Traité de la Virginité de saint Jean Chrysostome1. La beauté de la virginité, les Juifs la dédaignent, et ce n'est pas étonnant puisqu'ils ont traité avec ignominie le Christ Lui-même, né d'une vierge. Les Grecs l'admirent et la révèrent, mais la seule à lui vouer son zèle est l'Église de Dieu. Car les vierges hérétiques, jamais je ne pourrais, quant à moi, les appeler des vierges; d'abord parce qu'elles ne sont pas chastes : elles ne sont pas fiancées en effet à un époux unique, comme le veut le bienheureux paranymphe du Christ quand il dit : "Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge chaste". (2 Cor 11,2) Bien que cette parole ait été dite de toute la plénitude de l'Église, cependant l'expression concerne aussi les vierges; ces femmes donc, qui ne se contentent pas de cet époux unique, mais en introduisent un autre qui n'est pas Dieu, comment pourraient-elles être chastes ? C'est la première raison pour laquelle elles ne peuvent être des vierges; et voici la seconde : c'est parce qu'elles flétrissent le mariage qu'elles en viennent à s'abstenir du mariage et, en posant comme principe que cet état est mauvais, elles se privent à l'avance des trophées de la virginité, car s'abstenir du mal ne peut donner droit à une couronne, mais exempte seulement du châtiment. Ces dispositions, on peut les trouver non seulement dans nos lois, mais aussi dans les lois des païens : "Celui qui a commis un meurtre, dit la loi, qu'il soit mis à mort", mais il n'est pas, de plus, ajouté : "Que celui qui n'a pas commis de meurtre soit honoré"; "Que le voleur soit châtié", mais on ne prescrit pas, de plus, d'accorder une faveur à qui ne lèse pas le bien d'autrui. Si l'on punit de mort l'adultère, ne pas ruiner le mariage d'autrui ne donne droit à aucun privilège particulier. Ce qui est tout à fait légitime : la louange et l'admiration vont à ceux qui accomplissent le bien, non à ceux qui fuient le mal; pour ces derniers, c'est un privilège suffisant que de ne subir aucun dommage. Voilà pourquoi, également, notre Seigneur a menacé de la géhenne l'homme qui, sans raison et à la légère, se met en colère contre son frère et le traite de fou; mais il n'a pas promis, en outre, le royaume des cieux à ceux dont la colère est fondée ou qui s'abstiennent d'insultes; il exige encore quelque chose de plus et de plus important quand il dit : "Aimez vos ennemis". (cf Mt 5,22-44) Voulant montrer combien c'est peu de chose de ne pas haïr nos frères, le peu de prix de cette conduite, indigne du moindre privilège, Il propose ce qui est beaucoup plus que cela : de les aimer et de les chérir; et cela même, déclare-t-il, ne suffit pas pour être jugé digne d'un privilège. Comment serait-ce un titre suffisant puisque, en ce cas, nous ne sommes pas supérieurs aux Gentils. Aussi faut-il de notre part une condition supplémentaire beaucoup plus importante que la précédente, pour que nous puissions réclamer une récompense. Ne crois pas en effet, nous dit le Seigneur, parce que Je ne te condamne pas à la géhenne quand tu t'abstiens d'insulter ton frère et de t'irriter contre lui, que te voilà pour autant digne encore d'une couronne ! Je ne réclame pas seulement une aussi faible dose de générosité; non, même si loin de l'insulter, tu prétends l'aimer, tu te trouves encore bien bas et te places au rang des publicains. Veux-tu être parfait et digne du Ciel, ne t'arrête pas là seulement, monte plus haut et conçois des pensées qui dépassent la nature même, c'est-à-dire, aime tes ennemis. Puisque nous voilà bien d'accord sur ce point, que les hérétiques cessent de se mortifier inutilement, ils ne recevront aucune récompense. Ce n'est pas que le Seigneur soit injuste - loin de moi la pensée - c'est qu'ils sont eux-mêmes stupides et méchants. Comment cela ? Eh bien, il a été montré qu'aucune faveur n'est réservée à la simple fuite du vice; or, c'est parce qu'ils regardent le mariage comme un vice qu'ils le fuient. Alors, comment pourront-ils réclamer une récompense pour s'être dérobés au vice ? De même que nous ne croirons pas mériter une couronne parce que nous ne sommes pas adultères, eux non plus ne le pourront pas sous prétexte qu'ils ne sont pas mariés. Car voici ce que leur dira celui qui juge, au jour suprême : "Les honneurs, je ne les ai pas institués seulement pour ceux qui se sont abstenus du vice - c'est là bien peu de chose à mes yeux - mais ceux qui ont toujours attaché leurs pas à la vertu, ceux-là je les fais participer à l'héritage éternel des Cieux." Comment donc, si vous considérez le mariage comme impureté et souillure, pouvez-vous réclamer, pour avoir éloigné de vous la souillure, les trophées réservés aux artisans de belles actions ? Si le Christ en effet place les brebis à sa droite, s'il fait leur éloge et les introduit dans son royaumes, ce n'est point parce qu'elles n'ont pas dérobé le bien d'autrui, c'est parce qu'elles ont distribué le leur aux autres. Et il reçoit le serviteur auquel il avait confié cinq talents, non parce qu'il n'a pas touché à la somme remise, mais parce qu'il l'a fait fructifier et qu'il rend à son maître le double du dépôt confié. Quand donc vous arrêterez-vous de courir à l'aventure, de vous épuiser inutilement, de boxer dans le vide, de battre l'air ? Et encore, si ce n'était qu'inutile ! Or, ce n'est pas non plus chose négligeable, sur le plan du châtiment, que de s'être beaucoup dépensé, d'avoir escompté des trophées payant bien au delà des épreuves subies, et, le jour venu qu'on espérait glorieux, de se voir rangés parmi les déshérités de la gloire ! Les hérétiques sont même châtiés pour leur pratique de la virginité. 2. Mais ce n'est pas là le seul malheur à redouter, et leur punition ne se limite pas aux gains qu'ils ne font pas; d'autres maux beaucoup plus terribles encore les attendent : le feu inextinguible, le ver qui ne meurt pas, les ténèbres extérieures, les angoisses, les gémissements. Aussi avons-nous besoin de milliers de bouches et de la vertu des anges pour que nous puissions rendre à Dieu les actions de grâces que mérite sa sollicitude à notre égard; ou plutôt, même ainsi, ce n'est pas possible. Comment le serait-ce ? Car l'effort qu'impose la virginité est identique pour nous et pour les hérétiques, peut-être même est-il beaucoup plus grand pour eux, mais le fruit de ces efforts n'est pas le même : pour eux, les chaînes, les larmes, les gémissements, les châtiments éternels; pour nous, la destinée des anges, les flambeaux étincelants et, comble de tous les biens, l'intimité du divin époux. Mais pourquoi donc, des mêmes efforts, les prix sont-ils contraires ? En voici la raison : les hérétiques ont choisi la virginité pour s'opposer à la loi de Dieu, tandis que nous, nous agissons ainsi pour nous soumettre à sa Volonté. Car Dieu veut que tous les hommes s'abstiennent du mariage; en témoigne celui qui porte le Christ parlant dans son coeur : "Je veux, dit-il, que tous les hommes soient comme je suis", (1 Cor 7,7) c'est-à-dire dans la continence. Mais le Sauveur cherche à nous épargner et il sait que l'esprit est vif, mais la chair faible, aussi ne donne-t-Il pas à la continence le caractère obligatoire d'un précepte, il en laisse le choix à nos âmes. S'il s'agissait d'un ordre et d'une loi, ceux qui l'auraient observée n'en pourraient attendre de privilège, mais ils s'entendraient dire : Vous avez fait ce que vous deviez faire; et ceux qui l'auraient transgressée ne pourraient obtenir de pardon, ils subiraient le châtiment des contrevenants à la loi. Mais en fait, quand il dit : "Que celui qui peut comprendre comprenne", (Mt 19,12) il ne condamne pas ceux qui ne peuvent comprendre, et à ceux qui le peuvent, il révèle l'importance et la majesté de ce combat. C'est pour cette raison que Paul, lui aussi, marchant sur les traces du Maître, déclare : "Je n'ai pas d'ordre du Seigneur, c'est mon avis que je donnes." (1 Cor 7,25). L'horreur du mariage est la marque d'une inhumanité diabolique. 3. Mais ni Marcion, ni Valentin, ni Manès n'ont admis cette modération; car en eux parlait non le Christ qui ménage les brebis de son troupeau et qui donne sa vie pour elles, mais le père du mensonge, destructeur du genre humain. Assurément, s'ils causent la perte de tous leurs fidèles, c'est parce qu'ici-bas, ils les accablent de stériles et insupportables épreuves, et que dans l'autre monde, ils les entraînent à leur suite dans le feu préparé pour eux. 4. Comme vous êtes plus infortunés encore que les Grecs ! Les Grecs en effet, même si les horreurs de la géhenne les attendent, jouissent du moins de l'agrément de la vie : ils se marient, éprouvent les joies de la fortune et de toutes les douceurs de l'existence. Mais pour vous, ce sont tourments et souffrances des deux côtés, dans ce monde volontairement, dans l'autre malgré vous. Les Grecs, pour prix du jeûne et de la virginité, ne recevront de récompense ni ne subiront de châtiment; vous au contraire, pour cet acte dont vous attendiez des louanges infinies, vous endurerez le châtiment suprême et, mêlés aux autres, vous entendrez ces mots : "Éloignez-vous de moi, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges", (Mt 25,41) parce que vous avez observé le jeûne et la virginité. Car le jeûne et la virginité ne sont pas un bien ou un mal en eux-mêmes, ils le deviennent l'un et l'autre par l'intention de ceux qui les pratiquent. Pour les Grecs, une telle vertu est stérile : ils en écartent d'eux la récompense parce qu'ils la pratiquent sans être inspirés par la crainte de Dieu. Mais vous, c'est en livrant bataille à Dieu et en calomniant ses oeuvres; aussi, non seulement vous ne recueillerez pas votre récompense, mais encore vous serez châtiés. Pour la doctrine, vous serez rangés aux côtés des païens, puisqu'à leur exemple vous avez rejeté le vrai Dieu et admis plusieurs dieux; pour la réalité de la vie, leur sort sera préférable au vôtre : pour eux en effet le châtiment se limitera à ne recevoir aucun avantage, vous, vous aurez en plus des maux à subir; et s'ils ont eu le loisir, eux, de jouir de tout pendant cette vie, vous, vous serez privés de ces biens comme des autres. Est-il châtiment plus terrible que de n'avoir pour prix de ses travaux et de ses sueurs, que des tourments ! L'adultère, le cupide, le profiteur du bien d'autrui, le voleur de son prochain éprouvent au moins une certaine consolation, bien courte en vérité, mais ils l'éprouvent : ils seront punis pour des fautes dont ils ont profité ici-bas. Mais l'homme qui a embrassé volontairement la pauvreté pour être riche dans l'autre monde, les épreuves de la virginité pour prendre part là-haut aux choeurs des anges, cet homme qui, soudain et contre toute attente, se voit châtié pour cette conduite dont il espérait la jouissance de biens innombrables, il est impossible d'exprimer la souffrance qu'il endure à subir ce sort contraire à ses espérances. Autant que le feu, je crois, sa conscience le tourmente, quand il réalise que ceux qui ont supporté des épreuves semblables aux siennes sont aux côtés du Christ, tandis qu'il subit le châtiment suprême pour des actes qui sont pour eux source de biens ineffables, et qu'une vie d'austérité réserve un sort plus rigoureux que celui dévolu aux débauchés et aux fornicateurs. 5. Oui, la chasteté des hérétiques est pire que tout dévergondage. Celui-ci limite aux hommes le préjudice qu'il cause, mais leur chasteté lutte contre Dieu et fait injure à son infinie Sagesse; tels sont les pièges que tend le diable à ses adorateurs. Que la virginité des hérétiques soit très précisément une invention de sa malice, ce n'est pas moi qui le prétends, mais celui qui n'ignore pas ses desseins. Et que dit-il : "L'Esprit dit formellement que dans les derniers temps certains, abandonneront la foi, s'attachant à des esprits trompeurs, à des doctrines de démons, hypocrites menteurs, à la conscience marquée au fer rouge, qui proscriront le mariage et l'abstinence des aliments que Dieu a créés pour être partagés." (1 Tim 4,1-3). Comment donc peut-elle être vierge, celle qui s'est détournée de la foi, celle qui prête l'oreille aux esprits trompeurs, qui obéit aux démons et honore le mensonge ? Vierge, celle dont la conscience est marquée au fer rouge ? Car la vierge ne doit pas seulement être pure dans son corps, mais dans son âme, pour être prête à recevoir le divin époux. L'hérétique, avec de tels stigmates, comment pourrait-elle être pure ? S'il faut chasser les soucis temporels de cette demeure nuptiale puisqu'il lui est impossible avec eux d'être dignement parée, comment, avec une pensée sacrilège entretenue dans son coeur, pourra-t-elle préserver la beauté de la virginité ? 6. Quand bien même, en effet, son corps resterait intact, le meilleur de son âme est corrompu : ses pensées. Et qu'importe, quand le temple est anéanti, que l'enceinte reste debout ? à quoi bon, si le trône est souillé, que le lieu où il se dresse soit immaculé? Disons mieux : même ainsi, le corps n'est pas débarrassé de la souillure. Lorsque le blasphème et les paroles mauvaises prennent naissance en nous, ils ne demeurent pas en nous, à l'intérieur de l'âme, mais ils souillent la langue par la bouche qui les profère, ils souillent l'oreille qui les reçoit; c'est comme un poison délétère versé dans notre âme et qui la ronge plus gravement qu'un ver ne ronge une racine, détruisant avec elle aussi tout le reste du corps. Si donc la virginité se définit par la sainteté de corps et d'esprit, et si la femme est impie et souillée dans ces deux éléments à la fois, comment pourrait-elle être vierge ? Mais elle me montre un visage pâle, des membres amaigris, des vêtements grossiers, un regard modeste. Qu'importe, si l'oeil intérieur est effronté ! Et quoi de plus effronté que ce regard qui pousse même les yeux de chair à considérer comme mauvaises les oeuvres de Dieu ? "Toute la gloire de la fille du roi vient du dedans". (Ps 44,15) Or, la vierge hérétique prend le contre-pied de cette parole : revêtue de gloire au-dehors, elle n'est qu'infamie au-dedans. C'est bien là le crime, de manifester une grande réserve à l'égard des hommes, et envers Dieu, son créateur, de faire preuve d'une grande folie; cette femme qui n'ose pas même regarder un homme en face - si du moins de telles femmes existent parmi les hérétiques - jette ses regards impudents sur le Maître des hommes et porte sa faute aux nues. Leur visage est de buis, on dirait un cadavre. Précisément, elles ont droit de notre part à bien des larmes et à bien des gémissements, parce que la condition si misérable qu'elles ont acceptée n'est pas seulement inutile, elle leur est funeste et se retourne contre leur propre tête. 7. Grossier est le vêtement : mais la virginité ne tient pas à l'habit ni au teint de la peau, mais elle est dans l'âme et le corps. Car enfin, n'est-ce pas absurde ? Le philosophe, nous ne le jugerons pas à sa chevelure, ni à son bâton, ni à sa besace, mais à sa conduite et à son âme; le soldat, non à son manteau, ni à son baudrier, mais à sa force et à son courage. Tandis que la jeune fille - objet si admirable, surpassant tout ce qu'il y a d'humain - c'est pour ses cheveux négligés, ses yeux baissés, ses vêtements sombres, c'est pour ces raisons superficielles et accessoires que nous lui attribuerons la qualité de vierge, au lieu de mettre à nu son âme et d'y rechercher soigneusement ses dispositions profondes. Mais celui qui a posé les lois de cette compétition ne le permet pas; il ne veut pas que ceux qui s'engagent dans ce combat soient jugés sur leurs vêtements, mais sur leurs convictions et sur leur âme. "Celui qui concourt, est-il dit, s'impose toute espèce d'abstinence", (1 Cor 9,25) de tout ce qui peut altérer la santé de son âme; et aussi : "Nul n'obtient la couronne s'il n'a lutté selon les règles". (Tim 2,5). Eh bien, quelles sont les règles de cette compétition ? Écoute encore ses paroles, ou plutôt le Christ Lui-même qui a institué ce combat : "La vierge, pour être sainte de corps et d'esprit", et encore : "Le mariage est estimable et le lit nuptial exempt de souillure." (Heb 13,4). 8. En quoi cela me regarde-t-il, objecte-t-on, puisque j'ai dit adieu au mariage. Mais voilà, malheureuse, voilà ce qui t'a perdue, de te figurer n'être en rien concernée par la doctrine du mariage. Ainsi, en traitant le mariage avec un extrême mépris, tu as outragé la sagesse de Dieu et tu as calomnié toute la création. Si le mariage est chose impure, tous les êtres auxquels il donne naissance sont impurs - et vous aussi vous êtes impurs, pour ne pas dire la nature humaine. Comment donc peut-elle être vierge, celle qui est impure ? Car c'est là une deuxième ou plutôt une troisième sorte de corruption et d'impureté que vous avez imaginée : vous qui fuyez le mariage comme une souillure, par le fait même que vous le fuyez, vous devenez les êtres les plus souillés du monde et vous rendez la virginité plus abominable que la fornication. Quelle place donc vais-je vous assigner aux côtés des Juifs ? Ils ne le tolèrent pas, car ils honorent le mariage et admirent la création divine. Vous admettrai-je dans nos rangs ? mais vous refusez d'écouter la parole du Christ par la bouche de Paul : "Le mariage est honoré de tous et le lit nuptial exempt de souillure." II ne reste plus qu'à vous placer alors avec les Grecs, mais eux aussi vous rejetteront comme plus impies qu'eux-mêmes. Platon, par exemple, déclare : "que celui qui a fait cet univers était bon, et a en ce qui est bon nulle envie ne naît jamais à nul sujet"; toi, tu le dis mauvais et auteur d'oeuvres mauvaises. Mais n'aie crainte : tu as pour partager cette doctrine le diable et ses anges, ou plutôt non, même pas ses anges; car, s'ils t'ont inspiré semblable folie, ne crois pas qu'ils éprouvent eux aussi de tels sentiments. Ils savent bien que Dieu est bon; écoute-les s'écrier, ici : "Nous savons qui tu es, le saint de Dieu", (Mc 1,24) et là : "Ces hommes sont des serviteurs du Dieu très haut, qui nous annoncent la voie du salut". (Ac 16,17). Allez-vous continuer à nous parler de virginité, à en faire un sujet de gloire ? Ne vous éloignez-vous pas plutôt pour pleurer sur vous-mêmes et gémir sur la folie qui a permis au diable de vous enchaîner comme des captifs et de vous traîner dans le feu de la géhenne ? Tu n'es pas mariée ? ce n'est pas suffisant pour être vierge. Pour ma part j'appelle vierge celle qui, ayant toute liberté de se marier, s'y est refusée. Or, si tu fais du mariage une chose interdite, ta belle action n'est plus un choix de ta part, mais l'obéissance forcée à la loi. Ainsi, nous admirons les Perses de ne pas commettre l'inceste, mais non les Romains; à Rome, en effet, cet acte paraît unanimement une chose infâme, tandis qu'en Perse l'impunité accordée à ceux qui l'osent vaut des éloges si l'on s'abstient de semblables unions. C'est d'après le même raisonnement qu'il faut examiner aussi le problème du mariage. Puisque cette union chez nous est permise à tous, nous avons raison, nous, d'admirer ceux qui ne se marient pas; mais vous, qui reléguez le mariage au rang des plus grands péchés, vous ne sauriez prétendre à des éloges pour votre continence. S'abstenir de ce qui est défendu n'est pas encore la marque d'une âme généreuse et ardente; la vertu parfaite ne consiste pas à éviter les actes qui nous vaudront la réprobation universelle, elle consiste à se distinguer par une conduite dont on peut s'abstenir sans pour cela s'exposer à une flétrissure, et qui ne se limite pas à préserver ceux qui l'ont choisie et l'ont mise en pratique d'une mauvaise réputation, mais les fait admettre au rang des gens de bien. Personne ne songerait à louer les eunuques, sous le rapport de la virginité, parce qu'ils ne se marient pas; de même pour vous. Ce qui leur est en effet contrainte naturelle est pour vous préjugé d'une conscience pervertie; et comme la mutilation physique prive les eunuques de la gloire attachée à la continence, de même pour vous le diable, bien que votre nature reste intacte, mutile vos saines pensées et, en vous contraignant ainsi au célibat, il vous en impose les peines, mais vous en refuse les honneurs. Tu interdis le mariage, alors point de récompense pour n'être pas mariée, mais supplice et châtiment. Et toi, me dit-on, tu n'interdis pas le mariage ? A Dieu ne plaise ! puissé-je ne jamais partager ta folie. Pour quoi donc, alors, nous exhorter au célibat ? Parce que je crois la virginité bien plus estimable que le mariage. Non que je mette pour autant le mariage au nombre des choses mauvaises; au contraire, j'en fais un vif éloge : il est, pour ceux qui veulent en bien user, un havre de chasteté, il contient la bestialité de la nature. Comme une digue il dresse devant nous l'union légitime où se brisent les lames de la concupiscence, il nous procure ainsi la bonace et nous met en sûreté. Mais il en est qui n'ont nul besoin de cette protection; à sa place ils font appel aux jeûnes, aux veilles, aux macérations et autres formes d'austérités pour dompter leur nature en folie. Ceux-là, je les exhorte à ne pas se marier, mais sans leur interdire le mariage. Il y a loin d'une chose à l'autre, autant que de l'obligation au choix. Conseiller, en effet, c'est laisser son auditeur maître de sa décision sur ce qui fait l'objet du conseil; interdire, c'est le priver de cette liberté. En outre, quand j'exhorte, moi, je ne flétris pas le mariage, et je ne fais pas un crime de ne m'avoir pas écouté. Mais toi, qui calomnies le mariage, le déprécies et t'arroges le rôle de législateur et non celui de conseiller, il est normal que tu haïsses ceux qui ne veulent pas t'écouter. Ce n'est pas mon cas : j'admire ceux qui s'enrôlent pour ce combat, mais sans incriminer ceux qui restent en dehors de la compétition. L'accusation serait de rigueur contre qui s'engage dans une voie incontestablement mauvaise, mais posséder, de deux biens, le moins élevé sans atteindre au plus parfait, c'est se priver sans doute de l'éloge et de l'admiration attachés à ce dernier, mais il ne serait pas juste de se le voir reprocher. Comment puis-je prohiber le mariage, puisque je n'incrimine pas les gens qui se marient ? La fornication et l'adultère, voilà ce que je prohibe, mais le mariage, jamais. Et ceux qui se rendent coupables de ces vices, je les châtie et les chasse du corps de l'Église; mais ceux qui contractent mariage, s'ils sont chastes, je n'ai pour eux que des éloges. Il en résulte un double avantage : d'abord nous ne calomnions pas l'oeuvre de Dieu, ensuite, loin de détruire la dignité de la virginité, nous rendons celle-ci beaucoup plus vénérable. 10. Dénigrer le mariage en effet, c'est amoindrir du même coup la gloire de la virginité; en faire l'éloge, c'est rehausser l'admiration qui est due à la virginité et en accroître l'éclat. Car enfin, ce qui ne paraît un bien que par comparaison avec un mal ne peut être vraiment un bien, mais ce qui est mieux encore que des biens incontestés est le bien par excellence; voilà sous quel jour nous montrons la virginité. Aussi, de même que dénigrer le mariage, c'est porter atteinte aux éloges dus à la virginité, de même, le débarrasser de la calomnie, c'est, plus que son éloge, faire aussi celui de la virginité. Quand il s'agit par exemple des corps humains, auxquels attribuons-nous la beauté â ceux qui sont supérieurs non pas à des corps mutilés, mais à des corps bien faits et sans défauts. Le mariage est un bien, aussi la virginité est-elle admirable, puisqu'elle l'emporte sur un bien, et qu'elle l'emporte autant que le pilote sur le matelot et le général sur les soldats. Mais, de même que sur le bateau enlever les rameurs, c'est faire sombrer le navire, ou encore, en pleine guerre, lui retirer ses soldats, c'est livrer le général pieds et poings liés aux ennemis, de même ici, chasser le mariage de la place d'honneur c'est trahir la gloire de la virginité et la mettre en très grand péril. La virginité est un bien ? C'est aussi mon avis. Mais supérieur au mariage. Là aussi je suis d'accord avec toi. Si tu veux même, voici l'idée que je me fais de cette supériorité : celle du ciel sur la terre, celle des anges sur les hommes; et, si je puis m'exprimer plus hardiment, elle est plus grande encore. Sans doute, en effet, les anges n'épousent ni ne sont épousés, mais ils ne sont pas un combiné de chair et de sang, ils ne passent pas leur vie sur la terre, ils n'ont pas à endurer une foule de passions, ils n'ont besoin ni de boire ni de manger, une douce musique ne peut les amollir, ni un beau visage faire impression sur eux, ni quelque autre chose de cette sorte. Comme on peut voir en plein midi, sans l'écran du moindre nuage, la pureté du ciel, ainsi la nature des anges, sans l'écran d'une seule passion, demeure nécessairement transparente et limpide. 11. Mais le genre humain, lui, inférieur par sa nature à ces esprits bienheureux, fait violence à ses propres facultés et déploie toute l'ardeur possible pour s'élever à leur niveau. Comment cela ? Les anges n'épousent pas, ne sont pas épousés : la vierge non plus. Sans cesse ils se tiennent en présence et au service de Dieu : la vierge aussi. Voilà pourquoi Paul veut les vierges éloignées de tous les soucis du monde, pour les porter à être assidues, sans distraction, (auprès du Seigneur). Si elles ne peuvent encore monter au ciel comme les anges, car la chair les retient, du moins ont-elles dès ici-bas la grande consolation de recevoir le Maître des cieux en personne, quand elles sont saintes de corps et d'esprit. Vois-tu la haute valeur de la virginité comme elle donne à ceux qui vivent sur la terre les mêmes conditions d'existence qu'aux habitants des cieux ? Elle ne veut pas que les êtres revêtus d'un corps soient inférieurs aux puissances incorporelles et, tout hommes qu'ils sont, elle en fait les émules des anges. Mais tout cela n'a pas de sens pour vous, qui dégradez une si belle chose, qui calomniez le Seigneur et l'appelez mauvais. Oui, le châtiment du mauvais serviteur vous est réservé, tandis qu'aux vierges de l'Église des biens magnifiques s'offriront en foule, inaccessibles à l'oreille, à l'oeil, à l'entendement humain. Aussi, laissons là les hérétiques - nous leur en avons assez dit - il faut maintenant nous adresser aux enfants de l'Église. 12. Par où vaut-il mieux commencer notre discours, par les paroles mêmes du Seigneur, qu'il prononce par la bouche du bienheureux Paul; car les exhortations de l'apôtre sont les exhortations du Seigneur, soyons-en convaincus. Quand Paul nous dit : "A ceux qui sont mariés, je prescris, non pas moi, mais le Seigneur," (1 Cor 7,10-12) et puis encore : "Quant aux autres, c'est moi qui leur dis, non le Seigneur", il ne prétend pas que ses paroles ont un sens et celles du Seigneur un autre. Car l'apôtre qui portait le Christ parlant dans son coeur, qui ne se souciait même pas de vivre afin que le Christ vécût en lui, pour qui la royauté, la vie, les anges, les puissances, toute autre créature, tout en un mot passait après son amour pour le Seigneur, comment l'apôtre aurait-il accepté d'énoncer ou même de penser une chose que le Christ n'eût pas approuvée, et surtout quand il en faisait un précepte ? Que signifient donc ces expressions : "Moi", et "Non pas moi" ? Les lois, les dogmes, le Christ nous les a donnés tantôt par lui-même, tantôt par ses apôtres. Il ne les a pas tous établis Lui-même; prête en effet l'oreille à ce qu'il déclare : "J'ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent". (Jn 16,21). Ainsi, la loi "que la femme ne se sépare pas de son mari", il l'avait déjà promulguée en personne lorsqu'il était sur cette terre, revêtu de chair; et c'est pourquoi Paul dit : "A ceux qui sont mariés, je prescris, non pas moi, mais le Seigneur." Mais en ce qui concerne les incroyants, le Seigneur n'avait rien prononcé de sa bouche, c'est en inspirant dans ce sens l'âme de Paul qu'il légiférait, disant : "Si quelqu'un a une femme incroyante et qu'elle consente à habiter avec lui, qu'il ne la répudie pas; et si une femme a un mari incroyant et qu'il consente à habiter avec elle, qu'elle ne le répudie pas". C'est pour cela que Paul déclarait : "Non le Seigneur, mais moi"; il ne voulait pas signifier que sa parole était d'origine humaine -évidemment - mais que ce précepte, s'il ne l'avait pas donné à ses disciples quand il était au milieu d'eux, le Seigneur le donnait maintenant par sa bouche à lui. Ainsi, tout comme ces mots : "Le Seigneur, non pas moi", ne manifestent pas une opposition au commandement du Christ, de même ces mots : "Moi, non le Seigneur" n'expriment pas une opinion personnelle en contradiction avec la divine Volonté, mais montrent simplement que c'est maintenant par son intermédiaire que le précepte est donné. En effet, quand il parle de la veuve, l'apôtre dit : "Elle est plus heureuse dans le Seigneur si elle reste comme elle est, selon mon avis"; (1 Cor 7,40) puis, de peur que l'expression "mon avis" ne fasse croire à une réflexion qui vient de l'homme, il ajoute, pour couper court à cette supposition : "Je crois avoir, moi aussi, l'esprit de Dieu." Ainsi donc, ce qu'il énonce au nom de l'Esprit, l'apôtre l'appelle son avis, sans que nous puissions prétendre pour autant que sa déclaration vient de l'homme; de même dans notre passage, quand il dit : "C'est moi qui dis, non le Seigneur", il ne faut pas en inférer que c'est la parole de Paul. Car il portait le Christ parlant dans son coeur, et jamais il n'aurait osé, dans une déclaration, formuler une telle doctrine, s'il ne nous donnait cette loi sous son inspiration. &On aurait pu en effet lui tenir ce langage : "Je ne peux supporter, moi croyant, de vivre avec une femme incroyante; moi qui suis pur, de vivre avec une femme impure. Toi-même tu as déjà déclaré que c'est toi qui le disais, non le Seigneur. Quelle garantie puis-je avoir, quelle certitude ? Paul aurait répliqué : Sois sans crainte. Si j'ai déclaré : j'ai le Christ parlant en mon coeur, et : je crois posséder l'esprit de Dieu, c'est pour que tu ne soupçonnes rien d'humain dans les paroles que je prononce. Sinon, je n'aurais pas attribué à mes propres pensées une telle autorité : Les pensées des mortels sont timides, en effet, et leurs desseins hasardés. D'ailleurs l'Église universelle aussi montre la force de cette loi, puisqu'elle l'observe avec rigueur; ce qu'elle n'aurait pas fait si elle n'était rigoureusement convaincue que ces paroles sont un commandement du Christ. Eh bien, que déclare Paul, inspiré par le Seigneur ? "Quant aux choses que vous m'avez écrites, il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme." (1 Cor 7,1). On peut ici féliciter les Corinthiens : sans avoir jamais reçu aucune instruction de leur maître concernant la virginité, ils le devancent en l'interrogeant d'eux-mêmes, montrant ainsi le progrès déjà accompli en eux par la grâce. Car dans l'Ancien Testament il n'y avait aucun doute à l'égard du mariage : non seulement tout le peuple, mais les lévites, les prêtres et le Grand Prêtre lui-même faisaient grand cas du mariage. 13. Comment donc les Corinthiens en sont-ils venus à poser cette question ? Ils ont compris, avec autant de perspicacité que de justesse, qu'il leur fallait atteindre un plus haut degré de vertu, puisqu'ils avaient été gratifiés d'un plus grand don. Il vaut la peine aussi de se demander pourquoi l'apôtre ne leur avait encore jamais proposé ce conseil. S'ils avaient en effet déjà entendu semblables propos, ils ne lui auraient pas écrit de nouveau pour lui reposer la question à ce sujet. En vérité, ici encore, nous pouvons mesurer la profonde sagesse de Paul. Ce n'est pas par hasard ni sans raison qu'il a omis d'exhorter à un si bel état, il attendait qu'ils en eussent les premiers le désir, qu'ils prissent quelque notion de ce problème; s'adressant à des âmes familiarisées avec l'idée de la virginité, il pourrait alors utilement jeter en elles sur ce sujet la semence de ses paroles, les bonnes dispositions de ses auditeurs pour la chose donnant à son exhortation beaucoup plus de chance d'être entendue. Et, par ailleurs, l'apôtre veut montrer la grandeur et la majesté de l'entreprise. Dans le cas contraire, il n'aurait pas attendu leur généreux mouvement, mais il aurait pris lui-même les devants, sinon sous la forme d'un ordre et d'un précepte, du moins d'une exhortation et d'un conseil. Tandis qu'en refusant d'en prendre l'initiative, il nous a montré clairement que la virginité exige nombre d'efforts épuisants et un rude combat. Et, ici encore, par cette façon de faire, il imite notre Maître à tous. Car le Seigneur n'a parlé de la virginité que lorsque ses disciples l'interrogeaient. Quand ils ont dit : "Si telle est la condition de l'homme avec la femme, mieux vaut ne pas se marier", il répond : "Il y a des eunuques qui se sont faits eunuques eux-mêmes à cause du royaume des Cieux." (Mt 19,10). Quand il s'agit en effet d'un bel acte vertueux qui, de ce fait, ne présente pas le caractère obligatoire d'un précepte, il faut attendre les bonnes dispositions de ceux qui vont l'accomplir et, par une autre voie, sans qu'ils s'en doutent, les préparer à le vouloir dans leur esprit et dans leur coeur. Telle fut précisément la conduite du Christ; ce n'est pas en leur parlant de la virginité qu'il leur inspire l'amour de la virginité, Il ne s'entretient que du mariage, leur montre les difficultés de cet état, et n'en dit pas plus long. Méthode si pleine de sagesse que, sans avoir rien entendu sur l'abstention du mariage, les disciples de leur propre chef lui disent : il est bon de ne pas se marier. C'est pour cela que Paul, à son tour, imitant le Christ, disait : "Quant aux choses que vous m'avez écrites"; c'est une façon de se justifier à leurs yeux et de leur dire : je n'osais pas, quant à moi, vous appeler à ce haut sommet de vertu, car il est difficile à atteindre; mais puisque vous m'en avez parlé les premiers dans votre lettre, je n'hésite plus à vous donner ce conseil : il est bon pour un homme de ne pas toucher à la femme. Pourquoi, en effet, alors que les Corinthiens lui avaient écrit sur de nombreux sujets, pourquoi n'a-t-il nulle part ailleurs ajouté cette remarquez ? Pour la raison que je viens de dire, tout simplement; pour éviter que son exhortation ne fût mal accueillie, il leur remet en mémoire les lettres qu'ils lui avaient adressées. Et même alors, aucune véhémence dans cette exhortation, et cela malgré la belle occasion qui s'offre à lui; au contraire, il procède avec une extrême réserve, imitant encore sur ce point le Christ. Car le Sauveur, quand il en a terminé sur le sujet de la virginité, ajoute : "Que celui qui peut comprendre comprenne". Et l'apôtre, que dit-il ? "Quant aux choses que vous m'avez écrites, il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme." 14. On objectera peut-être : mais s'il est bon de ne pas toucher à la femme, pourquoi le mariage s'est-il introduit dans la vie ? Quel sera le rôle de la femme désormais, si elle n'est utile ni au mariage, ni à la procréation des enfants ? Qu'est-ce qui empêchera la destruction totale du genre humain, puisque chaque jour la mort en fait sa pâture et sa victime, et qu'avec ce raisonnement il n'est pas possible de remplacer les êtres qui disparaissent ? Supposons en effet que nous mettions tous notre zèle à pratiquer cette vertu et que nous n'ayons pas de rapport avec une femme, tout disparaîtra : villes, maisons, champs, métiers, êtres vivants, plantes. Ainsi, quand le général est tué, c'est inévitablement la débandade dans son armée; de même, si le roi de tout ce qui est sur la terre, si l'homme vient à disparaître par l'extinction du mariage, rien de ce qui reste ne pourra conserver la même sécurité et le même ordre, de sorte que ce beau conseil remplira le monde de calamités infinies. Pour moi, si ce langage était tenu par nos adversaires et des incroyants, j'en ferais peu de cas. Mais en fait, dans le nombre de ceux qui passent pour appartenir à l'Église, bien des gens s'expriment de la sorte; ils refusent, par faiblesse de volonté, les efforts qu'exige la virginité, ils la dénigrent, la déclarent inutile pour dissimuler leur propre nonchalance et donner l'impression d'avoir esquivé ces combats non par couardise, mais par une juste appréciation des raisons. Aussi, sans plus nous occuper de nos adversaires "car l'homme psychique ne reçoit pas les choses de l'esprit, pour lui elles sont ineptie" (1 Cor 2,14) - à ces gens qui prétendent être des nôtres, nous apprendrons deux choses : d'abord la virginité, loin d'être superflue, est tout à fait utile et nécessaire; ensuite, une telle mise en accusation de la virginité ne peut rester impunie, elle attirera sur les détracteurs autant de périls que la virginité assurera de récompenses et d'éloges à ceux qui la pratiquent. En effet, lorsque la totalité de notre univers eut été créée et que tout eut été mis en place pour notre repos et notre service, Dieu façonna l'homme pour qui il avait fait le monde. Façonné par Dieu, l'homme vécut dans le paradis et il n'était nullement question de mariage. Il eut besoin d'une aide et elle lui fut donnée : même alors le mariage ne semblait pas nécessaire. De fait, on n'en voyait pas trace, ils s'en passaient tous deux, vivant dans le séjour du Paradis comme dans le ciel et jouissant de la familiarité divine. Désir de l'union charnelle, conception, douleurs, parturition, toute forme de corruption étaient absentes de leur âme. Comme un ruisseau transparent coulant d'une source limpide, leur vie s'écoulait en ce lieu, parée des ornements de la virginité. Et la terre entière alors était vide d'habitants : c'est ce que redoutent aujourd'hui ces gens pleins de sollicitude pour le monde, toujours prêts à s'inquiéter des affaires d'autrui mais ne supportant pas d'accorder même une pensée aux leurs; ils redoutent que le genre humain tout entier ne vienne un jour à disparaître, mais ils traitent chacun leur âme en étrangère, ils la négligent, et cela quand pour cette âme ils auront à rendre des comptes sévères, même à cause d'insignifiantes peccadilles, mais, pour la diminution du genre humain, pas l'ombre d'une raison à fournir. Il n'y avait alors ni cités, ni métiers, ni maisons c'est encore là pour vous un souci peu ordinaire : non, tout cela n'existait pas alors et pourtant rien ne venait entraver ni entamer cette existence bienheureuse et de beaucoup supérieure à la nôtre. Mais quand ils eurent désobéi à Dieu et qu'ils furent devenus terre et cendre, ils perdirent avec cette existence bienheureuse la beauté de la virginité qui, en même temps que Dieu, les a laissés et s'en est allée. Tant qu'ils étaient insensibles aux séductions du diable et qu'ils révéraient leur Maître, la virginité aussi les accompagnait, plus riche ornement pour eux que pour les rois le diadème et les vêtements d'or. Mais lorsque, tombés dans l'esclavage, ils eurent dépouillé ce vêtement royal et déposé leur parure céleste, quand ils furent sujets à la corruption de la mort, à la malédiction, à la souffrance, aux peines de la vie, c'est alors qu'avec ce cortège survint le mariage, ce vêtement mortel et servile. Car "l'homme marié, dit Paul, s'inquiète des choses du monde". (1 Cor 7,33). Vois-tu quelle fut l'origine du mariage ? pourquoi il parut nécessaire, il est la conséquence de la désobéissance, de la malédiction, de la mort. Où est la mort, là est le mariage; ôtez l'un, l'autre disparaît. Tandis que la virginité n'a pas cette escorte : elle est chose toujours utile, toujours belle, toujours bienheureuse, avant la mort, après la mort, avant le mariage, après le mariage. De quel mariage, s'il te plaît, est né Adam ? A quel enfantement douloureux Eve doit-elle la vie ? Tu ne saurais répondre. Pourquoi cette crainte, cette peur sans raison que la fin du mariage n'amène aussi la fin de la race humaine ? Des millions d'anges sont au service de Dieu, des milliers de milliers d'archanges se tiennent à ses côtés et aucun d'eux ne doit la vie à la génération, aucun ne la doit à la parturition, aux douleurs, à la conception. N'eût-il pas été beaucoup plus facile à Dieu de créer des hommes en dehors du mariage ? Tout comme il a créé, aussi, nos premiers parents, d'où descend toute l'humanité. 15. Et aujourd'hui même ce n'est pas à la vertu du mariage qu'est due la croissance de notre race, mais à la parole du Seigneur qui a déclaré au commencement : "Croissez et multipliez et remplissez la terre." (Gen 1,28). En quoi, s'il te plaît, cette institution a-t-elle aidé Abraham à avoir des enfants ? N'est-ce pas après tant d'années de mariage qu'il finit par exprimer cette plainte : "Seigneur, que me donneras-tu ? Je m'en vais sans enfants."(ibid 15,2). De même qu'alors Dieu a voulu que des corps épuisés fussent le principe et la racine de tant de myriades d'êtres, de même au commencement, si Adam et Eve avaient obéi à ses ordres et maîtrisé leur désir de l'arbre interdit, il n'aurait pas été en peine d'un moyen pour propager la race humaine. Car le mariage, sans la Volonté de Dieu, ne pourra multiplier les hommes sur la terre, pas plus que la virginité, si Dieu veut les multiplier, n'en pourra affecter le nombre. Mais il l'a voulu ainsi, dit l'Écriture, à cause de nous et de notre désobéissance. Pourquoi en effet le mariage n'est-il pas apparu avant la faute ? Pourquoi n'y avait-il pas de relations sexuelles dans le paradis. Pourquoi n'y avait-il pas les douleurs de l'enfantement avant la malédiction ? Parce que ces choses, alors, étaient superflues et ne devinrent nécessaires que plus tard, à cause de notre infirmité - elles, et tout le reste : cités, métiers, vêtements, avec toute la multitude de nos besoins. Traînant à sa suite toute cette cohorte, la mort l'a introduite ici-bas avec elle. Aussi, je t'en prie, ce qui n'est qu'une concession à ta faiblesse, ne le préfère pas à la virginité - ou plutôt, ne le place même pas à égalité. En procédant d'après ce raisonnement, tu iras prétendre qu'il vaut mieux avoir deux femmes que de se contenter d'une - puisque c'était même chose permise dans la loi de Moïse; et tu préféreras aussi, en ce cas, la richesse à la pauvreté volontaire, les plaisirs à la vie de continence et la vengeance à la généreuse patience devant l'injure. 16. Mais c'est toi maintenant qui dénigres tout cela, m'objecte-t-on. Je ne le dénigre nullement. C'est Dieu qui l'a permis et tout a eu son utilité à son heure. Mais je prétends que c'est peu de chose, vertu d'enfants, plutôt que d'hommes. Et c'est pourquoi le Christ, voulant nous rendre notre perfection, nous a ordonné de nous en dépouiller comme de vêtements d'enfants qui ne peuvent vêtir l'homme parfait, ni convenir à la force de l'âge qui réalise la plénitude du Christ, et Il nous a ordonné d'en vêtir de plus appropriés et de plus parfaits que ceux-là; il n'était pas en contradiction mais en parfait accord avec lui-même. Car si ces nouvelles prescriptions sont supérieures aux anciennes, du moins le but du législateur n'a-t-il pas changé. Quel est-il retrancher le péché de notre âme et la conduire à la vertu parfaite. Si donc il avait cherché, non pas à nous imposer des obligations supérieures aux précédentes, mais à laisser les choses éternellement dans le même état sans jamais délivrer l'homme de sa médiocrité, c'est alors qu'il eût été en pleine contradiction avec lui-même. Si au commencement en effet, quand le genre humain se trouvait encore dans sa petite enfance, Dieu avait fait une règle de ce mode de vie rigoureux, nous ne serions jamais parvenus à cette juste mesure et tout notre salut aurait été compromis par cette démesure. De même, après une si longue période d'apprentissage sous l'ancienne loi, quand les temps nous appelaient à cette céleste philosophie, si Dieu nous avait laissés attachés à la terre, nous n'aurions tiré aucun profit sérieux de sa Condescendance, puisque cette vie de perfection qu'avait en vue sa Condescendance n'aurait jamais été notre partage. 17. Aujourd'hui, il en est de nous comme des petits oiseaux : lorsque leur mère les a nourris, elle les pousse au bord du nid. Si elle les voit faibles et chancelants, ayant encore besoin de rester à l'intérieur, elle les y laisse quelques jours de plus, non pour qu'ils demeurent dans le nid toute leur existence, mais pour que leurs ailes soient bien assurées, qu'ils acquièrent toute leur vigueur et qu'ils puissent ainsi désormais déployer leur vol en toute sécurité. De même notre divin Maître, dès le commencement, nous attirait vers le ciel, nous montrait la voie qui y conduit, n'ignorant pas ou plutôt sachant parfaitement - que nous serions encore incapables d'un tel vol, mais voulant nous montrer que notre chute avait pour cause non sa Volonté, mais notre faiblesse. Et, cette leçon donnée, Il laisse désormais l'espèce humaine croître dans le nid de ce bas monde et du mariage, pendant un long temps. 2. Puis, lorsque, au bout de ce long temps, les ailes de la vertu nous ont poussé, doucement alors et peu à peu, il est venu nous faire sortir de ce gîte terrestre, en nous apprenant à voler plus haut. Sans doute ceux qui sont encore un peu nonchalants ou plongés dans un lourd sommeil se plaisent encore à rester dans le nid, attachés qu'ils sont aux choses du monde. Mais les vrais généreux, les amoureux de la lumière quittent le nid avec une parfaite aisance, volent vers les hauteurs et touchent aux cieux, ayant tout abandonné ici-bas, mariage, fortune, soucis et tout ce qui, d'ordinaire, nous attire vers la terre. Cependant, n'allons pas croire que cette permission du mariage, accordée au commencement, soit pour la suite des temps une obligation qui nous empêche de nous abstenir du mariage. Car il veut que nous y renoncions : prête l'oreille à ces paroles : "Que celui qui peut comprendre, comprenne." Qu'il n'ait pas donné cet ordre au commencement, rien d'étonnant. Un médecin, par exemple, ne prescrit pas à ses malades toutes ses ordonnances à la fois, ni au même moment; quand ils sont pris par la fièvre, il leur défend la nourriture solide, mais quand la fièvre les a quittés et la faiblesse physique qui s'ensuivait, il leur supprime désormais les aliments désagréables pour rétablir leur régime habituel. De même que les éléments qui sont en conflit entre eux à l'intérieur du corps, par excès ou par défaut, provoquent la maladie, de même pour l'âme le dérèglement des passions ruine sa santé. Aussi devons-nous posséder juste au moment opportun l'ordonnance appropriée aux passions en cause; faute de ces deux conditions, la loi par elle-même serait impuissante à corriger le désordre de l'âme. Il en est donc comme pour les médicaments dont la vertu ne peut à elle seule guérir une blessure, car ce que les remèdes sont aux blessures, les lois le sont aux péchés. Or toi, que fais-tu ? Quand le médecin souvent pour la même blessure a recours tantôt au bistouri, tantôt au feu, tantôt n'utilise ni l'un ni l'autre, tu ne l'importunes pas de questions indiscrètes, et encore combien de fois son traitement est-il inefficace ! Mais Dieu, toi qui n'es qu'un homme, Dieu qui ne commet jamais d'erreur, qui dirige toutes choses d'une manière digne de sa Sagesse infinie, vous osez, vous qui n'êtes qu'un homme, l'appeler à votre tribunal; vous lui demandez raison de ses préceptes; vous refusez de marcher dans la voie de sa Sagesse. N'est-ce pas de la dernière démence ? Il a dit : "Croissez et multipliez", parce que les temps l'exigeaient, les temps où la nature humaine était en folie, incapable de contenir la virulence des passions, et qu'elle n'avait pas d'autre port où se réfugier au milieu de cette tempête. Alors, que devait-il ordonner aux hommes de vivre dans la continence et la virginité ? Mais cela n'eût fait que rendre la chute plus grave et la flamme du désir plus violente. Voyez les enfants qui n'ont besoin que de lait : supprimez-leur cette nourriture et forcez-les à prendre à la place celle qui convient à l'homme, rien n'y fera, ils mourront très vite; tant il est mauvais d'agir à contretemps. C'est pour cette raison que la virginité n'a pas été donnée dès le commencement - ou plutôt si, la virginité est apparue dès le commencement et antérieurement au mariage, mais c'est pour la raison indiquée que le mariage s'est introduit, plus tard, et qu'il fut considéré comme une chose nécessaire, alors que, si Adam était resté dans l'obéissance, il n'en aurait pas eu besoin. Mais alors, m'objectez-vous, comment seraient nés tant de millions d'hommes ? Et moi, je renouvelle ma question, puisque cette crainte continue à te bouleverser si fort : comment Adam, comment Eve sont-ils nés, alors qu'ils ne disposaient pas du mariage ? Mais quoi, toute l'humanité devait-elle naître de cette façon ? De cette manière ou d'une autre, je n'en sais rien. Le point qui nous intéresse pour l'instant est que Dieu n'avait pas besoin du mariage pour multiplier les hommes sur la terre. 18. Ce n'est pas la virginité qui peut causer l'extinction du genre humain, mais le péché et les unions dénaturées, comme le prouve bien l'extermination qui eut lieu, au temps de Noé, des hommes, des bêtes, en un mot de tout ce qui respirait sur la terre. Si les fils de Dieu avaient alors résisté à ce désir dénaturé et s'ils avaient honoré la virginité, s'ils n'avaient pas jeté des regards coupables sur les filles de l'homme, une telle catastrophe ne les aurait pas frappés. Qu'on ne s'imagine pas que je rends le mariage responsable de leur anéantissement, ce n'est pas ce que je prétends ici, je veux dire que la ruine et la destruction du genre humain sont imputables non à la virginité, mais au péché. 19. Ainsi, le mariage a certes été donné en vue de la procréation, mais beaucoup plus encore pour apaiser le feu du désir inhérent à notre nature. Paul l'atteste quand il dit : "Pour éviter la fornication, que chacun ait sa femme". (1 Cor 7,2). Il ne dit pas : pour faire des enfants. Et quand il invite (mari et femme) à reprendre la vie commune, ce n'est pas pour qu'ils aient nombreuse descendance, mais pourquoi ? "Pour que Satan ne vous tente pas", dit-il. Et un peu plus loin, il ne dit pas : "S'ils désirent des enfants", mais : "S'ils ne peuvent être continents, qu'ils se marient." Au commencement en effet, je le disais, le mariage avait ce double motif, mais plus tard, une fois peuplés la terre, la mer et le monde entier, il ne resta plus qu'une seule raison : la suppression de la débauche et du dévergondage. Car pour ceux qui maintenant encore se vautrent dans ces passions, recherchent la vie des pourceaux et la perdition dans les lupanars, l'utilité du mariage est considérable : il les délivre de cette impureté, de cette tyrannie et leur assure la protection de la chasteté et de la sainteté. Mais en voilà assez : jusqu'à quand poursuivre un combat contre des ombres. Car vous qui me faites ces objections, vous savez aussi bien que moi l'excellence de la virginité et tout ce que vous avez dit n'est que faux-fuyants, prétextes pour jeter un voile sur l'incontinence. 20. Et même s'il n'y avait aucun danger à tenir ce langage, vous devriez néanmoins aujourd'hui mettre un terme à la calomnie. Car celui qui, en présence des belles choses, exprime sa désapprobation, entre autres préjudices donne publiquement un témoignage sérieux de sa propre malice en émettant ce jugement aussi dépravé et peu fondé. En sorte que, même en l'absence d'autre motif, la seule crainte de vous voir gratifier d'une aussi méchante réputation devrait vous retenir la langue; réfléchissez : le spectateur qui applaudit les grands champions, même s'il ne peut obtenir des résultats identiques, pourra bénéficier du moins de l'indulgence générale; mais celui qui, sans y participer, dénigrerait en outre des exploits dignes de nombreuses couronnes, serait justiciable de la réprobation universelle, comme ennemi et adversaire du mérite et il serait plus misérable que les déments. Car les fous ne savent pas ce qu'ils font, ils n'endurent pas volontairement leur sort c'est pourquoi, quand ils outragent les puissants du jour, loin de les châtier, leurs victimes même en ont pitié; mais quiconque oserait, en connaissance de cause, commettre ce qu'ils font, eux, par ignorance, serait à juste titre condamné à l'unanimité comme ennemi de la nature humaine. 21. Il faudrait donc, comme je le disais, même si pareille accusation ne présentait aucun danger, nous en abstenir au moins pour les raisons exprimées plus haut. Mais en fait, la chose comporte un grave danger; ce n'est pas seulement "Celui qui s'assied et parle contre son frère et diffame le fils de sa mère" (Ps 49,20) qui sera puni, mais aussi l'homme qui entreprend de calomnier des oeuvres belles aux yeux de Dieu. Écoute plutôt ce que dit un autre prophète traitant précisément ce sujet : "Malheur à celui qui appelle le mal bien et le bien mal, qui fait des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, qui fait ce qui est doux amer et ce qui est amer doux." (Is 5,20). Quoi de plus agréable que la virginité, de plus beau, de plus lumineux. Elle lance en effet des éclats plus étincelants que les rayons du soleil, nous détourne de toutes les choses de la terre et nous dispose à contempler sans ciller, avec des yeux purs, le soleil de la justice. Voilà ce qu'Isaïe proclamait à l'adresse de ceux qui portent en eux des jugements dépravés. Écoute encore ce que dit un autre prophète à l'adresse des gens qui profèrent contre autrui ces paroles pestiférées; il commence par la même exclamation : "Malheur à celui qui fait boire son prochain en lui versant du poison." (Hab 2,15). Le mot "malheur" n'est pas une simple façon de parler, mais une menace qui annonce pour nous un supplice indicible et impitoyable; car c'est à propos de ceux qui ne peuvent plus détourner de leur tête le châtiment imminent que cette expression est employée dans les Écritures. Et un autre prophète a dit encore, en s'en prenant aux Juifs : "Vous avez fait boire du vin aux hommes consacrés." (Am 2,12). Si faire boire du vin aux Naziréens entraîne un tel supplice, quel châtiment méritera celui qui verse le poison dans les âmes des simples ? Si, pour écorner à peine l'observance de la loi, on subit un châtiment inexorable, à quelle sanction doit-il s'attendre, celui qui met en pièces intégralement la sainteté elle-même ? "Celui qui scandalisera un de ces petits, nous est-il dit, mieux vaudrait pour lui qu'on lui suspendît une meule à âne autour du cou et qu'on le précipitât dans la mer." (Mt 23,6). Que diront alors ceux qui par les propos en question scandalisent non un seul de ces petits, mais un grand nombre ? Si traiter son frère d'insensé doit conduire tout droit au feu de la géhenne, l'homme qui calomnie cette règle de vie égale à celle des anges, quelle colère va-t-il attirer sur sa tête. Un jour, Myriam , soeur de Moïse, parla contre son frère, non comme vous le faites à présent de la virginité, mais en termes beaucoup moins graves et plus modérés. Loin de se moquer de Moïse et de railler la vertu de ce bienheureux, elle avait pour lui une vive admiration; elle lui dit seulement qu'elle aussi jouissait des mêmes privilèges que lui. Et cependant elle attira sur elle la Colère de Dieu au point que même les prières ferventes de celui qu'on jugeait offensé ne purent rien obtenir en sa faveur, mais que le châtiment de Myriam se prolongea bien au delà de ce qu'il attendait. 22. Pourquoi parler de Myriam ? Ces enfants qui jouaient aux portes de Bethléem, pour avoir dit simplement à Élisée : Monte, chauve, (cf 4 Roi 2,23) excitèrent la Colère de Dieu, au point qu'Il lâcha, au moment même où ils parlaient, des ours sur leur groupe - ils étaient quarante-deux - et tous jusqu'au dernier furent mis en pièces par ces animaux. Ni leur jeunesse, ni leur nombre, ni le fait qu'ils plaisantaient ne protégèrent ces jeunes gens, et c'était tout à fait mérité. Car si les hommes qui se chargent de si grandes entreprises devaient servir de cible aux enfants et aux hommes, quelle âme moins bien trempée choisira de se charger d'entreprises payées de rires et de moqueries ? Quel chrétien ordinaire mettra son zèle à promouvoir la vertu, s'il la voit ainsi tournée en ridicule ? Aujourd'hui en effet, alors que le monde entier admire la virginité, non seulement ceux qui la pratiquent, mais ceux qui sont déchus de cet état, si beaucoup d'hommes hésitent cependant et reculent à la pensée de ces efforts épuisants qu'elle exige, qui donc consentirait sans peine à l'embrasser si, loin d'être un objet d'admiration, on la voyait en butte aux calomnies universelles. Les hommes assez forts, qui déjà se sont transportés dans les cieux, n'ont pas besoin de l'encouragement de la multitude, il leur suffit, pour tout encouragement, de la louange de Dieu; mais les êtres plus faibles, qui viennent juste d'être introduits dans cet état de vie, trouvent dans l'opinion publique un puissant adjuvant, jusqu'à ce qu'une instruction complète leur permette peu à peu de se passer de cette assistance. Et ce n'est pas seulement à cause de ces faibles, mais aussi pour le salut des contempteurs de la virginité que de tels événements se produisent : ils ne pourront ainsi s'avancer plus loin dans la voie du mal en se fondant sur l'impunité de leurs premières fautes. Mais, au moment où je prononce ces mots, me revient aussi en mémoire l'histoire d'Élie. Le sort que les ours firent subir aux enfants à cause d'Élisée, ce sort fut infligé, à cause de son maître Élie, par le feu du ciel, à deux troupes de cinquante hommes ainsi qu'à leurs chefs. Ces hommes, avec une grande insolence, étaient venus trouver Élie et, interpellant le juste, lui avaient intimé l'ordre de descendre vers eux; au lieu de cela le feu du ciel fondit sur eux et les dévora tous, comme les bêtes sauvages l'avaient fait des enfants. Réfléchissez à cela, vous tous, les ennemis de la virginité, placez une porte et une barre à votre bouche, de peur que vous aussi vous ne vous mettiez à dire, au jour du Jugement, en portant vos regards sur ceux que la virginité rend là-haut resplendissants de lumière : "Voilà donc ceux qui autrefois étaient l'objet de nos moqueries et le but de nos outrages." Insensés ! Nous regardions leur vie comme une folie et leur fin comme une honte. Comment ont-ils été comptés parmi les fils de Dieu ? Comment partagent-ils le sort des saints ? Nous avons donc erré, loin du chemin de vérité et la lumière de la justice n'a pas brillé pour nous. Mais à quoi bon ces mots, puisque le repentir aura perdu, alors, dans ces circonstances, toute son efficacité ? 23. Mais l'un de vous dira peut-être : personne donc, après ces temps-là n'a insulté de saints personnages. Beaucoup l'ont fait et en plusieurs points de la terre. Pourquoi n'ont-ils pas subi le même châtiment ? Ils l'ont subi et nous en connaissons un bon nombre. Si quelques-uns y ont échappé, ils ne l'éviteront pas toujours. Comme le dit en effet le bienheureux Paul : "Il est des gens dont les fautes sont manifestes, même avant le Jugement, mais pour d'autres aussi elles ne se découvrent qu'après." (1 Tim 5,24). De même que les législateurs ont laissé consignées par écrit les punitions frappant les coupables, de même aussi notre Seigneur Jésus Christ, en châtiant un ou deux pécheurs, grave pour ainsi dire avec des lettres sur une stèle de bronze leurs supplices et, par l'exemple de leur malheur, s'adresse à tous les hommes; même si pour le présent, leur dit-il, des coupables échappent au supplice qui, ailleurs, sanctionne la même faute, dans le temps à venir, plus rigoureux sera leur châtiment. 24. Aussi, lorsque des péchés extrêmement graves ne nous attirent aucun dommage, n'y puisons pas de l'assurance, mais plutôt un sujet de crainte. Car si nous ne sommes pas jugés par Dieu ici-bas, nous serons condamnés là-haut avec le monde. Et là encore ce n'est pas moi qui l'affirme, mais le Christ qui parle par la bouche de Paul, s'adressant à ceux qui prennent part aux sacrements sans en être dignes, il dit : "C'est pour cela que beaucoup parmi vous sont débiles et malades, et qu'un bon nombre sont endormis dans la mort. Si nous nous discernions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés; mais quand nous sommes jugés, nous sommes corrigés par le Seigneur afin de n'être pas condamnés avec ce monde." (1 Cor 11,30-32). Il est des hommes qui n'ont besoin de sanction qu'ici-bas, lorsque leurs péchés restent dans des limites raisonnables et qu'après le châtiment ils ne retombent plus dans leurs premières fautes, en imitant le chien qui retourne à son vomissement. Il en est aussi dont la méchanceté dépasse à ce point les bornes qu'ils en sont punis dans ce monde et dans l'autre; d'autres encore ne subiront que là-haut le châtiment, car ils ont commis les plus graves des fautes et ne sont point jugés dignes d'être frappés avec les hommes. "Ils ne seront point frappés avec les hommes, dit le prophète, car ils sont réservés à partager le châtiment des démons." (Ps 72,5). "Allez-vous-en loin de Moi, dit le Seigneur, dans les ténèbres extérieures qui ont été préparées pour le diable et pour ses anges." (Mt 25,41). Beaucoup ont ravi le sacerdoce à prix d'argent sans que personne le leur reprochât, sans entendre les paroles que Simon (le Magicien) entendit alors de la bouche de Pierre. Mais ils n'ont pas pour autant échappé au châtiment; au contraire, ils en subiront un bien plus sévère que celui qu'ils auraient dû affronter en ce monde, parce que l'exemple même ne les a pas instruits. Beaucoup ont égalé l'audace de Coré et n'ont pas eu le sort de Coré, mais ils le subiront plus tard et leur peine sera plus grave. Beaucoup ont imité l'impiété du Pharaon et n'ont pas été submergés comme lui, mais l'océan de la géhenne les attend. Ceux-là non plus qui traitent leurs frères d'insensés n'ont pas encore été punis : c'est dans l'autre monde que le châtiment leur est réservé. Aussi, ne croyez pas que les sentences de Dieu ne sont que des mots. C'est pour cela qu'il en a mis quelques-unes à exécution - par exemple dans le cas de Sapphire, de son mari, dans le cas de Charmi, d'Aaron et de tant d'autres - : pour que ceux qui ne croiraient pas à sa parole y ajoutent foi, confondus par les faits, cessant désormais de se leurrer eux-mêmes et de s'imaginer à l'abri du châtiment; c'est aussi pour qu'ils apprennent que la Bonté de Dieu consiste à donner aux pécheurs un délai et non à accorder l'impunité totale à l'obstination dans la faute. Il nous serait possible, bien sûr, de montrer plus longuement encore quel feu se préparent ceux qui méprisent la beauté de la virginité. Mais pour les hommes raisonnables j'en ai assez dit; quant aux incorrigibles et aux insensés, même de plus longs discours ne pourront les détourner de leur folie. Aussi terminerons-nous ici cette partie de notre traité, que nous allons adresser désormais tout entier aux hommes raisonnables, reprenant une fois de plus le mot du bienheureux Paul : "Quant aux choses que vous m'avez écrites, dit-il, il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme." Que rougissent de honte maintenant tout à la fois ceux qui dénigrent le mariage et ceux qui l'exaltent plus qu'il ne le mérite, car à tous deux le bienheureux Paul impose silence par ces paroles et aussi par celles qui suivent. 25. Le mariage est beau, parce qu'il maintient l'homme dans la chasteté et l'empêche de rouler dans l'abîme de la fornication et d'y périr. Il ne faut donc pas en dire du mal : grande est son utilité, car il ne laisse pas les membres du Christ devenir les membres d'une prostituée, et ne permet pas que le temple saint soit profané et souillé. Il est beau, parce qu'il soutient et redresse celui qui est sur le point de tomber. Mais en quoi cela concerne-t-il celui qui est debout, celui qui n'a pas besoin de son aide ? En ce cas, en effet, il cesse d'être utile et nécessaire; au contraire, il est même une gêne pour la vertu, car non seulement il lui suscite nombre d'obstacles, mais encore il lui dérobe la majeure partie des éloges qu'elle mérite. 26. Couvrir d'armes l'homme qui peut combattre et vaincre le corps nu n'est pas lui rendre service, mais lui causer le plus grave des préjudices en le privant de l'admiration et des brillantes couronnes qu'il eût méritées. Car on ne permet pas à sa vigueur de se révéler tout entière et son trophée perd son plus bel éclat. Dans le cas du mariage plus grave est encore le dommage, car il prive non seulement de la gloire du monde, mais des récompenses réservées à la vierge. De là ces mots : "Il est bon pour un homme de ne pas toucher à la femme." Pourquoi, alors, le lui permettre ? "Mais pour éviter la fornication, que chacun ait sa femme." Je n'ose pas, dit l'apôtre, t'élever jusqu'à la hauteur de la virginité, dans la crainte que tu ne tombes dans l'abîme de la fornication. Ton aile n'est pas encore assez légère pour que je puisse te hausser jusqu'à ce sommet. Pourtant ils ont, eux, choisi, les risques de la compétition et se sont élancés vers la beauté de la virginité. Pourquoi donc tes craintes, tes tremblements, bienheureux Paul ?- Parce que ces gens animés de cette ardeur, aurait-il répliqué sans doute, ignorent ce qu'est la virginité, tandis que moi, l'expérience et la pratique que j'ai déjà de cette bataille me rendent plus circonspect pour la conseiller à d'autres. 27. Je sais la difficulté de l'entreprise, je sais la rigueur de ces combats, je sais le lourd fardeau de cette guerres. Il y faut une âme combative et fougueuse, luttant jusqu'au désespoir contre les passions. Car il faut marcher sur des charbons (ardents) sans être brûlé, avancer sur une épée et n'être pas blessé; la force de la concupiscence en effet est semblable à celle du feu et de l'acier. Et si l'âme n'a pas été entraînée jusqu'à rester indifférente à ses tourments, elle ne tardera pas à périr. Il nous faut donc un coeur de diamant, un oeil toujours ouvert, une patience à toute épreuve, des murailles robustes, des murs extérieurs et des verrous, des gardiens vigilants et courageux et, avant tout cela, l'intervention d'en-haut. Car "si le Seigneur ne garde pas la cité, c'est en vain que veillent ceux qui la gardent". (Ps 126,1). Comment obtiendrons-nous cette intervention ? Quand nous aurons apporté en contribution tout ce qui dépend de nous : saines pensées, constance inébranlable dans le jeûne et les veilles, scrupuleuse observance de la loi, respect des préceptes et, point essentiel, défiance vis-à-vis de nous-mêmes. Si d'aventure nous avons accompli de grandes choses, nous devons nous répéter sans cesse à nous-mêmes : "Si le Seigneur ne bâtit pas la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent." (ibid). Car "nous n'avons pas à lutter contre le sang et la chair, mais contre les Dominations, contre les Puissances, contre les Princes de ce monde de ténèbres, contre les Esprits du mal répandus dans les espaces célestes". (Eph 6,12). Et nous devons nuit et jour tenir nos pensées sur le pied de guerre, pour effrayer ces passions impudentes. Qu'elles se relâchent un tant soit peu et le diable est là, le feu dans les mains, prêt à le lancer et à embraser le temple de Dieu. De toutes parts il nous faut nous trouver fortifiés; car nous sommes aux prises avec les exigences de la nature, la vie des anges est l'objet de notre zèle, nous courons dans la lice aux côtés des Puissances Incorporelles, la terre et la cendre que nous sommes ambitionne d'égaler ceux qui vivent dans le ciel, et la corruption livre bataille à l'incorruptibilité. Osera-t-on encore, dis-moi, comparer le plaisir du mariage avec un tel état ? N'est-ce pas le comble de la sottise ? C'est de tout cela que Paul avait conscience quand il disait : "Que chacun ait sa femme." (1 Cor 7,2). Voilà pourquoi il se dérobait, voilà pourquoi il n'osait pas les entretenir dès l'abord de la virginité : il s'emploie quelque temps à parler du mariage avec l'intention de les en détourner peu à peu, puis consacrant quelques mots brefs à la continence, il les intercale dans son long développement sur le mariage, car il veut éviter de choquer les oreilles par la sévérité de son exhortation. Un orateur qui ne compose son discours de bout en bout que de pensées austères indispose son auditeur et bien souvent contraint l'âme â regimber, incapable de porter le poids de ses paroles; mais l'auteur qui introduit de la variété dans ses propos et combine un mélange où le facile a plus de place que le déplaisant, dérobe ce poids à l'auditeur et, en détendant son esprit, le convainc et se le concilie plus aisément. C'est précisément ce qu'a fait le bienheureux Paul. 28. Il dit d'abord : "Il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme", puis il saute aussitôt à la question du mariage : "Que chacun ait sa propre femme", dit-il, bienheureuse la virginité, se contente-t-il de dire : "Il est bon pour l'homme, dit-il en effet, de ne pas toucher à la femme"; mais pour le mariage, il le conseille, le prescrit, y joint un motif : "A cause de la fornication", dit-il. Ainsi il semble justifier son autorisation du mariage; en réalité, les raisons qu'il avance concernant le mariage rehaussent implicitement l'éloge de la continence : il ne le dévoile pas en termes clairs, mais il l'abandonne à la conscience de ses auditeurs. Car celui qui comprend qu'on l'exhorte au mariage non parce que le mariage est le comble imposer l'obligation que Paul imposa alors aux Corinthiens. Car le mot : "Celui qui répudie sa femme, hors le cas d'impudicité, la jette dans l'adultère", et celui-ci : "L'homme n'a pas pouvoir sur son propre corps", en des termes différents expriment la même pensée. Et si l'on y regarde de plus près, le mot de Paul accroît la tyrannie du mariage et rend la servitude plus lourde à supporter. Car si le Seigneur ne permet pas au mari de chasser sa femme de la maison, Paul lui enlève jusqu'au pouvoir sur son propre corps, confère à sa femme toute autorité sur lui et le rabaisse au-dessous de l'esclave qu'on achète. Car à l'esclave il est possible souvent d'obtenir jusqu'à sa liberté complète, s'il parvient un jour à être assez riche pour payer sa rançon à son maître. Tandis que le mari - aurait-il la femme la plus acariâtre - est forcé de supporter sa servitude, et il ne peut trouver aucun moyen de se libérer, aucun moyen d'échapper à cette domination qu'il subit. 29. Et après avoir dit : "La femme n'a pas pouvoir sur son propre corps", Paul poursuit : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord, au temps qu'il faut, afin de vaquer au jeûne et à la prière, puis reprenez la vie commune."(1 Cor 7,5). Beaucoup, ici, parmi ceux qui ont embrassé la virginité, rougissent, je suppose, gênés par la grande indulgence de Paul. Mais n'ayez crainte, et point de sottise. A première vue, sans doute, il s'agit d'une faveur accordée aux gens mariés, mais un examen attentif montrera que cette parole est de la même inspiration que les mots qui précèdent. A les parcourir simplement séparés de leur contexte, ces mots paraîtront plutôt un épithalame qu'un conseil apostolique, mais si l'on veut bien dégager le sens de tout le passage, on s'apercevra que même cette exhortation est conforme à la dignité de l'apôtre. Pourquoi en effet Paul revient-il plus longuement sur ce sujet ? N'était-ce pas suffisant d'avoir, par les mots précédents, indiqué sa pensée avec beaucoup de dignité, et de borner à cela son exhortation ? Qu'est-ce qu'ajoutent de plus à la formule : "Que l'homme rende à sa femme l'affection qui lui est due", ou encore : "L'homme n'a pas pouvoir sur son propre corps", qu'est-ce qu'ajoutent ces mots : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord, au temps qu'il faut" ou bien encore : "L'homme n'est pas maître de son corps ?" Rien sans doute mais ce qui avait été dit là d'une manière brève et voilée, il le développe ici et l'explicite. En agissant ainsi, il imite le saint de Dieu, Samuel. Ce dernier, avec une rigoureuse précision, expose devant le peuple la charte de la royauté, non pour que celui-ci l'accepte, mais pour qu'il la refuse. Apparemment il s'agit d'une instruction, en réalité c'est un moyen de le détourner de son désir inopportun : de même Paul, avec une assiduité et une netteté toutes particulières, nous rebat les oreilles de la tyrannie du mariage, se proposant par ses paroles d'y soustraire précisément ses auditeurs. Quand il a dit : "La femme n'a pas pouvoir sur son propre corps", il ajoute : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord, pour vaquer au jeûne et à la prière." Tu vois comme à leur insu et sans les importuner, il amène les personnes qui vivent dans le mariage à l'exercice de la continence. Pour commencer, il a fait simplement l'éloge de la chose, en disant : "Il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme", ici, il y joint une exhortation par ces mots : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord". Et pourquoi aussi est-ce à la façon d'une exhortation qu'il propose ce qu'il voulait instituer, et non pas sous la forme d'un ordre ? Car il n'a pas dit : "Refusez-vous l'un à l'autre, mais d'un commun accord, pour vaquer à la prière", mais : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord." Parce que cette façon de s'exprimer est moins pressante, elle révèle bien la pensée du maître, qui n'est pas de réclamer avec rigueur cette conduite, étant donné surtout que l'accomplissement de ce conseil demande un grand esprit de générosité. Et ce n'est pas de cette manière seulement qu'il encourage son auditoire, mais aussi parce qu'il traite brièvement ce qui est austère et, avant que l'auditeur en soit indisposé, revient au sujet plus agréable et s'y attarde davantage. 30. Il est bon d'examiner aussi ce point : pourquoi donc, si a le mariage est estimable et le lit conjugal exempt de souillure, pourquoi Paul ne l'autorise-t-il pas durant le temps du jeûne et de la prière ? Parce qu'il serait tout à fait absurde que les Juifs - chez qui tous les besoins corporels étaient profondément imprimés, qui avaient même la liberté de posséder deux femmes, de les chasser et de les remplacer &endash; aient eu un tel souci de la continence qu'au moment d'entendre les paroles divines, ils s'abstenaient de rapports même légitimes et cela non pas seulement un jour ou deux, mais plusieurs jours, alors que nous, comblés comme nous le sommes de la grâce divine, ayant reçu l'Esprit saint, nous qui sommes morts et ensevelis avec le Christ, qui avons été jugés dignes de l'adoption divine, qui avons été élevés à une telle dignité, après tant de faveurs, et quelles faveurs, nous ne parviendrions pas au même zèle que ces petits enfants. Et si l'on insistait en cherchant encore à savoir pourquoi Moïse lui-même a détourné les Juifs de ces rapports charnels, je répondrais : même si le mariage est estimable, il ne peut avoir d'autre ambition que d'éviter la souillure à l'homme qui le contracte; faire des saints est au pouvoir non du mariage, mais de la virginité. Et Moïse n'est pas seul, avec Paul, à prêcher cette doctrine, écoute ce que dit Joël : "Publiez un jeûne, prêchez la guérison, convoquez une assemblée, rassemblez les vieillards." (Joël 2,15). Mais peut-être veux-tu savoir où il a ordonné de n'approcher aucune femme ? "Que l'époux sorte de sa couche, dit-il, que l'épousée sorte de sa chambre." Et cette parole va plus loin encore que l'ordre de Moïse. Si en effet l'époux et l'épousé, dans toute l'ardeur de la passion charnelle, dont la jeunesse est pleine de sève, le désir amoureux irrésistible, ne doivent pas avoir de rapports pendant le temps du jeûne et de la prière, combien plus impérieuse est l'obligation pour tous les autres qui ne subissent pas autant qu'eux la contrainte de l'union charnelle ? Celui qui désire prier comme il se doit, et jeûner, il lui faut rejeter tout désir terrestre, tout souci, toute cause de dissipation, se retirer de tout et se recueillir parfaitement en lui-même pour se présenter devant Dieu. C'est pourquoi le jeûne est beau : il retranche les soucis de l'âme, il secoue la torpeur qui submerge notre esprit et concentre notre pensée tout entière sur elle-même. C'est ce que Paul donne à entendre quand il détourne de l'union charnelle, utilisant une expression tout à fait adéquate. Il ne dit pas en effet : "Pour que vous ne soyez pas souillés", mais : "pour que vous vaquiez au jeûne et à la prière", comme si les rapports avec une femme n'étaient pas cause de souillure mais de temps perdu. 31. Puisque aujourd'hui en effet, malgré toute la sécurité dont nous jouissons, le diable essaie de nous susciter des obstacles pendant le temps de la prière, s'il trouve une âme dissipée et amollie par la passion d'une femme, que sera-t-il capable de faire en dispersant dans tel ou tel sens les yeux de l'esprit ? Aussi, pour qu'une telle éventualité nous soit épargnée, pour que nous évitions d'irriter Dieu par une prière aussi inefficace au moment même où nous nous efforçons de nous le rendre propice, Paul nous recommande de nous abstenir de rapports charnels à ce moment-là. 32. Ceux qui se présentent devant les rois - que dis-je, les rois - devant les plus humbles des magistrats, les esclaves qui viennent solliciter leurs maîtres soit parce qu'on leur a fait du tort, soit pour quémander une faveur, soit parce qu'ils cherchent à calmer une colère qu'ils ont suscitée contre eux, tournent leurs regards et toutes leurs pensées vers ces personnages avant d'adresser leur supplique; s'ils font preuve de la moindre négligence, bien loin d'obtenir ce qu'ils demandaient, ils sont chassés non sans quelque dommage supplémentaire. S'il faut déployer tant de zèle quand on veut calmer le courroux des hommes, quel sera notre sort à nous, misérables créatures, qui nous présentons avec une telle nonchalance devant Dieu, le Maître de toutes choses, et cela quand nous sommes l'objet d'une colère bien plus terrible. Car aucun serviteur ne saurait irriter son maître, aucun sujet son souverain, autant que nous, chaque jour, nous irritons Dieu. C'est cela que le Christ voulait nous faire comprendre quand il appelait les péchés envers le prochain une dette de cent deniers et les péchés envers Dieu une dette de dix mille talents. Aussi, au moment où nous nous adressons à Dieu dans nos prières pour apaiser une telle colère et nous concilier celui que nous provoquons ainsi chaque jour, l'apôtre a raison de nous détourner de ces plaisirs; il nous dit, en quelque sorte : c'est de notre âme qu'il est question, mes bien-aimés, nous courons le danger suprême; il nous faut trembler, être saisis de crainte et de terreur; nous nous adressons à un maître redoutable que nous avons souvent outragé, un maître qui a de graves reproches à nous faire et pour de graves fautes. Ce n'est pas ici le temps des caresses ni des voluptés, mais des larmes, des gémissements amers, des prosternements, de la confession scrupuleuse, de la supplication fervente, de la prière assidue. Estimons-nous heureux si, même en nous présentant devant lui avec un tel zèle, nous pouvons apaiser cette colère, non que notre maître soit cruel et intraitable - en vérité il est la douceur et la bienveillance même - mais l'énormité de nos fautes ne lui permet pas, Lui si bon, doux et miséricordieux, de nous pardonner aisément. C'est pourquoi l'apôtre dit : "Pour que vous puissiez vaquer au jeûne et à la prière." Quoi de plus cruel assurément que cet esclavage ? Tu veux, leur dit-il, avancer sur le chemin de la vertu, prendre ton essor vers le ciel, en t'efforçant par des prières et des jeûnes continuels d'extirper la souillure de ton âme. Mais si ta femme ne veut pas acquiescer à ton dessein ? Tu es bien obligé d'être l'esclave de sa sensualité. C'est pour cela qu'il disait en commençant : "II est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme"; c'est pour cela aussi que les disciples disent au Seigneur : "Si telle est la condition de l'homme avec la femme, il n'est pas avantageux de se marier". (Mt 19,10). Ils réfléchissaient aux inconvénients inévitables dans l'un ou l'autre cas, et la conclusion où les enfermaient ces réflexions leur faisait pousser ce cri. 33. Voilà pourquoi Paul revient continuellement sur ce point, pour amener les Corinthiens précisément à cette réflexion : "Que chacun ait sa femme, dit-il, ... que l'homme rende à la femme l'affection qui lui est due, ... la femme n'a pas pouvoir sur son propre corps, ... ne vous refusez pas l'un à l'autre, ... reprenez la vie commune." Car les bienheureux auditeurs de l'époque ne furent pas touchés dès le premier son de sa voix, mais quand ils l'eurent entendu une seconde fois, ils prirent conscience du caractère impératif de ce précepte. Quand il était assis sur la montagne, le Christ en effet avait traité de ce sujet et, après bien d'autres choses, y était revenu; c'est ainsi qu'il avait amené ses auditeurs à l'amour de la continence, tant il est vrai que les mots continuellement répétés ont plus d'efficacité. Dans notre texte aussi, le disciple, imitant le Maître, traite continuellement du même sujet; et nulle part il ne donne simplement la permission du mariage, toujours il y joint une raison : "A cause de la fornication, dit-il, à cause des tentations du diable, de l'intempérance", et à notre insu il réalise, en parlant du mariage, l'éloge de la virginité. 34. Si Paul redoute en effet de séparer pour longtemps les êtres vivant dans le mariage, de peur que le diable ne trouve accès dans leur âme, combien de couronnes mériteraient les femmes qui depuis toujours n'ont même pas eu besoin de cet encouragement et, jusqu'à la fin, sont restées invincibles ? Et pourtant le diable n'a pas, à l'égard des uns et des autres, recours aux mêmes manoeuvres. Les premiers, il ne les harcèle pas, sans doute parce qu'il sait qu'ils ont un refuge tout proche et que, s'ils entrevoient une attaque trop violente, ils peuvent aussitôt se réfugier dans le port : car le bienheureux Paul ne les laisse pas naviguer trop loin, il les exhorte même à faire demi-tour dès qu'ils se sentent fatigués, en les invitant à reprendre la vie commune. Mais la vierge, elle, est contrainte à rester toujours en mer et à sillonner un océan qui n'a pas de port; même si la tempête la plus terrible s'élève, il ne lui est pas permis de mettre au mouillage et de goûter le repos. Ainsi, il en est comme des pirates de la mer : là où se trouvent une ville, une rade ou un port, ils n'attaquent pas les navigateurs - c'est courir un risque inutile - mais s'ils interceptent le bâtiment en haute mer, l'impossibilité de tout secours est pour eux un aliment à leur audace, ils mettent tout à sac et n'ont de cesse qu'ils n'aient englouti l'équipage ou qu'ils n'aient eux-mêmes subi ce sort. De même, ce redoutable pirate amasse contre la vierge une tempête énorme, un ouragan terrible, des montagnes de vagues insurmontables, mettant tout sens dessus dessous pour submerger le vaisseau par sa violence et son impétuosité. Car il sait que la vierge ne dispose pas du "reprenez la vie commune", et que force lui est de lutter sans relâche, de livrer bataille sans relâche aux esprits du Mal, jusqu'à ce qu'elle puisse aborder au véritable port de paix. La vierge est comme le soldat valeureux laissé en dehors des remparts : Paul refuse qu'on lui ouvre les portes, même si l'ennemi se déchaîne furieusement contre elle, même s'il devient plus acharné du fait précisément que son adversaire n'a aucune possibilité de trêve. Et ce n'est pas seulement le diable, mais l'aiguillon du désir qui importune davantage ceux qui ne sont pas mariés. C'est l'évidence même : les plaisirs que nous pouvons assouvir ne nous rendent pas immédiatement prisonniers de notre désir, car le sentiment de la sécurité permet à l'âme la nonchalance. C'est ce que nous confirme un adage, populaire, mais très exact : Ce qui est en notre pouvoir n'excite pas de désir violent. Mais si l'on nous retire ce dont nous disposions depuis longtemps, le contraire se produit, et ce que nous méprisions parce que nous en avions le libre usage éveille en nous un désir plus violent quand la jouissance nous en est ravie. Voilà la première raison pour laquelle les gens mariés bénéficient d'une plus grande sérénité, et voici la seconde : si parfois même la flamme du désir prétend s'élever très haut, l'union charnelle survient, qui ne tarde pas à la maîtriser. Tandis que la vierge n'a pas de quoi éteindre ce feu, elle le voit s'allonger et s'élever, mais comme elle n'a pas le pouvoir de l'éteindre, sa seule ressource est de combattre le feu sans se laisser brûler. Est-il rien de plus extraordinaire que de porter en soi cet immense foyer et ne pas être brûlée, d'entretenir la flamme dans le tréfonds de son âme et conserver intacte sa pensée. Car personne ne permet à la vierge de rejeter ces charbons ardents et ce que l'auteur des Proverbes déclare intolérable physiquement, elle est contrainte de l'endurer moralement. Que dit-il ? "Un homme marchera-t-il sur des charbons ardents sans que ses pieds soient brûlés ?" (Pro 6,28). Eh bien, regarde : la vierge marche et supporte cette épreuve. "Quelqu'un mettrait-il du feu dans son sein sans que ses vêtements s'enflamment ?" (ibid). Elle, ce n'est pas dans ses vêtements, c'est à l'intérieur d'elle-même qu'elle possède le feu qui se déchaîne et qui gronde, pourtant elle supporte et contient la flamme. Osera-t-on encore, je te prie, à la virginité comparer le mariage ou même simplement le regarder en face ? Non, le bienheureux Paul ne le permet pas, qui souligne la grande distance qui les sépare : "Celle-ci, dit-il, s'inquiète des choses du Seigneur, celle-là s'inquiète des choses du monde." (1 Cor 7,33). Aussi, une fois qu'il a remis ensemble les gens mariés et leur a accordé cette faveur, écoute comme il les gourmande à nouveau : "Reprenez la vie commune, dit-il en effet, pour que Satan ne vous tente pas." Et voulant bien montrer que le problème ne réside pas tout entier dans la tentation du diable, mais davantage dans notre faiblesse, il présente la raison primordiale par ces mots : "A cause de votre incontinence." Qui ne rougirait en écoutant ces paroles ? Qui ne mettrait tout en oeuvre pour échapper au blâme d'incontinence ? Car cette exhortation n'est pas destinée à tout le monde, mais aux êtres entièrement portés vers les choses de la terre : Si tu es, nous dit-il, l'esclave des plaisirs, si tu es veule au point de toujours céder au plaisir charnel et de ne rêver qu'à lui, remets-toi avec ta femme. La permission, tu le vois, n'a rien d'une approbation ni d'un éloge, elle sent le sarcasme et la réprobation. S'il n'avait eu le ferme dessein de s'en prendre à l'âme des voluptueux, Paul n'aurait pas employé le terme d'incontinence, qui est très expressif et implique un blâme sévère. Pourquoi en effet n'a-t-il pas dit : "Par suite de votre faiblesse ?" Parce que ce terme est plutôt celui de l'indulgence, tandis que le mot d'incontinence désigne le comble du relâchement moral. Ainsi donc, c'est de l'incontinence que de ne pouvoir éviter la fornication qu'en recourant tout le temps à sa femme et aux plaisirs de l'union conjugale. Que répondront maintenant ceux qui proclament que la virginité est chose superflue ? Car plus on s'y applique, plus elle mérite d'éloge, tandis que le mariage, en user jusqu'à satiété, c'est le plus sûr moyen de lui retirer toute louange. Ce que je dis là, déclare Paul, est concession, ce n'est pas un ordre. Or, là où il y a concession, pas de place pour l'éloge. Oui, mais il dit aussi, en parlant des vierges : "Je n'ai pas d'ordre du Seigneur, c'est un avis que je donne." (1 Cor 5,25). N'est-ce pas, alors, tout remettre en question ? Pas du tout : sur la virginité il donne un avis, là il s'agit de concession. Et il n'ordonne ni l'un ni l'autre, mais pour des raisons différentes : ici, afin que l'homme voulant s'élever au-dessus de l'incontinence n'en soit pas empêché puisqu'il serait prisonnier d'un ordre l'y contraignant; là, pour que l'homme incapable de s'élever jusqu'à la virginité ne soit pas condamné pour avoir transgressé un commandement. Je n'ordonne pas, dit-il, de rester vierges, car je redoute la difficulté de l'entreprise; je n'ordonne pas d'avoir continuellement des rapports avec sa femme, je ne veux pas être le législateur de l'incontinence. J'ai dit : Reprenez la vie commune, pour vous empêcher de descendre plus bas, non pour freiner votre ardeur à vous élever. Ce n'est donc pas obéir à la volonté profonde de Paul que de jouir à tout instant de sa femme; l'incontinence des êtres faibles, seule, en a fait une règle. Veux-tu en effet connaître la volonté de Paul ? Écoute ses paroles : "Je voudrais, dit-il, que tous les hommes fussent comme moi", (ibid 5,7) vivant dans la continence. - Par conséquent, si tu veux que tous vivent dans la continence, tu voudrais que personne ne se marie. - Pas du tout, je n'interdis pas pour autant le mariage à ceux qui le veulent et ne leur adresse aucun reproche; je forme des voeux simplement, je désire ardemment que tous soient comme moi, mais je permets néanmoins l'autre état à cause de la fornication. Voilà pourquoi je disais en commençant : "Il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme." 35. Pourquoi en cet endroit Paul fait-il mention de lui-même en disant : "Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi ?" Eh bien, même s'il n'avait pas ajouté ces mots : "Mais chacun reçoit une faveur particulière", on n'aurait pu le taxer de jactance. Pourquoi donc, en effet, a-t-il ajouté : "comme moi-même ?" Non pour se faire valoir, car c'est l'homme qui, ayant surpassé les apôtres dans les travaux de la prédication, se jugeait indigne même du nom d'apôtre. Après avoir dit : "Je suis le moindre des apôtres", comme s'il avait proféré un mot qui dépassât encore ses mérites, il se reprend bien vite et il dit : "Moi qui ne suis pas digne d'être appelé apôtre." Pourquoi donc, dans notre texte, joint-il son exemple à son exhortation ? Ce n'est pas sans intention ni par hasard : il savait que, pour des disciples, le meilleur stimulant au bien est l'exemple qu'ils reçoivent de leurs maîtres. Ainsi, l'homme qui se contente de philosopher en paroles, sans actes à l'appui, n'a pas grande influence sur son auditeur; en revanche, celui qui peut montrer qu'il est le premier à mettre en pratique ses conseils a, par ce moyen, les meilleures chances d'entraîner son auditoire. En outre, Paul se montre exempt d'envie et d'orgueil, car ce privilège, il veut le partager avec ses disciples, il ne cherche pas à avoir plus qu'eux, mais en toute chose il les désire ses égaux. Je peux donner aussi une troisième raison, et la voici : cette vertu paraissait rébarbative et ne souriait guère au commun des mortels. Voulant donc montrer qu'elle était très facile, il propose en exemple un homme qui l'a pratiquée, pour qu'on ne la regarde pas comme très ardue, mais qu'en jetant les yeux sur leur guide, les disciples s'engagent avec confiance eux aussi sur le même chemin. Paul agit de même en un autre circonstance; s'adressant aux Galates qu'il cherche à affranchir de la crainte de la Loi, crainte qui les entraînait vers leurs anciennes coutumes par le respect de mille observances qui s'y trouvaient, que dit-il ? "Devenez comme moi, puisque moi aussi je suis comme vous". Ce qui signifie : vous ne pouvez pas m'objecter : tu te convertis aujourd'hui, venant du paganisme et ne connaissant pas la crainte qu'inspire la transgression de la Loi; aussi ne risques-tu rien à développer devant nous cette doctrine. Moi aussi, dit-il, j'ai comme vous subi autrefois cette servitude, j'ai été soumis au commandement de la Loi, j'ai soigneusement observé ses préceptes, mais dès que la grâce de Dieu s'est manifestée, je me suis porté tout entier de l'ancienne Loi à la nouvelle - car ce n'est plus là une transgression, puisque "nous sommes devenus les sujets d'un autre homme" - aussi, personne ne saurait prétendre que je fais une chose et en conseille une autre, ou que je vous expose à un danger après avoir assuré ma propre sécurité. S'il y avait là un danger, en effet, je ne m'y serais pas risqué moi-même, compromettant ainsi mon salut personnel. Ainsi donc, tout comme dans cette épître Paul propose son exemple afin de libérer de la crainte, de même ici, pour chasser l'inquiétude des esprits, il se donne en modèle. 36. "Mais chacun, dit l'apôtre, reçoit une faveur particulière, celui-ci d'une manière, celui-là d'une autre." Vois : les traits de l'humilité apostolique nulle part ne s'effacent, mais brillent partout d'un vif éclat. Faveur divine, c'est ainsi qu'il appelle sa propre conduite vertueuse, et le fruit de tout le mal qu'il s'est donné, il l'attribue tout entier à son Maître. Faut-il s'étonner s'il agit ainsi dans le cas de la continence, quand il procède aussi de la même façon en parlant de la prédication, de cette prédication pour laquelle il a souffert mille épreuves, continuelles afflictions, indicibles souffrances, morts quotidiennes ? Que prétend-il en effet à ce sujet ? "Plus qu'eux tous j'ai travaillé, non pas moi à la vérité, mais la grâce de Dieu qui est avec moi". (1 Cor 15,10). Il ne dit pas : ceci est mon oeuvre, cela l'oeuvre de Dieu; tout est l'oeuvre de Dieu. Le propre d'un bon serviteur c'est de ne rien considérer comme à lui, mais tout à son maître, de ne rien s'imaginer comme à lui, mais tout au Seigneur. Il agit de même encore en un autre passage; après avoir dit : "Nous recevons des faveurs différentes selon la grâce qui nous a été donnée", (Rom 12,6) il poursuit en mettant au nombre de ces faveurs les charges, les oeuvres de charité, les distributions d'aumônes. Et pourtant il s'agit d'actes vertueux, non pas de faveurs, c'est bien évident. Si j'ai rappelé cela, c'est pour qu'en entendant la parole de Paul : "Chacun reçoit une faveur particulière", tu ne te décourages pas en te disant à toi-même : nul besoin ici de mon effort personnel, Paul a parlé de faveur divine. En fait, c'est la modestie et non le désir de mettre la continence au rang des faveurs (divines) qui l'incite à s'exprimer de la sorte. Car il n'aurait pas commis une telle contradiction avec lui-même, avec le Christ; le Christ qui dit : "Il y a des eunuques qui se sont faits eunuques à cause du royaume des Cieux", et qui ajoute : "Que celui qui peut comprendre comprenne" (Mt 19,12); lui-même, quand il condamne les femmes qui ont choisi le veuvage et n'ont pas voulu persévérer dans leur dessein. Si c'est une faveur, pourquoi les menacer en ces termes : "Elles sont condamnées pour avoir rompu la foi première ?" Nulle part en effet le Christ n'a châtié les hommes qui n'ont pas reçu de faveurs divines, mais toujours ceux qui ne laissent pas voir une vie honnête; ce qu'il réclame par-dessus tout, c'est un mode de vie parfait et des actions irréprochables. La distribution des faveurs ne dépend pas de l'intention du bénéficiaire mais de la décision du donateur. C'est pour cela que nulle part le Christ n'adresse d'éloges à ceux qui font des miracles, et même quand ses disciples y voient un titre de gloire, il les détourne de cette joie en leur disant : "Ne vous réjouissez pas de ce que les démons vous obéissent". (Lc 10,20). Les bienheureux ce sont toujours les miséricordieux, les humbles, les doux, les coeurs purs, les pacifiques, ceux qui font preuve de toutes ces vertus et d'autres semblables. D'ailleurs Paul lui-même, énumérant ses propres actes de vertu, ne manque pas d'y faire figurer aussi la continence. Après avoir dit : "Par une grande constance dans les tribulations, dans les nécessités, dans les blessures, dans les prisons, dans les travaux, dans les émeutes, dans les veilles, dans les jeûnes", il ajoute : "dans la pureté", (2 Cor 5,6) ce qu'il n'aurait pas fait si la pureté était une faveur divine. Autre exemple : il se raille aussi de ceux qui ne possèdent pas cette vertu et les appelle des in-continents. Et pourquoi, encore, "le père qui ne marie pas sa fille fait-il mieux" Pourquoi la veuve est-elle plus heureuse dans le Seigneur quand elle demeure dans cet état ? Parce que - je l'ai déjà dit - ce ne sont pas les miracles, mais les actes qui nous valent les béatitudes célestes; de même aussi pour les châtiments. Et pourquoi multiplier ce genre d'exhortations, si la chose ne dépendait pas de nous, si, après l'intervention de Dieu, il n'était plus besoin, en outre, de notre effort personnel. Après les mots : "Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi," dans la continence, il ajoute : "Je dis aux personnes qui ne sont pas mariées et aux veuves : il est bon pour elles de rester dans l'état où je suis moi-même." (1 Cor 7,7-8). Ici encore, il se met en avant, pour le même motif; avec cet exemple les touchant de près et les concernant, ses auditeurs auraient plus de coeur, pensait-il, à affronter les épreuves de la virginité. Et si, lorsqu'il dit un peu plus haut : "Je voudrais que tous fussent comme moi", et ici : "Il est bon pour eux de rester en l'état où je suis moi-même", si nulle part il n'en donne le motif, il ne faut pas t'en étonner. II n'agit pas en effet par vantardise, mais il juge motif suffisant la conviction personnelle qui l'a guidé dans la pratique de cette vertu. 37. Et si vous désirez aussi des raisons, tout d'abord, interrogez l'opinion publique, et ensuite les données de l'expérience. Sans doute les législateurs ne condamnent-ils pas de tels mariages, ils les permettent même et les autorisent, cependant nombreuses sont les réflexions qu'ils provoquent, de la bouche d'une foule de gens, soit en privé, soit en public : brocards, blâmes, réprobation. Comme à des parjures, tout le monde tourne le dos, c'est le mot, à ces gens-là, personne n'ose s'en faire des amis, ni traiter des affaires avec eux, ni leur accorder la moindre confiance. Quand vous les voyez rejeter si facilement de leur âme le souvenir de leur existence commune, de leur affection, de leur vie familiale et intime, vous voilà paralysés, en quelque sorte, à cette pensée, et vous ne pouvez les aborder d'un coeur tout à fait sincère, car ils sont pour vous l'image de l'inconstance et de la versatilité. Et on ne les réprouve pas seulement pour ce motif, mais pour le caractère fort déplaisant des conséquences pratiques. Quoi de plus choquant en effet, je te prie, que de voir, au plus profond chagrin, aux gémissements, aux larmes, aux cheveux en désordre, aux sombres vêtements, succéder soudain applaudissements, apprêts de la chambre nuptiale, vacarme tout contraire à ce qui précédait ? Ne dirait-on pas des comédiens jouant sur une scène et devenant tantôt ceci, tantôt cela ? Au théâtre en effet on peut voir le même acteur tantôt roi, tantôt le dernier des gueux; de même ici, l'homme qui naguère se roulait au pied du tombeau de sa femme, le voilà soudain fiancé; celui qui s'arrachait les cheveux, c'est une couronne à présent qu'il porte sur cette même tête; cet homme abattu et sombre qui, à tout moment, les larmes aux yeux, devant les amis qui le réconfortaient, ne tarissait pas d'éloges sur l'épouse en allée, cet homme qui déclarait la vie intolérable désormais pour lui et s'irritait contre ceux qui voulaient le distraire de son chagrin, souvent au milieu même de son deuil il recommence à se pomponner, à se faire beau; ces yeux naguère encore gonflés de larmes, sourient pour regarder ces mêmes amis, cette bouche adresse à chacun des mots de bienvenue et d'affection, cette bouche qui naguère n'avait pas assez d'anathèmes pour tout cela. Mais le plus pitoyable de tout est la guerre qu'on suscite à ses enfants, la lionne qu'on installe auprès de ses filles : car voilà ce qu'est toujours une marâtre. De ces unions naissent ces discordes et ces conflits quotidiens, cette étrange et insolite animosité à l'égard de cette femme qui ne fait de mal à personne. Entre vivants on se poursuit de jalousies réciproques, mais avec les morts leurs ennemis eux-mêmes font la paix. Pas ici cependant, l'envie s'attaque à la poussière et à la cendre, c'est une haine indicible à l'égard de la pauvre femme au tombeau, des insultes, des sarcasmes, des accusations contre celle qui a été réduite en poussière, une hostilité implacable pour cette femme qui ne lui a rien fait. Quoi de pire que cette démence, que cette cruauté ? Une femme qui n'a rien à reprocher à la disparue, que dis-je, reprocher, elle recueille les fruits de ses labeurs, elle profite de ses biens... et ne cesse de lutter avec son ombre. Et cette malheureuse qui ne lui a rien fait, que souvent même elle n'a jamais vue, elle la crible chaque jour de milliers de sarcasmes, à travers ses enfants elle se venge de celle qui n'est plus, et bien souvent elle arme son mari contre eux quand ses propres efforts sont vains. Et pourtant les hommes regardent tout cela comme très facile à supporter, simplement pour n'avoir pas à endurer la tyrannie de la concupiscence. La vierge, elle, n'a éprouvé aucun vertige devant ce combat, elle n'a pas esquivé le choc qui paraît si intolérable au commun des mortels; elle a tenu bon, courageusement, et a accepté la bataille que lui imposait la nature. Comment pourrait-on l'admirer comme elle le mérite ? Les autres ont besoin même d'un second mariage pour ne pas être consumés, mais elle, sans même en avoir connu un, reste continuellement sainte et indemne. C'est pour cette raison et plus encore à cause des récompenses réservées au veuvage dans les cieux que celui qui porte le Christ parlant en son coeur disait : "Il est bon pour eux de rester en l'état où je suis moi-même". Tu n'as pas eu la force de t'élever jusqu'au plus haut sommet, du moins ne tombe pas du sommet suivant. Que la vierge n'ait sur toi qu'un seul avantage : elle, pas une seule fois la concupiscence ne l'a terrassée; toi, elle t'a d'abord vaincue mais n'a pas eu assez de force pour te garder toujours. Toi, c'est après une défaite que tu as remporté la victoire, sa victoire à elle est pure de toute défaite; touchant le but en même temps que toi, elle ne t'est supérieure qu'au départ. 38. Mais quoi, les gens mariés, Paul les traite avec beaucoup de ménagements : pas de privation sans consentement mutuel, et encore cette privation acceptée d'un commun accord ne doit-elle pas se prolonger; et il autorise même un second mariage, s'ils le désirent, "pour ne pas brûler". Mais à l'égard des vierges, il ne fait preuve d'aucune complaisance de ce genre : aux époux, après un aussi bref répit, il accorde toute liberté à nouveau, mais la vierge n'a pas le plus petit instant pour souffler, il la laisse perpétuellement sur la brèche, debout toujours, criblée par les flèches du désir, il lui refuse même une courte trêve. Pourquoi ne lui dit-il pas, à elle aussi : si elle ne peut se contenir, qu'elle se marie ? Parce qu'on ne pourrait non plus dire à l'athlète, quand il a dépouillé ses vêtements, qu'il s'est frotté d'huile, qu'il a pénétré dans le stade et qu'il s'est couvert de poussière : Retire-toi, fuis devant ton adversaire. Désormais pour lui de deux choses l'une : il quittera le stade ou bien ceint de la couronne ou bien après avoir mordu la poussière et la honte au front. Dans le gymnase et dans la palestre, où l'exercice ne met aux prises que des familiers, où l'on se mesure à des amis comme adversaires, l'athlète est libre de se donner ou non du mal; mais quand il est inscrit sur la liste, quand le théâtre est assemblé, que l'agonothète est là, que les spectateurs sont assis, que l'adversaire est introduit et qu'il prend position face à lui, le règlement des jeux ne lui laisse plus le choix. Eh bien 1 pour la vierge aussi, tant qu'elle en est à se demander s'il lui faut ou non se marier, le mariage n'offre pas de danger; mais lorsqu'elle a choisi et qu'elle est inscrite au rôle, elle s'est introduite dans le stade. Qui osera, quand le théâtre grouille de monde, quand les anges regardent du haut des cieux, que le Christ est l'agonothète, que le diable est fou de rage, grince des dents, qu'il est empoigné pour la lutte et saisi à bras-le-corps, qui donc osera s'avancer et s'écrier : Fuis devant ton adversaire, renonce aux épreuves, lâche prise, ne renverse pas, ne terrasse pas ton rival, cède-lui la victoire ? Et que dis-je, à des vierges ? A des veuves même on n'oserait tenir ce langage, mais plutôt celui-ci, terrible : "Si le désir sensuel les a détachées du Christ et qu'elles désirent se remarier, elles seront jugées pour avoir rompu la foi première." (1 Tim 5,11-12) 39. Et pourtant l'apôtre déclare : "Je le dis à ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, il est bon pour eux de rester comme je suis, mais s'ils ne peuvent être continents, qu'ils se remarient". Et encore : "Si le mari vient à mourir, elle est libre d'épouser qui elle voudra, pourvu que ce soit dans le Seigneur." Comment peut-il châtier une femme qu'il laisse libre, condamner comme illégitime un mariage qu'il dit "dans le Seigneur ? - N'aie crainte, il ne s'agit pas du même mariage. Par exemple, quand il dit : "Si la vierge se marie, elle ne pèche pas", il ne parle pas de la jeune fille qui a renoncé au mariage - il est bien évident que celle-là commet un péché et un péché intolérable - mais de la jeune fille qui ne connaît pas encore le mariage, qui n'a pas encore opté pour cette solution ou pour l'autre et reste hésitante entre ces deux partis. De même pour la veuve; là, il veut parler de celle qui se trouve simplement sans mari, qui n'est pas encore ligotée par sa décision sur l'orientation de sa vie, mais qui est libre de choisir cette voie ou l'autre; ici, il parle de la veuve qui n'a plus le pouvoir de se remarier, mais s'est engagée dans les épreuves de la continence. Il est possible en effet qu'une femme soit veuve sans être admise au titre de veuve, lorsqu'elle n'a pas encore accepté de le rester. De là le mot de Paul : "Pour être admise au rang des veuves, qu'elle soit âgée d'au moins soixante ans et qu'elle ait été l'épouse d'un seul mari". La simple veuve, il l'autorise à se marier si elle le désire, mais celle qui a fait voeu au Seigneur de viduité perpétuelle et qui néanmoins se marie, il la condamne avec rigueur parce qu'elle a foulé aux pieds le pacte conclu avec Dieu. Ce n'est donc pas à celle-ci, mais aux premières qu'il dit : "Si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient, car il vaut mieux se marier que brûler". Tu le vois, jamais le mariage n'est loué pour lui-même, mais à cause de la fornication, des tentations et de l'incontinence. Plus haut en effet il emploie tous ces termes; ici, comme il avait adressé de violents reproches, il a recours à des expressions plus voilées pour désigner à nouveau. Même ici, d'ailleurs, il ne s'est pas retenu au passage de porter un coup à son auditeur. Car il n'a pas dit : si le désir leur fait violence, s'ils sont entraînés, s'ils n'en peuvent mais. Non, rien de pareil, c'est le fait de victimes qui ont droit à l'indulgence. Que dit-il ? "Si elles ne peuvent garder la continence", ce qui s'applique à des caractères qui, par mollesse, refusent l'effort. II veut dire en effet par là qu'ayant tout ce qu'il faut pour réussir, ils échouent faute de vouloir se donner du mal. Et pourtant, même ainsi, il ne les châtie pas, il ne les voue pas au supplice, il se borne à les priver d'éloges et la véhémence dont il fait preuve ne dépasse pas le blâme verbal; nulle part il n'est question des enfants à naître, ce bel et noble motif du mariage, mais de feux, d'incontinence, de fornication et de tentation du diable, et c'est pour éviter ces désordres qu'il concède le mariage. Et qu'importe, me dira-t-on. Tant que le mariage nous soustrait au supplice, nous supporterons d'un coeur léger toutes les condamnations et tous les blâmes, pourvu qu'il nous soit possible seulement de céder aux plaisirs des sens et d'assouvir toutes les fois notre désir. - Eh quoi, mon cher, si ces plaisirs nous sont même interdits, le blâme sera tout notre profit ? - Mais comment peuvent-ils être interdits, ces plaisirs, puisque Paul nous dit : "Si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient" ? Oui, mais écoute aussi la suite. Tu as appris qu'il était préférable de se marier que de brûler, tu as approuvé ce qui t'est agréable, tu as loué la permission accordée, tu as admiré l'apôtre pour sa condescendance, eh bien, ne t'arrête pas là, admets également ce qui suit, les deux prescriptions sont du même maître. Qu'ajoute-t-il donc ? "Aux gens mariés, je prescris, non pas moi, mais le Seigneur, que la femme ne se sépare pas de son mari; si toutefois elle s'en est séparée, qu'elle reste sans se marier ou qu'elle se réconcilie avec son mari; de son côté que le mari ne répudie point sa femme." 40. Mais quoi, si le mari est plein de douceur, et la femme mauvaise, médisante, bavarde, prodigue - maladie commune à toutes les femmes - chargée de mille autres défauts, comment fera-t-il, le pauvre homme, pour supporter tous les jours ce méchant caractère, cet orgueil, cette impudence ? Et que se passera-t-il si, au contraire, c'est elle qui est modeste et douce, et s'il est, lui, brutal, dédaigneux, coléreux, le coeur enflé par la fortune ou la puissance, s'il traite sa femme libre comme une esclave, s'il n'est pas mieux disposé envers elle qu'envers les servantes : comment supportera-t-elle une telle contrainte, une telle violence, oui, que se passera-t-il s'il ne cesse de la négliger, et s'il ne démord pas de cette attitude ? - Supporte, lui dit l'apôtre, cette servitude; lorsqu'il mourra, alors seulement tu seras libre, mais lui vivant, de deux choses l'une : ou bien mets tout ton zèle à l'éduquer et à le rendre meilleur, ou bien si c'est impossible, soutiens valeureusement cette guerre implacable et ce combat sans trêve. Et si, un peu plus haut, il disait : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord", ici, quand il s'agit de la femme séparée, Paul l'invite dorénavant à la continence, même contre son gré : "Qu'elle reste, dit-il, sans se remarier ou qu'elle se réconcilie avec son mari." Tu la vois, prise entre deux feux, ou bien il lui faut maîtriser la violence du désir, ou bien si elle s'y refuse, il lui faut aduler son tyran, s'abandonner à tous ses caprices, qu'il la roue de coups, l'abreuve d'injures, qu'il veuille l'exposer au mépris des domestiques, ou autre chose du même genre. Les hommes ont inventé tant de moyens pour punir leurs femmes. Et si elle ne peut supporter cette situation, il lui faut observer la continence, une continence stérile; je dis stérile car elle est privée de son principe essentiel : elle n'est pas acceptée par désir de la sainteté mais par ressentiment à l'égard d'un mari. "Qu'elle reste sans se marier, dit l'apôtre, ou qu'elle se réconcilie avec son mari." Oui, mais s'il refuse absolument toute réconciliation ? Il est pour toi une autre solution, un autre expédient : attends sa mort. S'il n'est jamais permis à la vierge de contracter mariage, il n'en est pas de même pour les femmes mariées... lorsque leur mari est décédé. S'il était permis en effet, quand le premier vit encore, de le quitter pour passer à un autre, et puis encore d'aller du second à un troisième, à quoi servirait alors le mariage, les maris s'empruntant les uns aux autres indistinctement leurs épouses, dans une promiscuité vraiment générale. Comment nos sentiments envers nos compagnons ne seraient-ils pas détruits si aujourd'hui celui-ci, demain celui-là et puis d'autres encore vivaient avec la même femme ? Oui, le Seigneur a eu raison d'appeler cette conduite un adultère. 41. Mais pourquoi a-t-il accordé cette permission aux Juifs ? Évidemment à cause de leur dureté de coeur, pour éviter que le sang d'un parent n'inondât leurs maisons. Que valait-il mieux, s'il te plaît ? Que la femme détestée fût chassée hors de la maison ou qu'elle fût égorgée dedans ? C'est ce qu'ils auraient fait, s'ils n'avaient eu le droit de la chasser. C'est pourquoi il est dit : "Si tu la détestes, renvoie-la.". (Deut 24,1). Mais lorsqu'il s'adresse à des gens pleins de mesure, auxquels il interdit même la colère, que dit l'apôtre ? "Si elle s'en est séparée, qu'elle reste sans se remarier." Tu vois la contrainte, la servitude inévitable, la chaîne qui les rive l'un à l'autre. Oui, le mariage est réellement une chaîne, non seulement par la multitude des soucis et par les tracas quotidiens qu'il entraîne, mais aussi parce qu'il oblige les époux à une soumission réciproque, plus pénible que toute forme de domesticité. "Que l'homme, est-il dit, ait autorité sur la femme", (Gen 3,16) mais quel est l'avantage de cette sup |