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Des Vanités Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Écrit par Saint Jérôme   

DES VANITÉS DU SIÈCLE

 

PRÉFACE.

Je me souviens que quand j'étais encore à Rome, il y a environ cinq ans, je lisais à sainte Blesille le livre de l'Ecclésiaste, pour la porter au mépris du monde en lui faisant connaître la fragilité et la vanité des créatures, qui portent tant de marques du néant d'où elles ont été tirées. Ce fut dans le même temps qu'elle me pria de lui faire une espèce de petit commentaire sur les endroits obscurs de ce livre, afin qu'en mon absence et sans mon secours elle pût entendre toute seule ce qu'elle lisait. Mais comme une mort précipitée l'enleva tout d'un coup de ce monde lorsque j'étais sur le point de dicter mon commentaire, je fus alors percé d'une si vive douleur sur une si grande perte , qu'il m'eût été impossible de rien dire, n'étant occupé qu'à penser en moi-même que nous n'étions pas dignes, ô Paula et Eustochia, de jouir plus longtemps de la compagnie d'une personne d'un si rare mérite. Maintenant donc que j'ai établi ma demeure dans Bethléem, ville infiniment plus auguste que celle de Rome /(1), je rends à la mémoire de Blesille ce que je lui dois, et je vous accorde à vous-mêmes ce que je ne saurais vous refuser. liais je crois qu'il faut vous avertir en passant que dans ce commentaire je n'ai pas prétendu m'assujettir à l’autorité d'aucun interprète en particulier. Il est vrai néanmoins que je me suis plus approché de la version des Septante que d'aucune autre, dans les endroits où leur traduction n'était pas trop éloignée du texte hébreu que je traduisais. J'ai l'ait aussi quelquefois mention des autres traducteurs grecs, je veux dire d'Aquila, de Symmaque, etc., afin d'éviter par là le reproche d'une trop grande nouveauté, qui aurait pu faire de la peine à mes lecteurs ; et ceci pourtant sans préjudice des intérêts de ma conscience, qui ne me permettait pas d'abandonner la source de la vérité pour suivre des opinions particulières et les sentiments des hommes.

CHAPITRE PREMIER. Néant des travaux de l'homme et de ses connaissances.

V. 1. « Les paroles de l'Ecclésiaste, fils de David et roi de Jérusalem. » L'Ecriture nous apprend en termes exprès que Salomon, fils de David, a eu trois noms différents : on l'a d'abord nommé Salomon, c'est-à-dire : pacifique; il est aussi appelé Ididia, ce qui signifie : le bien-aimé du Seigneur ; enfin il prend lui-même à la tête de ce livre la qualité et le nom de Coëleth, qui veut dire : prédicateur, parce qu'il y parle à tous les hommes en général, pour les détromper de la vanité de toutes les choses visibles. On lui donna les noms de « pacifique, » et de« bien-aimé du Seigneur, » à cause que de son temps le peuple d'Israël jouit d'une profonde paix, et que Dieu donna à ce roi des marques très particulières de bonté et de prédilection. Nous trouvons aussi les noms de « bien-aimé»et de « pacifique » dans les titres du psaume quarante-quatrième et du psaume soixante-onzième; car bien que ces psaumes soient une prophétie qui regarde Jésus-Christ (142) et son Eglise, et que ce que le Saint-Esprit y dit surpasse infiniment la félicité et la puissance du roi Salomon, il est pourtant vrai que le fond de l'histoire de ces deux cantiques regarde la personne de ce prince, qui était la figure de notre « roi de paix. »

Il est remarquable que Salomon a écrit autant de livres qu'il a eu de noms différents, savoir : le livre des Proverbes, le livre de l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques. Dans les Proverbes il enseigne les commençants, et il leur montre comme à de petits enfants les devoirs de la piété, en les instruisant par des sentences et des maximes abrégées. C'est pourquoi il use souvent de ces termes : « Mon fils, écoutez, etc. » Dans l’Ecclésiaste il a dessein d'instruire des Hommes qui ont acquis la maturité de l'âge, et qui sont capables de comprendre qu'il n'est rien dans le monde de longue durée, que tout passe et s'évanouit en peu de jours. Enfin dans le livre des Cantiques il fait parler les hommes consommés dans la vertu, qui par un parfait mépris du siècle se sont préparés à l'union et aux embrassements de l'époux céleste; car si nous ne commençons par quitter les vices, et si nous ne renonçons aux pompes du siècle pour nous disposer à l'avènement et aux visites de Jésus-Christ, nous ne serons point dignes de lui dire : « Qu'il me donne un baiser de sa bouche. » C'est à peu près l'ordre et la méthode que les philosophes gardent dans les choses qu'ils apprennent à leurs disciples : ils leur enseignent d'abord la morale ; ensuite ils les font passer à la connaissance des choses naturelles et de la physique ; et quand ils nient que leurs sectateurs ont fait du progrès dans ces sciences, ils leur apprennent la logique et l'art de raisonner.

Ce qu'on doit encore remarquer plus soigneusement est que les titres sont tous différents dans les trois ouvrages de Salomon. Nous lisons donc ce titre suivant à la tète des Proverbes: Les paraboles de Salomon, fils de David et roi d'Israël, au lieu que nous lisons ainsi dans le livre de l'Ecclésiaste : Les paroles de l'Ecclésiaste, fis de David et roi de Jérusalem. Mais dans le titre des Cantiques nous ne trouvons ni « fils de David, » ni « roi d'Israël », ou de « Jérusalem ; » on y voit simplement ces paroles : Cantique des cantiques de Salomon. Cette diversité de titres ne laisse pas d'avoir des rapports tout mystérieux avec les ouvrages mêmes; car les maximes des Proverbes regardent le commun et les douze tribus d'Israël , qui sont comme des enfants sans aucune connaissance, et qui ne sont capables que des premières instructions de la piété et de la crainte du Seigneur. Il n'en est pas de même du livre de l'Ecclésiaste, destiné à nous inspirer le mépris du monde : les exhortations que l'auteur y l'ait conviennent particulièrement aux habitants de Jérusalem, la ville capitale du royaume d'Israël, où était comme le centre de l'ambition et des pompes du siècle. Quant au livre du Cantique clos cantiques, il est propre à ceux qui ne désirent que les choses du ciel et qui ne soupirent qu'après la céleste patrie. Entre ces trois ordres et ces trois états, ceux qui commencent dans la piété ont besoin de l'autorité ou de la dignité paternelle pour les soutenir dans les voies de la justice; ceux qui ont déjà fait quelques progrès clans la vertu s'animent de plus en plus sous la puissance d'un roi qui les gouverne dans l'équité; mais pour les parfaits et ceux qui reconduisent par amour et non par la crainte, il est inutile de leur mettre devant les veux les noms de pire et de roi, qui pourraient leur imprimer du respect et de la crainte: le seul nom propre de Salomon suffit pour les attacher à leurs devoirs. Aussi, parmi les parfaits, l'amour réduit tout à l'égalité et à l'unité; le maître et le disciple sont une même chose, et les rais y oublient leur grandeur et leur majesté : Aequalis magister est, et nescit esse se regem. En voilà assez pour le sens littéral.

Pour ce qui est du sens spirituel , il est facile de trouver en Jésus-Christ les noms de « pacifique » , de « bien-aimé » et de « prédicateur , » puisque c'est lui-même qui a détruit le mur de séparation , qui a éteint dans son sang nos inimitiés anciennes, pour de deux peuples n'en faire qu'un seul ; et qui nous dit à tous : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. » C'est aussi en parlant à ses disciples que le Père éternel le nomme son fils bien-aimé : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toute mon affection. Ecoutez-le. », Les aveugles, dans l’Evangile, ont reconnu qu'il était le vrai fils de David ; ils ont crié à haute voix : « Fils de David, avez pitié de nous ; » ce qu'une grande multitude de (143) peuple confessa enfin en criant tous ensemble « Hosanna au fils de David! » Quant à la qualité «d'ecclésiaste » ou de « prédicateur, » elle lui appartient par préférence à tous les prophètes, parce qu'il est le Verbe et la sagesse de Dieu le Père, et qu'après avoir formé des apôtres et des prédicateurs, il les a envoyés porter son Evangile jusqu'aux extrémités de la terre. C'est donc sans fondement que certains libertins s'imaginent que le livre de l'Ecclésiaste nous porte à la volupté et aux plaisirs des sens, lui qui nous apprend au contraire que tout ce qu'on voit dans le monde n'a point de solidité ni de consistance, et que nous ne devons point rechercher passionnément des biens qui périssent entre nos mains au moment que nous croyons les posséder : Nec debere nos ea stuidiose appetere, quae dum tenentur intereant.

V. 2. « Vanité des vanités, » dit l'Ecclésiaste, « vanité des vanités, tout n'est que vanité. » Si toutes les choses que Dieu a faites en créant le monde étaient bonnes et parfaites à ses yeux, selon le témoignage de l'Écriture dans la Genèse, comment l'Ecclésiaste a-t-il pu dire que tout n'est que vanité , et non-seulement que ce n'est que vanité, mais que c'est «la vanité des vanités? » car cette expression marque a grandeur de la vanité et le pur néant de toutes les créatures , de même que le nom de « Cantique des cantiques, » marque le plus parfait et le plus excellent de tous les cantiques et des pièces de poésie. Nous trouvons dans le psaume trente-huitième une manière de parler toute semblable : « En vérité, tout ce qu'il y a d'hommes qui vivent sur la terre ne sont que vanité ; » mais si les hommes qui jouissent de la vie sont regardés comme très peu de chose , et comme une vanité , nous pouvons dire que ceux qui sont dans le tombeau parmi les morts sont « la vanité des vanités, » c'est-à-dire : la plus grande de toutes les vanités.

Pour développer le sens de ces passages de l’Ecriture, qui ne paraissent pas être tout-à-fait d'accord, il faut se souvenir de ce que nous lisons dans le livre de l'Exode, où il est parlé de l'éclat du visage de Moïse , dont les rayons blessaient les yeux des Israélites, qui n'osaient envisager leur saint législateur qu'après qu'il avait couvert d'un voile son visage; mais quelque grand qu'ait été l'éclat du visage de Moïse, l'apôtre saint Paul ose nous assurer que ce n'était rien en comparaison de la gloire des ministres de la nouvelle alliance. « On peut même dire ( ce sont les paroles de l'Apôtre, II, Cor. 3, 10) que la loi n'a point été établie avec éclat et majesté, si on la compare avec la majesté divine de l'Évangile. » Nous pouvons donc raisonner de la même manière en expliquant les paroles de l'Ecclésiaste, et dire que le ciel, la terre, lamer et toutes les créatures de l'univers ne sont que vanité, si l'on veut les comparer à l'être souverain de Dieu et à la bonté infinie du Créateur, quoique d'ailleurs les créatures soient bonnes et parfaites en elles-mêmes, étant les ouvrages de Dieu qui ne peut rien faire qui ne soit hou et parfait en son genre; ce que nous allons encore mieux comprendre par la comparaison de la lumière d'une lampe avec l'éclat des rayons du soleil. Il nous arrive souvent d'admirer la beauté d'une lampe qui fait briller sa lumière au milieu des ténèbres; mais cette lumière disparaît entièrement et devient inutile sitôt que le soleil fait éclater ses rayons sur la terre. Les étoiles même, qui sont si brillantes pendant la nuit , perdent tout leur éclat et semblent n'être plus dès que le soleil a commencé à les obscurcir par sa lumière. La même chose m'arrive aussi quand je m'arrête à considérer la beauté et la diversité infinie des créatures : j'admire les éléments et tous ces grands corps de la nature, mais, faisant réflexion sur leur peu de durée et les voyant se précipiter vers leur fin, sachant d'ailleurs qu'il n'y a que Dieu seul qui soit toujours ce qu'il a été de toute éternité , je ne nuis m'empêcher de dire une et deux fois : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité. » Les mots hébreux abal abalim, qui sont dans ce verset et qui signifient : vanité des vanités, ont été traduits par les Grecs atmos atmidon ; ce que nous pouvons appeler justement : une légère vapeur, un peu de fumée, un souffle de vent, à cause que toutes ces choses se dissipent et passent en un moment. Ces expressions nous font donc connaître la fragilité, l'inconstance et le néant de toutes les créatures ; car tout ce que nous voyons doit passer en peu de temps, et il n'y a que les choses invisibles qui soient éternelles.

Donnons encore un autre sens à cette explication, et disons que toutes les choses de ce monde ne sont que vanité, qu'elles passent comme une ombre et comme un souffle de vent, parce que les créatures sont toutes assujetties à une inconstance extrême et involontaire, et qu'elles la souffrent à cause de celui qui les y a assujetties en leur faisant espérer qu'elles seront enfin délivrées de cette servitude et de cette corruption , pour participer à la liberté de la gloire des enfants de Dieu; carrions savons que jusqu'à présent toutes les créatures soupirent et sont comme dans le travail de l'enfantement. Ajoutons à tout cela que nous ne connaissons les choses dans ce monde que très imparfaitement, que nos lumières sont presque des ténèbres. Or il est certain que tout n'est que vanité pendant que nous vivons ainsi au milieu de toutes sortes de défauts et d'imperfections, et que nous attendons pour arriver à un état de consistance et de perfection. Tamdiù omnia vana sunt, donec veniat quod perfectum est.

V. 3. « Que retire l'homme de tout le travail dont il est occupé sous le soleil? » Après que l'Ecclésiaste a dit en général que tout n'est que vanité, il vient à un détail particulier des vanités et des misères de ce monde. Il commence par les hommes , dont il montre la vanité et l'inutilité des travaux : les uns s'accablent de peines et de soins pour amasser des richesses; les autres s'étudient à donner une noble éducation à leurs enfants; quelques-uns sont insatiables d'honneur et de gloire , et quelques autres enfin ne sauraient vivre que pour faire de nouveaux bâtiments; mais au milieu de toutes ces occupations, ils se voient souvent enlevés de ce monde par une mort subite , et ils apprennent par une fatale expérience que ces paroles de l'Evangile sont écrites pour leur condamnation : « Insensé que vous êtes ! cette nuit même on va vous ravir la vie; et à qui laisserez-vous ces biens que vous avez amassés ? » Il est d'autant plus vrai que tous les travaux des hommes sont inutiles pour eux-mêmes qu'il est certain qu'ils n'emportent rien de ce monde, et qu'ils retournent en terre aussi nus qu'ils en étaient sortis.

V. 4. « Une race passe , et une autre lui succède ; mais la terre demeure ferme dans sa durée. » Depuis le commencement du monde les hommes sont dans une perpétuelle révolution : la mort des uns nous prive de la compagnie de ceux que nous avions coutume de voir, et la naissance de beaucoup d’autres nous met avec des personnes qui n'avaient pas encore paru sur la terre. Mais y eut-il jamais de vanité et de misère plus réelle que celle-ci? l'homme couronné d'honneur et de gloire, comme le maître et le roi de la terre, passe comme une ombre et est bientôt réduit en poudre, pendant que la terre, qui n'était faite que pour l'homme, demeure toujours stable et ne connaît point de changement dans sa durée. Quid hâc vaniùs vanitate.

V. 5. « Le soleil se lève et se couche, et retourne au point d'où il était parti, et il reprend son cours dans le même endroit. » Le soleil, que Dieu a donné aux hommes pour éclairer leurs pas, les avertit lui-même chaque jour par son lever et par son coucher que le monde passe et qu'il tend vers sa fin; car dès que ce bel astre a plongé son chariot de feu dans l'Océan, il court par des routes qui nous sont inconnues pour se rendre au lieu d'où il était sorti, et il n'a pas plus tôt achevé le tour qu'il fait pendant la nuit qu'on le voit se presser de sortir du côté d'Orient , comme s'il sortait de son lit nuptial. Tous ces mouvements réguliers et toutes ces vicissitudes journalières nous prêchent continuellement que nous ne faisons que passer, et que notre vie s'écoule sans que nous nous en apercevions.

Selon le sens purement spirituel, nous pouvons regarder dans ces paroles de l'Ecclésiaste le soleil de justice, dont les rayons portent en tous lieux la santé. C'est lui qui s'élève ton jours aux yeux des justes , mais qui se couche en plein midi pour les hypocrites et les faux prophètes. Dès qu'il parait sur notre horizon il nous attire vers son propre lieu, il nous élève vers son père; car il n'est descendu sur la terre que pour nous faire monter au ciel avec lui. C'est pour cela qu'il dit : « Lorsque le Fils d l'homme sera élevé, il attirera toutes choses à lui; » et il n'est pas surprenant que le fils de Dieu attire vers lui ceux qui croient en son nom , puisque le Père éternel lui-même attire tout vers son fils; ce que Jésus-Christ confirme par ces paroles : « Personne ne vient à moi si mon père, qui m'a envoyé, ne l'attire lui-même. » Ce soleil donc, qui se lève pour les uns et qui s couche pour les autres, est le même qui parut se coucher au patriarche Jacob quand il quitta la Terre-Sainte, mais qui se leva à ses yeux de nouveau quand il revint de Syrie et qu'il rentra dans la terre de promesse d'où (145) il était sorti. Lot vit aussi le soleil se lever sur Segor après qu'il eut obéi au commandement de Dieu, qu'il eut quitté Sodome, et qu'il se fui transporté sur la montagne, pour demeures dans la ville que le Seigneur lui avait marquée; afin de s'y réfugier.

V. 6. « II prend son cours vers le midi, au tourne vers le nord : l'esprit tournoie de toute: parts; et il revient sur lui-même par de longs circuits, » Par cet endroit nous pouvons aisément juger que le soleil fait sa course du côté du midi pendant l'hiver, mais qu'il est plus proche du septentrion durant l'été. On peut aussi en conclure que l'année commence, non pendant l'équinoxe d'automne , mais pendant l'équinoxe du printemps. lorsque toute la nature devient féconde à la faveur des zéphyrs qui soufflent en cette saison. Pour ce qui est des dernières paroles du verset : « L'esprit tournoie de toutes parts, et il revient sur lui-même par de longs circuits, », nous pourrions presque nous persuader qu'il parle encore du soleil, qu'il nomme ici « esprit, » à cause qu'il donne la vie, qu'il fait respirer et qu'il communique des forces à toute la nature, comme s'il était rame du monde et comme s'il donnait le mouvement à ce grand corps et à toutes ses parties, sans manquer à la plus petite.

Remarquez une semblable conduite dans le soleil de justice, qui semble être plus proche de nous dans un temps d'hiver, c'est-à-dire lorsque nous sommes les plus affligés et les plus persécutés sur la terre , au lieu qu'il se tient loin si nous habitons du côté du septentrion, privés du feu de la charité comme de la chaleur du midi. Mais quand ce soleil de justice aura élevé toutes choses vers lui-même, et qu'il aura éclairé tous les hommes par sa lumière , alors se fera le dernier et le principal rétablissement de toutes les créatures , parce que Dieu sera tout en tous : Erit Deus omnia in omnibus.

V. 7. « Tous les torrents entrent dans la mer, et la mer n'en regorge point. Les torrents retournent au même lieu d'où ils étaient sortis, pour couler à leur ordinaire. » Il y en a qui pensent que les eaux douces des fleuves et des ruisseaux qui vont se rendre dans la mer sont absorbées d'en haut par les ardeurs du soleil , ou qu'elles servent à alimenter la liqueur salée de la mer même. Mais notre divin Ecclésiaste, le créateur des mêmes eaux, nous assure qu'elles retournent vers leurs sources par des veines et de secrets conduits qui nous sont inconnus, et qu'elles vont bouillonner dans leurs sources après être sorties, comme de leur matrice, du profond abîme de la mer. Il me parait que les Hébreux expliquent ce passage d'une manière bien plus noble. Ils disent donc que ces paroles doivent se prendre dans un sens métaphorique ; que les torrents sont les hommes eux-mêmes qui meurent tous les jours, et qui retournent dans le sein de la terre d'où ils étaient sortis; que ce ne sont point des fleuves, mais des torrents, à cause de la précipitation avec laquelle ils passent sur la terre et rentrent dans le lieu de leur origine, sans que la terre s'en trouve trop remplie, quelque grande que soit la multitude des corps qu'on met à tout moment dans le tombeau ; qu'enfin cette mer est insatiable comme les filles de la sangsue des Proverbes de Salomon, qui disent toujours: « Apporte, apporte, » et qui ne disent jamais : « C'est assez. »

V. 8. « Toutes les choses du monde sont difficiles ; l'homme ne saurait les expliquer par ses paroles. L'oeil ne se rassasie point devoir, et l'oreille ne se rassasie point de ce qu'elle entend. » Il est également difficile de pénétrer les secrets de la nature, d'avoir la connaissance de la physique, et de savoir exactement toutes les règles des moeurs. Nous ne pouvons par tous nos discours expliquer à fond ou rendre raison de la nature de chaque chose. Les yeux de notre esprit n'ont pas assez de vivacité pour nous découvrir toutes les beautés du sujet que nous méditons , et notre docilité ne saurait suivre les pensées d'un habile maître qui voudrait nous remplir de ses connaissances. Car si nous ne voyons en cette vie les choses que comme enveloppées d'énigmes et d'obscurités, si toutes nos connaissances sont imparfaites, aussi bien que nos prophéties, il suit nécessairement de cette imperfection que nous ne pouvons point expliquer ce que nous ne connaissons pas , que nos yeux sont trop faibles pour percer dans les ténèbres, et que nos oreilles ne peuvent se remplir de l'incertitude des choses que nous entendons. Il faut encore remarquer que toutes sortes de sciences sont très difficiles, et qu'on ne les acquiert qu'avec beaucoup de peine et de travail , ce qui condamne l'oisiveté, et la négligence de ceux qui s’imaginent qu'il (146) suffit de désirer d'être savant dans les saintes Ecritures pour en avoir une parfaite connaissance: Contra eos qui putant otiosis sibi, et vota facientibus venire notitiam Scripturarum.

V. 9. « Qu'est-ce qui a été autrefois? C'est ce qui doit être à l'avenir. Qu'est-ce qui s'est l'ait? C'est ce qui se doit faire encore, et rien n'est nouveau sous le soleil. » Il parle en général, ce me semble, de toutes les choses dont il a déjà fait le dénombrement ; je veux dire : de la succession continuelle des hommes de siècle en siècle , de la pesante masse de ta terre , du lever et du coucher du soleil, du cours des fleuves qui se jettent dans la mer , de la vaste étendue de l'Océan , en un mot, de tout ce qui tombe sous nos sens et que nous sommes capables de nous représenter par nos pensées. Il nous assure donc qu'on ne voit rien dans la nature qui n'ait déjà paru dans les siècles passés. En effet, les hommes, depuis le commencement du monde, ont coutume de naître et de mourir les uns après les autres. La terre aussi demeure toujours suspendue sur les eaux, et l'on voit régulièrement tous les jours que le soleil se couche le soir après s'être levé le matin. Et pour ne pas m'étendre davantage, je me contente de dire que Dieu, ce grand ouvrier de la nature, a donné aux oiseaux la faculté de voler, aux poissons celle de nager, aux animaux terrestres celle de marcher, et aux serpents la facilité de se glisser sur l'herbe. Un poète comique s'est assez approché des sentiments de l'Ecclésiaste lorsqu'il s'est expliqué de la sorte : « On ne dit rien de notre temps qui n'ait été dit avant nous ; » ce qui fit dire à Donat, mon précepteur grammairien, qui nous expliquait un jour ce vers de Térence : « Malheur à ceux qui se sont servis avant nous de nos propres expressions! » Mais s'il est vrai que les hommes ne peuvent rien prononcer qui soit nouveau et qui n'ait déjà été dit dans les siècles passés , avec combien plus de raison doit-on reconnaître qu'il n'arrive rien de nouveau dans la nature et dans la disposition du monde, dont le gouvernement a été si sage et si parfait dès son origine que Dieu se reposa le septième jour, après qu'il eut créé toutes choses et donné le mouvement à tous les êtres !

J'ai lu dans un certain livre ce raisonnement « Si tout ce qui a été fait sous le soleil existait dans les siècles passés avant que de paraître dans le monde , et si d'ailleurs l'homme n'a été fait qu'après la création du soleil, on doit inférer de ce principe que l'homme était déjà avant que de naître sous le soleil. » Mais on peut aisément se défaire de cette difficulté en disant qu'il s'ensuivrait de ce raisonnement que les bêtes et les moucherons, les plus petits et les plus grands animaux, ont aussi existé avant la création du ciel , à moins qu'on ne prétende montrer par la suite du discours que l'Ecclésiaste n'a parlé que des hommes seuls, et non pas de tous les autres animaux ; car l’Ecriture dit expressément : « Il n'est rien de nouveau sous le soleil, qui parle et qui puisse dire: Voilà une chose nouvelle. » Or, entre tous les animaux, l'homme est le seul qui ait l'usage de la parole. Que si l'on veut soutenir que les autres animaux parlent aussi, ce sera pour nous une grande nouveauté qui détruira la proposition de l'Ecclésiaste, qui nous assure « qu'il n'y a rien de nouveau sous le ciel. »

V. 10. « Est-il quelque chose de laquelle on puisse dire : Voyez, c'est une nouveauté? Tout cela a déjà paru dans les siècles qui nous ont précédés.» Symmaque a traduit cet endroit avec plus de clarté lorsqu'il a dit : « Croyez-vous qu'il y ait quelqu’un qui puisse dire : Regardez, voilà une chose nouvelle? Mais texte nouveauté a déjà paru dans le siècle passé. » Ceci s'accorde parfaitement avec ce qui est dit dans le verset précédent, où l'Ecclésiaste assure qu'il n'arrive rien de nouveau dans le monde, qu'il n'y a point d'homme existant aujourd'hui qui puisse nous dire : Voyez, ce que je vous montre est une chose nouvelle, puisque tout ce qu'il saurait nous montrer a déjà paru dans les siècles passés. Qu'on ne croie point cependant que les miracles, les prodiges et beaucoup d'autres choses nouvelles et extraordinaires, qui arrivent tous les jours par la volonté de Dieu, aient déjà été dans les siècles passés. Ce sentiment nous ferait tomber dans les erreurs d'Epicure, qui a prétendu établir de continuelles révolutions périodiques, après lesquelles on voyait les mêmes choses dans le monde, faites dans les mêmes lieux et par les mêmes personnes. Si cela avait lieu, nous serions obligés de dire que Judas a trahi plusieurs fois le Sauveur du monde , et que Jésus-Christ est mort fort souvent pour nous. Il faut donc dire, pour ne pas suivre ces erreurs grossières des épieu

riens, que les choses futures ont déjà été dans les siècles passés, à cause qu'elles étaient dans la prescience et dans la prédestination de Dieu; car ceux que Dieu a choisis; et prédestinés en Jésus-Christ avant la création du monde ont été en lui dans les siècles passés : Qui enim electi sunt in Christo ante constitutionem mundi, in prioribus saeculis jam fuerunt.

V. 11. « On ne se souvient plus de ce qui a précédé ; les choses aussi qui arriveront après nous seront oubliées de ceux qui viendront dans les derniers jours, » De même que les choses passées , dont nous n'avons point de connaissance, sont ensevelies dans un éternel oubli , de même nous arrivera-t-il que toutes les choses que nous faisons aujourd'hui, ou que d'autres feront après nous, seront oubliées pour toujours parmi ceux qui viendront à la fin des siècles. On n'en parlera pas plus que des choses qui n'ont jamais existé. Et alors s'accomplira cette belle sentence de l'Ecclésiaste

« Vanité des vanités, tout n'est que vanité. » C'est pourquoi les séraphins, dans Isaïe, se couvrent de leurs ailes le visage et les pieds , pour nous faire connaître que tout nous est caché dans le passé et dans l'avenir; selon la version des Septante : « On ne se souvient plus de ce qui a précédé, etc. » Il n'est pas difficile de prendre ce verset dans le sens de l'Evangile, où il est dit que « les premiers seront les derniers, et que les derniers seront les premiers; » car bien que ceux qui ont tenu dans ce monde les premiers rangs deviennent un jour les derniers de tous, néanmoins Dieu est si plein de bonté et de douceur qu'il n'oubliera pas même les moindres de ses serviteurs. Il est vrai qu'il ne leur donnera pas la même récompense et la même couronne de gloire qu'il doit donner à ceux qui se sont tenus dans l'abaissement, et qui par humilité ont toujours voulu être les plus petits et les derniers de tous. On dit aussi dans la suite de ce livre que « la mémoire de l'insensé ne sera point éternelle comme la mémoire du sage. »

V. 12. « Moi l'Ecclésiaste, j'ai été roi d'Israël dans Jérusalem. » Ce que l'Ecclésiaste a dit jusqu'à cet endroit doit être regardé comme l'exorde d'un prédicateur qui a parlé en général de tout le monde. Maintenant il revient à lui-même, pour nous apprendre qui il a été, et de quelle manière il a acquis, par sa propre expérience, la connaissance de toutes choses (1). Les Hébreux disent que Salomon composa ce livre comme le monument de sa pénitence, où il confesse que, pour s'être trop confié en sa propre sagesse et en ses richesses, il avait bien offensé Dieu en s'abandonnant à l'amour des femmes.

V. 13. « Je résolus en moi-même de rechercher et d'examiner avec sagesse ce qui se passe sous le soleil. Dieu a donné aux enfants des hommes cette fâcheuse occupation qui les exerce pendant leur vie. » Le texte hébreu et les versions grecques de ce verset conservent des termes qui marquent une application violente et connue une espèce d'extension, distentionem qui met l'esprit de l'homme à la gêne et à la torture. Mais de quelque manière qu'on explique le texte original, on doit tout rapporter à ce qui a été dit auparavant. L'Ecclésiaste donc s'appliqua avant toutes choses, et sur toutes choses, à la recherche de la sagesse ; mais il poussa trop loin ses recherches, voulant comprendre par lui-même ce qu'il ne lui était pas permis de savoir. Il osa examiner pourquoi l'on voyait quelquefois de petits enfants possédés du démon, pourquoi des hommes justes périssaient souvent dans le même naufrage qui engloutissait les impies. Il voulait savoir si ces choses et d'autres semblables se faisaient par le hasard ou si elles arrivaient par un jugement de Dieu. Que si tout cela arrivait par hasard, où serait la Providence? Mais si Dieu s'en mêlait., que deviendrait sa justice? Faisant donc mes efforts, dit l'Ecclésiaste, pour découvrir la raison de toutes ces choses,j'ai reconnu que tant de curiosité et d'application, tant de soins et de peines que les hommes se donnent, et qui les tourmentent en mille manières différentes, étaient ordonnées dans la conduite de Dieu , afin que les hommes sentissent qu'ils veulent approfondir des choses qu'il ne leur est pas permis de connaître: Ut scire cupiant quod scire non licitum est.

Remarquer encore la liaison admirable de l'Ecriture, qui nous fait connaître la cause et la raison des châtiments de Dieu avant de nous parler de ces mêmes châtiments et de nos peines. L'apôtre saint Paul garde ce bel ordre dans son épître aux Romains lorsqu'il dit :

« C'est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leur cœur, aux vices de l’impureté; c'est pourquoi Dieu les a livrés à des passions honteuses ; C'est pourquoi Dieu les a livrés à un sens réprouvé, en sorte qu'ils ont fait toutes sortes d'actions indignes de l'homme; , et dans la seconde aux Thessaloniciens : « C'est pourquoi Dieu les laissera tomber dans l'erreur, en sorte qu'ils croiront au mensonge. » Dans tous ces endroits l'Apôtre nous fait connaître la raison des châtiments terribles de la justice de Dieu, en nous parlant d'abord des crimes énormes des hommes, qui en étaient le sujet. De même ecclésiaste nous découvre dans ce passage la source des gênes et des tortures que les hommes se donnent inutilement dans ce monde, en nous apprenant qu'ils ont fait volontairement tout ce qu'il fallait pour leur attirer toutes ces peines : Quia prius sponte sua et propria voluntate haec vel illa fecerunt .

V. 14 « J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil, et j'ai trouvé que tout n'est que vanité et présomption d'esprit. » Nous sommes obligés, pour bien expliquer l'Écriture, de parler des mots hébreux du texte plus souvent que nous ne voudrions. Le terme routh, que les interprètes grecs traduisent diversement, signifie plutôt : un mouvement «volontaire » du coeur qu'une « présomption » de notre esprit. L'Ecclésiaste dit donc que chacun fait dans ce monde ce qui lui plaît , que chacun y suit ses propres lumières et ses inclinations , et que, comme chacun est maître de lui-même, il arrive que les hommes se portent volontairement à une infinité de choses toutes différentes. Les uns goûtent ce qui déplaît aux autres ; ceux-ci condamnent ce que d'autres avaient approuvé. Insupportables à nous-mêmes , insupportables à tous les autres, nous faisons le bien ou nous nous portons au mal par des motifs opposés et contraires. Ce peu d'uniformité et cette bizarrerie de sentiments parmi les hommes est la source de tout le travers, de toutes les vanités et de toutes les misères qui accablent les enfants d'Adam sur la terre : Et vana sunt universa sub sole, dum invicem nois in bonorum et malorum finibus displicemus.

Le Juif sous la discipline duquel j'ai appris les Écritures saintes me faisait remarquer que le mot hébreu routh dont nous avons parlé signifie en cet endroit; non : la «volonté, » ou : la « présomption » de l'esprit de l'homme, mais : les «afflictions », et : les « misères »qu'il souffre dans cette vie. Il disait donc que le sens de ce passage se devait prendre en cette manière: J'ai fait attention sur tout ce qui se fait dans le monde, et je n'y ai rien vu que des misères et des sujets d'affliction ; c'est-à-dire : des choses capables d'apporter du chagrin et du trouble dans l'âme.

V. 15. « Les hommes déréglés se corrigent et se redressent difficilement , et le nombre des imparfaits est infini. » Un homme méchant et corrompu, s'il ne commence par se corriger, ne pourra jamais travailler à son salut et à sa perfection. Les choses déjà rangées et bien ordonnées sont capables d'embellissement et d'une plus grande beauté ; celles qui sont dérangées ou mal tournées doivent d'abord être rangées et redressées. Ou ne dit qu'un homme est perverti que quand il a été corrompu, et qu'il s'est lui-même éloigné de la droiture et du bon ordre. Je dis ceci contre les hérétiques novatiens, qui s'imaginent qu'il y a certaines choses dans la nature qui par elles-mêmes sont incapables d'être rétablies dans un meilleur état.

On peut encore prendre le verset dans ce sens: Le monde est rempli de tant de malignité, de tant de vices et de tant de défauts, qu'il semble presque impossible de le réformer, et de le rétablir dans le bon ordre et dans la première perfection où Dieu l'avait créé. D'ailleurs le démon par sa malice a si fort renversé tout ce qu'il y avait de bien dans l'homme qu'on ne voit dans le monde que péchés sur péchés, crimes sur crimes; en sorte que le nombre de ceux qui sont trompés et pervertis par ce séducteur surpasse toutes les supputations qu'on en pourrait faire.

V. 16. « Je me suis entretenu en moi-même de ces pensées, et j'ai dit: Je suis devenu grand et très puissant; et j'ai surpassé en sagesse tous ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem. Mon esprit a contemplé les choses avec une grande sagesse, et avec beaucoup de science et de pénétration. » Salomon a surpassé en sagesse, non pas Abraham, ni Moïse, ni plusieurs autres saints prophètes , mais seulement ceux qui avaient été avant lui dans Jérusalem. Nous lisons aussi dans les livres des Rois que Salomon fut orné d'une profonde sagesse, et qu'il demanda ce don au Seigneur par préférence à (149) tous les autres avantages. On doit donc remarquer que Dieu accorde les lumières de la sagesse et de la science à ceux qui ont le coeur pur et dégagé des affections de la terre. Car l'Ecclésiaste ne dit point : « J'ai parlé avec beaucoup de sagesse et d'éloquence ; » mais il dit: « Mon esprit a contemplé les choses avec une grande sagesse et une profonde science. » Il est encore vrai que nous ne saurions nous énoncer parfaitement sur beaucoup de choses que nous connaissons fort distinctement.

V. 17. « J'ai appliqué mon coeur à connaître la prudence et la doctrine, les erreurs et l'imprudence , et j'ai découvert qu'en cela même il y avait bien de la vanité ou de la présomption d'esprit. » Les contraires se reconnaissent par l'opposition de leurs contraires, et le premier degré de la sagesse est de n'être point assujetti à la folie; mais on ne peut éviter la folie et l'imprudence sans en connaître les défauts. Aussi voyons-nous plusieurs choses pernicieuses et dangereuses dans les autres créatures , afin de nous faire acquérir la sagesse en les évitant et en nous en éloignant. Salomon a donc eu également besoin de s'appliquer à l'étude de la sagesse et à la connaissance de l'imprudence et de la folie qui lui sont opposées, afin que par son attachement à l'une et par son éloignement de l'autre on pût reconnaître qu'il avait acquis la véritable sagesse. Il avoue néanmoins que dans toutes ses curieuses recherches il n'a fait que se repaître de vent , et qu'il n'a jamais pu acquérir une parfaite sagesse.

V. 18. « Parce qu'une grande sagesse est accompagnée d'une grande indignation et d'un grand chagrin , et que plus on acquiert de science, plus on a de peine et de travail. » A mesure qu'un homme acquiert des connaissances et qu'il est éclairé des lumières de la sagesse, il se voit si environné de vices et si éloigné des vertus auxquelles il aspire qu'il ne peut s'empêcher d'en concevoir de l'indignation et du chagrin. Il a une extrême peine de se voir si sujet à tant de défauts et à tant de péchés, parce qu'il sait que les grands seront terriblement tourmentés, et qu'on exigera plus de bonnes actions de celui à qui on a donné plus de belles lumières. C'est ce qui l'afflige d'une tristesse selon Dieu, et qui lui cause une douleur amère à la vue de ses péchés. Un homme sage s'afflige encore de voir que la sagesse demeure si cachée et si inaccessible, et de ce qu'elle ne se présente pas à nous aussi facilement que la lumière corporelle se présente à nos yeux ; trais qu'il faut en rechercher la possession par des soins qui sont de véritables tourments et par les travaux les plus insupportables : Per tormenta quaedam et intolerabilem laborem, jugi meditatione et studio provenire.

CHAPITRE II. Néant des plaisirs et des richesses.

V. 1. « J'ai dit. en moi-même : Allons, je vais prendre toutes sortes de plaisirs et de délices , je vais jouir de toutes sortes de biens ; et j'ai reconnu que tout cela nième n'était que vanité. » Quand j'ai vu, dit l'Ecclésiaste, que tout ce que j'avais pu faire pour acquérir une grande sagesse, et toutes sortes de sciences n'aboutissait qu'à de vains efforts, et qu'il ne m'en revenait que du travail et de la peine , j'ai aussitôt changé d'objet, et je me suis jeté du côté du plaisir et de la mollesse , afin de vivre désormais dans le luxe, de ne penser qu’à devenir riche et qu'à goûter, avant de mourir, tout ce que la volupté et les plaisirs passagers ont de plus séduisant. liais j'ai moi-même reconnu en cela, comme en tout le reste, l'excès de ma vanité et de ma misère , puisque des plaisirs passés n'ajoutent rien aux présents, et que la volupté croit toujours sans pouvoir être satisfaite. Au reste ce ne sont pas les seuls plaisirs des sens qui peuvent tenter et l'aire tomber tous ceux qui s'y attachent : les joies même spirituelles sont sujettes à la tentation , et il est nécessaire d'être averti de sa propre fragilité par quelque aiguillon, et d'être souffleté par l'ange de Satan, de peur qu'on ne tombe dans quelque vaine complaisance. C'est pourquoi Salomon disait dans les Proverbes : « Ne me donnez ni la pauvreté ni les richesses; , et il ajoute d'abord « De peur qu'étant rassasié, je ne devienne menteur et que je ne dise : Qui est témoin de ce que je fais? » Aussi le démon n'est tombé que parce qu'il s'est vu dans une grande abondance de biens : Siquidem et diabolus per bonorum abundantiam concidit. Nous lisons encore dans la première épître de saint Paul à Timothée « De peur que s'élevant d'orgueil, il ne tombe dans la même condamnation que le démon , » (150) c'est-à-dire : dans la condamnation où le démon est tombé lui-même le premier. Disons enfin que les joies même spirituelles sont appelées en cet endroit du nom de vanité, à cause qu'elles sont accompagnées de beaucoup de défauts et d'obscurités. Mais lorsque nous verrons à découvert la sagesse, la joie que nous en ressentirons ne sera plus une vanité, une vaine joie; ce sera pour lors la joie des joies et la pure vérité.

V. 2. « J’ai condamné les ris de folie, et j'ai dit à la joie: Pourquoi faites-vous cela? » Où nous avons lu le terme de « folie, » les interprètes grecs ont traduit le mot hébreu molal par celui « d'égarement » ou de «tumulte. » Mais les Septante et Théodotien, qui sont souvent d'accord, ont rendu le texte original de cet endroit par periphoran, qui signifie à la lettre : l'action d'un homme qui tourne de çà et de là, et qui se laisse emporter de tous côtés. De même donc que ceux qui se laissent emporter à tous les vents de doctrine et à des opinions humaines sont toujours inconstants et flottants au milieu de l'erreur , de même aussi ceux dont les ris se changeront en pleurs se trouvent-ils dans de perpétuelles agitations, emportés par tous les égarements du siècle et par les mouvements impétueux de leurs passions. Ils ne voient pas, ces grands rieurs, le précipice où leurs péchés les entraînent, et ils ne savent ce que c'est que faire pénitence de leurs péchés passés. Toujours trompés par l'idée fausse de leur bonheur, ils s'imaginent que des biens périssables et de très peu de durée sont des biens éternels, et se flattant de ces vaines espérances , ils se réjouissent avec excès dans des choses qui ne sont dignes que de pleurs et de gémissements. On peut en dire autant. des hérétiques, qui se promettent du bonheur et d'heureux succès , quoiqu'ils suivent des erreurs et les illusions de leurs faux dogmes.

V. 3. « J'ai pensé en moi-même de remplir de vin mon corps, mais mon esprit m'a porté à la sagesse et à m'élever au-dessus de l’imprudence jusqu'à ce que j'aie connu ce qui est utile aux enfants des hommes, et ce qu'ils doivent faire sous le soleil pendant les jours de leur vie. » J'ai voulu m'abandonner à toutes sortes de délices et m'enivrer de volupté et de plaisirs, comme le corps s'enivre de vin, pour me délivrer par là de tous les chagrins de la

vie; mais mon esprit et la raison naturelle que Dieu a donnée aux pécheurs mîmes et aux scélérats m'ont détourné de ce premier dessein, et m'ont porté à la recherche de la sagesse et au mépris de l'imprudence, afin que je puisse connaître en quoi consiste le véritable bien que les hommes doivent se procurer pendant le cours de leur vie. Remarquez que la comparaison que fait l'Ecclésiaste de l'excès du vin avec la volupté est une comparaison fort juste et fort belle; car l'un et l'autre renversent l'esprit et lui ôtent toute sa force et sa vigueur. Celui donc qui surmontera la volupté par la sagesse sera en état de connaître ce que l'homme doit éviter et ce qu'il doit rechercher pendant qu'il vit sur la terre.

V. 4. « J'ai fait faire des ouvrages magnifiques; j'ai bâti des maisons et j'ai planté des vignes ; » et le reste jusqu'à l’endroit où Salomon dit : « Les yeux du sage sont à sa tête ; l'insensé marche dans les ténèbres. » Avant que d'en venir à une explication particulière de chaque verset, je crois qu'il est utile de réduire dans un corps le sens qu'ils contiennent, d'en montrer la liaison et d'en faire ici un abrégé, afin que les lecteurs comprennent plus facilement les paroles de l'Ecriture. L'auteur dit donc : J'ai joui comme un roi puissant de tous les biens qu'on estime dans le siècle. J'ai fait bâtir de magnifiques palais ; j'ai couvert de vignes les collines et les montagnes; j'ai fait planter plusieurs beaux ;jardins et plusieurs vergers; je les ai remplis d'arbres les plus rares et les mieux choisis; mais pour les entretenir toujours dans leur verdure et dans leur fertilité, je les ai fait arroser par des eaux qui prenaient leur source dans les réservoirs que j'avais fait creuser sur des lieux élevés. Pour ce qui est du nombre de mes serviteurs, tant de ceux que j'ai achetés que de ceux qui sont nés de mes esclaves, ,j'en ai eu des multitudes infinies. Avec cela j'ai été si riche en troupeaux de boeufs et de brebis qu'on n'a point vu de roi, clans Jérusalem, qui en ait eu une si grande quantité. J'ai rempli mes trésors d'un poids immense d'or et d'argent , et j'ai amassé des richesses infinies, ou des présents que les rois me faisaient, ou des tributs que plusieurs nations me payaient. Ces prodigieuses richesses m'ayant invité à augmenter de plus en plus mon luxe et mes délices, je pensai à me procurer les plus (151) doux plaisirs de la musique et de tous les concerts des voix et des instruments. Au milieu d'une foule de musiciens, qui chantaient pendant que j'étais assis à table, j'avais encore le plaisir d'y être servi par de jeunes garçons et de jeunes filles. J'avoue toutefois que quoique je fusse enseveli dans tous ces plaisirs des sens, je sentais que ma sagesse diminuait et qu'elle m'abandonnait à proportion que mes délices augmentaient. Emporté par l'ardeur de la sensualité, je me précipitais dans toutes les voluptés que la passion pouvait me suggérer, et je me persuadais que si ,j'avais travaillé à acquérir des biens et des richesses, ce n'était que pour passer mes jours dans le luxe et dans la mollesse. Enfin, étant rentré en moi-même et m'étant éveillé comme après un profond sommeil, j'ai jeté les yeux sur mes actions, et je n'y ai trouvé que vanité, que toute sorte d'ordure, et que des égarements d'esprit continuels. Car tout ce que j'avais regardé d'abord comme un bien m'a paru ensuite n'être point un bien. Faisant donc attention et aux avantages de la sagesse et aux maux dont l'imprudence est accompagnée , je n'ai pu m'empêcher de louer l'une et de condamner l'autre; j'ai loué hautement celui qui est assez heureux que de pouvoir se modérer dans ses passions, se défaire de ses mauvaises habitudes, et qui, après s'être corrigé de ses vices, ne songe qu'à s'attacher à la pratique de la vertu. Je vois présentement une distance infinie entre la sagesse et l'imprudence, entre la modération et le luxe. Elles ne sont pas moins différentes que la nuit et le jour, et l'expérience que j'en ai faite m'oblige à reconnaître un si grand éloignement entre les vertus et les vices, que la lumière et les ténèbres ne sont pas plus éloignées ni plus opposées. Au reste il nie semble que celui qui est amateur de la sagesse a toujours les yeux élevés vers le ciel, qu'il marche la tête levée et bien droite, et qu'il contemple des vérités qui sont au-dessus du monde ; au lieu que ceux qui s'abandonnent aux vices et à leurs débauches marchent en tous temps dans l'ignorance de leurs ténèbres, et se vautrent dans la boue de plaisirs sensuels.

V. 5. « J'ai fait des jardins et des clos, où j'ai mis toutes sortes d'arbres fruitiers.» Comme il y a dans les maisons des grands et des riches toutes sortes de vases, qu'il y en a d'or et d'argent et d'autres qui sont faits de bois et d'argile, il doit. aussi y avoir des jardins et des vergers dans 1'Eglise, afin que les faibles et les imparfaits y trouvent une nourriture convenable; car selon saint Paul, ceux qui sont faibles et peu éclairés doivent manger des lierres et des légumes; les plus forts; et ceux dont la foi est plus éclairée, mangent de toutes sortes de fruits. Mais entre tous les arbres fruitiers, je n'en vois point à qui on puisse mieux attribuer la qualité « d'arbre de vie », que la sagesse, parce que sans elle tout le reste des arbres devient sec, et ne porte aucun fruit: Nisi enim illa in medio plantetur, ligna coetera siccabuntur.

V. 6. « J'ai fait creuser des réservoirs d'eaux pour arroser les plants des jeunes arbres. » Les arbres qui viennent dans les bois et clans les forêts sont des arbres sauvages, et qui ne portent point de pommes ni aucun autre bon fruit ; ces arbres, dis-je, ne sont point arrosés ni nourris des eaux du ciel : il faut les entretenir et les l'aire croître en les arrosant des eaux qu'on a ramassées dans des réservoirs. Aussi l'Égypte est un pays bas et enfoncé dans la terre, semblable à un jardin qui ne porte que des légumes : c'est pourquoi ce pays est arrosé d'eaux qui sortent de la terre, et qui prennent leur source dans l'Éthiopie. Au contraire, la terre de promission est un pays de montagnes et un terrain élevé, qui est arrosé des pluies du ciel et qui n'attend que d'en haut d'être fertilisé dans chaque saison.

V. 7. « J'ai eu des serviteurs et des servantes; j'ai eu des esclaves nés en ma maison; un grand nombre de boeufs et de troupeaux de brebis, plus même que n'en ont jamais eu tous ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem. » Si nous voulons rapporter ces paroles à Jésus-Christ et les prendre clans un sens spirituel, nous trouverons aisément dans l'Église des serviteurs et des servantes, des hommes et des bêtes, selon l'ordre marqué dans l'Ecclésiaste. Ceux qui servent Dieu par un esprit de crainte sont des esclaves et des serviteurs, et ceux-là désirent plutôt les choses spirituelles qu'ils ne les possèdent. Les servantes sont les aines entièrement attachées à la terre. Pour les esclaves qui sont nés dans la maison de leur maître, quoiqu'ils soient plus avancés que les serviteurs et les servantes, ce sont néanmoins des âmes encore engagées dans un état de servitude, et (152) que le Seigneur n'a pas jusqu'à présent honorées du titre de noblesse, ni mises au nombre de ses affranchis. Il en a de plus, dans la maison de l'Ecclésiaste , qui tiennent la place de boeufs et de brebis, tant à cause de leur simplicité que de leur vie toute active. Ceux-là travaillent véritablement dans l'Église; mais, y vivant sans réflexion et sans aucune connaissance des Ecritures, ils peuvent être comparés à des bêtes privées de la lumière de la raison, n'étant pas capables de contempler les grandeurs de Dieu ni de réformer en elles-mêmes l'image du Créateur. Remarquez avec soin que quand l'Écriture parle de serviteurs et de servantes, elle n'ajoute pas le nom de «multitude; » ce qu'elle fait néanmoins en parlant des troupeaux de brebis et de boeufs, pour nous faire connaître que, dans le corps de l'Église, il y a plus de bêtes que de personnes raisonnables , plus de brebis que de serviteurs et de servantes : Plura quippe in Ecelesia armenta quàm homines, plures oves quam servi, ancillae atque vernaculi.

Quant aux dernières paroles du verset: «Plus que n'en ont jamais eu ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem, » elles ne me semblent pas beaucoup relever la gloire de Salomon ni la grandeur de ses richesses, puisque cette préférence ne le met qu'au-dessus seulement de David son père; car du temps de Saül Jérusalem était encore sous la domination des Jébuséens, qui avaient fixé leur demeure dans cette ville , où les rois d'Israël n'avaient pas alors commencé à régner. Il faut donc prendre les choses dans un sens plus élevé, et examiner ce que peut être cette ville de Jérusalem où l'Ecclésiaste a été plus riche et plus opulent que tous les rois ses prédécesseurs.

V. 8. « J'ai amassé une grande quantité d'or et d'argent et les richesses des rois et des provinces; j'ai eu des musiciens et des musiciennes, et tout ce qui fait les délices des enfants des hommes; des jeunes garçons et des jeunes filles qui servaient le vin à ma table. » L'or et l'argent dans l'Écriture sainte figurent toujours la lettre et le sens intérieur du texte sacré. C'est pourquoi la colombe mystérieuse dont il est parlé dans le psaume soixante-septième nous présente au dehors des ailes argentées, et nous cache au dedans des plumes qui tirent sur l'éclat de l'or. Pour ce qui est des richesses des rois et des provinces, que l'Ecclésiaste a eu soin d'amasser, nous pouvons dire que ce sont les sciences séculières, et ce que les philosophes ont enseigné dans le monde. Ceux donc qui possèdent ces sciences dans l'Eglise doivent les employer à l'avantage de la vérité, et s'en servir dans l'occasion pour surprendre les faux sages par leur propre sagesse, pour détruire leurs vains raisonnements et tous leurs principes, et pour montrer que leur suffisance est une imprudence véritable. Le reste du verset où il est parlé des deux sexes, de musiciens et de musiciennes, de jeunes garçons et de jeunes filles, n'a pas le sens qu'on croit d'ordinaire; car ces distinctions ne marquent point des hommes et des femmes, mais toutes sortes d'instruments de musique, et toutes sortes de coupes et de vases pour le service de la table. C'est dans ce sens qu'Aquila a pris ce passage, aussi bien que Symmaque, qui ne s'est pas trop éloigné de la traduction d'Aquila.

V. 9. « Je suis devenu grand, et j'ai surpassé en richesses tous ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem ; et la sagesse est demeurée toujours avec moi. » On ne peut point attribuer ces paroles de grandeur et de richesses temporelles à notre divin Ecclésiaste, dont le royaume n'était pas de ce monde. On doit dire seulement qu'il faisait devant les hommes de grands progrès dans la sagesse et dans la grâce à mesure qu'il croissait en âge; et que son père l'a élevé enfin au souverain degré d'honneur et de gloire. Ce qui suit: « Ceux qui ont été avant moi dans Jérusalem, » s'entend des saints de l'Ancien-Testament, qui ont gouverné l'Église avant la venue du Messie. Si nous nous arrêtons à la seule superficie de la lettre des saintes Ecritures, il se trouvera que la Synagogue, ou l'Église ancienne, surpasse en intelligence l'Église nouvelle. Mais cette épouse de Jésus-Christ a su ôter le voile qui couvrait le visage de Moïse,pour nous faire voir dans leur plus beau jour les mystères divins cachés sous les figures de l'ancienne loi. Il est dit encore : « Et la sagesse est demeurée toujours avec moi, » ce qui signifie que la plénitude de la sagesse a toujours été en Jésus-Christ, même pendant sa vie mortelle. Quand la sagesse s'augmente par degrés elle est en mouvement, et l'on ne peut point dire alors qu'elle est stable et qu'elle demeure; mais quand on la possède tout entière et dans sa (153) plus grande perfection, on parle avec vérité lorsqu'on dit: « Et la sagesse est demeurée avec moi.

V. 10. « Je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont désiré; et j'ai permis à mon coeur de jouir de toutes sortes de plaisirs, et de prendre ses délices dans tout ce que j'avais préparé ; et j'ai cru que mon partage était de jouir ainsi de mes travaux.» Les yeux de l'âme et la vue de l'esprit se portent avec ardeur à la contemplation et à la considération des choses spirituelles , et les pécheurs qui sont dans les ténèbres de l'ignorance privent leur cœur des délices et des véritables joies de la sagesse. L'Ecclésiaste s'est abandonné à ces saintes méditations de l'esprit, et après les légères épreuves de cette vie, qui ne durent qu'un moment, il a trouvé à se dédommager de ses peines par la couronne d'une gloire immortelle, dont ses travaux ont été suivis. Car enfin notre véritable partage et tout notre mérite consistent à travailler infatigablement sur la terre, pour acquérir toutes sortes de vertus dont Dieu réserve la récompense éternelle dans le ciel : Haec enim portio nostra est praemiumque perpetuum, si hic pro virtutibus laboremus.

V. 11. « Ensuite j'ai jeté les yeux sur tous les ouvrages que mes mains avaient faits et sur tous les travaux auxquels je m'étais si fort appliqué; et j'ai reconnu qu'il n'y avait que vanité et présomption d'esprit clans toutes ces choses; et que rien n'est solide ni parfait sous le soleil. » Celui qui fait toutes ses actions avec beaucoup de prudence et d'exactitude peut dire plus véritablement que les autres que tout n'est que vanité et que « rien n'est solide ni parfait sous le soleil. » Car si les actions des sages sont accompagnées de tant de défauts , et si l'on trouve du vide dans leurs magnifiques travaux, que sera-ce des ouvrages des insensés et des imprudents , qui font tout sans aucune précaution et sans aucune exactitude? Souvenez-vous que Jésus-Christ a mis sa tente dans le soleil, et que par conséquent celui qui n'a point les qualités de cet astre, je veux dire la clarté, la régularité et la persévérance du soleil, ne pourra jamais être le lieu de la demeure du Sauveur ni s'enrichir de l'abondance de ses grâces.

V. 12. « J'ai passé à la contemplation de la sagesse, des égarements et de l'imprudence ; mais qui est l'homme qui puisse suivre son roi et son Créateur? » J'ai tâché ci-dessus de donner une exposition suivie de plusieurs passages, jusqu'à ce verset : « Le sage a les yeux à sa tête, » afin d'en faire connaître plus aisément le sens propre, et d'ajouter ensuite une explication courte. du sens spirituel ou analogique. Maintenant que tout cela est exécuté, je reviens à ma manière ordinaire de ce commentaire , parce que je trouve en cet endroit un sens fort différent de celui de la version des Septante. L'Ecclésiaste nous apprend donc qu'après avoir prononcé la condamnation de la volupté et de toutes les délices, il s'était remis à l'étude et à la recherche de la sagesse ; mais qu'il avait reconnu tant d'erreurs et tant de défauts de lumière dans cette recherche que ses connaissances lui avaient déplu infiniment, à cause qu'elles ne lui donnaient point une science certaine et véritable des choses qu'il voulait connaître. Car quelques efforts que l'homme fasse pour connaître la sagesse, il ne pourra jamais atteindre à la connaissance pure et parfaite que son roi et son Créateur a toujours eue de la prudence et de la sagesse. D'où il faut conclure que nos connaissances sont fort incertaines, et que nous ne savons point en quoi consistent la sagesse et la vérité; ou si nous le savons, ce n'est que par des conjectures et par des opinions incertaines.

V. 13. « Et ,j'ai reconnu que la sagesse a autant d'avantage sur l'imprudence que la lumière en a sur les ténèbres. » Quoique j'aie reconnu , dit l'Ecclésiaste, que la sagesse. des hommes est toujours accompagnée de plusieurs défauts, qu'elle est mêlée d'erreurs et d'égarements, et que nous ne puissions en aucune manière la posséder dans la même perfection qu'elle se trouve dans notre roi, notre Créateur, je ne laisse pas cependant de voir une très grande distance entre la sagesse et entre l'imprudence, puisqu'il y a entre elles autant de différence qu'il y en a entre le jour et la nuit, entre la lumière et les ténèbres.

V. 14. « Les yeux du sage sont à sa tête , l'insensé marche dans les ténèbres; et j'ai reconnu qu'ils sont sujets aux mêmes événements. » Celui qui est arrivé à l'âge parfait, et qui a mérité d'avoir Jésus-Christ pour chef, tourne toujours les yeux vers lui , et les tenant élevés au ciel, il ne saurait plus penser aux (154) choses de la terre. Cela supposé comme très certain , et la sagesse et l'imprudence étant si éloignées l'une de l'autre que le sage est comparé au jour et l'insensé aux ténèbres; que l'un lève toujours ses yeux vers le ciel et que l'autre les abaisse vers la terre, comment se peut-il faire, ai-je dit, qu'on ne voie point de différence clans leur mort? Pourquoi cette égalité de châtiments pendant la vie? pourquoi les mêmes accidents, la même fin , et pourquoi en un mot le sage et l'insensé sont-ils accablés des mêmes afflictions?

V. 15 et 16. « J'ai donc dit en moi-même Si je dois mourir aussi bien que l'insensé, que me servira de m'être plus appliqué à la sagesse? Et comme j'entretenais mon esprit de ces pensées, j'ai reconnu enfin qu'il y avait en cela même de la vanité ; car la mémoire du sage ne sera pas confondue éternellement avec celle de l'insensé, bien que les temps à venir ensevelissent tout également dans l'oubli ; et comment le sage pourrait-il périr avec l'insensé ? » J'ai dit encore en moi-même : S'il est vrai que le sage et l'insensé, le juste et l'impie meurent l'un et l’autre, et que tous les maux les accablent également dans ce monde, de quoi me servent tous ces efforts que j'ai faits pour acquérir la sagesse.. et tous ces travaux dont je me suis accablé pendant le cours de mes années? Mais après de nouvelles et de sérieuses réflexions, j'ai vu que je ne pensais pas juste, et qu'il y avait bien des défauts dans mes raisonnements; car un jour viendra où l'on fera le discernement du sort du sage et de celui de l'insensé, lorsqu'à la fin du monde les hommes seront séparés pour toujours les uns des autres, que les justes seront mis dans un lieu de repos et de plaisirs, et que les impies tomberont dans un lieu de tourments et de peines éternelles. Les Septante ont traduit fort nettement en cet endroit fi! sens du texte hébreu, quoiqu"ils n'aient pas suivi l'ordre des paroles : « Et pourquoi suis-je devenu sage? Alors j'ai trop parlé en moi-même, et j'ai agi comme l'insensé, qui se répand trop en de vains discours. Et j'ai vu qu'il y avait en cela même de la vanité; car la mémoire du sage ne sera pas éternellement confondue avec celle de l'insensé, » et le reste. L'Ecclésiaste confesse donc qu'il avait d'abord mal pensé sur l'égalité du sort des sages et des imprudents , et il reconnaît que ce qu'il en avait dit auparavant était pauvre et avancé sans jugement.

V. 17. « C'est pourquoi la vie m'est devenue ennuyeuse, lorsque j'ai considéré tous les maux qui se font sous le soleil, où tout n'est que vanité et où l'on ne se repaît que de vent. » S'il est vrai, comme saint Jean l'assure, que le monde est tout enseveli dans la malice ; et si l'Apôtre lui-même gémit et soupire dans la prison du corps en disant : « Misérable homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps si sujet à la mort? » l'Ecclésiaste a eu raison de dire qu'il haïssait tout ce qu'il voyait sous le soleil; car si nous comparons le paradis, où nous jouissions de toutes sortes dé fruits et de délices spirituelles, à cette vallée de larmes où nous sommes comme des esclaves enfermés dans la prison de ce corps mortel , obligés à manger notre pain à la sueur de notre front , nous ne pourrons ne pas gémir d'être déchus de l'état de notre première béatitude.

V. 18 et 19. « J'ai regardé ensuite avec détestation tous mes travaux et tout ce que j'avais pu faire d'ouvrages sous le soleil, parce que je laisse toutes ces choses à un homme qui viendra après moi, sans que je sache s'il doit être sage ou insensé. Ce sera cet homme qui deviendra le maître de tous les ouvrages auxquels j'ai donné toute mon application, et qui m'ont donné tant de peine et de travail pour acquérir la sagesse. Mais est-il de vanité comparable à celle-là? » Il semble que fauteur parle ici conformément à ce que nous lisons dans l'Evangile d'un homme qui amasse des trésors et des richesses, et qui est enlevé tout d'un coup par une mort précipitée, sans savoir qui sera le maître et l'héritier de tous ses biens, si ce sera un homme sage ou si ce ne sera point quelque insensé; ce qui est arrivé à Salomon lui-même, qui eut pour successeur Roboam son fils, très éloigné de la sagesse et de toutes les bonnes qualités de son père.

Mais en prenant ces paroles dans un sens plus élevé, je trouve que l'Ecriture parle ici des travaux et des ouvrages d'esprit. En effet ce sont les sages qui méditent jour et nuit sur les Ecritures, qui composent des livres pour transmettre à la postérité le fruit de leur application et de leurs veilles , et pour laisser après eux leur mémoire en bénédiction. Cependant il arrive que leurs ouvrages tombent entre (155) les mains des insensés, qui en font un fort mauvais usage ; car au lieu d'en profiter, ils y prétendent trouver les principes de leurs erreurs et de leurs hérésies, parce qu'en les lisant ils ne consultent. que la corruption de leur cour et leurs propres ténèbres. Je suis donc persuadé que l'Ecclésiaste n'a point voulu parler des richesses ordinaires, puisque s'il parlait des trésors d'or et d'argent et de la peine qu'il avait eue à les amasser, il ne s'expliquerait pas en cette manière : « Et mon héritier se rendra maître de tous mes travaux et des peines que j'ai essuyées sous le soleil pour devenir sage ; » car enfin qu'on me dise si c'est une grande sagesse que d'amasser des richesses terrestres et périssables: Quae enim spentia est terrenas divitias congregare?

V. 20 etc. « C'est pourquoi j'ai tourné le dos à toutes ces choses, et j'ai pris la résolution dans mon coeur de ne me tourmenter pas davantage sous le soleil. Car après qu'un homme a bien travaillé pour acquérir la sagesse et la science, et qu'il s'est donné bien de la peine, il laisse tout ce qu'il peut avoir acquis à une personne qui n'aimera que l'oisiveté. Tout cela donc est une vanité et un grand mal; car que retirera l'homme de tout son travail et de l'affliction d'esprit par laquelle il s'est tourmenté sous le soleil? Tous ses jours sont pleins de douleurs et de misères, et il n'a point de repos dans son âme , même pendant la nuit. Et n'est-ce pas là une vanité? » Il a déjà parlé de l'incertitude. où l'on est touchant l'héritier qu'on aura après sa mort. On ignore si ce successeur, qui se mettra en possession des biens d'un autre, sera un homme sage ou s'il ne sera point un insensé. L'Ecclésiaste répète ici la même chose; mais le sens est pourtant un peu différent et plus déterminé dans cet endroit. Il dit donc qu'en supposant même qu'on aura un fils pour héritier, ou un parent, ou un ami, le même inconvénient subsiste toujours, parce que la personne qui a tant travaille pour acquérir des trésors et des sciences laisse tous ses biens à un autre qui en doit jouir après lui. Et de là il arrive que les travaux et les fatigues du mort deviennent les délices de celui qui vit et qui ouit du travail d'un autre.

Que chacun fasse réflexion sur soi-même. et qu'il se souvienne des peines et des soins qu'il s'est donnés en composant ses ouvrages. Combien de fois il a rayé ce qu'il avait écrit pour rendre son style plus doux et plus coulant, et pour mériter que sa composition fût bien reçue! et néanmoins il ne peut douter qu'il ne laisse après lui maîtres de ses ouvrages des personnes qui jouiront d'un travail auquel ils n'ont eu aucune part. plais, comme j'ai déjà dit auparavant, quelle connexion y a-t-il entre des richesses terrestres et entre la sagesse, la science et la vertu, en vue desquelles l'Ecclésiaste nous assure avoir tant travaillé? Et d'ailleurs qui ne sait que le devoir essentiel de l'homme sage, savant et vertueux est de fouler aux pieds les richesses ?

V. 24 etc. « Il vaut donc mieux manger et boire, et faire du bien à son âme du fruit de son travail ; et ceci vient de la main de Dieu. Car qui peut manger de son bien ou qui peut le mettre en réserve si Dieu ne le permet? Dieu a donné à l'homme qui lui est agréable la sagesse, la science et, la joie, et il a donné au pécheur les soins inutiles, afin qu'il amasse sans cesse et qu'il ajoute bien sur bien , et le laisse à un homme qui sera agréable à Dieu. Mais cela même est une vanité et une présomption d'esprit. » Après avoir examiné ce qui se passe dans le monde, j'ai reconnu qu'il n'était rien de plus injuste que de voir un homme jouir des travaux d'un autre, et j'ai cru au contraire qu'il n'était rien de meilleur ni de plus juste que si chacun goûtait les fruits de son travail. J'ai regardé même comme un don de Dieu quand un homme sait se servir de son bien en mangeant et buvant autant qu'il en a besoin, et usant d'épargne lorsqu'il le juge à propos. En effet c'est une grâce singulière de Dieu pour l'homme ,juste, qu'il soit dans la disposition d'employer à son profit particulier tout ce qu'il a pu acquérir par ses soins et par ses veilles. C'est au contraire une grande marque de la colère de Dieu contre le pécheur que de lui permettre de travailler jour et nuit pour amasser des richesses dont il ne doit jamais jouir, et qu'il doit laisser à ceux qui sont justes devant Dieu. Mais enfin, faisant réflexion que cela même s'en va, et que la mort est le terme de toutes nos jouissances, je n'ai pu m'empêcher d'y découvrir une très grande vanité. Voilà en passant le sens littéral de tous ces versets, de peur qu'on ne nous accuse de mépriser, comme très bas, le sens propre et naturel des Ecritures, (156) pour nous attacher à des explications plus riches et plus spirituelles. Je n'ai garde de mépriser la simplicité du sens historique, quoique je puisse demander quel grand bien et quel don c'est d'aimer avec passion ses propres richesses, et d'attraper à la dérobée quelque petit plaisir passager ; ou, si l'on veut, de faire ses délices des travaux d'autrui, et de regarder comme un don du ciel de se faire heureux du malheur et des misères des autres.

C'est donc un grand bonheur pour nous que de pouvoir manger la chair de l'agneau et boire son sang, qui sont notre véritable nourriture, ou que de nous nourrir des véritables délices que nous trouvons préparées dans la lecture des livres sacrés. Car qui peut, sans un don particulier de Dieu, participer à la sainte table ou s'en abstenir par respect, puisque c'est Dieu lui-même qui nous ordonne de ne point jeter aux chiens les choses saintes, qui nous apprend en quelle manière le serviteur établi par son maître doit distribuer la nourriture aux autres domestiques , et qui nous avertit enfin dans un autre endroit, et clans un sens figuratif, de nous contenter quand nous trouverons du miel, d'en manger autant qu'il nous suffit. Remarquez encore que l'Écriture s'explique ici d'une manière très belle , lorsqu'elle dit que Dieu donne à celui qui est bon la sagesse, la science et la ,joie ; car celui qui n'est pas bon , et qui ne commence pas par corriger ses moeurs avec une sincère volonté, celui-là, dis-je , ne mérite point que Dieu lui donne la sagesse, la science et la joie qu'il accorde à l'homme ,juste. C'est dans ce sens qu'il est dit ailleurs: « Semez pour vous dans la justice ; recueillez au temps des vendanges des fruits de vie; préparez-vous la lumière de la science. » Il faut commencer par semer la justice, par recueillir des fruits de vie; après quoi on verra paraître le beau jour et la lumière de la science. De même donc que Dieu donne à ceux qui sont bons devant lui la sagesse et les autres dons que nous avons marqués, de même aussi abandonne-t-il les méchants à leur propre caprice, en leur permettant d'amasser des richesses, et de coudre de part et d'autre les oreillers de leur doctrine corrompue et de la perversité de leurs dogmes. Niais les gens de bien et ceux qui sont agréables à Dieu découvrent d'abord la fausseté et la vanité de ces dogmes, et ne doutent point qu'ils n'aient été inventés par un esprit de présomption. Et ne soyons pas surpris que l'Ecclésiaste nous dise que « Dieu a donné au pécheur des soins inutiles, etc. ; » car cela doit se rapporter à ce que nous avons déjà traité plusieurs fois, et il faut le prendre dans le même sens que nous lui avons donné ci-dessus; c'est-à-dire que les inquiétudes, les peines d'esprit et les chagrins qui partagent en mille manières les méchants sont les châtiments de leurs péchés; que Dieu n'est nullement l'auteur de ce qui leur arrive de contraire; mais que la source de leurs malheurs est dans leur propre volonté qui les a portés à mal faire : Et non esse causam distentionis in Deo, sed in illo qui sponte sub ante peccaverit.


CHAPITRE III. Néant de l'honneur et de la gloire.

V. 1. « Toutes choses ont leur temps, et tout passe. sous le ciel après le temps qui lui a été prescrit. » L'Ecclésiaste nous a montré dans les chapitres précédents combien notre état dans cette vie est sujet à l'inconstance et à l'agitation; ici il veut nous faire voir que chaque chose a son contraire, et qu'il n'est rien dans ce monde qui dure toujours. Mais il ne parle que des choses qui sont sous le ciel et dont la durée est bornée par le temps; car pour les substances spirituelles, elles ne sont point bornées par les temps ni renfermées dans le ciel.

V. 2. « Il y a temps de naître et temps de mourir, temps de planter et temps d'arracher ce qui est planté. » On ne peut point douter que le moment de la naissance et le moment de la mort ne soient connus de Dieu et fixés par sa providence, ni que « naître », n'ait le même sens que planter,» et « mourir » le même sens « qu'arracher; » mais comme nous lisons dans Isaïe ; « Seigneur, nous avons conçu par votre crainte; nous avons enfanté; nous avons produit, » nous devons aussi remarquer qu'un homme parfait en vertu fait mourir en lui-même tous les effets de la crainte dès qu'il a commencé d'aimer Dieu, parce que l'amour parfait bannit la crainte servile. Les Hébreux prétendent que tout ce que l'Écriture dit en cet endroit, touchant l'opposition et la contrariété des temps, se doit (157) entendre du peuple d'Israël jusqu'à ce dernier passage : « Il y a temps de faire la guerre et il y a temps de faire la paix ; » mais, ne jugeant pas nécessaire de les suivre pas à pas dans leur explication, ni de rapporter leurs sentiments sur chaque verset, je me contenterai de les marquer en passant et d'une manière fort abrégée, laissant à la capacité des lecteurs d'en l'aire une exposition plus étendue.

Il y a eu pour Israël un temps de naître et d'être planté, et il y a eu de même un temps de mourir et d'être réduit à la captivité.

Il y a eu temps de les faire mourir et de les tuer dans l'Egypte, et il y a eu temps de les délivrer de ce pays de mort. Il y a eu temps de ruiner le temple sous l'empire de Nabuchodonosor, et il y a eu temps de rebâtir ce temple sous le règne de Darius. Il y a eu temps de pleurer le renversement de la ville de Jérusalem, et il y a eu temps de rire et de danser sous Zorobabel, Esdras et Néhémias. Il y a eu temps de disperser le peuple d'Israël, et il y a eu temps de les rassembler dans leur pays. Il y a eu un certain temps que Dieu a donné au peuple juif le ceinturon et le baudrier, et il y a eu d'autres temps où ils ont été menés captifs à Babylone pour y faire pourrir leur ceinture au-delà de l'Euphrate, selon la prédiction expresse de Jérémie. II y a eu temps de les rechercher et de les sauver, et il v a eu temps de les rejeter et de les perdre. Il y a eu temps de séparer Israël, et il y a eu temps de le réunir. Il y a eu temps de l'aire taire les prophètes, comme ils se taisent aujourd'hui que les Juifs sont esclaves des Romains, et il y a eu temps de les faire parler quand, au milieu d'une terre ennemie, ils jouissaient de la consolation et des révélations du Saint-Esprit. Il y a eu temps d'aimer Israël lorsque Dieu leur a donné tant de marques de sa protection dans la personne de leurs patriarches, et il y a eu temps de les haïr et de les détester quand ils ont fait mourir Jésus-Christ. Il y a temps de faire la guerre, et ce temps est présent parce que les Juifs ne pensent point à faire pénitence , et il y a temps de faire la paix, lorsqu'à la fin du monde tout Israël sera sauvé après qu'une multitude infinie de gentils sera entrée dans l'Eglise de Jésus-Christ.

V. 3. « Il y a temps de tuer et temps de guérir. » Il y a temps de tuer et de guérir pour

celui qui dit dans le cantique du Deutéronome «Je tuerai et je ferai vivre. » Il nous guérit et nous l'ait vivre quand il nous invite à la pénitence; il nous fait mourir au contraire, selon ce qui est dit dans un des Psaumes : « Je faisais mourir sans délai tous les pêcheurs de la terre. »

« Il y a temps d'abattre et temps de bâtir. » Nous ne pouvons point nous édifier nous-mêmes, et jeter les fondements du bien et de la vertu, si nous ne commençons par déraciner les vices et par détruire nos mauvaises inclinations. C'est pour cela que Dieu ordonna à Jérémie, dans ses révélations, de commencer sa mission par déraciner, par renverser et par perdre, afin de planter ensuite et de bâtir.

V. 4. « Il y a temps de pleurer et temps de rire. » Nous sommes à présent dans le temps des pleurs ; les joies et les ris ne sont que pour l'avenir, selon cette parole de l'Evangile

« Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils riront un jour! »

« Il y a temps de s'affliger et temps de sauter de joie. » C'est il quoi nous pouvons rapporter les reproches que Jésus-Christ faisait aux Juifs en disant: « Nous avons chanté des airs lugubres devant vous, et vous n'avez point pleuré; nous avons joué de la flûte, et vous n'avez point dansé. » C'est maintenant qu'il faut pleurer et s'affliger, afin que nous puissions un jour sauter de joie, comme faisait David devant l'arche d'alliance. Car encore que ce prince déplût en cela à la fille de Saül, il ne laissa pas de faire une action très agréable devant Dieu.

V. 5. « Il y a temps de jeter çà et là des pierres et temps de les ramasser.» Je suis surpris qu'un homme d'érudition et fort éloquent ait pu donner un sens ridicule à ces paroles. Salomon, dit-il, parle en cet endroit des maisons qu'on abat et qu'on bâtit ordinairement. Les hommes donc renversent et rétablissent leurs maisons comme bon leur semble. Les uns sont occupés à faire des amas de pierres pour bâtir, les autres à renverser les bâtiments déjà faits. Ce qui fait qu'on peut leur appliquer ce que dit Horace: « Il renverse, il bâtit, il change en rond ce qui était carré,etc. » Je laisse au jugement du lecteur à décider si cette application est bonne ou mauvaise, et je reviens à mon explication précédente. Le temps de (158) jeter des pierres et de les ramasser est marqué, ce me semble, dans ces paroles que saint Jean-Baptiste dit dans saint Mathieu : « Dieu est tout-puissant pour faire naître de ces pierres des enfants à Abraham. » Lorsque les gentils étaient répandus par toute la terre, sans connaissance du vrai Dieu.. on pouvait les comparer à des pierres jetées deçà et delà ; mais lorsqu'ils sont entrés dans l'Eglise et qu'ils ont embrassé la foi de Jésus Christ, ils ont été alors des pierres choisies et des pierres ramassées.

« Il y a temps de s'embrasser et temps de s'éloigner clos embrassements.» En prenant ce texte simplement et dans un sens propre, il se présente de lui-même à l'esprit, surtout si l'on se souvient d'un passage de l'Apôtre qui convient là celui de l'Ecclésiaste : « Ne vous refuser point l'un à l'autre le devoir du mariage, si ce n’est d'un consentement mutuel, afin de vous exercer à l'oraison. » Les personnes mariées doivent se rendre ce devoir conjugal pour avoir des enfants, ensuite ne penser qu'à la continence et à la chasteté. On peut dire encore que le temps de s'embrasser était le. temps où Dieu disait aux hommes : « Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre », au lieu que le temps de s'éloigner des embrassements est le temps de la loi nouvelle, où les apôtres l'ont souvenir les fidèles que « le temps est court » et que «ceux mêmes qui ont des femmes doivent être comme s'ils n'en avaient point. »

Mais si nous voulons nous élever à des sens plus sublimes, nous verrons que la sagesse embrasse étroitement cens qui l'aiment et qui la recherchent. « Ayez du respect pour la sagesse,» vous dit l'Ecriture ; « aimez-la et elle vous embrassera. » Elle vous recevra entre ses bras et vous serrera dans son sein, comme une mère pleine de tendresse embrasse ses enfants. Il est vrai que l'esprit de l'homme est trop faible pour s'élever toujours en haut et pour ne penser qu'à des mystères divins et très sublimes ; cette continuelle application aux choses célestes n'est pas de cette vie; nous sommes obligés malgré nous de nous relâcher des exercices de la contemplation et d'avoir soin des nécessités du corps. C'est pourquoi il y a temps d'embrasser la sagesse et, de vaquer à la considération des choses spirituelles ; mais il y a temps aussi de nous en éloigner, et de quitter ces nobles occupations pour secourir une nature et un corps fragiles,aux besoins desquels nous devons accorder tout ce qui est nécessaire à la. vie, excepté ce qui pourrait déplaire à Dieu et nous faire tomber dans le péché : Et his, quibus vita nostra absque peccato indiget, serviamus.

V. 6. « Il y a temps d'acquérir et temps de perdre, temps de conserver et temps de rejeter. » L'Ecclésiaste nous propose les mêmes vérités et les mêmes sentences sous des expressions différentes, comme il est aisé de le voir par ce qui précède et par ce qui vient ensuite. Lorsqu'il dit« qu'il y a temps de renverser et temps de bâtir, temps de déchirer et temps de coudre, » il nous donne à connaître la réprobation de la Synagogue et l'élection de l'Eglise chrétienne. La loi est déchirée et abolie, et les Evangiles sont publiés, accompagnés et comme cousus d'une infinité de passages de l'Ancien-Testament, que les évangélistes ont empruntés des prophètes pour démontrer la venue du Messie dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. C'est ainsi qu'il y a eu temps de chercher et de conserver Israël, temps de le perdre et de le rejeter. Ou disons plutôt qu'il y a eu temps d'appeler les gentils à l'Eglise, et temps d'abandonner le peuple juif; temps de conserver les fidèles de la gentilité et temps de rejeter les incrédules d'Israël.

V. 7. « Il y a temps de se taire et temps de parler.» Je ne sais si les disciples de Pythagore n'ont point emprunté de cet endroit la maxime qu'ils suivent exactement, d'être cinq ans sans parler, afin de ne dire ensuite que des paroles sages et judicieuses. Apprenons nous-mêmes à nous taire avant que de nous donner la liberté de parler. Soyons muets pendant un certain temps, et n'ayons que des oreilles pour écouter les leçons d'un habile maître et de notre précepteur. N'estimons rien bien dit que ce que nous avons appris d'un autre et que nous avons médité fort longtemps. N'ayons point la présomption de prendre la dualité de maîtres, qu'après un silence de plusieurs années. Mais au lieu d'observer ces maximes, nous nous laissons aller à la corruption du siècle présent, qui est plus grande que celle de tous les siècles passés, et nous ne nous embarrassons point d'enseigner dans les Eglises des choses dont nous n'avons point de connaissance; et s'il arrive que nous nous attirions les applaudissements de nos auditeurs, soit par des discours (159) étudiés et bien arrangés, soit par quelque artifice du démon, qui favorise toujours l'erreur et le mensonge, nous nous flattons, contre le témoignage de notre propre conscience, de savoir ce que nous avons pu persuader aux autres. Les arts cependant ne peuvent s'apprendre que sous la conduite de quelque bon maître. Il n'y a que l'art de prêcher les vérités divines qu'on regarde avec mépris, qu'on croit si facile que chacun s'en peut mêler sans avoir eu de précepteur pour se rendre capable d'instruire les autres.

V. 8. « Il y a temps d'aimer et temps de haïr. » On doit aimer, après Dieu, ses enfants, sa femme et ses parents; mais l'on est obligé de les haïr dans le temps du martyre, lorsqu'un confesseur de Jésus-Christ se sent attaqué par une fausse tendresse pour ses parents, et qu'ils veulent ébranler sa constance. Ou bien disons qu'il y a eu un temps que nous étions engagés à aimer la loi et tout ce qu'elle ordonne, comme la circoncision, les sacrifices des bêtes, le sabbat, les fêtes du premier jour des mois; mais que le temps de haïr toutes ces cérémonies est le temps de l'Évangile où la foi a pris la place pour rendre à Dieu un culte tout spirituel. Disons enfin qu'il y a temps d'aimer les faibles connaissances que nous avons présentement de la vérité, et qu'il y aura temps de haïr toutes nos imperfections quand nous serons arrivés à notre terme et que nous verrons la vérité face à face: alors nous mépriserons et nous haïrons ce que nous estimons davantage en cette vie.

« Il y a temps de faire la guerre et temps de faire la paix. » Pendant que nous sommes dans ce monde, nous devons toujours combattre et avoir les armes à la main; le temps de la paix ne viendra qu'après notre mort. Dieu, qui hante dans un lieu de paix, a établi notre demeure dans la céleste Jérusalem, dont l'étymologie est prise de la paix. Que personne donc ne se flatte d'être en repos et hors de danger il faut, dans un temps de guerre, être toujours sur ses gardes , se tenir prêt pour combattre, et ne quitter point les armes, afin de mériter la victoire et de se reposer éternellement dans le sein d'une profonde paix.

V. 9. « Que retire l'homme de tout son travail? J'ai vu l'occupation que Dieu a donnée aux enfants des hommes, et qui les travaille pendant tout le cours de leur vie. Tout ce qu'il

a fait est bon en son temps, et il a livré le monde à leurs disputes, sans que l'homme puisse reconnaître les ouvrages que Dieu a créés depuis le commencement du monde jusqu'à la fin. » Je n'ignore point ce que plusieurs ont dit sur cet endroit. Ils prétendent que Dieu a donné dans ce monde de l'occupation à tous les hommes, et même à ceux qui enseignent des dogmes pernicieux, afin que l'esprit de l'homme ne demeurât pas dans l'oisiveté et dans la langueur; que c'est ce que veut dire l'Ecclésiaste lorsqu'il nous assure que « tout ce que Dieu a fait est bon en son temps, » et que néanmoins les hommes, avec tous leurs efforts, ne sauraient comprendre la nature des ouvrages du Créateur, ni en avoir une connaissance parfaite. Le docteur hébreu qui m'a enseigné les Écritures m'expliqua autrefois en cette manière le passage dont nous parlons : Puisque tout passe et s'évanouit après un certain temps; puisqu'il y a temps d'abattre les édifices et temps d'en haire de nouveaux , temps de pleurer et temps de rire, temps de se taire et temps de parler, pourquoi tant de travaux et tant d'inquiétudes dont nous nous accablons? A voir tous les mouvements que les pommes se donnent, on dirait qu'ils veulent rendre perpétuelles les occupations d'une vie aussi courte que la nôtre. Nous ne pensons point aux paroles de l'Évangile, qui nous ordonne de ne point nous tourmenter et nous inquiéter de l'avenir et qui nous avertit « qu'à chaque jour suffit sa peine. » Car que pouvons-nous acquérir dans ce monde en travaillant de plus en plus? Nous ne changerons pas la situation des choses humaines ni l'ordre établi par la divine Providence, qui veut que les Hommes soient occupés à différents ouvrages et qu'ils se portent, les uns à une chose et les autres à une autre, afin que tous travaillent et que le commerce de la vie soit rempli par cette diversité. Dieu n'a donc rien fait qui ne soit utile en son temps. II est bon de veiller et de dormir, mais il n'est point bon de toujours veiller ni de toujours dormir. II faut que chaque chose soit faite en son temps, et qu'il y ait de la variété et des vicissitudes, selon l'ordre que Dieu en a prescrit et selon que le besoin le demande. Dieu a de même mis les hommes sur la terre pour jouir de la diversité des saisons, non pas pour examiner avec trop de curiosité la nature de tous les êtres, ni pour (160) demander la raison des ouvrages de Dieu, pourquoi ils ont été créés de telle ou de telle manière, pourquoi les uns subsistent depuis le commencement du monde, et pourquoi d'autres périssent et sont sujets à des changements continuels.

V. 11, 12 et 13. «Et j'ai reconnu qu'il n'y a rien de meilleur que de se réjouir et de bien faire pendant sa vie; car tout homme qui mange et qui boit, et qui retire du bien de son travail, reçoit cela par un don de Dieu. » L'homme a été établi dans ce monde comme un fermier et un étranger, afin d'y vivre un espace de temps fort court, et de penser que, ne pouvant se promettre une longue vie sur la terre, il fallait regarder tous ses biens d'un oeil de mépris et aspirer à un meilleur poste. Cet état d'hôte et d'étranger invite l'homme à faire le plus de bien qu'il peut et à quitter le soin d'amasser des richesses, qui font le tourment de tous ceux qui s'y attachent. Il faut aussi se persuader que tout le fruit qu'on peut retirer de son travail consiste à se procurer les aliments nécessaires à la vie, et à faire bon usage de ce qu'on possède, employant ses biens en aumônes et en bonnes couvres. C'est là le grand don de Dieu et une grâce toute singulière.

Par cet endroit on découvre aisément le peu de raison qu'ont certains libertins, qui prétendent que le livre de l'Ecclésiaste nous porte au luxe, aux délices et au désespoir de ceux qui parlent ainsi dans Isaïe : «Mangeons et buvons, car demain nous ne serons plus en vie;» et qui mettent tous leurs plaisirs à se rendre semblables aux bêtes, en donnant toute leur application à la joie des sens. Ce n'est pas ce qu'enseigne l'auteur de l'Ecclésiaste : il veut au contraire, avec l'apôtre saint Paul, que« nous nous contentions d'avoir de quoi vivre et de quoi nous vêtir. » et que nous employions le superflu à la nourriture des pauvres, et à exercer la libéralité envers ceux qui sont dans l'indigence.

Mais, si nous prenons les paroles de Salomon dans un sens analogique et tout spirituel, nous porterons plus haut nos pensées, et nous verrons que tout notre bonheur dans ce monde est d'avoir l'avantage de pouvoir nous nourrir du corps et du sang de Jésus-Christ, qu'il nous assure lui-même être une vraie viande et un véritable breuvage. Il nous donne cette divine nourriture, non-seulement dans le mystère des autels, mais aussi dans la lecture de la sainte Ecriture. Car ceux qui possèdent la connaissance des Ecritures trouvent mille délices, des mets excellents et des eaux salutaires dans la parole de Dieu, qui nous est donnée pour la nourriture de nos âmes.

Au reste l'on se tromperait de prétendre que la prophétie de Balaam. où il dit : « Jacob sera exempt de travail et Israël ne souffrira point de douleur, » est contraire à ce que dit l'Ecclésiaste, « qu'il n'est rien de mieux que de se réjouir en buvant et mangeant, et en jouissant du fruit de ses travaux, et que cela est un don de Dieu. » Il n'y a point de contradiction entre ces deux passages, parce que l'un est une prédiction de l'avenir qui nous promet ces jours heureux dont parlent les prophètes, lorsque nous serons délivrés de tous les maux que nous souffrons dans cette vie, et que le Seigneur aura essuyé, nos pleurs et nos larmes. Mais avant de jouir du repos éternel, il faut que les justes soient affligés dans ce monde et qu'ils travaillent infatigablement à l'ouvrage de leur salut. Le grand Apôtre n'a pas été dispensé de ce travail ni de ces peines, qui le faisaient suer et gémir jusqu'à lui faire souhaiter d'être délivré d'un corps mortel qui l'exposait à tant d'afflictions et de combats. Aussi lisons-nous dans l'Evangile : «Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils se réjouiront! » Ce ris et cette joie ont de même pour garant la prophétie de Job, qui nous fait espérer que« la bouclée de ceux qui aiment la vérité sera remplie de joie. » C'est ainsi que nous jouissons dies à présent du travail de nos mains si nous sommes tout occupés à faire de bonnes oeuvres. Travaillons donc sans cesse; que le poids de la fatigue de nos travaux ne nous décourage point, afin de mériter par notre persévérance et de nous procurer un repos éternel.

V. 14. « J'ai encore reconnu que tout ce que Dieu a fait doit toujours subsister; qu'on ne peut rien ajouter à ses ouvrages ni rien en diminuer. Et Dieu a eu en vue, dans ce qu'il a fait, de se faire craindre et révérer.» Il n'est rien de nouveau dans ce monde. Le cours du soleil, les changements de la lune, de la terre et des arbres ont commencé avec le monde. La sécheresse et la verdure, la nudité de l'hiver et la beauté du printemps sont aussi anciennes que la terre même, qui produit les herbes, les (161) fleurs et les fruits dans chaque saison. Dieu a donc si bien réglé toutes choses et mis un si bel ordre dans la nature qu'il fait servir les éléments aux besoins du genre humain, afin que les hommes reconnaissent en cela sa providence et sa sagesse, et qu'ils tremblent de frayeur à la vue d'une si grande puissance. Car si l'on considère avec un peu de réflexion cette disposition admirable des créatures, l'égalité de leurs mouvements, l'ordre qu'elles gardent et leur durée dans tous les siècles, on sera obligé d'adorer leur créateur. En effet, « les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité sont devenues visibles depuis la création du monde, par la connaissance que les créatures nous en donnent. » Si nous faisons commencer un autre verset par ces paroles «Dieu a eu en vue de se faire craindre dans ce qu'il a fait,» nous pouvons y donner ce sens Dieu a voulu, par toutes les choses qu'il a faites, imprimer de la crainte dans le coeur des hommes, afin qu'ils se gardassent de pervertir et de renverser l'ordre qu'il a établi dans le monde lorsqu'il l'a créé. Remarquer ici cette belle ex pression du texte original : « afin qu'ils craignissent de devant sa face ; « car il est écrit : «Le visage du Seigneur est appliqué sur ceux qui font le mal. »

V. 15. « Ce qui a été est encore aujourd'hui, ce qui doit être a déjà été; et Dieu a soin de chercher celui qui souffre persécution. » Toutes les choses que nous voyons maintenant sont des choses, ou qui ont déjà été, ou qui sont présentes, ou qui seront dans la suite. Le soleil, qui se lève tous les jours fort régulièrement, était avant nous et sera encore après notre mort. Je prends pour preuve le soleil, afin que nous comprenions par ce seul exemple qu'il en est de même de toutes les autres créatures, qui sont telles qu'elles ont été par le passé, et qui seront les mîmes jusqu'à la fin des siècles. Il n'y a rien dans la nature qui périsse entièrement et qui soit anéanti lorsque l'être en est détruit, parce que chaque chose a son retour, qu'elle renaît et qu'elle ressuscite avec de nouvelles qualités et sous de nouvelles formes. Mais si l'on voit une espèce de résurrection dans toutes les choses naturelles, ne doutons point que les hommes ne ressuscitent véritablement après leur mort. Que si quelqu'un aime mieux dire que ces paroles : «Et Dieu a soin de chercher celui qui souffre persécution,» sont le commencement d'un autre verset, il pourra s'en servir dans le temps des persécutions des gentils, pour consoler ceux qui souffrent constamment les tourments du martyre. Et parce que, dans le sentiment de l'Apôtre, tous ceux qui veulent vivre avec, piété dans ce monde ne peuvent manquer d'être persécutés, il est juste qu'ils trouvent leur consolation dans ce passage de l'Ecclésiaste, qui leur promet que Dieu recherche soigneusement celui qui souffre persécution, comme il faisait autrefois rendre compte du sang de ceux qu'on avait tués, de même encore qu'il est venu chercher ce qui était perdu et qu'il a rapporté dans la bergerie la brebis qui s'était égarée.

V. 16 et 17. « J'ai vu sous le soleil l'iniquité dans le lieu du jugement et l'iniquité dans le lieu de la justice; et j'ai dit en mon coeur ; Dieu jugera le juste et l'injuste, et alors ce sera le temps de toutes choses.» Le sens de ces passages est fort clair dans l'original; la traduction v a répandu quelque obscurité et un peu de ténèbres. Je me suis appliqué sous le soleil que nous vouons, dit l'Ecclésiaste, à la recherche de la vérité et de la justice. ; je l'ai cherchée dans le lieu où elle devrait régner, et j'ai vu l'impiété et l'injustice sur le trône des juges, au milieu desquels les présents l'ont pencher la balance au préjudice de la vérité et de la ,justice. Je m'étais toujours persuadé que l'équité n'était pas tout-à-fait bannie des palais et des tribunaux, que le juste y trouvait de la protection, qu'il y était traité selon son mérite, et l'injuste puni à cause de ses crimes; mais j'ai reconnu que je m'étais trompé et qu'il en était tout autrement, puisque les justes sont maltraités dans ce monde et affligés de plusieurs calamités, pendant qu'on voit des scélérats dans un grand crédit et s'élever quelquefois jusque sur le trône. Rentrant ensuite en moi-même et m'entretenant de ces pensées, j'ai fait réflexion que Dieu ne jugeait point les hommes sur la terre à diverses reprises et les uns après les autres; mais qu'il se réservait à les juger tous ensemble à la fin des siècles, où chacun recevra selon ses couvres et selon les intentions de son coeur. C'est ce que signifient ces dernières paroles : « Et alors sera le temps de l'examen de toute volonté et de toutes les actions que l'on aura faites; » ce qui veut dire que quand Dieu (162) commencera à juger tous les hommes, la vérité paraîtra toute nue; au lieu que, pendant cette vie, le mensonge et l'injustice ont pris la place et règnent partout dans ce monde. Nous lisons un passage semblable dans le livre intitulé La sagesse de Syrach: «Ne dites point : Pourquoi cela, ou pourquoi ceci? parce que chaque chose sera recherchée dans son temps. »

V. 18 et 19, etc. « J'ai dit en mon coeur, touchant les enfants des hommes, que la parole, qui les distingue des bêtes, n'empêche pas qu'ils ne paraissent leur être semblables ; car le sort des animaux et celui des hommes est égal comme l'homme meurt, les bêtes meurent aussi ; les uns et les autres respirent le même air, et l'homme n'a rien de plus que la bête; tout est soumis à la vanité et tout tend vers un même lieu ; ils ont tous été tirés de la terre et ils retourneront tous en terre. Qui connaît si l'âme des enfants d'Adam monte en haut et si l'âme des bêtes descend en bas? » Il ne faut pas s'étonner si nous ne voyons dans ce monde aucune différence extérieure entre l'homme juste et l'homme impie, et si la vertu est si peu considérée dans ce temps de confusion et d'ignorance, puisque l'homme ne diffère en aucune manière des bêtes, quant à la misère et à la fragilité du corps : nous naissons comme l'on voit naître les bêtes; la mort nous réduit en poussière, de même qu'elle fait retourner en poussière le corps des bêtes privées de raison. Mais si nous pensons que les âmes des hommes montent en haut quand nous mourons et que les âmes des bêtes descendent dans la terre , sur quel témoignage appuyons-nous cette connaissance, et qui peut nous être garant de la vérité ou de la fausseté de nos espérances? ce que l'Ecclésiaste ne dit point comme s'il pensait que nos âmes périssent avec nos corps, et qu'après la mort les hommes et les bêtes sont mis dans un même lieu; mais parce qu'avant la venue de Jésus-Christ les hommes et les bêtes descendaient également sous la terre. C'est pourquoi Jacob disait qu'il devait « descendre dans les enfers. » Job se plaint aussi que les justes et les impies« sont retenus dans les enfers. » L'Evangile nous apprend de son côté qu'il y a un grand chaos dans les enfers; que le Lazare y est dans le sein d'Abraham, le riche dans les tourments. Et, pour dire la vérité, avant que Jésus-Christ, accompagné du bon larron, nous eût ouvert les portes du Paradis après avoir éteint les chariots de l'eu et l'épée étincelante qui en défendaient l'entrée, les cieux nous étaient entièrement fermés; et alors les hommes et les bêtes étaient renfermés dans la même clôture des enfers, parce qu'ils étaient aussi vils et aussi faibles les uns que les autres quant à la chair et à la substance matérielle; et quoiqu'il semblât que la dissolution des uns et la conservation des autres mit une grande différence entre les hommes et les bêtes, il faut néanmoins confesser que d'être retenu dans les ténèbres de l'enfer était presque la même chose que de périr avec le corps.

Remontons au commencement de cette section pour expliquer chaque verset d'une manière courte et précise, et selon l'ordre du texte sacré. «J'ai dit dans mon coeur, touchant le parler des enfants des hommes, que Dieu avait voulu les distinguer. » C'est principalement la faculté de la parole qui distingue les hommes des bêtes. Nous parlons les uns avec les autres et nous nous découvrons mutuellement nos inclinations et nos plus secrètes pensées, pendant que les bêtes demeurent muettes et abattues dans le silence. Néanmoins, bien que nous nous distinguions d'elles par la parole, nous ne laissons pas de leur être semblables dans les qualités du corps et par la vileté et la fragilité de la chair : on voit mourir les hommes de la même manière qu'on voit mourir les bêtes; les uns et les autres respirent le même air et vivent de même en le respirant. C'est le sens de ce verset : « Il n'y a qu'un souffle pour tous, et l'homme en cela n'a aucun avantage sur les bêtes. »

Mais, pour nous ôter la pensée que nous pourrions avoir, qu'il étend ce qu'il dit jusques à nos âmes, il ajoute d'abord : « Ils ont tous été tirés de la terre et ils retourneront tous en terre; » ce qui ne se peut dire que de nos corps, qui ont été formés de terre; et c'est du corps seulement que Dieu a dit: « Vous êtes terre et vous retournerez en terre. » Quant aux paroles suivantes, qui semblent contenir des blasphèmes et des impiétés : « Qui connaît si l'âme des enfants d'Adam monte en haut, et si l'âme des bêtes descend en bas?» quant à ces paroles, dis-je, il faut. bien se donner de garde de croire que l'Ecclésiaste ne distingue point les hommes des bêtes, et qu'il prétend confondre la dignité (163) de l'âme avec la bassesse du corps. Il veut seulement, lorsqu'il dit : « qui connaît?» nous insinuer la difficulté de cette connaissance, et combien peu de personnes la possèdent; car dans l'Ecriture sainte le pronom interrogatif quis, qui, ne marque point l'impossibilité d'une chose, mais la seule difficulté ; comme dans cet endroit d'Isaïe : « Qui pourra parler de sa naissance?» et dans le quatorzième psaume : « Seigneur, qui est celui qui habitera dans votre tabernacle? » et le reste. La seule différence donc qu'il y a entre les hommes et les bêtes est que l'âme des hommes monte au ciel en se séparant du corps., et que l'âme des bêtes descend en bas dans la terre et y est détruite avec le corps; ce que j'ai dit en passant dans cette explication littérale, afin de répondre à quelque savant ecclésiastique qui pourrait prétendre que l'Ecclésiaste a parlé des âmes en doutant et ne sachant si celles des hommes montent en haut et si celles des bêtes descendent en bas.

V. 22. « Et j'ai reconnu qu'il n'y a rien de meilleur pour l'homme que de se réjouir dans ses oeuvres, et que c'est là son partage ; car qui le pourra mettre en état de connaître ce qui doit arriver après lui? » Il n'est donc rien de meilleur pour l'homme,pendant qu'il vit en ce monde, que de mettre sa joie à faire de bonnes oeuvres et des aumônes, pour se préparer un trésor dont il doit jouir dans le royaume des cieux. Ce partage qu'il se fait lui-même de ses propres biens ne saurait lui être ravi ni par les voleurs ni par les tyrans , et c'est le seul qui doit le suivre après sa mort; car, après que l'âme s'est séparée du corps, l'homme ne peut point encore une fois profiter du fruit de ses travaux, ni connaître ce qui se fera dans ce monde après qu'il en sera parti. Il y en a qui disent, sur ce verset, que l'Ecclésiaste nous apprend à nous servir des biens que nous possédons dans cette vie, parce que cet usage est la seule chose que nous emportons avec nous en quittant le monde, ne sachant point qui sera l'héritier de nos biens après notre mort, ni s'il méritera de nous succéder et de posséder ce que nous avons acquis par notre travail.

CHAPITRE IV. Néant ou privation du vrai et de la justice.