genre dans notre coeur, c'est-à-dire dans le temple intérieur consacré à
Dieu : « Car, dit l'Apôtre, le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple
(1); » et encore : « Que le Christ habite par la foi dans vos moeurs (2); »
si nous nous rappelons que notre frère a quelque chose contre nous, c'est-à-dire si nous
l'avons blessé (car c'est alors qu'il a quelque chose contre nous ; et s'il nous a
offensés, c'est nous qui avons quelque chose contre lui mais en ce cas, il n'est pas
besoin d'aller nous réconcilier avec lui ; en effet tu ne demandes pas pardon à celui
qui t'a fait injure ; tu te contentes de lui pardonner, comme tu désires que le Seigneur,
te pardonne tout le mal que tu as commis) : Si, dis-je,
nous l'avons blessé, il faut aller, non avec les pieds du corps, mais par le mouvement de
l'âme, se prosterner humblement et affectueusement devant lui, courir à. lui par une
pensée charitable, en présence de celui à qui nous devons faire notre offrande. De
cette manière, s'il est présent, tu peux l'adoucir par la sincérité de tes sentiments,
rentrer en grâce avec lui en lui demandant pardon, quand tu l'auras déjà fait sous
l'œil de Dieu, en te rendant près de lui, non par la lente démarche du corps, mais
par le rapide élan de l'amour. Puis revenant, c'est-à-dire ramenant ton attention à
l'oeuvre commencée, tu présenteras ton don.
28. Mais qui fait cela, qui s'abstient de
se fâcher contre son frère sans raison, de lui dire Raca sans raison, de lui dire Fou
sans raison (trois fautes inspirées par l'excès de l'orgueil; )
ou encore qui, s'étant rendu coupable de l'une de ces fautes, recourt à l'unique
remède, qui est de demander pardon humblement et de cœur; qui, dis-je, si ce n'est
l'homme qui n'est point enflé de l'esprit de vaine gloire? Bienheureux donc les pauvres
d'esprit parce qu'à eux appartient
tient le royaume des cieux. » Maintenant
voyons la suite.
29. « Accorde-toi au plus tôt avec ton
adversaire pendant que tu vas en chemin avec lui, de peur que ton adversaire ne te livre
au juge, et que le juge ne te livre au ministre et que tu ne sois jeté en prison. En
vérité, je te le dis : Tu ne sortiras point de là avant d'avoir payé jusqu'au
dernier quart d'un as. » Voici ce que j'entends par juge : « Car le Père ne juge
personne, mais il a remis tout jugement au Fils (1). » Voici ce que j'entends par
ministre : « Et les anges le servaient (2) ; » et nous croyons qu'il viendra
avec ses anges pour juger les vivants et les morts. Par la prison j'entends les peines des
ténèbres, que le Christ appelle ailleurs extérieures (3); et je le crois, parce que la
joie des divines récompenses est dans l'esprit même, ou dans quelque chose de plus
intime encore, si cela est possible, suivant ces paroles adressées au serviteur fidèle :
« Entre dans la joie de ton Maître (4). » C'est ainsi que, dans la constitution
actuelle de la république, le secrétaire ou la satellite de juge met dehors celui. que l'on jette en prison.30. Quant au dernier quart d'as à payer,
on peut raisonnablement l'interpréter en ce sens que rien ne restera impuni. C'est ainsi
que nous disons : Jusqu'à la lie, quand nous voulons exprimer que quelque chose a été
exigé jusqu'à ce qu'il n'en restât rien. Peut-être ce dernier quart d'as signifie-t-il
les péchés commis sur la terre. En effet des quatre éléments que nous distinguons dans
ce monde, la terre vient en dernier lieu : le ciel d'abord, puis l'air, puis l'eau, puis
la terre. Ces mots : « Que
tu n'aies payé jusqu'au dernier quart d'un as, » pourraient ainsi s'entendre :
jusqu'à ce que tu aies expié les péchés terrestres ; vu qu'Adam pécheur s'est entendu
dire : « Tu es terre (5). » Quant à ces expressions: « avant d'avoir payé». Je
m'étonnerais fort qu'elles ne signifiassent pas la peine que nous appelons éternelle.
Comment en effet payer une dette là où il n'y a plus moyen de se repentir ni de se
corriger? Peut-être cette forme de langage :
Jusqu'à ce que tu aies payé, » est la
même que celle-ci: « Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je mette tous vos
ennemis sous vos pieds (1); » car cela ne veut pas dire que le Fils cessera d'être à la
droite du Père, quand il aura ses ennemis sous ses pieds; pas plus que ces paroles de
l'Apôtre : « Car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis ses ennemis sous ses
pieds, » ne signifient que le Fils cessera de régner, quand ses ennemis seront sous ses
pieds. De même donc qu'il faut entendre ces paroles.Il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait
mis ses ennemis sous ses pieds, » en ce sens que le Christ règnera toujours, parce que
toujours ses ennemis seront sous ses pieds; ainsi peut-on entendre ces paroles : « Tu ne
sortiras point de là avant d'avoir payé jusqu'au dernier quart d'un as, » en ce sens
que le coupable ne sortira jamais, parce qu'il en est toujours à payer le dernier quart
d'as, vu qu'il porte la peine éternelle du péché qu'il a commis sur la terre. Et je ne
dis point cela pour avoir l'air de couper court à une discussion plus étendue sur les
peines des péchés, et dispenser d'examiner comment les Ecritures les appelle
éternelles. Du reste, il faut plutôt chercher à les éviter qu'à les connaître.31. Voyons maintenant quel est cet
adversaire avec lequel on nous ordonne de nous accorder bien vite, pendant que nous sommes
en chemin avec lui. Ce doit être ou le démon,ou l'homme, ou la chair, ou Dieu, Mais je
ne vois pas comment on pourrait nous ordonner d'être bienveillants envers le démon,
c'est-à-dire de nous mettre d'accord avec lui; car les uns ont traduit le mot grec eunon par bienveillant, les autres par d'accord;
or on ne nous commande point d'être bienveillants envers le démon, car la bienveillance
suppose l'amitié, et personne ne peut dire qu'il faille faire amitié avec le démon ;
nous ne pouvons non plus être d'accord avec lui, puisqu'en le renonçant une fois nous
lui avons déclaré la guerre, et que nous ne serons couronnés que pour l'avoir vaincu;
nous ne pouvons consentir à rien de ce qu'il veut puisque si nous n'y avions jamais
consenti, nous ne serions
pas tombés dans de telles misères. Quant à l'homme, bien qu'on nous commande
d'être, autant que possible, en paix avec tout le monde, et qu'on puisse appliquer, là,
les mots de
bienveillance, de concorde et
d'arrangement je ne vois pas cependant comment l'homme pourrait noirs livrer au juge,
quand je sais que le Christ est ce juge, « devant le tribunal duquel, dit l'Apôtre,
nous devons tous comparaître (1). » Or comment celui qui doit comparaître avec nous
devant le juge, pourrait-il nous livrer au juge? Que si on est livré au juge pour avoir
fait tort à un homme, bien que ce ne soit pas par l'offensé lui-même, il serait bien
plus naturel de dire que le coupable est livré au juge par la loi elle-même, contre
laquelle il a agi en offensant un homme. En effet si un homme en tue un autre, il ne sera
plus temps de s'arranger.avec celui-ci, puisqu'on n'est plus en chemin avec lui,
c’est-à-dire dans cette vie; et pourtant il pourra encore être guéri en se
repentant, en recourant, avec le sacrifiée d'un coeur brisé de douleur, à la
miséricorde de Celui qui remet les péchés à ceux qui se convertissent à lui et qui a
plus de joie pour un pécheur faisant pénitence que pour quatre-vingt-dix justes (2). Je
vois encore bien moins comment on nous ordonnerait d'être bienveillants pour la chair ou
de nous accorder avec elle. Car ce sont surtout les pécheurs qui aiment leur chair,
s'accordent avec elle et cèdent à ses volontés; ceux au contraire qui la réduisent en
servitude, bien loin de lui céder, la forcent à obéir.
32. Peut-être est-ce avec Dieu qu'on nous
ordonne de nous accorder, en nous réconciliant avec lui, dont nous nous sommes éloignés
par le péché au point qu'on peut dire qu'il est notre adversaire. En effet on peut
appeler adversaire celui qui résiste : « Or Dieu résiste aux orgueilleux et accorde sa
grâce aux humbles (3) ; — l'orgueil est le commencement de tout péché; mais se
séparer de Dieu est le principe de l'orgueil de l'homme (4) ; » et l'Apôtre dit : «
Car si quand nous étions ennemis de Dieu nous, avons été réconciliés avec lui par la
mort de son Fils; à plus forte raison, réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie (5).
» D'où l'on peut conclure qu'il n'y a pas de nature mauvaise qui soit ennemie de bien,
puisque ceux qui ont été ses ennemis, sont réconciliés avec lui. Donc quiconque,
étant encore en chemin, c'est-à-dire en cette vie, n'aura pas été réconcilié avec
Dieu par la mort de son Fils, sera livré par lui au juge : « Car le Père ne
juge personne, mais il a remis
tout jugement au Fils. » Après cela
vient tout ce qui est écrit dans le chapitre et que nous avons déjà exposé. Une seule
chose pourrait contrarier notre interprétation : comment peut-on dire raisonnablement que
nous sommes en chemin avec Dieu, s'il faut voir en lui l'adversaire avec lequel on nous
ordonne de nous réconcilier au plus tôt ? A moins qu'on ne réponde que Dieu étant
partout, nous sommes certainement avec lui. « Car, nous dit le Psalmiste, si je monte
vers les cieux, vous y êtes; si je descends aux enfers, vous vêtes encore; si je prends
des ailes pour diriger mon vol, si je vais habiter à l'extrémité des mers, c'est votre
main qui m'y conduit, c'est votre droite qui m'y soutient (1). » Que s'il répugne de
dire que les impies soient avec Dieu, bien que Dieu soit partout et que nous ne disions
pas que les aveugles soient avec la lumière, bien que la lumière environne leurs yeux,
il nous restera à dire qu'ici l'adversaire c'est le commandement de Dieu. En effet qui
résiste à ceux qui veulent pécher, comme le commandement de Dieu, c'est-à-dire sa loi
et la divine Ecriture, qui nous a été donnée pour compagne dans cette vie, avec
laquelle nous sommes en chemin, que nous ne devons point contredire, avec laquelle, au
contraire, il faut nous hâter de nous mettre d'accord, de peur qu'elle ne nous livre au
Juge? Car personne ne sait quand il sortira de cette vie. Or, qui est-ce qui se met
d'accord avec la divine Ecriture, sinon celui qui la lit ou l'écoute avec piété, lui
défère la souveraine autorité, de manière à ne point repousser ce qu'il ne comprend
pas, bien qu'il y voie la condamnation de ses péchés, mais qui accepte volontiers le
reproche et se réjouit de voir qu'on ne ménage point ses maladies tant qu'elles ne sont
pas guéries ; puis, dans les passages qui lui semblent obscurs ou malsonnants, ne
soulève point de contradictions ni de débats, mais en demande l'intelligence, tout en
conservant une soumission pleine de borine volonté et de respect à une si grande
autorité? Or qui se conduit ainsi, sinon celui qui vient avec douceur et piété, et non
avec aigreur et menace, ouvrir le testament de son Père et en prendre connaissance ? Donc
bienheureux ceux qui sont doux, « parce qu'ils posséderont la terre en héritage. »
Voyons la suite.
33. « Vous avez entendu qu'il a été dit
aux anciens : Tu ne commettras point l'adultère. Mais
moi je vous dis que quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis
l'adultère dans son coeur. » C'est donc la justice moindre de ne pas commettre
l'adultère par l'acte charnel; mais la justice plus grande est de ne pas même le
commettre dans son coeur. Or quiconque ne commet point l'adultère dans son coeur, a bien
plus de facilité à se tenir en garde contre l'adultère, charnel. Ainsi donc celui qui a
donné le premier commandement l'a fortifié par le second; car il n'est pas venu pour
abolir la loi, mais pour l'accomplir. Sans doute il est à remarquer qu'il n'a point dit :
« quiconque » aura convoité une femme, mais : « aura regardé une femme pour la
convoiter, » c'est-à-dire dans le but et dans l'intention de la convoiter: ce qui
n'est plus simplement éprouver les sollicitations de là chair, mais donner plein
consentement à la passion déréglée, jusqu'à ne réprimer point le désir illicite,
mais l'assouvir si l'occasion s'en présente.34. Ces trois choses sont nécessaires
pour compléter le péché; la suggestion, la délectation et le consentement. La
suggestion provient ou de la mémoire ou des sens, c'est-à-dire de la vue, de l'ouïe, de
l'odorat, du. goût ou du toucher. Si la délectation porte à
la jouissance li faut réprimer cette délectation, car elle est coupable. Par exemple
quand nous jeûnons, l'aspect de la nourriture éveille l'appétit; mais nous n'y
consentons pas et nous le soumettons au joug de la raison. Si nous donnons notre
consentement, le péché est complet; Dieu le voit au fond de notre coeur, bien qu'il
reste ignoré des Pommes. Voilà donc les trois degrés : la suggestion sous la forme de
serpent pour ainsi dire, c'est-à-dire glissante et sinueuse, effet du mouvement passager
des corps. Que si telles et telles images se présentent dans l'âme, elles proviennent du
dehors, du monde du corps; et si quelque mouvement secret agite l'âme, en dehors de
l'action dés cinq sens, il est lui-même passager et lubrique; et plus il met de mystère
à envahir la pensée, plus il y a de justesse à la comparer au serpent. Ces trois
conditions, dont je parlais au commencement, se retrouvent dans le fait raconté dans la
Genèse : la suggestion et une certaine persuasion, figurée par le serpent; la
délectation dans l'appétit charnel, représentée par Eve; et le consentement de la
raison, donné par Adam. Après quoi l'homme est expulsé du paradis, c'est-à-dire, de la
bienheureuse lumière de la justice, il passe à la mort (1), et cela le plus justement
possible. Car conseiller n'est pas forcer. Toute chose est
belle de sa nature, dans son degré et à son rang; mais il ne faut pas descendre de
l'ordre supérieur, où l'âme raisonnable a sa place, à un ordre inférieur. Et personne
n'est forcé de le faire; et celui qui le fait est justement puni de Dieu, puisqu'il agit
volontairement. Toutefois, avant que l'habitude soit contractée, la délectation est
nulle, ou si faible qu'elle est presque nulle; mais y consentir quand elle est illicite,
est un grand péché. Or par le seul consentement, on commet le péché en son coeur. Si
l'acte se consomme au dehors, la passion semble s'assouvir et s'éteindre; mais ensuite,
la suggestion se reproduit, la délectation devient plus ardente, moins cependant encore
que quand des actes fréquents en ont fait une habitude ; car alors elle est très-difficile à vaincre. Et pourtant on peut encore, sous la
direction et avec l'aide de Dieu, surmonter même l'habitude, pourvu qu'on ne s'abandonne
pas soi-même et qu'on ne redoute point le combat du chrétien. Par là, recouvrant leur
paix d'autrefois et reprenant leurs places, l'homme est soumis au Christ et la femme à
son époux (2).35. De même donc qu'il y a trois degrés
pour arriver au péché : la suggestion, la délectation, le consentement; de même il y a
trois espèces de péchés : le péché de coeur, le péché d'action et le péché
d'habitude, qui sont comme trois morts l'une s'opère dans la maison, pour ainsi dire,
quand le coeur consent à la passion; l'autre franchit en quelque sorte le seuil et se
montre au dehors, quand on produit volontairement l'acte extérieur; la troisième a lieu
quand, par la violence de l'habitude, l'âme est comme écrasée sous le poids de la terre
e t exhale la puanteur du sépulcre. Quiconque a lu l'Evangile sait que le Seigneur a
ressuscité des morts de ces trois espèces. Et peut-être a-t-on remarqué la différence
de langage, de la part du Sauveur, qui dit d'abord: « Jeune fille, lève-toi (3); »
puis: « Jeune homme, je te le commande, lève-toi (4); » et
enfin : « Il frémit en son esprit, il
pleura et frémit encore, » et ensuite: « Il cria d'une voix forte: Lazare, sors (1). »
36. Ainsi donc par l'adultère mentionné
dans ce chapitre, il faut entendre toute convoitise charnelle et déréglée.En effet
quand l'Ecriture appelle si souvent l'idolâtrie fornication, et quand Paul donne à
l'avarice le nom d'idolâtrie (2) ; qui peut douter qu'on ait raion
d'appeler fornication toute convoitise coupable, alors que l'âme, au mépris de la loi
supérieure qui la gouverne, se prostitue à des objets d'une nature inférieure et se
souille, au prix de quelque honteuse volupté? Que celui donc qui sent la délectation
charnelle se révolter contre la bonne volonté par l'effet de l'habitude du péché, dont
la puissance effrénée le réduit en esclavage, que celui-là se rappelle quelle paix il
a perdue en péchant et qu'il s'écrie: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera
du corps de cette mort ? la grâce de Dieu par Jésus-Christ
(3). » Car en proclamant ainsi son malheur, il implore avec larmes le secours du
consolateur. Et ce n'est pas un médiocre progrès vers le bonheur que la. connaissance de sa propre misère. Aussi bienheureux ceux qui
pleurent, parce qu'ils seront consolés. »
37. Le Sauveur continue et dit: « Si ton
oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi : car il vaut mieux pour toi
qu'un de tes membres périsse, que si tout ton corps était jeté dans la géhenne. » Or
il faut un grand courage pour couper ses membres. Quelque soit ici le sens du mot oeil, il
est certain qu'il indique l'objet d'une vive affection. En effet quand on veut exprimer
l'extrême attachement que l'on a pour quelqu'un, on a coutume de dire : Je l'aime comme
mes yeux, ou même plus que mes yeux. Et sans doute si on dit droit, c'est pour indiquer
encore un amour plus violent. Car bien que l'on emploie généralement les deux yeux du
corps pour voir, et qu'ils soient tous les deux également doués de cette faculté, on
redoute cependant davantage de perdre l'oeil droit. Le sens est donc: quel que soit
l'objet que vous aimiez et l'aimassiez-vous à l'égal de votre oeil droit, s'il vous
scandalise, c'est-à-dire s'il est pour vous un
obstacle au vrai bonheur, arrachez-le et
jetez-le loin de vous. Car il vaut mieux pour vous qu'un objet auquel vous tenez autant
qu'à vos membres, périsse, que si tout votre corps était jeté dans la géhenne..
38. Mais nous sommes obligés d'examiner
de plus près ce que le Christ entend par oeil, quand nous lisons ce qu'il dit ensuite, et
dans le même sens, de la main droite : « Si ta main droite te scandalise, coupe-la et
jette-la loin de toi : car il vaut mieux pour toi qu'un de tes membres périsse, que si
tout ton corps était jeté dans la géhenne. » Dans cette question, je ne vois rien de
mieux à dire si ce n'est que l'oeil signifie ici l'ami le plus cher: car c'est bien là
ce que nous pouvons appeler un membre, et un membre chéri; et aussi un conseiller, parce
qu'il est comme l'œil qui nous montre le chemin; et conseiller pour les choses
divines, puisqu'il est notre oeil droit: 1'œil gauche, qui est aussi un conseiller,
ne nous éclairant que sur les choses terrestres, sur tout ce qui tient aux besoins du
corps. Or il n'était pas besoin de parler de celui-ci en cas de scandale, puisqu'alors on ne sait pas même épargner l'oeil droit. Mais le
conseiller nous scandalise dans les choses divines, quand il cherche à nous entraîner
dans quelque pernicieuse hérésie sous prétexte de religion et de doctrine. Par
conséquent, entendons, par main droite, un coopérateur aimé, un ministre pour les
choses saintes; en sorte que comme l'oeil est l'organe pour voir, la main. soit l'instrument pour agir. Par main gauche, nous entendrons ce qui
nous procure les choses nécessaires, en cette vie, aux besoins du corps.
39. « Il a été dit aux anciens: Que
celui qui. envoie sa femme, lui donne un acte de répudiation.
» Voilà la justice moindre des pharisiens, que le Seigneur ne contredit point quand il
ajoute: « Mais moi je vous le dis: Quiconque renvoie, sa femme hors le cas d'adultère,
la rend adultère; et quiconque épouse une femme renvoyée, commet un adultère. » En
effet celui qui commande de donner un acte de répudiation, ne commande pas pour cela de
renvoyer la femme; mais en disant : « Que celui qui la renvoie, lui donne un acte de
répudiation, » il cherche à (271) modérer, par la pensée d'un divorce, la colère
irréfléchie de l'homme qui rejette sa femme. En suscitant ainsi un délai, l'auteur de
la loi assez fait comprendre, autant que cela était possible avec des hommes à tète
dure, qu'il n'approuvait point le divorce. Aussi le Seigneur, interrogé d'abord sur cette
question, répond-il
Moïse a fait cela à cause de la dureté de votre tueur (1). » En
effet quelque dur que pût être celui qui voulait renvoyer sa
femme, il. revenait facilement à des sentiments plus doux en pensant qu'une fois l'acte
de répudiation donné, sa femme pourrait impunément en épouser un autre. C'est donc
pour fortifier la difficulté du divorce, que le Seigneur n'a excepté que le cas de
fornication. Quant aux autres inconvénients, s'il y en a, il veut qu'on les supporte
courageusement par égard pour la foi conjugale et la chasteté; et il appelle adultère
l'homme qui épouse une femme même dégagée du lien qui l'unissait à son premier mari.
L'apôtre Paul fixe la durée de cet engagement, qui subsiste, dit-il, tant que l'époux
vit; mais, l'époux une fois mort, il accorde la permission d'en prendre un autre (2).
C'est en effet la règle qu'il suit et qu'il donne, non comme un conseil de sa part, ainsi
qu'il le fait en quelques circonstances, mais comme un ordre formel du Seigneur quand il
dit : « Pour ceux qui sont mariés, ce n'est pas moi, mais le Seigneur qui
commande que la femme ne se sépare point de son mari: que si elle en est séparée,
qu'elle demeure sans se marier, ou qu'elle se réconcilie avec son mari ; que le mari, de
même, ne quitte point sa femme (3). » Il faut, je pense, dire aussi du mari : qu'il ne
prenne pas d'autre femme quand il a renvoyé la sienne, ou qu'il se réconcilie avec
celle-ci. Car il peut arriver qu'il renvoie. sa femme pour
cause de fornication, suivant l'exception faite parle Seigneur. Or s'il n'est point permis
à la femme de se remarier, tant que vit le premier époux qu'elle a quitté, ni à
celui-ci de prendre une autre femme du vivant de celle qu'il a renvoyée: il est bien
moins permis encore d'avoir un honteux commerce avec les premiers venus. Mais il faut
estimer bien plus heureux les époux qui, ayant mis des enfants au monde, ou ayant
dédaigné de laisser des héritiers ici-bas, ont pu, d'un. commun
consentement, observer entre eux la continence, ce qui n'est point contraire à la
défense de renvoyer sa femme : car ce n'est point la
renvoyer que de vivre avec elle dans un
commerce spirituel, et non charnel, et on reste fidèle à cette parole de l'Apôtre : «
Il faut que ceux-mêmes qui ont des femmes soient comme n'en
ayant pas (1). »
40. Ce qui inquiète le plus les esprits
faibles, qui ont du reste envie de suivre les préceptes du Christ, c'est ce que le
Seigneur lui-même dit en un autre endroit: « Si quelqu'un vient à moi, et ne hait point
son père, et sa mère, et sa femme, et ses fils, et ses frères, et ses sueurs, et même
sa propre âme, il ne peut-être mon disciple (2). » Les hommes trop peu intelligents
croient voir ici une contradiction; en ce que, d'une part le Sauveur défend de renvoyer
une femme, hors le cas de fornication, et que, de l'autre, il déclare que quiconque ne
hait pas sa femme ne saurait être son disciple. Or, s'il eût voulu parler de l'union
charnelle, il n'aurait pas placé dans la même condition le père, la mère, l'époux,
les enfants et les frères . Mais combien il est vrai que le
royaume des cieux souffre violence et «que ce sont les violents qui le ravissent (3)! »
En effet , quelle violence l'homme doit se faire pour aimer ses
ennemis et haïr père, mère, époux, fils, frère ! Et l'un et l'autre sont exigés par
Celui qui nous appelle au royaume des cieux! Mais, avec son aide, il est aisé de montrer
que ces prescriptions ne se contredisent point ; seulement elles sont difficiles à
remplir, quand on les a comprises, bien que l'aide de Dieu puisse en rendre l'exécution très-facile. Carle royaume éternel où le Christ appelle ses
disciples, à qui il donne aussi le nom de frères, ne connaît point ces relations de
parenté telles qu'elles existent dans le temps. En effet il n'y a plus ni Juif, ni Grec,
ni homme, ni femme, ni esclave, « ni libre; mais le Christ est tout en tous (4). » Et le
Seigneur lui-même dit : « A la résurrection, les hommes ne se marieront point et ne
prendront point de femmes; mais ils seront comme les anges le Dieu dans le ciel (5). » Il
faut donc que quiconque veut dès ce monde se préparer à cette existence céleste,
prenne en haine, non les hommes mêmes, mais ces relations et ces liens temporels, sur
lesquels s'appuie cette vie
passagère, limitée entre la naissance et
la mort. S'il n'en est pas là, il n'aime point encore l'autre vie, celle ou disparaissent
la naissance et la mort, fruits des mariages terrestres.
41. Quand donc je demande à un homme
vraiment chrétien, qui a cependant une épouse et des enfants, s'il entend avoir une
femme dans le royaume du ciel; se rappelant les promesses de Dieu relatives à cette autre
vie où ce corps corruptible revêtira l'incorruptibilité, et ce corps mortel
l'immortalité (1) ; vivement, ou au moins quelque peu épris de ce bonheur, il me
répondra avec horreur qu'il n'en a pas le moindre désir. Que je lui demande ensuite s'il
désire que la femme qu'il a maintenant vive avec lui après la résurrection, quand aura
eu lieu cette transformation céleste promise aux saints, il me répondra avec la même
vivacité que c'est là son voeu ardent. C'est ainsi que le bon chrétien aime dans sa
femme une créature de Dieu, qu'il désire voir transformée et renouvelée, et déteste
en même temps l'union mortelle, le commerce charnel; c'est-à-dire qu'il aime en elle ce
qui est de l'humanité, et déteste ce qui est du sexe. C'est ainsi qu'il aime un ennemi,
non en tant qu'ennemi, mais en tant qu'homme, jusqu'à lui désirer ce qu'il désire pour
lui-même; c’est-à-dire qu'il se corrige, se renouvelle et parvienne ainsi au
royaume des cieux. ! Il faut en dire autant du père, de -la mère, de tous ceux à qui
nous tenons par les liens du sang, en qui nous devons haïr ce qui entraîne pour tout
homme la nécessité de naître et de mourir (2), et aimer ce qui peut parvenir avec nous
à ce royaume où personne ne dit mon Père, mais où tous disent Notre Père; n où
personne ne dit ma mère, mais où tous disent à la Jérusalem céleste notre mère ; où
personne ne dit mon frère, mais où tous disent de tous notre frère; où le mariage
consistera à nous voir tous unis en Celui qui sera, pour ainsi dire, notre époux et qui
nous a rachetés par l'effusion de son sang de la prostitution de ce monde. Il faut donc
que le disciple du Christ haïsse ce qui passe dans ceux qu'il désire voir arriver avec
lui à ce qui ne passe pas, et, cela, d'autant plus qu'il les aime davantage.42. Un chrétien peut donc vivre en bonne
harmonie avec sa femme: soit qu'il cherche en elle une satisfaction aux besoins de la
chair, ce qui est toléré, mais non commandé, dit l'Apôtre ; soit qu'il en procrée des
enfants, ce qui est louable
jusqu'à un certain point; soit qu'il vive
avec elle comme un frère, sans aucun commerce charnel, ayant une femme comme n'en ayant
pas, ce qui est la condition la meilleure, la plus sublime dans le mariage chrétien ;
mais, dans tous les cas, haïssant en elle tout ce qui tient aux besoins du temps, et y
aimant l'espoir de l'éternelle béatitude. Car nous haïssons certainement ce que nous
souhaitons de voir finir, comme la vie de ce monde, par exemple, que nous ne désirerions
point voir éternelle, et soustraite.à l'action du temps, si nous ne la haïssons comme
passant avec le temps. Or c'est cette vie qu'on désigne par le mot âme dans ce passage :
« Si quelqu'un ne hait point même sa propre âme, il ne peut être mon disciple
(1). » Car cette vie a besoin de la nourriture corruptible dont le Seigneur
lui-même dit: « La vie n'est-elle pas plus que la nourriture ? » c'est-à-dire,
cette vie à qui la nourriture est nécessaire. Et ailleurs, quand il dit qu'il donne sa
vie pour ses brebis, il parle de la vie présente, puisqu'il annonce qu'il mourra pour
nous.
43. Ici se présente une autre question:
Quand le Seigneur permet de renvoyer une femme pour cause de fornication, dans quel sens
faut-il prendre ce mot? Est-ce, comme tout le monde l'entend, un commerce criminel? ou faut-il l'appliquer, comme le fait souvent l'Ecriture, à toute
passion coupable, comme l'idolâtrie, par exemple, ou l'avarice, ou toute autre
transgression de la loi procédant d'une convoitise criminelle (2) ! Mais consultons
l'Apôtre, pour ne rien avancer au hasard: «Pour ceux qui sont mariés, ce n'est pas moi,
mais le Seigneur, qui commande que la femme ne se sépare point de son mari; que si elle
en est séparée, qu'elle demeure sans se marier, ou qu'elle se réconcilie avec son mari.
Il peut en effet arriver qu'elle se soit séparée pour la raison que le Seigneur
autorise. On s'il est permis à la femme de quitter son mari hors le cas de fornication,
et que cela ne soit pas permis à l'homme; que répondre à ce que l'Apôtre dit ensuite:
« Que le mari, de même, ne quitte point sa femme? » Pourquoi n'ajoute-t-il pas,
hors le cas de fornication, où le Seigneur le permet, si ce n'est parce qu’il entend qu'un raisonne pour l'un comme pour
l'autre, c'est-à-dire que si l’homme renvoie sa femme, dans le cas permis, il n'en
prenne pas d'autre ou se réconcilie avec elle? Au,fait il
serait bien à un homme de se réconcilier avec la femme que personne n'osa lapider et à
qui le Seigneur dit : « Va et veille à ne plus pécher désormais (1). » En effet,
celui qui dit : Il n’est pas permis de renvoyer sa femme, hormis le cas de
fornication, ordonne de la conserver en dehors de ce cas ; et même dans ce cas, n'ordonne pas, mais permet seulement de la renvoyer
: de même qu'on dit : il n'est pas permis à une femme, du vivant de son mari, d'en
épouser un autre; si elle se marie avant la mort de son mari, elle est coupable ; si elle
ne se marie point après la, mort de son époux, elle n'est pas coupable, car elle a
permission, et non ordre, de le faire. Donc s'il y a égalité de droit entre l'homme et
la femme dans le mariage, au point, que le même Apôtre n'ait pas seulement dit, en
parlant de la femme : « La femme n'a pas puissance sur son, corps, mais le mari, » et
qu'il ait dit aussi en parlant de l'homme : « De même le mari n'a pas puissance sur son
corps, c'est la femme; » si, dis-je, la règle est la même, pour l’un que pour
l'autre : il ne faut pas entendre qu'il soit permis à la femme, plutôt qu'à l'homme, de
renvoyer son .époux, hormis le cas de fornication.
44. Il faut donc examiner ce qu'on doit,
entendre par fornication et continuer à consulter l'Apôtre. Voici ce qu'il dit ensuite :
«Mais aux autres je dis, moi, et non le Seigneur. » Voyons d'abord ce que veut dire aux
autres; car plus haut il parlait au nom du Seigneur aux personnes mariées; maintenant
c'est en son nom qu'il parle aux autres, peut-être à ceux
quine sont pas mariés. Pourtant ce n'est pas à eux puisqu'il ajoute : « Si
l'un de nos frères a une femme infidèle et qu'elle consente à demeurer avec lui, qu'il
ne se sépare point d'elle. » Il s'adresse
donc encore à ceux qui sont mariés. Que signifient alors ces mots: aux autres, si
ce n'est que plus haut il parlait aux époux qui étaient.,
tous les deux dans la foi du Christ, tandis que les autres
désignent les mariages où une des deux parties seulement est fidèle? Et que leur
dit,-il ? « Si l'un de nos frères a une femme infidèle et qu'elle consente à
demeurer avec lui, qu'il ne se sépare
point d'elle; et si, une femme fidèle a
un mari infidèle et qu'il consente à demeurer avec elle,
qu'elle ne se sépare point de son mari. » Si donc il ne commande pas de la part du
Seigneur, mais donne simplement un conseil en son nom, c'est que la chose est bonne en ce
sens qu’on peut faire autrement sans violer un précepte ; comme il a dit peu après,
en parlant des vierges, qu'il n'a point reçu de commandement du Seigneur, mais qu'il
donne un conseil puis il fait l'éloge de la virginité, mais
de telle façon qu'on peut l'embrasser librement, sans être réputé coupable pour ne
l'avoir pas embrassée. Car autre chose est tin commandement, autre chose un conseil,
autre chose une condescendance. On ordonne à la, femme de ne point se séparer de son
mari, ou, si elle le fait, de ne point se remarier ou de se réconcilier avec son mari: il
ne lui est donc pas permis d'agir autrement. On conseille à l'époux fidèle de ne point
'renvoyer une femme infidèle, si elle consent à demeurer avec lui : il lui est donc
permis de la renvoyer, puisqu'il n'y ait ici qu'un conseil de l'Apôtre et non un ordre du
Seigneur. On. conseille à la vierge de ne point se marier : en
se mariant elle ne suivra pas le conseil de l'Apôtre, mais elle ne blessera aucune loi.
Il y a simplement tolérance, quand on dit: « Or je dis ceci par condescendance et non
par commandement. » Donc, si, d'une part, il est permis de renvoyer une femme infidèle;
bien qu'il soit meilleur de ne pas le faire ; et si, d'autre part, d'après l'ordre du
Seigneur, on. ne peut renvoyer une femme que pour cause de
fornication : sans aucun doute par fornication il faut entendre l'infidélité.
45. En effet que dites-vous donc, saint
Apôtre? Evidemment vous engagez l'époux fidèle à ne point renvoyer sa femme infidèle,
si elle consent à demeurer avec lui. Oui, répond-il. Mais puisque le Seigneur défend à
l'homme de renvoyer sa femme, sauf le cas de fornication, pourquoi dites-vous : « Je dis
moi et, non le Seigneur ? » En effet l'idolâtrie à laquelle se livrent les infidèles,
et toute superstition coupable, est une fornication. Or le Seigneur a permis de renvoyer
sa femme pour cause de fornication. Mais comme c'est une permission, et non un ordre, cela
a donné lieu à l'Apôtre de conseiller de ne point renvoyer une femme infidèle, dans
l'espoir peut-être qu'elle deviendra fidèle. « Car, nous dit-il, le mari infidèle est
sanctifié par la femme fidèle, et la (274) femme
infidèle est sanctifiée parle mari fidèle. » Déjà, je pense, il était arrivé que
quelques femmes avaient été amenées à la foi par leurs
époux fidèles, ou des époux par leurs femmes; et sans citer de noms propres, il donne
ces exemples pour appuyer ses exhortations et ses conseils. Puis il ajoute : « Autrement
vos enfants seraient impurs, tandis que maintenant ils sont saints. » Car il y avait
déjà des enfants chrétiens, qui avaient été baptisés ou par le fait d'un de leurs
parents, ou du consentement des deux peut-être : ce qui n'eût pu avoir lieu si le
mariage eût été rompu quand l'une des deux parties était fidèle et si l'infidélité
de l'autre partie eût été tolérée jusqu'au moment de la conversion. Tel est le
conseil de celui à qui, ce me semble, ces paroles ont été adressées: «Tout ce que tu
dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour (1). »46. Or si l'infidélité est une
fornication, l'idolâtrie une infidélité, et l'avarice une idolâtrie, il est hors de
doute que l'avarice soit une fornication. Mais si l'avarice est une fornication, qui
pourra raisonnablement ne pas appeler fornication toute convoitise criminelle? D'où il
résulte qu'un homme peut sans péché renvoyer sa femme, et une femme son mari, à cause
des convoitises coupables, non-seulement de celles qui se
traduisent par le commerce charnel avec des hommes ou des femmes étrangères, mais de
toutes celles qui, par l'abus du corps, entraînent l'âme à violer la loi de Dieu et à
se souiller elle-même pour sa honte et sa perte. La raison en est que le Seigneur excepte
le cas de fornication, et que ce mot de fornication, comme nous l'avons vu plus-haut, doit s'entendre dans un sens général et universel.47. En disant : « Hors le cas
d'adultère, » le Seigneur n'indique point si c'est de la part de l'homme ou de la
part de la femme. Car non-seulement il est permis de renvoyer
une femme coupable d'adultère, mais tout homme qui renvoie une femme qui l'oblige à
commettre la fornication, la renvoie évidemment pour cause d'adultère. Par exemple, si
une femme oblige son époux à sacrifier aux idoles, celui qui la renvoie, la renvoie pour
cause d'adultère : adultère du côté de sa femme parce qu'elle le commet réellement ;
adultère de son côté, parce qu'il est à craindre qu'il ne le commette lui-même.
Mais rien de plus injuste que de renvoyer une femme pour cause de
fornication, quand on en est convaincu soi-même. C'est le cas de dire alors : « En
jugeant autrui, tu te condamneras toi-même, puisque tu fais ce que tu condamnes. » Ainsi
donc quiconque veut renvoyer sa femme pour cause d'adultère, doit en être exempt
lui-même. J'en dis autant de la femme.
48. Sur ces paroles : « Quiconque épouse
une femme renvoyée par son mari, commet un adultère, » on peut demander si l'homme
commettant l'adultère, la femme qui est épousée le commet également. En effet on exige
que la femme demeure sans se marier, ou qu'elle se réconcilie avec son mari; mais, dit
l'Apôtre, si elle s'en est séparée. Car entre renvoyer ou être renvoyé, la
différence est grande. Si la femme renvoie elle-même son mari et en épouse un autre, on
pourra croire qu'elle n'a quitté le premier que pour échanger contre le second : ce qui
est évidemment une pensée d'adultère. Si au con
traire elle est renvoyée par un mari avec lequel elle serait volontiers restée, celui
qui l'épouse est certainement adultère, d'après la parole du Seigneur : mais l'est-elle
elle-même? voilà la question. Du reste, on pourrait encore
bien moins imaginer comment, un homme et une femme ayant commerce ensemble, l'un serait
adultère et l'autre non. Ajoutez à cela que celui qui épouse une femme renvoyée par
son mari, est adultère; bien que cette femme ne se soit point séparée elle-même, mais
ait été renvoyée, c'est cependant elle qui le rend adultère ce que le Seigneur
défend. D'où il suit que, soit qu'elle ait été renvoyée, soit qu'elle se soit
séparée elle-même, elle doit demeurer sans se marier ou se réconcilier avec son mari.49. On demande encore si un homme peut
être disculpé . d'adultère quand il s'unit à une autre
femme qui n'est point l'épouse d'un autre ni séparée de son mari, alors que la sienne
lui en donne la permission, soit parce qu'elle est stérile, soit parce qu'elle ne veut
point se soumettre au devoir conjugal ? On en trouve un exemple dans l'histoire de
l'ancien Testament ; mais les préceptes actuels auxquels les autres ne faisaient que
préparer le genre humain, sont plus élevés; il faut considérer dans ceux-là la
différence des temps, les desseins de la divine Providence
qui vient toujours à temps au secours de
l'humanité, et ne point y chercher des règles de conduite. Mais ces paroles de l'Apôtre
: « La femme n'a pas puissance sur son corps, c'est le mari; de même le mari n'a pas
puissance sur son corps, c'est la femme; » ces paroles, dis-je, peuvent-elles s'entendre
en ce sens que, avec la permission de la femme qui a puissance sur le corps de son mari,
celui-ci puisse s'unir charnellement à un autre femme qui ne serait point mariée ni
séparée de son mari ? Il ne faut pas le penser, de peur que la même faculté ne soit
aussi accordée à la femme du consentement du mari, ce qui choque le sens commun.
50. Ce n'est pas qu'il ne puisse y avoir
quelques circonstances où la femme du consentement du mari semble obligée de le faire
dans l'intérêt du mari lui-même. On raconte un fait de ce genre qui se serait passé à
Antioche, il y a environ cinquante ans, sous le règne de Constance. Acyndinus,
alors préfet et qui fut même consul, exigeait une livre d'or d'un débiteur du fisc.
Cédant à je ne sais qu'elle émotion, péril assez ordinaire dans ces positions
élevées, où tout est permis ou du moins passe pour l'être, il éclata en menaces
violentes et déclara du ton le plus décidé que le débiteur serait puni de mort, s'il
ne payait la somme au jour fixé. Comme celui-ci était enfermé dans une étroite prison
et ne pouvait acquitter sa dette, le jour fatal approchait. Or il avait une femme fort
belle, mais trop pauvre pour venir en aide à son mari. Un homme riche, épris de sa
beauté et connaissant la situation fâcheuse de ce mari, lui envoya dire qu'il donnerait
la livre d'or, si elle voulait se livrer à lui pendant une seule nuit. Sachant qu'elle
n'avait pas puissance sur son corps mais bien son mari, elle répondit qu'elle était
prête à faire ce qu'on demandait dans l'intérêt de son mari, pourvu que celui-ci,
maître du corps de son épouse et à qui elle se devait tout entière, consentît à
céder un bien qui lui était propre pour conserver sa vie. Le mari reconnaissant exigea
qu'il en fût ainsi et ne pensa point qu'il y eût adultère, là où la passion
n'agissait pas, mais seulement l'affection pour un époux, qui du reste en donnait la
permission et même l'ordre. La femme se rendit à la maison de campagne du riche, fit ce
que voulut cet impudique; mais elle ne se livra ainsi qu'en vue de son mari, plus jaloux
de la conservation de sa vie que de l'exercice de son droit conjugal. Elle reçut l'or:
mais celui qui le lui avait remis l'enleva secrètement et y substitua un sac de même
forme et rempli de terre. La femme s'aperçut de la fraude en rentrant chez elle,
s'élança sur la place publique, et mue par le même principe d'attachement à son
époux, proclama ce qu'elle avait été forcée de faire. Elle interpelle le préfet,
avoue tout et dénonce la fraude dont elle est victime. Le préfet commence par
reconnaître qu'il est le premier coupable, que ses menaces sont cause de tout le mal et
se jugeant comme il eût jugé un autre, se condamna à payer de ses propres biens la
livre d'or due au fisc et ordonna en même temps que la femme devînt propriétaire du
domaine d'où avait été extraite la terre substituée à l'or. Je ne discute ici ni dans
un sens ni dans l'autre; c'est à chacun à prononcer: car ce trait n'est pas emprunté à
des sources divines. Cependant après avoir entendu raconter ce fait, on n'éprouve plus
pour l'action de cette femme, exigée d'ailleurs par le mari, la même horreur qu'on
éprouvait auparavant, quand la question était posée en dehors de tout exemple. Mais ce
qui ressort surtout de ce passage de l'Evangile, c'est l'énormité du péché de
fornication énormité telle, qu'il forme la seule exception qui autorise à briser le
lien si étroit du mariage. Or nous avons dit ce que c'est que la fornication.
51. « Vous avez encore entendu qu'il a
été dit aux anciens : Tu ne te parjureras point, mais tu tiendras au Seigneur tes
serments. Et moi je vous dis de ne jurer en aucune façon, ni par le ciel, parce que c'est
le trône de Dieu; ni par la terre, parce que c'est l'escabeau de ses pieds; ni par
Jérusalem, parce que tu ne peux rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre
langage soit: Oui, oui; non, non; car ce qui est de plus vient du mal. » La justice des
pharisiens se borne à ne point se parjurer; elle est fortifiée par celle qui défend
même de jurer, ce qui est le propre de la justice du royaume des cieux. De même en effet
que celui qui ne parle pas ne saurait dire faux, ainsi celui qui ne jure pas ne saurait se
parjurer. Cependant comme jurer c'est prendre Dieu à témoin, il faut examiner avec soin
se chapitre, de peur que (216) l'Apôtre ne semble avoir enfreint le précepte du
Seigneur, lui qui jure souvent, de cette façon, par exemple : « Je vous écris ceci,
voici, devant Dieu, « je ne mens pas (1); » ou encore: « Le Dieu et Père de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est béni dans tous les siècles, sait que je ne mens
pas (2);» et ailleurs: « Car le Dieu que je sers en mon esprit, dans l'Evangile de son
Fils, m'est témoin que sans cesse je fais mémoire de vous dans mes prières (3). » On
dira peut-être qu'on ne doit regarder comme serment que la formule où le mot par
est placé devant le mot par lequel on jure ; en sorte que dire : « Dieu m'est témoin,
» et non: par Dieu, ne soit pas jurer. Cette opinion est ridicule. Mais pour éviter
toute discussion et par égard pour les moins éclairés qui s'obstineraient à voir ici
quelque différence, il est bon de savoir que l'Apôtre a employé même cette forme de
serment, comme quand il a dit, par exemple : « Chaque jour je meurs, je le jure, par
la gloire que je reçois de vous (4). » Et pour qu'on ne s'imagine pas qu'il a voulu
dire: Votre gloire me fait mourir, dans le sens où l'on dit : Il est devenu savant par
les leçons d'un tel, c'est-à-dire les leçons d'un tel ont fait qu'il est devenu savant
: les exemplaires grecs tranchent la question, car on y lit : Ne ten kaukhesin umeteran , expressions qui
ne sont usitées que pour le serment. Par là on peut comprendre que le Seigneur a
défendu de jurer, pour que personne ne se porte au serment comme à une chose bonne et ne
se laisse entraîner au parjure par l'habitude de jurer. Que celui donc qui sait que le
serment ne doit pas être regardé comme un acte bon mais nécessaire, se modère autant
que possible, et n'en use que par nécessité, quand il voit les hommes peu disposés à
croire une chose qu'il leur est utile de croire, à moins qu'elle ne soit attestée par
serment. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter ces paroles : « Que votre
langage soit : Oui, oui; non, non ; » voilà le bien, voilà ce qu'il faut désirer. «
Ce qui est de plus vient du mal : » c'est-à-dire , sachez que
si vous êtes obligés de jurer, cela provient de l'infirmité de ceux que vous désirez
convaincre infirmité qui est certainement un mal et dont nous demandons chaque jour
d'être délivrés, quand nous disons : «Délivrez-nous du mai (5). » Aussi le Seigneur
n'a-t-il point dit : de qui est de plus est mal; car vous ne faites point de mal quand
vous employez à propos le serment;
lequel, bien que n'étant pas bon, est
cependant nécessaire pour persuader à un autre une vérité utile ; mais il a dit : «
Vient du mal, » de l'infirmité de celui à qui vous êtes forcé de jurer. Mais
celui-là seul qui en a fait l'expérience sait combien il est difficile de détruire
l'habitude du serment et de ne jamais faire sans raison ce que la nécessité oblige
quelquefois à faire.
52. On peut demander pourquoi, à ces
paroles : « Et moi je vous dis de ne jurer en aucune façon, » on a ajouté celles-ci :
« Ni par le ciel, parce qu'il est le trône de Dieu, » et le reste, jusqu'à : « Ni par
votre tête. » C'est, je pense, parce que les Juifs ne se croyaient point liés par leurs
serments, quand ils avaient juré par ces choses. Comme ils avaient entendu dire: « Tu
tiendras au Seigneur tes serments, » ils ne croyaient point avoir fait un serment au
Seigneur en jurant par le ciel ou par la terre, ou par Jérusalem, ou par leur tête: non
de la faute de l'auteur de la loi, mais parce qu'ils comprenaient mal. Le Seigneur leur
apprend donc qu'il n'y a rien de si vil parmi les créatures par quoi l'on puisse se
parjurer ; puisque la divine Providence gouverne le monde entier du haut en bas, à partir
du trône de Dieu jusqu'à un cheveu blanc ou noir. « Ni par le ciel, parce qu'il est le
trône de Dieu ; ni par la terre, parce qu'elle est l'escabeau de ses pieds ; »
c'est-à-dire quand vous jurez par le ciel ou par la terre, ne vous imaginez pas que votre
serment ne vous lie pas devant le Seigneur : car il est prouvé que vous jurez par celui
dont le ciel est le trône et la terre l'escabeau. « Ni par Jérusalem, parce que c'est
la ville du grand roi, » ce qui vaut dieux que de dire ma ville, bien que ce soit là le
sens. Et comme il est le Seigneur, évidemment celui qui jure par Jérusalem est lié
devant le Seigneur. « Ne jurez pas non plus par votre tête. » Est-il rien qu'on puisse
croire plus à soi que sa tête ? Et pourtant comment notre tête serait-elle à
nous, puisque nous n'avons pas même le pouvoir de rendre un cheveu blanc ou noir ?
Donc, quiconque jure même par sa tête, est lié par. son
serment devant le Dieu qui remplit tout d'une manière ineffable et est présent partout.
Et sous ces expressions, il faut sous-entendre bien d'autres choses qui ne pouvaient
s'énumérer, comme dans ce serment de l'Apôtre, dont nous parlions plus haut : « Je
meurs chaque jour, je le jure, par la gloire que je reçois de vous. » Et pour montrer
que ce serment remonte au (277) Seigneur, il ajoute : « Que je reçois de vous dans le
Christ Jésus. »53. Toutefois, je dis ceci pour les
charnels, parce que le ciel est appelé le trône de Dieu et la terre l'escabeau de ses
pieds, il ne faut pas s'imaginer que Dieu ait des membres qui reposent sur le ciel et la
terre, comme les nôtres quand nous sommes assis . mais le siège qu'on lui attribue indique le jugement.. Et comme le
ciel est la partie la plus belle de la création et la terre la moins belle, il semble que
la puissance divine est plus présente à la partie la plus excellente et donne à l'autre
un rang inférieur ; voilà pourquoi on dit, que Dieu est assis au ciel et a la terre . sous ses pieds. Dans le sens
spirituel on entend par ciel les âmes saintes, et par la terre les pécheurs; et parce
que l'homme spirituel juge de toutes choses et n'est jugé par personne (1), on a raison
de l'appeler le siège de Dieu ; comme aussi de nommer l'escabeau de ses pieds le pécheur
à qu’il a été dit: « Tu es terre et tu iras en terre (2), » parce que la justice
qui traite chacun selon ses mérites le rejette au rang inférieur, et que n'ay an[ pas
voulu rester dans la loi, il est accablé sous le poids de la loi.
54. Enfin pour conclure sur ce sujet, que
peut-on exprimer ou imaginer de plus laborieux et de plus pénible, de plus propre à
exercer toute les forces et toute l'industrie de l'âme. fidèle,
que, la nécessité de vaincre une mauvaise habitude ? Que le chrétien retranche donc
tous les membres qui peuvent lui être un obstacle à la conquête du royaume des cieux,
que la douleur ne l'abatte pas; qu'il supporte, pour l'honneur de la foi conjugale, les
plus graves incommodités, tout ce qui ne porte pas la marque d'une corruption honteuse,
c'est-à-dire de la fornication par exemple qu'il conserve fidèlement une femme stérile,
difforme, faible de constitution, aveugle, sourde, boiteuse, ou affligée de. maladies, de
souffrances, de langueurs, de tout ce qui peut s'imaginer de plus repoussant, excepté la
fornication ; qu'il la supporte par fidélité à ses engagements, au lien qui les unit ; non-seulement
qu'il ne rejette point une femme de ce genre, mais s'il n'est pas
marié, qu'il n'en épouse point une séparée de son mari, fût-elle d'ailleurs belle,
bien portante, riche, féconde. Et si cela n'est pas permis, qu'il se permette bien moins
d'avoir un commerce illicite quelconque; qu'il fuie la fornication jusqu'à éviter tout
acte criminel et honteux; qu'il dis, la vérité, et l'appuie non par des serment
fréquents, mais par l'honnêteté de ses moeurs; qu'il abatte et domine, comme d'un lieu
élevé, cette multitude de mauvais penchants qui lui font la guerre, (nous n'en avons
mentionné qu'un petit nombre, mais par ceux là on peut juger du reste) et qu'il réserve
pour cela à la milice chrétienne comme une citadelle. Mais qui osera entreprendre une
tâche aussi difficile, sinon celui qui brûle de l'amour de la justice au point d'être
dévoré de faim et de soif, de regarder la vie comme rien, tant qu'il n'en est pas
rassasié, et de se faire violence pour arriver au royaume des cieux ? Car autrement il
n'est pas possible d'avoir la force nécessaire, pour supporter tout ce que les partisans
de ce monde estiment pénible, dur et difficile dans l'extirpation des mauvaises
habitudes. « Bienheureux donc ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils
seront rassasiés. »
55. Mais si quelqu'un éprouve à cela
quelque difficulté, n'avance que par un sentier rude et escarpé, est assailli de
tentations de toute sorte ; si voyant la vie passée s'élever à gauche et à droite,
comme des montagnes, il redoute de succomber à la tâche : que celui-là suive un conseil
dans le but de s'attirer du secours. Quel est ce conseil ? Qu'il supporte l'infirmité du
prochain; lui vienne en aide autant que possible, comme il désire lui-même l'aide d'en
haut. Par conséquent recourons aux oeuvres de la miséricorde. Or la douceur et la
miséricorde semblent se confondre, Il y a cependant cette différence que l'homme doux,
dont nous avons parlé plus haut, accepte avec piété et sans contradiction les arrêts
divins portés contre ses péchés, et les paroles de Dieu qu'il ne comprend pas encore,
mais sans rendre aucun service à celui à qui il se contente de n'opposer ni
contradiction ni résistance; tandis que le miséricordieux cède dans l'intention de
corriger celui qu'il rendrait pire par la résistance.
56. Le Seigneur continue et dit: « Vous
avez entendu qu'il a été dit: Oeil pour oeil, dent pour dent. Et moi je vous dis de ne
point résister aux mauvais traitements; mais si quelqu'un te frappe sur la joue droite,
présente-lui encore l'autre; et à celui qui veut t'appeler en justice pour t'enlever ta
tunique, abandonne-lui encore ton manteau; et quiconque te contraindra de faire avec lui
mille pas, fais-en deux autres mille. Donne à qui te demande, et ne te détourne point de
celui qui veut emprunter, de toi. » La justice du pharisien consiste à ne pas dépasser
la mesure quand on se venge, à ne pas rendre plus qu'on n'a reçu; et c'est déjà un
grand point. On ne trouve pas aisément un homme qui ne rende qu'un coup de poing pour un
coup de poing; qui, pour un seul mot d'injure, se contente de répondre par un seul mot de
même valeur. Ou dans le trouble de la colère on se venge outre mesure; ou bien on
s'imagine que la justice exige que l'offensant soit plus maltraité que l'offensé. Ces
dispositions avaient déjà trouvé un frein puissant dans la loi, où on lisait : « Oeil
pour oeil, dent pour dent; » expression qui voulait dire que la vengeance ne doit pas
dépasser l'injure. C'est déjà là un commencement de paix ; mais la perfection de la
paix consiste à renoncer même à cette espèce de vengeance.57. Entre ces deux dispositions dont
l'une, au mépris de la loi, rend un mal plus grand pour un mal moindre, et dont l'autre,
pratiquant la perfection indiquée par le Seigneur à ses disciples ne rend en aucune
façon le mal pour le mal, il y a un moyen terme qui consiste à rendre autant de mal
qu'on en a reçu : transition de l'extrême discorde à la concorde parfaite, mesure
proportionnée aux besoins du temps.Voyez quelle distance il y a de l'homme qui attaque le
premier dans le but de blesser et de nuire, et celui qui ne rend 'point injure pour injure
! Celui qui n'attaque pas le premier, mais qui, ou de volonté ou de fait, rend plus de
mal qu'il n'en a reçu, s'éloigne un peu de l'extrême injustice, fait un premier pas
vers la justice parfaite, et cependant n'en est pas encore au point fixé et exigé par la
loi de Moise. Celui donc qui rend autant qu'il a reçu, fait déjà une concession ; car
il ne doit pas y avoir égalité de peine entre le coupable et l'innocent. C'est donc
cette justice commencée, non sévère, mais miséricordieuse que perfectionne Celui qui
est venu, non abolir . la loi, mais
l'accomplir. Il abandonne ainsi à l'intelligence de ses auditeurs les deux degrés
d'intervalle, et préfère parler de la perfection même de la miséricorde. Car il reste
encore quelque chose à faire à celui qui ne remplit pas dans toute son étendue un
précepte imposé en vue du royaume des cieux; c'est de ne pas rendre autant, mais
seulement, moins qu'il n'a reçu, par exemple un coup de poing pour deux, l'amputation
d'une oreille pour la perte d'un oeil. Mais celui qui montant plus haut ne rend le mal en
aucune façon, se rapproche du commandement du Seigneur et cependant n'y est pas encore.
C'est peu de chose au yeux du Sauveur que vous ne rendiez pas
mal pour mal, si vous n'êtes disposé à en recevoir davantage. Il ne dit donc pas Et moi
je vous dis » de ne pas rendre mal pour mal; ce qui est déjà un point important; mais:
« de ne point résister aux mauvais traitements, » en sorte que non-seulement
vous ne rendiez pas le mal qu'on vous a fait, mais que vous ne vous opposiez pas même à
ce qu'on vous en fasse davantage. C'est en effet ce qu'il expose ensuite : « Mais si
quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui encore l'autre; » car il de dit
pas: Si quelqu'un vous frappe, ne le frappez pas; mais préparez-vous à recevoir de
nouveaux coups. Ceux-là surtout sentiront ce qu'il y a, là, de miséricorde, lesquels
servent dans leurs maladies des êtres tendrement aimés, enfants ou amis très-chers, soit encore en bas âge, soit atteints de phrénésie. Ils souffrent souvent beaucoup de leur part; mais ils
sont disposés à souffrir bien davantage encore, si la santé du malade l'exige, et
jusqu'à ce que la faiblesse de l'âge ou de la maladie soit passée. Et que pouvait
apprendre le médecin des âmes à ceux qu'il formait à l'art de guérir le prochain,
sinon à supporter avec |