Saint Ménas
entre martyre, sanctuaire et mémoire copte
Comparaison croisée des recensions copte, éthiopienne
et de l’Éloge attribué à Jean d’Alexandrie
COMMENTAIRE DE L’ARTICLE
Les paragraphes en corps normal relèvent du commentaire critique et de l’articulation de l’article. Ils ne doivent pas être lus comme une traduction d’un texte ancien.
TRADUCTION DIRECTE D’UN TEXTE ANCIEN OU D’UN EXTRAIT CITÉ
Les passages ainsi signalés restituent, au plus près, le texte ancien ou l’extrait ancien tel qu’il est fourni dans le dossier source. Pour l’Éloge attribué à Jean d’Alexandrie, seuls les passages accompagnés d’une référence précise à l’édition Drescher sont traités comme traductions directes.
TRADUCTION INDIRECTE / RECONSTITUTION AU PLUS PRÈS DU TÉMOIGNAGE
Les passages ainsi signalés ne sont pas présentés comme une traduction directe du copte, du grec, de l’arabe ou du geez. Ils reconstituent le contenu du témoignage ancien à partir d’une traduction, d’un résumé savant ou d’une notice secondaire fournie dans le dossier source, sans ajouter d’épisode ni de détail non attesté dans ces matériaux.
EXTRAIT DRESCHER / ÉLOGE ATTRIBUÉ À JEAN
Pour l’Éloge, les extraits référencés à Drescher 1946 sont isolés dans un style spécifique. Les autres passages du chapitre sont explicitement marqués comme traduction indirecte ou reconstitution à partir des matériaux disponibles.
La présente version est reconstruite à partir des références bibliographiques communiquées. Le volume de James Drescher, Apa Mena : A Selection of Coptic Texts Relating to St. Menas, Le Caire, IFAO, 1946, est identifié comme source déterminante pour l’Éloge attribué à Jean d’Alexandrie. Toutefois, le texte copte complet de l’Éloge n’est pas reproduit intégralement dans les matériaux disponibles ici.
I. Introduction
La valeur des recensions éthiopiennes et du manuscrit copte de l’IFAO n’est pas d’abord de fournir une biographie “historique” de saint Ménas, mais de montrer comment son culte a été construit, transmis et réinterprété autour du sanctuaire d’Abū Mīnā. Elles complètent les Actes du martyre :
les Actes racontent le saint comme martyr ;
l’Éloge explique son origine, ses reliques et son sanctuaire ;
les Miracles montrent comment ce sanctuaire fonctionne comme lieu vivant de guérison, de justice et de pèlerinage.
II. Saint Ménas dans la tradition chrétienne orientale
Saint Ménas est l’un des martyrs les plus vénérés du christianisme oriental. Son culte se développa particulièrement en Égypte, où son grand sanctuaire de pèlerinage, situé à Karm Abū Mīnā près d’Alexandrie, attira des foules considérables dès l’Antiquité tardive.
Les découvertes archéologiques effectuées sur le site ont mis au jour :
de vastes complexes ecclésiastiques ;
des bâtiments destinés aux pèlerins ;
des installations de bains ;
ainsi que les célèbres ampoules de saint Ménas (Menas flasks), utilisées pour contenir l’eau ou l’huile bénite du sanctuaire.
Ces ampoules ont été retrouvées dans l’ensemble du bassin méditerranéen, ce qui témoigne de l’ampleur exceptionnelle de la diffusion du culte du saint.
Dans la tradition copte, saint Ménas est souvent appelé « le thaumaturge » en raison du grand nombre de miracles accomplis par son intercession. Son martyre est généralement placé sous le règne de Dioclétien. Les traditions relatives à sa vie présentent toutefois plusieurs variantes, notamment concernant :
son origine géographique ;
sa carrière militaire ;
les circonstances exactes de son martyre et la découverte de son corps.
Malgré ces divergences, toutes les versions s’accordent sur le fait qu’il était soldat et qu’il souffrit le martyre pour avoir publiquement confessé sa foi chrétienne. Le développement du pèlerinage à Abū Mīnā fit de saint Ménas une figure majeure de la piété populaire égyptienne. Des récits de miracles commencèrent à circuler largement, d’abord en grec puis en copte et en arabe.
La tradition éthiopienne reçut probablement ces textes par l’intermédiaire des relations étroites entretenues entre l’Église d’Éthiopie et le patriarcat copte d’Alexandrie. Durant tout le Moyen Âge, les échanges religieux, monastiques et littéraires entre l’Égypte et l’Éthiopie furent particulièrement intenses. Les traductions geez d’œuvres arabes constituent un phénomène culturel bien attesté à partir du XIIIe siècle. De nombreuses œuvres patristiques, hagiographiques et liturgiques furent alors traduites en Éthiopie. La collection des Miracles de saint Ménas doit être replacée dans ce contexte plus large de transmission culturelle et religieuse entre les communautés chrétiennes d’Égypte et d’Éthiopie.
III. Le Synaxaire copte : version liturgique abrégée
NOTICE DE SOURCE
Le Synaxaire copte donne une vie résumée de saint Ménas pour la lecture liturgique du jour de sa fête.
Sa valeur est donc catéchétique et liturgique : elle stabilise une tradition reçue, sans discuter les contradictions entre versions.
TRADUCTION DIRECTE / TEXTE LITURGIQUE FOURNI DANS LE DOSSIER SOURCE
15 Hathor : En ce jour est commémoré le martyre du grand saint et puissant martyr saint Ménas.
Ce saint était originaire de la ville de Nakiyos. Son père se nommait Eudoxius et sa mère Euphemia. Son père était gouverneur d’Afrique. Ils étaient tous deux païens, mais craignaient Dieu et pratiquaient la justice envers les pauvres. La mère du saint était stérile et n’avait pas d’enfant. Un jour, elle entra dans l’église de la Vierge Marie pendant la fête de la sainte Vierge. Elle pria longuement devant son image et demanda à Dieu de lui accorder un enfant. Pendant qu’elle priait avec larmes, elle entendit une voix venant de l’icône disant : « Amen. » Elle comprit alors que le Seigneur avait exaucé sa prière. Lorsqu’elle donna naissance à un fils, elle le nomma Ménas, en souvenir de la parole « Amen ».
Le saint grandit dans la crainte de Dieu et reçut une excellente éducation. Ses parents moururent alors qu’il était encore jeune. Lorsqu’il eut quinze ans, il rejoignit l’armée romaine à cause de sa noble origine et de la position élevée de son père. Il devint célèbre parmi les soldats pour : sa vertu, sa sagesse et son courage.
Après quelques années, Dioclétien publia des édits ordonnant d’adorer les idoles et de persécuter les chrétiens. Lorsque saint Ménas apprit cela, il quitta l’armée et se retira dans le désert afin de se consacrer à la prière et à l’adoration de Dieu. Après avoir vécu plusieurs années dans le désert, il entendit parler des souffrances des martyrs et désira lui-même obtenir la couronne du martyre.
Un jour, alors qu’une grande fête païenne était célébrée dans la ville, il descendit du désert et se présenta devant le peuple. Il proclama à haute voix : « Je suis chrétien et j’adore Jésus-Christ, le vrai Dieu. » Le gouverneur le fit immédiatement arrêter et interroger. Le saint confessa courageusement sa foi dans le Christ.
Le gouverneur tenta de le persuader : par des promesses, des honneurs et des richesses. Mais saint Ménas refusa catégoriquement d’abandonner sa foi. Le gouverneur ordonna alors qu’on le torture cruellement : on le frappa ; on le suspendit ; on déchira son corps ; on le brûla avec des torches. Mais le Seigneur fortifiait son serviteur.
Finalement, le gouverneur ordonna qu’on lui coupe la tête. Après son martyre, sa sœur prit son corps. Elle plaça le corps dans un sac fait de feuilles de palmier et décida de partir pour Alexandrie, comme son frère le lui avait auparavant recommandé. Elle embarqua avec le corps de son frère sur un navire à destination d’Alexandrie.
Pendant leur voyage, des bêtes marines sortirent de l’eau et attaquèrent les passagers du navire. Les passagers furent saisis de peur et crièrent avec angoisse. Un feu sortit du corps de son frère et brûla le visage des bêtes, qui plongèrent aussitôt dans l’eau et disparurent. Lorsque le navire arriva à Alexandrie, les fidèles reçurent le corps avec un grand honneur.
Ils voulurent déposer le corps dans la ville, mais l’ange du Seigneur apparut à l’évêque de la ville et lui dit : « Place le corps de saint Ménas sur un chameau et laisse-le aller librement sans que personne ne le conduise. Le lieu où le chameau s’arrêtera sera le lieu où le saint devra être enseveli. » Ils firent comme l’ange le leur avait ordonné.
Le chameau marcha jusqu’à parvenir à un endroit appelé Mariout, où il s’agenouilla. Ils comprirent alors que c’était le lieu choisi par Dieu. Ils y ensevelirent le corps et bâtirent une église au-dessus. De nombreux miracles et guérisons furent accomplis par l’intercession du saint.
Le gouverneur décida de prendre avec lui le corps de saint Ménas afin qu’il soit son libérateur et son puissant protecteur. Plus tard, les fidèles bâtirent une grande église sur ce lieu. Les malades, les affligés et les possédés y recevaient la guérison. La bénédiction de saint Ménas soit avec nous tous. Amen.
IV. La recension éthiopienne des Miracles de saint Ménas
COMMENTAIRE CRITIQUE
La recension éthiopienne est précieuse car elle conserve dix-neuf miracles complets, transmis dans trois manuscrits principaux, dont un manuscrit du XVe siècle, EMML 1827. Le texte n’est donc pas un témoin isolé, mais une tradition organisée et stabilisée. Son intérêt majeur est philologique : Zarzeczny montre que le texte éthiopien dépend très probablement d’un modèle arabe, reconnaissable par des tournures syntaxiques et lexicales arabes. Cela signifie que l’éthiopien peut parfois conserver l’état d’une recension arabe aujourd’hui perdue ou incomplète.
Sa valeur est donc triple :
Textuelle : elle aide à comparer les versions grecques, coptes, arabes et éthiopiennes.
Liturgique : elle montre que les miracles étaient lus dans un cadre festif, notamment pour la consécration du sanctuaire de Maryut.
Anthropologique : elle révèle les préoccupations des pèlerins : vœux, offrandes, animaux, dettes, faux serments, guérisons, traversées, dangers du désert.
NOTICE DE SOURCE : RECENSION ÉTHIOPIENNE
Miracles de saint Ménas le Martyr :
la recension éthiopienne (Ta’ammera Minās, CAe 2386)
Rafał Zarzeczny
Introduction et traduction
Le corpus des dix-neuf miracles éthiopiens attribués à saint Ménas (CAe 2386) est conservé dans son intégralité dans trois manuscrits.
Ce codex de parchemin du milieu du XVe siècle comprend 210 folios, le texte étant écrit par une main exercée en deux colonnes. Le manuscrit contient environ vingt actes de saints et de martyrs (Gadla samāʻetāt). La collection des dix-neuf Miracles de Ménas est complète, avec toutes les pages dans leur ordre correct.
Le codex fut photographié en 1974 au monastère de Ḥayq Esṭifānos, dans la province du Wallo en Éthiopie, pour le projet éthio-américain de la Hill Monastic Manuscript Library de l’abbaye et université Saint John, à Collegeville, Minnesota (HMML). Pour une description plus détaillée, voir W.F. Macomber – Getatchew Haile, A Catalogue of Ethiopian Manuscripts Microfilmed for the Ethiopian Manuscript Microfilm Library, Addis Ababa and for the Hill Monastic Manuscript Library, Collegeville, vol. 5, Collegeville, 1981, p. 280–284 ; pour les miracles de saint Ménas, voir p. 281–282.
Une quatrième copie du même texte apparaît dans le manuscrit du début du XXe siècle EMML 9185, folios 44rb–61ra. Toutefois, ce texte est sans aucun doute une transcription directe du manuscrit de Dabra Ḥāyq (EMML 1827) et, comme tel, il n’apporte aucune valeur cognitive supplémentaire. Par conséquent, nous ne le prenons pas en considération dans la présente étude, sinon à des fins de documentation.
La datation paléographique révèle que ce fragment provient du XVe siècle. Bien que le sort des autres parties du codex soit inconnu, la présence de ces membra disiecta suggère que la circulation et la diffusion de la collection des miracles de saint Ménas en Éthiopie ont dû autrefois dépasser la lecture des quatre manuscrits décrits ci-dessus.
Le Miracle 19, outre sa présence à la fin de la grande collection, fait partie de la collection de miracles attribués à l’intervention de saint Michel Archange. Bien que légèrement abrégé et modifié, le texte demeure le même épisode. Le plus ancien manuscrit connu contenant cette version du miracle (EMML 1835) date du milieu du XVe siècle.
Les trois manuscrits éthiopiens des Miracles de saint Ménas le Martyr transmettent la même recension du texte, en conservant le même ordre des épisodes. Par conséquent, ils dérivent tous d’un archétype éthiopien commun, qui demeure non identifié.
À ce jour, aucun témoin arabe de cette recension particulière des miracles de saint Ménas n’a été identifié. Il est cependant très probable que cette version ait circulé dans les milieux coptes d’Égypte avant d’être traduite en éthiopien.
Le style de la traduction montre une tendance à conserver de nombreux éléments syntaxiques de l’arabe, ce qui suggère que le traducteur possédait une bonne connaissance de cette langue mais cherchait à rester proche du modèle original. Certaines tournures sont ainsi inhabituelles en ge’ez classique et reflètent directement la structure de phrases arabes.
Les miracles sont rédigés dans un langage relativement simple et narratif, typique des collections hagiographiques destinées à une lecture liturgique ou édifiante.
Dans plusieurs épisodes, saint Ménas apparaît à cheval, sous la forme d’un jeune soldat lumineux, image qui correspond bien à son iconographie traditionnelle dans les traditions copte et éthiopienne.
TRADUCTION INDIRECTE / RECONSTITUTION FRANÇAISE DE LA RECENSION ÉTHIOPIENNE À PARTIR DE ZARZECZNY
Traduction suivie des dix-neuf miracles
Miracle 1
Il y avait dans la ville d’Alexandrie un homme pieux qui honorait grandement saint Ménas. Chaque année, il se rendait au sanctuaire du saint afin d’y célébrer sa fête et d’offrir des dons. Or, un jour, alors qu’il se préparait à partir pour le sanctuaire, il tomba gravement malade. Ses proches lui conseillèrent de rester chez lui, craignant qu’il ne meure en chemin. Mais l’homme refusa d’abandonner son projet et invoqua saint Ménas avec foi. Pendant la nuit, le saint lui apparut dans une vision sous l’apparence d’un jeune soldat lumineux monté sur un cheval. Il lui dit : « Ne crains pas, mais lève-toi et viens à mon sanctuaire, car je serai avec toi. » À son réveil, l’homme se trouva complètement guéri. Il rendit grâce à Dieu et se mit immédiatement en route vers le sanctuaire. Lorsqu’il arriva sur le lieu saint, il raconta devant tous les pèlerins le miracle qui lui était arrivé, et beaucoup glorifièrent Dieu à cause de saint Ménas.
Miracle 2
Un marchand étranger voyageait par mer avec une importante cargaison de marchandises. Alors qu’il approchait des côtes d’Égypte, une violente tempête se leva et le navire fut en grand danger. Les marins, pris de peur, pensaient qu’ils allaient périr dans la mer. Le marchand se souvint alors des miracles de saint Ménas dont il avait entendu parler et pria avec ferveur : « Saint Ménas, secours-moi, et si j’échappe à ce péril, je viendrai à ton sanctuaire et j’offrirai des présents en ton honneur. » Aussitôt après sa prière, un jeune cavalier apparut au-dessus des vagues. Il étendit la main vers le navire et la mer devint calme. Les marins furent saisis d’étonnement et demandèrent au marchand : « Qui est donc celui qui nous a sauvés ? » Le marchand leur répondit : « C’est saint Ménas, le grand martyr du Christ. » Après avoir atteint Alexandrie sains et saufs, ils se rendirent tous ensemble au sanctuaire du saint afin d’y accomplir leurs actions de grâce. Le marchand offrit de l’huile pour les lampes, de l’encens et de riches présents au sanctuaire. Tous glorifièrent Dieu qui accomplit de si grands miracles par l’intercession de son saint martyr Ménas.
Miracle 3
Un homme possédait un chameau qu’il utilisait pour transporter ses marchandises à travers le désert. Un jour, alors qu’il se rendait vers Alexandrie, des brigands surgirent et lui volèrent : son chameau, ses biens, et tout ce qu’il possédait. Accablé de tristesse, l’homme invoqua saint Ménas en disant : « Ô saint Ménas, toi qui secours ceux qui sont dans la détresse, aide-moi afin que je retrouve ce que j’ai perdu. » Cette nuit-là, saint Ménas apparut aux brigands sous l’apparence d’un cavalier armé. Il les menaça sévèrement et leur ordonna de restituer immédiatement les biens volés. Saisis de peur, les brigands ramenèrent le chameau et toutes les marchandises à leur propriétaire. L’homme glorifia Dieu et se rendit au sanctuaire du saint pour offrir un sacrifice de reconnaissance.
Miracle 4
Une femme stérile souffrait profondément parce qu’elle n’avait pas d’enfant. Elle entendit parler des miracles accomplis par saint Ménas et partit avec son mari vers son sanctuaire. Lorsqu’ils arrivèrent, ils prièrent longuement devant la tombe du saint et firent le vœu d’offrir un don si Dieu leur accordait un enfant par l’intercession du martyr. Après leur retour chez eux, la femme conçut et enfanta un fils. Mais lorsque l’enfant grandit, les parents oublièrent le vœu qu’ils avaient fait. Alors le saint apparut à la femme dans un rêve et lui rappela sa promesse. Effrayée, elle se leva aussitôt et partit avec son mari vers le sanctuaire afin d’accomplir leur offrande. Après cela, ils vécurent dans la joie et rendaient continuellement grâce à Dieu et à saint Ménas.
Miracle 5
Un pèlerin syrien arriva au sanctuaire de saint Ménas avec de riches marchandises qu’il désirait vendre durant la fête du saint. Il déposa ses biens dans un entrepôt et se rendit à l’église pour prier. Mais un homme cupide aperçut les marchandises et décida de les voler. Pendant la nuit, alors qu’il tentait d’emporter les objets volés, saint Ménas lui apparut sous la forme d’un soldat redoutable et le frappa violemment. Le voleur tomba à terre incapable de bouger. Le lendemain, les habitants trouvèrent l’homme étendu près des marchandises. Terrifié, il confessa publiquement son crime et restitua tout ce qu’il avait tenté de voler. Le pèlerin syrien rendit grâce à saint Ménas pour avoir protégé ses biens et offrit de généreux dons au sanctuaire.
Miracle 6
Un marin voyageait vers Alexandrie lorsqu’il fut accusé injustement d’un crime qu’il n’avait pas commis. Il fut arrêté et jeté en prison. Dans son angoisse, il pria saint Ménas avec larmes : « Ô saint du Christ, toi qui connais la vérité, délivre-moi de cette injustice. » Cette nuit-là, saint Ménas apparut au gouverneur dans une vision et lui ordonna de libérer immédiatement le prisonnier innocent. Le gouverneur, effrayé par cette apparition, fit venir le marin au matin et l’interrogea de nouveau. Lorsqu’il comprit son innocence, il le relâcha aussitôt. Le marin se rendit ensuite au sanctuaire du saint et raconta publiquement le miracle qui lui était arrivé. Tous glorifièrent Dieu qui agit à travers son saint martyr Ménas.
Miracle 7
Un homme riche avait promis d’offrir une grande somme d’argent au sanctuaire de saint Ménas s’il obtenait la guérison d’une grave maladie. Par l’intercession du saint, il fut effectivement guéri. Mais une fois rétabli, il devint avare et décida de ne donner qu’une petite partie de ce qu’il avait promis. Alors qu’il se rendait au sanctuaire avec son offrande réduite, saint Ménas lui apparut sur la route sous la forme d’un cavalier et lui demanda : « Pourquoi trompes-tu le saint ? N’as-tu pas promis cette offrande devant Dieu ? » L’homme fut saisi de peur et tomba à terre. Il reconnut sa faute, retourna chez lui et apporta ensuite l’intégralité de ce qu’il avait promis. Après cela, il remercia Dieu et saint Ménas pour la miséricorde qui lui avait été accordée.
Miracle 8
Un voyageur traversait le désert avec plusieurs compagnons lorsqu’ils furent attaqués par des brigands. Les voyageurs furent dépouillés de leurs biens et laissés presque morts dans le désert. Dans leur détresse, ils invoquèrent saint Ménas. Peu après, un cavalier armé apparut soudainement ; il poursuivit les brigands et les força à restituer tout ce qu’ils avaient volé. Les voyageurs reconnurent alors qu’il s’agissait de saint Ménas. Ils poursuivirent leur route jusqu’au sanctuaire du saint où ils offrirent : de l’huile ; de l’encens et des dons d’action de grâce. Tous glorifièrent Dieu pour le secours accordé par son saint martyr.
Miracle 9
Une femme possédait une petite quantité d’huile qu’elle destinait à la lampe du sanctuaire de saint Ménas. En chemin, elle fut tentée de conserver l’huile pour elle-même, pensant que personne ne remarquerait son geste. Mais lorsque la femme rentra chez elle, toute l’huile qu’elle possédait se répandit et fut perdue. Comprenant qu’il s’agissait d’un avertissement du saint, elle se repentit et retourna aussitôt au sanctuaire avec une nouvelle offrande d’huile. Après avoir accompli son vœu avec sincérité, elle reçut la bénédiction du saint et retourna chez elle dans la joie.
Miracle 10
Un homme souffrait depuis longtemps d’une maladie incurable. Ayant entendu parler des guérisons opérées par saint Ménas, il fut conduit au sanctuaire par ses proches. Pendant plusieurs jours, il demeura auprès de la tombe du saint en priant et en jeûnant. Au cours de la nuit, saint Ménas lui apparut dans une vision et toucha la partie malade de son corps. Au matin, l’homme se leva complètement guéri. Tous ceux qui avaient été témoins de cette guérison rendirent gloire à Dieu et proclamèrent la puissance de saint Ménas.
Miracle 11
Des marins naviguaient sur la mer lorsqu’une tempête extrêmement violente éclata. Les vagues frappaient le navire avec force et les hommes désespéraient de sauver leur vie. L’un des marins invoqua alors saint Ménas en disant : « Saint Ménas, aide-nous et sauve-nous de la mort. » Immédiatement, saint Ménas apparut au-dessus des eaux sous l’apparence d’un cavalier lumineux. La mer s’apaisa aussitôt et le navire poursuivit sa route sans dommage. Après leur arrivée au port, les marins se rendirent au sanctuaire du saint afin d’offrir des actions de grâce pour leur délivrance. Ils racontèrent publiquement le miracle accompli en leur faveur, et beaucoup glorifièrent Dieu à cause de saint Ménas.
Miracle 12
Un homme avait emprunté une somme importante à un voisin et avait juré devant l’image de saint Ménas qu’il rembourserait sa dette. Mais après avoir reçu l’argent, il nia l’existence de l’emprunt. Le créancier, incapable de prouver la vérité, pria saint Ménas afin que justice soit faite. Quelques jours plus tard, le débiteur tomba gravement malade et fut incapable de parler. Comprenant que cette épreuve lui était envoyée à cause de son faux serment, il confessa publiquement sa faute et restitua immédiatement l’argent emprunté. Après cela, il retrouva la santé et glorifia Dieu ainsi que saint Ménas.
Miracle 13
Un marchand voyageait avec plusieurs chameaux chargés de marchandises lorsqu’il s’égara dans le désert. L’eau vint à manquer et les hommes craignaient de mourir de soif. Le marchand invoqua saint Ménas avec foi. Alors saint Ménas apparut sous la forme d’un cavalier et guida la caravane jusqu’à une source d’eau. Les voyageurs et les animaux purent boire et furent sauvés. Le marchand se rendit ensuite au sanctuaire du saint afin d’offrir des présents en action de grâce pour le salut reçu.
Miracle 14
Un homme possédé par un démon fut conduit au sanctuaire de saint Ménas par sa famille. Le démon poussait des cris terribles et refusait d’approcher de la tombe du saint. Les proches du malade prièrent toute la nuit. Au matin, le démon sortit de l’homme avec de grands hurlements et celui-ci retrouva immédiatement son esprit. Tous ceux qui étaient présents furent saisis de crainte et glorifièrent Dieu pour le miracle accompli par l’intercession de saint Ménas.
Miracle 15
Une femme enceinte se trouvait en grand danger au moment de l’accouchement. Sa famille pria saint Ménas et fit le vœu d’apporter une offrande à son sanctuaire si la mère et l’enfant survivaient. Au cours de la nuit, saint Ménas apparut à la femme et la rassura. L’accouchement se déroula sans danger et l’enfant naquit en bonne santé. Après quelques jours, la famille se rendit au sanctuaire avec des dons et rendit grâce à Dieu pour la protection accordée par saint Ménas.
Miracle 16
Des voyageurs furent attaqués par des voleurs alors qu’ils traversaient une région isolée. Les brigands leur prirent leur argent, leurs vêtements et leurs provisions. Les voyageurs invoquèrent saint Ménas dans leur détresse. Peu après, les brigands furent frappés de terreur en voyant apparaître un cavalier lumineux armé d’une lance. Pris de panique, ils abandonnèrent tout ce qu’ils avaient volé et s’enfuirent. Les voyageurs récupérèrent leurs biens et glorifièrent Dieu ainsi que saint Ménas pour leur délivrance.
Miracle 17
Un homme riche possédait de nombreux troupeaux mais refusait de faire l’aumône aux pauvres malgré les exhortations répétées des prêtres. Un jour, une maladie frappa ses animaux et beaucoup moururent. Comprenant que cette épreuve était une punition pour son avarice, il se repentit et distribua une partie de ses biens aux pauvres ainsi qu’au sanctuaire de saint Ménas. Après cela, la maladie disparut de ses troupeaux et ses biens prospérèrent de nouveau. L’homme rendit grâce à Dieu et loua saint Ménas pour sa miséricorde.
Miracle 18
Un homme voyageait de nuit lorsqu’il fut soudainement entouré par des ennemis qui voulaient le tuer. Pris de peur, il invoqua saint Ménas avec foi. Immédiatement, un cavalier resplendissant apparut tenant une lance et une épée. Les ennemis furent terrifiés et prirent la fuite. L’homme comprit que saint Ménas l’avait sauvé de la mort. Il se rendit alors à son sanctuaire et offrit des présents en action de grâce pour sa délivrance.
Miracle 19
Un homme se rendait au sanctuaire de saint Ménas avec une offrande précieuse destinée au saint. Sur le chemin, il rencontra un autre voyageur qui lui demanda de garder pour lui l’offrande afin d’éviter la fatigue du voyage. L’homme accepta et décida secrètement de conserver le don. Mais pendant la nuit, saint Ménas lui apparut dans une vision sévère et lui reprocha sa tromperie. À son réveil, il fut saisi d’une grande crainte. Il prit immédiatement l’offrande et se rendit au sanctuaire pour accomplir fidèlement ce qu’il avait promis. Après cela, il raconta publiquement ce qui lui était arrivé afin que tous apprennent à ne pas mentir devant Dieu et devant les saints.
V. Le manuscrit copte de l’IFAO : quatre miracles de saint Ménas
COMMENTAIRE CRITIQUE
Le manuscrit copte IFAO inv. 315–322, publié par Seÿna Bacot, contient quatre miracles de saint Ménas. L’IFAO présente ce recueil comme un témoin vivant de la littérature copte et de la vie quotidienne autour du sanctuaire de saint Ménas à ses débuts.
Ces récits se retrouvent dans la tradition plus large des miracles, notamment dans la recension éthiopienne qui conserve dix-neuf miracles.
Sa valeur est donc encore plus directe que celle de l’éthiopien, car il s’agit d’un témoin copte. Il permet de remonter plus près de la tradition égyptienne du sanctuaire. Piwowarczyk souligne que, parmi les manuscrits coptes des miracles, le manuscrit IFAO, bien qu’incomplet, contient un texte non endommagé et met fortement l’accent sur la bienfaisance envers le sanctuaire.
Il sert donc à vérifier si les miracles éthiopiens ou arabes sont des développements secondaires ou s’ils conservent des éléments anciens.
Traduction des miracles conservés dans le manuscrit copte de l’IFAO
TRADUCTION DIRECTE DU TEXTE COPTE
Miracle n°2 : « La jument stérile » (17a)
(…) Dans son village se trouvait une idole (εἴδωλον). Il avait coutume de lui porter ses offrandes (δῶρον) chaque (κατά) année et de les placer dans le temple. Or, il possédait une jument qui était stérile ; il prit la peine de faire offrande (δῶρον) à son idole (εἴδωλον) pour elle ; mais elle restait stérile. Finalement (λοιπόν), il entendit un jour les chrétiens (χριστιανός) parler entre eux des miracles du saint (ἅγιος) Apa Mèna. Il dit : « Si le dieu d’Apa Mèna fait en sorte que ma jument ait un petit, je donnerai trois pieds de ce qu’elle aura procréé à son sanctuaire (τόπος) et j’en donnerai aussi un au temple de l’idole (εἴδωλον) de mon village. Or, quelque temps après, la jument fit un petit ; son poulain avait trois pieds ! Tandis (ὅσον) qu’il était stupéfié par cette aventure, voici que le saint (ἅγιος) Apa (17b) Mèna descendit sur lui, alors qu’il dormait. Il lui dit en rêve (ὅραμα) : « Je suis Mèna, pourquoi es-tu stupéfié par cette aventure ? Ce que tu avais fait vœu de me donner, je l’ai donné, à savoir les trois pieds. Si donc (οὖν) ton idole (εἴδωλον) en a le pouvoir, qu’elle en fasse preuve de son côté !» Alors, l’homme renia (ἀποτάσσειν) son idole (εἴδωλον); il alla au sanctuaire (τόπος) d’Apa Mèna, reçut le baptême (βάπτισμα) et fut compté au nombre des chrétiens (χριστιανός). De plus, il fit don de la jument au sanctuaire (τόπος) d’Apa Mèna, avec de nombreux autres présents (δῶρον). À la gloire de Dieu et de son bienheureux Apa Mèna, dans la paix (εἰρήνη). Amen.


Miracle n°3 : « L’Isaurien ressuscité » (17b, 30)
Il y avait donc (οὖν) un Isaurien qui était très riche. Celui-ci se rendit à la ville (πόλις) d’Alexandrie (18a) pour les affaires (πραγματεία) dont il s’occupait. Or, il entendit parler de la gloire du bienheureux saint (ἅγιος) Apa Mèna et de sa puissance. Il dit : « Je souhaite aller m’incliner sur le corps (σῶμα) du bienheureux martyr (μάρτυρος), le saint (ἅγιος) Apa Mèna et faire à son sanctuaire (τόπος) une petite offrande prise sur ma marchandise, et Dieu rendra droite la route sur laquelle je m’engage.» Il se souvenait de la parole que notre Sauveur avait dite dans son évangile (εὐαγγέλιον): « Puissent tes bonnes œuvres se faire dans le secret et ton père qui te regarde dans le secret te le revaudra.» Aussi (λοιπόν) il se leva, prit le sac (ῥάκος) d’or, partit pour le lac (λίμνη), monta à bord d’un bateau, accosta au port de Philoxanita. Comme (γάρ) le soir était tombé (18b) alors qu’il était en chemin, il s’avança jusqu’à un magasin (ἀποθήκη); il dit à un des hommes qui se trouvait à cet endroit : « Ô mon frère, pourras-tu avoir l’obligeance de m’héberger jusqu’au matin ? Car je crains de voyager seul dans ce désert.» L’homme lui dit : « Entre chez moi et reste jusqu’au matin, car il n’y a personne ici, mais (ἀλλά) c’est moi qui (y) habite, seul. » L’homme entra, il l’installa ; et il lui prépara du pain pour sa nourriture. Il lui donna aussi à boire du vin, lui prépara un endroit pour se coucher. Il vit l’or que possédait l’homme. Eh bien ! (λοιπόν) Satan prit possession de tout son corps (σῶμα). Il le (l’Isaurien) laissa tranquille jusqu’à ce qu’il se soit endormi, se jeta sur lui, le tua. Et il se disait (19a) : « Je prendrai son corps (σῶμα) pour le jeter dans le lac (λίμνη), quand les hommes du port seront couchés.» Tandis qu’il avait ces pensées, voici qu’une grande lumière recouvrit cet endroit, jusqu’à ce que cette lumière resplendisse. Or, quand la lumière jaillit, l’homme eut peur que les hommes n’entrent et ne voient le crime (φόνος?33) qu’il avait commis. Aussi (λοιπόν) il se leva, le (l’Isaurien) coupa en morceaux, entreprit de le jeter dans une jarre (ὄργον), se disant en lui-même : « Si j’en trouve l’occasion (εὐκαιρία), je l’emporterai pour la jeter à l’eau.» Et pendant (ὅσον) qu’il retournait sa tête afin de la frapper avec le couteau (κόπις), voici que le bienheureux martyr (μάρτυρος) Apa Mèna prit son cheval spirituel (πνεῦμα). Deux anges (ἄγγελος) aussi allaient avec lui, (19b) ayant l’apparence de soldats. Ils frappèrent à la porte du magasin (ἀποθήκη). L’homme alors prit peur, car la tête de l’Isaurien était dans sa main. Il se hâta, la plaça dans un panier (πυρά), la suspendit au milieu de la maison. Il alla aussitôt en hâte, ouvrit la porte de la maison. Et Apa Mèna se hâta, entra, saisit l’homme, lui disant : «Hâte-toi de me servir (ὑπηρετεῖν) ainsi que mes serviteurs.» Alors l’homme lui dit: «Je t’affirme (ὁμολογεῖν), mon seigneur, qu’il n’y a personne en ce lieu avec moi qui puisse te servir (ὑπηρετεῖν), mon seigneur (κύριος) et maître (μαγίστηρ).» Apa Mèna lui dit: «Assieds-toi et prends patience. Celui pour qui nous sommes venus, nous le trouverons.» L’homme regarda, (20a) vit la face d’Apa Mèna qui était remplie de gloire, ainsi que les anges (ἄγγελος) qui allaient avec lui. Comme (γάρ) il pensait en lui-même que le comes l’avait envoyé chercher en raison du crime (φόνος?) qu’il avait commis, il eut très peur et se mit à trembler. Puis il s’approcha du bienheureux martyr (μάρτυρος), se jeta à ses pieds, répandit de la poussière sur sa tête, disant: «Mon bon (ἀγαθός) seigneur, sauve ma malheureuse âme (ψυχή) de la mort. Car (γάρ) tu sais mon seigneur que c’est un grand péché que j’ai commis ; je vois en effet (γάρ) la grâce (χάρις) de Dieu sur ton visage. Moi-même, mon seigneur, je confesse (ὁμολογεῖν) que j’ai péché; je vais t’apprendre, ô mon seigneur, ce qui m’est arrivé. C’est quand j’ai vu cette bourse (κάψα) aux mains de cet homme; j’ai attendu qu’il s’endorme, je me suis (20b) jeté sur lui, je l’ai tué, pensant que j’allais m’en emparer et devenir très riche. Et voici en effet (γάρ) ô mon seigneur, que je n’y ai rien pris; prends-les pour toi; et moi, de mon côté, je te donnerai en plus deux mille autres sous (ὁλοκόττινος) qui sont à moi. Épargne-moi seulement (μόνον) cette mort funeste.» Apa Mèna lui répondit : «Voici que tu t’es repenti (μετανοεῖν) ! Moi non plus je ne vais pas avoir de secret pour toi et je vais te montrer qui je suis. Va et apporte-moi la jarre (ὄργον) dans laquelle se trouvent les membres (μέλος) de l’homme afin que la gloire de Dieu se manifeste dans ses serviteurs les martyrs (μάρτυρος). » Et il l’apporta, la posa devant lui. Le saint (ἅγιος) Apa Mèna saisit la jarre (ὄργον). Et (21a) le juste (δίκαιος) dit : « Au nom du Père (et du Fils) et de l’Esprit (πνεῦμα) Saint, ces trois (personnes) étant un seul Dieu qui nous a donné pouvoir par l’invocation (ὀνομασία) de son nom ; puisses-tu sortir vivant avec tous tes membres (μέλος) au complet et faire connaître à cet homme qui je suis. » Et tout aussitôt les membres (μέλος) bondirent les uns derrière les autres, redevinrent solides aussi selon leur manière d’être. Il (l’Isaurien) se leva, vivant. Il se prosterna sur le sol en présence des anges (ἄγγελος) et d’Apa Mèna, s’écriant : « Mon seigneur, saint (ἅγιος) Apa Mèna, il y a du bénéfice (ἀγαθόν) pour qui s’approche de ton sanctuaire (τόπος) !» Aussitôt, il (Apa Mèna) les bénit, remonta (ἀναχωρεῖν) au haut du ciel avec ses anges (ἄγγελος), tandis qu’une nuée lumineuse les enlevait. Et ils lui disaient : « N’oublie (ἀμελεῖν) pas le vœu que tu as prononcé. » (21b) Dès que l’homme vit ce grand prodige qui s’était manifesté, il se leva aussitôt, rentra dans sa maison, prit le sac d’or (ῥάκος) ainsi que la bourse de pièces d’or qui appartenait à l’homme qui était vivant. Ils se levèrent, marchèrent tous deux ensembles jusqu’à ce qu’ils atteignent le sanctuaire (τόπος) du saint (ἅγιος) Apa Mèna. Ils les lui offrirent, glorifiant Dieu, lui qui accomplit ces prodiges par l’intercession de ses saints. Gloire à Lui éternellement. Amen.


Miracle n°4 : «Eutropios et les plats en argent » (21b)
Et puis après cela, il y avait un homme riche dans la ville (πόλις) d’Alexandrie dont le nom était Eutropios. Or il entendit dire que l’on construisait le martyrion du saint (ἅγιος) Apa Mèna. Il se dit en lui-même: «Je vais me disposer à (faire) fabriquer (22a) deux plats (πίναξ) en argent pour donner l’un d’eux au sanctuaire (τόπος) d’Apa Mèna. Et moi de mon côté, je mangerai dans l’autre (plat) jusqu’au jour de ma mort.» Eutropios se leva, fit venir l’orfèvre jusqu’à sa maison, lui dit: «Viens, prends pour toi tout ce matériel (σκεῦος) en argent, et emploie-le à fabriquer deux plats (πίναξ); ne fais pas l’un d’eux mieux que l’autre; inscris le nom d’Apa Mèna sur l’un d’eux. Quant à mon nom, inscris-le sur l’autre (plat).» L’artisan (τεχνίτης) lui dit: «Donne-les moi!». Alors il les prit, retourna chez lui, fabriqua les deux plats (πίναξ), alla chez l’homme riche, lui dit: « Sur lequel des deux souhaites-tu que j’inscrive ton nom, sur le plus beau, ou bien sur le moins réussi?» Il (Eutropios) dit: «Inscris le nom (22b) d’Apa Mèna sur le moins réussi. Sur le plus beau en revanche, inscris mon nom pour que je mange dans ce plat jusqu’au jour de ma mort, et pour que je l’apporte aussi au sanctuaire (τόπος) d’Apa Mèna.» Il agit en conséquence, reçut son salaire et retourna chez lui. Or voici ce qui arriva après quelques jours. Il (Eutropios) se leva avec son serviteur, alla jusqu’au lac, s’embarqua sur le bateau pour aller au martyrion d’Apa Mèna lui faire don de ce qu’il lui avait promis, manger dans l’autre (plat) jusqu’au jour de sa mort et l’apporter aussi à Apa Mèna. Tandis qu’il était encore (ἔτι δέ) à bord du bateau, l’heure du déjeuner (ἄριστον) arriva. Le jeune serviteur prépara la place pour que son maître prenne son repas. Le serviteur avait apporté le plat (πίναξ) à son maître après avoir disposé (23a) les aliments; quand il eut fini de manger, le serviteur prit le plat (πίναξ) pour le laver dans l’eau. Et voici qu’une forte tempête s’abattit sur les eaux du lac (λίμνη) et fondit sur le bateau. Tous ceux qui étaient sur le bateau furent saisis d’effroi. Le jeune serviteur aussi prit peur, le plat (πίναξ) tomba de ses mains au fond du lac (λίμνη). Alors, quand il vit que le plat (πίναξ) était tombé de ses mains dans l’eau, le serviteur sauta après lui, en se disant: «Mieux (ἀγαθόν) vaut pour moi que je meure, plutôt que mon maître me fasse périr sous la torture (βάσανος)36, car son cœur est attaché à ce plat (πίναξ) plus qu’à toute sa fortune.» Or quand son maître vit ce qui était arrivé, il pleura (λυπεῖν) abondamment, déchira ses vêtements, et s’écria, disant (23b): «Malheur à moi plus (παρά)qu’à aucun autre homme, car j’ai péché à l’extrême, étant donné que j’ai placé mon affection dans ce plat-ci (πίναξ), car il était plus beau que (παρά) celui-là ; car, d’une part j’étais bien décidé à promettre et, d’autre part, j’étais bien décidé à ne pas donner.» Or en raison de mes péchés, j’ai perdu mon plat (πίναξ) et puis j’ai perdu aussi mon serviteur. Que vais-je faire puisque j’ai perdu les deux ? Malheur à moi, quelle honte pour moi si des gens en foule apprennent qu’étant allé porter un don promis au sanctuaire (τόπος), j’ai perdu en plus mon serviteur, alors que c’est lui-même qui est cause de sa propre mort! Ah! Si je l’avais su et que j’aie fait faire trois plats (πίναξ), deux en argent et un en or, et que j’en aie fait don au sanctuaire (τόπος) d’Apa Mèna, afin que cette malheureuse affaire ne m’arrive pas, ni non plus cette indignité ! (24a) Ou bien en vérité, s’il se faisait que je retrouve le corps (σῶμα) de ce jeune enfant et si je l’enterrais de mes propres mains, alors j’aurais un peu de consolation! Et si cela m’arrive, j’apporterai le plat (πίναξ) que je possède au sanctuaire (τόπος), sans compter (χωρίς) d’autres dons importants (δῶρον), les offrant pour mon serviteur en compensation de la faute (παράβασις) que j’ai commise, puisque j’ai pris le plus beau et offert le moins réussi.» Or pendant qu’il se disait cela en son cœur, on naviguait. Et puis il advint qu’après avoir atteint le rivage, on accosta. Cependant Eutropios regardait çà et là sur le rivage, pensant qu’éventuellement (μήπως), les vagues du lac (λίμνη) avaient rejeté le jeune enfant sur la rive. Mais les marins lui disaient: «Ton esprit t’a abandonné! Après avoir navigué encore un jour, tu dis que les vagues l’ont rejeté sur le rivage!» L’homme cependant (24b) leur répondit: «J’ai confiance (πιστεύειν) en Dieu et dans le bienheureux Apa Mèna ; oui, je reverrai son corps (σῶμα) encore une fois!» Tandis (ὅσον) qu’il disait cela, voici que le jeune serviteur arriva, le plat (πίναξ) posé sur son épaule, avançant et examinant les bateaux pour voir s’il reconnaîtrait le bateau de son maître. Or quand Eutropios le vit cherchant du regard l’ensemble des bateaux, aussitôt les marins se levèrent, jetèrent l’ancre (μονόβολον) au rivage; le jeune enfant s’accrocha à la corde jusqu’à ce que le bateau entre au port. Quand le bateau eut accosté, aussitôt il (Eutropios) le serra dans ses bras, l’embrassa. Il lui disait: «Mon cher enfant qui s’est relevé d’entre les morts38 en ce jour, même si je donnais toutes mes richesses au (25a) bienheureux martyr (μάρτυρος), je ne mériterais pas le grand présent que m’a fait le saint (ἅγιος) Apa Mèna, le vaillant soldat, bénis soient tous les martyrs (μάρτυρος). Ô mon enfant, que t’est-il arrivé dans le lac (λίμνη) jusqu’à ce moment où tu as été sauvé et où tu es arrivé ici auprès de moi?» Le serviteur lui répondit: «Au moment où le plat (πίναξ) en argent est tombé de mes mains au fond du lac, eh bien j’ai dit : «Mieux vaut pour moi que je me donne la mort moi-même, car je savais bien que ton cœur était attaché à ce plat (πίναξ) plus qu’à toutes tes richesses. Aussi (λοιπόν) j’ai sauté dans le lac (λίμνη)! Un être de lumière est venu vers moi; il y avait aussi deux anges (ἄγγελος) qui allaient avec lui. Il m’a saisi, m’a enveloppé de sa robe (στολή) de lumière, en raison de la suffocation causée par les eaux. Il n’a pas cessé d’aller avec moi, jusqu’au moment où je t’ai vu. Après cela, (25b) il est remonté (ἀναχωρεῖν) au haut du ciel, sous mes yeux.» Alors Eutropios ainsi que le serviteur se mirent à rendre grâce à Dieu, lui qui accomplit ces grands prodiges par l’intercession de ses bienheureux martyrs (μάρτυρος), eux qui ont souffert à cause de son nom béni. Ils allèrent l’un avec l’autre, remplis de joie, jusqu’à ce qu’ils entrent dans le sanctuaire (τόπος) du saint (ἅγιος) Apa Mèna. Puis il fit don des deux plats (πίναξ) en argent et du jeune serviteur, pour qu’il balaie et arrose (le sanctuaire) jusqu’au jour de sa mort. Il (Eutropios) retourna chez lui, rendant gloire à Dieu. Gloire à Lui éternellement. Amen.


Miracle no 5 : « Sophia de Philoxénita »
Et puis après cela, il y avait une femme là, à Philoxénita, qui était très riche. Elle possédait une grande quantité de parures (κόσμησις) qui (26a) provenaient de ses parents et de son mari. Son nom était Sophia, elle n’avait pas d’enfants. Eh bien (λοιπόν), elle entendit parler de la renommée de saint (ἅγιος) Apa Mèna, et du fait qu’il était agréablement (καλῶς) construit. Elle dit: «Je vais me disposer à aller faire mes dévotions dans le sanctuaire (τόπος) d’Apa Mèna, pour qu’il se souvienne de moi en présence de Dieu.» Elle entreprit donc d’aller faire ses dévotions dans le sanctuaire (τόπος), disant: «Je n’ai pas d’enfants pour hériter (κληρονομεῖν) de moi. Or (γάρ) il est écrit: «Le monde (κόσμος) passera (παράγειν), lui et sa convoitise (ἐπιθυμία) 40.» À quoi bon en effet (γάρ) que je vive, moi qui suis une misérable (ταλαίπωρος), une malheureuse, alors même que je porte (φορεῖν) de l’or, de l’argent et des vêtements! Pour moi, je mourrai sans avoir de fils ou (οὐδέ) de fille à moi, de sorte que (ὥστε) mon souvenir sera enseveli sous terre et que des étrangers hériteront (κληρονομεῖν) (26b) de moi. Je vais me lever et aller porter toutes mes parures (κόσμησις) et mes richesses (χρῆμα) tant en or qu’en argent; j’en prendrai un peu à la fois et je les remettrai au sanctuaire (τόπος) du saint (ἅγιος) Apa Mèna pour le pardon de mes péchés. Peut-être vais-je trouver miséricorde en présence de Dieu dans l’âge qui vient 41.» La femme entreprit donc d’emporter tous ses objets précieux, et c’est seule qu’elle se mit en route pour que personne ne soit au courant de l’affaire. Bref (λοιπόν), elle voyagea seule, jusqu’à ce que elle arrive à un mille (μίλιον) du martyrion de sainte (ἅγια) Thècle. Tandis qu’elle voyageait seule dans le désert, voici qu’un soldat de ceux qui veillent à la sécurité des routes arriva sur elle, monté sur son cheval, seul. Il regarda, vit la femme qui voyageait seule. Satan (σατανᾶς) (27a) entra en lui, prit possession de tous ses membres (μέλος). Il descendit de cheval, l’arrêta, - c’était la sixième heure 42. Il lui dit: «Tu fais route où?». Or (γάρ), la femme pensait: «Il va me prendre ce que j’ai avec moi !» Elle lui répondit: «Mon seigneur, c’est au martyrion d’Apa Mèna que je vais, pour y prier.» Le soldat lui dit: «Voici qu’il n’y a personne en ce lieu sauf nous. Laisse-moi être avec toi.» Et elle lui répondit: «Mon seigneur et mon fils, ne me fais pas ce que tu as dit, parce que (ἐπειδή) j’ai quitté ma maison pour entrer dans la maison de Dieu. Et par le bienheureux sanctuaire (τόπος) où je vais, depuis que je suis sortie du sein de ma mère, aucun homme ne m’a connue, sinon (εἰμήτι) mon mari (νύμφιος) auquel j’ai été unie par Dieu. (27b) À présent donc, ne fais pas avec moi ce qui est mal, ne commets pas ce péché avec moi, et ne le fais pas retomber sur toi en face de Dieu. Et puis, je te donnerai jusqu’à deux sous (ὁλοκόττινος), seulement (μόνον) ne me fais pas violence.» Or le soldat ne voulait pas l’écouter, car Satan (σατανᾶς) avait pris possession de tous ses membres (μέλος). La femme se dit en elle-même: «Dieu du saint (ἅγιος) Apa Mèna, Toi, Tu sais bien que ce n’est pas mon souhait de commettre cette action abominable, cependant (ἀλλά) de la manière qui Te plaît, mon Seigneur, que cela arrive!» Or le soldat voulait la violenter. Eh bien (λοιπόν), il attacha le mors (χαλινός) du cheval à son pied, saisit sa main pour accomplir son forfait (κακία) avec elle. Et aussitôt, voici que le (28a) bienheureux martyr (μάρτυρος) Apa Mèna arriva, monté sur son cheval spirituel (πνεῦμα); il arracha la main de la femme à celui qui lui faisait violence, la hissa sur le cheval du soldat qui se trouvait là, pour qu’il la conduise à son sanctuaire (τόπος) où tout le monde la regardait (θεωρεῖν). Le cheval lui aussi se montrait sauvage (ἄγριος) envers lui, comme s’il voulait le tuer. Or il se montra avec la femme pleinement (καλῶς) fiable jusqu’à ce qu’elle atteigne la porte du martyrion et qu’elle descende de cheval. Elle fit don de ses biens (ἐνέχυρον) au sanctuaire (τόπος) du bienheureux, saine et sauve et remplie d’une grande joie. Quant au soldat, lorsque son cœur se fut un peu remis, il fit don de son cheval au sanctuaire (τόπος) du saint (ἅγιος) martyr (μάρτυρος) du Christ (χριστός), pour qu’il reste à alimenter en eau la citerne (κρήνη) du sanctuaire (τόπος) jusqu’au jour de sa mort. Il renonça aussi à pécher, ne serait-ce qu’une fois durant tous les jours de sa vie. Et il bénissait Dieu à maintes reprises dans une longue prière adressée à Lui, le bénissant Lui, ainsi que son serviteur et martyr (μάρτυρος) Apa Mèna le vaillant, le couronné, et le bienheureux martyr (μάρτυρος) pour l’éternité. Amen. Voici, ô mes bien-aimés, que nous allons vous raconter les miracles et les prodiges qui sont arrivés par l’intercession du saint (ἅγιος) Apa Mèna, le vrai soldat du Christ (χριστός). Gloire à Dieu le Père et à son bienheureux martyr, (μάρτυρος) éternellement. Amen.


VI. Les Actes du martyre de saint Apa Ménas
NOTICE DE SOURCE
Les Actes des martyrs publiés par Émile Amélineau (1890) constituent l’une des premières éditions modernes des traditions coptes, à partir de manuscrits sahidiques conservés principalement à Paris.
TRADUCTION DIRECTE
Saint Apa Ménas était Égyptien par son origine familiale. Sa famille appartenait à la région des Marioutes appelée Nepaiat. Ses parents étaient nobles et craignaient Dieu. Après la mort de ses parents, il entra dans l’armée à un jeune âge à cause de sa noble naissance et de la dignité de sa famille.
Lorsque l’ordre impérial obligea les soldats à sacrifier aux idoles, saint Ménas refusa d’assister à ces sacrifices impies. Il quitta alors l’armée et se retira dans le désert avec quelques chameaux afin de vivre dans la prière et l’ascèse. Après plusieurs années passées dans le désert, il désira recevoir la couronne du martyre. Il se rendit publiquement dans la ville et proclama devant tous : « Je suis chrétien et j’adore Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant. » Le gouverneur le fit arrêter immédiatement. On l’interrogea longuement : on lui promit des honneurs ; des richesses ; des dignités militaires ; afin qu’il renie le Christ. Mais le saint demeura ferme dans sa confession.
Le gouverneur ordonna alors qu’on le torture : on le suspendit ; on déchira son corps avec des crochets ; on le frappa ; on le brûla avec des torches. Le saint supporta toutes ces souffrances avec patience en glorifiant le Christ. Finalement, le gouverneur prononça contre lui la sentence de mort et ordonna qu’on lui coupe la tête. Après son exécution, les fidèles recueillirent son corps avec honneur. Sa sœur recueillit ses os, les plaça dans un panier et le cousit, comme le saint le lui avait demandé avant sa mort. Lorsqu’elle trouva le moment favorable, elle monta sur un navire de mer avec les ossements du saint. Le navire arriva dans la ville d’Alexandrie.
Lorsque les habitants apprirent l’arrivée des reliques du saint martyr, ils sortirent à sa rencontre avec honneur et vénération. Ils se prosternèrent devant les reliques de saint Apa Ménas. Les habitants d’Alexandrie prirent ses ossements sacrés et voulurent construire pour lui un sanctuaire dans la ville afin d’y déposer son corps. Mais un ange du Seigneur apparut à l’archevêque et lui dit : « Prends le corps du bienheureux Apa Ménas et place-le sur un chameau. Ne laisse personne le conduire sur son chemin. Laisse-le marcher seul jusqu’au lieu où le chameau se reposera. Là, construisez-lui un sanctuaire martyrial. »
Ils firent ce qui leur avait été ordonné. Le chameau marcha seul dans le désert sans qu’aucun homme ne le conduise, jusqu’à ce qu’il arrive à un lieu appelé Tlibe de Nepaiat. Là, le chameau s’arrêta et s’agenouilla. Les habitants comprirent alors que Dieu avait choisi cet endroit pour le saint. Ils retirèrent le corps du saint du chameau. Ils construisirent : une sépulture ; une crypte et un sanctuaire digne de lui. Ils fabriquèrent un cercueil d’argent dans lequel ils déposèrent le corps du saint. Le cercueil fut descendu dans la crypte et le corps du saint demeura en ce lieu.
Le Seigneur accomplit alors toutes les promesses qu’il avait faites à saint Ménas. Tous ceux qui souffraient : de maladies ; de paralysie ; de cécité ou de possessions démoniaques ; recevaient la guérison lorsqu’ils venaient se prosterner devant son saint corps. Lorsque les habitants d’Alexandrie et des régions voisines entendirent parler des miracles du saint, ils se rassemblèrent et vinrent nombreux à son sanctuaire. Ils demeuraient plusieurs jours dans le sanctuaire : mangeant ; buvant ; priant et glorifiant Dieu pour les miracles accomplis par l’intercession de saint Apa Ménas. La bénédiction du saint martyr Apa Ménas soit avec nous tous. Amen.
VII. L’Éloge attribué à Jean d’Alexandrie
PRINCIPE DE CE CHAPITRE
Ce chapitre distingue trois niveaux : les extraits traduits directement et référencés à Drescher ; la reconstitution suivie du témoignage à partir du résumé savant disponible ; enfin le commentaire critique. Cette solution permet d’intégrer l’Éloge à l’article en signalant loyalement le statut exact de chaque passage.
L’Éloge de saint Ménas est attribué à Jean, archevêque d’Alexandrie, très probablement Jean IV, patriarche de 775 à 789. Le texte prétend s’appuyer sur des livres grecs conservés dans la bibliothèque patriarcale d’Alexandrie. Le CSLA note que l’Éloge conserve des informations détaillées sur l’ensevelissement et le sanctuaire de guérison d’Apa Mena du IVe siècle au début de la période arabe, informations qui ne sont pas conservées ailleurs.
Éloge sur Apa Mena, attribué à Jean,
archevêque d’Alexandrie, très probablement Jean IV (775–789)
Introduction
L’éloge commence par affirmer que, contrairement aux nombreuses tentatives antérieures de diverses « personnes insensées » d’écrire au sujet du saint, celui-ci est le seul récit véritablement réussi. Cette affirmation repose sur la prétention de l’auteur d’utiliser des témoignages oculaires rédigés en grec, qu’il dit avoir trouvés conservés dans la bibliothèque d’Alexandrie.
TRADUCTION DIRECTE — éd. Drescher, p. 37, col. II, ligne 4 – p. 38, col. I, ligne 5 :
« Nous ne forgerons pas des récits que nous aurions inventés nous-mêmes pour vous les présenter ; mais plutôt (nous vous présenterons) les choses que nos saints pères nous ont transmises dès l’origine.
Nous les avons trouvées déposées dans la bibliothèque de l’Église patriarcale d’Alexandrie, écrites dans des livres grecs, par d’anciens historiographes qui vivaient à cette époque-là et qui avaient écrit ces choses.
Ceux-ci avaient vu les événements anciens de leurs propres yeux ; ils furent serviteurs de la parole, nous instruisant au sujet : de son origine, ainsi que de son martyre. »
Trois grandes fêtes sont mentionnées, durant lesquelles une grande assemblée se réunissait chaque année au sanctuaire de guérison le jour de son martyre (15 Hathor / 11 novembre), le jour de la découverte de ses saintes reliques, qui correspond également à la fête de la Sainte Croix (15 Pauni / 9 juin) et le jour de la consécration de son saint sanctuaire (1 Epiph / 25 juin).
Apa Mena est présenté comme étant d’origine égyptienne ; ses parents étaient habitants de la célèbre métropole égyptienne de Nikiou.
TRADUCTION DIRECTE — éd. Drescher, p. 39, col. I, ligne 29 – col. II, ligne 13 :
« Le saint Apa Mena était donc un Égyptien de noble naissance. Ses parents étaient originaires de la célèbre métropole d’Égypte appelée en grec “Nikeus”, ce qui signifie en égyptien “les victorieux”. »
L’histoire familiale commence avec le père d’Apa Mena et son oncle, deux frères de haut rang, fils d’un gouverneur et eux-mêmes gouverneurs, qui étaient en conflit l’un avec l’autre, à la manière de Caïn et Abel, ou d’Hérode et Philippe.
À la suite de cette lutte de pouvoir, le père d’Apa Mena fut envoyé avec son épouse et sa maison pour devenir gouverneur de Phrygie, afin d’être éloigné de son frère malfaisant. Les habitants de Phrygie ne furent pas mécontents de cette nomination, mais Euphemia, l’épouse du nouveau gouverneur, était stérile. C’était une femme pieuse : jeûnant chaque jour jusqu’au soir et distribuant des aumônes aux pauvres.
Lors de la fête de Marie, Mère de Dieu, le 21 Tybi (16 janvier), tandis que : les hommes et les femmes revêtaient leurs habits de fête, et que les femmes portaient tous leurs bijoux, la pieuse Euphemia se tint devant l’image de la Vierge et de l’Enfant, priant et pleurant d’envie en voyant les autres femmes porter leurs enfants.
Alors qu’elle trempait son doigt dans l’huile de la lampe brûlant devant l’image de Marie et du Christ, elle leva les yeux et entendit une voix venant de l’Enfant Jésus disant : « Amen ». Cette nuit-là, elle devint enceinte et finit par donner naissance à un fils. Elle insista pour appeler l’enfant Mena, puisqu’il lui avait été accordé par le mot « Amen », expliquant à son mari que : si l’on place la lettre A à la fin, « Amen » devient « Mena ». Les pieux parents célébrèrent la naissance de leur fils unique : en ouvrant les prisons et en distribuant de grandes aumônes aux pauvres. Apa Mena grandit comme un enfant pieux : lisant les Écritures, allant à l’église et priant abondamment.
Lorsque ses parents moururent, il était encore très jeune. Il hérita de toute leur richesse mais continua de vivre pieusement. Lorsqu’il eut quinze ans, il fut enrôlé dans l’armée, et Firmianus, le général en chef (archistratège) des soldats et tribun, qui avait été un ami de son père, le prit dans son régiment afin de le protéger. Il le nomma vice-général, et les soldats l’aimaient.
Quand l’ordre de sacrifier aux idoles atteignit son régiment : il distribua toute sa richesse et ses biens aux pauvres, puis se retira dans le désert. Après avoir passé cinq années dans le désert, il leva les yeux vers la lumière et vit les saints ayant achevé leur course et couronnés par les anges ; alors il désira lui aussi devenir martyr. Une voix céleste l’informa qu’il recevrait trois couronnes : une pour sa virginité, une pour la vie ascétique et une pour le martyre.
Son futur culte lui est alors révélé : sa renommée immense, ainsi que les pouvoirs parmi les saints qui attireraient vers son sanctuaire des peuples de toute tribu et de toute langue. Apa Mena se rendit alors auprès de l’hégémon Pyrrhus et proclama qu’il était chrétien. Il fut jeté en prison.
Le lendemain, il fut amené devant l’hégémon au tribunal et l’audience judiciaire commença. En raison du rang d’Apa Mena, Pyrrhus tenta de le persuader d’agir avec prudence et lui proposa dignités et titres, mais sans succès. Il fut : étiré, flagellé et transpercé mais le saint ne faisait que citer l’Écriture et ne ressentait aucune douleur.
De nombreux autres supplices suivirent, et finalement le saint fut embarqué sur un navire pour être conduit devant le comte, qui le jeta en prison avec de nombreux autres martyrs. D’autres tortures eurent lieu devant le tribunal du comte ; la dernière fut une tentative de le scier en deux, mais le fer de la scie fondit comme de la cire.
Après cela, la sentence de décapitation fut prononcée et son corps devait être brûlé. Lorsque sa tête eut été tranchée : un feu fut allumé, et son corps y fut jeté. Mais, par la volonté de Dieu, quelques frères fidèles et des moines s’avancèrent, sauvèrent son corps du feu et lui donnèrent une sépulture convenable.
Lorsque son ancien régiment reçut l’ordre d’être transféré en Égypte afin de se rendre à Alexandrie et de garder la région du Maréotis, parce que des hordes libyennes ravageaient la zone, le nouveau tribun du régiment, Athanase, ainsi que quelques soldats chrétiens, décidèrent d’emporter avec eux le corps du saint comme protection.
Quand ils ouvrirent sa tombe, le lieu brilla comme le soleil. Les soldats prirent ses saintes reliques (lipsanon) et, à cause du peuple, les cachèrent dans leurs vêtements.
TRADUCTION DIRECTE — éd. Drescher, p. 60, col. I, lignes 22–29 :
« Les soldats prirent ses saintes reliques et les cachèrent dans leurs vêtements à cause du peuple.
Ils les placèrent sur un navire et naviguèrent paisiblement. »
Ils emportèrent donc les reliques avec eux sur le navire et eurent une traversée paisible jusqu’à Alexandrie, qui dura cinq jours. Au milieu de la mer surgirent d’effroyables bêtes ayant des têtes semblables à des chameaux ; elles allongeaient leur cou jusqu’au navire, voulant saisir à la fois le saint et les soldats.
Mais un feu jaillit des reliques du saint vers leurs visages et elles replongèrent dans la mer. Les monstres adorèrent alors les reliques du saint, et les soldats furent émerveillés de sa grande puissance.
En quittant Alexandrie, les soldats placèrent d’abord le saint sur une embarcation traversant le lac Maréa, puis sur un chameau et l’emmenèrent dans le Maréotis. Après avoir vaincu les barbares, ils transportèrent les reliques du saint jusqu’au village d’Este. Mais lorsque le régiment voulut retourner à Alexandrie, le chameau refusa de se lever.
Le chameau suivant sur lequel les saintes reliques furent placées refusa également d’avancer. Après avoir essayé tous les chameaux avec le même résultat, le tribun Athanasios fut contrarié, car il désirait emporter les reliques du saint avec lui comme une arme invincible :
TRADUCTION DIRECTE — éd. Drescher, p. 62, col. II, lignes 1–5 :
« … puisqu’il désirait l’emporter avec lui comme une arme invincible pour lui-même »
mais il comprit que c’était la volonté de Dieu que le saint demeure là où les chameaux s’étaient arrêtés.
Athanasios fabriqua alors une tablette de bois représentant l’image du saint avec les monstres marins ressemblant à des chameaux sous ses pieds. C’est pourquoi les personnes mal informées pensent que ces animaux sont des chameaux et qu’Apa Mena aurait autrefois été gardien de chameaux.
Le stratélate plaça ensuite l’image qu’il avait réalisée sur les reliques du saint afin que : ses bénédictions et ses puissances entrent dans l’image et y demeurent, afin qu’il puisse l’emporter avec lui comme aide et arme invincible, aussi bien en mer que partout ailleurs.
TRADUCTION DIRECTE — éd. Drescher, p. 63, col. I, ligne 28 – col. II, ligne 14 :
« Ainsi le stratélate plaça l’icône sur les reliques du saint, afin que ses faveurs et ses puissances demeurent dans l’icône, pour qu’il puisse l’emporter avec lui, afin qu’elle lui serve d’aide, non seulement en mer, mais en tout lieu où il irait, comme une arme invincible pour lui-même. »
Il plaça ensuite les reliques du saint dans un cercueil de bois, mit l’image qu’il avait réalisée sur les reliques, puis enterra celles-ci de manière convenable. Il construisit au-dessus une petite structure en forme de tombe voûtée. Il fit une copie de l’image qu’il avait réalisée auparavant, puis emporta l’original avec lui en retournant chez lui avec ses hommes.
Premier miracle de guérison et découverte de la tombe
Un garçon paralysé du village d’Este découvrit la tombe d’Apa Mena grâce à la lampe qui y brûlait. Il s’endormit à cet endroit et, lorsque ses parents le retrouvèrent, il se leva d’un bond et courut jusqu’à son village. Tous les blessés, malades et affligés furent amenés à cet endroit et reçurent la guérison auprès de la tombe. Un petit oratoire fut construit au-dessus de la tombe et une lampe y fut suspendue ; elle demeurait allumée en permanence. Quiconque prenait de l’huile de cette lampe et l’emportait dans des pays lointains obtenait la guérison.
TRADUCTION DIRECTE — éd. Drescher, p. 65, col. II, lignes 5–25 :
« Un petit oratoire fut construit au-dessus de la tombe, à la manière d’un tétrapylon.
Une lampe fut suspendue en son milieu selon l’ancien modèle.
La lampe demeurait allumée sans interruption, jour et nuit.
Quiconque prenait de l’huile de cette lampe pour l’emporter dans des contrées lointaines recevait la guérison. »
Cela augmenta encore le nombre de visiteurs et de pèlerins souffrant dans le désert à cause du manque d’eau. Athanase, archevêque d’Alexandrie, reçut alors une demande afin d’ordonner la construction d’une grande église mémorielle, ce qui fut finalement accompli.
Les reliques du saint furent transférées dans la crypte et la fête de consécration de cette église fut célébrée le 1 Epiph (25 juin). De nouveaux miracles attirèrent davantage encore de pèlerins, et ceux-ci souffraient parce que, lors de la fête du saint, l’église était désormais trop petite pour accueillir toute la foule ; une partie de l’assemblée demeurait dehors dans le désert.
Ainsi, une église encore plus grande fut ordonnée au temps de l’empereur Théodose le Grand et sous l’archevêque Apa Théophile, et des travaux furent entrepris afin d’agrandir l’ancienne église. Au temps de l’archevêque alexandrin Timothée, sous l’empereur Zénon, des barbares ravageaient la région du Maréotis avec le sanctuaire d’Apa Mena et les églises environnantes.
L’empereur ordonna alors à tous ceux de rang sénatorial de construire de grandes maisons dans cette région afin de la rendre moins déserte et donc plus facile à défendre, jusqu’à ce qu’elle devienne une ville appelée Martyroupolis. Une garnison de 1 200 soldats fut établie là par Zénon afin de protéger la ville et le sanctuaire contre les barbares.
Tout cela fut financé par l’argent des impôts ; d’autres taxes furent prélevées dans diverses régions d’Égypte pour couvrir les dépenses du sanctuaire et des maisons d’accueil construites sur place. Sous le règne d’Anastase, le préfet du prétoire de la région installa des maisons d’accueil, de petits portiques servant d’aires de repos, ainsi que des stations d’approvisionnement en eau sur la route désertique reliant le lac au sanctuaire, afin de faciliter les déplacements des pèlerins.
Des stations de jarres d’eau furent installées à intervalles réguliers de dix milles le long de la route. Près du centre de pèlerinage, un marché fut établi pour les provisions fraîches ainsi qu’un vaste dépôt sécurisé où les pèlerins pouvaient laisser leurs objets précieux et tout ce qu’ils avaient apporté avec eux.
Et les pèlerins continuaient d’affluer et d’apporter des dons au sanctuaire en raison : des miracles qui s’y accomplissaient et des guérisons que beaucoup obtenaient. Cela continua depuis le temps de l’empereur Héraclius jusqu’à ce que les Sarrasins prennent le pays.
TRADUCTION DIRECTE — éd. Drescher, p. 71, col. II, lignes 7–12 :
« Cela se produisait depuis le temps de l’empereur Héraclius jusqu’à ce que les Sarrasins prennent le pays. »
À la fin de l’éloge, l’évêque s’adresse à son auditoire afin de supplier le saint d’intercéder pour eux auprès du Christ.
NOTE SUR LA SOURCE UTILISÉE
Texte : Drescher 1946. Traduction et résumé : Gesa Schenke.
COMMENTAIRE CRITIQUE
Critique : Piwowarczyk montre que l’Éloge réécrit l’histoire d’Abū Mīnā selon une mémoire copte anti-chalcédonienne. Il attribue certains développements à des figures valorisées par les Coptes, comme Timothée Élure, et omet Justinien, alors que les fouilles de Grossmann montrent que les grands travaux du sanctuaire datent précisément de son règne.
VIII. Synthèse critique
COMMENTAIRE DE L’ARTICLE
La comparaison des traditions montre que les textes sur saint Ménas ne remplissent pas tous la même fonction. Les Actes du martyre construisent la figure du soldat martyr ; le Synaxaire stabilise une mémoire liturgique abrégée ; les collections de miracles décrivent la vie concrète du sanctuaire ; l’Éloge attribué à Jean d’Alexandrie cherche à relier l’origine du saint, la translation de ses reliques, l’iconographie du cavalier et le développement monumental d’Abū Mīnā.
La valeur propre de l’Éloge tient donc moins à sa capacité de fournir une biographie moderne de saint Ménas qu’à son effort de totalisation : il explique pourquoi le saint est vénéré, pourquoi son corps demeure en Maréotide, pourquoi son image le représente en cavalier victorieux, et pourquoi son sanctuaire est devenu un centre de guérison, de pèlerinage et de mémoire copte.
Références bibliographiques et ressources signalées
James Drescher, Apa Mena: A Selection of Coptic Texts Relating to St. Menas, edited with translation and commentary, Publications de la Société d’Archéologie Copte, vol. 6, Le Caire, Institut français d’archéologie orientale, 1946. Rafał Zarzeczny, « Miracles de saint Ménas le Martyr : la recension éthiopienne (Ta’ammera Minās, CAe 2386) », introduction et traduction. Seÿna Bacot, publication du manuscrit copte IFAO inv. 315–322 contenant quatre miracles de saint Ménas. Émile Amélineau, Les Actes des martyrs de l’Église copte, Paris, 1890. CSLA, record E01223 : notice sur l’Éloge attribué à Jean d’Alexandrie. Persée, L’Antiquité classique, notice bibliographique relative à Drescher, Apa Mena, 1946. Catalogue collectif de France / CCBMN, notice bibliographique Apa Mena. Google Books, notice bibliographique Apa Mena. WorldCat, notice bibliographique OCLC 5665183. Museum Bollandianum, notice 2389.