TEXTE NON RÉVISÉ, NON VALIDÉ ET NON COMMANDÉ PAR L'ÉGLISE COPTE ORTHODOXE. TRADUCTION PRIVÉE PROPOSÉE AU LECTEUR.
- + -
†
LA PERLE PRÉCIEUSE
pour éclairer la foi
الدُّرُّ الثمين في إيضاح الدين
†
par
SÉVÈRE
dit Ibn al-Muqaffaʿ, évêque d’Achmounein
Père du dixième siècle
†
Traduit de l’arabe, présenté et annoté par
Samuel Metias
sur l’édition des Fils du pape Cyrille VI (Le Caire)
† † †
La présente traduction française est une initiative privée. Elle n’a été ni commandée, ni révisée, ni approuvée par l’Église copte orthodoxe ni par aucune de ses autorités, et elle ne saurait tenir lieu de texte de référence doctrinal ou liturgique. Seuls font foi le texte arabe original et les publications approuvées par l’Église. Le lecteur voudra bien signaler toute erreur qu’il y découvrirait.
Texte source : Ad-Durr ath-thamīn fī īḍāḥ ad-dīn, édition d’Abnāʾ al-Bābā Kīrillus as-Sādis (« les Fils du pape Cyrille VI »), Ḥadāʾiq Choubra, Le Caire, deuxième tirage, d’après le manuscrit publié en 1925.
Traduction établie sur le fac-similé de cette édition (219 pages). L’article neuvième, absent de celle-ci, est traduit de l’édition critique d’Ibrahim Saweros (BSAC 56, 2017).
Traduction, présentation et annotation : Samuel Metias.
Éditeur : Coptipedia.
© Tous droits réservés.
Aucune partie de cet ouvrage ne peut être reproduite, sous quelque forme que ce soit, sans l’autorisation écrite de l’éditeur, hormis les courtes citations d’usage.
Première édition — 2026.
† † †
Avertissement du traducteur
Le livre qu’on va lire appartient au trésor le plus ancien de la littérature arabe chrétienne d’Égypte. Composé au dixième siècle par saint Sévère[1], évêque d’Achmounein[2] — que la tradition appelle Sévère ibn al-Muqaffaʿ —, il fut écrit pour un peuple qui perdait l’usage de sa langue copte et, avec elle, l’intelligence de sa foi. L’auteur y expose, en une langue simple et ferme, la foi au Dieu un en trois hypostases, l’Incarnation et la Rédemption, le sens des figures de l’Ancien Testament, l’aumône, le jeûne et la prière, et la confession orthodoxe de l’unique nature du Verbe incarné.
La présente traduction est intégrale et littérale : elle suit le texte arabe clause par clause, sans résumer ni embellir. Les intertitres sont ceux de l’éditeur arabe ; les notes appelées « N.d.T. » sont du traducteur : elles éclairent le vocabulaire, les usages et les sources, et signalent, pour l’article neuvième, les variantes des manuscrits.
L’édition du Caire sur laquelle cette traduction est faite — celle de Murqus Girgis (1925), dans la réédition des Fils du pape Cyrille VI (deuxième édition ; la première parut en 1971) — présente une particularité qu’il fallait corriger : des douze chapitres que compte le Kitāb al-Īḍāḥ dans les manuscrits, elle a retranché le neuvième — que les manuscrits intitulent « chapitre » (bāb) et que nous nommons Article, comme les autres —, où saint Sévère réfute la croyance en un « ange de la mort » et le livre apocryphe qui la portait ; l’éditeur s’en explique par une simple note, au lieu même où le texte devait se lire. Pour rendre au livre sa forme originelle, nous rétablissons cet article à son rang, en le traduisant sur l’édition critique qu’en a donnée Ibrahim Saweros (« How does the Copt die ? A study of the angel of death in the Coptic tradition together with a critical edition of the ninth chapter of Kitāb al-Īḍāḥ », Bulletin de la Société d’archéologie copte 56, 2017, p. 225-275), établie sur trois manuscrits : Paris, Bibliothèque nationale de France, arabe 170 (treizième siècle), qui sert de base ; Le Caire, Patriarcat copte, Lāhūt 92 (daté de 1681) ; Ouadi el-Natroun, monastère de Saint-Macaire, Lāhūt 28 (dix-huitième siècle). Les variantes notables de ces témoins sont signalées en note.
La terminologie retenue est celle des Églises orientales : nous traduisons uqnūm par « hypostase », afin de conserver le vocabulaire technique de la théologie orientale — le mot peut correspondre à « personne » dans l’usage dogmatique reçu, mais il ne doit pas être entendu au sens psychologique ou individualiste moderne ; de même consubstantiel, oblation, Liturgie et non Messe. Les noms propres sont donnés sous leur forme française chaque fois qu’elle existe, la forme arabe étant notée à la première occurrence ; la translittération de l’arabe suit un système simplifié, à points souscrits pour les emphatiques (ṭ, ḥ, ṣ, ḍ), ʿayn (ʿ) et hamza (ʾ), voyelles longues ā, ī, ū.
Enfin, et surtout : ce travail est l’œuvre d’un fidèle, non de l’Église. Il n’a reçu ni mandat ni imprimatur, et ne prétend à d’autre autorité que celle du texte qu’il s’efforce de servir. Que le lecteur en use comme d’un instrument d’étude et de piété privée, en attendant — et en appelant de ses vœux — une édition que l’Église copte orthodoxe voudra bien un jour réviser et approuver.
†
† † †
Sur le texte
Le présent volume n’est pas une édition critique nouvelle du texte arabe : c’est la traduction annotée d’une édition imprimée, augmentée d’un article rétabli d’après une édition critique partielle. Le texte de base est le fac-similé (219 pages) de la réédition du recueil par les Fils du pape Cyrille VI (Le Caire, deuxième édition ; la première parut en 1971), laquelle reproduit l’édition procurée par Murqus Girgis en 1925. L’article neuvième, que cette édition a retranché, est traduit d’après l’édition critique d’Ibrahim Saweros (Bulletin de la Société d’archéologie copte 56, 2017, p. 225-275), établie sur trois témoins : A = Paris, Bibliothèque nationale de France, arabe 170 (treizième siècle, base) ; B = Le Caire, Patriarcat copte, Lāhūt 92 (daté de 1681) ; C = Ouadi el-Natroun, monastère de Saint-Macaire, Lāhūt 28 (dix-huitième siècle). L’apparat de Saweros n’est pas reproduit intégralement : les variantes signalées sous le sigle Var. en sont reprises, et le traducteur n’a pas collationné directement les manuscrits.
L’édition imprimée nomme maqāla (« article ») les douze divisions du recueil ; les manuscrits disent bāb (« chapitre ») pour la neuvième. Nous disons « Article » d’un bout à l’autre, pour suivre l’ordonnance de l’édition dont ce volume reproduit l’économie ; la terminologie des manuscrits est signalée en note au seuil de l’article neuvième.
Les notes sont de trois ordres, distingués par leurs sigles : Éd. ar. — notes de l’édition arabe moderne (Le Caire, vingtième siècle), traduites ; leurs formulations confessionnelles et œcuméniques reflètent le contexte copte de leur temps ; N.d.T. — notes propres du traducteur : identifications bibliques et patristiques, vocabulaire, usages, histoire ; Var. — variantes des manuscrits de l’article neuvième, reprises de l’apparat de Saweros.
Deux partis de traduction demandent un mot. Le titre rend dīn par « religion », par littéralité : le mot désigne ici la foi confessée et enseignée par l’Église, non le fait religieux au sens moderne. Et nous rendons par « Incarnation », selon l’usage français reçu, aussi bien tajassud (la prise de chair) que taʾannus (le « devenir-homme », l’inhumanation des anciennes versions) : la nuance, réelle, est signalée ici une fois pour toutes, et reprise au glossaire.
Concordance avec le fac-similé : pièces liminaires et Article premier, pages 1 à 30 ; Article deuxième, pages 31 à 71 ; troisième, 72 à 88 ; quatrième, 89 à 101 ; cinquième, 102 à 123 ; sixième, 124 à 137 ; septième, 138 à 149 ; huitième, 150 à 160 ; note de l’éditeur tenant lieu du neuvième, page 161 ; dixième, 162 à 178 ; onzième, 179 à 205 ; douzième, 206 à 214 ; épilogue de l’édition, page 215 ; erratum, page 216 ; table de l’édition, page 217.
† † †
† † †
Prolégomènes
I. L’auteur et son temps
Sévère ibn al-Muqaffaʿ, évêque d’Achmounein en Moyenne-Égypte, est le premier grand théologien copte de langue arabe. Né entre la fin du neuvième siècle et le début du dixième, mort après 987, il traversa l’un des siècles les plus décisifs de l’histoire de l’Égypte chrétienne : celui où les Coptes, trois siècles après la conquête arabe, achevaient de perdre l’usage courant de leur langue — et, avec les livres qu’elle portait, l’accès direct à leur propre enseignement. C’est à ce peuple que Sévère résolut de parler désormais en arabe : geste alors neuf, et qui fonda toute la littérature théologique copte des siècles suivants.
Secrétaire (kātib) avant sa vie monastique — d’où, dit-on, son surnom d’Ibn al-Muqaffaʿ, emprunté au célèbre prosateur arabe —, il fut consacré évêque d’Achmounein par le pape Macaire Iᵉʳ, cinquante-neuvième patriarche d’Alexandrie (932–952), et fut ensuite le contemporain de trois de ses successeurs : Théophane (952–956), Mina II (956–974) et Abraham le Syrien (en arabe Abrām, 975–978). Son épiscopat vit ainsi l’Égypte passer de la maison ikhchidide à l’empire fatimide : la conquête de 969, la fondation du Caire, l’entrée du calife al-Muʿizz li-Dīn Allāh (973). C’est à la cour de ce calife, réputée pour ses joutes doctrinales entre gens du Livre, que le pape Abraham menait Sévère disputer contre le juif Moïse, familier du vizir, et contre le vizir lui-même, Jacob ibn Killis ; et c’est sous ce même pontificat que la tradition place le miracle du transport du mont Muqaṭṭam, obtenu par la prière de toute l’Église. Sévère mourut sous le patriarcat de Philothée (979–1003), après avoir composé, outre le présent livre, une vingtaine d’ouvrages de dogmatique, d’apologétique et d’histoire ; la tradition copte arabe l’associe à la mise en forme primitive ou à l’impulsion initiale de l’Histoire des Patriarches d’Alexandrie — l’état actuel de l’œuvre résulte toutefois d’un processus de compilation et de continuation plus complexe. La notice que l’éditeur arabe a placée en tête du volume, et que nous traduisons ci-après, rassemble ce que ses propres livres laissent connaître de lui.
II. L’œuvre
La Perle précieuse pour l’éclaircissement de la religion (Kitāb ad-Durr ath-thamīn fī īḍāḥ ad-dīn) est un recueil d’articles (maqālāt) où l’évêque répond aux questions d’un fidèle : comment Dieu est un et trois ; pourquoi le Verbe s’est incarné ; comment les figures et prophéties de l’Ancien Testament s’accomplissent dans le Christ ; comment l’on triomphe par l’aumône, le jeûne et la prière ; une ou deux natures ; la consolation des affligés. Le genre est celui de la catéchèse apologétique : l’auteur écrit pour des chrétiens pressés de toutes parts — par l’islam régnant, par les objections juives, par les doctrines chalcédonienne et nestorienne —, et il procède, comme il le dit lui-même, à deux hauteurs : d’abord pour ceux qui ont peu de science, par des exemples simples ; puis pour les savants, par l’Écriture et par la raison. Le manuscrit comptait douze articles ; l’éditeur arabe a retranché le neuvième, dirigé contre des doctrines étranges de son temps, et la numérotation de l’édition, que nous suivons, en garde la trace.
III. L’œuvre en son temps, et le dialogue théologique d’aujourd’hui
Un mot est nécessaire sur la christologie du livre, singulièrement pour l’article « une ou deux natures ». Sévère écrit en héritier direct de saint Cyrille d’Alexandrie et de saint Dioscore : il confesse « l’unique nature du Verbe de Dieu incarné » (mia physis tou Theou Logou sesarkōmenē), le Christ un, parfait en sa divinité et parfait en son humanité, sans mélange, sans confusion, sans altération et sans séparation — et il rejette d’un même mouvement Nestorius, qui divise le Christ, et Eutychès, qui dissout son humanité. À son époque, cette confession se tenait dans un climat de polémique fermée : depuis Chalcédoine (451), la séparation d’avec les Byzantins (« melkites ») et les Latins était consommée, durcie par cinq siècles de griefs et par la situation politique ; aucun dialogue n’était possible, et chaque famille tenait l’autre pour hérétique sur le fondement de formules mutuellement mal comprises.
Le lecteur du vingt-et-unième siècle aborde ces pages dans un paysage profondément renouvelé. Les dialogues théologiques contemporains ont reconnu de larges convergences christologiques entre les Églises chalcédoniennes et non chalcédoniennes, tout en laissant subsister des questions de réception ecclésiale, de terminologie conciliaire et d’anathèmes historiques : la déclaration commune du pape de Rome Paul VI et du pape d’Alexandrie Chenouda III (10 mai 1973), puis l’accord christologique entre l’Église catholique et l’Église copte orthodoxe (1988), ont confessé d’une même voix le Christ vrai Dieu et vrai homme, parfait en sa divinité et parfait en son humanité ; et la commission mixte entre les deux familles orthodoxes — les déclarations du monastère d’Anba Bishoy (Ouadi el-Natroun, 1989) et de Chambésy (1990) — a reconnu que les Églises orthodoxes byzantines et les Églises orthodoxes orientales ont toujours confessé la même foi christologique authentique, les unes et les autres condamnant également Nestorius et Eutychès, et a recommandé la levée réciproque des anathèmes. Ces accords, impossibles au temps de Sévère, enrichissent aujourd’hui la lecture de son livre : ils permettent d’entendre la vigueur de sa polémique comme celle d’un pasteur du dixième siècle défendant son troupeau, sans plus lui faire porter le poids d’une division que le dialogue a commencé de guérir. Nos notes le rappelleront aux endroits voulus.
Il faut le dire avec la même netteté : ce rapprochement ne procède d’aucun changement de la foi copte. La christologie que Sévère expose est celle que l’Église copte orthodoxe confesse aujourd’hui encore, inchangée et authentiquement orthodoxe ; et le témoin le plus parlant en est la confession de foi que le prêtre prononce à voix haute, avant la communion, en chaque Divine Liturgie copte — dont la tradition situe la formulation au dixième siècle, au temps même de notre auteur : le Corps vivifiant que le Fils unique a pris de la sainte Théotokos Marie, « il l’a fait un avec sa divinité, sans mélange, sans confusion et sans altération… sa divinité ne s’est point séparée de son humanité un seul instant ni un clin d’œil ». Ce que le peuple copte entend à l’autel en chaque Liturgie, c’est très exactement ce que l’évêque d’Achmounein enseignait à ses fidèles ; le présent livre en est comme le commentaire développé.
IV. La présente édition
Notre traduction est faite sur l’édition du Caire procurée par « les Fils du pape Cyrille VI » (deuxième tirage), qui reproduit le manuscrit publié en 1925 en y ajoutant intertitres, références et notes. Le plan du présent volume est le suivant : les pièces liminaires de l’édition arabe — préface de l’éditeur, vie de saint Sévère, préface de l’auteur —, puis les articles, chacun formant un chapitre, enfin les tables. Le colophon, en fin de volume, tient registre de l’état d’avancement du travail.
†
† † †
Préface de l’éditeur
pièce liminaire de l’édition arabe
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Un Seul Dieu.
Mon frère, bien-aimé du Christ…
Ce manuscrit est l’œuvre de l’un des saints docteurs de l’Église. Le zèle sacré remua son cœur lorsqu’il vit les fils de son Église en proie à l’ignorance et à la perdition : ils écoutaient ce qu’ils ne comprenaient point, ils répétaient ce qu’ils ne saisissaient pas, et ils commettaient par là péchés et transgressions sans en avoir connaissance. En eux se vérifia la parole du prophète : « Mon peuple périt faute de connaissance »[3]… Cela se passait au dixième siècle de l’ère chrétienne.
Or, à la fin du vingtième siècle, nous ne trouvons pas que l’état des choses ait beaucoup changé. Notre ignorance des fondements de notre foi est un sujet de profonde affliction ; et elle n’est que le fruit de notre paresse à revenir aux livres d’Église que composèrent les saints Pères, quoique ces livres débordent de suc, qu’ils suffisent à abreuver toute âme assoiffée et qu’ils gardent leur lecteur de la corruption des doctrines étrangères. Les chaires, en notre temps, manquent pareillement d’hommes qui interprètent avec droiture la parole de vérité… Privés de profondeur dans l’enseignement, nous ne sommes plus capables de connaître la voie de la droite conduite chrétienne.
C’est pourquoi, prenant appui sur la grâce de Dieu et sur son secours, nous avons réédité ce précieux manuscrit, qui éclaire les croyances chrétiennes les plus subtiles et les plus ardues avec facilité, avec aisance et avec une exactitude extrême, en un style attachant et convaincant, à la portée de toutes les intelligences. Par là :
— les craintifs, et ceux dont la foi chancelle, seront rassurés sur la vérité de leur foi, sur sa fermeté, et sur l’appui qu’elle trouve dans la raison et dans les Livres saints — ces Livres qui se rencontrèrent aux mains des adversaires avant de se rencontrer aux nôtres ;
— le lecteur parviendra encore à cette conviction que les rites de l’Église ne sont point des gestes que l’on accomplit sans but ni dessein, mais qu’ils sont — en l’une de leurs nécessités — des moyens de rappel et d’enseignement de la doctrine chrétienne ;
— l’auteur, en sa profondeur, montre enfin le lien étroit qui unit la théologie, les rites et la vie spirituelle : la spiritualité a dans les dogmes et dans la théologie un fondement inébranlable ; jamais elle ne se tient seule, subsistant par elle-même, isolée de la pensée dogmatique ou séparée de ses sources théologiques.
Ce manuscrit fut publié en l’an 1925[4] ; la maison Dār an-Naskh wa-t-Taḥrīr en a de même publié, il y a plusieurs années, divers articles, et d’excellents archontes[5] ont fait paraître à Alexandrie d’autres articles abrégés, sous des titres différents de ceux qu’ils portent dans le manuscrit.
Mais nous avons préféré, quant à nous, publier le manuscrit tel que son auteur l’a composé : pour préserver ce qu’il renferme d’agrément et de force persuasive, et pour donner aux croyants une idée véritable des joyaux et des perles de grand prix que recèle le trésor de leur Église — trésor dont nous tenaient éloignés notre éloignement de Dieu même et notre indolence à chercher le salut de nos âmes et des âmes de nos fils et de nos filles, en des jours où la cause du salut n’est plus l’affaire qui occupe nos esprits.
Et pour parfaire l’utilité de l’ouvrage, nous y avons disposé des intertitres et indiqué les références des versets ; nous y avons ajouté les notes et commentaires qu’il nous parut nécessaire d’établir pour atteindre le but recherché ; nous en avons retranché le neuvième article, où l’auteur s’attaquait à des enseignements étranges répandus de son temps[6] ; et nous avons fait précéder le livre d’une notice sur l’auteur du manuscrit.
Nous ne voulons pas prolonger davantage le propos sur les enseignements que contient ce livre : nous te laisserons méditer et approfondir… et tu verras !
L’Éditeur.
†
† † †
Vie de Sévère
notice de l’édition arabe
L’auteur du précieux livre que nous avons entre les mains est l’Anba Sévère, évêque d’Achmounein (Mallawî) : l’un des plus grands hommes qu’ait enfantés l’Église copte au dixième siècle de l’ère chrétienne — savant éminent, historien scrupuleux, docteur fidèle, prédicateur véridique et censeur miséricordieux.
Il monta à l’épiscopat en un siècle où s’était répandue l’ignorance des sciences de l’Église, de ses rites et de ses croyances, parce que les Coptes d’alors négligeaient de conserver leur langue copte, en laquelle étaient consignés leurs livres saints. La chose l’effraya, le zèle sacré le mit en mouvement, et il entreprit de composer des ouvrages de théologie, de spiritualité et d’histoire, pour l’utilité des fils de sa nation.
L’importance de ce docteur tient à ce qu’il vécut en un siècle relativement proche des sources de l’enseignement authentique consignées en langue copte : ces sources n’avaient pas encore été exposées à la perte, et la main de la falsification ne s’était pas encore étendue sur elles pour les défigurer. C’est ce qui nous autorise à être pleinement rassurés sur la limpidité et la pureté de ses enseignements.
Il naquit, selon toute vraisemblance, entre les années 860 et 915 de notre ère, et s’endormit dans le Seigneur après l’année 987. Il est également probable qu’il fut consacré évêque par les mains de l’Anba Macaire[7], le cinquante-neuvième patriarche ; et il fut ensuite le contemporain de trois patriarches d’Alexandrie, dont le dernier est l’Anba Abraham le Syrien, sous le pontificat duquel s’accomplit ce prodigieux miracle divin : le transport du mont Muqaṭṭam[8].
À cause de l’abondance de sa science, de la force de son argumentation et de la promptitude de son esprit, le père patriarche Anba Abraham le menait avec lui aux audiences du calife fatimide al-Muʿizz li-Dīn Allāh, pour disputer contre un ami juif du vizir, nommé Moïse, et contre le vizir lui-même — juif de race, passé à l’islam pour se concilier le cœur du calife[9] — ; et toujours il les réduisait au silence. Un jour, il dit à l’ami du vizir, comme ils étaient en présence du calife, qu’il n’était point permis de disputer avec lui en présence du calife, car le prophète Isaïe a dit de vous, ô assemblée des Juifs : « Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître ; mais Israël ne connaît pas, et mon peuple ne comprend point. »[10]
Il est fâcheux que nous ne connaissions de la vie de ce grand docteur que le peu qui ressort de ses nombreux ouvrages ; il en appert ceci :
1. Il possédait une connaissance achevée, jointe à une intelligence profonde, de la Sainte Écriture ; elle lui acquit une habileté supérieure à en résoudre les passages obscurs (la quatrième Épître de Mār Mīnā, 1959[11]).
2. Il avait pareillement une connaissance étendue de nombreux aspects de la vie chrétienne, qui le rendit capable de traiter des croyances de l’Église et de ses rites, en exposant les fondements de foi de ces rites et de ces croyances. Il composa vingt livres ; certains historiens lui en comptent vingt-six.
3. Que ses ouvrages aient embrassé tant de matières atteste l’étendue et la variété de ses connaissances, et sa longue pratique des diverses sciences de l’Église. Aussi ses écrits se répandirent-ils, et sa renommée vola jusqu’au-delà des terres d’Égypte, en des siècles où les moyens de communication n’étaient ni aisés ni commodes : au point que nous trouvons un métropolite nestorien, en Irak, nommé Élie ben Chinā, qui entreprit, dans l’un de ses livres, de s’attaquer aux preuves et aux dires du pape Cyrille Colonne-de-la-Religion et de Sévère ibn al-Muqaffaʿ — cela d’après ce que rapporte le docteur Graf dans son Histoire de la littérature chrétienne, tome 2, page 185[12] (voir la revue Mār Mīnā précitée).
4. L’épisode de ce métropolite nestorien s’attaquant aux preuves de l’Anba Sévère montre que Dieu l’avait gratifié du don d’enseignement : il eut des pensées, des preuves et des arguments originaux et neufs, où nul ne l’avait devancé, en des matières nombreuses.
5. Il posséda parfaitement le copte, langue des livres qui furent les sources de sa science, et il apprit aussi la langue arabe, où son style se distingua par une éloquence et une pureté de diction avec lesquelles le sens coule sans recherche ni affectation, sans obscurité ni équivoque. Qu’un seul exemple nous suffise ici pour preuve de ce que nous disons ; on lit au cinquième article de ce livre : « Or le Malin sait que ces trois commandements sont l’armure des fidèles, et que c’est par eux qu’ils le vainquent ; aussi les y affronte-t-il, leur y livre-t-il combat, et les en rend-il paresseux… » Et l’on dit que c’est à cause de son éloquence qu’il fut surnommé Ibn al-Muqaffaʿ, du nom du célèbre écrivain de langue arabe ; ce surnom lui fut donné avant sa vie monastique (voir le manuscrit n° 585 / Théologie, à la bibliothèque du Musée copte[13]).
6. Cette éloquence ne lui fit pas manquer le but suprême qu’il visait — ouvrir les yeux des fils de son peuple sur les vérités de la foi, dogmatiques et spirituelles — ; elle fut au contraire son instrument pour simplifier les idées les plus difficiles et les éclaircir. Nous le voyons ainsi commencer par expliquer sa pensée à ceux qui ont peu de science et d’intelligence, par des exemples d’un accès facile et sans longueurs, de peur que le sens ne leur échappe ; puis il reprend l’éclaircissement et l’explication pour ceux qui ont plus de capacité à comprendre et à saisir. C’est là, de sa part, une méthode d’éducation unique et singulière en son siècle, et la marque d’un désir véritable d’en sauver « de toute manière quelques-uns »[14].
7. L’Anba Sévère est tenu pour le père de l’histoire ecclésiastique : cet homme comprit, par la justesse de son esprit et la pénétration de son regard, que l’histoire des patriarches du siège de saint Marc était dispersée, exposée à une perte certaine ; il consacra donc une grande part de sa vie à en rassembler, lui et ses aides, les membres épars recueillis dans les divers monastères. Cela lui coûta — comme il le dit lui-même — beaucoup d’efforts et de temps, jusqu’à ce qu’il l’achevât, âgé de quatre-vingts ans ; et il accomplit une grande œuvre : la composition du livre des Biographies (as-Siyar), ou Histoire des Patriarches, depuis le kāroz saint Marc jusqu’à Anba Chenouda, le cinquante-cinquième au rang des patriarches[15], qui compte parmi les plus importantes sources historiques de l’Église. Ce livre a été traduit en latin, en anglais et en français, et des parties en ont été publiées en langue arabe, en raison de son importance. Sans le soin qu’il prit de rassembler ce qui restait de cette histoire en copte et en grec, et de le traduire en arabe, l’histoire des patriarches serait demeurée obscure ; il a rendu par cette œuvre à sa nation les plus insignes services (revue Mār Mīnā précitée).
8. Il fut instruit des sciences de son siècle et de la philosophie de son temps : tu le verras, en lisant ces articles, apporter les preuves et présenter les démonstrations en un enchaînement logique admirable, avec la maîtrise du savant rompu aux principes de la logique et du lecteur assidu des livres de philosophie. Tu le verras aussi employer, dans le cours de son exposé, les théories scientifiques qui régnaient de son temps. Nous avertissons toutefois que, si la science a démontré depuis peu la fausseté de quelques-unes de ces théories, cela n’atteint en rien la vérité des enseignements qu’il annonce : car si tu écartais ces théories, tu ne saurais remarquer d’effet sensible sur l’édifice de l’article. Et il nous semble qu’en usant de ces théories il faisait comme celui qui dispose çà et là des fleurs sur une table dressée, chargée de mets savoureux et substantiels.
9. Il fut un prédicateur saint et un censeur miséricordieux. Il composa ses nombreux ouvrages pour éclairer les esprits par les règles de la religion, plein de compassion pour les siens, comme un père miséricordieux qui craint pour eux une perdition éternelle. Tu le verras, en chaque article, presser les fidèles de chercher le salut de leurs âmes ; il ne se lasse point de leur rappeler le grand royaume qui leur est préparé, découvrant les ruses auxquelles recourt l’ennemi du bien pour leur faire perdre l’héritage céleste.
Ô docteur saint !
C’est à ton âme pure que nous dédions ce livre :
tu fus un pionnier d’entre les pionniers du salut …
†
† † †
Préface de l’auteur
Sévère, évêque d’Achmounein
Au nom de Dieu le Fort.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
Un Seul Dieu. Amen.
Grâces soient rendues à Dieu, qui a commandé et a fait justice, qui a donné et a donné avec largesse ; qui a honoré sa religion et l’a magnifiée, qui en a exalté et ennobli le rang ; et qui nous a rendus dignes de la foi fondée sur la vérité avérée et sur la véracité confirmée, sans ombre de doute ni contrefaçon, sans équivoque ni altération.
Nous lui rendons de perpétuelles actions de grâces pour ses bienfaits, et une louange continue pour l’abondance de ses faveurs : car il nous a créés selon l’image éternelle, adorée de tous les êtres ; il nous a élevés en honneur au-dessus de toutes les créatures terrestres par l’âme raisonnable et douée de parole ; il nous a arrachés à l’ardeur de la rébellion, et il nous a découvert les mystères de la foi — l’unité de son essence et de son être, et la trinité de ses hypostases et de ses propriétés — ; il nous a purifiés des ténèbres des ignorances, il a affranchi nos âmes de la servitude des égarements, et il nous a fait monter, par la seconde naissance, du degré des esclaves qui se révoltèrent et sortirent de son obéissance jusqu’au rang des fils qui accomplissent son vouloir et sa volonté — par sa faveur et sa grâce, par sa munificence et sa miséricorde.
Nous le louons et le sanctifions dans la suite des temps : maintenant, en tout temps, et jusqu’au siècle des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article premier
De la Trinité et de l’Unité
Ô frère bien-aimé dans le Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant — qu’il illumine les yeux de ton intelligence par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes le mystère de sa divinité !
Tu m’as rappelé, dans la lettre que tu m’as envoyée, que tu es dans une grande perplexité touchant la trinité des hypostases de Dieu et leur unité : tu ne sais comment elles sont trois, ni comment elles sont un. Et tu m’as demandé de t’éclaircir la vérité de cela, ainsi que la vérité de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion, et quelle en fut la cause. Je t’ai donc répondu selon ta demande, et j’ai exposé la chose :
premièrement, pour ceux qui ont peu d’intelligence et de science ;
deuxièmement, pour les intelligents et les savants — afin qu’en tire profit quiconque le lira, ou à qui on le lira, des deux ordres à la fois : je veux dire ceux qui ont peu d’intelligence et de science, et les intelligents et les savants.
Cause de l’ignorance du dogme de la Trinité et de l’Unité
Je dis que la cause pour laquelle ce mystère est aujourd’hui tenu caché aux croyants, c’est leur mélange avec les étrangers, et la perte de leur langue copte originelle, par laquelle ils connaissaient leur doctrine. Ils en sont venus à n’entendre que rarement parmi eux la mention de la Trinité ; le Fils de Dieu n’est plus nommé chez eux que par manière de figure ; et ce qu’ils entendent le plus, c’est que Dieu est un et impénétrable[16], avec le reste de ce discours que tiennent les autres. Les croyants s’y sont accoutumés et y ont été élevés, au point qu’il leur est devenu pénible de nommer le Fils de Dieu : ils ne lui connaissent ni interprétation ni sens. Et la plupart d’entre eux, quand ils entendent qu’il est Fils de Dieu et fils de Marie la Vierge, s’imaginent que son commencement fut à partir de Marie la Vierge — comme se l’imaginent à notre sujet les autres, qui pensent que c’est là ce que nous disons —, et ils ne savent pas qu’il était de toute éternité avec Dieu, engendré de lui avant Marie et avant les siècles ; car Dieu ne fut jamais sans lui, puisqu’il est son Fils et son Verbe éternel avec lui, qui n’a pas cessé et ne cessera pas d’être.
Premièrement : l’explication simple
Rien ne ressemble à Dieu
Je commence avant toute chose et je dis : rien ne ressemble à Dieu, et rien ne lui est comparable ; mais nos intelligences sont faibles, et elles ont besoin d’exemples et de similitudes par lesquels nous le figurions, afin de le connaître par eux — comme lui-même l’a fait : car il s’est figuré à nous par des similitudes nombreuses, pour faire parvenir sa connaissance à nos faibles intelligences. C’est ainsi qu’il a dit dans son saint Évangile : « Je suis la lumière du monde » (Jn 9, 5) ; et David a dit dans le psaume : « Par ta lumière, Seigneur, nous voyons la lumière » (Ps 35, 10)[17] ; et il apparut à Moïse dans le buisson sous la ressemblance d’un feu (Ex 3) ; et il a dit, au deuxième livre de la Loi, que le feu brûlait sur la montagne, au lieu où Dieu siégeait (Ex 19). Par ces choses, Dieu s’est figuré lui-même, pour faire parvenir sa connaissance à nos faibles intelligences ; autrement, il est plus haut que toute similitude, que tout exemple et que toute qualité.
Dieu s’est comparé lui-même à la lumière
Puis donc que nous avons vu qu’il s’est nommé lui-même lumière, et qu’il se manifeste sous la ressemblance d’une lumière, il nous est permis de le figurer par la lumière, afin que sa connaissance parvienne à nos faibles intelligences, et que nous montrions par cet exemple la trinité des hypostases de Dieu et leur unité. Nous disons donc : Dieu est une lumière étendue au-dessus de ce qui est en haut et au-dessous de ce qui est en bas, sans limite ni mesure ; nul lieu ne le contient, et nul lieu n’est vide de lui. Et le Christ son Fils est une lumière semblable à lui, engendrée de lui, qui remplit tout lieu sans qu’aucun lieu la contienne — simple avec son Père ; car tout enfant est semblable à son père, engendré de lui, comme la naissance de la lumière à partir de la lumière : naissance éternelle, qui passe les intelligences créées. Si je l’ai figurée par la naissance de la lumière à partir de la lumière, c’est que la lumière naît de la lumière sans union charnelle, sans peine, sans grossesse et sans diminution.
Ainsi ont parlé les Trois Cent Dix-Huit[18] dans la Foi commune[19] : « Nous croyons en un seul Seigneur Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, engendré du Père avant tous les siècles, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu. » Ils ont établi qu’il est engendré de son Père avant les siècles, sans mère, comme la naissance de la lumière à partir de la lumière ; et qu’il est vrai Dieu comme son Père est vrai Dieu — car tout enfant ressemble à son père en toute chose, de son essence et de sa nature. Ainsi l’oiseau engendre un oiseau, et il n’engendre pas une bête sauvage ; la bête sauvage engendre une bête sauvage, et elle n’engendre pas un oiseau ; l’homme engendre un homme, et il n’engendre ni bête ni oiseau : tout enfant ressemble à son père en toute chose, de son essence et de sa nature. Ainsi le Fils de Dieu, le vrai, est semblable à son Père.
Et c’est pourquoi les Trois Cent Dix-Huit ont dit qu’il est « consubstantiel au Père » et « engendré, non créé » — entendant par là que Dieu ne l’a pas créé, mais l’a engendré de son essence et de sa nature : car s’il était créé, il ne serait pas consubstantiel au Père, puisque nul ne peut créer un être semblable à soi, mais qu’il peut engendrer son semblable — comme l’oiseau peut engendrer un oiseau, et l’homme engendrer son semblable. Aussi, dès lors que nous savons que le Christ est engendré de Dieu et non créé, nous savons qu’il est comme lui vrai Dieu et consubstantiel à lui, car tout être est semblable à son père : si le Père est lumière, le Fils, semblable à lui, est lumière ; et si le Père est créateur, le Fils, semblable à lui, est créateur. C’est pourquoi les Trois Cent Dix-Huit ont dit : « par lui tout a été fait » (Jn 1, 3), pour établir qu’il est créateur comme son Père. Il résulte donc avec évidence de ce que nous avons dit que Dieu est deux hypostases[20] éternelles, le Père et le Fils, l’un n’étant pas l’autre : le Père n’est pas le Fils, et le Fils n’est pas le Père. Et nous voulons montrer comment ils s’accordent dans la puissance, la volonté et l’opération, comme nous avons montré leur accord dans l’essence et la nature — de peur que nous n’adorions deux dieux et ne tombions dans une impiété manifeste : car si nous ne montrons pas que ces deux, le Père et le Fils, s’accordent en leur essence et leur nature, et s’accordent aussi en leur volonté, leur puissance et leur opération, nous tombons véritablement dans l’impiété. Vois donc, ô bien-aimé, comment je te l’éclaircis, afin que tu l’éclaircisses à ton tour à ceux qui ont peu d’intelligence et de science : ainsi ta parole leur portera, du discours, ce qui parvient à leurs intelligences.
Un seul Esprit au Père et au Fils
Nous vous avons montré que le Père et le Fils s’accordent dans l’essence et la nature ; comprenez maintenant ce que nous vous disons, afin que vous devienne évident leur accord dans la puissance, la volonté et l’opération. Car leur accord dans l’essence et la nature ne vous servirait de rien, si vous ne saviez leur accord dans la puissance, la volonté et l’opération : les hommes, en effet, ne s’accordent point en cela ; et la cause de leur désaccord, c’est que chacun d’eux a un esprit autre que l’esprit de l’autre. Leurs esprits différant, leurs vies diffèrent, et leurs volontés, leurs puissances et leurs opérations. Que si deux hommes vivaient d’un seul esprit, leur vie serait une, leur volonté une, leur puissance une et leur opération une — et non pas deux seulement, mais des milliers de milliers et des myriades de myriades : si l’esprit de tous était un seul esprit, la vie de tous serait une, leur puissance une et leur opération une. Mais cela ne se peut trouver dans la créature ; c’est dans le Père créateur et dans son Fils, créateur comme lui, que la chose est possible : car leur esprit est un seul esprit dans le Père et dans le Fils, et chacun des deux n’a pas un esprit autre que l’esprit de l’autre, à la manière des deux créatures ; mais l’Esprit du Père est l’Esprit du Fils. Nous l’avons appris de la parole de notre Seigneur Jésus-Christ à ses disciples : « Allez, faites disciples toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19). Il n’a pas dit : des deux Esprits-Saints ; mais il a dit : et du Saint-Esprit. Il a établi par là que le Père et le Fils n’ont pas deux esprits, qui les rendraient différents comme diffèrent le père et le fils créés ; mais qu’ils ont un seul Esprit — le Saint-Esprit, qui est l’Esprit du Père et l’Esprit du Fils, la vie du Père et la vie du Fils : car leur Esprit est leur vie, procédant du Père (Jn 15, 26).
Quand je dis « procédant » (munbathiq), le sens du mot arabe est « sortant » : il sort du Père, demeurant dans le Père et dans le Fils ; il ne quitte pas le Père et il ne quitte pas le Fils, parce qu’il est l’Esprit du Père et du Fils, permanent en eux, stable en eux, et non séparé d’eux, parce qu’il est leur vie. Et si leur vie est une, leur volonté est une, leur puissance une et leur opération une : il est donc devenu évident qu’ils sont un dans la nature et l’essence.
Autre exemple
Et si ceux qui ont peu d’intelligence et de science ne comprennent pas nos paroles — que le Saint-Esprit est dans le Père et le Fils —, j’en donnerai un exemple, afin qu’ils en comprennent le sens. Certes, rien n’est comparable à Dieu et il ne se décrit point ; mais nous le figurons par ce dont il s’est figuré lui-même : car nous avons entendu notre Seigneur dire : « C’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons » (Lc 11, 20)[21] ; et la Loi a dit qu’il écrivit les dix paroles de son doigt (Ex 31, 18). Nous savons donc qu’il s’est décrit lui-même par le doigt ; et de là nous connaissons la vérité de cette affaire — je veux dire que le Saint-Esprit est dans le Père et dans le Fils, sortant du Père.
C’est que le doigt a trois parties, dont chacune est une jointure attachée aux autres. Nous disons donc que la première partie, celle de la racine, est la figure du Père — qui n’a ni semblable ni exemple ; c’est la nécessité seule qui nous a conduits à le figurer, à cause de l’impuissance de nos intelligences à le saisir. La première partie est donc la figure du Père, parce qu’elle est l’origine de tout. L’autre partie, celle qui porte l’ongle, est la figure du Fils, engendré du Père — encore qu’il n’ait ni semblable ni exemple. Et la partie du milieu, qui est entre les deux, est la figure du Saint-Esprit — encore qu’il n’ait ni semblable ni exemple. De même que la partie du milieu est attachée aux deux autres, stable en elles, sortant de la partie de la racine, de même le Saint-Esprit est attaché au Père et au Fils, stable en eux, sortant du Père sans être séparé d’eux. De même que la partie du milieu du doigt n’est point séparée des deux autres, et qu’elle paraît d’elles comme l’une d’elles, sortant sans rupture ni séparation, de même le Saint-Esprit n’est point séparé du Père et du Fils, et il paraît en eux comme l’un d’eux, sans rupture ni séparation.
Et de même que la partie du milieu et la dernière descendent et remontent[22] sans se séparer de la partie de la racine, tandis que la partie de la racine ne descend ni ne remonte : de même le Fils est descendu du ciel et s’est incarné ; et de même le Saint-Esprit est descendu sur le Fils, comme Jean le vit descendre au fleuve du Jourdain (Jn 1, 32), sans se séparer du Père ; tandis que du Père on ne dit ni qu’il est descendu ni qu’il est remonté. Et de même que la dernière partie du doigt, dont nous avons dit qu’elle est la figure du Fils, porte l’ongle à l’exclusion des deux autres, de même le Fils s’est incarné à l’exclusion du Père et du Saint-Esprit. Et de même que le doigt accomplit toutes ses œuvres par sa dernière partie, de même Dieu a fait par son Fils toutes ses œuvres : le ciel, la terre, l’eau, le feu et l’air, les anges, les oiseaux, les poissons, les bestiaux, les bêtes sauvages, les reptiles et l’homme — tout ce qui se voit et tout ce qui ne se voit pas a été créé par le Fils, comme dit le saint Évangile : « Par lui tout a été fait, et sans lui rien n’a été fait de ce qui a été fait » (Jn 1, 3).
Considère donc ce grand exemple que Dieu très-haut, le Créateur d’une grande sagesse, a composé dans le doigt : il y a fait paraître le sens des trois hypostases de Dieu — leur séparation dans l’union et leur union dans la séparation, l’incarnation de l’une d’elles à l’exclusion des deux autres, et la descente et la montée qui conviennent à deux d’entre elles à l’exclusion de l’une. Garde-le : c’est un exemple noble et très auguste, que le Créateur, en sa sagesse, a déposé dans le doigt de l’homme.
Tout cela se dit à ceux qui ont peu d’intelligence et de science, afin que le sens parvienne à leurs intelligences et qu’ils comprennent le mystère qui leur était caché.
Deuxièmement : l’explication détaillée
Quant aux savants et aux intelligents, on leur parlera ainsi : nous vous montrerons la trinité des hypostases de Dieu par la raison et par l’Écriture ensemble ; et nous commencerons par l’Écriture avant la raison, parce que l’Écriture est la parole de Dieu créateur, et qu’elle est plus belle et plus grande que la raison.
1. Dans le livre de la Genèse
a) Il est écrit au livre de la Création (la Genèse), qui est le premier livre de la Loi, que Dieu, ayant créé toutes les créatures par son Fils, celui-ci est Dieu comme lui, éternel avec lui. Le livre dit en effet : Dieu dit : « Que la lumière soit » ; puis il dit : « Et Dieu créa la lumière » ; puis il dit : « Et Dieu vit que la lumière était bonne » (Gn 1, 3-4). C’est là la plus grande évidence que le Fils, Dieu éternel avec le Père, est Dieu : car c’est par lui que le Père a créé les créatures. La parole de l’Écriture « Dieu dit : que la lumière soit », et sa parole « et Dieu créa la lumière », signifient que le Dieu Fils créa la lumière que le Dieu Père lui avait dit de créer ; puis le Dieu Père regarda ce qu’avait créé le Dieu Fils, et le trouva bon. Et il en va de même dans la création du ciel et de la terre, des plantes, du soleil, de la lune et des étoiles, des poissons, des oiseaux, des bestiaux, des bêtes sauvages et des reptiles : dans la création de chacune de ces choses, l’Écriture dit : Dieu dit : qu’il y ait telle et telle chose ; puis elle dit : et Dieu créa telle et telle chose ; puis elle mentionne que l’un commande de créer, qu’un autre crée ce qui lui a été commandé, puis que celui qui a commandé regarde et trouve bon. Ainsi se trouvent établies la divinité du Père et la divinité du Fils, par la dénomination de chacun d’eux « Dieu » (Allāh) : car le Fils est vrai Dieu comme son Père le vrai Dieu, le sens du mot arabe Allāh étant « Dieu » (ilāh) ; le Fils est donc Dieu, et son Père est Dieu, comme je te l’ai montré dans le sens.
b) Et à la création d’Adam, l’Écriture dit : le Seigneur Dieu dit : « Faisons un homme à notre ressemblance et à notre image » (Gn 1, 26). Il n’y a pas de parole plus claire ni plus manifeste que celle-là : le Dieu Père a dit au Fils et au Saint-Esprit, qui sont éternels avec lui : « Faisons un homme à notre image et à notre ressemblance. » L’Écriture a ainsi établi que le Fils est éternel avec le Père ; ensuite, par sa parole que Dieu créa l’homme selon l’image de Dieu — son Fils, image en laquelle il devait paraître incarné. L’homme, par son corps, est donc l’image du Fils incarné, comme nous l’avons dit ; et par son esprit, il est l’image de la Trinité sainte : comme Dieu a dit « faisons un homme à notre ressemblance et à notre image », il a établi qu’il est la ressemblance de la Trinité — car les trois propriétés de l’homme sont comme les trois propriétés de la Trinité, pour son esprit et non pour son corps. En effet, l’esprit de l’homme est intelligence, parole et vie : l’interprétation en est que l’intelligence est le Père, la parole est le Fils, et la vie est l’Esprit.
L’intelligence engendre la parole ; et l’intelligence et la parole ont pour vie l’esprit. C’est pour cela que l’âme est dite raisonnable et parlante : parce qu’elle est la vie de l’intelligence et de la parole. Voilà véritablement la ressemblance de la Trinité, et l’image de Dieu, la Trinité sainte, qu’il a peinte dans l’homme : en sorte que celui qui la regarde de l’œil de son intelligence y connaît la trinité des hypostases de Dieu et leur unité. Car l’intelligence est père de la parole, et la parole est un fils engendré de l’intelligence, toujours, sans rupture ni séparation : jamais, en effet, l’intelligence de l’homme n’est vide de la parole, qu’il se taise ou qu’il parle. La preuve en est qu’il demeure silencieux, et que par son intelligence il prononce beaucoup de paroles sans mouvoir ses lèvres ni sa langue ; de même, en se taisant, il écrit de son intelligence beaucoup de discours, sans que la parole se sépare d’elle ; et après qu’il a parlé, ce discours ne s’épuise pas de son intelligence et ne s’en sépare point : il demeure toujours dans son intelligence, engendré d’elle à jamais, sans rupture ni séparation ; seulement, quand il veut manifester la parole par sa langue, il la manifeste à l’auditeur.
Ainsi le Fils éternel, qui est le Verbe de Dieu, n’a jamais cessé d’être engendré du Père, sans rupture ni séparation, d’une naissance essentielle et naturelle, permanente, demeurant en lui ; seulement, quand il a voulu se manifester aux hommes, il s’est manifesté par l’incarnation ; et après son incarnation, il ne s’est pas séparé de son Père : sa naissance ne s’est ni interrompue ni épuisée, mais il est toujours engendré de lui, à jamais — comme la parole ne se sépare pas de l’intelligence. Et l’intelligence et la parole, qui sont la figure du Père et du Fils, ont un seul esprit qui est leur vie : je veux dire l’esprit de l’homme, attaché à son intelligence et à sa parole — figure du Saint-Esprit attaché au Père et au Fils, et qui est leur vie.
Telle est l’image de Dieu, l’image trine qu’il a peinte en Adam, attestant qu’elle est son image et sa ressemblance, afin que les créatures la regardent et connaissent par elle qu’il est trois propriétés : Père, Fils et Saint-Esprit. Quiconque nie Dieu et dit qu’il n’est pas trois propriétés, l’image de Dieu le dément ; c’est elle que le Seigneur a manifestée à ses disciples en disant : « Allez, enseignez toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19) ; et il a confirmé la parole de Dieu qui a dit : « Faisons un homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1, 26). L’intérieur de l’homme — je veux dire son âme raisonnable et parlante — est donc la ressemblance de la Trinité sainte ; et son image, à l’extérieur — je veux dire son corps —, est l’image du Fils qui a revêtu le corps et s’est uni à lui. L’homme, au-dehors et au-dedans, est donc l’image de Dieu, selon sa parole.
Ce discours suffit à établir la doctrine chrétienne par la raison et par l’Écriture, pour celui dont Dieu a illuminé les yeux de l’intelligence — non pour celui qui les a aveuglés par son peu de foi en lui. Lorsque Adam ambitionna de devenir dieu, séduit par le serpent, il mangea de l’arbre, fut dépouillé de sa gloire, et sa nudité fut découverte. Le livre de Dieu rapporte que Dieu dit, en se moquant de lui : « Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous » (Gn 3, 22). C’est une parole claire : Dieu a dit cette parole à son Fils et à son Esprit-Saint, en raillant Adam — c’est-à-dire : celui qui a demandé à devenir dieu, « comme l’un de nous », le voilà devenu ainsi nu et confondu. Et c’est comme a dit David le prophète au psaume deuxième : « Celui qui siège dans les cieux se rit d’eux, et le Seigneur se moque d’eux. » J’ai dit ce mot de peur qu’on ne nous reproche de dire que Dieu s’est moqué d’Adam.
c) Et lorsque les hommes, après le déluge, n’étaient qu’une seule langue, et qu’ils s’assemblèrent pour bâtir la tour, le livre de Dieu dit : « Voici, tous sont une seule lèvre et une seule langue, et ils ont commencé à faire cela ; ne les laissons pas achever leur œuvre. Venez, descendons, confondons leurs langues » (Gn 11, 6-7). Dieu a montré par là que son Fils et son Esprit-Saint sont éternels avec lui — eux à qui il a dit « venez, confondons les langues », comme il leur avait dit plus haut : « faisons un homme à notre ressemblance et à notre image » : ils sont donc créateurs avec lui, opérant en toute la création.
Que nul docteur de la langue arabe n’aille donc dire que sa parole « venez » (taʿālaw) montre qu’ils sont plus de deux — au motif qu’à deux l’on devrait dire taʿālā : ce sens est bien recevable ainsi dans la langue arabe ; mais dans la langue hébraïque il n’en va pas de même, car la forme y est, pour deux, la même que pour trois, tandis que la forme du singulier n’y peut valoir pour plus d’un — comme le rapportent les gens de la langue hébraïque[23]. Et ils arguent du nūn de majesté, à dessein de démentir les trois hypostases de Dieu : car ils ont entendu leur Écriture dire : Dieu a dit « nous avons fait » et « nous avons créé », et ils ont su que cette parole établit la doctrine du christianisme, et ils ont argué du nūn de majesté ; mais cela ne leur est pas permis, car toutes les langues les démentent, et surtout la langue hébraïque. Et lorsque Dieu abîma Sodome et Gomorrhe, le livre de Dieu dit : « Le Seigneur fit pleuvoir du ciel, d’auprès du Seigneur, du feu et du soufre sur Sodome et Gomorrhe » (Gn 19, 24) : il a montré la seigneurie du Père et du Fils, comme il avait montré leur divinité dans ce qui précède.
2. Dans le livre de l’Exode
De même, il montre la divinité de la Trinité sainte dans le deuxième livre aussi, lorsqu’il dit à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob » (Ex 3, 6). Il n’a pas dit : je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ; mais il a répété le nom de la divinité trois fois, disant : je suis le Dieu, et le Dieu, et le Dieu — pour établir l’égalité des trois hypostases dans la divinité.
3. Dans le livre des Psaumes
Et David, au psaume deuxième, établit que le Christ, engendré et incarné de sa descendance, est le Fils de Dieu, par sa parole : « Le Seigneur m’a dit : tu es mon Fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » Et il établit la seigneurie du Père et du Fils dans un autre psaume, le 109 (110)[24], disant : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : siège à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds » ; et au milieu du psaume, il dit, touchant la parole du Père au Fils : « Du sein, avant l’étoile du matin, je t’ai engendré. » Par « l’étoile du matin », il entend Satan : car le prophète Isaïe l’a nommé l’étoile du matin (Is 14, 12), et il est le premier vivant que Dieu ait créé. Le Père a donc dit au Fils : je t’ai engendré avant tout vivant créé — pour nous faire paraître son éternité avec lui.
Et au psaume quarante-quatre (45), il établit la divinité du Père et du Fils, l’Incarnation du Fils, et qu’il est le Christ (l’Oint) de Dieu ; il dit ainsi : « Ton trône, ô Dieu, est pour les siècles des siècles ; le sceptre de droiture est le sceptre de ton règne. Tu as aimé la justice et haï l’iniquité : c’est pourquoi Dieu, ton Dieu, t’a oint d’une huile d’allégresse de préférence à tes compagnons. » David, dans cette prophétie, a découvert tout le mystère de Dieu : il a établi que le Fils est Dieu, par sa parole « ton trône, ô Dieu », le nommant Dieu — car il est Dieu, Fils de Dieu ; il a montré sa permanence par sa parole « pour les siècles des siècles » ; il a montré son règne par sa parole « le sceptre de droiture, sceptre de ton règne » ; et il a montré qu’il est homme et Christ de Dieu par sa parole : « Dieu, ton Dieu, t’a oint d’une huile d’allégresse de préférence à tes compagnons. » Il a donc établi en ce lieu, pour qui a de l’intelligence, tout le mystère de la doctrine chrétienne.
4. Dans le livre du prophète Isaïe
De même, Isaïe témoigne, établissant la Trinité et l’unité de son essence, lorsqu’il rapporte qu’il entendit les anges qui ne cessent de louer en disant : « Saint, saint, saint, le Seigneur des Puissances » ; et par sa parole : « la terre est remplie de ta gloire » (Is 6, 3). Aussi les Juifs, jusqu’à ce temps-ci, lisent-ils cette prophétie, et tout ce qui est dans les Prophètes, au milieu de leur synagogue, plus que toutes les prophéties, sans lui connaître d’interprétation. Car tout ce que nous avons rapporté de la Loi, et tout ce qui est dans les Prophètes, ils le confessent, ils n’en nient pas un mot, et ils le récitent comme nous le récitons ; seulement leurs cœurs sont fermés à sa vue et à son intelligence, parce que Dieu les a fermés à cause de leur dureté, comme le prophète Isaïe en a témoigné contre eux (Is 6, 9-10).
Mais cette prophétie — je veux dire la prophétie de la Sanctification — se lit chez eux plus que toutes les prophéties : car lorsqu’ils s’assemblent dans leur synagogue, chaque jour de sabbat, le lecteur se tient devant eux et prononce des paroles hébraïques dont voici l’interprétation, et ils ne la renient point : … ; et l’un répond à l’autre, criant et se répondant : « Saint, saint, saint, le Seigneur des Puissances ; la terre est remplie de la mer de ta sainteté. »[25] Quelle claire confession de la Trinité serait la leur, sans l’aveuglement de leurs cœurs ! Car le prophète a montré avec évidence, dans cette prophétie, que Dieu est trois hypostases et un seul Dieu, et que toute la terre se remplit de sa gloire par la manifestation de sa Trinité.
Et il en fut ainsi : car avant la venue du Christ et la manifestation de la Trinité sainte, Dieu n’avait ni sanctification, ni glorification, ni oblation, ni encens, sinon à Jérusalem seulement ; et Dieu avait défendu qu’on lui offrît une oblation en aucun lieu de la terre, sinon en elle. Mais quand vint le Christ, le Dieu qui avait donné ce commandement dans la Loi, il institua une alliance nouvelle, pour qu’elle demeurât ferme dans le remplissement de la terre par sa gloire : il manifesta à ses disciples, par un ordre clair, la Trinité sainte dont Isaïe avait témoigné, et il leur commanda d’aller, d’enseigner toutes les nations et de les baptiser en son nom, de le sanctifier, de le glorifier, et de lui offrir les oblations et les sacrifices par toute la terre. Ainsi s’accomplit la prophétie d’Isaïe le prophète, dans la manifestation de la Trinité sainte et le remplissement de la terre de sa gloire. Et dans les livres des Vingt-Quatre prophètes, il y a, comme nous l’avons dit, beaucoup de discours dont l’explication serait longue ; mais une seule parole, de celles que nous avons dites, suffit venant de Dieu, et sa parole est véridique sans qu’il soit besoin d’une seconde. Voilà ce que dit le livre de Dieu, dans la Loi et les Prophètes.
Quant aux saints Évangiles et aux livres de ses apôtres touchant notre Seigneur le Christ, ils n’ont pas besoin qu’on redise ce qu’ils contiennent, car tous en témoignent et l’établissent : les saints Évangiles ont manifesté ce que la Loi et les Prophètes avaient annoncé, ils l’ont éclairci et mis en évidence. Car :
1. Ils attestent que le Fils était visible et connu, étant incarné, « l’Esprit-Saint descendant sur lui sous la forme corporelle d’une colombe », et le Père, des cieux, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu » (Mt 3, 17).
2. De même, sur le mont Thabor, le Père rendit encore témoignage par sa voix, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui mon âme s’est complue ; écoutez-le » (Lc 9, 35).
3. Et une autre fois, notre Seigneur Jésus-Christ dit : « Père, glorifie ton Fils » ; et le Père cria du ciel, disant : « Je l’ai glorifié, et je le glorifierai encore » (Jn 12, 28).
Et le Fils, en beaucoup d’endroits, établit les propriétés de la Trinité — je veux dire ce qui lui appartient en propre de gloire et d’honneur, avec le Père et le Saint-Esprit, et leur égalité dans la nature et l’essence. C’est là chose connue et notoire dans les Évangiles et les Épîtres, qu’il n’est pas besoin de rapporter ici, de peur que le livre ne s’allonge et ne lasse son lecteur. Je t’ai donc montré, ô bien-aimé, ce que nous disons aux intelligents et aux savants d’après le livre de Dieu.
La preuve par la raison
Dieu est parlant et vivant de toute éternité
Je vais aussi t’exposer ce qu’on leur dit du côté de la raison — bien que je t’en aie déjà rapporté une grande part à propos de l’image de l’homme et de sa ressemblance ; et voici ce qui se dit aux intelligents et aux savants du côté de la raison. Nous savons que la parole de Dieu ne se limite point, et que l’homme est son image et sa ressemblance : il est donc vivant et parlant, sans aucun doute — et lui-même en témoigne pour soi dans toutes les Écritures. S’il est vivant et parlant, et qu’il ne passe point d’un état à un autre, sa parole n’est pas une parole muable[26] comme la parole de l’homme, qui parle à une heure et se tait à une autre heure, passant d’un état à un autre : mais il est parlant à jamais, et sa parole est subsistante, permanente comme la permanence de son être, sans mutation. S’il en est ainsi, nul ne peut le nier : notre parole se trouve donc établie, que sa parole est éternelle avec lui, engendrée de lui à jamais, subsistante et permanente comme la permanence de l’être.
Sa subsistance n’est pas que l’être l’ait engendrée comme une matière naît d’une matière : car si nous disions qu’il l’a engendrée et qu’il a achevé sa naissance, nous la séparerions de lui ; mais nous disons qu’il l’engendre à jamais, sans cesse, et qu’elle est à jamais engendrée de lui, sans rupture ni séparation. Puis, leur Esprit unique, qui est le Saint-Esprit attaché à eux deux, est leur vie — comme nous l’avons dit de l’intelligence, de la parole et de l’esprit que Dieu a créés à son image et à sa ressemblance. L’être qui engendre est Dieu le Père ; la parole engendrée de lui est le Verbe, le Fils, qui n’a cessé ni ne cessera d’être engendré de Dieu le Père ; et le Saint-Esprit, le Consolateur, est leur vie : c’est par lui que sont leur liaison et leur union dans la volonté, la puissance et l’opération. Le Père est donc Dieu, le Fils est Dieu et le Saint-Esprit est Dieu — comme il a dit à Moïse : je suis le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob — ; et ils ne sont pas trois dieux, car leur Esprit, leur essence et leur nature sont uns.
Unité de l’essence et de l’Esprit
Nous observons que les choses, lorsqu’elles s’accordent dans l’essence seulement, il est permis d’appeler leur pluralité du nom de l’une, à cause de l’unité de leur essence, encore qu’elles soient distinctes. Ainsi de l’or : l’essence de l’or est tout entière une. Si nous prenons trois dinars, nous appelons chaque dinar « de l’or », et nous ne disons pas des trois qu’ils sont trois ors, mais un seul or, parce que leur essence est une — et cela, bien que leurs individus soient séparés les uns des autres, et qu’ils diffèrent dans la durée et la corruption : car si l’accident atteint l’un des dinars, il n’atteint pas les deux autres, parce qu’ils ne sont pas attachés les uns aux autres. Mais la Trinité sainte n’est pas seulement une seule essence : elle est aussi un seul Esprit ; et si elle est un seul Esprit, sa vie est une, sa puissance
et son opération sont unes ; et il est permis d’appeler chacune de ses hypostases vrai Dieu, sans qu’ils soient trois dieux — comme cela a été permis pour les choses qui s’accordent dans l’essence sans s’accorder dans le reste. Car nous savons que le Père est vivant et parlant ; et de même, quand nous mentionnons le Fils, nous savons qu’il est vivant et parlant.
Nous disons donc cette parole, et nous savons la vérité en chacun d’eux ; et nous ne croyons pas que chacun d’eux ait une parole et un esprit par lesquels il parle et vit sans l’autre : car s’ils étaient ainsi, nous ne les appellerions pas trois propriétés, mais neuf. Mais nous établissons et nous croyons que ces trois propriétés sont subsistantes, parlantes et vivantes l’une par l’autre, sans avoir besoin d’autre chose qu’elles : car le propre du Père est d’être la subsistance — puisqu’il est l’être, et qu’il est l’origine qui n’a pas besoin d’une autre origine — ; le propre du Fils est d’être la Parole ; et le propre du Saint-Esprit est d’être la Vie. Le Père est donc subsistant par soi, parlant par son Fils, vivant par son Esprit ; le Saint-Esprit est subsistant par le Père, parlant par le Fils, vivant par soi ; et les deux autres subsistent par le Père — car au Père est la subsistance : il subsiste par soi, et le Fils et le Saint-Esprit subsistent par lui. Le Fils est la Parole : il est parlant par soi, et le Père et le Saint-Esprit sont parlants par lui. Le Saint-Esprit est vivant par soi, et le Père et le Fils sont vivants et vivifiants par lui. Si donc tu considères chacun d’eux à part, tu dis qu’il est vivant et parlant ; mais si tu mentionnes les trois, tu ne dis pas qu’ils sont trois vies et trois paroles, mais une seule vie et une seule parole. De même, chacun d’eux, si tu le considères à part, tu dis qu’il est Dieu et Seigneur.
Trois propriétés
Mais si tu mentionnes les trois, tu ne dis pas qu’ils sont trois dieux ni trois seigneurs, mais un seul Dieu et un seul Seigneur — comme tu le dis de la vie et de la parole. Car le Père est le Dieu ; et le Fils est Dieu parce qu’il est son Fils — tout fils étant semblable à son père —, la divinité du Fils venant du Père, et le Fils étant Dieu par le Père : car s’il n’était pas le Fils du Dieu, il ne serait pas Dieu ; sa divinité est donc ferme. Et le Saint-Esprit est Dieu parce qu’il est l’Esprit du Père, le Dieu — tout esprit étant semblable à l’être dont il est l’esprit — : la divinité du Saint-Esprit vient du Père, et le Saint-Esprit est Dieu par le Père. Le Père est donc le Seul Dieu, comme ont dit les Pères, les Trois Cent Dix-Huit : « Nous croyons en un seul Dieu, Père, Maître de tout » ; et la divinité du Fils et du Saint-Esprit est par lui, parce qu’ils sont son Fils et son Esprit.
Ce qui regarde le Fils
Et le Fils est le Seigneur unique : car la seigneurie appartient au possesseur — le possesseur unique est seigneur de ce qu’il possède, comme on dit le maître du bien et le maître de la maison : l’homme est seigneur de tout ce qu’il possède. Or les fils d’Adam étaient tous esclaves de Satan, qui s’était rendu maître d’eux par l’obéissance d’Adam leur père ; et le Fils les a rachetés de lui par son sang et ses souffrances — comme je te l’exposerai dans le livre de l’Éclaircissement de la cause de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion. Le Fils est donc en vérité le Seigneur de tous les hommes, puisque c’est lui qui les a achetés de son sang et qu’ils sont devenus ses possessions : il est le Seigneur unique. Et le Père est Seigneur parce qu’il est le Père du Seigneur, du Fils à qui est la seigneurie en vérité : la seigneurie du Père est par lui. La seigneurie appartient donc au Fils, qui a acheté ; et la seigneurie du Père est par lui — car nous savons que l’esclave du fils d’un homme est aussi l’esclave de cet homme, le fils et son bien appartenant à son père. Le Père est donc Seigneur par le Fils, comme le Fils est Dieu par le Père. Et le Saint-Esprit est Seigneur parce qu’il est l’Esprit du Fils, le Seigneur : la seigneurie du Saint-Esprit est par le Fils. Le Fils est donc le Seigneur unique, comme ont dit les Pères, les Trois Cent Dix-Huit : « Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu » ; et la seigneurie du Père et du Saint-Esprit est par lui, parce qu’ils sont son Père et son Esprit.
Ce qui est propre au Saint-Esprit
Et le Saint-Esprit est le Vivificateur unique : car la Vie lui appartient en propre, comme la divinité et la seigneurie appartiennent au Père et au Fils ; et le Père et le Fils sont vivifiants par lui : de même qu’il est Dieu et Seigneur par eux, de même ils sont vivants et vivificateurs par lui. Il est la vie de toute chose et son vivificateur, comme il procède du Père : il est la vie du Père et du Fils, vie essentielle, et il vivifie toute chose comme il veut. Il est donc le Vivificateur unique, comme ont dit les Trois Cent Dix-Huit et les Cent Cinquante[27] : « Nous croyons au Saint-Esprit, Seigneur, Vivificateur, qui procède du Père » ; et le Père et le Fils sont vivifiants par lui, parce qu’ils sont sa subsistance et sa parole. À lui l’adoration avec eux, et la glorification, comme ont dit les Cent Cinquante : « qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils » ; c’est lui qui a parlé dans les prophètes, et c’est lui qui repose sur tous les croyants qui sont par toute la terre. Il descend sur eux tous par le baptême, l’oblation et le sacerdoce, dans toutes les églises : car il est un seul Esprit, qui descend sur tout baptême, tout sacerdoce et toute oblation de l’Église une, sainte, catholique et apostolique — car elle est l’Église des saints apôtres, qui l’ont rassemblée de toutes les nations et l’ont sanctifiée par l’unique Saint-Esprit, par l’unique baptême pour la rémission des péchés ; et ils ont promis à tous, d’une unique promesse, s’ils sortent de ce monde dans la pénitence, qu’ils ressusciteront tous d’entre les morts et vivront d’une vie une, sans mort, dans le siècle à venir — comme les Pères, les Cent Cinquante, après avoir confessé le Saint-Esprit, ont dit : « et en une seule Église, sainte, catholique et apostolique ; nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés, et nous attendons la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. Amen. »
La Trinité sainte et la vie des croyants
Ils ont ajouté cela à la confession du Saint-Esprit, parce que le Saint-Esprit est un seul Esprit saint : il descend sur tous les croyants, il les sanctifie tous, et il les fait un — hommes et femmes, esclaves et hommes libres, circoncis et incirconcis : il les rend tous saints d’une même sanctification, tous frères, enfants d’un seul Père céleste. Un est le baptême qu’ils ont reçu par l’Esprit unique ; et ils sont tous un seul corps du Christ. De même que les membres sont distincts les uns des autres, et que tous s’assemblent en un seul corps, de même les croyants sont séparés les uns des autres en leurs corps, et ils sont assemblés par l’Esprit unique du Christ, qui repose sur eux : tous sont donc un ; et bien qu’ils soient séparés les uns des autres, ils sont les membres de l’unique corps du Christ, chacun d’eux étant membre de l’autre. Et ils ont tous une seule promesse : qu’ils ressusciteront des morts comme le Christ est ressuscité — c’est le Saint-Esprit qui les ressuscitera, lui qui repose en eux par le baptême et l’oblation, parce qu’il est le Vivificateur. Et la félicité de tous sera une seule félicité dans la vie du siècle à venir : car lui — je veux dire le Saint-Esprit — est la vie du Père et du Fils, et il sera la vie de tous dans le siècle à venir. Ils vivront donc de la vie du Père et du Fils, qui ne meurt point ; ils règneront dans leur règne, qui ne périt point ; ils dureront avec eux dans la permanence qui ne passe point ; et ils jouiront de leurs délices, « que l’œil n’a pas vues, que l’oreille n’a pas entendues, et qui ne sont pas montées au cœur de l’homme de chair — celles que Dieu a préparées pour ceux qui l’aiment » (1 Co 2, 9), d’entre tous les croyants, si différents que soient leurs langues, leurs races et leurs origines charnelles. Car le baptême les a affranchis de toutes les conditions charnelles et les a faits un dans le Christ : nul d’entre eux ne surpasse l’autre, et nul n’est moindre, parce que tous sont membres d’un seul corps par le Christ — tous sont donc membres les uns des autres.
Le prêtre et le laïc ont besoin l’un de l’autre, comme les membres ont besoin les uns des autres ; et il incombe à tous la compassion, la bienfaisance et le bon conseil des uns envers les autres, comme font les membres entre eux : ainsi l’œil conseille le pied — si elle voit sur le chemin ce qui le blesserait, elle ne le laisse pas marcher dessus — ; ainsi fait la main envers la langue, pour ce qui ne se peut manger ; ainsi la langue ne jette-t-elle point au gosier ce qui lui nuirait — l’amer, l’âcre ou le rude. Tous les membres ont compassion les uns des autres, se font du bien et se conseillent. Et tout croyant qui ne se comporte pas ainsi envers tous les croyants — les conseillant, les prenant en compassion, leur faisant du bien de toute sa force et selon sa capacité — s’est retranché lui-même du corps du Christ : car il est demeuré en lui sans profit, et il ne reste au Christ, à son endroit, ni compassion ni soin[28] — comme il ne reste à l’homme nulle compassion pour un membre de son corps qui a cessé de servir : un œil qui a perdu la vue dont il a besoin, une main qui ne peut plus toucher, porter ni poser, un pied qui ne marche plus, une langue qui ne parle ni ne goûte plus — et ainsi des autres membres : quand ils ont cessé de rendre à l’homme le service dont il a besoin, il ne lui reste pour eux ni compassion ni soin ; il ne se soucie point qu’ils soient saufs ou perdus, parce qu’il n’en tire plus aucun profit.
Tel sera le croyant qui ne fait pas de bien à tous ses frères croyants, qui n’a pas compassion d’eux selon sa capacité, et qui ne les conseille pas dans ce qui leur importe des choses terrestres et célestes : il ne reste au Christ, à son endroit, nulle compassion. Et si quelqu’un a nui à un autre croyant, d’entre tous les croyants qui sont membres du corps du Christ, le Christ le retranche de son corps, et de la félicité, de la vie et du règne qu’il a promis aux croyants. De même que, si la gangrène s’est mise dans un membre du corps de l’homme, et qu’on craigne qu’il ne nuise à un autre membre, et qu’on sache qu’il n’y a plus pour lui de remède, on le coupe sur l’heure et sans pitié — bien qu’il soit un membre de la nature — : de même tout croyant, s’il a nui à l’un des croyants, qui sont tous les membres de son corps, et s’il ne se repent pas et ne revient pas promptement, devenant utile au lieu de nuisible, le Christ le retranche sur l’heure de son corps saint et de sa promesse précieuse, et il le livre au feu éternel avec Satan et ses armées : car le Christ ne le compte plus dans son corps comme un membre naturel à lui — dès lors qu’il est devenu un membre nuisible à la compagnie des membres, et qu’il ne reste en lui ni profit ni besoin que le Christ en ait dans son corps, le Christ n’a nulle pitié à le retrancher, comme l’homme n’a nulle pitié à couper son membre naturel quand il est devenu nuisible à l’un des membres.
L’amour envers tous les croyants, et le zèle à nous être utiles les uns aux autres, selon toute notre force, voilà ce qui fait demeurer en nous le Saint-Esprit ; avec lui, et nous régnerons avec lui à jamais : car le Saint-Esprit est le Consolateur, comme le Seigneur l’a nommé dans le saint Évangile — « Paraclet » étant un mot grec dont l’interprétation est « Consolateur ». Il repose en tous les croyants ; c’est lui qui les console et les fortifie contre les choses charnelles contraires à l’Esprit, afin qu’ils les vainquent et qu’ils accomplissent les œuvres spirituelles par lesquelles ils hériteront le règne du Christ, permanent à jamais.
Voici que je t’ai éclairci, dans ce livre, ce que tu demandais touchant la vérité des hypostases de Dieu et leur unité ; et je t’éclaircirai, dans un autre livre — celui qui suit immédiatement, afin d’en rendre la lecture aisée à qui le lira —, la cause de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion. Que Dieu illumine les yeux de ton intelligence par sa connaissance ! À lui la gloire, jusqu’à l’éternité. Amen.
† † †
† † †
Article deuxième
De l’Incarnation et de la Rédemption
Ô frère bien-aimé dans le Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant — qu’il illumine les yeux de ton cœur par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité[29]. Tu m’avais demandé de t’écrire un livre où je t’éclaircirais la trinité des hypostases de Dieu et leur unité, ainsi que la cause de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion. Je t’ai répondu selon ta demande, et je t’ai écrit un livre où je t’ai éclairci la trinité des hypostases de Dieu et leur unité, et où je t’ai établi que Dieu est un en trois propriétés, unies dans la séparation et séparées dans l’union ; et j’ai montré leur union et leur séparation d’après la parole de Dieu, qui seul se connaît lui-même : car notre Seigneur Jésus-Christ dit dans le saint Évangile que nul ne connaît le Fils, sinon le Père, et que nul ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler (Mt 11, 27)[30]. Or le Fils a voulu : il a découvert sa connaissance, et la connaissance de son Père et de son Esprit-Saint, aux prophètes, aux disciples, aux apôtres, aux saints et aux Pères purs, docteurs de la sainte Église ; et ceux-ci l’ont manifestée à tous les croyants sur qui le Saint-Esprit est descendu par le saint baptême — leurs yeux sont illuminés par lui, et ils comprennent cela par le Saint-Esprit qui repose sur eux, comme dit l’apôtre Paul : nul ne peut dire que Jésus est Seigneur, sinon par le Saint-Esprit (1 Co 12, 3).
C’est que la parole qui sort vers la langue, de l’intelligence de l’âme humaine raisonnable et parlante, nul n’en comprend le sens, sinon un corps où réside une âme raisonnable et parlante de la même espèce que l’âme dont la parole est sortie. Les corps des bêtes, et de tous les animaux où il n’est point d’âme raisonnable et parlante, ne comprennent pas le sens de la parole qui sort de l’âme raisonnable et parlante, encore qu’ils aient des oreilles et l’ouïe. Il en va de même des corps où sont les âmes raisonnables :
les non-baptisés, en qui n’est pas l’Esprit-Saint de Dieu, ne comprennent pas la parole qui est de l’Esprit-Saint de Dieu ; et bien qu’ils soient des hommes, pourvus d’une âme raisonnable et parlante, comme l’Esprit-Saint de Dieu, qui est dans tous les baptisés, n’est pas en eux, ils en sont venus à ne pas comprendre la parole de Dieu — comme les bêtes ne comprennent pas la parole des hommes, parce que l’esprit de l’homme n’est pas en elles. C’est d’eux que parle l’apôtre Paul : « L’homme animal, en qui n’est pas l’Esprit de Dieu, ne reçoit pas ce qui est de l’Esprit de Dieu, car c’est pour lui folie » (1 Co 2, 14) — parce que l’Esprit de Dieu n’est pas en lui comme en celui qui parle par lui : telle la parole de l’homme chez ceux qui n’ont pas l’esprit de l’homme. Quant aux baptisés, l’Esprit de Dieu est en eux tous ; et s’il s’en trouve parmi eux qui ne comprennent pas promptement le sens de la parole de Dieu, c’est faute d’exercice, non qu’ils soient vides du Saint-Esprit : ils sont comme le petit enfant des hommes, qui ne comprend pas le sens de la parole des hommes à cause de son enfance — non qu’il soit vide de l’âme raisonnable et parlante, mais parce qu’il est enfant, et qu’il n’en a pas l’usage jusqu’à ce qu’il grandisse, par l’enseignement et l’exercice, peu à peu. Ainsi de tous les croyants : l’Esprit-Saint de Dieu est en eux depuis le baptême ; seulement ils ont besoin d’apprendre la parole de Dieu et de s’y exercer peu à peu ; et alors ils comprennent, par l’Esprit de Dieu qui repose en eux, pour la recevoir, y ajouter foi et en connaître le sens — comme l’enfant des hommes comprend le sens de la parole de l’homme quand il l’a apprise et s’y est exercé : il la reçoit et y ajoute foi par l’âme humaine qui est en lui.
Aux Pères donc, aux apôtres et aux prophètes, le Fils a découvert le mystère caché de Dieu par le Saint-Esprit ; et je t’ai découvert, dans le livre précédent, de leurs paroles prononcées dans leurs livres, des sens excellents, grands et clairs, dont tirent profit ceux des croyants qui ont peu de science et en qui est l’Esprit de Dieu. Et je te découvrirai dans ce livre, avec l’aide du Saint-Esprit, la cause de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion, et j’en répéterai l’explication en deux temps.
Le premier temps : j’y conduirai l’explication en bloc, d’un discours abrégé, pour que son sens parvienne promptement à ceux qui ont peu d’intelligence et de science, de peur que le discours ne s’allonge pour eux et qu’ils ne perdent le sens ;
le second temps : j’y reprendrai l’explication d’un discours développé, pour que le comprenne celui qui a déjà compris le sens dans le discours abrégé.
Premièrement : l’explication simple
La chute des anges et la création de l’homme
Je dis donc : lorsque Dieu créa d’abord le ciel et la terre, avant de créer personne sur la terre, il créa dans le ciel les anges — des esprits sans corps. Il les créa rangés par ordres, chaque ordre ayant son chef ; et le chef de la troupe de l’ordre qui est au-dessus de tous les ordres était un ange nommé Sathanaël. Or les anges, parce qu’ils vivent de la louange de Dieu, le louaient tous et le sanctifiaient par nature. Mais quand Sathanaël vit la hauteur de son rang, son âme s’enorgueillit : il s’imagina qu’il était comme Dieu ; il ne le loua plus, il ne le sanctifia plus, et il empêcha de louer toutes les armées qui étaient dans son ordre. Alors Dieu les précipita tous avec lui sur la terre, et ils devinrent des démons (Is 14, 12-14 ; (2 P 2), 4).
Et il créa notre père Adam, esprit semblable aux anges dans un corps animal, pour peupler par lui l’ordre d’où étaient tombés Satan et ses armées. Puis il créa pour lui le Paradis — c’est-à-dire le Jardin —, à l’orient de la terre, au-dessous du ciel ; et il l’y laissa jusqu’à ce qu’il créât avec lui autant d’hommes que le nombre des armées tombées avec le Diable[31], pour les faire monter et remplir d’eux l’ordre demeuré vide de louange et de sanctification. Et aussitôt il prit du côté d’Adam une côte, puis il créa de la côte Ève, esprit et corps comme Adam ; et il n’y avait en eux nul désir de mâle ni de femelle : ils étaient comme les anges.
L’envie du Diable et la chute de l’homme
Et il était puissant pour prendre d’Ève une côte, en créer un autre, et de l’autre un autre encore, et faire ainsi jusqu’à ce qu’ils devinssent aussi nombreux que les armées tombées avec le Diable[32]. Mais le Diable les envia, et il dit en lui-même : je sais que Dieu est juste ; par sa justice, si ces deux-là s’enorgueillissent et se font semblables à Dieu comme moi, il les précipitera par sa justice comme il m’a précipité par sa justice. Je veux donc user de ruse envers eux, afin qu’ils fassent comme j’ai fait — par choix, non par contrainte : ainsi le Maître leur imputera la faute, et non à moi, et il les précipitera comme il m’a précipité.
Alors il cacha son esprit dans un serpent, et il leur dit par la bouche du serpent : « Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger de cet arbre ? » Ève lui dit : « De peur que nous ne mourions. » Le Diable lui dit : « Vous ne mourrez point si vous en mangez ; Dieu ne vous en a défendu la manducation que parce qu’il sait que, si vous en mangez, vous deviendrez comme lui des dieux » (Gn 3, 4-5). Et aussitôt ils le crurent, ils tinrent Dieu pour menteur, ils convoitèrent la divinité, et ils en mangèrent pour devenir comme Dieu — comme le Diable s’était enorgueilli et fait semblable à Dieu lorsqu’il s’était abstenu de la louange et de la sanctification. Et aussitôt Dieu les châtia comme il avait châtié le Diable : il les dépouilla de sa grâce angélique, leur nudité fut découverte comme celle des bêtes, et il les précipita sur la terre comme il l’avait précipité ; et ils s’unirent, engendrèrent et se multiplièrent comme les bêtes[33].
À l’heure même de leur chute, le Diable craignit qu’ils ne fissent pénitence vers Dieu, et que Dieu n’eût pitié d’eux et ne leur pardonnât — puisque c’était le Diable qui avait été la cause de leur transgression. Il préposa donc à chacun d’eux un esprit impur d’entre ses armées, pour les aveugler par les œuvres charnelles et les détourner du regard vers Dieu et de la pénitence ; et de même il se mit à préposer à chaque enfant né de la semence d’Adam — comme il avait préposé à Adam — un esprit impur d’entre ses armées, qui ne cesse d’être commis à l’homme, l’excitant aux œuvres charnelles et bestiales, depuis le jour de sa naissance jusqu’au jour où Dieu veut sa mort : alors il lui apparaît sous sa figure épouvantable et ténébreuse, pour dessécher le sang de son corps — et le corps meurt — ; et il saisit son âme et la fait descendre à l’Hadès[34], au-dessous de la terre[35]. Et les fils d’Adam demeurèrent ainsi cinq mille cinq cents ans, parce qu’ils avaient péché comme le Diable et mérité le châtiment [ comme lui. Or l’un des aspects de la justice de Dieu l’empêchait de les sauver : s’il levait le châtiment de dessus eux et laissait le Diable et ses armées dedans, il lui ferait injustice — ] et sa justice, pour cette cause, l’empêchait de les sauver.
Et un autre aspect de sa justice l’empêchait de les sauver : c’est que le Diable ne les avait pas pris à Dieu par force, mais par ruse ; et Dieu ne peut les lui prendre par force — il lui ferait injustice. Il appartint donc à son économie et à sa miséricorde d’accomplir sa justice et de recouvrer intégralement tout ce qui leur incombait, par son Fils unique : car ils avaient péché comme le Diable, et ils méritaient comme lui le châtiment pour l’éternité ; or, les eût-il châtiés tous pour l’éternité, cela n’égalerait pas le châtiment de son Fils à leur place une seule heure ; et la mort de son Fils une seule heure est plus précieuse que la mort d’eux tous — car le tout ne l’égale pas. Et cela fut du bon plaisir du Fils et de sa volonté, comme je t’ai montré dans le premier livre que la volonté du Père et du Fils est une, leur bon plaisir un, leur opération une. Et le Fils dit en quelque manière : ma justice, ô mon Père, impose à Adam et à sa descendance le châtiment pour l’éternité, parce qu’ils ont péché comme le Diable et ses armées ; et moi, il m’a plu de les racheter par moi-même, à cause de ceux d’entre eux qui m’ont cru et qui m’ont été agréables d’entre leur race : Abraham, Isaac et Jacob. Vois donc, ô mon Père : tout ce que ta justice leur impose de coups, de tourment, de châtiment, de flagellation, de mort et d’Hadès, mets-le sur moi, et je te l’acquitterai pour eux tous en un seul jour — car leur châtiment à tous pour l’éternité n’égale pas mon châtiment à leur place une seule heure. » Ainsi fut-ce par l’accord du bon plaisir du Père et du Fils que se fit le salut d’Adam et de sa descendance, parce que leur vouloir est un et leur bon plaisir un. C’est pourquoi le Fils s’incarna : lui qui n’a cessé d’être lumière comme le Père son père, engendré de son père comme naissent les rayons du soleil à partir de son disque — et leur liaison avec lui demeure, comme demeure la liaison du rayon avec le disque —, lumière sans corps ; mais il lui a plu de porter dans un corps le châtiment qui incombait à Adam et à sa descendance.
La divinité cachée par l’Incarnation
De même que le Diable avait caché son esprit dans le serpent et les avait pris sans contrainte, de même le Fils de Dieu cacha sa divinité au Diable dans un corps d’homme, et il fit tout ce que fait l’homme, hormis le péché — en sorte que le Diable crut qu’il était véritablement un homme. Jamais il n’opérait un acte de puissance, par lequel il attestait sa divinité aux hommes, sans opérer aussitôt un acte de faiblesse, pour cacher sa divinité au Diable. Cela se trouve dans les saints Évangiles : à l’heure où il dit une parole qui établit qu’il est Dieu, il se hâte de dire une parole de faiblesse ; et lorsqu’il fait un acte qui montre sa divinité, il fait promptement un acte pour le cacher au Satan — au point que le Satan crut qu’il était un homme faible. Et il s’irrita de la multitude de ses prodiges, et il dit en lui-même : puisque celui-ci ne m’écoute pas, et qu’il pèche comme tous les fils d’Adam en sorte que la possession m’en soit due, je le tuerai et le ferai descendre à l’Hadès — car la possession m’en est due, puisqu’il est de la semence d’Adam. Le Satan croyait en effet qu’il était de la semence d’Adam, parce que notre Seigneur lui avait voilé sa divinité en s’incarnant de Marie la Vierge sans semence d’homme, et qu’il la lui avait voilée encore en donnant sa mère pour fiancée à Joseph : quand le Satan la vit enceinte, il crut que c’était de Joseph qu’elle avait conçu. C’est pourquoi il dit en lui-même, irrité de la multitude des prodiges du Seigneur et voyant qu’il ne lui obéissait pas dans le péché : celui-ci est de la semence d’Adam comme Adam ; si je le tue, je le ferai descendre à l’Hadès où est Adam son père, et j’en serai délivré comme de tous les prophètes et les saints que j’ai tués avant lui — car il tenait pour assuré que c’était un simple homme de la semence d’Adam, comme eux. Il dressa donc contre lui les princes des prêtres des Juifs et leurs scribes : ils se moquèrent de lui, le frappèrent, le flagellèrent, lui crachèrent au visage, et le crucifièrent sur un bois, cloué des mains et des pieds. Tout cela,
il le supporta par sa volonté ; et il acquitta le châtiment qui incombait pour l’éternité à Adam et à sa descendance pour leur transgression pareille à celle du Diable. Il supporta à leur place les coups et la flagellation, le châtiment et le crucifiement sur un bois, nu ; et il y mourut — comme Adam était mort à la vie de Dieu et avait été dépouillé de sa grâce quand il avait mangé de l’arbre. Quand le Diable le vit crucifié, nu, il tint pour assuré que c’était un homme faible ; il s’approcha de lui pour l’épouvanter par son aspect, afin que son sang se desséchât et qu’il mourût, et pour faire descendre son âme à l’Hadès, comme ses armées faisaient aux fils d’Adam. Et aussitôt le Christ mourut par sa volonté, et il remit l’esprit de son humanité sans que son sang se desséchât. Le Diable voulut alors prendre son âme et la faire descendre à l’Hadès : mais le Seigneur Christ le saisit par la puissance de sa divinité, et il le lia — parce qu’il était venu tuer son corps. Le Christ le tua donc en prix du sang de son propre meurtre, et il ravit Adam et toute sa descendance de sa prison, avec justice, sans contrainte, dans le prix du sang de son meurtre — comme le Diable les avait pris sans contrainte.
Les moyens du salut
Or Adam et sa descendance n’étaient pas encore devenus aussi nombreux que les armées tombées avec le Diable. Comme il ne convenait pas de faire monter leurs corps avec leurs âmes à l’ordre d’en haut avant que fût complet le nombre de ceux qui en étaient tombés, il s’en alla avec leurs âmes au Paradis, où avaient d’abord été Adam et Ève, et il les y laissa jusqu’à ce qu’ils devinssent aussi nombreux que les armées tombées avec le Diable (Ap 6, 10-11). Et lui, il ressuscita avec son corps d’entre les morts le troisième jour de sa crucifixion — c’est le jour du dimanche —, arrhes de la résurrection de leurs corps quand leur nombre sera complet. Il apparut à ses disciples, qui avaient cru en lui d’entre les Juifs, et il les consola par ce mystère qu’avant sa crucifixion il tenait caché, pour que le Diable ne le connût pas ; et il leur fit connaître qu’il demande que soit complété le nombre, d’entre les fils d’Adam, et il leur commanda de sortir vers les hommes et de leur annoncer la bonne nouvelle de ce royaume céleste qui leur est préparé. Celui donc qui le désire, et qui prend en dégoût les choses périssables de ce monde, ils le font entrer à l’église, et ils prient sur lui la prière du baptême : ils demandent au Père, au nom du Fils Jésus-Christ, de chasser de lui
l’esprit que le Diable lui a préposé au jour de sa naissance charnelle ; puis ils prient sur l’eau, et ils demandent au Très-Haut d’envoyer sur elle le Saint-Esprit qui est descendu sur le Fils unique dans l’eau du Jourdain. Et quand le Saint-Esprit est descendu sur l’eau du baptême, le croyant y est plongé trois fois, au nom de la Trinité sainte : alors le Saint-Esprit descend sur lui, et l’esprit impur est chassé de lui. Ensuite ils le nourrissent du Corps du Christ et de son Sang, arrhes des biens dont il vivra dans le royaume céleste — car il vit de la vie du Christ et règne avec lui à jamais. Et ils lui font connaître, quand ils le baptisent, que les armées du Diable lui porteront envie pour ce royaume céleste où il monte : les armées du Diable lui rendront belles les œuvres charnelles, pour qu’il s’y occupe et néglige les temps de la louange et de la sanctification — afin de le faire tomber comme ils sont tombés, car c’est en s’abstenant de la louange et de la sanctification qu’ils sont tombés du ciel. Si donc les croyants se font paresseux, occupés aux œuvres charnelles et au gagne-pain périssable, loin du temps de la louange et de la sanctification, et que la mort surprenne l’un d’eux dans ce temps-là, il tombe du royaume éternel, et il devient avec le Diable dans le châtiment perpétuel. Mais s’il fait pénitence, et se repent de cette seule fois qui lui a échappé des temps de la louange et de la sanctification à leurs heures prescrites, et que la mort le surprenne alors qu’il y est assidu, les armées du Diable n’ont sur lui nul pouvoir et ne peuvent l’approcher ; mais le saint ange de Dieu, que le Christ lui a préposé au jour de son baptême, en sa naissance nouvelle, prend son âme avec gloire et honneur, et s’en va avec elle au Paradis, et la porte avec les âmes qui y reposent. Et il ne cesse d’en être ainsi : tout baptisé qui meurt pénitent, l’ange s’en va avec son âme et la porte avec lui dans le repos du Paradis — jusqu’à ce qu’ils atteignent le nombre des armées tombées avec le Diable. Alors Dieu rendra leurs âmes à leurs corps, il les ressuscitera d’entre les morts, et il les fera monter à l’ordre d’en haut et au royaume céleste, au-dessus de tous les anges, à l’ordre dont sont tombés le Diable et ses armées ; et ils régneront avec le Christ dans le lieu où il est par son humanité, qu’il a prise d’eux — lieu qui ne périt point, félicité qui ne passe point. C’est pour ce grand royaume que
le Seigneur Jésus-Christ a été crucifié : pour y ramener les hommes ; et c’est lui que nous envient les armées des démons — elles nous le disputent nuit et jour, et elles nous rendent paresseux, par les œuvres charnelles, aux temps de la louange et de la sanctification, espérant que la mort nous surprendra dans ce temps-là avant la pénitence, et que nous tomberons de ce royaume comme elles sont tombées, et que nous serons avec elles dans le châtiment éternel. C’est pourquoi le Seigneur nous met en garde, et nous commande de ne pas les écouter s’ils nous alanguissent en quelque temps, et de ne pas nous reposer sur les délais de la pénitence ; et il nous dit : « Sachez-le : si le maître de la maison savait à quelle heure vient le voleur, il veillerait et ne le laisserait pas percer sa maison. Ainsi, soyez vigilants en tout temps : car à l’heure que vous ne savez ni ne pensez, l’Époux vient » (Mt 24, 43-44)[36]. Il a établi que la mort vient comme le voleur : que celui qui a manqué une seule fois la louange et la sanctification, et que la mort y surprend, périt. Le Très-Haut veut donc que le croyant soit toujours vigilant, gardant son âme comme le maître de la maison se garde du voleur, dont il ne sait quand il viendra.
Voilà ce que je t’ai écrit en discours abrégé, et je t’y ai résumé l’explication, pour que tu la lises à ceux qui ont peu d’intelligence et de science, posément, sans trouble ni ennui, et que tu la leur répètes jusqu’ici plusieurs fois, jusqu’à ce qu’elle parvienne à leur connaissance et que leurs intelligences la comprennent : car ils sont comme les petits enfants qui tètent le lait, pour le peu de force qu’ils ont à manger la nourriture que mangent les parfaits.
Deuxièmement : l’explication détaillée
L’Incarnation était un mystère
Et maintenant je commence, et je te reprends l’explication et te la détaille selon son récit, avec l’aide du Saint-Esprit. Comprends donc ce que je t’en rapporte : les savants et les intelligents, qui connaissent les Livres saints, en tireront profit. Cette affaire que je t’ai racontée est le mystère de Dieu, qui n’a cessé d’être caché à toutes les créatures, anges et hommes, comme dit l’apôtre Paul dans son épître aux Éphésiens : « À moi, le moindre de tous les saints, a été donnée cette grâce d’annoncer aux nations la richesse insondable du Christ, et de mettre en lumière pour tous quelle est l’économie de ce mystère, caché en Dieu, créateur de toutes choses, afin que soit manifestée maintenant, aux principautés et aux puissances célestes, par le moyen de l’Église, la sagesse de Dieu aux formes multiples » (Ep 3, 8-10)[37]. Il entend, par « l’économie de ce mystère », l’économie qui était cachée en Dieu, créateur de toutes choses, afin que soit manifestée maintenant, aux principautés et aux puissances célestes, par le moyen de l’Église, la sagesse de Dieu aux formes multiples : il entend, par l’économie de ce mystère que je viens de t’exposer, que Dieu l’a disposée pour sauver par elle les hommes avec justice — c’est-à-dire par l’incarnation du Christ et sa crucifixion. Il a dit qu’elle était cachée en Dieu, et que les princes des anges célestes ne la connaissaient pas, jusqu’à ce qu’elle leur fût manifestée par les enfants de l’Église, à qui a été donnée la sagesse de Dieu, c’est-à-dire le Saint-Esprit.
Et il dit encore, dans cette même épître : « Si vous voulez connaître mon intelligence du mystère du Christ — ce mystère qui n’a été manifesté à aucune des générations des fils des hommes comme il a été révélé maintenant à ses saints apôtres et à ses prophètes par l’Esprit » (Ep 3, 4-5). Il a établi que l’économie de ce mystère était cachée à tous les Pères et les prophètes : elle ne leur a pas été manifestée comme le Christ l’a manifestée à ses saints apôtres, les purs disciples, enfants de l’Église, qu’il a nommés prophètes en vérité pour leur connaissance de ce mystère, qui leur a été manifesté par le Saint-Esprit — et par lui ils sont devenus plus grands que les prophètes et les Pères d’avant eux, comme dit notre Seigneur Jésus-Christ : « Beaucoup de prophètes et de rois ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, et entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. Heureux vos yeux, parce qu’ils ont vu, et vos oreilles, parce qu’elles ont entendu » (Lc 10, 23-24). Et Paul a écrit encore de ce mystère, dans son épître aux Colossiens : « Je me réjouis des tribulations pour vous, et j’achève en ma chair ce qui manque des tribulations du Christ,
pour son corps, qui est l’Église de Dieu » — c’est-à-dire l’assemblée des croyants — « dont je suis devenu le serviteur, selon l’économie de Dieu envers vous, pour accomplir la parole de Dieu, le mystère caché aux siècles et aux générations, et manifesté maintenant à ses saints, à qui Dieu a voulu faire connaître quelle est la richesse de la gloire de ce mystère, dont la gloire est grande » (Col 1, 24-27) — caché aux siècles et aux générations : aux prophètes, aux saints et aux anges.
Et la cause pour laquelle Dieu a caché ce que nous avons rapporté, c’est qu’il l’a caché au Satan et à ses armées, comme le Satan s’était caché lui-même d’Adam et d’Ève dans le serpent. Paul l’apôtre nous le montre aussi dans son épître aux Corinthiens ; il dit : « La sagesse que nous prêchons parmi les parfaits n’est pas une sagesse de ce siècle, ni des princes de ce siècle, voués à l’abolition ; mais c’est la sagesse de Dieu, dans le mystère de la sagesse cachée, que Dieu a tracée avant les siècles pour notre gloire — celle qu’aucun des princes de ce siècle n’a connue : car s’ils l’avaient connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire » (1 Co 2, 6-8). L’Apôtre a établi en ce lieu toute l’affaire que je t’ai racontée : car il a nommé l’économie que je t’ai décrite — l’Incarnation du Christ et sa crucifixion — la sagesse de Dieu, et il a dit que Dieu avait tracé et arrêté cette économie dès avant les siècles[38] — à savoir : racheter toute la descendance d’Adam par son Fils, et les faire monter à sa gloire. C’est pourquoi
l’Apôtre a dit qu’il l’a tracée avant les siècles pour notre gloire ; et il a établi que le Diable et ses armées, les princes de ce siècle, ne connaissaient pas cette économie, parce que Dieu la leur avait cachée pour arracher d’eux les hommes avec justice. C’est pourquoi il a dit que s’ils l’avaient connue — c’est-à-dire la sagesse arrêtée —, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire : car si le Diable avait su que le Dieu s’était incarné et fait homme pour lui cacher sa divinité, afin qu’il osât contre lui et le tuât, et qu’il lui prît les hommes dans le prix du sang de son meurtre d’Adam, jamais il ne l’aurait crucifié ; mais il crut que c’était un homme faible.
Qui sont les princes de ce siècle
Et si quelqu’un doute que les princes de ce siècle soient le Diable et ses armées, le saint Évangile lève son doute : car en plusieurs endroits il nomme le Diable le prince de ce monde — nous le rapporterons en son lieu. De même l’Apôtre nous montre dans ses épîtres, en plusieurs endroits, que les princes de ce siècle sont les démons ; car il dit dans son épître aux Éphésiens : « Désormais, mes frères, fortifiez-vous dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force ; revêtez toute l’armure de Dieu, pour pouvoir éteindre les ruses du Diable : car notre combat n’est pas contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances, les régisseurs de ce monde de ténèbres, les esprits du mal qui sont sous le ciel » (Ep 6, 10-12). C’est là une parole manifeste, où il leur a montré qu’ils sont les princes et les régisseurs de ce monde ténébreux : car ils l’ont possédé quand ils ont possédé Adam et sa descendance, par leur obéissance à lui.
Pourquoi la création des anges n’est pas racontée
Ce mystère, ainsi caché à ceux d’en haut et à ceux d’en bas, Dieu l’a manifesté aux croyants au Christ par le Saint-Esprit : car le Saint-Esprit scrute toutes choses, et il connaît les profondeurs de la science de Dieu, comme dit l’Apôtre. Quant à ce que nous avons rapporté de la création des anges et de la chute du Diable et de ses armées, Dieu ne l’a pas raconté à Moïse et à son peuple dans le livre de la Création, à cause de la faiblesse de leurs intelligences — je veux dire les fils
d’Israël — et de leur grande inclination au culte des créatures. Il savait en effet que s’il leur racontait la création des anges et leurs ordres, et qu’ils entendissent sa parole « faisons un homme à notre ressemblance et à notre image » (Gn 1, 26), et sa parole « voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous » (Gn 3, 22), et sa parole « venez, descendons, confondons les langues » (Gn 11, 7), ils s’imagineraient que c’est aux anges qu’il a dit ces paroles, et ils en feraient des créateurs avec lui ; et ils nieraient la divinité de son Fils et de son Esprit-Saint quand paraîtrait leur mystère, disant : ce n’est pas à eux qu’il a dit ces paroles, mais aux anges, dont il a raconté qu’il les avait créés auparavant. C’est pourquoi Dieu a omis la mention des anges, et n’a mentionné aucune créature avec lui dans les cieux : de peur qu’ils ne les lui associassent dans l’adoration, et qu’ils ne lui attribuassent les paroles propres à son Fils et à son Esprit-Saint. Et c’est ainsi qu’il a dit par la bouche d’Osée le prophète : j’ai créé les armées du ciel, et je ne te les ai pas fait connaître, ô Israël, de peur que tu n’inclines vers elles[39]. Pour cette cause donc, Dieu a omis la création des anges, et elle n’a pas été écrite dans le livre de la Création : afin que les fils d’Israël n’inclinassent pas à leur culte, et qu’ils ne leur attribuassent pas les paroles propres à son Fils et à son Esprit-Saint. Et leur mention est demeurée cachée — je veux dire la mention de leur création et de la chute du Diable et de ses armées — jusqu’à ce que le Seigneur Jésus-Christ l’ait manifestée dans son saint Évangile, et que les Pères saints l’aient manifestée par le Saint-Esprit, et l’aient établie de la Loi et des Prophètes par des témoignages véridiques.
La chute du Satan
Or l’affaire fut ainsi. Lorsque Dieu créa d’abord le ciel et la terre, comme l’a écrit Moïse dans le livre de la Création, le ciel dont il a dit qu’il fut sa première créature est le ciel d’en haut, où sont les anges, et où sont les ordres des anges.
Et quand il créa le ciel, il créa dans l’instant la terre, l’eau, l’air et le feu — les quatre natures[40] dont il créa tout vivant. Il créa la terre plongée dans l’eau, invisible et non préparée à recevoir la semence : car elle était tout entière un abîme d’eau, couverte d’eau par-dessus, par-dessous et de tous ses côtés, comme dit David au psaume cent trois (104) : « elle est enveloppée des abîmes comme d’un manteau ». Et l’air enveloppe l’eau de tous côtés, comme l’eau enveloppe la terre — et c’est pourquoi Moïse a dit que les ténèbres étaient sur l’abîme, car l’air est noir de couleur, à cause de l’épaisseur de son ombre. Puis il créa le feu enveloppant l’air, comme l’air enveloppe l’eau : il domine les trois autres natures, et au-dessus de lui est la lumière — car le feu est du genre de la lumière. Et dans l’instant il créa les anges par son Esprit-Saint : il les créa de la lumière, spirituels, sans corps (Ps 103, 4) ; car c’est par son Esprit-Saint qu’il les créa. En effet, par son Verbe — je veux dire son Fils — il créa les cieux et les quatre natures ; et par son Esprit-Saint il créa tous les anges spirituels, comme dit David au psaume trente-deux (33) : « Par le Verbe de Dieu les cieux ont été affermis, et toute leur armée par l’Esprit de sa bouche. » Il a établi que les armées, Dieu les créa par le Saint-Esprit, et les cieux par son Verbe, qui est son Fils éternel, avec qui il créa les anges rangs par rangs. Chaque rang a sa demeure dans le ciel d’en haut, qui est sa première créature, selon son ordre — je veux dire l’ordre des armées — ; chaque rang a son chef ; et le nombre des rangs est de cent, comme l’a attesté notre Seigneur Jésus-Christ dans le saint Évangile par les cent brebis (Mt 18, 12) — nous le rapporterons en
son lieu. Les hommes, en effet, ne connaissent des anges que les neuf rangs qu’ont nommés les prophètes, savoir : les Anges, les Archanges, les Principautés, les Puissances, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Chérubins et les Séraphins. Mais le Seigneur des prophètes, créateur des anges, a rapporté qu’ils sont cent rangs : les hommes n’en connaissent que neuf, et la dixième demeure seulement est celle qui fut précipitée.
Lors donc qu’il créa les anges, au commencement de la création de la lumière, au premier des jours, qui est le jour du dimanche, tous aussitôt le louèrent et le sanctifièrent : car c’est pour sa louange et sa sanctification qu’il les créa, et ils n’ont de vie ni de félicité spirituelles que par elles ; sans elles, ils ne jouissent pas d’une félicité éternelle ni ne vivent d’une vie éternelle avec le Dieu permanent, éternel — comme les êtres corporels vivent dans le monde et jouissent des nourritures périssables, pour une vie périssable et une félicité périssable. Or le chef de l’ordre suprême, dans la demeure qui est au-dessus de toutes les demeures, était Sathanaël : il était le chef préposé à la demeure qui surmonte les cent demeures — car les demeures sont cent, comme je te l’ai rapporté ; et ainsi dit notre Seigneur dans le saint Évangile : « Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures » (Jn 14, 2), ce qui confirme l’interprétation des cent brebis. Quand donc toutes les armées louèrent et sanctifièrent leur Créateur, Sathanaël, chef de la demeure suprême, vit qu’il était au-dessus de tous : son âme s’enorgueillit, il ne loua pas son Créateur et ne le glorifia pas comme eux, mais il se fit semblable à lui dans son cœur, et il empêcha de louer et de sanctifier tous ceux qui étaient avec lui dans sa demeure — et ils lui obéirent. Et aussitôt Dieu le précipita[41], et tous les siens avec lui, à cause de leur obéissance à lui en ce qui déplaît à Dieu leur Créateur : il les précipita sur la terre — et c’est en vue de leur chute qu’il l’avait créée, car il sait ce qui sera avant que cela soit. Isaïe le prophète nous atteste, touchant le Diable, qu’il était le chef des anges et qu’il tomba pour s’être enorgueilli contre son Créateur ; il dit ainsi : comment est tombée l’étoile du matin, qui s’était levée au temps du matin, qui était plus auguste que toutes les étoiles ? — sinon parce qu’elle a dit : je poserai
mon trône sur les nuées, et je me ferai semblable au Très-Haut (Is 14, 12-14). Il l’a nommé étoile du matin parce qu’il était un ange de lumière, et qu’il fut créé quand fut créée la lumière, au matin du premier jour — c’est pourquoi il a dit qu’il s’était levé au temps du matin : car il est le premier que Dieu créa, et il était le chef de tous les anges. Le prophète a fait paraître la grandeur de sa demeure et la cause de sa chute, comme nous l’avons dit. Quand il fut précipité, lui et ses armées, il fut dépouillé de sa lumière, et devint noir et ténébreux, à l’heure même de sa création : car à l’heure où il fut créé, il s’abstint de la louange et de la sanctification, et dans l’instant il tomba — au premier matin du jour du dimanche, le premier des jours, où furent créés le ciel d’en haut, ses demeures et ses anges, et les quatre natures qui sont au-dessous. Et quand il fut tombé, il dit en sa pensée : je sais que Dieu ne laissera pas vide la demeure d’où nous sommes tombés — elle est la plus haute de tous les ordres — et qu’il la remplira nécessairement de qui le loue et le sanctifie : ou bien il aura pitié de nous et nous y ramènera, ou bien il y créera d’autres que nous. Nous espérons donc d’y retourner tant qu’elle est vide, et nous désespérerons s’il y crée à notre place. Et dès lors il se mit à épier si Dieu créerait qui le remplaçât, lui et ses armées, pour désespérer et voir son espérance retranchée. Voilà ce qu’il pensa, quand il tomba, le premier jour.
Le jour du lundi, Dieu créa ce ciel qui se voit maintenant : car l’eau était un seul abîme, de la terre jusqu’au ciel d’en haut ; Dieu créa ce ciel au milieu de l’abîme, entre le ciel d’en haut et la terre, et l’eau fut au-dessous et au-dessus de lui — c’est le ciel du firmament. Le jour du mardi, il rassembla l’eau qui est au-dessous de lui en un seul amas : la terre fut découverte et le sec parut ; et Dieu fit germer dans la terre toutes les plantes, les arbres fruitiers et non fruitiers, et toutes les espèces de verdure. Le jour du mercredi, il créa le soleil, la lune et les étoiles dans le ciel du firmament : il les créa de la lumière qu’il avait créée le jour du dimanche — car celle-là était une lumière répandue, sans corps défini. Le jour du jeudi, il créa les oiseaux, à partir de l’eau.
Et le jour du vendredi, au matin, il créa les reptiles, les bestiaux et les bêtes sauvages, à partir de la terre. Quand le Satan vit ces êtres marcher, il crut qu’il y avait en eux une âme raisonnable comme les anges, et il en trembla ; il fut d’avis que Dieu avait créé des esprits pour les mettre dans sa demeure, et qu’il les lui cachait dans ces corps de bêtes. Il se mit donc à les examiner et à les éprouver, pour voir s’il y avait en eux une âme raisonnable. Et aussitôt Dieu agit avec lui selon sa pensée insensée, pour que sa sottise retombât sur lui : puisqu’il avait cru que Dieu avait créé des esprits semblables à lui et à ses armées, et qu’il les lui cachait, Dieu créa Adam le jour même du vendredi où il avait créé ceux que le Satan examinait : il le créa âme raisonnable comme les anges, et il la cacha dans un corps comme les corps des animaux, de chair, d’os et de sang. Il le créa pour le mettre dans la demeure d’en haut, d’où étaient tombés le Diable et ses armées ; et il créa pour lui un paradis à l’orient de la terre, et l’y laissa, jusqu’à créer avec lui autant que le nombre des armées tombées avec le Satan, et les faire monter à sa demeure. Puis il créa Ève, esprit et corps comme Adam. Et il était puissant pour prendre d’Ève une côte et en créer un autre, puis un autre, et faire ainsi jusqu’à ce qu’ils fussent aussi nombreux que les armées du Diable. C’est qu’Adam et Ève, quand ils furent créés, n’avaient point de désir par lequel l’un connût l’autre : ils étaient comme les anges, car l’éclat de leur visage l’emportait sur leur corps. Et quand il créa Ève, il ne créa pas Adam privé de la côte qu’il lui avait prise, mais il le laissa avec ses côtes entières, sans manque — pour nous apprendre qu’il était puissant pour prendre d’elle cette côte surnuméraire et en créer un autre, entier, comme il l’avait créée entière, et qu’il devînt comme Adam ; et de cet autre, un autre : car il est puissant sur toute chose.
La distinction de l’homme d’avec les autres créatures
Or le Satan, quand il eut achevé d’examiner tous les animaux et qu’il parvint au Paradis, vit Adam et Ève debout, non courbés, ayant intelligence et parole à la différence de tous les animaux ; et il sut dans l’instant que c’étaient des esprits d’anges voilés dans un corps — car sa pensée l’avait devancé là. Et aussitôt il dit en lui-même : je sais que si je tarde, jusqu’à ce que ces deux-là deviennent aussi nombreux que les armées qui
sont tombées avec moi, ils monteront et hériteront ma demeure, et je resterai précipité pour les siècles. Je sais aussi que Dieu est juste et qu’il n’y a point en lui d’injustice : ceux-ci, s’ils s’enorgueillissent, il les précipitera comme il m’a précipité pour mon orgueil contre lui et pour m’être fait semblable à lui ; s’ils font comme j’ai fait, il les précipitera comme moi. Et si moi je les contrains à ce faire, l’argument sera contre moi et non contre eux : il me faut donc user de ruse envers eux, pour qu’ils le fassent par choix, non par nécessité, ni contrainte, ni force, afin que l’argument soit contre eux et non contre moi.
Aussitôt il cacha son esprit dans un serpent, et il leur parla de lui, disant : « Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger de tout arbre du Paradis ? » (Gn 3, 1). Il dit cette parole parce qu’il avait pensé en son cœur que Dieu avait dû leur donner quelque commandement dont la transgression les ferait tomber, comme il avait fait pour nous touchant la louange et la sanctification ; or il n’avait rien vu chez eux dont il pût leur commander la garde, sinon les arbres. Peut-être aussi les avait-il vus se tenant debout, regardant vers le ciel, leurs intelligences fixées sur la demeure d’en haut, désireux de l’habiter : et il crut qu’il leur avait commandé de ne rien manger du Paradis jusqu’à ce qu’il les fît monter. C’est pour cette pensée qu’il commença par la question de l’arbre — lui que Dieu a nommé, dans le livre de la Création (la Genèse), le plus avisé de tous les animaux (Gn 3, 1). Ève dit : « Nous mangeons de tous les arbres ; mais il y en a un seul dont il nous a dit : vous n’en mangerez pas et vous n’en approcherez pas, de peur que vous ne mouriez. » Le Satan lui dit : vous ne mourrez point si vous en mangez ; il sait que si vous en mangez, vous deviendrez comme lui des dieux. Et quand ils eurent mangé, convoitant la divinité, Dieu les dépouilla de la grâce lumineuse, comme il en avait dépouillé le Diable, et il les précipita sur la terre comme il l’avait précipité, et il les atteignit, par sa justice, de son châtiment : car ils étaient tombés comme lui et s’étaient faits semblables à lui, ayant écouté un serpent et l’ayant cru, par convoitise de la divinité, et ayant tenu Dieu pour menteur. Et ils n’étaient point dépourvus de sagesse, mais remplis de toute excellence : car le livre de la Création atteste que Dieu amena vers Adam tous les animaux
pour voir comment il les nommerait ; et il les nomma tous, et les noms qu’il leur donna sont demeurés fermes à jamais. Dieu a voulu par là nous faire connaître qu’Adam était rempli de toute sagesse ; et de même il a attesté qu’il avait créé Ève semblable à lui en toute chose. Ils n’étaient donc pas ignorants, mais sages : c’est pourquoi le châtiment qui incombait au Diable leur incombait justement.
Quant au serpent, la cause de son entrée au Paradis est celle-ci : quand Dieu amena vers Adam tous les animaux, il n’y en avait point, parmi eux tous, de plus beau que le serpent ; il le laissa donc auprès d’eux dans le Paradis, pour qu’ils s’en récréassent. Et c’est par cette occasion que le Satan trouva le moyen de les faire trébucher par lui : car il les avait vus fort occupés à jouer avec lui — Ève surtout.
La servitude de l’homme envers le Satan
Et la cause pour laquelle Dieu, dans la Loi, a mentionné le serpent et n’a pas mentionné le Satan, c’est qu’il n’avait pas mentionné les anges quand il les créa, ni la chute du Satan, pour les deux raisons que nous avons dites plus haut. Quand Adam et Ève furent tombés sur la terre, le Satan sut que Dieu les avait précipités par sa justice, et qu’ils demeureraient avec lui, tombés, sur la terre et dans l’Hadès, tant que lui-même demeurerait tombé. Il préposa donc à chacun de leur descendance un esprit impur d’entre ses armées, qui l’excite aux œuvres sataniques et bestiales. Et quand ils eurent engendré des enfants, par la génération charnelle, il préposa à chacun d’eux un esprit impur d’entre ses armées : cet esprit ne cesse d’être commis à l’homme, dès l’heure où il naît, l’excitant aux œuvres charnelles et bestiales, jusqu’au jour où Dieu veut sa mort ; alors il lui apparaît sous son aspect hideux et noirci, et l’homme prend peur, et la frayeur fige son sang en lui et il meurt — car la violence de la peur fige le sang au-dedans, comme a dit Ézéchiel le prophète —, et il saisit son âme et la fait descendre à l’Hadès. Car l’âme raisonnable et parlante ne demeure dans le corps que par le moyen du sang, comme la lumière ne demeure dans la mèche que par le moyen de l’huile : quand le sang se dessèche, l’âme quitte le corps, comme la lumière quitte la mèche quand l’huile est desséchée[42].
Et la cause pour laquelle le Diable a été préposé aux fils d’Adam, comme il l’avait été à Adam et Ève, c’est que celui qui possède un esclave, toute la descendance de l’esclave est à lui esclave : ayant possédé Adam et Ève par leur obéissance à lui, il a possédé toute leur descendance. C’est pourquoi le Seigneur dit de lui aux Juifs, quand ils voulurent le tuer : « Vous êtes de votre père le Diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père ; il a été homicide dès le commencement » (Jn 8, 44), et il ne s’est jamais tenu dans la vérité — car il a menti à Adam et Ève, disant qu’ils deviendraient des dieux et ne mourraient point. Il les a possédés par leur obéissance à lui : car Pierre l’apôtre dit que celui qui est vaincu par quelqu’un en est l’esclave (2 P 2, 19) ; et Paul l’apôtre dit aussi : vous êtes les esclaves de celui à qui vous obéissez (Rm 6, 16). Par sa victoire sur Adam et Ève, par leur obéissance à lui, ils sont devenus ses esclaves, eux et toute leur descendance, à jamais — comme dit Paul l’apôtre dans son épître aux Romains : « La mort, par la transgression d’Adam, a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n’avaient pas péché » (Rm 5, 14). Car à cause du péché d’Adam, quiconque meurt de toute sa descendance descend à l’Hadès — jusqu’aux petits enfants qui n’ont pas péché, et jusqu’aux prophètes et aux justes d’entre les Pères ; comme a dit Job, l’homme n’est pas sans péché. À cause du péché d’Adam, le Satan en est venu à préposer à l’enfant, à l’heure où il naît du ventre de sa mère, un esprit impur ; et s’il meurt à cette heure-là, il le fait descendre à l’Hadès, où est Adam, le premier père. Et les hommes demeurèrent ainsi cinq mille cinq cents ans : à quiconque naît est préposé un esprit impur, jusqu’au jour de sa mort ; il le fait mourir et le fait descendre à l’Hadès — parce qu’ils ont péché comme le Diable et méritent le châtiment avec le Diable à jamais ; et si Dieu levait de dessus eux le châtiment en y laissant le Diable et ses armées, il lui ferait injustice — loin de lui cela ! Ce premier aspect de la justice de Dieu l’empêchait donc de les sauver.
Et un autre aspect, le second : le Diable ne les a pris ni par force, ni par contrainte, ni par injustice, mais par ruse ; si donc Dieu les lui prenait par contrainte, il lui ferait injustice — loin de lui cela ! car il s’est nommé lui-même, dans tous les prophètes, le Juste.
L’économie de l’Incarnation et de la Rédemption
Comment donc sera l’économie, pour qu’il les sauve de ces deux aspects de sa justice sans injustice ? Auprès de Dieu, toute chose est possible. C’est à cause des justes qui firent son bon plaisir — tels Abel, Seth, Hénoch, Noé, Abraham, Isaac et Jacob, Melchisédec, Job, Moïse, Aaron, Josué, Samuel, David, Nathan, Gad, Élie, Élisée, Jérémie, Ézéchiel, Daniel et les Trois Jeunes Gens, Esdras, Osée, Michée, Amos, Joël, Nahum, Habaquq, Jonas, Aggée, Abdias, Zacharie, Sophonie, Malachie, Ruth, Judith et Esther, Juda Maccabée et ses frères et leur mère, et d’autres encore, hommes droits et saints — c’est à cause d’eux qu’il a plu à Dieu très-haut[43] de livrer son Fils unique aux coups, au châtiment, au tourment et à la mort, pour acquitter par lui le châtiment que sa justice leur imposait, comme au Diable, pour l’éternité : car eux tous n’égalent pas la mort de son Fils, et la mort d’eux tous n’égale pas la mort de son Fils à leur place une seule heure — parce que le fils de l’artisan lui est plus précieux que son ouvrage ; ainsi le potier, s’il brise cent vases, cela ne lui est rien auprès de son fils… Et il en est de cela comme du potier : lorsque le vase qu’il façonne se gâte entre ses mains, il ne le jette point, mais il le reprend, le pétrit et en forme un vase nouveau, meilleur que le premier ; ainsi le Créateur — à lui la gloire ! — voyant sa créature gâtée par la désobéissance, ne l’a point rejetée, mais l’a renouvelée par sa venue, et l’a rendue meilleure qu’à sa première création.[44] Par ce seul acte, Dieu joignit sa justice à sa miséricorde, et acquitta par son Fils, pour Adam et sa descendance, tout le châtiment qui leur incombait à jamais.
Et de même que le Diable avait caché son esprit dans le serpent et les avait pris sans contrainte, ainsi fit le Fils de Dieu, par sa miséricorde, dans son économie : il s’incarna et se fit homme, et il cacha sa divinité dans l’humanité, au Diable, comme celui-là s’était caché dans le serpent ; et il fit tous les actes humains de faiblesse, si bien que le Diable crut qu’il était homme en vérité. Et il fut irrité de la multitude de ses prodiges, et il voulut le tuer pour le faire descendre à l’Hadès et en être délivré comme des autres. Il dressa donc contre lui les Juifs, qui lui firent subir les souffrances par lesquelles il acquitta, pour
Adam et sa descendance, le châtiment qui leur incombait à jamais. Et quand le Diable se présenta pour l’épouvanter, afin que son sang se desséchât, qu’il mourût, et qu’il prît son âme pour la faire descendre à l’Hadès, il mourut, lui, par sa volonté, sans que son sang se desséchât ; et le Christ demanda compte au Diable du meurtre d’Adam, et le tua en son prix du sang, et lui prit Adam et toute sa descendance, sans contrainte.
Or il avait préparé cette économie dès avant les siècles, comme nous l’avons rapporté de Paul l’apôtre (1 Co 2, 7-8) ; et lui-même le dit aussi dans le saint Évangile : « Glorifie-moi, ô mon Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde fût » (Jn 17, 5). Il entend par sa gloire : son meurtre de l’ennemi et sa victoire sur lui, la manifestation de sa justice, de sa puissance et de sa munificence — car tout cela était la gloire du Dieu, et il s’était préparé à l’accomplir dès avant les siècles. Le livre de la Création le dit dans son premier chapitre : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ; et la terre était invisible et non préparée, et les ténèbres étaient sur l’abîme, et l’Esprit de Dieu planait sur l’eau. Et Dieu dit : que la lumière soit ; … et Dieu sépara la lumière et les ténèbres, et il appela la lumière jour, et les ténèbres il les appela nuit » (Gn 1, 1-5). Dieu a montré par cette parole que la terre demeurait sous les ténèbres, et que les eaux qui sont en elle sont les prophètes et les justes, et les Pères, sur qui les ténèbres — les ténèbres des démons — ne cessaient de régner, jusqu’à ce que parût le Verbe de Dieu, qui est son Fils : alors parut la lumière. Car il a dit que la lumière ne parut pas avant que Dieu eût dit « que la lumière soit » — entendant par là la manifestation du Verbe. Et l’eau, c’étaient les prophètes et les Pères justes, qui vivaient et abreuvaient en ce temps-là : ils étaient sous les ténèbres, par les armées ténébreuses des démons à eux préposées pour leur transgression ; et l’Esprit de Dieu allait et venait sur eux — c’est le Saint-Esprit —, parlant en eux par les prophéties de la venue du Christ dans le monde. Et s’il dit « allant et venant », c’est qu’il ne pouvait demeurer à poste fixe en des corps de la semence d’Adam leur père : car s’il y était demeuré à poste fixe, ils n’auraient pas été sous la servitude ; mais quand Dieu livra son Fils unique, qui s’incarna et accomplit ces actes, il chassa les ténèbres avec justice, et il fit paraître la lumière avec justice sur la terre : cela, par le saint Évangile — la bonne nouvelle de la vie — et par le baptême, la naissance nouvelle, par laquelle sont chassés des hommes les esprits
ténébreux qui les possédaient, pour qu’ils puissent garder la bonne nouvelle de la vie et du royaume — car « Évangile » est un mot grec dont l’interprétation est : la bonne nouvelle. Il est donc manifeste que Dieu avait préparé cette économie dès le commencement de la création.
Il en a de même témoigné dans le livre de la Création : quand Adam eut mangé de l’arbre et fut dépouillé, il entendit le bruit des pas du Seigneur dans le Paradis, et il se cacha parmi les arbres ; et Dieu l’appela, disant : Adam, Adam, où es-tu ? Or Dieu aurait-il un corps, éternel avec lui — puisque le bruit des pas n’appartient qu’à un corps ? Et Dieu ignorerait-il où est Adam ? Non : il a dit cette parole pour signifier à Adam, dès cette heure-là : il ne te reste point de salut de ce mauvais pas, jusqu’à ce que je m’incarne et me fasse homme, et que je fasse ce que font les hommes — l’impuissance et le support de l’injustice —, ces actes dont nous avons dit que le Fils de Dieu les fit pour cacher sa divinité au Diable. Il les a donc signifiés à Adam dès sa transgression : car c’est le Fils qui a parlé à Adam et à toute sa descendance, et c’est lui qui a pris sur soi leur salut, comme dit le saint Évangile : « Dieu, nul ne l’a jamais vu » — c’est-à-dire le Père — ; « le Fils unique, qui est dans le sein de son Père, c’est lui qui a parlé » (Jn 1, 18) — c’est-à-dire qui a parlé avec tous. C’est pourquoi il parla avec Adam, et lui découvrit ce qu’il ferait pour son salut, cachant sa divinité au Diable par l’incarnation et l’Incarnation. Et il ne pouvait s’incarner de la semence d’Adam : car tous les enfants de la semence d’Adam sont esclaves du Diable, qu’ils le veuillent ou non ; s’il avait été de la semence d’Adam, il aurait mérité la relégation dans l’Hadès avec Adam son père, et il n’y aurait pas eu d’argument contre le Satan pour l’avoir tué, ni de compte à lui demander de son crime — puisqu’il eût été son esclave dès sa naissance.
Mais s’il s’incarnait d’une vierge sans semence d’homme, et que le Satan la vît enceinte sans semence, il le reconnaîtrait aussitôt et ruinerait son économie : car s’il l’avait reconnu, il ne l’aurait ni crucifié ni tué ; et s’il ne l’avait pas tué, il n’aurait pas été possible de lui prendre les hommes avec justice. Il disposa donc une économie divine, pour qu’il ne le reconnût pas en voyant la Vierge enceinte : il fit de la pure Vierge Marie la fiancée de Joseph, et elle demeura chez lui — et par là il lui déroba sa connaissance. Et par cette même chose dont il aveugla son cœur, il aveugla les cœurs
de ses enfants les Juifs : il leur fit croire, comme il l’avait cru lui-même, qu’il était fils de Joseph. De plus, le Seigneur était puissant pour s’incarner et devenir homme parfait en une seule heure ; il ne le fit pas, pour que le Diable ne le reconnût point : mais il patienta dans son sein neuf mois, et il se soumit à la naissance, à l’allaitement et à la croissance peu à peu ; et tout ce qu’il fit, il le fit selon le mystère qu’il avait disposé pour notre salut — car il est Dieu, Fils de Dieu : nul lieu ne le contient, et nul lieu n’est vide de lui, comme je te l’ai montré dans le livre de l’éclaircissement de la Trinité et de l’Union.
Il s’incarna du Saint-Esprit et de Marie la Vierge, en un corps humain, non en un corps de bête : car le corps des bêtes est chair, os et sang, sans âme raisonnable et parlante — leur vie est leur sang, vie périssable — ; et le corps de l’homme est chair, os et sang, avec une âme raisonnable et parlante, unie au sang comme la flamme est unie à l’huile[45]. Le Fils, le Dieu, prit donc de Marie la Vierge un corps tel, ayant une âme raisonnable et parlante : il s’unit à cette âme — et cette âme est unie au sang, et le sang est uni au corps ; et le Fils, le Dieu, se trouva uni à l’âme et au corps, sans mutation ni changement, car l’âme raisonnable est un esprit simple[46] ; et le corps était sur la terre, et son âme humaine était unie au Dieu Verbe.
Comprends donc, ô mon bien-aimé, ce mystère de l’union : il est grand, et il te découvre le sens de notre parole que le Fils de Dieu est descendu du ciel et s’est incarné. Car lorsque nous disons « il est descendu », la terre n’était pas vide de lui, et il n’est pas circonscrit en un lieu à l’exclusion d’un autre — il remplit tout lieu ; la descente ne se dit ici que de ce qu’il s’est abaissé, s’est uni au corps et s’est fait homme : car c’est là la plus grande descente, qu’il soit devenu présent, visible, sensible, palpable, circonscrit — par le corps auquel il s’est uni,
comme dit le saint Évangile : « Le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14). Et quand il naquit, les anges annoncèrent aux bergers : « Je vous annonce une grande joie, qui sera pour vous et pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ Seigneur » (Lc 2, 10-11). Le Satan l’apprit par cette annonce ; et dans l’instant, le Seigneur cacha sa divinité à ses regards, en sorte qu’il douta et se dit : si celui-ci était le Fils de Dieu, il ne naîtrait pas dans une crèche de bétail. Puis, par l’étoile, il appela les mages de l’Orient, et ils vinrent l’adorer avec des présents (Mt 2), et le Satan de nouveau le reconnut ; mais quand il le vit fuir en Égypte devant Hérode, comme fuient les hommes, il douta de nouveau et se dit : si celui-ci était le Fils de Dieu, il ne fuirait pas devant un roi de la terre.
La perplexité du Satan
Ainsi ne cessait-il de cacher sa divinité à ses regards, et de se cacher lui-même à tous les hommes, ne leur paraissant ni Dieu ni prophète, jusqu’à ce qu’il eût trente ans — homme comme Adam au temps où il fut créé : car « Adam » est un mot dont l’interprétation, en hébreu, est « l’homme ». Quand il eut trente ans, il fut baptisé par Jean dans le fleuve du Jourdain ; et le Saint-Esprit descendit sur lui comme une colombe, et le Père l’appela : « Tu es mon Fils, en qui je me suis complu » (Mt 3, 17). Le Diable le reconnut alors d’une connaissance entière. Et aussitôt le Très-Haut sortit au désert, et il jeûna quarante jours et quarante nuits. Le Satan, le voyant jeûner sans cesse et prier, douta de lui et crut qu’il était un homme ; quand il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il ne s’étonna pas de la grandeur de son jeûne, mais il dit : cela, Moïse l’a fait (Ex 34, 28), et Élie ; seulement ceux-là eurent faim, et la preuve de leur faim est que leur aspect changea — et celui-ci n’a pas faim. Et dans l’instant le Seigneur connut sa pensée, et qu’il l’avait reconnu à ce qu’il n’avait pas faim ; et il eut faim, comme l’atteste le saint Évangile « ensuite il eut faim » (Mt 4, 2). Alors le Diable s’enhardit contre lui, le voyant affamé, et il se mit à l’éprouver, s’il était le Fils de Dieu ; et le Seigneur ne lui découvrit pas sa divinité par une seule parole de puissance, mais il lui répondait de la Loi de Moïse, pour lui montrer qu’il était un homme ayant besoin de la Loi, comme tous ceux qui sont sous la Loi ; et il ne se défendit pas de lui-même, au point que le Satan le porta de lieu en lieu (Mt 4). Et le Diable s’en retourna disant : nul doute, c’est un homme ; et si Dieu a dit de lui « mon Fils », c’est comme sa parole
sur Israël, qu’il est « mon fils premier-né » (Ex 4, 22) — et il n’était pas son fils en vérité, mais il fut appelé de ce nom par honneur.
Et la cause pour laquelle le Diable éprouvait le Christ en personne est celle-ci : quand naissait un enfant, il envoyait un de ses soldats, qui lui était préposé et le dominait jusqu’au jour de sa mort. Quand le Christ naquit, il lui envoya beaucoup de ses soldats, grands et petits ; et ils ne purent demeurer auprès de lui, à cause de la multitude des anges qui entouraient la grotte où il était né — ceux qui portèrent la bonne nouvelle aux bergers, comme l’atteste le saint Évangile : à cause d’eux, les armées du Diable ne purent demeurer auprès du Christ.
Aussitôt le Diable se présenta à lui en personne. Et le Seigneur voulut se cacher de lui, comme il avait commencé de faire : il fit signe aux anges de s’en aller tous, et il fit à sa mère un signe intérieur — elle l’enveloppa et le laissa couché dans une crèche ; et par là il se déroba au Satan, qui ne vit que sa pauvreté et son abaissement. Et depuis ce jour-là, c’est en personne qu’il l’éprouvait, sans ses soldats. Quand il fut baptisé, et que son Père manifesta sa divinité, et que le Diable se présenta pour l’éprouver, il se cacha de lui par ce que nous avons dit — le jeûne et la faim — ; et il crut de lui qu’il était « fils de Dieu » comme Israël, par manière d’honneur. Car Dieu avait préparé cette économie dès les temps anciens, comme le montrent les Livres saints :
il appela d’avance Israël son fils, afin que, lorsqu’il appellerait le Christ son Fils, le Satan ne le reconnût pas, croyant qu’il était comme Israël ; de même il donna aux prophètes le pouvoir, et ils firent des prodiges, afin que, lorsque le Christ en ferait, il crût qu’il était comme eux ; de même il appela des hommes dieux et oints (messies), afin que, lorsque le Christ serait ainsi nommé, il ne le reconnût pas : il appela les enfants de Seth « fils de Dieu » ; il dit à Moïse : je t’ai fait un dieu pour Pharaon (Ex 7, 1) ; il dit aux juges, au psaume quatre-vingt-un (82) : « J’ai dit : vous êtes des dieux, et vous serez appelés fils du Très-Haut » ; et il laissa Élie et Élisée ressusciter les morts, purifier les lépreux et faire des prodiges nombreux.
Par cette économie, le mystère du Christ fut caché au Diable pendant qu’il faisait les prodiges :
car chaque fois qu’il opérait un prodige, il croyait qu’il était Dieu, et aussitôt il l’éprouvait pour en savoir la vérité ; et le Seigneur lui cachait sa divinité par une faiblesse qu’il faisait — faim, soif, fatigue, prière, jeûne, sommeil, ou une parole de faiblesse qu’il disait — ; et il doutait de lui dans l’instant, et croyait qu’il était comme l’un des prophètes d’auparavant. Et de même il croyait qu’il était comme l’un de ceux que nous avons nommés, quand il l’entendait dire, ou qu’on disait de lui, qu’il était Dieu : il croyait de lui qu’il était comme Saül, David et d’autres qui furent appelés de ce nom. Et la vérité est que le Seigneur n’a jamais opéré un acte de puissance établissant sa divinité, ni dit une parole de puissance, sans dire dans l’instant une parole de faiblesse, ou faire un acte de faiblesse d’entre les choses humaines, pour aveugler par là le Satan sur sa connaissance. Et par ces mêmes choses dont il aveuglait le cœur du Satan, il aveugla le cœur des Juifs, qui furent aveuglés comme fut aveuglé le Diable : car lorsqu’il le voyait faire un acte de puissance qui montrait sa divinité, il le voyait faire ensuite le contraire ; et alors le Diable disait en lui-même : croirai-je qu’il est Dieu, alors qu’il jeûne et prie, qu’il pleure, qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il souffre ? s’il n’était pas un homme faible, il ne ferait pas cela. Et cette parole même, la dit quiconque nie la divinité du Christ en l’affaiblissant pour l’une de ces choses : c’est du Diable qu’il a appris cela, et la preuve en est qu’il n’a pas connu le mystère du Christ ; et beaucoup de croyants, le Satan les égare par là. Sache donc, et connais qui est leur maître, et ne reçois pas leur parole.
Et le Seigneur ne cessa de cacher sa divinité au Satan jusqu’à la nuit de sa crucifixion, quand il donna aux disciples le mystère de sa mort vivifiante — son Corps et son Sang précieux — et qu’il commença de leur établir le mystère de sa divinité par un long discours, dont l’explication serait longue, écrit dans l’Évangile de Jean, aux chapitres du Paraclet[47] — entre autres ses paroles : « Nul ne peut venir à mon Père que par moi » ; « si vous me connaissez, vous connaissez aussi mon Père » ; « qui m’a vu a vu mon Père » ; « je suis dans mon Père,
et mon Père est en moi » ; et ce qu’il leur promit d’envoyer son Esprit-Saint, le Consolateur ; et ses paroles : « je vous l’enverrai d’auprès de mon Père », et « mon Père l’enverra en mon nom », et « il me glorifiera », et « il prendra de ce qui est à moi et vous le fera connaître », et « tout ce qui est au Père est à moi » ; et son entretien avec son Père, en un langage manifestement divin, comme sa parole : « Glorifie-moi, ô mon Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant la fondation du monde » ; et sa parole : « Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi » ; et sa parole : « afin que tous soient un, comme toi et moi sommes un : vous en moi, et moi en vous » ; et sa parole : « tu m’as aimé avant la fondation du monde ».
Quand le Satan entendit ce grand discours, il le connut d’une connaissance véritable, où il ne restait point de doute. Et dans l’instant le Seigneur fit une faiblesse telle qu’il n’en est point de plus grande, pour voiler le discours qu’il avait dit : car il avait dit un discours divin — et il dit et fit ensuite un discours d’humanité, de faiblesse, et cacha ainsi au Diable le mystère du discours divin. En effet, comme l’atteste le saint Évangile, il commença d’être triste et angoissé, et de dire : « Mon âme est triste jusqu’à la mort » (Mt 26, 37-38) ; et il reproche à ses disciples leur sommeil, et leur demande de veiller avec lui, et il dit : « L’esprit est prompt, mais la chair est faible » (Mt 26, 41) ; et il prie avec ardeur, et demande que passe loin de lui la coupe de la mort — lui à qui Pierre, son disciple bien-aimé, avait dit une fois : « Cela ne te sera point ! », et qui s’était irrité contre lui de la plus grande irritation, le nommant Satan et disant : « Passe derrière moi, Satan » (Mt 16, 22-23) — avec cette irritation et cette invective, parce qu’il lui avait dit : loin de toi d’être crucifié et de mourir ! alors qu’il n’était venu sur la terre que pour cela, comme il a dit : « c’est pour cette heure que je suis venu », et : « si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits » (Jn 12, 24) — établissant que s’il ne mourait pas, sa nation ne serait pas sauvée de la main de son ennemi ; c’est pourquoi il s’irrita contre Pierre qui lui disait : loin de toi de mourir ! Et cette nuit-là, pour cacher sa divinité au Diable, il demanda avec ardeur que passât loin de lui la coupe de la mort, et il dit : « Toutefois, non selon mon bon plaisir,
mais selon le tien » (Mt 26, 39)[48] — afin de paraître un homme faible, qui ne se complaît pas dans la mort. Et il se prosternait coup sur coup, au point que sa sueur descendit comme des caillots de sang (Lc 22, 44) ; et par la grandeur de ces actes de faiblesse qu’il fit paraître, il cacha au Diable le mystère de ce grand discours — au point que, devant tant de faiblesse manifestée, les anges en furent stupéfaits, et ils lui apparurent pour le fortifier (Lc 22, 43) : car ils le voyaient dans une grande frayeur, et ils ne connaissaient pas la cause du mystère — ce qu’il était.
Et dans l’instant, quand le Diable se fut assuré de sa faiblesse et qu’il eut douté de sa divinité, son œuvre se fortifia dans son cœur : il lui amena les princes des prêtres ; ils le prirent tandis qu’il se tenait en prière, disant la parole que nous avons rapportée, et ils le condamnèrent à mort, après lui avoir craché au visage, s’être moqués de lui et l’avoir frappé ; et ils le livrèrent à Pilate, le gouverneur romain, et dirent de lui qu’il avait dit : « Je suis le roi des Juifs. » Le gouverneur le livra aux soldats de César son maître, et ils le flagellèrent : il acquitta ainsi, pour Adam et sa descendance, l’humiliation et la flagellation qu’ils méritaient. Les soldats se moquèrent de lui après l’avoir dépouillé de ses vêtements : il acquitta ainsi, pour Adam, la moquerie qu’il méritait de Dieu — car il avait demandé de devenir dieu, et il s’était retrouvé nu et confondu, et Dieu s’était moqué de lui, comme il a dit : « Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous » (Gn 3, 22) : il s’est moqué de lui parce qu’il méritait la moquerie à jamais ; et le Christ a acquitté pour lui la moquerie qui lui incombait, quand on s’est moqué de lui. Et il a acquitté la nudité qui lui incombait à jamais, quand on l’a dépouillé ; et il a revêtu le manteau écarlate, à la place des vêtements de peau dont Dieu avait vêtu Adam et Ève à leur transgression ; et l’on a posé sur sa tête une couronne d’épines, à la place des épines et des chardons que la terre eut ordre de faire germer quand Adam eut péché — il a porté les épines sur sa tête pour établir qu’il a porté ses péchés, car les épines sont les péchés : c’est par ses péchés qu’elles ont germé. Et il a été suspendu au bois de la croix, nu, cloué des mains et des pieds, entre le ciel
et la terre — nu sur le bois, comme Adam fut mis à nu à cause de l’arbre ; et ses mains furent clouées au bois, à cause des mains d’Ève étendues vers l’arbre quand elle prit de son fruit ; et le clouement de ses pieds au bois fut à cause de la marche d’Ève, de ses pieds, vers l’arbre, quand elle prit de son fruit. Les Juifs transgresseurs se moquèrent encore de lui, nu et crucifié, à la place de la moquerie qui incombait à Adam, comme il a été dit plus haut. Par tout cela, il acquitta le châtiment qui incombait à jamais à Adam et à sa descendance[49] — car ils avaient péché comme le Diable.
Enfin le Satan est vaincu par la Croix
Quand le Diable le vit dans cette grande faiblesse, il s’assura qu’il était un homme, et il se présenta pour l’épouvanter par son aspect hideux, afin que son sang se desséchât, qu’il mourût, et qu’il fît descendre son âme à l’Hadès. Mais quand il s’approcha de lui, il vit la lumière du soleil obscurcie sur toute la terre, et il l’entendit dire au larron de droite : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis » (Lc 23, 43) ; et il vit qu’il l’avait aperçu et n’avait pas eu peur — et il voulut s’enfuir de lui et ne pas l’approcher, parce qu’il l’avait reconnu. Aussitôt le Seigneur lui cacha sa divinité, ... et il cria comme un homme qui a peur, disant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » ; puis il dit : « J’ai soif » (Jn 19, 28) — car c’est l’usage, pour tout mourant, d’avoir soif par la violence de la peur. À cette parole, le Diable s’enhardit contre lui, et s’approcha de lui pour l’épouvanter de son visage, comme ses armées faisaient à la descendance d’Adam et comme lui-même avait fait à Adam. Et le Seigneur remit
son âme — je veux dire l’âme de son humanité — par sa volonté, sans que son sang se desséchât. Et quand le Diable voulut saisir son âme, le Christ le saisit par la puissance de sa divinité, pour le tuer en prix du sang de son meurtre : car l’âme du Christ, qui avait quitté son corps, est unie à sa divinité, comme je te l’ai montré ; et c’est par la puissance de la divinité qui lui est unie qu’elle saisit le Diable quand il voulut la saisir. Et dans l’instant, la terre trembla de joie, comme celle qui danse pour la ruine de l’ennemi ; les rochers se fendirent, les tombeaux s’ouvrirent, et beaucoup de corps des saints morts se levèrent : le saint Évangile l’a dit pour nous établir qu’à cette heure-là il lia l’ennemi, par la violence de la frayeur qui tomba sur lui[50] et sur toutes ses armées, et qu’il relâcha de leur détention beaucoup d’âmes — d’entre les âmes des saints —, qui retournèrent à leurs corps ensevelis et se levèrent.
Sa divinité ne s’est jamais séparée, ni de son âme ni de son corps
Et si tu entends que l’âme du corps du Christ a quitté son corps, elle qui est unie à l’hypostase du Fils, ne crois pas que le corps soit resté vide de la divinité : car le corps est en lui-même formé du Saint-Esprit et de Marie la Vierge, et il est oint de l’hypostase du Saint-Esprit, le Dieu ; et la divinité, avec lui, ne l’a pas quitté et ne le quittera jamais. Prends pour preuve de la permanence de la divinité dans le corps après sa mort, le Corps du Christ et son Sang présents chez nous : car ils sont le mystère de sa mort — le voilà mort pour nous, enveloppé de linges sur la patène, comme il fut enveloppé de linceuls dans le tombeau ; et son Sang versé dans le calice, comme il fut répandu
au Golgotha par le coup de lance. La divinité est avec son Corps et son Sang, sur la patène et dans le calice, unie à lui : pour apprendre qu’elle n’a quitté le corps ni sur la croix ni dans le tombeau. Car l’hypostase de la divinité du Fils était unie à l’âme du corps ; et l’hypostase du Saint-Esprit n’a cessé d’oindre le corps, comme on oint d’huile — c’est pourquoi il a été nommé Messie (l’Oint). Et le Seigneur nous a montré dans le saint Évangile que son hypostase n’a quitté ni son âme ni son corps à sa mort : car il a crié, disant : « Mon Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23, 46) — or les deux mains du Père sont son Fils et son Esprit-Saint[51] : il a établi que l’esprit du Fils était avec l’âme de son humanité, uni à elle, sans la quitter. Et en effet, le corps ne perdit pas son sang : car il ne mourut pas contraint, mais par sa volonté ; aussi fut-il percé après sa mort, et l’eau et le sang jaillirent de son côté — établissant par là que son sang ne s’était pas desséché,
et qu’il n’était pas mort contraint. Et de même, quand il fut percé, le sang coula de son corps ; c’est pourquoi, à son ensevelissement, Joseph et Nicodème s’étonnèrent : comment la mort avait-elle pu sur lui ? Et dans l’instant ils le glorifièrent par la louange célèbre chez tous les chrétiens, disant : « Saint est Dieu ; Saint le Fort ; Saint le Vivant qui
ne meurt point » ; puis ils se prosternèrent et dirent : « Toi qui as été crucifié pour nous, aie pitié de nous »[52] — parce qu’ils avaient vu que son sang ne s’était pas desséché quand il fut percé, et qu’il n’était pas mort contraint. Or il fit toutes ces choses pour acquitter, à la place d’Adam et de sa descendance, ce qui leur incombait : il acquitta pour eux les liens et les coups, la moquerie, la flagellation, la crucifixion et la mort. Et comme il savait qu’il ne craint pas la mort, et qu’il ne goûte pas l’amertume de la mort comme tous les fils d’Adam, il but le vinaigre et l’amertume à sa mort, à la place de l’amertume de la mort adamique — comme dit le saint Évangile : lorsqu’il eut goûté le vinaigre, il dit : « Tout est accompli » ; puis il inclina la tête et remit l’esprit (Jn 19, 29-30). Et la cause pour laquelle il fut percé au côté, étant mort, c’est qu’Ève était sortie du côté d’Adam pendant son sommeil — car Dieu ouvrit le côté d’Adam, en prit une côte et la créa d’elle ; et c’est d’elle que vinrent la transgression d’Adam et sa mort. De même fut ouvert le côté du Christ, étant mort, et il en sortit l’eau et le sang, d’où vient la vie pour Adam et toute sa descendance — ceux qui en boivent.
Le Christ est mort par sa volonté
Et notre Seigneur Jésus-Christ nous a montré que le Diable devait venir à lui sur le bois de la croix, mais qu’il n’avait nul pouvoir de le tuer — c’est par sa volonté qu’il mourait. Il dit ainsi à ses disciples, la nuit de sa crucifixion : « Car le prince de ce monde vient, et il n’a rien en moi ; mais c’est afin que le monde sache que j’aime mon Père, et que je fais comme mon Père m’a commandé » (Jn 14, 30-31). Il entend, par « le prince de ce monde », que le Diable s’était rendu maître de tous les fils d’Adam depuis la transgression, et que tous étaient devenus ses esclaves, Adam et Ève et quiconque naquit d’eux ; mais moi, dit-il, je ne suis pas de la semence d’Adam, et il n’a sur moi nulle servitude ni droit ; c’est que je meurs par ma volonté, pour accomplir la parole de mon Père — je veux dire sa volonté, lui qui a voulu racheter par elle toute la descendance d’Adam. De même il dit encore : « Le prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tous à moi » (Jn 12, 31-32) — c’est-à-dire : j’attirerai à moi le monde, qui était asservi au Diable. Et David en témoigne pareillement, au psaume deuxième ; il dit : « Les rois de la terre se sont levés, et leurs princes
se sont assemblés tous ensemble contre le Seigneur et contre son Christ » ; puis il dit : « Celui qui siège dans les cieux se rit d’eux, et le Seigneur se moque d’eux ; alors il leur parlera dans sa colère, et il les épouvantera dans sa fureur. » Il a établi ce qu’il en fut du soulèvement du Diable et de ses armées — eux qui étaient rois et princes sur toute la terre — et de leur rassemblement contre le Christ pour le tuer. S’il dit « contre le Seigneur et contre son Christ », c’est que qui se lève contre le Fils s’est levé d’abord contre le Père. Et sa parole « celui qui siège dans le ciel se rit d’eux et se moque d’eux » signifie qu’il se moque d’eux au moment où ils s’assemblent en force pour le tuer — comme un homme se moque d’un moucheron qui voudrait tuer un lion : car il n’a sur lui nulle puissance. Et de même sa parole « alors il leur parlera dans sa colère et les épouvantera dans sa fureur » : « alors », c’est-à-dire quand ils auront accompli leur œuvre sur lui et que leur force sera épuisée, il leur parlera dans sa colère et les épouvantera dans sa fureur. Car lorsque le Diable eut fait au Christ l’œuvre par laquelle il tuait les fils d’Adam, le Christ mourut par sa volonté, et il saisit le Diable par la puissance de sa divinité unie à son corps, et il lui parla dans sa colère et l’épouvanta dans sa fureur, et il le lia, avec justice, en prix du sang de son meurtre, et il le fit descendre à l’Hadès et l’y détint — et sa détention est sa mise à mort, car la mise à mort des esprits est leur détention. Il le tua en son prix du sang, comme il dit au psaume 88 (89) : « Toi, Seigneur, tu as humilié l’orgueilleux comme un tué, et par le bras de ta puissance tu as dispersé tes ennemis » : il a établi que son humiliation, du haut de son orgueil, est sa mise à mort.
Le Christ descend à l’Hadès
De même, Isaïe le prophète dit du Christ (Is 11, 4) qu’il frappera la terre de la parole de sa bouche et fera mourir l’impie du souffle de ses lèvres : c’est qu’il frappa le Diable de la parole de sa bouche — laquelle est sa parole « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » : par elle il le frappa, puisque par elle il lui cacha sa divinité, et que le Diable crut qu’il était un homme et osa contre lui pour le tuer ; et dans l’instant le Seigneur remit l’âme de son humanité, et par là fut tué le Diable l’impie, et s’accomplit la parole du prophète, qu’il fait mourir l’impie du souffle de ses lèvres. Il le tua en prix du sang de son meurtre ; et il emmena captifs Adam et toute sa descendance, que le Diable avait emmenés captifs du Paradis à l’Hadès : le Christ les reprit, captifs sur la captivité du Diable, en son prix du sang, et il les ramena au Paradis. Ainsi s’accomplit la parole de David au psaume 67 (68) : « Le Seigneur est monté, il a emmené la captivité captive, il a donné aux hommes
des dons d’honneur. » Sa parole « il est monté dans les hauteurs » désigne sa montée sur la croix : quand il y fut monté, il descendit à l’Hadès et fit captifs ceux que le Diable avait captivés — c’est pourquoi il dit « il a emmené la captivité captive » ; « et il a donné aux hommes des dons » : les dons du Paradis, où il les a ramenés, avec les dons du royaume qu’il leur a promis, et les dons du Saint-Esprit qu’il a donnés à ses disciples et à tous ceux qui croient en lui, pour qu’ils montent et complètent le nombre des armées tombées avec le Diable.
Et Isaïe le prophète témoigne pareillement de la descente du Christ à l’Hadès ; il dit : « L’enfant mettra sa main dans le trou du serpent, et dans le gîte des petits de la vipère, et ils ne lui feront point de mal » (Is 11, 8). Par « l’enfant », il entend le Christ, qui, étant grand, s’est abaissé par sa volonté et s’est fait petit à cause de nous — et qui est aussi comme l’enfant, sans ruse ni péché. Sa parole « il mettra sa main dans le trou du serpent » : par sa main, il entend l’âme de son humanité ; et par le trou du serpent, l’Hadès, qui est le trou du Diable, le serpent antique et destructeur. Il a dit qu’il descendrait, par l’âme de son humanité, à l’Hadès, qui est le trou du Diable le serpent mauvais, « et le gîte de ses enfants » — c’est-à-dire ses armées, les fils des serpents — ; et ils ne pourront lui nuire : mais lui les a vaincus par la puissance de sa divinité, et il a fait sortir ceux qui étaient dans leur captivité, Adam et toute sa descendance.
Les moyens du salut
1. Le baptême. — Quiconque naît de la semence d’Adam est esclave du Diable dès sa naissance (Rm 5, 14), et sous la domination des esprits impurs, qu’il le veuille ou non, jusqu’à ce que le saint baptême l’affranchisse de l’esprit impur que le Diable lui a préposé, et de la servitude du Diable et de ses armées — comme les fils d’Israël furent affranchis de la servitude de Pharaon par la mer Rouge : le Seigneur nous a donné le baptême à la place de la mer Rouge ; nous la traversons, et nous voilà affranchis de l’amère servitude.
2. La communion. — Après cela, nous entrons dans la sainte Église, comme les fils d’Israël entrèrent au désert du mont Sinaï ; et nous mangeons, du Corps du Christ, le pain de la vie descendu du ciel, comme ceux-là mangèrent la manne, qui fut nommée pain du ciel ; et nous buvons l’eau et le sang qui coulent pour nous du côté du Christ — lui, la pierre que les bâtisseurs ont rejetée et qui est devenue la tête de l’angle, le roc du scandale et la pierre d’achoppement (Ps 117, 22) —, comme ceux-là burent l’eau jaillie du rocher.
Et nous combattons les armées du Diable par la puissance du Seigneur Jésus-Christ, qui a fait pour nous ces merveilles : nous les combattons quand ils nous alanguissent loin de la louange de Dieu et de sa glorification, par l’amour de ce monde, quand ils nous le font paraître beau pour que nous le préférions à celle-là — et que nous tombions comme ils sont tombés.
Soyons donc vigilants quand ils nous font paraître cela beau ; ne les écoutons pas, mais disons-leur comme le Seigneur a dit au Diable : « Ce n’est pas de pain seul que vit l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4) ; et laissons alors ce qu’ils nous ont fait paraître beau du train de ce monde, et allons à la louange et à la glorification, qui sont la subsistance céleste ; et croyons que le Seigneur est puissant pour nous bénir dans la subsistance de ce monde, et pour nous y compenser ce qui nous a échappé au temps de la louange et de la sanctification — car il l’a dit ainsi, et sa parole est vérité et véracité : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout ce dont vous avez besoin de ce monde vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33).
Si nous croyons ainsi, et si nous combattons les armées du Diable comme les fils d’Israël combattirent les gens de la terre de Canaan et héritèrent leur royaume, nous aussi nous hériterons le royaume de Dieu, comme ceux-là héritèrent la terre de Canaan. Mais si nous doutons, disant, par petitesse de foi, que nous ne pouvons posséder ce royaume (Dt 1, 28), et si nous nous relâchons
de l’assiduité à la louange et à la sanctification, nous périrons comme périrent ceux des fils d’Israël qui doutèrent et dirent : nous ne pouvons posséder la terre de Canaan. Et notre perdition, c’est d’être relégués dans le châtiment éternel avec le Diable et ses armées, et de manquer le royaume éternel que le Seigneur a préparé pour nous — lui qui est descendu se faire notre serviteur à cause de lui, et s’est fait homme pour nous y ramener, afin que nous y soyons relégués dans la vie. Car il a dit ainsi dans le saint Évangile : « Un homme avait cent brebis ; l’une d’elles s’égara : il laissa les quatre-vingt-dix-neuf, et il s’en alla chercher celle qui s’était égarée, jusqu’à ce qu’il la trouvât ; et il la porta sur son cou, joyeux » (Lc 15, 4-7). Les cent brebis sont les cent rangs des anges, dont je t’ai parlé ; et l’unique qui s’égara d’entre eux, c’est Adam[53], que Dieu créa pour être le complément des cent, afin de peupler par lui l’ordre demeuré vide du Diable et de ses armées. Adam s’égara par la séduction du Diable ; et il sortit de sa descendance des justes qui plurent à Dieu, en sorte qu’ils méritèrent son royaume : alors il laissa les quatre-vingt-dix-neuf rangs des anges, et il s’en alla à la recherche d’Adam et de sa descendance, à cause des justes qui lui avaient plu ; et il porta ce qui leur incombait à jamais, pour leur transgression pareille à celle du Diable — il le porta sur son corps, comme il a dit qu’il la porta sur son cou, joyeux et content de leur salut.
Et comme le Seigneur savait que les hommes ne savent pas que les rangs des anges sont cent, mais croient qu’ils sont neuf rangs et Adam le dixième, il proposa une autre parabole, où il redit la chose à la mesure de leur intelligence ; il dit : une femme avait dix drachmes ; une drachme se perdit : elle alluma sa lampe, balaya sa maison, et la chercha avec soin jusqu’à ce qu’elle la trouvât (Lc 15, 8-10). Par les neuf qui ne se perdirent point, il entend les neuf ordres des anges dont les hommes connaissent les noms ; et la drachme perdue, c’est Adam et sa descendance — il l’a nommée drachme parce que la drachme porte
l’image du roi, et qu’Adam est l’image de Dieu. La femme est la miséricorde de Dieu ; et la lampe qu’elle alluma est le Christ, qui a fouillé le monde et l’a balayé des maux et des péchés qui incombaient aux fils d’Adam, par les souffrances vivifiantes qu’il a supportées à leur place, pour les ramener au royaume céleste pour lequel ils furent créés.
Et de même Paul l’apôtre dit : « Celui qui n’a pas connu le péché, il l’a fait péché pour nous, afin que nous devenions justice de Dieu en lui » (2 Co 5, 21). Il l’a fait péché, parce que la cause de la mort de tous les hommes est le péché d’Adam et leurs péchés ensemble : le Diable les tuait, les uns par la seule cause du péché d’Adam — il tuait qui n’avait pas péché (Rm 5, 14) — ; et qui péchait, il le tuait par le péché d’Adam et par son propre péché aussi. Or le Christ n’a pas péché, et il n’est pas de la semence d’Adam : il ne méritait donc la mort ni de son propre chef ni du côté d’Adam ; mais il est mort pour nous, en sorte que nous avons été pris au Diable en prix du sang : car le meurtrier, s’il tue qui ne mérite pas la mort, est mis à mort en la dette du sang. Il nous a acquis à lui, le Très-Haut, de lui : car nous étions tous à lui, il était notre possesseur, et ses esprits impurs étaient préposés à chacun de nous, du jour de sa naissance au jour de son baptême.
La pénitence continuelle
Celui donc qui est baptisé, l’esprit impur — d’entre les armées du Diable — sort de lui, et le Saint-Esprit demeure en lui, et son âme est affranchie du Diable tant qu’il est assidu à la louange de Dieu et à sa sanctification, pour lesquelles il fut créé. S’il s’en relâche une seule fois, puis s’en repent, et s’attache à la louange et à la sanctification en ses temps, ce péché lui est pardonné, s’il parvient à s’en repentir avant la mort : car la pénitence pardonne les péchés à qui demeure proche de Dieu. Mais celui qui renie, le Saint-Esprit se sépare de lui, et l’esprit impur revient à lui, et avec lui sept autres esprits pires que lui entrent et habitent en lui, et son dernier état est pire que le premier, comme dit le saint Évangile (Mt 12, 43-45). Et s’il se repent et revient d’une pénitence fervente, et s’approche du Fils de Dieu, il reçoit la couronne du martyre,
qu’il soit tué ou non tué : car s’il rend sincère sa pénitence, avec ferveur, le Saint-Esprit revient à lui, et par sa puissance il chasse loin de lui les esprits impurs, fussent-ils des milliers et des myriades. Et qui dit que cela n’est pas possible, et que sa pénitence n’est pas reçue, a blasphémé contre le Saint-Esprit, et il n’a point de pardon, ni dans ce siècle ni dans celui qui vient : car il a taxé de faiblesse le Saint-Esprit, disant qu’il ne peut chasser de lui les esprits impurs, et il a douté de la miséricorde de Dieu — or la miséricorde de Dieu n’est pas loin de qui se repent et regrette, sinon de celui qui a renié par sa volonté, sans contrainte, sans mort ni épée : de celui-là, la miséricorde s’éloigne. Car s’il a renié pour échapper à une amende, ou par désir de puissance et de rang, se disant en lui-même : après cela je me repentirai et me convertirai — la miséricorde de Dieu se détourne de lui à l’heure même de son reniement, et les esprits impurs se fortifient contre lui, jusqu’à ce qu’il devienne renégat de tout son cœur. Beaucoup de gens parlent ainsi de la pénitence : ils renient et pèchent, et ils disent en eux-mêmes : nous nous repentirons ensuite, et Dieu nous pardonnera ; et la mort les surprend avant la pénitence, et les relègue dans la perdition éternelle — parce qu’ils ont péché par leur volonté, se reposant sur la pénitence, et qu’ils ont oublié la parole du Seigneur : que la mort est comme le voleur, dont le maître de la maison ne sait quand il viendra (Lc 12, 39-40).
Et voici que je t’ai fait paraître, ô bien-aimé, tout ce que tu demandais de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion, et je l’ai fait paraître par des preuves nombreuses des Livres très saints. Et je te ferai paraître, dans un autre livre, ce qu’en ont témoigné la Loi et le livre de Josué fils de Noun : c’est une parole noble, dont s’honore la doctrine chrétienne, qui établit tout ce que nous t’avons dit, et qui vérifie la parole du Seigneur Jésus-Christ, qui a dit que Moïse a écrit à mon sujet. À lui la gloire, la louange et la psalmodie, ainsi qu’à son Père bon et miséricordieux, et au Saint-Esprit vivificateur, qui lui est consubstantiel — maintenant, en tout temps, et jusqu’au siècle des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article troisième
De la Torah et du livre de Josué fils de Noun
Je t’avais promis, ô mon bien-aimé — que Dieu illumine les yeux de ton intelligence par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes le mystère de sa divinité ! —, de te montrer, dans les livres de la Torah[54] et dans le livre de Josué fils de Noun[55], ce qui te confirmerait l’exposition que je t’ai faite dans le livre de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion, et ce que je t’y ai dit : qu’Adam et Ève furent créés et placés dans le Paradis non pour y demeurer seulement, mais pour monter au rang élevé, céleste, dont étaient tombés le Diable et ses soldats ; que le Diable, par sa séduction, les fit choir dans le monde d’ici-bas, et qu’il régna sur eux, lui et ses soldats, et sur leur descendance, dans la vie et dans la mort, jusqu’à ce que Dieu envoyât son Fils selon l’économie que je t’ai rapportée : il s’incarna et se fit homme, et il se cacha du Diable, en sorte que le Diable le crut un homme faible et courut à lui pour le mettre à mort ; et le Christ le mit à mort par sa rançon[56], et il retira de sa prison toute la descendance d’Adam, et il l’emmena au Paradis, où Adam et Ève avaient d’abord été, pour qu’elle y fût avec eux — et avec les vivants qui moururent dans la pénitence — à la place du nombre des soldats tombés avec le Diable, afin qu’ils montassent au Royaume céleste pour lequel ils furent créés.
Considère donc, ô mon bien-aimé, ce que rapportent les livres de la Torah et de Josué fils de Noun touchant Abraham et sa descendance : tout cela est une image manifeste de toutes ces choses que je t’ai dites d’Adam et de sa descendance ; Dieu les y a figurées par sa bonté, et elles y demeurent cachées, ayant besoin de quelqu’un qui les manifeste et qui en manifeste les symboles.
D’Abraham jusqu’à l’entrée en terre de Canaan
Regarde donc, ô mon bien-aimé, ce que je vais t’exposer de l’histoire d’Abraham et de sa descendance — car la nécessité me contraint de l’exposer en abrégé, parce que beaucoup de gens n’ont pas lu les livres de la Torah ni celui de Josué fils de Noun, et que, les eussent-ils lus, ils n’en comprennent pas le sens. Je t’exposerai donc les récits, puis j’en dirai ensuite l’interprétation.
Il est écrit au premier livre de la Torah qu’Abraham était un homme hébreu, habitant Harran, ville de l’Iraq[57]. Dieu lui apparut et le fit passer de là, lui et Sara sa femme, et il les établit sous des tentes dans le désert de la terre de Canaan, qui est appelée la terre sainte ; et il lui promit de lui donner en héritage toute cette terre, à lui et à sa semence après lui (Gn 12, 5 et 7). Les habitants de cette terre étaient des nations de géants, adorateurs d’idoles : car tout ce qui était alors sur la face de la terre adorait les idoles, en terre de Canaan et ailleurs. Or Abraham ne cessa d’habiter sous des tentes jusqu’à ce que Dieu lui accordât Isaac son fils ; et Isaac demeura habitant sous les tentes comme son père, attendant la promesse de Dieu, qu’il lui donnerait la terre en héritage — c’est-à-dire la terre de Canaan — comme il l’avait promise ; et à Isaac fut accordé Jacob, que Dieu nomma Israël.
Isaac et Jacob son fils habitaient sous les tentes, attendant la promesse. Et à Jacob-Israël furent accordés douze enfants mâles ; l’un d’eux, Joseph, eut un songe qui indiquait qu’il deviendrait roi. Ses frères l’en jalousèrent et voulurent le tuer ; mais ils se ravisèrent et eurent pitié de lui, et ils le vendirent à des marchands, qui l’emmenèrent en Égypte, la terre des Coptes[58]. Les Coptes aussi étaient adorateurs d’idoles. Les marchands le vendirent à un officier d’entre les serviteurs de Pharaon, roi des Coptes ; et il lui advint des événements qu’il serait long d’exposer, dont la fin fut que Dieu lui ménagea de devenir le vizir de Pharaon, roi d’Égypte — c’est-à-dire des Coptes. Il envoya alors en terre de Canaan, fit venir Jacob-Israël son père et tous ses frères, les enfants de Jacob : il les fit venir en terre d’Égypte et les établit dans la terre du Ḥawf[59] ; et ils y engendrèrent et s’y multiplièrent, jusqu’à ce que mourussent Jacob et tous ses enfants.
Joseph mourut, et le Pharaon qui le connaissait ; et il s’éleva un autre Pharaon, qui ne le connaissait pas. Il vit que les fils d’Israël, les Hébreux, s’étaient fort multipliés, et il craignit qu’ils ne l’emportassent sur les Coptes, sa nation. Il se mit à les employer de force à ses travaux : il les asservit aux bâtisses, à la fabrique des briques et au pétrissage de l’argile, et il leur préposa ses soldats pour les y presser. Puis il ordonna de noyer dans le fleuve tout mâle qui leur naîtrait, afin qu’ils ne vécussent point et ne se multipliassent point. Mais Dieu les faisait croître et multiplier au milieu de ce long tourment. Ils demeurèrent longtemps dans cet état, jusqu’à ce que le Seigneur les prît en compassion : il apparut à l’un d’eux, nommé Moïse, et il l’envoya vers Pharaon, roi des Coptes, lui dire : Le Dieu des Hébreux nous a appelés à lui offrir un sacrifice ; nous voulons sortir au désert, à trois jours de marche, lui offrir le sacrifice, puis revenir. Le dessein était que, une fois sortis au désert, ils marchassent vers la terre de Canaan, en missent à mort les habitants et la possédassent, comme Dieu l’avait promis à leurs pères Abraham, Isaac et Jacob-Israël. Cette parole, Dieu la dit à Moïse par une économie que je rapporterai.
Quand Pharaon apprit leur sortie, il sut que c’était une ruse contre lui, et il ajouta tourment à leur tourment. Alors Dieu dit à Moïse : Frappe de ton bâton le fleuve. Quand il l’eut frappé, tous les fleuves du pays d’Égypte, les lacs et les puits devinrent du sang : les Coptes y buvaient du sang, tandis que les Hébreux buvaient de l’eau. Pharaon dit à Moïse : Ôte de nous cette plaie, et je vous laisse sortir. Quand il l’eut ôtée, le cœur de Pharaon s’endurcit, et il ne les laissa point sortir. Puis Moïse frappa la terre de son bâton, et la terre d’Égypte s’emplit de grenouilles — hormis la terre du Ḥawf, où étaient les Hébreux. Puis il frappa de son bâton, et descendit la mouche canine[60], puis la vermine[61]. Puis il fit mourir toutes les bêtes des Égyptiens et leurs troupeaux ; puis il coucha tous leurs hommes et leurs femmes par la maladie des pustules ; puis il fit pleuvoir sur eux une grêle de pierres, qui brisa leurs arbres et leurs cultures ; puis il envoya sur eux des sauterelles, qui dévorèrent le reste de leurs fruits ; puis il enténébra sur eux le soleil, la lune et les étoiles — ténèbres qui les enveloppèrent, jour et nuit, trois jours durant. Telles sont les neuf plaies dont Moïse frappa la nation de Pharaon et ses soldats, de son bâton, sur l’ordre de Dieu. Et quand Dieu lui ordonnait de les frapper, il disait à Moïse : Frappe-les de telle plaie, et moi j’endurcirai le cœur de Pharaon, afin qu’il ne vous laisse point aller, jusqu’à ce que je manifeste en lui ma puissance et que mon nom soit connu par toute la terre. Aussi les Égyptiens, quand une plaie les frappait, demandaient-ils à Moïse de l’ôter d’eux et de relâcher les fils d’Israël ; puis, quand il l’avait ôtée, le cœur de Pharaon s’endurcissait, comme Dieu l’avait dit. Et rien de ces plaies n’atteignait les fils d’Israël, ni la terre du Ḥawf.
Après ces neuf plaies, Dieu ordonna à Moïse d’ordonner aux fils d’Israël d’immoler un agneau — chaque maison d’entre eux l’immolerait au soir du quatorzième jour de la lune de nisan, la saison des épis verts, à l’entrée de la nuit du quinzième —[62] et d’en badigeonner de son sang les portes de leurs maisons. Car, dit Dieu, en cette nuit j’enverrai un ange destructeur, qui tuera tous les premiers-nés des gens d’Égypte — c’est-à-dire les aînés de leurs enfants mâles — ; et ce sang sera un signe pour cet ange destructeur : il reconnaîtra par lui les maisons des fils d’Israël d’entre les maisons des Coptes. Ils firent ainsi cette nuit-là, et Dieu frappa les premiers-nés des Égyptiens, et le cri s’éleva dans toutes leurs maisons — c’est-à-dire dans les maisons des Coptes : c’est la dixième plaie. À cette heure même, les soldats de Pharaon et tous les Coptes pressèrent les fils d’Israël et les relâchèrent, les pressant de sortir en hâte. Or les fils d’Israël avaient emprunté aux Égyptiens des objets de prix : ils les prirent avec eux et s’en allèrent.
Ils sortirent donc le quinzième jour de la lune — jour que Dieu nomma, en hébreu, pesaḥ, dont l’interprétation est passage —[63] et il leur ordonna d’en faire fête chaque année, en mémorial de ce qu’il avait fait pour eux quand ils sortirent de la terre d’Égypte. Leur nombre était de six cent mille hommes de guerre, sans compter leurs enfants et leurs vieillards. Dieu les guida sur la route par une colonne de nuée ; et il ne les guida pas vers la terre de Canaan qu’il leur avait promise, mais il les fit dévier vers la mer de Qulzum (la mer Rouge)[64]. Le cœur de Pharaon s’endurcit : il se repentit de les avoir laissés sortir, et il les poursuivit avec des chars armés de l’élite de ses soldats, avec des chevaux et un grand appareil. Quand il les atteignit, eux étant au bord de la mer, Dieu ordonna à Moïse : Frappe la mer de ton bâton. Il le fit, et il la dressa comme un rempart ; et les fils d’Israël marchèrent en son milieu et passèrent à l’autre rive. Et le cœur de Pharaon et de ses soldats s’endurcit, si bien qu’ils les suivirent ; et quand ils furent tous au milieu de la mer, Dieu ordonna à Moïse, et il frappa la mer de son bâton : la mer se referma sur eux, et ils furent tous noyés.
Moïse marcha devant les fils d’Israël vers le désert du mont Sinaï, et ils y campèrent sous des tentes, comme leurs pères avaient été sous des tentes. Dieu les nourrissait au désert de la manne, qu’il faisait pleuvoir sur eux chaque jour : elle était comme de la graine de coriandre ; ils la recueillaient, en faisaient du pain et le mangeaient. Dieu ordonna à Moïse, et il frappa le rocher de son bâton : les eaux en coulèrent comme des fleuves, et ils s’y abreuvaient. Et il leur ordonna de faire une église parmi les tentes, au désert[65] : Moïse y dressa un autel et y offrit des sacrifices ; et il leur donna la Loi et les commandements, et il leur donna la Torah — mot hébreu dont l’interprétation est « la Loi ».
Puis il leur ordonna d’envoyer douze hommes d’entre eux — un de chaque tribu — vers la terre de Canaan, pour l’explorer et leur en rapporter des fruits, afin qu’ils en connussent l’excellence — que c’est une terre d’où coulent le lait et le miel —, qu’ils leur en donnassent le désir et les rendissent ardents à en combattre les habitants pour la posséder : car Dieu savait qu’ils n’avaient pas cru à la parole par laquelle il la leur avait décrite. Les douze espions s’en allèrent donc dans la terre et la parcoururent ; ils y tournèrent quarante jours, puis ils revinrent à eux, portant de ses fruits une seule grappe de raisin, des grenades et des figues. À leur retour, dix d’entre eux dirent : Oui, la terre est excellente, comme Dieu vous l’a décrite — en voici les fruits — ; mais ses villes sont fortifiées, ses forteresses s’élèvent jusqu’au ciel, et ses habitants sont des géants immenses : nous étions à leurs yeux comme des sauterelles. Quand le peuple entendit cela, sa foi en Dieu faiblit : ils pensèrent qu’il ne pouvait leur donner la terre en héritage comme il la leur avait promise, et ils se mirent à pleurer, disant : Nous ne pouvons retourner en terre d’Égypte, et la terre de Canaan, nous ne pouvons en hériter : nous et nos enfants, nous mourrons dans ce désert ! Alors leur dirent les deux autres espions — l’un, Josué fils de Noun, disciple de Moïse, qui ne cessa d’être avec Moïse tous les jours ; l’autre, compagnon de Josué, nommé Caleb fils de Yéphounné — : Ô peuple ! le Dieu qui a fait ces prodiges en Pharaon et en ses soldats, et qui nous a montré ces merveilles, ne pourrait-il nous rendre maîtres de cette terre et en combattre pour nous les habitants ? Pourquoi donc votre foi faiblit-elle ? Mais le peuple ne les écouta point, car les dix autres espions affaiblissaient leur foi et les jetaient dans le doute ; et ils voulurent lapider Moïse et Aaron.
Aussitôt la colonne de nuée descendit sur l’église de l’alliance qu’ils avaient faite sur l’ordre du Seigneur — la Tente de réunion —[66], et Dieu y apparut et parla à Moïse et à Aaron. Il voulait faire périr tout le peuple, n’eût été Moïse, qui ne cessa de le supplier jusqu’à détourner sa colère, afin qu’il ne les fît point périr soudain. Mais Dieu jura de faire selon ce qu’ils avaient cru et tenu pour certain : de les faire tous mourir dans ce désert, sans laisser un seul d’entre eux voir la terre de Canaan ni en hériter. Vous demeurerez en ce lieu quarante années — comme les quarante jours pendant lesquels les espions avaient exploré la terre, une année pour chaque jour — : ils y demeureront jusqu’à ce qu’ils meurent tous ; et leurs enfants à la mamelle grandiront, avec les petits qui ne discernaient pas encore le bien d’avec le mal : ceux-là iront et hériteront la terre ; et nul n’en héritera ni n’y entrera, de tous les six cent mille qui sortirent de la terre d’Égypte, hormis Josué fils de Noun et Caleb fils de Yéphounné, qui crurent Dieu et le tinrent pour véridique.
Ils demeurèrent donc en ce lieu quarante années, habitant sous des tentes durant tout ce temps, et Moïse avec eux. Quand ils furent tous morts, et que leurs enfants eurent grandi et atteint quarante ans, Moïse marcha avec eux en quête de la terre de Canaan. Comme ils en approchaient, ils trouvèrent le fleuve du Jourdain, qui les en séparait. Et Moïse sut qu’il ne le passerait pas avec eux, à cause d’une parole fautive qu’il avait dite : Dieu la lui avait comptée, et il lui refusa de parvenir à la terre de Canaan. Il établit donc, pour lui succéder à la tête du peuple, Josué fils de Noun, son disciple, et il mourut. Et Josué fils de Noun prit le peuple et descendit avec lui au fleuve du Jourdain ; il y fit arrêter l’arche de l’alliance, et là l’eau cessa de couler : l’eau sécha devant elle, jusqu’à ce que tout le peuple eût passé. Et Josué fils de Noun les enhardissait au combat contre les habitants de la terre de Canaan, si bien qu’ils prirent toutes les villes, l’une après l’autre ; et il partagea cette terre entre les douze tribus, donnant à chaque tribu sa part à la mesure ; et ils l’habitèrent, et ils jouirent de ses fruits, comme Dieu l’avait promis à leurs pères Abraham, Isaac et Jacob-Israël.
Tel est le récit écrit dans la Torah et dans Josué fils de Noun. Lis-le à quiconque ne le sait pas de mémoire, et redis-le-lui jusqu’à ce qu’il le comprenne bien ; puis fais-lui comprendre son interprétation, que voici maintenant pour toi. Louons Dieu et sanctifions-le pour les grâces qu’il nous a préparées et dont il a tracé d’avance les symboles dans ses livres — et comprends leur interprétation.
Abraham, Isaac et Jacob ressemblent à Adam et Ève : car ceux-là sont les pères des fils d’Israël, et ceux-ci les pères des fils des hommes. Les tentes du désert ressemblent au Paradis : car les tentes étaient hors du monde (des terres habitées), et de même le Paradis est hors du monde — il est planté à l’orient de la terre — ; et les tentes étaient à la porte des villes de Canaan, comme le Paradis est à la porte des cieux. Car la terre de Canaan ressemble au Royaume des cieux, dont le Diable est tombé et pour lequel Adam et Ève furent créés ; et c’est du Paradis que se fait la montée vers lui, comme l’entrée dans les villes de Canaan se faisait des tentes qui étaient à leur porte.
La terre d’Égypte ressemble au monde d’ici-bas ; Pharaon son roi, et ses soldats, ressemblent à l’archonte (au prince) du monde et à ses soldats[67] ; son fleuve, où l’on noyait les petits enfants, ressemble à l’Hadès, où les soldats du Diable noyaient les hommes ; les bâtisses, les briques et l’argile ressemblent aux œuvres charnelles et aux convoitises de ce monde, qui plaisent au Satan parce qu’elles sont ses œuvres.
Moïse ressemble au Christ ; les plaies dont il frappa Pharaon ressemblent à ce que le Christ fit au Satan ; l’immolation de l’agneau ressemble à l’effusion du sang du Christ et à sa crucifixion ; le bâton de Moïse ressemble au bois de la Croix ; la mer Rouge ressemble à l’Hadès ; et les tentes du désert, encore, ressemblent au Paradis.
Josué fils de Noun ressemble au Saint-Esprit, et le fleuve du Jourdain ressemble au baptême.
Les quarante années après leur sortie de la terre d’Égypte ressemblent aux quarante jours après la résurrection du Christ ; les douze tribus ressemblent aux douze disciples ; et comme Josué fils de Noun leur partagea la terre de Canaan, ainsi le Saint-Esprit partagea la terre aux disciples, par le sort[68].
Et comme Dieu établit Abraham, Isaac et Jacob dans le désert de la terre de Canaan et leur promit de leur donner, à eux et à leur descendance, la terre de Canaan en héritage — puis, comme ils étaient en petit nombre et ne pouvaient peupler cette vaste terre, il leur ménagea la descente en Égypte, où ils engendrèrent, se multiplièrent et crûrent — : ainsi Dieu établit Adam et Ève dans le Paradis, pour leur donner en héritage le rang élevé dont étaient tombés le Diable et ses soldats ; et comme ils étaient en petit nombre, et ne pouvaient peupler à deux le rang où avaient été les milliers et les myriades, ils descendirent, par la transgression, dans le monde d’ici-bas, et ils s’y multiplièrent et y crûrent.
Et comme Pharaon, roi d’Égypte, et ses soldats asservissaient les fils d’Israël à leurs travaux, ainsi le Diable, archonte du monde, et ses soldats asservissent les fils d’Adam à leurs œuvres périssables : au culte des idoles, à la magie, à l’astrologie et aux autres œuvres du Satan.
Et comme Pharaon préposait ses soldats aux fils d’Israël pour les presser à ses travaux et les y asservir, ainsi le Diable prépose à chacun des fils d’Adam un esprit impur d’entre ses soldats, qui le presse à ses œuvres et à ses convoitises charnelles et l’y asservit. Et comme les soldats de Pharaon noyaient dans le fleuve les mâles des fils d’Israël, ainsi les soldats du Diable noyaient dans l’Hadès ceux des fils d’Adam qui mouraient — jusqu’aux justes qui n’avaient point péché : car les petits enfants que ceux-là noyaient sans péché, Dieu signifiait par eux les justes qui n’ont point péché.
Et comme Dieu envoya Moïse son serviteur — qui était l’un des fils d’Israël — pour les sauver de la servitude de Pharaon, les affranchir et les ramener en terre de Canaan afin qu’ils en héritassent selon sa promesse à leurs pères, ainsi Dieu envoya le Christ, son Fils unique, pour affranchir les fils d’Adam de leur servitude et les faire monter au Royaume céleste, afin qu’ils en héritent selon sa promesse à leurs pères. Et comme Moïse ne découvrit pas à Pharaon le secret de leur montée vers la terre de Canaan, mais le lui cacha en disant qu’ils allaient au désert offrir un sacrifice, ainsi le Christ ne découvrit pas au Diable le secret de la montée des fils d’Adam au Royaume céleste, et il ne lui manifesta pas sa divinité : il la lui cacha par son incarnation, son Incarnation et ses actes humains, comme je te l’ai montré dans l’éclaircissement de l’Incarnation et de la crucifixion.
Et comme Moïse frappa Pharaon et ses soldats de ces grandes plaies, Dieu endurcissant son cœur pour manifester en lui sa puissance, ainsi le Christ frappait le Diable de ces grandes plaies, et il endurcissait son cœur, afin qu’il ne le connût point : car lorsqu’il faisait un prodige, ou disait une parole indiquant qu’il est Dieu, il revenait dans l’instant faire un acte humain de faiblesse, pour cacher sa divinité au Diable, afin qu’il ne le connût point ; et par là il endurcissait son cœur contre sa connaissance, comme il a été dit de Pharaon et de ses soldats.
Et comme les fils d’Israël furent sauvés de Pharaon et de ses soldats au matin de la nuit où ils immolèrent l’agneau, et furent affranchis de l’amère servitude, ainsi les fils d’Adam furent sauvés du Diable et de ses soldats au matin de la nuit où le Christ donna à ses disciples son Corps et son Sang — lui, l’Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde —[69], et ils furent affranchis de l’amère servitude par la crucifixion du Sauveur. Et comme Dieu nomma ce jour-là jour de la Pâque — dont l’interprétation est le passage, c’est-à-dire le passage du Destructeur au-dessus des fils d’Israël —, ainsi, en ce jour-là même, le quinzième de la lune — la lune de nisan —, Dieu fit passer les fils d’Adam hors de l’Hadès, hors du royaume du Diable le tyran. Sur l’immolation de l’agneau et sur la Pâque, il y a une longue exposition, que je donnerai dans un autre livre. Car le jour de la Pâque, chez nous, est nommé Pâque du Seigneur, dont l’interprétation est : le passage que le Seigneur nous a fait faire — c’est en vérité le jour où le Seigneur nous a fait passer, et c’est le jour de sa mort pour nous. Vois quelle grandeur a ce discours en symboles dans la Torah des Juifs !
Et comme Dieu endurcit le cœur de Pharaon, si bien qu’il courut, lui et ses soldats, derrière Moïse et les fils d’Israël pour les tuer, ainsi il endurcit le cœur du Diable et l’aveugla par la Croix du Christ, si bien qu’il le crut un homme faible et courut à lui, lui et ses soldats, pour l’épouvanter et le faire mourir, comme ils faisaient aux fils d’Adam. Et comme le cœur de Pharaon s’endurcit après qu’il eut vu la mer fendue, si bien qu’il courut derrière Moïse en son milieu pour l’atteindre et le tuer, ainsi, après que le Diable eut vu le soleil s’éclipser à cause de la crucifixion du Christ, le Christ endurcit son cœur contre sa connaissance et l’aveugla par sa parole : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? — si bien qu’il crut et tint pour certain qu’il était un homme faible, et courut à lui pour l’épouvanter et le tuer. Et comme Moïse frappa la mer de son bâton, et que furent noyés les gens de Pharaon et tous ses soldats, ainsi le Christ frappa le Diable et ses soldats sur le bois de la Croix, et il les noya dans l’Hadès quand ils coururent à lui pour le tuer.
Et comme Dieu fit sortir les fils d’Israël du royaume de Pharaon, et avec eux une grande multitude mêlée, ainsi il fit monter les justes de l’Hadès, hors du royaume du Diable, et avec eux tous ceux qui étaient morts dans l’espérance : il les racheta tous par son sang et les sauva par sa rançon, car ils avaient péché sans connaissance. Et comme Dieu, les ayant fait sortir de la terre d’Égypte, ne les mena pas à la terre de Canaan, mais s’en alla les établir dans les tentes du désert, comme avaient été leurs pères Abraham, Isaac et Jacob-Israël, ainsi le Christ, ayant fait sortir de l’Hadès les morts d’entre les fils d’Adam, ne les fit pas monter au Royaume céleste, mais il les emmena au Paradis[70], et il les y établit, où avaient été leur père et leur mère, Adam et Ève. Et comme Moïse demeura quarante années sous les tentes, au désert, avec les fils d’Israël qu’il avait fait monter de la mer Rouge, ainsi le Christ demeura quarante jours, après sa résurrection d’entre les morts, avec les fils d’Adam qu’il avait fait monter de l’Hadès dans le Paradis.
Et comme Josué fils de Noun, disciple de Moïse, après la mort de Moïse — après les quarante années —, mit les enfants de ceux qui étaient sortis de la terre d’Égypte en possession de la terre de Canaan et la partagea entre les douze tribus, ainsi le Saint-Esprit — l’Esprit du Christ, l’Esprit Consolateur —, après la montée du Christ au ciel, après les quarante jours, descendit sur les disciples, les fortifia et les consola, et il partagea la terre entre les douze disciples (Is 49, 8), et il leur donna la victoire, par la sainte foi, sur les démons qui habitaient dans les hommes. Et comme ce n’est pas Moïse qui fit passer aux fils d’Israël le fleuve du Jourdain, mais Josué fils de Noun, son disciple, qui n’avait jamais cessé d’être avec lui, ainsi ce n’est pas le Christ qui donna aux fils d’Adam le baptême par lequel ils parviennent au Royaume des cieux : c’est le Saint-Esprit qui le leur donna — lui, l’Esprit du Christ, éternel avec lui —, afin qu’ils parviennent au Royaume des cieux ; et il demeure à jamais avec tous les enfants des disciples, qui sont les vrais fils d’Israël, les consolant, les fortifiant et leur donnant la victoire sur les soldats du Diable, jusqu’à ce qu’ils héritent le Royaume des cieux.
Cette exposition, ô mon bien-aimé, est la figure d’Adam et de sa descendance, qui moururent et que le Christ fit monter de l’Hadès au Paradis. Elle est aussi la figure de tous les vivants qui croient au Christ : car c’est par eux que s’achève le nombre de l’armée qui est dans le Paradis. Comprends donc ceci comme tu as compris cela.
Car de même que Dieu établit Adam et Ève dans le Paradis pour qu’ils héritassent le Royaume des cieux, et qu’il établit Abraham sous les tentes pour qu’il héritât la terre de Canaan, ainsi il a créé l’homme pur, à son image et à sa ressemblance, pour qu’il fût héritier de son Royaume céleste. Son séjour dans le ventre de sa mère est comme Adam dans le Paradis : il y vit sans peine, il s’y nourrit à la manière des oiseaux, sans labeur et sans péché, retiré du monde — il est dans le ventre de sa mère comme dans le Paradis ; et le ventre ressemble aussi au désert, retiré du monde, où était Abraham. Et comme Adam tomba dans le monde d’ici-bas, et que les enfants d’Abraham descendirent en terre d’Égypte, ainsi l’homme descend du ventre de sa mère dans le monde — la demeure de la peine et de la misère — ; et le Diable règne sur lui comme il régna sur son père Adam, et comme Pharaon régna sur les enfants d’Abraham ; et il lui prépose des esprits impurs d’entre ses soldats, qui l’asservissent à ses œuvres et l’y pressent, comme il fit à Adam, et comme il fut fait aux fils d’Israël.
Et comme Dieu affranchit les fils d’Israël de Pharaon quand il leur fit passer la mer Rouge, ainsi Dieu fait passer l’homme dans le baptême : il l’affranchit du Diable, et il noie dans l’eau du baptême l’esprit impur qui lui était préposé, comme Pharaon fut noyé dans la mer ; et il le fait entrer, après sa montée du baptême, sous la tente de l’autel, comme les fils d’Israël entrèrent au désert, où il les établit. C’est pourquoi Dieu fit des premières églises une tente[71], pour nous manifester ce signe : elle est retirée du monde, semblable au désert ; l’homme y entre après sa montée du baptême, comme les fils d’Israël entrèrent aux tentes du désert après leur montée de la mer, et comme les fils d’Adam entrèrent au Paradis après leur montée de l’Hadès, par la main du Christ.
L’église ressemble donc à la tente. Quand le baptisé y entre, il y mange la manne, qui est le pain de la vie descendu du ciel, par lequel le croyant vit par le Christ à jamais, comme les fils d’Israël, aux tentes du désert, mangeaient la manne. Le baptisé, dans l’église, boit l’eau et le sang qui coulèrent du côté du Christ quand il fut percé sur le bois de la Croix, comme les fils d’Israël, aux tentes du désert, buvaient l’eau qui coulait du rocher par le bâton de Moïse : ainsi le baptisé boit l’eau et le sang qui coulent du côté du Christ. Car le Christ est le rocher du scandale et la pierre d’achoppement, comme l’a nommé Isaïe le prophète (Is 8, 14), qui a dit : « Celui qui croit en lui ne sera pas confondu » (Is 28, 16)[72] ; et il est « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, et qui est devenue tête d’angle », comme l’a psalmodié David le prophète au psaume 117 (Ps 117, 22)[73] ; et il est « la pierre détachée sans main d’homme » — c’est-à-dire né de la Vierge sans semence d’homme — « qui devint une grande montagne, remplit toute la terre » et broya tous les royaumes, comme a dit le prophète Daniel (Dn 2, 34-35). L’église ressemble donc à la tente.
Dans le Paradis, quatre fleuves coulent et abreuvent la soif de toute la terre (Gn 2, 10) ; de même, dans l’Église, il y a les quatre Évangiles, quatre fleuves de vie, qui coulent d’elle et abreuvent la soif de tous les habitants de la terre assoiffés de la parole de Dieu, languissant après lui comme le cerf languit après l’eau, comme a dit David le prophète au psaume 41 (Ps 41, 2), et comme il dit au psaume 118 : Ta parole est douce à ma bouche, plus que le miel à mon palais (Ps 118, 103)[74]. Dans le Paradis, il y a des arbres nombreux ; et dans l’Église, les nombreux Livres saints, qui sont la parole de Dieu, laquelle rassasie les âmes et les fait vivre, comme a dit Moïse dans la Torah : « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3). Certes, la parole de Dieu est le pain de la vie ! Amos le prophète, lui aussi, a nommé pain la parole de Dieu, disant, en prophétie sur les Juifs de ce temps-ci : « Il y aura en ce temps-là une grande famine — non une famine de pain, ni une soif d’eau, dit Dieu, mais celle de mes paroles » (Am 8, 11). Certes, sa parole est pain et eau ! Et les Juifs d’aujourd’hui en sont affamés : car ils la lisent et n’en connaissent point l’interprétation, Dieu ayant fermé leurs yeux et leurs cœurs, comme a dit d’eux Isaïe le prophète (Is 6, 9-10). Dans ce Paradis est l’arbre de la vie, dont Dieu a dit que celui qui en mange vivra à jamais ; et dans l’Église est le véritable arbre de la vie : le Corps du Christ et son Sang, dont le Christ a dit : « Qui mange de mon Corps et boit de mon Sang vivra à jamais » (Jn 6, 54-58).
L’Église, en vérité, est le Paradis de Dieu sur la terre ; et elle est la mère qui enfante. Car Adam était dans le Paradis, et il tomba dans le monde et dans l’Hadès ; et quand le Christ l’en fit monter, il le rendit de nouveau au Paradis. De même, l’homme est dans le ventre de sa mère, il naît d’une naissance corporelle, il tombe dans le monde et y est dans le tourment ; quand le Christ veut l’en affranchir, il le rend au ventre de sa seconde mère, qui est le baptême, et il naît d’une naissance nouvelle (Tt 3, 5)[75], comme il rendit Adam au Paradis une seconde fois : il naît d’une naissance spirituelle, il naît de Dieu, pour demeurer avec lui dans son royaume. Son parrain le reçoit comme la sage-femme l’a reçu ; il le ceint de la ceinture comme la sage-femme l’a enveloppé de langes ; il l’oint de l’huile du myron comme la sage-femme l’a oint ; et il tète le lait doué de parole — le Corps du Christ et son Sang — aux deux seins purs, la patène et le calice, comme sa mère l’a allaité de son lait au jour de sa naissance corporelle.[76]
Car sa mère allaite l’enfant de son lait — qui est sa chair et son sang — parce qu’il est un petit qui n’a point la force de prendre la nourriture : sa mère l’allaite de son lait jusqu’à ce qu’il devienne comme elle et prenne la nourriture de lui-même. Ainsi, quand l’homme est né de Dieu par le baptême, il tète le Corps du Christ et son Sang tant qu’il est dans le monde, parce qu’il est corporel et qu’il ne lui appartient pas encore d’user de la nourriture spirituelle du Christ : il tète seulement le lait du Christ, qui est son Corps et son Sang, jusqu’à ce qu’il devienne comme le Christ, après sa mort et sa résurrection ; alors il vivra de la vie du Christ, de sa nourriture qui ne périt point et de ses délices qui ne passent point. Car il a dit : « Vous mangerez et boirez avec moi, à ma table, dans mon royaume » (Lc 22, 30) — c’est-à-dire qu’ils vivront comme lui, comme l’enfant devient semblable à ses parents quand il a grandi. Par le saint baptême, l’homme est affranchi du pouvoir du Diable (Tt 3, 5), et il devient un engendré sans semence, comme l’humanité du Christ : car le Saint-Esprit le sanctifie de la naissance de la semence (He 10, 22 ; Jn 3, 5-6)[77], et le Satan n’a plus pouvoir sur lui tant que l’Esprit du Christ est en lui. Car l’Esprit du Christ, qui est le Saint-Esprit, est la ressemblance de Josué fils de Noun : c’est lui qui fortifie tous les croyants, pour qu’ils possèdent le Royaume des cieux dont sont tombés le Diable et ses soldats ; il les sauve d’eux et leur donne la victoire sur eux, comme fit Josué fils de Noun aux fils d’Israël.
Les croyants, en ce monde, sont semblables aux fils d’Israël quand ils étaient au désert du mont Sinaï : ils mangent chaque jour la manne, qui est le Corps du Christ ; ils boivent l’eau du rocher, qui est le Sang du Christ ; et ils écoutent les lois du Christ et ses commandements, par la garde desquels ils prévalent sur les gens de la terre de Canaan.
Le devoir des prêtres et du peuple
Et comme les espions envoyés en terre de Canaan revinrent aux fils d’Israël avec les fruits de la terre, ainsi les prêtres, qui ont appris la science du Christ et du Royaume céleste, viennent aux croyants avec les fruits du Royaume des cieux : le Corps du Christ et son Sang. Car ce bon fruit qu’apportèrent les espions était peu de chose des biens de la terre : c’était pour le faire voir aux fils d’Israël, le leur faire goûter et leur en faire connaître l’excellence, afin qu’ils désirassent le royaume de cette terre pour jouir de son abondance. Ainsi les prêtres viennent au peuple des croyants avec le Corps du Christ et son Sang, pour les leur faire voir et goûter ; et ils désirent le Royaume des cieux, où ils vivront d’une vie éternelle. Car ici, ils usent de cette nourriture à la mesure de leur force, étant comme les petits qui tètent le lait ; mais là, ils en useront et en jouiront d’une jouissance entière : par la vue de sa face — à lui la gloire ! —, par la louange et la sanctification qu’ils lui rendront, par leur permanence avec lui dans son royaume, et par leur vie — car ils deviendront comme lui et vivront de sa vie, comme l’enfant vit de la vie de ses parents quand il est devenu comme eux. L’oblation est donc le gage du Royaume des cieux, par lequel les croyants vivent là-bas.[78]
Les prêtres sont les espions ; et Josué fils de Noun — qui est l’un des deux espions qui crurent et tinrent Dieu pour véridique — est la figure du Saint-Esprit. Car le Saint-Esprit est en vérité dans le Royaume des cieux, en haut, et il est auprès de nous, en bas ; c’est lui qui nous fait parvenir la grandeur de l’excellence de ce Royaume et qui nous la certifie ; c’est lui qui descend sur nous par le baptême et par le sacerdoce, et qui fait monter nos intelligences avec lui vers ce Royaume, comme les espions montèrent avec Josué fils de Noun vers la terre de Canaan : nous contemplons l’excellence de cette terre, qui est le Royaume, et nous nous en assurons par le Saint-Esprit, qui nous y a fait monter en sa compagnie. Et il vient vers les hommes pour leur annoncer son excellence et le goût de son fruit.
Quiconque donc, d’entre tous les prêtres, connaît l’excellence de ce Royaume, l’enseigne aux hommes, la leur fait connaître, la leur fait désirer, et les rend zélés à l’œuvre bonne par laquelle on hérite ce Royaume, et fortifie leur foi pour combattre le Satan, qui leur envie ce Royaume — celui-là est comme Caleb fils de Yéphounné, qui enhardit les fils d’Israël avec Josué fils de Noun et hérita avec lui de la terre de Canaan. Ainsi le prêtre qui rend le peuple zélé à faire le bien hérite le Royaume des cieux avec le Saint-Esprit, qui est la ressemblance de Josué fils de Noun. Mais tous les prêtres qui connaissent l’excellence de cette terre et qui rendent le peuple paresseux à son endroit, disant : « La terre est excellente, certes ; mais ses habitants sont des géants — nous sommes à leurs yeux comme des sauterelles — et ses forteresses montent jusqu’au ciel », ceux-là périssent par ce discours : ils amoindrissent la foi du peuple, et ils ont fait périr les six cent mille qui étaient sortis de la terre d’Égypte.
Maintenant donc, le devoir de tous les prêtres est de rendre le peuple croyant zélé au combat contre les démons. Car les démons étaient des anges — les anges du Royaume des cieux, qui tient la place de la terre de Canaan, promise par le Très-Haut à ceux qui croient en son Fils. Les démons, à n’en point douter, sont des géants ; les croyants sont auprès d’eux comme des sauterelles, et le lieu qu’ils recherchent est plus haut que tous les cieux. Mais croyons, nous les croyants, que le Christ — qui a vaincu leur chef sur le bois de la Croix, et qui a délivré de leurs mains tous ceux qui étaient dans l’Hadès — est puissant pour les combattre pour nous et nous sauver de leurs villes, si nous croyons ainsi, et si nous persévérons à le louer, à le sanctifier et à le supplier de nous sauver d’eux, de nous donner la victoire sur eux, et de nous faire parvenir à leur rang élevé, céleste, dont ils étaient les anges — comme il fit parvenir ceux des fils d’Israël qui crurent à la terre de Canaan, et leur donna la victoire sur ses habitants.
C’est pourquoi il incombe à tous les prêtres de fortifier la foi du peuple pour ce combat, et de leur dire : Le Royaume qui était aux démons est excellent, et ce Corps du Christ et son Sang en sont le gage ; ils sont très puissants — les démons, veux-je dire —, et tous les hommes, auprès d’eux, sont en nombre comme des sauterelles ; mais si nous croyons au Christ, et si nous persévérons à le louer et à le sanctifier, il nous donnera la victoire sur eux. Et si nous doutons, et disons : nous ne pouvons les combattre, et nous ne pouvons hériter leur royaume — alors nous périssons tous et nous nous en allons à l’Hadès, comme périrent ceux des fils d’Israël qui doutèrent ; et ce que nous avons mangé et bu du Corps du Christ et de son Sang ne nous servira de rien, comme ne leur servit de rien ce qu’ils avaient mangé et bu de la manne et de l’eau sortie du rocher.
Le devoir de tous les croyants est donc de ne point douter, et de ne point dire : nous sommes des pécheurs, nous ne méritons pas ce Royaume. Il leur faut au contraire se repentir, se contrister de leurs péchés, et s’attacher à la louange du Christ, à sa sanctification et à la lecture de sa parole, aux temps qui leur sont prescrits ; et croire que par là ils héritent ce Royaume : alors, en vérité, ils en héritent, et le Saint-Esprit — qui est la figure de Josué fils de Noun, successeur de Moïse — leur donne la victoire sur leurs ennemis.
Que tout prêtre sache donc qu’il lui faut enseigner le peuple et le rendre zélé à la louange du Christ et à sa sanctification : à celui-là est donnée la communion du Saint-Esprit, sa compagnie jusqu’au Royaume des cieux, et la permanence avec lui en ce Royaume — comme fut donnée à Caleb fils de Yéphounné la communion de Josué fils de Noun, sa compagnie jusqu’à la terre de Canaan, et la permanence avec lui en cette terre. Et quiconque ne rend pas le peuple zélé à la louange du Christ et à sa sanctification, qu’il sache qu’il périra avant eux, comme périrent les dix espions avant le peuple ; ceux-là ont hérité le châtiment éternel avec le Diable et ses soldats, et ils perdent ce Royaume éternel, la vie heureuse, la félicité bienheureuse, ces délices impérissables, la joie céleste et la permanence du Royaume.
Je te montrerai, ô mon bien-aimé — que Dieu te garde et te protège par sa droite fortifiée ! —, les temps prescrits pour la louange et la sanctification, où il faut chanter l’office au Seigneur Christ ; et je te l’exposerai dans le livre de l’exposition du combat des démons contre les croyants.[79]
Garde donc avec soin ce livre, que j’ai achevé d’écrire, et sache qu’il est complet, excellent et grand : car il établit la noblesse de la religion chrétienne d’après l’Ancienne Loi, et ce qui incombe aux croyants dans le combat contre les démons, et comment ils les combattent jusqu’à les vaincre. Car le combat contre les démons est très rude, et l’homme ne peut les vaincre que par un grand secours du Seigneur Jésus-Christ et par les nombreuses prières des saints et des Pères excellents. Demandons donc à Dieu de nous aider en cela, de nous fortifier et de nous soutenir par son secours divin, et de nous assister par sa tendresse céleste. Car à lui sont la gloire, la louange, la sanctification, l’honneur, l’adoration, la vénération et la puissance, avec son Père bon et le Saint-Esprit vivifiant, consubstantiel, maintenant et en tout temps et jusqu’au siècle des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article quatrième
De la conversion du pain au corps du Christ
Je t’ai exposé, ô mon bien-aimé — que Dieu illumine les yeux de ton intelligence par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité ! —, dans le livre précédent, tous les sens des livres de la Torah et de Josué fils de Noun, et je t’ai certifié que tout cela était modèle et image des choses du Seigneur Jésus-Christ ; et je t’avais promis l’interprétation de la Pâque et de l’agneau : la voici, que je t’expose dans ce livre.[80]
La cause de l’immolation de l’agneau pascal
La voici : lorsque les fils d’Israël étaient en terre d’Égypte, sous la servitude de Pharaon et de ses soldats, et que Dieu voulut les affranchir de cette servitude, il envoya Moïse, et il frappa Pharaon et ses soldats des neuf plaies que je t’ai exposées dans le livre précédent ; et Pharaon ne consentit point à les laisser aller. Alors Dieu dit enfin à Moïse : Je frapperai Pharaon et ses soldats d’une seule plaie encore, et il vous laissera aller. Et il ordonna aux fils d’Israël que chaque maison d’entre eux achetât un agneau parfait, sans défaut — et si les gens de la maison ne pouvaient manger un agneau entier, ils s’associeraient à une autre maison pour l’avoir en commun. Ils achèteraient l’agneau le dixième jour de la lune[81], le garderaient jusqu’au quatorzième jour, l’immoleraient au coucher du soleil, au soir où entre la nuit du quinzième jour, et enduiraient de son sang les deux montants des portes de leurs maisons, et leurs linteaux, le haut et le bas. Car, dit-il, au milieu de cette nuit-là j’enverrai un ange destructeur qui tuera les premiers-nés de Pharaon et de ses soldats ; il verra le sang sur les portes des fils d’Israël, et il les reconnaîtra d’entre les maisons des Coptes, les soldats de Pharaon : il n’entrera pas chez eux et ne fera point périr leurs premiers-nés. Car ce sang sera un signe, pour moi aussi : quand je verrai le sang sur les portes de leurs maisons, je les couvrirai, et je ne laisserai pas le Destructeur entrer chez eux.
Et quand ils immoleraient cet agneau, ils n’en mangeraient pas la chair cuite à l’eau, mais rôtie au feu ; les reins ceints, leurs bâtons dans leurs mains, leurs sandales à leurs pieds ; et ils le mangeraient en hâte. Ils n’en laisseraient rien pour le lendemain ; on ne lui briserait pas un os ; on ne le transporterait pas d’une maison dans une autre ; ils en mangeraient la tête, les entrailles et les pieds, et ce qui en resterait au matin ne pourrait être mangé, mais serait brûlé au feu. Car, dit-il, en cette nuit-là je vous affranchis de la terre d’Égypte, de la servitude de Pharaon ; et vous ferez ce même acte, en ce jour, chaque année, pour vous souvenir de la manière dont vous avez été affranchis, à main puissante et à bras élevé. Ce jour-là est le jour de la Pâque du Seigneur : vous le célébrerez dans vos générations, et cette nuit sera une nuit de veille pour le Seigneur. Et quand vous serez sortis de la terre d’Égypte, vous ne mangerez pas de levain en ces jours-là : vous mangerez des azymes sept jours, et toute âme qui mangera du levain en ces jours-là, ou chez qui l’on trouvera du levain, cette âme sera retranchée de son peuple (Ex 12).
L’agneau pascal, figure du Christ
Voilà ce qu’il leur dit, et ils firent ce qu’il leur avait commandé. Et tout cela était une parabole de leur salut, comme je te l’ai interprété dans le livre précédent. Car lorsque les fils d’Adam étaient sous la servitude du Diable et de ses soldats, dans le monde d’ici-bas et dans l’Hadès, Dieu envoya son Fils pour les affranchir de leur servitude et les rendre au Paradis et au Royaume des cieux : il frappa le Diable et ses soldats des plaies que je t’ai décrites dans le livre de l’éclaircissement de l’Incarnation et de la Rédemption, et il se cacha du Diable par les actes humains que je t’ai exposés ; il se cacha de lui, en sorte que le Diable le crut un homme faible ; et le Très-Haut sauva de lui Adam par l’effusion de son sang — car il est l’Agneau de Dieu, parfait, sans défaut.
Car Dieu avait ordonné aux fils d’Israël d’offrir pour leurs péchés un agneau pur, sans défaut : quand l’un d’eux avait péché, il savait qu’il avait mérité de Dieu la mort ; il prenait donc un agneau pur, sans défaut, qui ne méritait aucune mort, et il entrait, lui et son agneau, devant Dieu — lui méritant la mort à cause de sa faute, et son agneau ne la méritant point ; et son agneau était immolé à sa place, pour le racheter de la mort qui lui était due (Lv 5). Ainsi fit notre Seigneur Jésus-Christ avec tous les fils d’Adam. Car Adam pécha et devint l’esclave du Diable, et il mérita la mort et le châtiment avec le Diable, à jamais — lui, et toute sa descendance née de sa semence : ils péchèrent, sans avoir péché par eux-mêmes, et ils devinrent esclaves du Diable, parce que le Diable possédait Adam leur père comme son esclave, et que qui possède l’esclave possède ses enfants[82]. Alors vint notre Seigneur Jésus-Christ, l’Agneau de Dieu véritable (Jn 1, 29 et 36) ; il s’incarna de l’Esprit-Saint et de Marie la Vierge — non de la semence d’Adam : il ne méritait donc ni mort ni châtiment, parce qu’il n’était pas de la semence d’Adam, l’esclave du Diable, et qu’il n’avait commis aucun péché ; il méritait au contraire la vie éternelle, à jamais, et ne méritait ni châtiment ni mort — à la différence de tous les fils d’Adam, pécheurs, impurs, rebelles, méritant le châtiment et la mort à jamais. C’est pourquoi le Christ mourut pour eux, et porta à leur place le châtiment et la mort sur le bois de la Croix, et les racheta par lui-même : car il mourut sans mériter la mort, et il porta pour eux leur mort — comme les fils d’Israël, quand ils avaient péché et mérité la mort, immolaient pour eux leurs agneaux, qui portaient leur mort. Il est donc l’Agneau de Dieu sans défaut, pur, parfait, qui a porté le châtiment et la mort pour les péchés du monde. Et de même, quand le Diable osa contre lui et le tua sans aucun droit, il lui arracha Adam et toute sa descendance, en rançon de son meurtre, avec justice et sans injustice. Le Christ est donc l’Agneau de Dieu, parfait, sans défaut, qui par l’effusion de son sang nous a sauvés du Diable et de ses soldats — lui, le Pharaon tyrannique ; il nous a sauvés le quinzième jour de la lune, qui est la Pâque des Juifs, au matin de l’immolation de l’agneau — le jour où ceux-là furent sauvés de Pharaon et de ses soldats.
Interprétation des symboles de l’agneau pascal
Considère donc tout ce que je t’ai exposé de la parole de Dieu sur l’agneau — qu’il soit parfait : il était la figure du Christ, Agneau de Dieu. Car la parole de Dieu sur le mois — qu’il est le mois de la nouveauté, et qu’il sera pour vous la tête des mois (Ex 12, 2) — signifie qu’en lui les fils d’Adam furent renouvelés de la perdition où ils étaient anciennement, qu’ils entrèrent dans les délices du Paradis et y retournèrent une seconde fois : c’est donc le mois de la nouveauté, et c’est la tête des mois de leur salut et le commencement de leur vie éternelle.
Et sa parole : Achetez l’agneau le dixième jour du mois, gardez-le jusqu’au quatorzième, et immolez-le au coucher du soleil — le saint Évangile atteste que le mois où le Christ fut crucifié était le premier mois, que les Juifs nomment Abib, un vendredi ; et le dimanche, dixième jour de ce mois, notre Seigneur Jésus-Christ entra dans la ville sainte, monté sur l’ânon, à la semblance d’un roi ; et tous les fils d’Israël le reçurent, et crurent en lui — qu’il était le Messie, leur roi qu’ils attendaient, et qu’il les sauverait ; et tous crièrent devant lui, dans leur langue : Hosanna, fils de David ! (Mt 21, 9) — dont l’interprétation est : Délivre-nous, fils de David ![83] — Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! (Mt 21, 9)[84]. Ainsi s’accomplit la parole de Dieu, qui leur avait commandé d’acheter sa figure en ce jour-là : car ils le reçurent, crurent en lui, confessèrent qu’il est le Messie attendu de la descendance de David, et lui demandèrent de les délivrer, sur la terre et dans les hauteurs. Et il demeura chez eux du dimanche, dixième jour de la lune, jusqu’au jeudi ; et il se mit à table avec ses disciples au soir de ce jour-là, à l’heure de l’immolation de l’agneau, au coucher du soleil — assis au souper, la nuit du vendredi, au moment même où Dieu leur avait commandé d’immoler l’agneau. Alors il prit le pain dans ses mains, à l’heure où l’on immolait l’agneau, et il leur dit : « Ceci est mon Corps, qui sera livré pour vous et pour beaucoup, en rémission des péchés ; faites ceci en mémoire de moi. » Et quand ils eurent mangé, il prit la coupe et dit : « Ceci est mon Sang, celui de la Nouvelle Alliance, qui est répandu pour vous et pour beaucoup, en rémission des péchés ; faites ceci en mémoire de moi » (Mt 26, 26-28). Il leur certifia par cette parole qu’il est l’Agneau de Dieu, celui que désignait l’agneau qu’on immolait en ce jour-là pour être sauvé par lui : car cet agneau ancien appartenait à l’Ancienne Alliance, pour le salut des fils d’Israël hors de Pharaon et de ses soldats ; et cet Agneau-ci appartient à la Nouvelle Alliance, pour le salut de tous les fils d’Adam — les morts, et les vivants qui viendront au monde jusqu’à la fin — hors du Diable et de ses soldats.
Et regarde, ô mon bien-aimé, qu’elle est belle, la parole de Dieu : Enduisez de son sang les deux montants des portes de vos maisons, et les deux linteaux, le haut et le bas, pour être sauvés par lui de l’ange destructeur ! Car la maison du croyant, c’est son corps : l’âme habite dans le corps comme dans une maison ; et la porte du corps, c’est la bouche ; son seuil, les deux lèvres ; ses deux linteaux, les deux rangées des dents. Quand donc le croyant boit le Sang du Christ, il en enduit ses lèvres et les rangées de ses dents, et cela lui est un signe : quand le voit l’ange destructeur — qui est le Satan —, il s’enfuit de lui ; il n’entre pas dans le corps du croyant, et il ne corrompt pas son âme, comme il corrompt les âmes des incroyants, qui ne sont pas enduites du Sang du Christ. Et la parole de Dieu se vérifie : Quand je verrai le sang sur la porte de vos maisons, je vous couvrirai, et je ne laisserai pas l’ange destructeur approcher de vous — car le Sang du Christ, que boit le croyant, est le signe du Christ par lequel il le garde et le couvre de l’ange destructeur du Satan. De même, si le croyant s’attache à l’église et à la présence au saint sacrifice, le Sang du Christ s’attache à son âme et la scelle : quand elle sort du corps pour monter au Paradis, les soldats du Satan, qui sont dans l’air, la voient scellée du Sang du Christ, et ils ne peuvent l’approcher, ni l’empêcher de monter comme ils en empêchent d’autres : ils la laissent monter au Paradis. Voilà pour celui qui s’attache au sacrifice.
Et comme Dieu dit aux fils d’Israël : Ne cuisez pas la chair de l’agneau à l’eau, mais mangez-la rôtie au feu — ainsi, en vérité, il nous a donné à manger, du Christ, Agneau de Dieu, sa chair cuite au feu : car cette parole-là était l’indice de celle-ci.
Il dit : « Mangez-le, les reins ceints. » De même, le croyant mange le Corps du Christ et son Sang les reins du corps ceints de la ceinture, et les reins de son cœur ceints de la foi en lui : que ceci est bien son Corps, par lequel il nous a rachetés.
Il dit : « Mangez-le, vos bâtons dans vos mains. » De même, la Croix est le bâton du croyant : car Moïse, par son bâton, noya Pharaon et ses soldats et sauva les fils d’Israël ; et le Christ, par le bois de sa Croix, fit périr le Diable et ses soldats et sauva les fils d’Adam qui croient en lui. Le bâton du croyant, c’est donc sa Croix : lorsqu’il mange le Corps du Christ, il fait de sa main le signe de la croix sur son visage, et il abreuve son ennemi du bâton dont le Christ l’a frappé[85].
Il dit : « Mangez-le, vos sandales à vos pieds. » Car le croyant marche sur la route de la foi, et les ennemis sont sur son chemin, qui lui tendent des pièges pour le faire trébucher ; et le Seigneur a dit : Couvrez vos pieds contre eux de la sandale : par là vous garderez vos corps tout entiers de leurs pièges — car ils sont comme les serpents qui mordent. Et Dieu a dit au serpent : « Je mettrai l’inimitié entre toi et les enfants d’Ève, entre tes enfants et les siens : eux chercheront de toi la tête, et toi tu chercheras d’eux le talon » (Gn 3, 15). Il a montré par cette parole que le Diable, le serpent ancien, lui et ses soldats, haïssent les enfants d’Ève parce que ceux-ci cherchent leur tête — c’est-à-dire le rang dont ils sont tombés — ; et le Diable et ses soldats les jalousent, et cherchent leur chute par le désir de la chair, qui est le désir d’en bas : car le talon est le bas du corps, et ce désir-là est pareillement le bas du corps. Dieu a donc dit : Quand vous mangerez la chair de la Pâque, que la sandale soit à vos pieds — c’est-à-dire : que le lieu du désir d’en bas soit couvert de l’acte charnel, afin que l’ennemi ne nous approche point par là. Car il faut que le croyant soit pur de cet acte la nuit et le jour où il s’approche des Mystères, en mangeant le Corps du Christ, d’un coucher du soleil à l’autre : ceux qui sont mariés du mariage licite s’en abstiennent la nuit qui précède le matin où ils se proposent de manger le Corps du Christ, et le jour où ils communient, jusqu’au coucher du soleil[86]. Telle est la sandale que Dieu a commandée pour les pieds. Et c’est pour cela que les prêtres des croyants se couvrent les pieds quand ils consacrent le Corps du Christ — signe visible de ce signe caché, comme ils se ceignent de la ceinture, signe visible de la ceinture cachée.
Il dit : « Mangez-le en hâte » — c’est-à-dire : qu’on ne tarde pas à se rendre au saint sacrifice, qu’on n’y soit pas nonchalant, mais qu’on s’y hâte en tout temps. Et le sens de « hâtez-vous de le manger », c’est : préparez-vous-y avant que la mort ne vous surprenne — car il est la vie de vos âmes contre la mort, et votre salut hors d’elle (Jn 6, 50). Et de même, les Juifs se hâtaient de le crucifier, criant au gouverneur : Crucifie-le ! crucifie-le ! (Lc 23, 21).
Il dit : « N’en laissez rien jusqu’au matin, et qu’on ne lui brise pas un os. » Qu’elle est belle, cette parole que Dieu a réunie en ce lieu ! Le saint Évangile atteste que, lorsque le Christ eut rendu l’esprit, les Juifs dirent avant sa mort — ils ne savaient pas encore qu’il était mort — : Il ne peut rester crucifié jusqu’à demain, de peur qu’il ne meure demain, qui est le sabbat ; allons donc lui briser les jambes, et les jambes des crucifiés avec lui, afin qu’ils meurent, et nous les descendrons du bois. Ils vinrent, brisèrent les jambes des crucifiés avec lui, puis vinrent à lui pour lui briser les jambes : ils le trouvèrent déjà mort, et ils ne lui brisèrent pas un os. Ainsi s’accomplit la parole de Dieu : N’en laissez rien jusqu’au matin, et ne lui brisez pas un os.
Il dit : « Ne le transportez pas d’une maison dans une autre » — car ils ne transportèrent pas le Seigneur du jardin où ils l’avaient crucifié vers un autre lieu pour l’ensevelir : c’est là même qu’ils l’ensevelirent.
Il dit : « Mangez-en la tête, les entrailles et les pieds, et ce qui ne peut s’en manger, brûlez-le au feu. » Cette parole veut dire : Scrutez toute sa conduite, jusqu’à le connaître, et que rien de lui ne vous demeure caché : scrutez ce qui en lui est élevé, comme l’élévation de la tête ; ce qui en lui est caché, comme les entrailles ; ce qui est proche à saisir, comme les pieds ; et ce qui vous demeure caché, que vous ne pouvez connaître — n’en doutez pas, ne le rejetez pas, ne le jetez pas au loin, ne le perdez pas : brûlez-le au feu de l’Esprit-Saint jusqu’à le connaître. Car l’Esprit-Saint est le feu qui descend sur le pain et en fait le Corps du Christ, et c’est lui qui vous découvrira ce qui vous est caché de son mystère, si vous lui demandez de vous le découvrir.
Il dit : « Et moi, en ce jour-là, je vous affranchirai de la terre d’Égypte, de la servitude de Pharaon. » De même, en ce jour où le Christ fut crucifié, nous avons été affranchis de la servitude du Diable le tyran ; et chaque jour, les croyants immolent cet Agneau, et ils sont affranchis des œuvres de ce monde et de leurs nombreux péchés, et ils obtiennent le salut de la servitude du Diable. Et c’est pourquoi ce jour fut nommé la Pâque, dont l’interprétation est le Passage : car en lui Dieu fit passer les fils d’Israël de la servitude de Pharaon et de son châtiment au désert ; et en lui le Christ nous a fait passer de la servitude du Diable et de son châtiment au Paradis de délices.
Il dit : « Immolez l’agneau en ce jour, chaque année, pour vous souvenir comment vous avez été affranchis de la servitude de Pharaon. » Et le Christ a dit : Chaque fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe, vous faites mémoire de moi et vous proclamez ma mort (Lc 22, 19)[87] — car par sa mort nous avons été affranchis de la servitude du Diable, et il a fait de son Corps et de son Sang notre offrande de chaque jour pour nos péchés : en sorte que, lorsque nous le voyons enveloppé pour nous dans les linges et déposé sur la patène, nous nous souvenons qu’il fut ainsi, pour nous, enveloppé dans les linceuls et déposé dans le tombeau ; et lorsque nous voyons son Sang versé dans le calice, nous nous souvenons qu’il fut ainsi versé pour nous, quand il fut percé au côté ; et nous lui rendons grâces, et nous le confessons pour ce qu’il a fait avec nous, et nous luttons pour œuvrer selon son bon plaisir, et pour le payer de retour, de tout notre pouvoir, de ce qu’il a fait avec nous — afin d’hériter son royaume éternel, le royaume de celui qui a fait ces œuvres pour nous le donner en héritage.
Il dit : « En cette nuit où vous immolerez cet agneau, je vous ferai sortir de la terre d’Égypte et je vous affranchirai de la servitude de Pharaon et de ses soldats ; et vous ne mangerez plus de levain, et l’on ne trouvera pas de levain chez vous durant sept jours ; et toute âme chez qui l’on trouvera du levain sera retranchée de son peuple. » Il voulait par là qu’ils fussent purifiés du levain des Égyptiens, la maison de Pharaon, et qu’ils employassent un levain nouveau. De même, en vérité : quand nous avons été baptisés, que nous avons mangé le Corps de l’Agneau de Dieu et bu son Sang, nous sommes sortis des œuvres périssables de ce monde et des convoitises passagères de la chair, et nous avons été affranchis de la servitude du Diable et de ses soldats ; et il nous incombe de ne plus jamais employer, en aucun de nos jours, le levain du Satan — qui est la paresse à louer Dieu et à le sanctifier. Car les démons, quand ils s’enorgueillirent et se firent paresseux à la louange et à la sanctification, tombèrent du ciel ; et cet acte devint leur levain, dont ils font lever les fils d’Adam jusqu’à ce qu’ils tombent comme eux. Dieu nous a donc enseigné à ne plus employer la paresse envers sa louange et sa sanctification, ni l’orgueil : car ces deux choses sont leur levain, et quiconque les emploie de nouveau, en l’un des sept jours, et meurt ce jour-là, tombe avec eux dans le châtiment éternel — c’est la parole de Dieu : Quiconque aura du levain dans sa maison sera retranché de son peuple. Il faut donc que les croyants ne se relâchent, en aucun de leurs jours, de ce qui leur a été prescrit de louange de Dieu et de sanctification — qui est leur levain nouveau : s’ils l’emploient et s’y attachent, sans orgueil ni ostentation, ils sont levés du levain de l’Esprit-Saint, et ils règnent avec lui à jamais. C’est le levain dont notre Seigneur Jésus-Christ a parlé dans sa parabole : la femme le cacha dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout fût levé (Mt 13, 33) — et par la femme il entend l’Église. Si donc l’homme s’attache à la louange de Dieu et à sa sanctification tous les jours, par cet acte il est sauvé de la perdition éternelle, et il obtient la vie et le Royaume éternel : car Dieu est véridique.
Ces sept jours que Dieu a désignés, où il ne doit se trouver chez nous rien de leur vieux levain de perdition, ce sont tous les jours de notre vie. Et Dieu a établi pour cela aussi un signe visible — comme il a donné à toutes choses un dedans et un dehors : car la sandale, la ceinture, l’agneau et la Pâque ont un dedans et un dehors ; de même ces sept jours, je t’en dirai le dedans et le dehors. Après l’immolation de l’Agneau et sa résurrection d’entre les morts, nous observons, au lieu des sept jours d’azymes, sept semaines d’azymes[88], pendant lesquelles nous ne jeûnons pas et ne nous prosternons pas[89] ; on n’y ordonne pas de prêtre, on n’y consacre ni église ni autel, on n’y couronne pas de noces, on n’y baptise les petits enfants que si l’on craint pour eux la mort ; et l’on ne fait rien du levain de la voie chrétienne, hormis la louange, la sanctification et l’immolation de l’Agneau. Quand les sept semaines sont écoulées — quarante-neuf jours —, nous commençons, au cinquantième jour, tous ces actes qui sont le levain nouveau : nous commençons l’œuvre nouvelle, chaque année, au jour de la Cinquantaine, qui est la fête de la Pentecôte[90], la fête de la Moisson, dont Dieu a dit à Moïse et à son peuple qu’ils devaient y offrir les prémices de leurs récoltes — signe de notre acte que voici : chaque année, nous commençons par les prémices des fruits des œuvres spirituelles, qui sont le levain nouveau, c’est-à-dire le jeûne, la prosternation, l’ordination des prêtres, la consécration des églises et des autels. Quant à la louange, et à la consécration du Corps du Christ et de son Sang, elles ne peuvent cesser un seul jour de tous les jours de la vie : car Dieu a dit que toute âme trouvée oisive à leur endroit a employé le vieux levain. Car l’oblation que nous offrons chaque jour nous obtient la rémission des péchés et l’affranchissement du pouvoir du Satan ; et nul des croyants ne doit laisser passer un saint sacrifice, s’il peut communier : car le but de sa présence, devant le Christ, est de le louer et de le sanctifier — qu’il soit à jeun ou non.
La conversion du pain et du vin au Corps du Christ et à son Sang
Et voici que je te montre comment le pain devient le Corps du Christ, et le mélange du vin et de l’eau son Sang — afin que tu connaisses sa grandeur, sa majesté et son honneur, et que tu tiennes pour certain que le Christ Dieu y est présent comme il était présent avec ses disciples. Car les disciples ne le voyaient qu’incarné, dans son corps : puisqu’il est Dieu, Fils de Dieu, lumière de lumière, engendré du Père avant tous les siècles, il n’a ni chair ni sang ; il est invisible, insaisissable, hors de toute sensation et de tout toucher. Mais quand il eut pris chair et sang de Marie la Vierge, et qu’il s’y fut uni, il devint, par ce corps, visible, saisissable, sensible, palpable. Or ce corps qu’il prit de Marie la Vierge, c’est du pain, de l’eau et du vin qu’il le prit. Car chaque jour la chaleur bilieuse[91] l’emporte sur la chair de l’homme et s’en nourrit, et il a faim ; quand il mange le pain, il s’en fait pour lui de la chair, à la place de ce qui lui a manqué : la chair de l’homme vient donc du pain. Et chaque jour la chaleur bilieuse l’emporte sur son sang et le diminue, et il a soif ; quand il boit l’eau, il s’en fait pour lui du sang, à la place de ce qui a manqué : son sang aussi vient de l’eau. C’est du pain et de l’eau qu’ont été formés la chair de l’homme et son sang, depuis la création. Car lorsque la femme a reçu la semence, et qu’elle mange le pain, Dieu en fait couler une part, par la nature, vers la semence, et il s’y fait du sang ; et elle ne cesse de faire ainsi, par la puissance de Dieu, chaque jour, tout le temps de la grossesse. Et quand la femme a enfanté, Dieu fait couler ce pain et cette eau — devenus pour la femme chair et sang — vers ses deux seins nourriciers, en lait pour l’enfant, par la puissance de la chaleur ; et il s’en fait pour lui chair et sang ; et il ne cesse de croître ainsi, jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour manger le pain et boire l’eau comme ses parents — jusqu’au jour de sa mort.
Or, quand Marie la Vierge conçut notre Seigneur Jésus-Christ, elle n’avait pas de semence dont le concevoir, puisqu’elle est vierge : c’est lui qui vint habiter en elle par son Esprit-Saint (Lc 1, 35), et il prit une part de la chair qui se formait en elle du pain, et une part du sang qui se formait en elle de l’eau et du vin, et il s’en forma un corps. Car Marie la Vierge ne buvait pas l’eau pure — et nul d’entre tous les hommes ne la boit, hormis les Arabes, les Maghrébins et les gens du Soudan, à cause de la rareté du vin dans leurs pays : car tous les hommes, en tous les temps, ne dressent point de table qu’il n’y ait sur elle une coupe de vin mêlé d’eau[92]. C’est donc de l’eau, du vin et du pain que notre Seigneur Jésus-Christ se fit un corps dans le sein de sa mère ; et quand elle l’eut enfanté, elle l’allaita de son lait — qui vient de cela aussi ; et son corps grandit comme grandissent nos corps : il mangea le pain et but l’eau mêlée au vin (Lc 7, 34), et il nous fut semblable en tout, hormis le péché.
Et quand il voulut nous racheter par lui-même et nous faire monter aux cieux, il disposa pour nous une économie, afin de demeurer avec nous à jamais comme il avait été avec ses disciples : il nous a commandé de prendre le pain — dont viennent notre chair et la sienne — et l’eau et le vin — dont viennent notre sang et le sien —, de les élever sur son autel saint, et de le prier par son nom qu’il nous a enseigné ; et il descend sur eux par son Esprit-Saint — celui qui descendit sur la chair et le sang de Marie —, et il les convertit en son Corps et en son Sang ; et il est avec nous en vérité, visible, saisissable, sensible, palpable, comme il était avec les Apôtres ; et mort pour nous, comme il est mort pour les gens de ce temps-là : enveloppé dans les linges et déposé sur la patène, comme il fut enveloppé dans les linceuls et déposé dans le tombeau ; son Sang versé pour nous dans le calice, comme son Sang fut versé sur le Golgotha. Quand donc nous le voyons sous cette forme humble et méprisée, nous croyons et nous confessons sa grandeur — comme le larron crut en lui dans sa faiblesse et confessa sa grandeur ; et nous obtenons de lui la rémission de nos nombreux péchés, à cause de notre foi en lui dans sa faiblesse, comme l’obtint le larron ; et nous méritons de lui la parole que le larron mérita de lui. Car nous nous approchons de lui en disant : « Souviens-toi de nous, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume » (Lc 23, 42) ; et il nous dit, comme il dit au larron : « En vérité, je vous le dis : aujourd’hui vous serez avec moi dans le Paradis » (Lc 23, 43). Cette parole, il convient qu’il la dise à quiconque croit en lui lorsqu’il le voit dans cet état de faiblesse, et confesse sa grandeur et sa puissance, à chaque saint sacrifice — qu’il ait communié ou non : car le larron, qui confessa sa seigneurie et sa royauté à l’heure de sa faiblesse, n’avait pourtant mangé ni de sa chair ni de son sang, et sur l’heure le Très-Haut lui dit : Aujourd’hui tu seras avec moi dans mon Paradis. De même, quiconque lutte pour être présent chaque jour au saint sacrifice, et s’y attache dans cette foi, mérite, si la mort le surprend, d’être ce jour-là avec le Christ dans son Paradis : car il est véridique en ses promesses.
Le devoir du croyant à la distribution des Mystères
De même, il faut que quiconque est présent au saint sacrifice s’y tienne debout avec crainte et tremblement, qu’il demande et supplie celui qui se tient devant lui, lui présentant sa requête avec foi et application : Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume. Qu’il ne se relâche pas, qu’il ne pense pas aux choses périssables de ce monde ; qu’il n’ait pas la hardiesse de s’asseoir, ni de dire une seule parole, hormis la réponse au saint prêtre et au diacre qui sert avec lui ; et qu’il ne sorte pas de l’église avant que le saint Corps ait été distribué tout entier de dessus l’autel.
Et après toute la distribution, qu’il lève les yeux au ciel, et qu’il lui demande avec application de renouveler en lui la grâce de l’Esprit-Saint, qu’il renouvela dans les disciples après son ascension. Il doit lire le psaume 23 et le psaume 46[93], pour y faire mémoire de son ascension, et lui demander de ne pas lui retirer son Esprit-Saint. Voilà ce que tout croyant doit faire après la distribution du Corps de dessus l’autel, afin que la grâce de l’Esprit-Saint se renouvelle en lui en tout temps. Et s’il ne sait pas par cœur ces deux psaumes, qu’il dise le psaume 148, le psaume 149 et le psaume 150[94] ; et s’il ne sait pas ceux-là non plus, qu’il dise : « Ô mon Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui es descendu du ciel et qui es monté au ciel : accorde-moi la grâce de ton Esprit-Saint, que tu as accordée à tes disciples purs et saints après ta sainte ascension, à la ressemblance de langues de feu ; et ne me la retire pas, ni dans ce siècle, ni dans celui qui vient. Car à toi sont la louange, la gloire, l’action de grâces, le chant, la magnificence, la sanctification, la puissance, l’honneur et la vénération, avec ton Père bon et l’Esprit-Saint vivifiant, qui t’est égal en essence, maintenant et en tout temps et jusqu’au siècle des siècles. Amen. »
† † †
† † †
Article cinquième
De l’affranchissement des fils d’Adam de la servitude du Satan
Je t’ai déjà rapporté, ô mon bien-aimé — que Dieu illumine les yeux de ton intelligence par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité ! —, dans le livre de l’éclaircissement de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion, que Dieu créa Adam et sa descendance pour les faire monter au rang élevé dont étaient tombés le Diable et ses soldats ; qu’ils péchèrent, et que le Diable régna sur eux, les tua et les fit descendre à l’Hadès, par leur obéissance envers lui ; que le Fils de Dieu les racheta par lui-même et mourut pour eux, et fit monter leurs âmes de l’Hadès au Paradis, aux délices où ils étaient d’abord — afin que se joignent à eux, d’entre les fils d’Adam vivants, autant qu’il faut pour égaler le nombre des soldats tombés avec le Diable, car il les trouva en deçà de ce nombre ; qu’il institua le baptême pour les vivants d’entre les fils d’Adam, afin qu’ils meurent purs, montent au Paradis, et soient portés avec ceux qui sont montés de l’Hadès, jusqu’à parfaire le nombre de l’armée, monter et hériter la Ville haute, céleste, dont le Diable est tombé (Ap 21) ; et que ses soldats jalousent les fils du baptême pour leur rang, et les combattent par les œuvres du péché, afin qu’ils meurent pécheurs et héritent avec eux le châtiment éternel. Tout cela, je l’ai rapporté dans ce livre-là ; mais je n’y ai pas rapporté ce que je vais te rapporter maintenant dans ce livre-ci. Sache-le donc — et que le Seigneur te donne l’intelligence de toutes choses !
Le Christ rend l’Esprit de Dieu à l’homme
Ô bien-aimé, tu sais que les anges sont des esprits purs, sans corps, et que les bêtes sont des corps de bêtes, sans âme raisonnable — leur vie est leur sang, et elles n’ont point d’âme raisonnable. Lors donc que Dieu créa Adam pour l’établir au rang dont était tombé le Diable, le premier des anges, il créa une âme pure, parlante et raisonnable comme les anges, et il la logea dans un corps animal, comme les corps des bêtes dont la vie est le sang. Et comme il savait — qu’il soit exalté ! — que l’âme raisonnable, emprisonnée dans le corps de bête par son union avec lui, n’aurait pas la force de faire son bon plaisir comme les anges, il insuffla en Adam de son Esprit-Saint : la grâce de l’Esprit-Saint se joignit à l’âme raisonnable d’Adam, et l’âme prévalut sur le corps de bête par la force de l’Esprit-Saint, et elle le chargea de lui obéir et de s’accorder avec elle au bon plaisir de son Créateur. Mais quand Adam obéit au Diable, écouta sa ruse contre lui et son mensonge, et démentit son Créateur, la grâce de l’Esprit-Saint se sépara de lui, le Diable régna sur lui, et il y eut avec son âme, à la place de l’Esprit-Saint, un esprit impur d’entre les démons du Diable, qui le contraignait, sans son choix, aux œuvres du péché ; et ainsi fut-il fait à tous ceux qui naquirent de sa semence, génération après génération.
Quand vint notre Seigneur Jésus-Christ, et qu’il se donna lui-même pour Adam et sa descendance — qui étaient morts contraints dans le péché et descendus à l’Hadès —, il fit monter toutes leurs âmes de là et les rendit au Paradis, parce qu’ils avaient été contraints au péché ; et il institua le baptême pour les vivants d’entre les fils d’Adam, afin de les affranchir de l’esprit impur que le Diable avait préposé sur eux pour les contraindre à l’œuvre du péché ; et il rend aujourd’hui l’Esprit-Saint que Dieu avait insufflé en Adam (Gn 2, 7) : il les fait triompher des soldats du Diable, et il les fortifie à l’œuvre de son bon plaisir tant qu’il habite en eux. Et il demeure habitant en eux s’ils persévèrent dans sa louange et sa sanctification aux temps qu’il leur a prescrits ; mais s’ils se relâchent de sa louange et de sa sanctification, la grâce de l’Esprit-Saint se retire d’eux, les œuvres impures prévalent sur eux et les contraignent aux œuvres du péché sans leur choix, comme ils étaient avant le baptême — car nul ne peut les vaincre, sinon par la force de l’Esprit-Saint : notre Seigneur Jésus-Christ a témoigné dans son saint Évangile qu’un roi qui a avec lui dix mille hommes — et le Satan, son adversaire, ressemble à un roi qui en a avec lui vingt mille — : celui qui a dix mille hommes ne peut vaincre celui qui en a vingt mille, sinon par la force de l’Esprit-Saint, le Consolateur, le Fort, le Puissant (Lc 14, 31). Paul l’apôtre atteste de même, dans son épître aux gens de Rome, que l’homme en qui n’est pas l’Esprit de Dieu est contraint à l’œuvre du péché sans son choix, et qu’il n’a point de pouvoir sur la loi de Dieu (Rm 8, 7-8). Il nous faut donc savoir maintenant comment l’Esprit-Saint demeure en nous : car s’il demeure en nous, nous œuvrons au bon plaisir de Dieu sans notre choix ; et de même, s’il se sépare de nous, nous œuvrons le péché sans notre choix.
Comment l’Esprit de Dieu demeure en nous
Je vais te montrer, ô bien-aimé, comment il demeure en nous — et je te demande, par notre Seigneur Jésus-Christ, de le garder, de le pratiquer, et de l’enseigner à tous ceux des fils du baptême qui en sont capables : tu recevras le salaire qui n’a point de pareil, et tu seras compté avec Pierre et Paul, ses saints apôtres. Mais si tu l’apprends, le gardes et le pratiques, sans l’enseigner à ceux des fils du baptême qui en sont capables, l’Esprit-Saint te quittera et te livrera aux soldats du Diable pour qu’ils te perdent : car tu auras connu le bien, et tu ne l’auras pas enseigné à tes frères croyants. Comprends donc, ô bien-aimé, ce que je t’en fais savoir.
Tu sais que l’esprit ne mange pas de pain et ne boit pas d’eau ; il ne goûte aucun des plaisirs de ce monde et ne jouit pas de ses délices : son manger, son boire, son plaisir et ses délices sont la louange de Dieu, sa sanctification et l’écoute de sa parole divine, comme Dieu l’a dit dans la Torah et dans le saint Évangile : « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3 ; Mt 4, 4). Le corps vit du pain, comme les bêtes ; et l’esprit vit de la parole de Dieu, comme les anges. Et comme l’homme, privé de ce qu’il mange et de ce qu’il boit, meurt — parce que la chaleur naturelle dévore sa chair et son sang, et le corps meurt —, de même, si l’homme cesse la louange de Dieu, sa sanctification et sa parole, l’esprit meurt de la vie de Dieu : car les démons prévalent sur lui, il pèche par nécessité, et l’Esprit-Saint le quitte. Si tu veux connaître la vérité de cela, pense au Diable et à ses soldats, qui étaient des esprits purs, d’entre les premiers des anges : quand ils s’abstinrent de la louange de Dieu et de sa sanctification, le péché prévalut sur eux, la grâce de l’Esprit-Saint les quitta, et ils tombèrent dans les ténèbres éternelles. Ainsi, quiconque s’abstient de la louange de Dieu, de sa sanctification et de l’écoute de sa parole, la grâce de l’Esprit-Saint le quitte comme elle quitta le Diable et ses soldats, et il leur est livré : ils l’asservissent à ce qui leur plaît. Et celui qui s’attache à la louange de Dieu, à sa sanctification et à l’écoute de sa parole en ses temps, la grâce de l’Esprit-Saint demeure en lui, chasse loin de lui les esprits impurs — les soldats du Diable —, ne leur donne jamais prise sur lui, ne leur laisse sur lui aucun pouvoir, et le fortifie à l’œuvre du bon plaisir de Dieu sans son choix. Nul, ô bien-aimé, ne peut œuvrer au bon plaisir de Dieu, sinon par la permanence de la grâce de l’Esprit-Saint en lui ; et elle ne demeure que par sa persévérance dans la louange de Dieu, sa sanctification et l’écoute de sa parole, en ses temps. Je dis « en ses temps », parce que Dieu, le Compatissant, sait que l’homme a besoin de la subsistance de l’esprit et de la subsistance du corps ensemble, et qu’il ne peut se passer d’aucune des deux : il a besoin de la louange, de la sanctification et de l’écoute de la parole de Dieu — car c’est par là que son esprit vit avec Dieu à jamais, comme je te l’ai fait savoir — ; et il a besoin aussi de ce qu’il mange et de ce qu’il boit — car c’est par là que son corps vit en ce monde de la vie de ce monde. Sachant donc que l’homme a besoin des deux subsistances, et qu’il penche vers la subsistance de son corps plus que vers celle de son esprit, Dieu fixa des temps à la subsistance de l’esprit et des temps à la subsistance du corps, et il donna à la subsistance du corps plus de temps qu’aux temps de l’esprit, afin que cela fût léger à l’homme, et qu’il s’y attachât.
Les temps de la louange — 1. La louange du matin et du soir
Comprends donc, ô bien-aimé, les temps : ils sont la racine du salut, et par eux l’Esprit-Saint demeure dans l’homme, comme je te l’ai fait savoir. Dieu a prescrit à l’homme d’aller chaque soir à l’église, sans paresse ni relâche, pour l’y louer et l’y prier ; et d’y aller au matin du jour, chaque jour, pour y prier, l’y louer, et lui demander le pardon de ses péchés de la nuit passée, et qu’il députe un ange pur qui le garde, en ce jour-là, des soldats du Satan et de leurs ruses : par cette prière, l’Esprit-Saint le garde d’eux tout le long de ce jour. De même, il va à l’église après le coucher du soleil, prie et le loue, lui demandant le pardon de ses péchés du jour écoulé, et qu’il lui envoie qui le garde des soldats du Satan et de leurs ruses : par cette prière, la grâce de l’Esprit-Saint le garde d’eux tout le reste de cette nuit.
Ces deux prières obligent les croyants : chaque jour et chaque nuit, ils les prient à l’église — à moins d’empêchement : alors chacun la prie dans sa maison, le cœur contristé de ne pouvoir être à l’église, laquelle est le Paradis de Dieu, comme je te l’ai montré dans le livre de l’interprétation de la Torah et du livre de Josué fils de Noun. Quiconque s’est relâché d’une de ces deux prières — qu’on nomme la louange de Dieu —, qu’il s’en repente, et qu’il ne se relâche plus jamais de ces deux prières. Car si quelqu’un se relâche de l’une d’elles pour la subsistance périssable de ce monde, et que la mort le surprenne ce jour-là avant la pénitence, il tombe dans les ténèbres éternelles où sont tombés le Diable et ses soldats, parce qu’il s’est abstenu de la louange de Dieu comme eux — cela, s’il s’en est abstenu par paresse : il est alors semblable au Diable et à ses soldats ; et s’il s’en est abstenu par occupation de la subsistance périssable, ou par la recherche de quelque bien passager de ce monde, qu’il a préféré à la louange de Dieu, il est semblable aux adorateurs des idoles, et à Judas l’Iscariote, qui préféra les deniers périssables au Christ qui demeure et subsiste : il négligea le culte de Dieu et sa louange, et s’en alla chercher de l’argent et de l’or — et l’or et l’argent sont des idoles ; c’est pourquoi notre Seigneur a dit : « Vous ne pouvez servir deux maîtres, Dieu et Mammon » (Lc 16, 13). Nul des croyants ne doit donc se relâcher de l’église, pour ces deux prières, sous aucun prétexte, quel qu’il soit : ce serait la cause de sa perdition.
2. La prière de la Liturgie
De même, il lui faut assister à chaque Liturgie, et ne jamais manquer une Liturgie, qu’il puisse communier ou non : car ce qui l’oblige, c’est la louange de Dieu et sa sanctification ; sa louange, ce sont les deux prières que nous avons dites, et sa sanctification, c’est la présence à la Liturgie. Car en assistant à la Liturgie, il entend les Livres, qui sont la parole de Dieu sortie de sa bouche — celle dont notre Seigneur Jésus-Christ a dit : « L’homme ne vit pas du pain de la vie du corps, mais de la parole de Dieu il vit de la vie de l’esprit » — : son âme vit donc de l’écoute des Livres saints, et de l’écoute du pur Évangile, qui est l’annonce de la vie et du Royaume. Et après l’Évangile, on sanctifie Dieu avec les anges : car le prêtre dit : « Toi devant qui se tiennent les anges, les Chérubins aux yeux innombrables et les Séraphins aux six ailes, qui te louent sans cesse, sans se taire, en disant : » — et tous ceux qui sont dans l’église lui répondent d’une seule voix : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur des Puissances ; le ciel et la terre sont pleins de ta gloire très sainte. »
La descente de l’Esprit-Saint sur les assistants
Ils sanctifient Dieu-Trinité par ces trois sanctifications ; et lui, en retour, les sanctifie de leurs péchés, comme il l’a dit par la bouche du prophète : « Celui qui me glorifie, je le glorifierai, et celui qui me sanctifie, je le sanctifierai »[95]. Par cette sanctification, le croyant est sanctifié de ses péchés. Notre parole « il est sanctifié » s’interprète : il est purifié de ses péchés ; car le mot de sanctification, en syriaque et en hébreu, s’interprète purification : le sanctifié, c’est le pur, et le Saint, c’est le Pur[96]. Comprends cette interprétation, ô bien-aimé, pour tenir pour certain que la sanctification sanctifie l’homme de ses péchés. Après cette sanctification, le prêtre incline la tête et dit[97] : « Nous te demandons, Seigneur — nous voici entre tes mains — d’envoyer sur nous la grâce de ton Esprit-Saint, et sur ces oblations qui sont à toi : qu’il les sanctifie, et qu’il en fasse la chair et le sang de Jésus-Christ ton Fils. »
Comprends cette grande grâce, qui advient à tous les assistants : l’Esprit-Saint descend sur eux avant de descendre sur ces oblations — il descend sur le peuple avant les oblations ! Et comme il sanctifie l’oblation terrestre et périssable, et la fait céleste et permanente, ainsi il sanctifie de leurs péchés de perdition tous ceux qui se tiennent devant lui, par sa descente sur eux, et il les rend dignes de la vie permanente, éternelle. Car le sens de « l’Esprit-Saint », c’est l’Esprit purificateur, comme je te l’ai interprété : il purifie le croyant de ses nombreux péchés — fussent-ils au nombre du sable de la mer, cela ne lui est pas difficile —, qu’il communie ou ne communie pas, comme il purifie de tous les péchés quiconque sur qui il descend dans le baptême. Et après cela, l’Esprit-Saint descend sur les saintes oblations.
Puis le prêtre dit[98] : « Seigneur, véridique en tes promesses : comme tu as sanctifié ces oblations par la descente de ton Esprit-Saint sur elles, sanctifie-nous, nous aussi, de nos péchés cachés et manifestes ; éloigne de nous toute pensée qui ne plaît pas à ta bonté ; purifie parfaitement nos âmes, nos corps, nos esprits, nos intentions et nos cœurs, afin que, d’un cœur pur, d’une âme illuminée et de lèvres sans honte, nous osions, avec assurance et sans crainte, te nommer — t’invoquer — notre Père, comme nous l’a enseigné ton Fils unique, notre Seigneur Jésus-Christ, qui a dit : Quand vous priez, dites ainsi. » Et tout le peuple dit : « Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite comme au ciel, ainsi sur la terre ; notre pain de demain, donne-le-nous aujourd’hui ; et remets-nous nos dettes, comme nous remettons, nous aussi, à ceux qui nous doivent ; et ne nous fais pas entrer dans les tentations, mais délivre-nous du Mauvais, par Jésus notre Seigneur. Amen » (Mt 6, 9-13).
La Prière dominicale
Vois, ô bien-aimé, la grandeur de cette prière en un tel moment : car le Christ, Fils unique de Dieu, est présent avec eux, et eux, se tenant devant lui, disent à son Père : « Notre Père qui es aux cieux » — pour montrer qu’ils ont eu part avec lui à la filiation divine ; et ils lui demandent de sanctifier en eux la filiation, de peur de nommer leurs âmes ses fils tout en étant ses ennemis par leurs œuvres. Puis ils lui demandent de leur faire venir son Royaume — qui est son Esprit-Saint — et que son bon plaisir règne sur la terre comme il est chez les anges au ciel : son bon plaisir, c’est la persévérance de sa louange et de sa sanctification ; car les anges le louent et le sanctifient sans relâche — s’ils se relâchaient, ils tomberaient comme sont tombés le Diable et ses soldats — ; et de même, ceux des fils des hommes qui croient en lui doivent persévérer dans sa louange et sa sanctification sans relâche, et ils demandent qu’il leur accomplisse cela, par son bon plaisir et son secours.
Et c’est pourquoi ils disent : « notre pain de demain »[99] — c’est-à-dire du siècle à venir, au ciel : car leur pain, dans le siècle à venir, au ciel, c’est la louange de Dieu au ciel, et son Corps et son Sang, qui sont le pain des anges, avec la louange et la sanctification — car les anges n’ont point d’autre pain que ces choses-là, dont ils font leurs délices ; et de même les croyants, quand ils seront au ciel, seront comme eux, et ce sera là leur pain au ciel. C’est pourquoi ils demandent à Dieu avec supplication : nous te louons et te sanctifions, et ton oblation — qui est notre pain de demain, au ciel — donne-la-nous aujourd’hui, sur la terre : car si nous n’en faisons pas provision avec nous sur la terre, aujourd’hui, nous ne l’obtiendrons pas demain au ciel.
De même, ils lui demandent de ne pas les faire entrer dans les tentations qui les en empêcheraient, mais de les délivrer du Mauvais, par Jésus-Christ, hors duquel il n’est point de salut. Et aussitôt le prêtre leur répond[100] : « Oui, nous te le demandons, Père saint, bon, ami du bien : ne nous fais pas entrer dans les tentations, et ne laisse aucun péché dominer sur nous, mais délivre-nous des œuvres inutiles, de leurs pensées, de leurs mouvements, de leurs regards et de leurs attouchements ; anéantis le Tentateur et chasse-le loin de nous ; anéantis tous ses mouvements implantés en nous, et retranche de nous les causes qui nous conduisent au péché, et sauve-nous par ta puissance sainte, par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen. » Puis le peuple incline la tête, et le prêtre demande à Dieu, véridique en ses promesses, par le pouvoir qu’il a remis à ses disciples de lier et de délier tous les liens du péché, de les délier de leurs péchés, de pardonner toutes leurs fautes, de les délivrer du Mauvais, et de les faire parvenir à son Royaume céleste.
Les bénédictions de la présence à la Liturgie
Après cette longue prière, il élève le Corps sur ses mains, au-dessus de tout le peuple, comme il fut élevé au-dessus d’eux sur le bois de la Croix[101] ; et tous l’invoquent comme l’invoqua le larron : Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume — et ils méritent de lui le pardon de tous leurs péchés, et les délices de son Paradis, comme le larron mérita de lui tout ce bienfait. Son pareil, l’obtient quiconque assiste au temps de la Liturgie avec foi et crainte, à jeun ou non[102], qu’il communie ou ne communie pas : s’il peut communier, il sait quelle grâce lui est advenue ; et s’il ne peut communier, il est comme le centurion, qui dit au Seigneur : « Je ne suis pas digne que tu entres sous le toit de ma maison ; mais dis une parole seulement, et mon serviteur sera guéri » (Lc 7, 6-7) : sur l’heure, il obtint ce qu’il voulait, par sa foi, et le Seigneur admira la beauté de sa certitude. De même, quiconque lutte pour être présent à la Liturgie, s’il ne peut communier, s’abstient de l’oblation avec humilité et pauvreté — et par sa foi, il obtient ce qu’obtint le centurion.
Le péché de quitter l’église avant la fin de la communion
Après cela, le croyant — qu’il ait communié ou non — doit se tenir debout, avec crainte et tremblement, jusqu’à ce que le Christ monte de dessus l’autel : sa montée, c’est l’achèvement de tout son Corps, et l’élévation de l’oblation hors du calice ; après quoi, le voyant monté, le peuple lui demande de faire durer sur eux la grâce de l’Esprit-Saint qu’il envoya sur ses disciples après son ascension. Si donc quelqu’un assiste à toute la Liturgie et sort avant la montée du Christ et son élévation hors du calice, il a mis sa part avec Judas l’Iscariote : le saint Évangile témoigne de lui que, dans la nuit du grand vendredi, quand le Christ eut fait communier ses disciples à son Corps et à son Sang, il sortit seul, sans les disciples, avant que le Christ sortît ; et sur l’heure le Satan le domina, parce qu’il était sorti avant l’achèvement de la sainte oblation — car le saint Évangile atteste qu’il communia et sortit sur l’heure, tandis que les disciples demeurèrent jusqu’à ce que le Christ sortît, et ils sortirent avec lui. Ainsi, quiconque sort avant l’élévation du Christ, hors de l’église, s’est rendu semblable à Judas — fût-il pressé d’une grande nécessité[103]. Quant à celui qui assiste à toute la Liturgie et ne sort pas avant que le Saint soit élevé de dessus l’autel, il obtient toutes les grâces que je t’ai dites.
Et il est des prêtres qui ont oublié la loi du Christ, et qui n’ont point de connaissance de la lecture des Livres : ils se sont mis à congédier le peuple avant l’élévation de l’oblation hors du calice — ils perdent leurs propres âmes, et les âmes de tout le peuple. Car Dieu ordonne qu’on écoute les prêtres quand ils commandent ce qui lui plaît ; et si on leur obéit en ce qui ne lui plaît pas, on encourt la perdition éternelle, comme les soldats du Diable, qui obéirent à leur chef en ce qui ne plaisait pas à Dieu, s’abstinrent de la louange et de la sanctification, et tombèrent. Ainsi du peuple, si les prêtres le congédient avant l’achèvement de l’oblation : s’il les écoute en ce qui ne plaît pas à Dieu, il reçoit le châtiment avec eux, comme les soldats du Diable avec lui.
La nécessité d’assister aux lectures
De même, quiconque n’assiste pas à la lecture des Livres et à l’oblation[104] et communie, reçoit un grand châtiment : car au lieu de sanctifier le Christ, il le profane[105], parce qu’il communie avec une âme impure et un corps impur. Car les Livres et la Liturgie ont été placés avant l’oblation pour sanctifier l’âme du croyant et son corps, et le purifier, comme je te l’ai montré : après quoi il mérite l’oblation. Car l’homme ne peut demeurer sans quelque péché d’inadvertance une seule heure — sauf à être seul au désert ; celui qui est mêlé aux hommes, il faut bien qu’il faute : soit une parole de moquerie, soit un serment — même véridique —, soit une injure légère, soit autre chose de semblable : par ces choses qu’il fait, il faute et se souille, et il a besoin des Livres et de l’écoute de la Liturgie pour être purifié de sa souillure et sanctifié. Et celui qui n’écoute pas les Livres et la Liturgie, et communie au Saint du Christ étant impur, a méprisé le Christ — et le Christ le méprisera aussi, comme il a dit par la bouche d’un prophète : « Je méprise qui me méprise, et je glorifie qui me glorifie » (1 S 2, 30). La parabole en est celle d’un homme qui sème une semence dans une terre qui n’a été ni arrosée ni labourée : il y met la semence, et la terre n’en tire aucun profit. Ainsi l’homme, par ces péchés que je t’ai décrits, devient comme une terre assoiffée et stérile ; quand il vient à l’église et entend les Livres et l’Évangile — la parole de Dieu, l’eau de la vie —, le voilà arrosé ; et quand il entend la Liturgie, l’Esprit-Saint descend sur lui, le nettoie, et le purifie des péchés comme on purifie la terre des épines ; alors il reçoit la sainte oblation, et elle croît en lui, comme la terre abreuvée et préparée reçoit la semence et la fait croître.
Je t’ai donc montré la louange et la sanctification prescrites à tous les croyants, sans lesquelles ils ne peuvent rien accomplir des commandements de Dieu : car c’est par elles que l’Esprit-Saint demeure en eux, chasse loin d’eux les esprits impurs, et les fortifie au bon plaisir de Dieu. Quiconque se relâche de l’église au matin et au soir, et de la présence à la Liturgie — comme je te l’ai fait savoir —, et que sa mort survienne ce jour-là, tombe de la vie sainte, comme est tombé le Diable.
1. L’obtention des bénédictions corporelles
Je t’ai exposé la louange et la sanctification : elles obligent les croyants chaque jour, toute leur vie. Car Dieu leur a rendu faciles les choses qui sont la cause de leur salut et le commencement de leur vie : le jour et la nuit font vingt-quatre heures ; il a donné à l’homme d’y venir trois fois à l’église — au matin, au soir, et au temps de la Liturgie —, et la somme de ces trois fois n’atteint pas deux heures ; il lui reste vingt-deux heures pour travailler à la subsistance de son corps — et lui, le Très-Haut, lui élargit en elles la subsistance de ce monde, au multiple de ce qui lui échappe en ces deux heures-là : outre ce qu’il a déjà obtenu pour la subsistance de son esprit, qui est la louange de Dieu et sa sanctification, la descente de son Esprit-Saint sur lui et le pardon de ses péchés.
2. La sanctification du dimanche
De même, la semaine a sept jours, et il a rendu les choses faciles aux hommes, afin qu’ils soient sans excuse devant lui : il a dit : Occupez-vous de la subsistance du corps six jours, et travaillez pour l’esprit un seul jour ; et en ce seul jour, occupez-vous de la subsistance spirituelle du matin au soir, sans autre occupation que la lecture de la parole de Dieu dans ses Livres saints[106] — au point qu’il a dit : Si tu sais bien lire, lis, et quiconque tu rassembleras auprès de toi pour lui lire, Dieu t’en donnera le salaire dans son royaume ; et si tu ne sais pas lire, va vers une autre localité, vers qui te lira — comme tu vas, pour chercher la subsistance, de la localité qui n’a point de marché vers la localité du marché ; et ne laisse pas la subsistance de ton esprit t’échapper, et n’y sois pas négligent : car tu ne sais combien tu vivras. Il n’a commandé le chômage de la subsistance du corps en un jour que pour que l’homme se rende libre pour la lecture des Livres saints, qui est la subsistance spirituelle, qu’il y lutte sans paresse, et qu’il se donne de la peine à la chercher, comme il fait pour chercher la subsistance de ce monde. Car la lecture des Livres de Dieu purifie l’âme et le corps, et les nettoie du péché, comme dit notre Seigneur Jésus-Christ à ses disciples dans le saint Évangile : « Je suis la vigne, et mon Père est le vigneron ; tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il le retranche, et celui qui porte du fruit, il l’émonde, pour qu’il porte des fruits nombreux ; et vous, vous voilà purs, à cause de la parole que je vous ai dite » (Jn 15, 1-3). Il a certifié que par sa parole il purifie l’homme de ses péchés, et lui fait porter les fruits de la vie éternelle ; et si l’homme n’écoute pas sa parole — la lecture de ses Livres —, il demeure sans fruits, et son Père le retranche de la filiation de son Fils, comme on retranche le sarment de la vigne. Et quiconque s’attache à la lecture, chaque dimanche, demeure ferme dans le Christ, comme le sarment tient ferme à la vigne : car la parole du Christ le purifie et le sanctifie de ses péchés, et le fait porter le fruit de la vie éternelle.
Ces commandements sont nécessaires à la victoire des croyants
Par ces trois choses, ô bien-aimé, que je t’ai dites, l’Esprit-Saint s’affermit dans les croyants, et par lui ils vainquent les démons : j’entends la marche à l’église, au matin et au soir de chaque jour ; l’assiduité à chaque Liturgie, de son commencement à sa fin ; et l’écoute des Livres de Dieu le dimanche entier. Si l’homme s’attache à ces trois, l’Esprit-Saint s’affermit en lui, et il est à jamais né de Dieu, et le péché n’a plus de pouvoir sur lui, comme dit Jean l’évangéliste dans son épître : « Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, parce qu’il est né de Dieu » (1 Jn 3, 9) ; et il y dit encore que celui qui est né de Dieu, Il le garde, et ne laisse pas le Mauvais l’approcher. Tous les croyants qui ont été baptisés sont nés de Dieu, tant que demeure ferme en eux l’Esprit-Saint par lequel ils sont nés de Dieu : il les garde du Mauvais et de ses soldats, et ils ne peuvent pécher, mais font le bien sans leur choix, car l’Esprit-Saint les y fortifie tant qu’il est ferme en eux. Et il s’affermit en eux, ô bien-aimé, par la garde des trois commandements : tant qu’ils les gardent, il est ferme en eux, et il les garde du Mauvais, et ils n’ont pas la puissance de pécher — car l’Esprit-Saint les empêche du péché et les garde du Mauvais qui amène sur eux le péché ; et s’ils pèchent par inadvertance, aussitôt l’Esprit-Saint, qui habite en eux, leur fait sentir le regret, et il les conduit à la pénitence, pressés et poussés. De même, s’ils se relâchent d’un seul de ces trois commandements, l’Esprit-Saint se retire d’eux, l’esprit impur et mauvais prévaut sur eux et les conduit aux œuvres du péché, pressés et poussés, et ils ne demeurent plus nés de Dieu tant qu’ils sont ainsi : car celui qui est né de Dieu ne pèche pas, comme a dit Jean l’apôtre (1 Jn 3, 9).
Vois la grandeur de ces trois commandements, par lesquels l’homme a part avec le Christ, Fils de Dieu, à sa gloire et à son royaume, et devient né de Dieu ! Ils ne sont ni difficiles ni pénibles ; il n’y a en eux ni charge, ni fatigue, ni perte, ni amende sur la subsistance : l’homme va au matin à l’église, et il y retourne après avoir achevé de gagner sa subsistance — il n’a subi ni perte ni amende ; et le temps de la Liturgie, chaque jour, lui prend la mesure d’une heure sur les vingt-quatre — nulle perte là non plus ; et le dimanche est un seul jour sur sept, par lequel il obtient la vie éternelle dans le Royaume des cieux — et le Seigneur lui rend, dans les six autres jours, le multiple de ce qui lui échappe en ce seul jour : car la subsistance est dans sa main, comme il a dit par la bouche de son prophète : « C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre, qui appauvris et qui enrichis ; c’est moi qui blesse et qui guéris » (Dt 32, 39 ; 1 S 2, 6-7). Il rend donc à l’homme le multiple de ce qui lui échappe de la subsistance de ce monde, comme il a dit dans son saint Évangile : « Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez, ni de ce que vous boirez, ni de quoi vous serez vêtus (Mt 6, 25) : car ces choses, les nations du dehors s’en inquiètent et les recherchent ; mais vous, votre Père sait que vous avez besoin de toutes ces choses ; cherchez d’abord sa justice et son royaume, et toutes ces choses vous seront données par surcroît » (Mt 6, 32-33). Il a dit cette parole pour nous certifier qu’il nous rend au multiple ce qui nous échappe des subsistances de ce monde, dans le temps où nous nous occupons à chercher d’abord sa justice et son royaume : il nous a accru tout ce dont nous avons besoin — nourriture, boisson et vêtement —, car il est notre Père, et il sait que nous avons besoin de toutes ces choses : il nous donne son royaume, et il nous accroît ces choses par surcroît, sachant que nous en avons besoin. Médite, ô bien-aimé, ces trois commandements, et garde-les : ils sont le salut de quiconque croit au Christ.
Le besoin du bouclier de la foi
Par eux, les croyants vainquent l’ennemi mauvais, qui est plus fort qu’eux — et ils n’ont de pouvoir sur lui que par ces trois commandements : car par eux l’Esprit-Saint s’affermit en eux, les rend victorieux de l’ennemi mauvais, et leur donne l’avantage sur lui tant qu’ils sont sur la terre, dans le corps ; et après leur sortie du corps, il les fait triompher de ses soldats, qui sont dans l’air, les sauve d’eux, et les fait parvenir au Paradis, aux délices de la vie éternelle. Or l’ennemi mauvais sait que ces trois commandements sont l’arme des croyants, et que par eux ils le vainquent : il les leur dispute, leur livre bataille à leur sujet, et les y rend paresseux, jusqu’à les leur faire abandonner : alors l’Esprit-Saint se retire d’eux, et lui prévaut sur eux.
Ils ont donc besoin, ô bien-aimé, de la foi, qui leur soit comme le bouclier où recevoir les coups du Satan et ses flèches, par lesquelles il les rend paresseux à l’égard de ces trois commandements — comme dit Paul l’apôtre dans son épître aux gens d’Éphèse : « Prenez le glaive de l’Esprit, qui est la parole de Dieu ; par toute prière et toute supplication, priez en tout temps dans l’Esprit, et veillez-y en tout temps » (Ep 6, 17-18). Il a certifié que la parole de Dieu, que l’homme lit ou qu’on lui lit, et l’assiduité à la louange et à la sanctification, sont le glaive de l’Esprit — c’est-à-dire le glaive de l’Esprit-Saint : car si l’homme s’attache à ces trois commandements — la louange, la sanctification et la lecture —, l’Esprit-Saint est ferme en lui, et il est le glaive de Dieu : quand les soldats du Satan le voient, ils fuient loin de lui, et ne peuvent l’approcher. Aussitôt ils usent de ruse, et tendent leurs filets à l’homme, pour lui faire abandonner un seul de ces trois commandements : alors l’Esprit-Saint se retire de lui, et ils prévalent sur lui — tel un homme qui a au poing un glaive nu : ses ennemis ne peuvent l’approcher, par crainte du glaive ; ils se tiennent donc au loin, et lui tirent une flèche, pour que le glaive tombe de sa main et qu’ils le vainquent ; il a donc besoin, avec le glaive, du bouclier à la main : quand ils lui tirent une flèche, il la reçoit sur le bouclier, il ne tombe pas, et son glaive ne tombe pas de sa main. Le bouclier, c’est la foi : par elle, l’homme a la force de s’attacher à ces trois commandements, et il y reçoit les coups du Satan qui l’en rend paresseux, comme dit Paul l’apôtre, dans la même épître aux Éphésiens, avant sa parole « prenez le glaive de l’Esprit » : « Prenez le bouclier de la foi, par lequel vous pourrez éteindre toutes les flèches enflammées du Mauvais » (Ep 6, 16). Il a certifié que l’homme ne peut s’attacher à la louange, à la sanctification et à la parole de Dieu — qui est le glaive de l’Esprit — s’il n’a avec lui le bouclier de la foi, par lequel il éteint les flèches du Mauvais. Et je vais te montrer les flèches par lesquelles il détourne le croyant de ces trois commandements : elles sont trois, et par elles il fait abandonner les trois commandements.
Les flèches du Diable
La première flèche : quand l’homme veut aller à l’église pour la louange, la sanctification et la lecture de la parole de Dieu, le Satan lui fait paraître belle la subsistance, et il fixe en son âme que, s’il va à l’église ou s’attache à la lecture, il perdra tel et tel gain, et que telle affaire se gâtera. S’il l’écoute, il abandonne ce qui lui incombe de louange et de sanctification, et son glaive — qui est l’Esprit-Saint — tombe de sa main. Mais s’il a avec lui le bouclier de la foi, il ne reçoit pas du Satan ce qu’il lui a fait paraître beau de la subsistance, ni ce qu’il a fixé en son âme de la ruine de son affaire et de la perte de son gain : il lui dit : « Mon Seigneur le Christ est plus véridique que toi ; il a dit qu’il ne laisserait nul gain m’échapper, ni nulle affaire se perdre, mais qu’il l’arrangerait, et me rendrait au multiple ce qui m’échappe : car il a dit : Cherchez d’abord ma justice et mon royaume, et tout ce dont vous avez besoin des choses de ce monde, je vous l’accroîtrai (Mt 6, 33). » S’il croit ainsi, s’il vainc la pensée satanique par le bouclier de la foi, et s’attache à la louange, à la sanctification et à la lecture, son glaive demeure ferme en sa main, il en vainc son ennemi — et son salaire est plus grand que celui des martyrs : car les martyrs combattaient contre de la chair et du sang, comme eux ; et lui combat contre les soldats du Satan, les esprits de feu qui dominent sur toute la terre, comme dit Paul l’apôtre (Ep 6, 12) : son salaire en cela est plus grand que le salaire des martyrs, car il a combattu et vaincu des princes et des rois plus grands et plus puissants que les princes et les rois que vainquirent les martyrs. Voilà la première flèche : je te l’ai montrée.
La deuxième flèche : quand l’homme veut s’attacher à la lecture le dimanche, et aller à l’église pour la louange et la sanctification chaque jour, le Satan l’effraie et jette sur lui l’épouvante ; il lui dit : Un tel te rencontrera en chemin, il te mettra à l’amende de tant et tant, il te fera tort, ou il te battra, ou il te tuera. S’il l’écoute, et abandonne ce qui lui incombe, l’Esprit-Saint — qui est son glaive — se retire de lui, et le Satan, son ennemi, prévaut sur lui et le perd. Mais s’il a avec lui le bouclier de la foi, il lui dit : « Tu mens, Satan ! nul ne peut me mettre à l’amende, ni me faire tort, ni me battre, ni me tuer, sinon par la volonté du Christ mon Dieu ; et s’il a voulu me faire cela, il le fera, me cacherais-je dans les fentes de la terre ; et s’il n’a pas voulu me faire rien de cela, nul ne peut me le faire, crierais-je sur les toits : car les cheveux de ma tête sont comptés chez lui — c’est lui qui a dit : Deux passereaux se vendent une obole, et l’un d’eux ne tombe pas à terre sans la volonté de votre Père qui est aux cieux ; et vous, tous les cheveux de vos têtes sont comptés (Mt 10, 29-30). » Par cette économie de la foi, il vainc l’ennemi, il prévaut sur lui, et son glaive — qui est l’Esprit-Saint — demeure en sa main ; et son salaire, en ce deuxième combat, est plus grand qu’au premier : car il a donné sa vie au Christ plus que les martyrs, il a porté le bois de sa croix et l’a suivi, tenant pour certain que nul autre que lui ne tue ni ne fait vivre. Voilà la deuxième flèche : je te l’ai montrée.
La troisième flèche : quand l’homme n’a ni subsistance qui l’occupe loin de la garde des trois commandements, ni crainte dont le Satan l’effraie et l’empêche, celui-ci le rebute par la paresse et la nonchalance, jusqu’à faire tomber le glaive de sa main et prévaloir sur lui. Le péché de celui-là est plus grand que tout péché : car il s’est fait paresseux et nonchalant à la lecture, à la louange et à la sanctification, sans aucune cause. Mais s’il a avec lui le bouclier de la foi, il éloigne de lui le satan de la paresse, et il se dit en lui-même : « Le Satan n’a pu ni m’effrayer, ni m’empêcher par une subsistance : il veut maintenant me faire tomber par la paresse et la nonchalance par lesquelles lui-même est tombé du ciel — car le Satan et ses soldats, quand ils se furent abstenus de la louange de Dieu et de sa sanctification, et s’en furent relâchés et paressés, il les précipita tous du Royaume des cieux, et il m’a créé pour me faire hériter leur royaume, dont ils sont tombés ; si donc je me fais paresseux à la louange, à la sanctification et à la lecture des Livres, et nonchalant comme eux, je tomberai comme ils sont tombés. » Par cette bonne pensée, qui est le bouclier de la foi, il les vainc ; il s’attache à ce qui lui incombe de louange de Dieu, de sanctification et de lecture de ses Livres ; et il est compté avec les martyrs qui ont combattu, vaincu, et reçu la couronne de la victoire dans le Royaume des cieux — le royaume du Christ, le royaume qui demeure à jamais.
Et sache, ô mon bien-aimé, que c’est par ces trois flèches que le Satan combat les croyants, chaque jour et chaque heure, pour les rendre paresseux, leur faire abandonner les trois commandements, et prévaloir sur eux ; et c’est en le combattant qu’ils obtiennent la couronne de la victoire et méritent le Royaume des cieux. Sache aussi que le croyant qui combat l’ennemi sur l’une de ces trois flèches, et le vainc, a pris un salaire plus grand que celui qui a passé sans combat : le croyant se réjouit donc, quand il est combattu et qu’il vainc. Et quand le Satan combat un homme de l’une de ces trois flèches, et que l’homme l’écoute une seule fois, il ramène sur lui ce combat à chaque fois ; et quand il ne l’écoute pas, il se retire de lui, comme l’archer dont la flèche n’a pas porté : il voit qu’il n’y a pas à frapper de nouveau, puisqu’il n’a pas atteint ; mais s’il atteint une seule fois, il ne cesse plus.
3. Les prières des Heures
De même, il a été commandé aux croyants de s’attacher à la prière, en sus de ce que je t’ai décrit du matin et du soir : à la troisième heure du jour, à la sixième, à la neuvième, au temps du coucher du soleil, et au milieu de la nuit. Ces cinq prières, ajoutées aux deux premières, obligent tous les croyants, prêtres et laïcs, chaque jour et chaque nuit : ils les prient où ils veulent. Ceux qui sont libres, et n’ont pas de gagne-pain, doivent les prier toutes — surtout les prêtres — sans en omettre une seule ; sinon, l’ennemi prévaut sur eux et les subjugue : car c’est par elles qu’ils le chassent à toute heure. Quant à ceux qui peinent aux subsistances du corps, ils ne sont tenus, des cinq, qu’à la prière du sommeil : ils la prient dans leurs maisons, avec supplication et prosternement, comme ils prient à l’église au matin et au soir — car elle les garde du Satan et de ses soldats dans leur sommeil. Car bien des gens se sont endormis, et n’ont rien su jusqu’à ce que quelqu’un les réveillât : ils l’ont regardé, et c’était un satan ténébreux, au visage noirci ; sur l’heure il les a terrassés et tirés à lui ; et bien des gens se sont endormis et n’ont pu se relever : ils sont morts dans leur sommeil. Si l’homme prie la prière du sommeil, nul satan ne peut lui apparaître ni le terrasser ; et s’il meurt dans son sommeil, il est compté avec les pénitents à qui le péché n’est point compté : car la prière qu’il a priée à la fin de sa vie lui est comptée pour pénitence. Cette prière-là oblige donc tous les hommes : les gens de peine et les gens libres, les hommes et les femmes, les libres et les esclaves, les grands et les petits.
Quant aux quatre prières — de la troisième heure, de la sixième, de la neuvième, et du milieu de la nuit —, ceux qui sont occupés à leur gagne-pain ne sont pas tenus de les prier debout et prosternés comme les trois autres : ils les prient tout en travaillant à leurs subsistances, qu’ils soient debout, ou en marche, ou retenus, ou en quelque état qu’ils soient — et le Seigneur leur compte leurs prières comme à ceux qui, libres, se tiennent debout et se prosternent ; de même, s’ils prient le milieu de la nuit couchés sur leurs lits, le Seigneur leur compte leur prière, à cause de leur peine aux subsistances, dont ils ne peuvent se passer.
Quant à la prière du matin, à celle du soir et à celle du sommeil, elles doivent se faire avec componction, supplication et prosternement : deux d’entre elles à l’église, et une à la maison — car la prière du matin et celle du soir ne se font jamais qu’à l’église, sauf si la localité est sans église —, comme dit David au psaume 62 : « Ô Dieu, mon Dieu, je veille vers toi dès l’aurore, car mon âme a soif de toi » ; et peu après, il dit en ce même psaume : « Ainsi je parais devant toi dans le sanctuaire, pour contempler ta puissance » (Ps 62, 2-3)[107] ; et il dit au psaume cinquième : « Et moi, dans l’abondance de ta miséricorde, j’entrerai dans ta maison, et je me prosternerai vers ton temple saint » (Ps 5, 8) ; et il dit au psaume 137 : « Devant les anges, je te chanterai, et je me prosternerai vers ton temple saint » (Ps 137, 1-2). C’est pour cette cause que la prière du matin et celle du soir doivent se faire à l’église : car ces deux prières sont le commencement du jour et de la nuit ; et la prière du sommeil se fait à la maison. Les quatre autres prières, l’homme les prie où il se trouve, selon sa force, et sans s’y relâcher.
Car à la troisième heure, l’Esprit-Saint est descendu sur les disciples : il les a sanctifiés, et leur a enseigné tous les mystères célestes et terrestres — c’est la prière de l’Esprit-Saint, et en elle il se renouvelle sur les croyants ; en elle aussi, le Christ fut flagellé pour nous. À la sixième heure du jour, le Christ fut crucifié pour nous, sur le bois, nu : nous devons donc y prier pour celui qui fut crucifié pour nous. À la neuvième heure du jour, Adam sortit du Paradis et fut condamné à la mort ; et en elle le Christ mourut pour nous, brisa la force du Diable et de ses soldats — qui sont les princes de la mort —, et rendit Adam et sa descendance au Paradis : c’est pourquoi nous devons y prier avec action de grâces et supplication. Et au milieu de la nuit, le Christ est né à Bethléem ; en elle, il est ressuscité d’entre les morts[108] ; et en elle il viendra juger les vivants et les morts, comme il en a témoigné dans son saint Évangile, au chapitre des dix vierges (Mt 25) : c’est pourquoi nous devons y prier avec supplication, prosternement et larmes.
Quant aux gens de peine, ces quatre prières leur sont prescrites, comme j’ai dit d’abord, selon leur force ; et s’ils font davantage, c’est à leur gain : elles obligent à la mesure de leur connaissance, et en quelque état qu’ils soient. Mais la nuit du dimanche et le jour du dimanche, ils sont libres : ils doivent alors prier la prière du milieu de la nuit, celle du matin, la troisième, la sixième, la neuvième et celle du coucher du soleil, et s’attacher à la lecture. Car c’est le dimanche que le Christ est ressuscité d’entre les morts, et c’est en lui qu’il viendra juger les vivants et les morts : c’est pourquoi ils doivent persévérer dans sa louange, sa sanctification et la lecture de ses Livres le jour du dimanche, afin de mériter, en ce grand jour, d’être avec lui dans sa gloire, comme ils étaient avec lui en ce monde. Car les croyants, de même qu’ils se réjouissent avec le Seigneur et lui font fête au jour de sa résurrection, de même il les réjouira et leur donnera la fête éternelle en leur résurrection ; et de même qu’ils s’attristent avec lui et jeûnent les deux jours du mercredi et du vendredi — les deux jours de la tristesse de ses disciples, à cause de ses souffrances et de sa crucifixion —, de même il les sauvera de la tristesse éternelle, de la faim et de la soif sans fin, et il leur donnera la joie éternelle avec tous ses disciples. Je te montrerai, dans un autre livre, la cause de la tristesse des disciples aux jours du mercredi et du vendredi ; et je te montrerai, dans un autre livre, la plénitude de l’excellence du jour du dimanche. Car le jeûne du mercredi et du vendredi oblige tous les croyants — les femmes et les hommes, les petits et les grands ; ceux qui ne peuvent le supporter n’y sont pas tenus chaque semaine : mais ils peuvent, ô bien-aimé, jeûner selon leur force, et le Seigneur l’agrée d’eux à la mesure de leurs intentions.
Garde ces trois commandements, et enseigne-les à tous les croyants ; et sache que le Seigneur te donnera le grand salaire, et que ton salaire sera plus grand que le salaire de qui ressuscite les morts : car ceux qui ressuscitent les morts ressuscitent des corps qui devront mourir ; et toi, par ces trois commandements, tu ressuscites les âmes de la mort du péché, tu les affranchis des démons, et tu leur donnes la vie éternelle. Aie soin de les redire aux hommes, plusieurs fois, sans lassitude : car l’ennemi a grand soin d’aveugler leurs cœurs, pour qu’ils ne les pratiquent ni ne les gardent, sachant que c’est par eux qu’ils triomphent de lui et prévalent sur lui — par leur assiduité à la lecture des Livres saints, à la louange du Seigneur Jésus-Christ et à sa sanctification. Car c’est à lui que conviennent toute louange et toute gloire, avec son Père bon et l’Esprit-Saint vivifiant, maintenant, en tout temps, et aux siècles des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article sixième
De l’excellence du jour du dimanche
La bénédiction du Seigneur sur qui sanctifie le dimanche
Je t’avais promis, ô bien-aimé — que Dieu illumine ton intelligence par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité ! —, de te montrer la plénitude de l’excellence du jour du dimanche.[109] Sache que le commencement de tous les jours est le dimanche, qui est le jour du Seigneur ; et c’est là son nom chez tous les fils du baptême, car tous le nomment kyriakê — mot grec dont l’interprétation est : le jour du Seigneur, où il est ressuscité d’entre les morts[110]. Pour cette cause, il nous a été commandé d’y célébrer, chaque semaine, une fête spirituelle, sans y avoir aucune œuvre mondaine ni corporelle : toutes nos œuvres, en ce jour, sont pour le Seigneur, parce que c’est le jour du Seigneur ; et nous y faisons les œuvres du Seigneur, par lesquelles les croyants héritent le royaume éternel du Seigneur, sa vie qui ne périt point et ses délices qui ne passent point — tandis que les œuvres corporelles et mondaines leur obtiennent la vie en ce monde, qui est une vie périssable, et dont les délices s’évanouissent. Dieu a dit : Travaillez à la vie périssable de ce monde six jours ; et le jour du dimanche, travaillez pour moi seul, car c’est mon jour ; et moi, je vous donnerai votre salaire en échange de votre travail pour moi : mon royaume éternel, ma vie permanente et mes délices qui ne périssent point ; et je bénirai vos subsistances de ce monde dans les six jours où vous travaillez, et je vous y pourvoirai de ce que vous pouviez espérer obtenir dans mon jour, où vous avez travaillé pour moi : ainsi, par votre travail, vous aurez gagné les deux vies.
Le châtiment de qui ne sanctifie pas le dimanche
Mais si, en mon jour, vous ne travaillez pas pour moi, je vous retranche de mon peuple, de mon royaume et de mes délices éternels ; je resserre sur vous la subsistance périssable, à laquelle vous avez préféré travailler plutôt qu’à mes œuvres ; et je déchaîne sur vous qui vous mettra à l’amende du multiple de ce que vous avez gagné dans le jour qui m’appartient — soit un pouvoir qui vous opprime, soit une maladie grave dont je vous éprouve, et vous y perdrez le multiple de ce que vous aviez gagné dans le jour qui est à moi ; soit les voleurs qui déroberont vos biens ; soit la ruine de vos subsistances, ou la perte de vos semailles, ou la mort de qui vous aimez et vous est cher — et vous serez perdants dans les deux demeures, sur la terre et au ciel : car je suis le Seigneur, qui appauvrit et enrichit, qui fait mourir et qui fait vivre.
Voilà, ô bien-aimé, la parole de Dieu touchant le jour du dimanche, qui est son jour : nulle œuvre ne doit s’y faire, hormis la sienne. Et l’œuvre du Seigneur, c’est la persévérance de sa louange, de sa sanctification et de l’écoute de ses Livres saints, le jour tout entier : voilà l’œuvre du Seigneur, qui doit se faire au jour du dimanche, qui est le jour du Seigneur ; et par cette œuvre, les croyants vivent la vie heureuse et permanente, sur la terre et au ciel — et c’est pour cette œuvre qu’il leur a été commandé de chômer la subsistance de ce monde, afin de se rendre libres pour elle. Or beaucoup de croyants chôment, en ce jour, leurs subsistances mondaines, et ne chôment pas pour le Seigneur : pour ce fait, ils seront châtiés plus que ceux qui travaillent aux subsistances mondaines — car ceux qui travaillent aux subsistances de ce monde y gagnent ce qui les nourrit dans la vie périssable, dont ils ont besoin par nécessité — mais tant qu’ils sont en ce monde, ceux qui travaillent pour le Seigneur gagnent son royaume éternel et sa vie qui ne périt point : si donc nous chômons pour le Seigneur, le jour du dimanche, du gain périssable et terrestre, nous gagnons le gain permanent et céleste ; et si nous chômons de la subsistance mondaine sans travailler à la subsistance céleste, nous avons perdu les deux subsistances ensemble — ceux qui ont travaillé à la subsistance périssable de ce monde ont gagné plus que nous, et nous, nous n’avons gagné ni le monde ni le ciel.
Le châtiment de délaisser l’œuvre spirituelle
Le châtiment de qui chôme, le dimanche, la subsistance de ce monde sans s’attacher à la subsistance du ciel tout le long de son jour, est donc plus grand que le châtiment de ceux qui y ont travaillé à la subsistance mondaine ; et leur perte est plus grande : car ils ont méprisé le jour du Seigneur, et ils ont fait les six jours, qui sont au monde, plus nobles que lui — alors que le Seigneur, pour la noblesse de son jour auprès de lui, a commandé aux croyants d’y travailler à la subsistance céleste, afin que leur gain y fût plus grand que le gain des six jours : car leur gain, dans les six jours, est périssable, et leur gain, en ce jour, demeure et subsiste ; et sa noblesse est plus grande que la noblesse des six jours, à cause de cette subsistance céleste. Qui donc a gagné le gain de ce monde dans les six jours, sans gagner le gain du Seigneur, a méprisé le jour du Seigneur plus que celui qui y a fait l’œuvre périssable de ce monde : car celui-là y a du moins gagné un gain de ce monde, et celui-ci n’y a gagné ni monde ni ciel — il a méprisé le jour du Seigneur, et fait les six jours du monde plus nobles et plus profitables ; sa condamnation est grande, car il a méprisé le jour du Seigneur, que le Très-Haut lui avait commandé d’honorer — et le Seigneur dit : Qui me méprise, je le méprise, et qui me glorifie, je le glorifie. Qui méprise donc le Seigneur et ne travaille pas en son jour, le Seigneur le méprisera sur la terre et au ciel ; et qui glorifie le Seigneur en son jour et fait son œuvre, le Seigneur le glorifiera sur la terre et au ciel.
Le dimanche est le jour du Seigneur dans l’Ancienne Alliance et dans la Nouvelle
Sache, ô bien-aimé, que tous les croyants sont insouciants de cette grande affaire, et que tous en sont châtiés à sa mesure : garde-la donc, et veille sur elle, pour être sauvé du châtiment et obtenir la vie permanente et heureuse, sur la terre et au ciel. Et sache que le jour du dimanche est le jour du Seigneur, dans l’Ancienne Alliance comme dans la Nouvelle : car c’est en lui que le Seigneur a fait toutes ses œuvres, dans l’Ancienne et dans la Nouvelle. Comprends donc ce que je t’en expose.
Premièrement : dans l’Ancien Testament
Pour l’Ancienne, le livre de la Création — le premier des livres de la Torah — atteste que Dieu y créa toutes ses créatures, comme je te l’ai montré dans le livre de l’éclaircissement de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion ; et je te le redis ici, pour que le comprenne qui ne l’aurait pas compris dans ce livre-là. Dieu a attesté, dans le livre de la Création — que Moïse son serviteur, le premier de ses prophètes, écrivit —, qu’au jour du dimanche il créa le ciel d’en haut, où sont les anges ; qu’en lui il créa tous les ordres des anges spirituels ; qu’en lui il créa le ciel et tout ce qui s’y trouve ; qu’en lui il créa la lumière ; et qu’en lui aussi il créa la terre. Et tout ce qui fut créé après le jour du dimanche fut créé de ce qu’il avait créé en ce jour-là : car au jour du lundi, il créa le ciel du firmament, de l’eau qu’il avait créée le dimanche ; au jour du mardi, il créa les plantes, de la terre qu’il avait créée le dimanche ; au jour du mercredi, il créa le soleil, la lune et les astres, de la lumière qu’il avait créée le dimanche ; au jour du jeudi, il créa les poissons et les oiseaux, de l’eau qu’il avait créée le dimanche ; et au jour du vendredi, il créa les bestiaux, les bêtes sauvages et les reptiles, de la terre qu’il avait créée le dimanche — et en lui il créa Adam et Ève : il créa leurs deux corps de la terre qu’il avait créée le dimanche, et il créa leur esprit, semblable aux anges, de la lumière qu’il avait créée le dimanche. C’est donc au jour du dimanche que le Seigneur commença toutes ses œuvres dans l’Ancienne : il est le jour du Seigneur, où il a fait toutes ses œuvres.
Deuxièmement : dans le Nouveau Testament
Quant à la Nouvelle, comprends ce que je t’en rapporte :
1. Au jour du dimanche naquit notre Seigneur Jésus-Christ, de Marie la Vierge, et sa lumière se leva sur la terre — comme il avait créé la lumière au jour du dimanche.
2. En lui, il fit paraître qu’il est le Messie, le roi des siècles attendu, lorsqu’il entra à Jérusalem, monté sur l’ânon, et que tous les Juifs le lui confessèrent, criant : « Hosanna, fils de David ! » (Mt 21, 9) — c’est-à-dire : Délivre-nous, fils de David — car le nom de Jésus, dans leur langue, s’interprète : le Délivreur[111]. Et c’est un jour de dimanche qu’il fut nommé de ce nom, au jour de sa circoncision : car il naquit un dimanche, et le huitième jour de sa naissance — un dimanche — il fut circoncis et nommé de ce grand nom, comme l’atteste le saint Évangile (Lc 2, 21).
3. Au jour du dimanche, il ressuscita d’entre les morts, et il rendit la vie aux âmes de tous les fils d’Adam, qui étaient mortes dans l’Hadès, et il les fit reposer dans le repos éternel, au Paradis de délices.
4. Le huitième jour de sa résurrection encore — un dimanche —, il certifia à ses disciples qu’il était ressuscité avec son corps, lorsqu’il fit toucher son côté à Thomas ; et en lui il donna la béatitude à tous ceux qui croient en lui sans l’avoir vu (Jn 20, 26-29).
5. Au jour du dimanche qui achève les Cinquante, il envoya l’Esprit-Saint sur ses disciples (Ac 2, 1), et il fit d’eux les fils de Dieu son Père, ses frères, ses associés en son royaume et les héritiers de ses délices — eux, et tous ceux qui sont baptisés de leur baptême et croient à leur annonce. Et sur l’heure — au jour du dimanche —, quand l’Esprit-Saint fut descendu sur eux, ils annoncèrent le Christ aux Juifs qui étaient à Jérusalem, si bien que trois mille âmes d’entre eux crurent, et aussitôt ils les baptisèrent (Ac 2, 41) : c’est donc le jour de l’annonce du Seigneur, le jour du baptême au nom du Seigneur, et le jour de la foi.
6. En lui, il nous a promis de ressusciter tous nos corps pour la vie éternelle, et de nous réjouir avec lui dans les délices permanents.
Il est donc le jour du Seigneur, où il a fait toutes ses œuvres, dans l’Ancienne et dans la Nouvelle ; il est le jour de son repos, et de son annonce ; le jour de sa résurrection, et de la résurrection de toute sa création ; il est le jour de son règne, le premier et le dernier ; il est le premier des jours qui sont à lui en ce monde, et le premier des jours qui sont à lui dans l’autre[112]. C’est pour cela qu’il nous a commandé de n’y faire d’œuvre que la sienne, et de ne pas interrompre son œuvre une seule heure. Et voici son œuvre : la persévérance de sa louange, de sa sanctification et de la lecture de ses Livres, du matin au soir. Et il a statué, contre toute âme qui ne s’attache pas à cette œuvre, ainsi, chaque dimanche : la perdition, hors de son peuple.
Je vais te le montrer : comprends-le, et enseigne-le, de la part de Dieu, à quiconque tu trouveras d’entre tous les croyants — les hommes et les femmes, les esclaves et les libres —, afin qu’ils le gardent, le pratiquent, soient sauvés de la perdition éternelle, et obtiennent la vie et le royaume bienheureux. Car quiconque ne le pratique pas — comme je l’ai dit —, les Juifs qui crucifièrent le Seigneur, le Très-Haut, vaudront mieux que lui auprès de lui. Voici en effet ce que Dieu leur dit, dans la quatrième des dix paroles : « En six jours j’ai créé les créatures, et le septième jour je me suis reposé de toutes mes œuvres, et j’ai béni le septième jour et l’ai sanctifié » (Ex 20, 8-11) : puisque je m’y suis reposé, que l’homme se repose en ce jour, et qu’il fasse reposer sa femme, sa fille, son esclave, sa servante, sa bête, et l’étranger qui loge dans sa maison ; et toute âme qui ne se repose pas en ce même jour, cette âme périra, hors de son peuple (Ex 31, 14-15). Cette parole, il la leur écrivit de son doigt, dans les dix paroles. Et eux firent tout ce qu’il leur avait commandé, tous les jours de leur vie, sans contrevenir à son ordre — au point qu’ayant trouvé un homme qui ramassait du bois le jour du sabbat, ils demandèrent à Dieu ce qu’il fallait faire de lui, et il leur ordonna de le lapider jusqu’à ce qu’il mourût (Nb 15, 32-36).
Comment le Seigneur se reposa
Mais de quoi s’était-il fatigué, en créant les créatures dans les six jours, pour se reposer le jour du sabbat, et faire l’affaire si grande, et leur commander de se reposer avec lui ? Quiconque a une intelligence sait que sa parole ne connaît pas la fatigue, et qu’il n’a nulle fatigue à créer les créatures : car la volonté s’exécute sans fatigue. Et s’il ne s’est pas fatigué, comment se serait-il reposé ? — car le mot de repos indique une fatigue qui l’a précédé ; et s’il ne s’est pas fatigué, il ne s’est pas non plus reposé. Et il a fait l’affaire si grande contre quiconque ne se repose pas avec lui ! Combien donc le châtiment sera-t-il grand, très grand, contre quiconque ne se repose pas avec lui au jour du dimanche, qui est le jour de son vrai repos ! Car c’est à ce jour-là qu’il visait par sa fatigue et son repos : avant le jour du sabbat, il ne s’était pas fatigué à créer les créatures, et il ne s’y reposa pas non plus ; la fatigue et le repos qu’il a mentionnés désignaient sa vraie fatigue et son vrai repos, qui furent au jour du dimanche. Car le Christ, sa Parole incarnée, est celui qui créa les créatures — puisque Dieu a créé par lui toute chose — ; et il ne se fatigua point à créer les créatures, car il n’était ni corps, ni sang, ni chair, et rien n’égale sa puissance. Mais quand il se fut incarné et fait homme, qu’il eut chair et sang, et fut devenu palpable et visible, il accepta pour nous la vraie fatigue : il accepta le jour de la fatigue par laquelle il nous racheta.
Et au jour du dimanche, il se reposa, et il nous fit reposer avec lui. Car au jour du vendredi, il se donna pour nous, de sa propre volonté : il vint au-devant des souffrances et accepta la fatigue à cause de nous ; les Juifs le lièrent et l’emmenèrent à la maison du prince des prêtres, et ils passèrent toute la nuit à le railler, à le frapper et à lui cracher au visage ; au matin du vendredi, ils le condamnèrent à mort et le livrèrent à Pilate, le gouverneur romain, alléguant qu’il voulait prendre pour lui-même la royauté, contre les Romains ; ils déchaînèrent sur lui les soldats du gouverneur, et les irritèrent par la malice de leurs paroles, si bien qu’ils le flagellèrent et l’outragèrent comme on outrage ceux qui conspirent contre les rois ; puis ils le crucifièrent sur le bois, nu, cloué des mains et des pieds, et ils se mirent à se moquer de lui, à lui reprocher sa faiblesse et son peu de pouvoir, et à l’abreuver de vinaigre mêlé d’amertume — jusqu’à ce qu’il mourût pour nous, de sa propre volonté, à la neuvième heure du jour du vendredi ; après quoi ils le percèrent, jusqu’à répandre son sang ; puis ils l’ensevelirent, au soir du vendredi. Et au jour du dimanche, il ressuscita d’entre les morts, fit monter toutes les âmes qui étaient dans la fatigue de l’Hadès, les emmena au Paradis, et les fit reposer dans le repos éternel — l’âme d’Adam, et les âmes de toute sa descendance née sur la terre durant cinq mille cinq cents ans ; alors il se reposa de sa fatigue, et il fit reposer Adam et toute sa descendance de la fatigue éternelle. Voilà le jour du vrai repos, après la vraie fatigue — pour lui, et pour tous les fils d’Adam, qu’il créa à son image et à sa ressemblance ; et cela n’est point comme sa fatigue à créer les créatures, ni comme son repos au jour du sabbat[113]. Quel repos que ce repos-là ! Et comprends combien mérite de châtiment qui ne se repose pas en ce jour, plus que qui ne se reposait pas au jour du sabbat : si le châtiment et la perdition ont atteint toute âme qui ne se reposait pas avec lui au jour où il ne s’était ni fatigué ni reposé, combien de châtiment et de perdition éternelle fera-t-il subir à qui ne se repose pas au jour du dimanche — où le Maître a d’abord porté, avant lui, la vraie fatigue, puis s’est reposé !
Comprends, ô mon bien-aimé : l’homme qui ne se repose pas en ce jour a péri, hors du peuple du Christ — fût-il martyr et saint. Et comprends que le repos, auprès de lui, n’est pas la seule oisiveté, mais aussi la lecture des Livres saints, le dimanche tout entier — l’œuvre par laquelle l’homme obtient la vie et le royaume éternel, meilleure que la subsistance de ce monde, par laquelle il obtient la vie périssable. Car la parole de Dieu « reposez-vous » ne visait pas le repos du corps, mais le repos de l’esprit : puisqu’en ce jour il fit reposer de leur fatigue éternelle les esprits qui étaient dans l’Hadès, en lui les croyants doivent faire reposer leurs esprits du repos éternel — qui est la louange de Dieu, sa sanctification et l’écoute de sa parole pure.
Comment vit l’esprit
Je t’ai montré, dans le livre de l’exposition du combat du Satan contre les croyants, que Dieu créa l’esprit de l’homme comme les anges, et son corps comme les bêtes ; que la vie de l’esprit, c’est la louange, la sanctification et l’écoute de la parole de Dieu, et la vie de son corps, le manger et le boire, comme les bêtes : si l’esprit est privé de la louange, de la sanctification et de l’écoute de la parole de Dieu, il meurt de la vie éternelle de Dieu, comme le corps meurt de la vie périssable de ce monde s’il est privé du manger et du boire — qui sont le repos du corps, comme pour les bêtes ; et la parole de Dieu est le repos de l’esprit, comme pour les anges. C’est pourquoi Dieu a dit : Travaillez six jours à la subsistance du corps de bête — comme qui se procure la paille pour la vie de sa monture — ; et au jour du dimanche, travaillez à la vie permanente de l’esprit — comme qui se procure le froment pour lui-même : cela vaut mieux que de se procurer la paille pour sa monture. Car s’il procure à celle-ci la paille sans se procurer à lui-même le froment, il meurt — et sa monture ne peut ni vivre après lui, ni subsister ; mais s’il se procure d’abord le froment, il vit — et il peut, tant qu’il vit, procurer la paille à sa monture. C’est pourquoi Dieu a dit : Cherchez d’abord ma justice et mon royaume, et je vous accroîtrai ce dont vous avez besoin des affaires de ce monde (Mt 6, 33). Il a certifié que celui qui le loue, le sanctifie et écoute sa parole, son esprit obtient la vie éternelle — et le Seigneur pourvoit le corps de qui s’attache à sa louange et à sa sanctification de ce dont il a besoin des affaires de ce monde, dont on ne peut se passer : car la subsistance est dans sa main, il peut toutes choses, et il est véridique en ses promesses — puissant et véridique, il tient à qui lui obéit ce qu’il a promis.
Maintenant donc, ô bien-aimé, comprends que la parole de Dieu — que l’homme se repose au jour du dimanche — signifie : qu’il s’attache à sa louange, à sa sanctification et à l’écoute de sa parole, le jour tout entier. S’il s’en laisse distraire par la subsistance du corps de bête, et que sa mort survienne avant l’autre dimanche, il périt, hors du peuple de Dieu, et ce qu’il a procuré à son corps de bête de la subsistance périssable ne lui sert de rien : car il a voulu faire vivre sa monture en tuant son âme — il est mort par sa propre volonté, et Dieu a tué sa monture : lui qui avait choisi la vie de sa monture contre la vie de son âme. Mais s’il se repent de ce qu’il a fait, et fait pénitence, Dieu le fait vivre jusqu’à l’autre dimanche ; et s’il s’attache à ce qui lui a été commandé, son âme vit, et elle se repose du péché qui pesait sur elle — tant qu’il s’attache à l’œuvre du Seigneur en son jour, qu’il s’est réservé à lui-même, à part des six autres jours. Dieu a dit que l’homme s’y repose, s’attache à la louange, à la sanctification et à la lecture, et ne s’en laisse pas distraire par la subsistance périssable ; et s’il s’y fait paresseux, il périt, hors du peuple de Dieu — comme Dieu a dit : toute âme qui ne se repose pas en ce jour sera retranchée de mon peuple ; entends par là que sa part sera avec le peuple du Satan.
Aller de bon matin à l’église le dimanche
C’est pour cela qu’il doit aller de bon matin, le jour du dimanche, à l’église — le Paradis de Dieu —, et s’attacher à la louange et à la sanctification sans une pensée pour la subsistance périssable ; et quand il a fini à l’église, qu’il s’attache à la lecture des Livres de Dieu le jour tout entier, car c’est le jour du Seigneur. Dieu a dit, par la bouche de David le prophète, au psaume 117 : « Voici le jour que le Seigneur a fait : exultons et réjouissons-nous en lui » (Ps 117, 24)[114] — il entend la joie spirituelle, qui est la lecture des Livres de Dieu, le repos de l’âme et sa vie, comme Dieu a dit : « L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » : la parole de Dieu est la vie de l’esprit, comme le pain est la vie du corps.
Et si l’homme sait bien lire, quiconque lui fera la lecture, le Seigneur lui en donnera le salaire dans le Royaume des cieux, et son salaire sera plus grand que le salaire de qui ressuscite les morts — et son profit plus grand que le profit de celui-là : car celui qui ressuscite les morts ressuscite des corps qui devront mourir, et celui qui lit la parole de Dieu, le dimanche, ressuscite les âmes de la mort du péché, pour qu’elles vivent à jamais ; et son aumône est plus grande que l’aumône de qui nourrit les affamés et les abreuve : car celui-là a rassasié et abreuvé le corps périssable, d’un rassasiement périssable, et celui-ci a rassasié et abreuvé les esprits, du rassasiement qui demeure à jamais. Sachons donc la mesure de la grâce qu’obtient celui qui lit, le jour du dimanche, la parole du Seigneur à qui ne sait pas lire ! Quant à celui qui ne sait pas lire, qu’il aille à l’autre localité, vers qui sait lire — comme il court à la subsistance périssable, de la localité où il ne trouve pas de subsistance vers celle où elle est. Et qui néglige la subsistance de son esprit périt, hors du peuple de Dieu, comme périt, hors de la vie de ce monde, le corps de qui néglige la subsistance de son corps. Tel est le châtiment de qui ne chôme pas, le dimanche, la subsistance mondaine. Et quiconque chôme la subsistance mondaine, le jour du dimanche, sans travailler à la subsistance spirituelle, a perdu la vie éternelle et la vie de ce monde ; et qui se laisse distraire, par la subsistance périssable, de la subsistance spirituelle, le jour du dimanche, a perdu son âme et son corps de la vie éternelle — et Dieu le châtie par le tracas et la tristesse, sur la terre et au ciel, comme il l’a dit et promis — et il est véridique et puissant (Lv 26). Et Dieu le pourvoit — s’il garde son commandement au jour du dimanche — du bonheur de la vie, de l’abondance de la subsistance et de la permanence de ses biens, sur la terre et au ciel ; le Seigneur lui rend, dans les six jours, le multiple de ce qu’il pouvait espérer en ce jour-là, et il le bénit dans sa subsistance et l’y aide (Lv 26).
Le devoir du chef de famille
Le Très-Haut a dit : que l’homme se repose en ce jour, et qu’il fasse reposer sa femme avec lui, son fils et sa fille, son esclave et sa servante. L’homme ne doit donc pas distraire sa femme de la louange de Dieu et de sa sanctification : il ne l’occupe pas aux occupations de ce monde, mais il l’emmène avec lui, pour que son esprit se repose de la parole de Dieu, comme le sien ; et il fait de même pour son fils et sa fille, son esclave et sa servante, et l’étranger qui loge dans sa maison : il n’occupe aucun d’eux à son œuvre mondaine, en se reposant seul, sans eux, à l’écoute de la parole de Dieu — Dieu lui redemanderait leurs âmes, parce qu’il aurait cherché le bien pour lui seul, sans eux ; il doit au contraire lutter pour leur profit comme pour le sien, et leur faire ce bien : l’assiduité à la louange de Dieu, à sa sanctification et à l’écoute de sa parole. Que nul divertissement ne l’en distraie, ni aucun souci de quoi que ce soit des affaires du corps ; et que les siens ne fassent, des actes du corps, que l’indispensable — le manger, le boire, et les autres nécessités du corps —, autant qu’ils le peuvent : car Dieu leur en a donné la latitude en ce jour, puisqu’il a dit : Repose-toi, et fais reposer ta femme, ton fils, ta fille, ton esclave, ta servante, et l’étranger ton hôte — et fais reposer ta monture. Par le repos de sa monture, il entend le repos de son corps, qui est la monture de son âme : il a commandé de le faire reposer, par le manger et le boire, au jour du dimanche — qui est le jour de son repos —, afin qu’il ait la force de s’attacher à la lecture le jour tout entier, vigoureux et joyeux ; car s’il a faim, il argue de la faim contre l’esprit, et se fait paresseux à sa subsistance : c’est pourquoi Dieu nous a commandé de le nourrir et de l’abreuver, de ne jamais jeûner le jour du dimanche, et de ne pas le fatiguer de prosternements — car c’est un corps de bête, faible, et il arguerait contre nous s’il faiblissait et se lassait. Telle est la parole de Dieu : il a donné au corps la latitude du manger et du boire, pour qu’il ait force à l’œuvre de l’esprit, au jour du dimanche, et n’argue d’aucun argument.
Regarde donc, ô bien-aimé, ce que je t’ai exposé ; discerne-le, comprends-le, et enseigne-le à d’autres : c’est le fondement de la vie éternelle et de la vie de ce monde, la racine des deux délices, sur la terre et au ciel, le salut des deux châtiments, le repos des deux fatigues, et la richesse contre les deux pauvretés, au ciel et sur la terre. Car tu sais ce qui est écrit aux livres des Rois : Dieu apparut à Salomon et lui dit : Souhaite de moi ce que tu veux. Salomon lui dit : Je souhaite de toi un cœur sage, pour bien juger entre ce grand peuple. Le Livre dit que Dieu se plut à cette parole, parce qu’il avait souhaité de lui une chose céleste et permanente, et non une chose terrestre ; et il lui dit : « Parce que tu n’as souhaité ni longueur de vie, ni abondance de richesse, ni les âmes de tes ennemis, mais que tu as souhaité de moi la sagesse — qui est la chose qui me plaît —, je te donne la sagesse que tu as souhaitée, telle que je ne l’ai donnée à personne avant toi et ne la donnerai à personne après toi ; et je t’ajoute ce que tu ne m’as pas souhaité : la longueur de la vie, l’abondance de la richesse, et les âmes de tes ennemis » (1 R 3, 10-14). Vois, ô bien-aimé : Salomon ne visa que la chose qui demeure, et il ne demanda rien de périssable — Dieu lui donna le permanent qu’il souhaitait, et il y ajouta le périssable qu’il n’avait pas souhaité, sachant qu’il en avait besoin. Ainsi a-t-il dit dans son saint Évangile : Cherchez d’abord mon royaume et ma justice, et je vous accroîtrai tout ce dont vous avez besoin des affaires de ce monde — c’est-à-dire le manger, le boire et le vêtement. De même, quiconque s’attache à la louange de Dieu, à sa sanctification et à l’écoute de sa parole, le dimanche tout entier, visant par là le Royaume des cieux, le Seigneur le lui donne, et il y ajoute, avec bonheur et repos, tout ce dont il a besoin des affaires de ce monde — le manger, le boire et le vêtement —, comme il fit à Salomon. Et qui ne s’y attache pas ainsi prive son âme du Royaume éternel, et hérite le châtiment éternel ; le Seigneur le tracasse en ce monde et l’y fatigue tous les jours de sa vie, et les deux repos lui échappent, sur la terre et au ciel : car Dieu est véridique et puissant. Ô bien-aimé : celui qui garde le jour du dimanche, et fait fête avec le Seigneur tout le jour — qui est le jour de sa résurrection —, celui-là aussi sera avec le Seigneur au jour de sa résurrection d’entre les morts, en fête, et glorifié mieux qu’il ne l’était sur la terre en ce jour ; et celui qui ne s’attache pas à la louange de Dieu, à sa sanctification et à l’écoute de sa parole, le jour du dimanche, tombe de la gloire du Seigneur et de son honneur, comme tombèrent le Diable et ses soldats lorsqu’ils s’abstinrent de la louange et de la sanctification au jour du dimanche : car c’est en lui qu’ils tombèrent — et en lui tombe, de leur chute, quiconque ne s’attache pas à la louange de Dieu et à sa sanctification.
Et je t’ai montré, dans le livre du Combat spirituel, que les gens de peine sont tenus, le dimanche, à la prière du milieu de la nuit, à l’assiduité de la louange et de la sanctification aux cinq temps du jour — le matin, la troisième, la sixième et la neuvième heure, et le coucher du soleil —, et à l’assiduité de la lecture le jour tout entier, puisqu’ils sont en repos de la subsistance périssable : c’est pourquoi la prière des Heures leur incombe ce jour-là, outre la lecture ; aux six autres jours, ils ne sont tenus qu’à ce que je t’ai montré dans le livre de l’exposition du Combat : prier où qu’ils soient, selon leur force et leur connaissance, tout en travaillant à leurs subsistances — et Dieu l’exauce d’eux.
Voilà, ô bien-aimé, l’excellence du jour du dimanche : je te l’ai montrée, et en elle sont la vie du croyant et ses délices, sur la terre et au ciel. Comprends-la, pratique-la, et enseigne-la à quiconque tu trouveras d’entre tous les croyants. Et je te montrerai la cause du jeûne du mercredi et du vendredi. Gloire, louange et honneur au Seigneur Jésus-Christ, et à son Père bon, et à l’Esprit-Saint, maintenant, en tout temps, et jusqu’au siècle des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article septième
Du jeûne du mercredi et du vendredi
Je t’avais promis, ô bien-aimé — que Dieu illumine les yeux de ton intelligence par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité ! —, de t’exposer le jeûne du mercredi et du vendredi. Comprends donc ce que je t’en rapporte, sache-en la vérité, et ne la rejette pas : car les saints Pères disent, dans leur soixante-quatrième canon : « Tout prêtre qui ne jeûne pas le mercredi et le vendredi en permanence, qu’il soit retranché de son sacerdoce ; et si celui qui fait cela est un laïc, qu’il soit banni de l’église »[115]. Ils ont tranché et statué que le prêtre et le laïc sont retranchés de Dieu s’ils ne jeûnent pas ces deux jours en permanence. Médite donc ce que je vais te rapporter, pour savoir quelle en est la cause.
Lorsque Dieu eut fait sortir les fils d’Israël de la terre d’Égypte, qu’il les eut nourris au désert quarante années, puis fait entrer en terre de Canaan — qui est la terre sainte —, il leur en donna la possession et leur donna la victoire sur sept nations qui la possédaient : ils les tuèrent et en héritèrent. Mais demeuraient, à leur voisinage, des habitants infidèles, tout le long de la côte, depuis Gaza et Ascalon jusqu’à l’extrémité du rivage de Philistie — et des Cananéens habitaient toute la côte. Aussi, chaque fois que les fils d’Israël péchaient contre Dieu, il soulevait contre eux ces nations qui habitaient à leur voisinage, pour les presser et les assiéger, jusqu’à ce qu’ils revinssent à Dieu et fissent pénitence vers lui, afin qu’il les chassât loin d’eux.
Or Dieu leur avait commandé de lui bâtir un Temple unique, dans une ville unique, où ils lui offriraient les victimes et les oblations, sans avoir d’oblation en nul autre lieu. Salomon, fils de David, leur bâtit donc un Temple dans la ville sainte, Jérusalem — le premier Temple bâti à Dieu sur toute la terre —, et il bâtit dans le Temple un autel pour les oblations : car le Temple est l’église, et l’autel est en elle, sur lequel s’immolent les victimes. Et les fils d’Israël venaient en pèlerinage, de toute la terre de Canaan, à ce Temple, trois fois l’an, comme Dieu le leur avait commandé dans la Torah : à la fête des Azymes, à la fête de la Pentecôte et à la fête des Tentes ; ils venaient au Temple, en ces trois fois, offrir leurs oblations et leurs victimes — et Dieu avait maudit quiconque d’entre eux lui offrirait une oblation, ou lui brûlerait un encens, où que ce fût sur la terre, hormis en ce Temple qui est dans la ville sainte.
Et il y avait parmi eux des hommes qui parlaient par la révélation de Dieu, et qui leur prophétisaient que Dieu allait leur envoyer le Messie : qu’il perdrait tous leurs ennemis et les en délivrerait ; qu’il leur donnerait leur terre en héritage ; qu’il ferait vivre leurs morts, et que les vivants d’entre eux ne retourneraient plus à la mort, à jamais. Voilà ce que les prophètes disaient aux fils d’Israël — et eux n’en comprenaient pas l’interprétation. Car la parole des prophètes, que le Messie les délivrerait de leurs ennemis, s’entend : du Diable et de ses soldats ; leur parole, qu’il leur donnerait en héritage la terre de leurs ennemis, s’entend : qu’il leur donnerait en héritage le rang céleste du Diable, dont il est tombé, lui et ses soldats ; et leur parole, qu’il ferait vivre leurs morts, s’entend : qu’il les ferait monter de l’Hadès à la vie du Paradis — qui est la vie éternelle, dont ils vivent à jamais, sans retourner à la mort —, comme je te l’ai montré dans le livre de l’éclaircissement de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion, et dans le livre de l’interprétation de la Torah.
Les Juifs crurent que le Messie serait un roi terrestre
Quant aux fils d’Israël, ils croyaient qu’il les délivrerait de leurs ennemis les Philistins et les Cananéens, habitants de la côte, et qu’il leur donnerait leur terre : ils n’avaient nulle connaissance du Diable et de ses soldats — les véritables ennemis. Quand les fils d’Israël eurent multiplié le culte des idoles, Dieu déchaîna sur eux le roi des Syriens[116] : il les emmena captifs, détruisit leur Temple et brûla leur sanctuaire. Ils demeurèrent dans la captivité soixante-dix ans ; puis Dieu les fit revenir à la ville sainte, sous le royaume des Perses, qui suivit le royaume des Syriens : ils rebâtirent le Temple et revinrent à leurs usages et à leurs fêtes — mais ils étaient sous l’obéissance des rois des Perses. Ils ne cessèrent d’être sous leur obéissance jusqu’à ce qu’Alexandre, roi des Grecs, l’emportât sur les Perses : ils passèrent sous l’obéissance des Grecs, jusqu’à ce que les Romains l’emportassent sur les Grecs : ils passèrent alors sous l’obéissance des Romains. Or le roi des Romains résidait à Rome, et il établissait de par lui des gouverneurs sur les villes de Syrie et sur la ville sainte. Quand donc les Romains eurent dominé les fils d’Israël, ceux-ci crurent que c’étaient eux, leurs ennemis, dont le Messie, à sa venue, les délivrerait, comme Dieu l’avait promis.
Ainsi crut aussi Hérode
Beaucoup d’entre eux servaient de scribes auprès des gouverneurs romains ; ils les entretenaient de l’excellence de leur Loi, et leur disaient : Dieu nous a promis de nous envoyer le Messie, un roi. Et les Romains riaient d’eux quand ils leur entendaient tenir ce discours — car les Romains adoraient les idoles, eux et toutes les nations. Or, quand le Christ notre Seigneur fut né à Bethléem, sous le royaume des Romains, des mages[117] d’entre les gens de l’Orient virent son étoile et connurent qu’était né le roi des Juifs ; ils suivirent l’étoile, marchant derrière elle environ deux ans. Parvenus à Jérusalem, la ville sainte, ils y entrèrent en criant : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? car nous avons vu son étoile à l’Orient, et nous sommes venus nous prosterner devant lui » (Mt 2, 2). Hérode le Romain, lieutenant du roi des Romains, s’en troubla — tout roi qui régnait sur les Romains, à Rome, se nommait César, et cet Hérode gouvernait la ville sainte au nom de César : Hérode se troubla à l’extrême d’entendre que le roi des Juifs était né. Il se souvint de ce que les scribes des Juifs lui en racontaient ; il les fit venir et les interrogea : Où vos prophètes vous ont-ils annoncé que naîtrait votre roi ? Ils lui firent savoir que Michée le prophète a dit qu’il naîtrait à Bethléem (Mi 5, 1). Il fit alors venir les mages et les interrogea : Combien d’années y a-t-il que vous avez vu l’étoile ? Ils lui dirent : Environ deux ans. Il leur dit : « Allez à Bethléem, et cherchez l’enfant ; et quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, à moi aussi, afin que je vienne et me prosterne devant lui » (Mt 2, 8) — et cette parole qu’il leur dit était une ruse : peut-être le trouverait-il, pour le tuer, et qu’il ne restât pas aux Juifs un roi qui perdrait les Romains. Quand ils furent sortis de la ville sainte, l’étoile revint et leur apparut, et elle ne cessa de marcher devant eux jusqu’à les mener au lieu où était le Christ : ils se prosternèrent devant lui ; et il leur fut ordonné, en songe, de ne pas retourner vers Hérode : ils s’en allèrent donc vers leur contrée par un autre chemin. Et l’ange du Seigneur apparut à Joseph, le fiancé de la Dame Marie, et lui ordonna de l’emmener, elle et l’enfant, en terre d’Égypte, pour y demeurer jusqu’à ce qu’il lui dise.
Quant à Hérode, quand il sut que les mages étaient partis sans revenir à lui, il envoya tuer tout enfant des Juifs, depuis l’âge de deux ans et au-dessous, depuis l’apparition de l’étoile : il tua des milliers de petits enfants, à Bethléem et dans tout son territoire, d’entre les fils des Juifs. Après la mort d’Hérode, Joseph revint, sur l’ordre de l’ange du Seigneur, en terre sainte, et il habita une ville nommée Nazareth, d’entre les villes de la terre de Canaan, dans la province qu’on nomme la Galilée — car Nazareth est de la Galilée. Le Christ y fut élevé, et il grandit, semblable à nous en toutes choses hormis le péché — car il est venu détruire pour nous le péché et nous en affranchir. Il demeura à Nazareth jusqu’à l’âge de trente ans — l’âge d’Adam quand il fut créé ; et sa puissance parut aux fils d’Israël, sa nation, par les signes et les prodiges ; et il prit d’entre eux quatre-vingt-deux disciples : douze qu’il nomma apôtres, et soixante-dix qui les suivaient, qu’il nomma disciples. Les gens se mirent à croire qu’il était un prophète ; d’autres disaient : peut-être est-ce le Messie — sans oser le montrer, par crainte des Romains.
Les pensées des disciples
Quant aux quatre-vingt-deux disciples, ils tenaient pour certain qu’il est le Messie ; mais ils croyaient, comme le reste des Juifs, qu’il perdrait les Romains et leur donnerait leur terre : ils n’avaient nulle connaissance du Diable et de ses soldats. Et Jésus parcourait toute la terre de Judée, eux avec lui — j’entends les disciples, les grands et les petits —, sans qu’ils osassent faire paraître qu’il est le Messie, par crainte des Romains[118].
La haine des prêtres des Juifs pour le Christ
Il montait, lui et ses disciples, à la ville sainte, chaque année, aux trois fêtes dont j’ai parlé plus haut ; et quand il entrait dans le Temple, il réprimandait les prêtres des Juifs, leurs scribes et leurs docteurs : il les blâmait de la malice de leurs œuvres, de leur amour de l’argent, et de ce qu’ils s’occupaient à le rechercher, au lieu du peuple, à la place des droits de Dieu qui pesaient sur eux. Ils se mirent donc à le haïr — et à haïr le peuple avec lui — et à dénigrer devant lui ses prodiges, disant qu’ils ne venaient pas de Dieu, mais du Satan : la preuve, disaient-ils, c’est qu’il viole le sabbat, puisqu’il y ressuscite les morts et y guérit les malades par sa parole ; et qu’il défend le divorce et la pluralité des femmes, que la Torah a permis. Par ces discours, ils corrompaient le cœur du peuple ; mais devant la grandeur des prodiges qu’il voyait, celui-ci ne prêtait pas attention à leur dire et ne les écoutait pas. Ils demeurèrent ainsi trois années, sans qu’un seul osât lui confesser qu’il est le Messie, par crainte des Romains.
Le Christ est-il devenu roi au dimanche des Rameaux ?
Or, la trente-troisième année après sa naissance, il marcha avec ses disciples vers la ville sainte, avant la fête des Azymes, selon sa coutume. Parvenu à un village proche de la ville sainte, appelé Béthanie — qu’on connaît aujourd’hui sous le nom d’al-ʿĀzariyya —, il y passa la nuit du dimanche, dixième jour de la lune de nisan, cinq jours avant la fête des Azymes. Au matin du dimanche, il sortit du village, et il ordonna à ses disciples d’aller à un village voisin, nommé Bethphagé, et de lui amener une ânesse et un ânon ; puis ils jetèrent leurs vêtements sur eux, et le Seigneur Jésus monta. Quand ses disciples virent cela, ils crurent qu’il commençait à régner et qu’il allait perdre les Romains, les ennemis des Juifs : les quatre-vingt-deux crièrent d’une seule voix, en langue hébraïque : « Hosanna, fils de David ! » (Mt 21, 9) — dont l’interprétation est : « Délivre-nous, fils de David » — entendant : délivre-nous, sauve-nous, des Romains nos ennemis.
David avait dit cette prophétie au psaume 117 : « Seigneur, délivre-nous ! Seigneur, aplanis notre chemin ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » (Ps 117, 25-26)[119]. D’autres l’interprètent : « Sauve-nous et délivre-nous » — le sens en est un. Mais le prophète n’entendait pas le salut des Romains : il entendait le salut du Diable et de ses soldats ; et les disciples, comme les Juifs, y pensaient la délivrance des Romains. Quand ils poussèrent ce cri au-dessus du mont des Oliviers — montagne qui domine la ville sainte —, leur voix parvint à tous les Juifs habitant la ville, et aux étrangers venus en pèlerinage pour la fête des Azymes de tous les pays : tous sortirent à sa rencontre, les palmes des dattiers et les rameaux des oliviers dans les mains, et ils crièrent devant lui : « Hosanna, fils de David ! » Et tous crurent en lui — qu’il est le Messie, leur roi —, à cause des prodiges qu’ils voyaient, et ils tinrent pour certain qu’il perdrait les Romains, leurs ennemis, par une parole de sa bouche : ils ne craignirent plus de publier son affaire et de crier son nom — au point que, pour l’honorer, ils ne laissèrent pas l’ânon et l’ânesse marcher sur le sol, mais étendaient les vêtements sous leurs pieds.
Quand il fut entré dans la ville sainte, il entra dans leur Temple, la foule devant lui, et il fit, en fait d’ordres et de défenses, ce que font les rois. Car il trouva dans le Temple des vendeurs et des acheteurs, qui vendaient et achetaient les bœufs et les moutons — parce que ce jour-là était le dixième de la lune, le jour où Dieu leur avait commandé, dans la Torah, d’acheter la victime de la Pâque, qu’ils immolent la nuit des Azymes, comme je te l’ai montré dans le livre de l’interprétation de la Pâque — : il ordonna à ses disciples de les chasser du Temple à coups de fouet, comme font les rois ; il guérit des aveugles et des paralytiques, comme fait Dieu (Mt 21, 12-14) ; et il enseigna au peuple la parole de Dieu, comme font les prêtres. Alors les prêtres redoublèrent de rage, de jalousie et de désespoir : ils se tinrent pour perdus, en le voyant devenu roi et tout le peuple lui obéissant — tandis que Pilate, le gouverneur romain, se taisait dans la ville, sans mot dire, car nulle nouvelle ne lui était venue de ce qui s’était passé.
Au soir du dimanche, il sortit vers al-ʿĀzariyya, y passa la nuit, et revint de bon matin à la ville, le lundi : il trouva tout le peuple qui l’avait devancé au Temple, joyeux de lui, et attendant ce qu’il leur avait promis — la perte de leurs ennemis, la résurrection de leurs morts, et la permanence de la vie pour eux. Il demeura au Temple tout ce jour, enseignant, et faisant taire leurs prêtres ; au soir, il retourna à al-ʿĀzariyya, y passa la nuit, et revint de bon matin à la ville — le mardi — : il entra au Temple et enseigna le peuple, comme il avait fait le dimanche et le lundi. Et certains d’entre eux disaient aux autres : Quand donc perdra-t-il nos ennemis ? Et leurs savants leur répondaient : C’est au jour du vendredi qu’il les perdra et nous en délivrera : car c’est le jour de la Pâque, où nos pères furent délivrés de Pharaon et de ses soldats par l’immolation de l’agneau ; en lui, il nous délivrera, nous aussi, de nos ennemis les Romains. Au soir du mardi, il retourna à al-ʿĀzariyya, lui et ses douze disciples, les apôtres.
La tristesse des disciples le mercredi
Au matin du mercredi, comme les douze apôtres voulaient entrer dans la ville, il leur dit : « Vous savez qu’au jour du vendredi c’est la Pâque — l’immolation de l’agneau — : et moi, je serai livré pour être crucifié » (Mt 26, 1-2). À l’entendre, ils ne surent quel profit tirer de cette parole : leur joie se changea en tristesse, leur vie en mort, leur royaume en perdition — et ce fut la plus grande tristesse qui entra dans leurs cœurs. Quant à Judas, il douta sur l’heure, et il entra seul dans la ville (Lc 22, 3) : il trouva tout le peuple dans le Temple, attendant le Christ selon sa coutume de chaque jour (Lc 21, 37-38). En voyant Judas, ils l’entourèrent de toutes parts et lui dirent : Où est le Maître ? Il sourit, se moquant d’eux, et dit : « Il a fui. » Et cette parole leur fut plus dure qu’une épée à deux tranchants — à cause de ce qu’ils avaient cru tenir de lui : leur salut de leurs ennemis, la possession de leur terre, la résurrection de leurs morts et leur permanence dans la vie à jamais ; et il leur en advenait le contraire : la crainte que les Romains ne se dressent contre eux et ne les perdent tous, pour s’être donné à eux-mêmes un roi et s’être soulevés contre eux. Pour cette cause, une grande tristesse entra en eux, pour leurs vies et pour leurs biens, plus encore que chez les disciples ; et les prêtres trouvèrent le chemin de les tancer et de les confondre. Et leur avis s’accorda, à tous : le chercher où qu’il fût, et le livrer eux-mêmes aux Romains avant que ceux-ci ne le leur réclament — peut-être leur pardonneraient-ils leur faux pas. Ils dirent : Qui nous fera connaître où il se trouve ? Ils vinrent à Judas, son disciple, l’un des Douze, et l’interrogèrent sur le lieu où il était ; ils lui promirent trente pièces d’argent, et il promit de le leur livrer (Lc 22, 4-6).
Toutes ces choses arrivèrent au jour du mercredi : en lui fut la tristesse des disciples du Seigneur, et des croyants d’entre le peuple ; et en lui furent la joie des prêtres, des scribes et des pharisiens, ses haineux, et de Judas, et du Diable et de ses soldats — et le complot pour tuer le Seigneur. Pour cette cause, les disciples nous ont commandé de jeûner le jour du mercredi, en permanence, chaque semaine, afin de partager leur tristesse sur la terre, et d’être leurs associés dans leur joie aux cieux ; et ils ont retranché tout prêtre et tout laïc qui y romprait le jeûne : car il s’associe à Judas, au Diable et à ses soldats, et aux prêtres des Juifs, dans leur joie de ce jour-là — car le jeûne est tristesse, et la rupture du jeûne est joie.
Le Christ souffre le vendredi
Et Judas sortit vers al-ʿĀzariyya : il y passa la nuit du jeudi auprès du Seigneur et de ses disciples. Au jour du jeudi — au soir où entre la nuit du vendredi —, le Seigneur entra avec ses disciples dans la ville sainte sans que personne s’en aperçût ; et il fut avec eux à table, la nuit du vendredi, au moment de l’immolation de l’agneau : il leur donna sa chair et son sang, et il leur fit connaître qu’il est l’Agneau qui est immolé, et par qui est le salut du monde, du Diable et de ses soldats — comme l’immolation de cet agneau-là avait été pour le salut des fils d’Israël, de Pharaon et de ses soldats. Et il dit à Judas : « Ce que tu as à faire, fais-le vite » (Jn 13, 27). Puis il se mit à prier longuement, avec prosternements, sueur, tristesse et veille, pour cacher sa divinité au Diable, comme je te l’ai montré dans le livre de l’Incarnation et de la Rédemption. Il demeura ainsi jusqu’à ce que Judas vînt à lui, avec une grande troupe des princes des prêtres des Juifs : ils le saisirent et le lièrent, comme on lie les criminels et les voleurs — après le milieu de la nuit, dans la nuit du vendredi —, et ils l’emmenèrent à la maison du prince des prêtres (Jn 18, 12-13). Nul n’était avec lui, hormis Pierre — car tous l’abandonnèrent et s’enfuirent ; et Pierre le suivait de loin, sans oser se montrer son disciple, tant était grande la crainte qui l’avait saisi, la nuit du vendredi. Et les princes des prêtres, les anciens et les scribes se mirent à le railler, à lui cracher au visage et à le souffleter, le reste de la nuit, jusqu’au matin (Lc 22, 63-65). Au matin du vendredi, ils le livrèrent à Pilate, le gouverneur romain, et lui assurèrent qu’il avait dit : « Je suis le roi » (Mt 27, 11). Pilate ne cessait de les démentir et de leur résister (Lc 23, 13-16) ; et les prêtres disaient au peuple : Le gouverneur ne parle ainsi que pour vous éprouver, pour voir si vous êtes des hypocrites en le lui livrant. Alors la foule entière se mit à crier : « Crucifie-le ! crucifie-le ! », jusqu’à la troisième heure[120] du jour du vendredi. Puis ils crièrent et dirent : Celui-ci a prétendu qu’il est le roi des Juifs ; toi, Pilate, si tu le relâches, tu te fais son complice contre César (Jn 19, 12).
Pilate eut peur, et il le livra aux valets de son maître, les Romains, dénués de toute miséricorde : ils le flagellèrent, pour nos péchés, à la troisième heure du jour — l’heure même où Adam fut créé, le vendredi — ; et ils se moquèrent de lui comme on fait des conspirateurs contre les rois : ils le revêtirent d’un manteau rouge, à la semblance du vêtement des rois ; ils mirent un roseau dans sa main, à la semblance du sceptre, et une couronne d’épines sur sa tête. Ils lui firent cela à la troisième heure — celle où Adam fut créé, et où il nous avait promis la royauté permanente, le vêtement de la robe de lumière et la couronne des anges, pour que nous fussions au rang élevé dont le Diable est tombé : le Seigneur revêtit l’habit de la royauté, et il en fut moqué, à cause du vêtement dont Adam fut dénudé par la transgression ; et la couronne d’épines, à la place de la couronne royale qui fut arrachée à Adam par sa désobéissance.
À la quatrième heure, le Seigneur fut condamné à mort. À la cinquième heure — celle où Ève fut créée du côté d’Adam, le vendredi —, le Seigneur porta le bois de la Croix, et il fut emmené. Et à la sixième heure — celle où Adam et Ève marchèrent de leurs pieds vers l’arbre, et étendirent leurs mains vers lui pour manger de son fruit —, les mains du Seigneur et ses pieds furent cloués au bois de la Croix, et il fut crucifié, les mains et les pieds étendus, sur l’arbre dont Adam avait mangé[121]. Et comme Adam, lorsqu’il eut mangé de l’arbre, à la sixième heure du jour du vendredi, fut dénudé de la condition des anges, ainsi le Seigneur demeura suspendu au bois, nu, de la sixième heure du vendredi jusqu’à la neuvième.
Et comme Adam fut chassé du Paradis à la neuvième heure du jour du vendredi, ainsi, en cette heure-là, le Seigneur goûta l’amertume du vinaigre mêlé de fiel, à la place de l’amertume de la mort : car il ne mourut pas contraint, par le dessèchement du sang sous l’effet de la peur — il mourut de sa propre volonté, sans que son sang séchât ; il goûta l’amertume du vinaigre, à la neuvième heure, à la place de l’amertume de la mort qu’avaient goûtée Adam et sa descendance. Et sur l’heure, il vainquit le Diable, le roi de la mort, et ses soldats, et il le mit à mort en prix de son propre meurtre, à la neuvième heure du jour du vendredi ; il le fit descendre au plus bas de l’Hadès et l’y tint captif ; et il délivra Adam et toute sa descendance de sa prison, en son prix du sang, sans violence, comme je te l’ai montré dans le livre de l’éclaircissement de l’Incarnation et de la crucifixion. Ainsi s’accomplit la parole des prophètes, qui avaient dit qu’il perdrait les ennemis des fils d’Adam, qu’il les en délivrerait et qu’il ferait vivre leurs morts : il perdit le Diable et ses soldats par une parole de sa bouche, qu’il dit à sa mort, comme je te l’ai montré dans le livre ; il délivra d’eux Adam et sa descendance, les fit vivre de la mort de l’Hadès, et les fit monter au Paradis, à la vie éternelle — pour leur donner en héritage le rang du Diable, leur ennemi, dont il est tombé.
Que nous incombe-t-il donc ?
Pour cette cause, il incombe à tous ceux qui croient au Crucifié — les hommes et les femmes, les prêtres et les laïcs — de jeûner le jour du vendredi, en permanence ; et aux laïcs de s’attrister avec les disciples du Seigneur, et de faire souffrir leur corps par le jeûne, pour payer au Seigneur un peu de la dette des douleurs qu’il a acceptées pour eux, en son corps, le jour du vendredi — et lui le leur compte comme ses propres douleurs : car le corps souffre de la faim et de la soif. C’est ainsi que les disciples ont anathématisé et retranché quiconque rompt le jeûne, le mercredi et le vendredi, avant la neuvième heure du jour : car tous, hommes et femmes, doivent y jeûner jusqu’à la neuvième heure du jour, pour ressembler aux disciples dans leur tristesse, et prendre part avec le Seigneur aux douleurs de son corps — afin d’être ses associés dans sa joie et ses délices, et les associés de ses disciples dans leur gloire et leur honneur. Et quiconque y rompt le jeûne a méprisé le Crucifié lui-même, et méprisé ces grandes douleurs qu’il a acceptées à cause de lui ; il s’est associé aux haineux du Seigneur d’entre les Juifs, et au Diable et à ses soldats, dans leur joie — et sa part sera avec eux. Les disciples ont dit : si c’est un prêtre qui ne jeûne pas, qu’il soit privé de son sacerdoce ; et si c’est un laïc, qu’il soit banni de l’église. Et le jeûneur rompt le jeûne à la neuvième heure du jour : car c’est en elle que le Diable et ses soldats furent perdus, et qu’Adam et sa descendance furent dans la joie. Voilà la cause du jeûne du mercredi et du vendredi.
Après cela, le Maître fit paraître qu’il n’était pas mort par contrainte, mais par choix : car, lorsqu’il fut percé, le sang et l’eau coulèrent de son côté, après sa mort ; puis il fut descendu du bois, et enseveli au soir du jour du vendredi ; et au jour du dimanche, il ressuscita d’entre les morts, et il nous donna la joie de sa résurrection. C’est pourquoi il nous incombe, à nous tous, de jeûner et de nous attrister avec les apôtres au jour du mercredi et au jour du vendredi, et de nous réjouir avec eux et de faire fête au jour du dimanche, en permanence, chaque semaine — afin d’être avec eux dans leur gloire et leur honneur éternels et permanents. Que cela nous soit donné à tous, par la miséricorde et la tendresse de notre Seigneur, notre Dieu et notre Sauveur Jésus-Christ, à qui conviennent la gloire, l’honneur et la magnificence, avec son Père bon et l’Esprit-Saint vivifiant, qui lui est égal en essence, maintenant, en tout temps, et jusqu’au siècle des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article huitième
De l’essence du jeûne
L’essence du jeûne
Ô frère bien-aimé — que Dieu illumine ton intelligence par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité ! —, je t’ai exposé l’excellence de la louange et de la sanctification, et les temps qui y sont prescrits ; et je t’ai exposé l’excellence des deux jours du mercredi et du vendredi, et je t’ai dit qu’ils obligent tous les croyants, les hommes et les femmes, les libres et les esclaves. Je veux maintenant que tu saches que le jeûne n’est pas seulement l’abstention du manger et du boire : car il n’y a pas de péché dans le manger et le boire. En effet, tout ce que fit Dieu notre Seigneur, quand il parut dans la chair sur la terre, est sans péché — car il fit tous les actes de l’humanité où il n’y a pas de péché — et il mangeait et buvait : il nous a ainsi enseigné qu’il n’y a pas de péché dans le manger et le boire ; et il a dit dans son saint Évangile que tout ce qui entre dans la bouche ne souille pas l’homme (Mt 15, 11). Le jeûne n’est donc pas seulement l’abstention du manger et du boire, où il n’y a pas de péché : le jeûne, c’est aussi l’abstention du désir du mariage, qui nous est venu du péché. Car lorsque Dieu créa notre père Adam, et Ève, et qu’il les laissa au Paradis, il n’y avait pas en eux de désir conjugal ; mais quand Adam et Ève obéirent au Satan et l’écoutèrent, et que la puissance de Dieu se retira d’eux, le désir du mariage fut en eux à cette heure même. Le désir conjugal est donc en eux depuis la transgression ; et c’est pourquoi il a été commandé à leur descendance d’en jeûner en certains temps — comme dit le livre de la Torah, au deuxième livre : lorsque Dieu voulut descendre sur la montagne et parler aux fils d’Israël, il dit à Moïse : Ordonne-leur de se séparer de leurs femmes trois jours, et de se purifier ; après quoi je descendrai, et je te parlerai devant eux (Ex 19, 10-11 et 15) ; et le livre de la Torah dit encore, au livre de la Loi, que l’homme qui s’est uni à sa femme doit se laver à l’eau, et qu’il demeure impur jusqu’au soir de ce jour ; et s’il ne se lave pas, il demeure impur sept jours (Lv 15, 16-18).
Dieu a dit cette parole pour nous certifier que ce désir est survenu en nous depuis la transgression ; qu’il nous souille quand il sort de nous ; et qu’il nous incombe d’en jeûner selon notre force — car il est en nous nature. Mais quand vint notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il nous délia du lien de la loi de la Torah et nous lia de son économie douce et légère, il ne nous a pas commandé de nous séparer de nos femmes trois jours avant d’entendre sa parole, comme il avait fait aux fils d’Israël ; il ne nous a pas rendus impurs à cause du coucher avec l’épouse ; il ne nous a défendus ni d’elle, ni du coucher avec elle ; il ne nous a pas astreints au bain d’eau à cause du coucher avec elle, ni à cause de la pollution ; il ne nous a interdits, pour cela, ni de la prière ni de l’entrée de l’église, comme il avait fait aux fils d’Israël : il a allégé sur nous son joug et délié pour nous sa loi, afin que nous puissions la porter ; et il a dit que ce n’est point une impureté, mais une rupture de jeûne — et celui qui a rompu ne s’abstient, parce qu’il a rompu, ni de la prière, ni de l’entrée de l’église, ni de la présence à la Liturgie, mais de la seule communion à l’oblation. Ainsi nous a commandé le Seigneur : ne nous abstenir ni de la prière ni de la présence à la Liturgie pour aucune cause.
Le jeûne de ce qui est animal
Vois donc, ô bien-aimé, combien il nous a rendu les choses faciles, contre ce qu’il avait rendu difficile à ceux-là — comme a dit l’apôtre Paul : ce fut difficile à ceux-là, pour la petitesse de leur foi, et facile à nous, pour sa miséricorde envers nous. C’est pourquoi il nous a commandé de jeûner de ce désir en des temps prescrits — afin que nous ne soyons pas toujours démesurés, sans jamais jeûner de ce désir en aucun temps, ressemblant aux bêtes sans raison (1 Co 7, 5). Il nous a donc prescrit le jeûne de ce désir ; et sachant que l’ennemi nous combat par lui, et s’efforce de corrompre notre jeûne pour nous faire rompre par son usage, il nous a ménagé, dans la miséricorde de son économie, de quoi demeurer jeûneurs et vaincre l’ennemi : c’est pourquoi il nous a commandé de jeûner de la chair de tout animal en qui est le désir, et de tout ce qui sort de tout animal en qui est le désir. Car celui qui mange un animal en qui est le désir, le désir se meut dans son corps, du fait de cette nourriture qu’il a mangée ; et quand le désir se meut dans son corps, avec l’hostilité du Satan, il détourne l’homme du jeûne, et il ne peut plus résister au Satan, à l’hostilité de la nourriture et à l’hostilité de la nature composée en lui. Mais s’il s’abstient des nourritures où est le désir, avec son abstention du manger et du boire pendant le jour, son corps s’affaiblit ; et le Satan n’a plus de force à le combattre, parce que son corps a faibli, et qu’il n’y a plus en lui de mouvement, hormis le mouvement de la nature — et le mouvement de la nature ne combat pas la crainte de Dieu, et ne s’accorde pas avec le Satan, car il est pur en lui-même : il ne prévaut contre la crainte de Dieu que lorsque s’y joint un autre mouvement, étranger, venu des nourritures étrangères et bestiales. C’est pourquoi il nous a été commandé, dans les jeûnes, de ne manger nul animal en qui est le désir — et tous les genres d’animaux ont le désir, hormis la seule abeille[122]. C’est pourquoi il nous a été commandé de ne rien manger qui sorte d’un animal — hormis le miel de l’abeille : il sort d’un animal, mais d’un animal sans désir.
Car nous ne jeûnons que du désir : notre jeûne de tout le reste existait pour nous avant le péché[123] ; ce désir-là n’était pas à nous : il nous est venu du péché ; c’est donc de lui que nous jeûnons, et non d’autre chose. Car le Seigneur sait que l’homme, s’il habite avec sa femme dans une même maison, et que le mouvement du désir prévaut sur lui à cause des nourritures animales, se retrouve sans force ni pouvoir de s’abstenir de sa femme, à cause des nourritures animales : c’est pourquoi il nous a commandé de jeûner des nourritures animales, afin de pouvoir vaincre le désir naturel, et de le dompter par la crainte de Dieu — car il se soumet à la crainte de Dieu, quand nul mouvement étranger ne s’y est joint.
Et si l’homme est sans épouse aux jours du jeûne, et qu’il mange les nourritures animales, l’ennemi peut lui rompre le jeûne par la pollution dans le sommeil ; mais s’il n’est pas fortifié par les nourritures animales, l’ennemi n’a point d’arme pour le combattre, et il ne peut lui rompre le jeûne par la pollution en songe que de loin en loin : il demeure jeûneur d’un jeûne pur. Non que la pollution le souille, après le baptême, ni que le coucher avec l’épouse licite soit impur : c’est une rupture de jeûne, rien de plus — celui qui a rompu n’est pas souillé, et nulle faute ne s’attache à sa rupture, sauf s’il a rompu un jour de jeûne : car qui rompt en un jour de jeûne pèche, comme pécha Adam lorsqu’il mangea, alors qu’il lui avait été défendu de manger. C’est pourquoi Paul ordonne à l’homme et à la femme de ne se refuser l’un à l’autre que d’un commun accord, aux jours du jeûne ; et il ne les a écartés ni de la prière ni de la présence à la Liturgie, mais de la seule communion à l’oblation (1 Co 7, 5). Et il est louable qu’ils s’abstiennent l’un de l’autre trois jours avant la communion à l’oblation, comme Dieu le commanda aux fils d’Israël — au moins la nuit qui précède le matin où ils communient ; ils communient à l’oblation au matin ; et après la fin du jour où ils ont communié, ils s’abstiennent encore la nuit suivante — qui est le commencement d’un autre jour — ; puis ils se rejoignent, s’ils veulent, sans qu’il y ait faute sur eux. Car le commencement de chaque jour est au soir du jour qui le précède : le jour du sabbat commence au soir du vendredi, comme Dieu l’a ordonné dans la Torah ; le jour du dimanche commence au soir du samedi ; et ainsi de tous les jours. Si donc l’homme a coutume de communier tel jour, il doit jeûner de sa femme dès le soir du jour qui précède : par exemple, s’il est résolu à communier le mardi, il s’abstient de sa femme dès le soir du lundi, qui est le commencement du mardi ; et quand s’est couché le soleil du jour où il a communié à l’oblation, il s’abstient encore la nuit suivante, et le jour suivant, autre que le jour où il a communié.
Telle est l’abstention qu’a commandée Paul l’apôtre dans son épître aux gens de Corinthe ; et il a commandé que l’homme et sa femme y soient d’accord, chacun d’eux la recommandant à l’autre et l’exhortant à la garder, dans la crainte de Dieu. Et si l’homme a couché avec sa femme, une nuit d’entre les nuits, il n’a pas à s’abstenir de la prière pour cette cause : il doit se lever et prier, sur son lit, la prière du milieu de la nuit — pur et net, et son lit pur, comme dit Paul dans son épître aux Hébreux (He 13, 4) ; et quand vient le matin, qu’il ne s’abstienne pas d’aller de bon matin à l’église, comme cela incombe aux croyants chaque jour ; il n’a pas besoin du bain, comme disait la Torah : il lave seulement l’endroit qui s’est sali — non que ce soit une impureté qu’il laverait de l’impur, mais pour le nettoyer de sa saleté — ; et il entre à l’église, pur, sans impureté qui le tienne ni faute sur lui ; il prie, le cœur net ; il assiste à toute la Liturgie, sans se retirer de la présence à la Liturgie, comme il incombe aux croyants, chaque jour, d’y assister ; et il obtient, par sa présence à la Liturgie, la grande grâce que je t’ai décrite dans le livre de l’interprétation de la Pâque et dans le livre de l’exposition du Combat — hormis qu’il ne communie pas à l’oblation, parce qu’il a rompu. Et quand est achevé le jour où il a couché avec sa femme, et qu’est entré un autre jour où il n’a pas couché avec elle, il communie à l’oblation, sans avoir besoin de bain d’eau ni de rien de semblable : car l’union licite avec l’épouse n’est pas impure ; et si elle était impure, l’eau ne l’en purifierait point — ce n’est pas l’eau qui purifie de l’impureté. L’union licite n’est pas impureté : c’est la fornication qui est l’impureté ; et de la fornication on n’est pas purifié, se baignât-on de toute l’eau des mers et des fleuves : on en est purifié quand on la regrette, et qu’on fait pénitence de sa fornication.
Et le jugement de la pollution dans le sommeil est le même que celui de l’époux qui s’unit à sa femme, comme l’atteste le livre de Dieu dans sa loi spirituelle et sainte : car il a imposé, à celui qui a une pollution en songe, le jugement qu’il a imposé à celui qui s’unit à sa femme dans le licite ; tout ce que nous avons dit de l’époux s’impose donc, de même, à celui qui a une pollution dans le sommeil.
Tout cela, je te l’ai exposé, ô bien-aimé, pour que tu saches que le jeûne n’est pas le jeûne des nourritures : nous ne jeûnons des nourritures que pour affaiblir nos corps contre le désir du mariage — c’est de lui qu’est le jeûne, et non d’autre chose. Or beaucoup, par petitesse de science, jeûnent des nourritures et ne jeûnent pas du désir, à cause duquel ils ont jeûné des nourritures ; et ils ne le font ni de propos délibéré ni par contrariété, mais par petitesse de science : tel d’entre eux se laisserait plutôt trancher le cou que de rompre le jeûne de jour, ou d’y manger de la viande, ou autre chose de ce qui y est défendu à cause du désir bestial ; il se laisserait trancher le cou plutôt que de communier à l’oblation ayant rompu sur quelque nourriture — et le voilà qui, en cela même, a rompu par le désir, à cause duquel le manger et le boire lui furent défendus ! Ils ne le font pas par science, mais par ignorance : s’ils savaient qu’on ne s’est abstenu du manger et du boire qu’à cause du désir, il leur serait plus léger de se laisser trancher le cou que de le faire, comme pour les nourritures. Ces pauvres gens périssent ainsi par leur ignorance, comme a dit d’eux l’apôtre : ceux qui pèchent sans loi périront sans loi (Rm 2, 12). Et je ne dis pas cela du peuple seulement, mais de beaucoup de prêtres : par petitesse de science, et faute d’entendement dans la lecture des Livres, ils sont devenus ignorants de la parole de Dieu, sans science des causes de la loi ni de ses canons ; beaucoup d’entre eux croient que le jeûne est la seule abstention du manger et du boire, et ils osent communier au corps du Seigneur ayant rompu de la vraie rupture que je t’ai dite — et peut-être même s’enhardissent-ils à consacrer en cet état.
Le jeûne requis avant la communion
D’autres encore croient que le jeûne[124], c’est le sommeil : tel d’entre eux s’attable à manger et à boire jusque passé le milieu de la nuit, et dit : Si je dors une heure, cela me suffit — prétendant que le jeûne, c’est le sommeil. Le pauvre ne sait pas que le jeûne n’est pas le sommeil, mais des heures que Dieu a prescrites dans la nuit et le jour ; je les rappelle ici, pour en instruire qui les ignore, et qu’il y prenne garde. S’il veut communier à l’oblation à l’aube, il doit jeûner dès le commencement de la nuit, sans manger ni boire ; s’il communie à la troisième heure du jour, il doit s’abstenir du manger et du boire dès la troisième heure de la nuit ; et si c’est un jour de jeûne jusqu’à la neuvième heure du jour, il doit jeûner dès avant la sixième heure de la nuit — car c’est une nuit de jeûne, et il ne lui a été donné latitude que jusqu’à la sixième heure de la nuit, pour quelque nécessité ou autre chose inévitable. Voilà ce que nous avons dit du manger et du boire. Quant à l’épouse, je t’ai montré que Dieu l’a défendue ce jour-là, de son commencement à sa fin, et dès le soir du jour qui le précède, comme je te l’ai exposé. Voilà ce qu’il a fait avec nous ; quant aux fils d’Israël, il leur commanda de se séparer de leurs femmes trois jours avant de paraître devant lui, comme je te l’ai montré.
De même, bien des gens ignorants, pauvres de science, font un acte des infidèles : ils se rincent la bouche à l’eau, puis osent communier à l’oblation. Ceux-là sont les plus pauvres de tous. Car le mystère de la parole que Dieu dit à son serviteur Moïse, touchant l’agneau de la Pâque — qui était la figure du corps du Christ — : Mangez-le avec de l’amertume, signifie, par « amertume », que la langue, quand elle sèche par le manque d’eau, devient amère ; et le sens en est que le corps du Christ ne doit être mangé qu’avec l’amertume du jeûne, et l’abstention du pain et de l’eau : que la langue soit sanctifiée, et que rien n’entre dans la bouche, ce jour-là, avant le corps du Christ. Car la bouche où entre le corps du Christ, rien ne doit y entrer avant lui — comme l’atteste Ézéchiel le prophète, de la porte orientale, où nul n’est entré que le Seigneur des Puissances : il entend par là le sein de la Vierge, qui était scellé (Ez 44, 2) ; ainsi, rien ne doit entrer dans la bouche avant le corps du Christ — sauf si quelque chose y est entré par mégarde, sans toucher la langue, par contrainte ; et que la langue ne touche rien, de toutes les choses de ce monde, avant la communion à l’oblation.
Tout cela, je l’ai dit à cause de la petitesse de la science des gens dans la voie chrétienne, et parce qu’ils se sont mis à s’appuyer sur des choses tirées de leurs propres raisons, sans le livre de Dieu, tenant qu’elles sont la vérité et que le reste est faux — au point que beaucoup d’entre eux, à cause de la première semaine — qui est la semaine d’Héraclius —, se sont mis à s’abstenir de leurs femmes tous les jours, et à coucher avec elles la nuit du samedi et du dimanche, croyant que le samedi et le dimanche ne sont pas des Quarante jours. Par cet acte, ils pèchent plus que ceux qui ne s’en abstiennent pas du tout : car le samedi est semblable au jour du dimanche dans la bénédiction et la sanctification.
Et l’homme doit s’appliquer à communier à l’oblation ce jour-là, en tout temps, comme au jour du dimanche — surtout dans le grand Jeûne, que notre Seigneur jeûna pour nous : car Dieu l’a béni et sanctifié avant le dimanche ; et nous y rompons le jeûne, dans le grand Jeûne, par le manger et le boire, et nous nous y réjouissons et y faisons fête comme au jour du dimanche — car le jeûne est tristesse, et la rupture du jeûne est joie : le jour du samedi est donc un jour de bénédiction et de sanctification, dans tous les temps. Il incombe ainsi à tous les croyants, hommes et femmes, de s’appliquer à y communier à l’oblation, s’y gardant eux-mêmes comme au jour du dimanche. Quant à ceux qui croient que le jour du samedi n’est pas du nombre du grand Jeûne, ils ne le croient que parce que le compte s’est perdu pour eux, à cause de la première semaine, et à cause de la semaine de la Pâque, qui est la semaine des souffrances[125]. Car la première semaine n’est pas des quarante jours du Jeûne : nous la jeûnons par dévotion, à cause du roi Héraclius, lorsqu’il tua les Juifs et rompit le pacte qu’il leur avait juré — c’est une histoire fameuse, connue dans les récits d’Héraclius, qu’il n’est pas besoin de rapporter ici[126].
Et la dernière semaine, qui est la semaine de la Pâque, n’est pas non plus du grand Jeûne : cette semaine-là, nous la jeûnons à cause des souffrances de notre Sauveur ; nous la commençons du jour du samedi de Lazare jusqu’au jour du samedi de la Lumière. Le premier des quarante jours que notre Seigneur jeûna pour nous est donc le lundi de la deuxième semaine, et le dernier, le matin du jour du samedi — le samedi de Lazare — dans la septième semaine : car le Jeûne est de quarante jours et quarante nuits, que nous jeûnons nuit et jour — non des nourritures : nous ne pouvons jeûner des nourritures nuit et jour toute cette durée, vu la faiblesse de notre nature —, mais du désir bestial : nous les jeûnons du désir, nuit et jour, samedis et dimanches compris, quarante jours et quarante nuits durant. Et dès le matin du jour du samedi de Lazare, nous commençons le jeûne des souffrances de notre Sauveur et de ses douleurs pour nous — jeûne plus auguste que le grand Jeûne, et plus grand. Le premier des quarante jours du Jeûne est dans la deuxième semaine du jeûne des Coptes et des Melkites, et son terme est le vendredi dont le samedi de Lazare est le matin ; et du matin du samedi de Lazare, nous commençons le jeûne de notre Sauveur, jusqu’au soir du samedi de la Lumière : tel est le jeûne des Coptes et des Melkites.
Quant aux Grecs et aux gens de Constantinople, que nous nommons les Rūm — et qui ne sont pas les Romains, les gens de Rome, car ce sont les Francs qui sont les Romains[127] —, ils jeûnent dès le commencement de la deuxième semaine, qui est le commencement du jeûne des Quarante jours ; quant à la semaine de l’expiation d’Héraclius, ils ne la jeûnent pas : le commencement de leur jeûne, à eux tous, est donc le commencement des Quarante jours, et son terme, le matin du samedi de Lazare — jusqu’au soir du samedi de la Lumière.
Quant aux Romains — qui sont les Francs —, ils rompent tous le lundi et le mardi où commencent les Grecs, les Arméniens et les Syriens, et ils jeûnent à partir du jour du mercredi : le dernier des quarante jours de leur Jeûne est donc le jour de l’Olivier[128] ; et dès le grand lundi ils commencent le jeûne des souffrances de notre Sauveur — car ils disent que le jeûne des souffrances de notre Sauveur commence le lundi, et non le samedi de Lazare. Et tous, en cela, se valent ; je n’ai voulu, par tout ceci, que te montrer que le samedi et le dimanche sont au nombre des quarante jours du Jeûne, et qu’il y faut jeûner des désirs comme en tous les jours : car le Jeûne nous oblige quarante jours consécutifs, jour et nuit ; nous jeûnons des désirs nuit et jour — et ce qui nous a été défendu, c’est ce qui excite le désir, d’entre les nourritures bestiales, non les nourritures végétales ; et de même le miel de l’abeille nous a été rendu licite, parce qu’il vient d’un animal sans désir. Comprends cela, de la part de Dieu, et lis-le à quiconque tu trouveras d’entre les chrétiens.
Ô mon frère, Dieu m’est témoin que je ne t’ai découvert ces choses en visant ni la vanité ni la vaine gloire : car il n’y a, dans ces choses, nulle fierté à les savoir, ni gloire — mais malheur sur celui qui les sait, s’il n’agit selon elles : il doit les pratiquer plus que celui qui ne les sait pas, car à qui il a été donné beaucoup, il sera demandé beaucoup. Il n’y a donc, à savoir ces choses, ni gloire ni fierté, mais malheur et condamnation, si l’on n’agit pas selon elles. Sache donc, ô mon bien-aimé, que je n’ai visé, en écrivant ce livre, ni éloge ni fierté : lis-le à quiconque tu trouveras d’entre les fils du baptême, pour qu’ils en tirent profit ; et le Seigneur t’en demandera compte — à toi, et à quiconque aura chez lui ces livres saints, s’il ne les lit pas constamment à tous ceux des fils du baptême qu’il rencontrera. Car je ne les ai écrits que par un zèle ardent, à cause de la petitesse de la science des croyants en ce temps-ci, et de leur négligence du grand Royaume éternel que le Fils de Dieu a racheté pour eux, par lui-même, afin de les y faire parvenir. À lui toute action de grâces, louange, gloire, honneur et sanctification ; à son Père, de par lui ; et à l’Esprit-Saint vivifiant, qui lui est égal : maintenant, en tout temps, et pour les siècles des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article neuvième
Question établissant ce qu’est la Mort que le Seigneur a vaincue sur la Croix
Notice. — Cet article ne provient pas du fac-similé de l’édition du Caire : à sa place, au feuillet 161, l’éditeur a imprimé une note de suppression, traduite ci-dessous. Il est traduit d’après l’édition critique d’Ibrahim Saweros, « How does the Copt die ? A study of the angel of death in the Coptic tradition together with a critical edition of the ninth chapter of Kitāb al-Īḍāḥ », Bulletin de la Société d’archéologie copte 56 (2017), p. 225-275, établie sur trois témoins : A = Paris, Bibliothèque nationale de France, arabe 170 (treizième siècle, le plus ancien, base de l’édition) ; B = Le Caire, Patriarcat copte, Lāhūt 92 (daté de 1681) ; C = Ouadi el-Natroun, monastère de Saint-Macaire, Lāhūt 28 (dix-huitième siècle). Nous suivons le texte de A tel que l’établit Saweros ; les variantes signalées sous le sigle Var. sont reprises de son apparat, qui n’est pas reproduit intégralement, et le traducteur n’a pas collationné directement les manuscrits ; la division en paragraphes numérotés est de l’éditeur. L’écrit que réfute Sévère — le mimar de l’Investiture d’Abbaton, ange de la mort, transmis sous les noms de Timothée ou de Théophile d’Alexandrie — est une homélie apocryphe copte (éd. E. A. W. Budge, Coptic Martyrdoms etc. in the Dialect of Upper Egypt, Londres, 1914) ; l’ange y porte d’abord le nom de Mouriel, écrit Mouriâl par l’éditeur du Caire. Les manuscrits intitulent l’article « chapitre » (bāb) ; nous le nommons Article, comme les autres, pour suivre l’ordonnance de l’édition.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, un seul Dieu. Question établissant ce qu’est la Mort que le Seigneur a vaincue sur la Croix. Dans la paix du Seigneur. Amen.[129][130]
1. Tu m’as rapporté, ô bien-aimé, que les gens prétendent que la cause de la mort est un ange saint, préposé par Dieu, qui fait mourir les hommes ; tu m’as rapporté qu’ils ont institué une fête à cet ange, qu’ils ont composé pour lui un mimar[131], et qu’ils l’ont attribué au saint Anba Théophile, patriarche d’Alexandrie ; ils y racontent qu’Anba Théophile aurait trouvé un livre ancien venant des saints Apôtres, où ceux-ci disent : Lorsque nous fûmes réunis avec le Seigneur après sa résurrection, nous lui demandâmes de nous instruire de l’ange de la mort, et de la cause pour laquelle il a reçu pouvoir sur les hommes. Et le Seigneur leur aurait raconté que, lorsqu’il eut créé les cieux, la terre, les mers, les plantes, le soleil, la lune, les astres, les poissons, les bêtes sauvages, les bestiaux et les reptiles, et qu’il voulut créer l’homme, il envoya l’un des chefs des anges vers la terre pour lui en rapporter du limon, dont il créerait l’homme.
2. Et le limon aurait adjuré l’ange par le nom de Dieu, disant : Ne m’emporte pas vers Dieu ! il créerait de moi un homme qui pécherait, forniquerait, volerait, tuerait et courroucerait Dieu. L’ange, craignant le serment, aurait laissé le limon, serait revenu vers Dieu et l’en aurait informé. Dieu aurait envoyé un deuxième ange, avec qui le limon aurait fait de même — jusqu’à ce que Dieu eût envoyé six anges, le limon les adjurant tous, et tous, par crainte du serment, le laissant. Lorsqu’il envoya le septième — nommé, à ce qu’ils ont forgé, Mouriel —[132] pour prendre le limon, celui-ci l’adjura par Dieu ; mais lui ne se soucia point du serment : il prit le limon et l’apporta à Dieu. Et Dieu lui aurait dit : « Parce que tu m’as obéi, que tu n’en as eu cure et que tu n’as pas eu égard au serment dont le limon t’adjurait, je te donne pouvoir sur lui à jamais, pour le faire mourir. » Et Dieu aurait aussitôt changé la forme splendide et belle qu’avait cet ange en une forme hideuse et épouvantable.
3. Puis il aurait façonné du limon la figure du corps de l’homme, et aurait dit : Qui se portera garant de cet homme, et répondra des péchés qui viendront de lui, pour que je crée en lui l’âme ? Et l’homme serait demeuré ainsi quarante jours, limon sans âme, jusqu’à ce que se présentât son garant ; alors il créa en lui l’âme. L’ayant créé, il aurait ordonné à tous les anges de se prosterner devant lui, et tous se seraient prosternés ; un seul aurait désobéi et ne se serait pas prosterné devant Adam : Dieu aurait ordonné sa chute — et c’est le Satan. Puis il aurait laissé Adam dans le Paradis environ cent ans, après quoi il créa de lui Ève ; Adam et Ève seraient demeurés environ cent autres années, et c’est alors qu’ils auraient transgressé et seraient tombés. Et tu m’as rapporté que ce mimar atteste que cet ange fut établi pour donner la mort[133].
4. Or l’inanité de ce mimar, ô bien-aimé, est manifeste à quiconque connaît le Livre de Dieu et possède une intelligence ; son mensonge y éclate pour les ignorants mêmes, à plus forte raison pour l’homme sensé, et il n’y a ni intelligence ni connaissance chez qui y ajoute foi. Son inanité et son mensonge, c’est de dire que Dieu envoya ses anges l’un après l’autre pour qu’ils lui apportassent le limon dont il créerait l’homme : voilà Dieu enfermé dans un lieu, et confiné en lui ! voilà Dieu ayant besoin d’envoyer qui lui apporte le limon ! Puis de dire que le limon parla, et adjura les anges de ne pas l’emporter vers Dieu, qui créerait de lui un homme meurtrier, fornicateur, courrouçant Dieu : voilà le limon mieux instruit que Dieu et que les anges ! il aurait su l’invisible, parlé, prophétisé — quand chacun sait que le limon est matière inerte, sans intelligence ni mouvement. Et s’il en était ainsi, l’auteur de ce mimar, qui a rapporté qui apporta à Dieu le limon — lequel n’est que l’une des quatre natures dont l’homme fut créé —, aurait dû rapporter aussi qui lui apporta les trois autres natures, le feu, l’eau et l’air, et comment se fit leur venue, comme il a rapporté la venue du limon !
5. C’est là le comble de l’impossible. Car le livre de la Création, que Moïse a transcrit d’après Dieu, atteste que Dieu prit du limon de la terre — il ne dit pas qu’il envoya quelqu’un le lui apporter — et qu’il en créa l’homme. Et le mot d’homme désigne l’homme complet : chair, os, sang, âme, intelligence et parole. Il n’en va pas comme dit ce mimar, qu’il aurait créé un limon sans âme, demeuré tel nombre de jours : il le créa complet sur l’heure ; après quoi il insuffla en lui le souffle de vie, c’est-à-dire la grâce de l’Esprit-Saint, par laquelle il fut uni à Dieu et son âme vécut par Dieu — et cette grâce se sépara de lui à la transgression. De même, le Livre de Dieu atteste qu’en ce jour-là même il fit descendre sur lui la torpeur du sommeil et créa de lui Ève ; qu’ils transgressèrent, et qu’il les fit choir avant le soir de ce même jour — et non, comme a menti l’auteur de ce livre, qu’Adam serait demeuré cent ans dans le Paradis avant qu’Ève fût créée de lui, et, après la création d’Ève, cent ans encore avant de transgresser.
6. Quant à ce qu’il dit de la prosternation des anges devant Adam, c’est chose que les croyants ne sauraient souffrir qu’on rapporte : car c’est blasphémer contre Dieu et contre les anges que de les faire se prosterner devant la créature et non devant le Créateur[134]. Et quant à ce qu’il dit, que le Satan désobéit, ne se prosterna pas devant Adam, et que Dieu le fit choir pour cela — l’auteur de ce mimar a démenti l’Ancienne Loi et la Nouvelle : car les deux Lois s’accordent que le Satan tomba le dimanche où il fut créé, six jours avant la création d’Adam, et que la cause de sa chute fut son refus de louer Dieu avec les anges, par orgueil et pour se faire semblable à Dieu. Ainsi en témoigne de lui Isaïe le prophète : « Comment est tombée l’étoile du matin, qui était plus haute que tous les astres ? C’est qu’elle s’est enorgueillie et a dit : Je poserai mon trône sur les nuées, et je serai semblable au Très-Haut » (Is 14, 12-14). Le prophète a donc montré que la cause de sa chute fut son orgueil — et rien de ce qu’a rapporté, dans son impuissance, l’auteur de ce mimar.
7. Et si, comme l’a dit cet auteur, Adam avait été créé avant la chute du Satan, quel besoin Dieu aurait-il eu de créer Adam ? La vérité, que font voir les Livres saints de Dieu, est celle-ci : lorsque le Satan tomba du rang de chef des anges, et avec lui tous ses soldats, qui régnaient sous lui parce qu’ils lui obéirent et refusèrent comme lui la louange, Dieu créa Adam à sa place, pour créer de lui, ensuite, l’armée qui remplacerait les soldats tombés avec le Diable, et pour les faire monter au rang de la principauté des anges dont le Diable et ses soldats étaient tombés. C’est pour cette cause que le Diable leur porta envie à propos de son rang : il usa de ruse envers eux jusqu’à ce qu’ils s’enorgueillissent comme lui et prétendissent à la divinité, si bien que Dieu les fit choir comme lui et leur imposa le châtiment qu’il lui avait imposé, à jamais — leur prix du sang étant égalé au sien —, jusqu’à ce que le Fils de Dieu se donnât lui-même en échange pour eux, portât le châtiment qui leur était dû, les rachetât par son sang et les rendît au rang pour lequel ils furent créés. Si les choses étaient comme l’a rapporté l’auteur de ce livre, la création d’Adam, sa chute sans faute, l’Incarnation de Dieu et sa crucifixion, et tout ce qu’il a fait, ne seraient que défaut et impuissance dont il n’était nul besoin.
8. Puis l’auteur de ce mimar a rapporté que Dieu donna pouvoir à celui qu’il nomma Mouriel de tuer l’homme, parce qu’il avait montré de la hardiesse et lui avait apporté le limon ; et qu’il changea sa belle forme joyeuse en une forme hideuse, épouvantable pour l’homme, et qui le tue. Mais quel besoin Dieu avait-il de créer celui dont il avait déjà créé la mort avant de le créer ? Voilà démenties les Écritures qui attestent que Dieu créa l’homme pour la permanence ! Et comment l’aurait-il créé pour la permanence, quand il aurait déjà achevé de lui créer qui le ferait mourir et périr ? Tout cela, ô bien-aimé, te montre le mensonge de ce mimar et son inanité : c’est un écrit forgé, faussement mis sous le nom du saint Père — comme furent forgés tant de mimars menteurs, que le saint Anba Jean, évêque de Parallos, réprouva, fit sortir des saints monastères et brûla au feu[135]. Et quelle impuissance, de dire qu’un seul ange fait mourir tous les hommes ! Les hommes ne meurent pas tous en un même endroit, ni dans une même maison : en une même heure, il arrive que meurent des hommes nombreux aux extrémités de la terre. Si donc celui qui les fait tous mourir est un ange unique, cet ange est un dieu, et non un ange : car le voilà répandu sur la terre entière — et nul ne remplit la terre entière, sinon le Dieu unique, lui seul, qui remplit tout lieu et dont nul lieu n’est vide.
9. Tous les anges sont limités, circonscrits, se transportant de lieu en lieu : quand l’un d’eux est présent en un lieu, l’autre lieu est vide de lui. Et il serait bien étonnant qu’un ange ténébreux, au visage noir, fût vu à tous les bouts de la terre : s’il était lumineux, peut-être cela se pourrait-il, par l’épandage de sa lumière, comme le soleil et la lune ! Et quoi de plus laid que de dire d’un ange saint de Dieu qu’il est ange de mort ? Comment l’ange de la vie ferait-il mourir ? Non : la mort n’est pas venue de Dieu, ni par sa volonté. La mort est venue du péché, et le péché du serpent, qui est le Diable : la mort vient donc du Diable, et non de Dieu. Car du Diable vint la mort par le péché, et par la mort l’Hadès ; les deux morts sont donc du Diable — la mort du corps et la mort de l’Hadès —, puisque la cause des deux morts est le péché, et la cause du péché le Diable, qui est le serpent. Comme a dit Paul l’Apôtre : le péché est entré dans le monde par un seul homme, et du péché est venue la mort (Rm 5, 12), et ainsi la mort a régné ; et le péché est la mort, et tous deux viennent du Satan, comme a dit de lui notre Seigneur Jésus-Christ aux Juifs, dans l’Évangile de Jean : « Vous cherchez à me tuer, faisant comme fait votre père le Satan : car celui-là n’a cessé d’être meurtrier de l’homme dès le commencement » (Jn 8, 44).
10. Notre Seigneur Jésus-Christ a donc établi que le Satan n’a cessé de tuer les hommes ; et il n’a pas visé en ce lieu le seul meurtre des âmes dans l’Hadès, mais aussi le meurtre des corps, puisqu’il a dit : vous cherchez à me tuer comme votre père tue les hommes — or chacun sait que les Juifs n’ont tué le Christ notre Seigneur que de la mort du corps. Ainsi est-il établi, par la parole du Seigneur, que la mort des corps vient du Diable et de ses soldats impurs, non de Dieu ni de ses anges purs. De même, l’apôtre Paul dit que par le péché la mort a régné (Rm 5, 21) : le péché est la mort de l’âme dans l’Hadès, et la mort qui, par lui, a régné, c’est la mort du corps — car la mort du corps est la cause de la descente de l’âme à l’Hadès. Si donc la mort a régné par le péché, le péché, sans nul doute, vient du Satan : le Satan est donc le maître de la mort et du péché, puisque tous deux sont dans sa main et viennent de lui. Et Anba Basile dit, dans l’oraison de la paix de sa liturgie : « Ô Dieu grand, éternel, qui as bâti l’homme dans l’incorruptibilité ! la Mort, qui était entrée dans le monde par l’envie du diable, tu l’as détruite par la manifestation vivifiante de ton Fils unique, notre Seigneur et notre Dieu Jésus-Christ »[136].
11. Vois, ô bien-aimé, la parole de ce saint : Dieu a créé l’homme dans l’incorruptibilité — et comment l’auteur de ce mimar dit-il que Dieu, avant de le créer, préposa sur lui qui le ferait mourir et le corromprait ? Puis le saint a fait voir que, l’homme créé dans l’incorruptibilité, la mort lui est venue du Diable, et non de Dieu. Le même saint dit encore, dans l’oraison de la liturgie, que notre Seigneur Jésus-Christ s’est incarné, s’est fait homme, et s’est livré lui-même en rançon pour nous à la Mort, qui régnait sur nous du fait du péché. Eh quoi ! notre Seigneur Jésus-Christ se serait livré pour nous à son propre ange, obéissant à ses ordres ? ou bien nous aurait rachetés de son propre ange ? et son ange aurait régné sur nous du fait du péché ? Non : il nous est établi que celui qui régnait sur nous du fait du péché, c’est le Diable — qui régna sur nous par notre obéissance envers lui ; et le Fils de Dieu s’est livré lui-même pour nous, jusqu’à nous racheter : car le Diable lui a réclamé le prix du sang de son meurtre lorsqu’il s’est livré à lui, et lui, par sa mort, nous a arrachés de sa main, nous a rachetés par son sang, et nous a pris en paiement de son propre prix du sang[137].
12. La mort vient donc du Diable et de ses soldats impurs, non de Dieu ni d’aucun de ses anges purs. Et si la Mort était un ange saint, obéissant à Dieu, alors la crucifixion du Christ et sa mort auraient été impuissance : car il pouvait nous arracher à son ange docile sans mourir pour nous ni se donner lui-même en rançon. Or le prophète atteste que la Mort a combattu le Christ, et que le Christ l’a vaincue, lorsqu’il dit : « La mort a été engloutie dans la victoire. Où est ton aiguillon, ô Mort ? où est ta force, ô Hadès ? » (1 Co 15, 54-55)[138]. La Mort serait-elle un ange obéissant à Dieu, et ferait la guerre au Fils de Dieu ? Le prophète dirait-il d’un ange obéissant à Dieu qu’il a été englouti dans la victoire ? Le prophète de Dieu raillerait-il l’ange de Dieu, en disant : Où est ton aiguillon, ô Mort ? Non : il est devenu clair ici que la mort du corps et la mort de l’Hadès viennent de l’ennemi de Dieu ; c’est pourquoi le prophète de Dieu le raille, disant : « Où est ton aiguillon, ô Mort ? où est ta force, ô Hadès ? » — j’entends l’aiguillon de la laideur de son aspect, par lequel il perce les cœurs dans les corps comme perce l’épine, et les épouvante jusqu’à ce que leur sang sèche, et qu’ils meurent de la mort de leur sang. Car l’âme de tout vivant, c’est son sang, comme Dieu l’a dit à Noé dans le livre de la Création[139].
13. Et quand leur sang sèche, les âmes raisonnables et parlantes n’ont plus de séjour dans leurs corps : car les corps sont épais et denses, et les esprits subtils et déliés. Dieu, le Créateur, l’Auteur de l’être, a uni les esprits subtils aux corps denses par l’entremise du sang, placé entre les deux : parce qu’il y a dans le sang une subtilité apparentée à l’esprit, et une densité apparentée au corps. Lors donc que l’homme s’effraie de la laideur de l’aspect des anges de la mort — j’entends les soldats du Satan —, qui se montrent à lui au jour de sa mort, sa soif s’accroît ; puis, par l’excès de sa peur, son sang sèche dans ses entrailles ; et son sang séché, il ne reste plus à l’esprit de séjour dans le corps dense. À la séparation de l’esprit et du corps, l’âme est reçue par son ange — celui qui en fut chargé durant sa vie, soit de la part de Dieu, soit de la part du Satan. Car lorsque Dieu créa les anges, au commencement, quand il créa le ciel et la terre, le chef du premier ordre, le plus élevé, était le Satan ; il s’enorgueillit, et il tomba, lui et tout l’ordre qui était avec lui. Et Dieu créa Adam et Ève afin de compléter, par eux et par ce qui serait créé d’eux, l’ordre suprême dont le Diable était tombé.
14. Le Satan le sut, et il s’employa contre eux jusqu’à ce qu’ils péchassent de son péché, tombassent sous son pouvoir, et fussent précipités du Paradis sur la terre où lui-même avait été précipité. Sur l’heure, il préposa auprès d’eux quelque deux de ses soldats, d’entre les esprits impurs — les anges de la mort tombés avec lui. Et lorsqu’ils s’unirent, comme les bêtes, et engendrèrent des enfants, il assigna à chacun de leurs enfants un esprit impur : car les pères étant devenus ses esclaves, leurs enfants le devinrent de même. Et cet esprit impur assigné à l’homme ne le quitte plus, jusqu’au jour où Dieu veut sa mort : alors il découvre la laideur de l’aspect sous lequel il lui est assigné ; sur l’heure, la peur de l’homme redouble, sa soif s’accroît, son sang sèche ; son esprit quitte son corps, et l’esprit impur le fait descendre à l’Hadès, qui est au plus bas de la terre. Les hommes demeurèrent ainsi cinq mille cinq cents ans[140], jusqu’à ce que naquît le Christ, Fils de Dieu, de Mart-Maryam la Vierge pure, sans semence d’homme[141]. À sa naissance, aucun des esprits impurs — dont c’était l’usage de s’assigner aux nouveau-nés — ne put approcher de la porte de la grotte où il était né, à cause de la multitude des armées d’anges célestes qui l’entouraient.
15. Ils coururent donc à leur chef, l’Adversaire menteur, et l’en informèrent. Or il vivait dans la crainte des prophéties que les prophètes proclamaient, annonçant que le Fils de Dieu viendrait, et qu’il délivrerait de lui Adam et sa descendance. Quand ses soldats l’eurent informé de la multitude des armées angéliques entourant la grotte où il était né, il craignit, et il sut que le nouveau-né était celui dont les anges avaient proclamé la mémoire. Il accourut en personne, et se présenta à la grotte. Mais le Seigneur, qui était venu ménager le mystère de notre salut, résolut de se cacher de lui : pour qu’il ne le connût pas comme Fils de Dieu, il fit signe à tous les anges de remonter au ciel, et il mut de même le cœur de sa mère : elle l’enveloppa de langes et le déposa dans une mangeoire. Quand le Mauvais parut à la grotte, il ne vit aucune des armées d’anges que ses soldats avaient vues ; puis il vit le Seigneur dans cet état de pauvreté : sur l’heure il douta de lui, et il crut qu’il n’était pas Dieu, mais un homme faible ; et il le laissa, et s’en fut.
16. Puis il excita le roi Hérode à le tuer, pour être en repos de sa crainte. Et quand Joseph et Marie la Vierge s’enfuirent avec le Seigneur en terre d’Égypte, la crainte du Satan se dissipa : il tint pour certain que c’était un homme faible — s’il était un Dieu, il n’aurait pas fui. Ainsi fit le Seigneur avec lui pendant toutes les trente années qu’il passa sur la terre avant son baptême : il ne lui laissa jamais paraître puissance ni pouvoir, afin qu’il ne le connût point. Mais quand il eut été baptisé par Jean dans le fleuve du Jourdain, que Jean eut témoigné de lui qu’il est le Fils de Dieu, qu’il eut vu l’Esprit-Saint descendre sur lui des cieux comme une colombe, et qu’on eut entendu la voix du Père lui dire : « Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je me suis complu » (Lc 3, 22) — sur l’heure, le Satan tint pour certain qu’il est le Fils de Dieu, et il eut peur de lui. Sur l’heure aussi, le Seigneur le sut : il s’empressa vers le désert, et il jeûna quarante jours et quarante nuits (Lc 4, 2). Le voyant jeûner et prier, le Satan douta de lui et dit : « Si celui-ci était un Dieu, il n’aurait besoin ni du jeûne ni de la prière ; mais Dieu l’a nommé son fils comme il a nommé Israël son fils (Ex 4, 22) — il n’est pas son fils par nature. »
17. Ainsi fit le Seigneur avec lui pendant les trois années où il manifesta sa gloire, après son baptême : jamais il ne fit un prodige révélant sa puissance sans faire aussitôt un acte de faiblesse, par lequel il se cachait du Satan. Et par l’excès de son doute à son sujet et de sa perplexité sur son cas, le Satan mut le cœur des princes des prêtres des Juifs à le tuer, afin de le faire descendre à l’Hadès comme il avait fait de tous les fils d’Adam, et d’être en repos de lui. Quand il eut été flagellé, et suspendu au bois de la Croix, cloué des deux mains et des deux pieds, le Satan le contempla dans cet état de faiblesse : il tint pour certain que c’était un homme faible. Et comme il savait que nul de ses soldats ne pouvait le tuer — de même que nul d’entre eux n’avait pu s’assigner à lui au jour de sa naissance, comme ils s’assignaient aux nouveau-nés des fils d’Adam —, le Mauvais vint à lui en personne, pour se montrer à lui sous son aspect hideux et épouvantable, l’épouvanter, faire sécher son sang par l’excès de la peur et de la soif, et le faire mourir. Il vint donc, et se tint devant la Croix du Seigneur, à la neuvième heure du vendredi — comme le Seigneur l’avait dit à ses disciples dans la nuit du vendredi : « Le prince de ce monde vient, et il n’a rien en moi » (Jn 14, 30) —
18. c’est-à-dire : il ne peut me tuer ; « mais afin que le monde sache que j’aime mon Père : comme mon Père m’a commandé, ainsi je fais » (Jn 14, 31) — c’est-à-dire : c’est de ma volonté que je livre mon âme, pour l’amour de mon Père, qui a consenti à me livrer d’entre ses mains pour le salut du monde. Quand donc le Mauvais se montra au Seigneur dans la laideur de son aspect, le Seigneur le regarda sans le craindre, et son sang ne sécha point ; alors le Satan tint pour certain qu’il est le Fils de Dieu, et il tourna le dos, fuyant loin de lui. Mais le maître de l’économie, le Seigneur Jésus-Christ tout-puissant, le voyant fuir, voulut, par son économie, le ramener à lui, pour parfaire la ruse qu’il avait ménagée pour le salut du monde[142]. Il cria d’une grande voix, disant : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46 ; Mc 15, 34). L’entendant dire cette parole, le Satan douta de lui, se persuada que c’était un homme faible, et revint vers lui avec audace — partagé entre le doute et la certitude. Alors le Seigneur voulut lui ôter son doute, afin qu’il s’avançât vers lui sans doute ni crainte : il dit : « J’ai soif » (Jn 19, 28). À cette parole, le Mauvais tint pour certain que c’était un homme, et qu’il avait été épouvanté par lui — car la soif est l’indice de l’épouvante. Sur l’heure, il s’avança vers lui avec audace, sans plus douter ; et quand il l’eut atteint, le Seigneur sépara de son corps, par sa propre volonté, l’âme de son humanité — sans que son sang eût séché.
19. Comme il l’a dit dans son saint Évangile : « Je livre mon âme, pour la reprendre encore ; nul ne me l’ôte : c’est moi qui la livre de moi-même. J’ai pouvoir de la livrer, et j’ai pouvoir de la reprendre » (Jn 10, 18). C’est donc par son propre pouvoir qu’il déposa son âme et son corps, sans que son sang séchât — jusqu’à parfaire, contre le Mauvais, la ruse qui lui fit croire qu’il l’avait tué. Et sur l’heure, il lui réclama son prix du sang : il le lia, le fit descendre au plus bas de l’Hadès, chargé de liens qui ne se délient pas ; il ramena captifs Adam et sa descendance, que le Diable possédait par leur obéissance envers lui ; il les fit monter de sa prison, et il les lui prit, en toute justice, en paiement du prix du sang de son meurtre. Et la preuve qu’il mourut sans que son sang eût séché, c’est qu’ayant été percé au côté, une heure et demie après sa mort, il en sortit de l’eau et du sang. Puis il revint, avec son sang, dans son corps — et son âme aussi —, le troisième jour ; il ressuscita d’entre les morts, apparut à ses disciples, et leur enseigna le rite de son baptême, par lequel sont sauvés ceux qui croient en lui du pouvoir des esprits impurs sataniques — les anges de la mort qui s’assignent à quiconque naît sur la terre ; et il leur enseigna d’amener à la sainte Église quiconque désire la foi.
20. Qu’ils demandent au Père, par le Fils, de chasser de lui l’esprit impur qui lui est assigné depuis le jour de sa naissance ; puis qu’ils tournent son visage vers l’occident : il renie le Satan et tous ses soldats — et alors sort de lui l’esprit impur qui lui était assigné de par le Diable ; puis qu’ils retournent son visage vers l’orient : il confesse le Christ et croit en lui. Puis qu’ils demandent au Père, par le Fils, de faire descendre son Esprit-Saint sur l’eau, et qu’ils l’y baptisent au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit — cet Esprit que Dieu avait insufflé au visage d’Adam quand il le créa, et qui le quitta à la transgression : le Seigneur Jésus-Christ l’a rendu à ceux qui croient en lui, par le baptême, et il l’a fait habiter en eux, pour les sauver et les garder des esprits impurs, leurs adversaires — puisque ceux-ci ont été chassés d’eux. Tant que le baptisé confesse que le Christ est le Fils de Dieu, l’Esprit-Saint ne le quitte pas, ni l’ange céleste qui le garde de par le Christ, et que celui-ci a détaché sur lui à l’heure même de son baptême. Cet ange céleste ne cesse de garder le croyant jusqu’au jour où Dieu veut sa mort : quand son sang s’amenuise, et qu’il voit la laideur de l’aspect des esprits impurs — eux qui emplissent l’air —, il les craint, son sang sèche, et son âme se sépare de son corps ; et c’est l’ange céleste, celui qui est avec elle depuis le jour de son baptême, qui la reçoit et qui l’emmène au séjour qu’elle mérite[143].
21. Mais si le baptisé renie le Fils de Dieu, l’Esprit-Saint le quitte, et l’ange céleste son gardien. Et l’esprit impur qui était sorti de lui ne consent pas à y revenir seul : il s’en va prendre avec lui sept autres esprits pires que lui ; il entre, et il habite dans ce renégat — et son dernier état est pire que le premier, comme dit le saint Évangile (Mt 12, 45 ; Lc 11, 26). Voilà donc ce qu’il faut recevoir — et ne pas recevoir le dire de l’auteur de ce mimar menteur. Voilà encore pour toi, ô bien-aimé, les témoignages des prophètes et du saint Évangile. Quiconque a une intelligence, ou une connaissance des Livres saints, ne croira pas que les saints anges de Dieu sont ceux qui tuent les hommes : car la mort est frayeur, comme dit David le prophète dans ses psaumes : « La frayeur de la mort est tombée sur moi » (Ps 54, 5)[144] ; or les saints anges de Dieu sont sans frayeur —
22. comme l’atteste notre père le porteur de l’Esprit, Antoine, qui a dit : « Les anges n’effraient aucun de ceux à qui ils apparaissent ; ils ôtent au contraire de lui la crainte — comme fit l’ange qui apparut à Zacharie, et qui l’appela en disant : Ne crains point, Zacharie (Lc 1, 13) ; et c’est pourquoi il dit à Marie la Vierge : Ne crains point, Marie (Lc 1, 30) ; et de même aux bergers : Ne craignez point : je vous annonce une grande joie (Lc 2, 10) ; et de même aux femmes venues au sépulcre de notre Seigneur Jésus-Christ : Pour vous, ne craignez point (Mt 28, 5). » Et saint Antoine a dit : « Toute crainte vient des esprits impurs »[145]. Il a donc certifié et fait voir que les anges de Dieu sont sans frayeur ; et David dit que la mort est frayeur ; si donc les anges sont sans frayeur, ce n’est pas un ange de Dieu qui donne la mort : la mort et la frayeur viennent des esprits impurs, qui sont les ennemis de Dieu — et c’est d’eux que nous a délivrés le Fils de Dieu, quand il vint, fut crucifié pour nous et mourut, leur réclama le prix du sang de sa mort, et nous prit d’eux en ce prix. Et Paul, dans son épître aux Hébreux, fait voir que le Diable est le maître de la mort, et que le Christ, par sa mort, nous a délivrés de lui, lorsqu’il dit du Christ : « Par sa mort, il a réduit à néant celui qui tient en sa main le pouvoir de la mort — c’est-à-dire le Diable — et il a guéri ceux que la crainte de la mort tenait asservis tout le temps de leur vie » (He 2, 14-15). Si Paul a fait voir de la sorte que le Diable est le maître de la mort, que le Seigneur par sa mort l’a réduit à néant et a délivré de son pouvoir ceux qui croient en lui, et que la mort est frayeur — alors il ment désormais, celui qui dit que la mort vient d’un ange pur.
23. Paul atteste encore que la Mort est l’ennemie du Christ, dans son épître aux gens de Qorintiyā[146], où il leur certifie la résurrection des morts. Il dit que le Christ est le premier qui soit ressuscité ; puis ressusciteront ceux du Christ ; puis ceux de la fin, lorsqu’il remettra la royauté à Dieu le Père, après qu’il aura aboli toute principauté, toute autorité, toute seigneurie et toute puissance : car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis ses ennemis sous ses pieds, et qu’il abolisse le dernier ennemi, qui est la Mort (1 Co 15, 20-26). J’entends, par sa parole que ceux de la fin ressusciteront lorsqu’il remettra la royauté à Dieu le Père et abolira les principautés et les autorités, que les principautés et les autorités — qui sont les soldats du Satan — sont ceux-là mêmes qui ont fait mourir les hommes : lorsqu’il ressuscitera ceux qu’ils ont fait mourir, et qu’il abolira leur pouvoir, la royauté sera à Dieu le Père, qui aura ressuscité ceux que ses ennemis avaient fait mourir — comme il a dit qu’il abolira le dernier ennemi, qui est la Mort. Et si Paul dit que la Mort est l’ennemie du Christ, comment celui qui n’a point d’intelligence dira-t-il qu’elle vient des saints anges ?
24. Il est donc devenu manifeste que c’est le Satan aux ruses nombreuses qui a parlé par l’auteur de ce mimar : ruse de sa part contre les hommes, pour qu’ils lui fassent fête et lui immolent des victimes — car celui qui fait fête et immole au nom de l’ange de la mort, et l’ange de la mort n’étant autre que le Satan, c’est au Satan qu’il le fait : c’est là une ruse par laquelle il a circonvenu les hommes en quelques terres d’Égypte — non dans la terre d’Égypte entière ; et dans tous les pays de la chrétienté, il n’est personne qui fasse cela, ni qui le dise, ni qui le connaisse parmi les autres langues et les autres nations[147]. Ce qui est d’usage, en revanche, dans toutes les églises des croyants, c’est qu’on peigne son image, effrayante d’aspect, hideuse de forme, avec autour de lui ses soldats impurs prêts au châtiment — afin que les croyants les craignent, qu’ils s’empressent à l’œuvre bonne qui les sauvera de leurs mains, et qu’ils glorifient le Fils de Dieu, qui les a rachetés d’eux par son sang. À lui la gloire, la louange et l’honneur, et à son Père compatissant, et à son Esprit-Saint vivifiant, qui lui est égal en essence, maintenant et en tout temps, et jusqu’au siècle des siècles. Amen.[148]
† † †
† † †
Article dixième
Réponse aux contradicteurs touchant l’Incarnation de Dieu
Tu as mentionné, ô bien-aimé, que chez les Coptes, en ce temps-ci, se sont multipliés les dires divergents sur la foi orthodoxe ; que l’un opine autrement que l’autre, et le déclare infidèle ; que tu t’en étonnes, et que tu en es troublé. Ne t’étonne pas : la cause en est leur ignorance de leur langue. Car la langue arabe a prévalu sur eux, et il ne reste plus personne parmi eux qui comprenne ce qu’on lui lit à l’église en langue copte : ils écoutent et ne comprennent pas. C’est par cette cause que s’est perdue chez eux la science de la voie chrétienne — elle qui régnait d’abord sur toutes les tribus de la chrétienté : leurs évêques étaient les maîtres de tous les évêques de la terre entière, et dans tous les conciles orthodoxes, les évêques des Coptes tenaient la première place. Car le grand concile — le concile des trois cent dix-huit — eut pour président Alexandre, patriarche des Coptes ; et les Cent Cinquante, au deuxième concile, assemblés à Constantinople, eurent pour président anba Timothée, patriarche des Coptes, lui aussi, dans la ville d’Alexandrie ; et le troisième concile — les deux cents évêques assemblés dans la ville d’Éphèse — eut pour président anba Cyrille, patriarche des Coptes, lui aussi, dans la ville d’Alexandrie. Quant au quatrième — les six cent trente assemblés à Chalcédoine —, comme leur croyance était contraire à la vérité, puisqu’ils divisèrent le Fils unique de Dieu en deux natures, anba Dioscore, patriarche des Coptes, lui aussi, dans la ville d’Alexandrie, ne s’accorda pas avec eux[149] : il se fit leur adversaire, et il leur montra qu’ils trahissaient le Roi céleste par crainte du roi terrestre.
Et ainsi les Coptes n’ont cessé de dire la vérité, tenant tête aux rois et aux princes contraires, endurant que leur sang fût versé et leurs biens pillés, en tous les temps — au point que, dans la grandeur de leur zèle, et de peur que les rois des Grecs ne corrompissent chez eux la foi de vérité, ils se livrèrent aux rois des Arabes[150], et ils endurèrent de leur être soumis et de peser le tribut : ils choisirent cela, plutôt que de corrompre la foi orthodoxe. Quant à ce que tu m’as dit du trouble de ton esprit devant la divergence des dires et la multitude des opinions vaines, je vais t’établir la vérité, et te l’éclaircir par les Livres saints, avec l’aide de l’Esprit-Saint.
1. L’hérésie : « la Trinité est une seule hypostase »
Tu as mentionné qu’il en est parmi eux qui disent que la Trinité est une seule hypostase, et que le Christ est le Père, le Fils et l’Esprit-Saint. Ce dire est survenu chez eux par la fréquence de leur mélange avec les Arabes, et parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’on leur lit chaque jour : que Dieu est Trinité sainte — Père, Fils et Esprit-Saint ; le Père est Père, et il n’est pas Fils ; le Fils est Fils, et il n’est pas Père ; l’Esprit-Saint est Esprit, et il n’est ni Père ni Fils, mais il est l’Esprit du Père et du Fils, et il est leur vie, puisqu’il est leur Esprit, demeurant en eux sans séparation, procédant du Père, et avec le Père et le Fils sans division. Car cette Trinité sainte ne passe ni ne cesse : le Père n’a jamais été, l’espace d’un clin d’œil, sans son Fils ; et le Fils n’a jamais été, l’espace d’un clin d’œil, sans l’Esprit-Saint ; mais ces Trois demeurent, sans changement — trois hypostases, illimitées et incirconscrites. Le Père, par son hypostase, est Père, et son hypostase n’est pas l’hypostase du Fils ; le Fils n’est pas l’hypostase du Père, ni l’hypostase de l’Esprit-Saint ; l’Esprit-Saint n’est ni l’hypostase du Père ni l’hypostase du Fils : il procède du Père, et il est avec le Père et le Fils sans confusion — car il est l’Esprit du Père, et il est aussi l’Esprit du Fils, et il est la vie du Père et du Fils ; et c’est par son existence en eux que nous savons qu’ils sont, avec lui, d’une seule opération et d’une seule puissance : ils sont un, par l’unité de l’Esprit, qui est la Vie — car l’Esprit est l’opérant en toute opération. Si donc l’Esprit des trois hypostases est un dans la vie, un dans l’opération, un dans la volonté, une dans la puissance — c’est donc l’Esprit qui opère toutes ces choses.
Le témoin de la trinité des hypostases, c’est le saint Évangile, qui dit que Jean le Baptiste, lorsqu’il baptisa le Christ, Fils de Dieu, vit l’Esprit-Saint descendre sur lui, des cieux, à la semblance d’une colombe, et entendit la voix du Père, des cieux, disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu » (Mt 3, 16-17). Nous voilà donc assurés de trois hypostases, présentes, existantes, subsistantes, immuables — unies sans séparation, et distinctes sans division : chacune d’elles apparut distincte, existant sans l’autre. Le Fils, en son hypostase, à la semblance d’un homme — parce qu’il s’est fait homme ; et avant de se faire homme, il n’a cessé d’être une hypostase subsistante, invisible. L’Esprit-Saint, en son hypostase, à la semblance d’une colombe — autre que l’hypostase du Fils : il est invisible et non incarné ; il n’apparut à Jean sous cette forme que pour lui certifier qu’il a une hypostase propre, comme le Fils a une hypostase propre. De même, Jean entendit la voix du Père, des cieux — et elle atteste une hypostase, encore que le Père ne se limite pas à une voix, puisqu’il n’est pas incarné, et qu’il n’a pas d’autre voix que le Fils, qui est sa Parole : il n’apparut à Jean par cette voix que pour lui certifier qu’il a, lui aussi, une hypostase propre, autre que les deux hypostases qu’il voyait — et qu’elles sont de lui, sans séparation, puisque l’Esprit-Saint procède du Père, comme Jean le vit descendre du Père sur le Fils, et qu’il est dans le Père et le Fils.
Et le saint Évangile atteste bien des fois la réalité du Père et du Fils : le Fils parle au Père, et le Père lui répond — pour certifier les hypostases —, comme il est dit dans le saint Évangile de Jean, que le Fils dit : « Père, glorifie ton Fils », et que le Père lui répondit du ciel : « J’ai glorifié, et je glorifierai encore » (Jn 12, 28). Et cela n’est pas chose nouvelle dans le saint Évangile : ces hypostases sont éternelles, elles n’ont pas cessé et ne cesseront pas. Car le livre de la Torah en atteste autant, au livre de la Création, quand il dit : « Dieu dit : Que la lumière soit ; et Dieu créa la lumière ; et Dieu vit la lumière : elle était bonne » (Gn 1, 3-4). Voilà un exposé clair du Père et du Fils : il a dit que Dieu dit « que la lumière soit » — c’est ici Dieu le Père ; puis il a dit « et Dieu créa la lumière » — c’est-à-dire que Dieu le Fils créa ce que Dieu le Père avait dit de créer ; puis Dieu le Père regarda ce qu’avait créé Dieu le Fils, et il vit que c’était bon. Et de même, le livre de la Création atteste, en tout ce qui fut créé, que le Père dit, que le Fils crée, et que le Père regarde et trouve bon. Dans la création de l’homme, il l’a montré avec évidence, en disant : Dieu dit : « Faisons l’homme à notre ressemblance et à notre image » (Gn 1, 26) — c’est-à-dire que le Père parla ainsi au Fils, qui n’a pas cessé et ne cessera pas ; puis il dit : et Dieu créa l’homme comme l’image de Dieu — entendant que le Père le créa comme l’image de Dieu le Fils, celle sous laquelle il devait paraître. Il dit encore, au livre de la Création, quand Adam eut mangé de l’arbre — pensant devenir un dieu — et qu’il fut mis à nu et que sa figure fut confondue : Dieu, le voyant devenu sous cette figure confondue, dit : « Voici qu’Adam est devenu comme l’un de nous » — le Père dit cette parole au Fils et à l’Esprit-Saint, qui sont comme lui, par dérision d’Adam : il avait cherché à devenir comme l’un de nous, un dieu — le voilà donc devenu ! Et il dit encore, au livre de la Création, pour l’éternité de l’Esprit-Saint, qu’au commencement, quand Dieu créa le ciel et la terre, l’Esprit-Saint planait sur l’eau (Gn 1, 2). Et de même, pour certifier la seigneurie du Père et du Fils, il dit au livre de la Création que Dieu, après son entretien avec Abraham, fit pleuvoir — le Seigneur, d’auprès du Seigneur — du feu et du soufre, des cieux, sur les gens de Sodome et de Gomorrhe (Gn 19, 24). Et pour certifier les trois hypostases de Dieu, il dit à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob » (Ex 3, 6) — il n’a pas dit : je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, mais il a compté trois, en répétant trois fois le nom de « Dieu » ; et de semblables, la Torah en est pleine.
De même, David le prophète, en ses psaumes, certifie la Trinité en bien des lieux, entre autres au psaume 26, où il dit : « J’ai cherché ta face ; ta face, Seigneur, je la chercherai : ne détourne pas ta face de moi » (Ps 26, 8-9)[151] ; et au psaume 117, il dit : « La droite du Seigneur m’a élevé ; la droite du Seigneur m’a fortifié ; la droite du Seigneur a fait éclater sa puissance » (Ps 117, 16) ; et il met en évidence la seigneurie du Père et du Fils, et certifie l’hypostase de chacun d’eux, au psaume 109, quand il dit : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je mette tes ennemis sous tes pieds » ; et dans ce même psaume, il certifie la naissance du Fils, du Père, avant tous les siècles, quand il dit : « Du sein, avant l’étoile du matin, je t’ai engendré » (Ps 109, 1 et 3). De même, Isaïe le prophète certifie la trinité des hypostases et l’unité de l’essence, par sa parole sur les Chérubins dans leur louange : « Saint, saint, saint, le Seigneur des Puissances : le ciel et la terre sont pleins de ta gloire » (Is 6, 3) ; et ainsi, chez tous les prophètes, se certifient la trinité des hypostases, leur éternité et leur permanence, l’unité de leur essence et l’accord de leur volonté.
Quant à ce que tu as mentionné — que des gens divergent sur l’Incarnation de Dieu, et que certains disent que son corps est subtil[152] —, c’est là le dire d’Eutychès, qu’anathématisa anba Dioscore, avec les cent trente évêques assemblés avec lui dans la ville d’Éphèse : ils anathématisèrent quiconque tiendrait ce dire, et certifièrent que notre Seigneur Jésus-Christ, le Dieu vrai, né du Père avant tous les siècles, a pris de Marie la Vierge un corps d’homme véritable, avec une âme raisonnable.
2. L’hérésie des deux natures et des deux volontés
Introduction historique
Quant à ce que tu as mentionné de l’opinion des Melkites et de leur différend avec nous, les orthodoxes, je vais te montrer d’où sont venus aux Melkites le différend et la corruption. Le fond de la croyance de la voie chrétienne est celui-ci : le Fils unique, né du Père avant tous les siècles, Dieu vrai de Dieu vrai, hypostase une, simple, subtile, illimitée et incirconscrite, l’Éternel, l’un des trois hypostases éternelles, s’est incarné, de l’Esprit-Saint et de Marie la Vierge, d’un corps d’homme — non comme un corps de bête, car le corps de la bête n’est que chair, os et sang, sans âme raisonnable et parlante : notre Seigneur Jésus-Christ a pris un corps d’homme parfait, avec une âme raisonnable ; il l’a pris de Marie la Vierge, sans semence d’homme — et il ne l’a pas fait descendre avec lui du ciel, comme disent les gens de la doctrine d’Eutychès, que le deuxième concile d’Éphèse anathématisa ; et le Dieu Verbe, Fils de Dieu, s’est uni à ce corps humain d’une union totale. Telle est la doctrine des disciples, les saints apôtres, et de ceux qui vinrent après eux, âge après âge, jusqu’aux jours de Théodose le Jeune, roi de Constantinople.
Or il y avait sur Constantinople un patriarche du nom de Nestorius, dont l’esprit était faible : il multiplia les divisions sur l’incarnation du Fils de Dieu, sans intelligence ni discernement spirituel. Sachant que le Fils de Dieu a une hypostase parfaite, spirituelle, simple, qui n’a cessé d’être Dieu avant tous les siècles ; qu’il a pris de Marie la Vierge une humanité ; et que toute humanité a une hypostase — et n’ayant pas l’intelligence de savoir comment l’hypostase ancienne s’est unie à l’hypostase nouvelle —, il se mit à enseigner et à proclamer, dans sa doctrine, que le Christ est deux hypostases, en deux natures. Quand cette doctrine se fut répandue, un concile s’assembla contre lui, de deux cents évêques, ayant à leur tête Cyrille, patriarche d’Alexandrie ; et quand ils eurent constaté l’hérésie des deux hypostases et des deux natures que Nestorius énonçait du Christ, ils l’anathématisèrent et le retranchèrent : car il faisait que Marie n’est pas Mère de Dieu — puisqu’il disait que Marie n’a pas enfanté Dieu, celui-ci étant, au commencement, né de son Père, sans mère, avant tous les siècles. Or Marie est devenue Mère de Dieu parce que Dieu s’est incarné de l’humanité née d’elle : c’est parce que l’humanité née d’elle s’est unie à Dieu que nous savons qu’elle est devenue Mère de Dieu ; et si le dire de Nestorius était vrai — que le Christ est deux hypostases et deux natures —, l’humanité ne se serait pas unie à la divinité née d’elle, et la Vierge ne serait pas Mère de Dieu, selon le dire de ce présomptueux.
Quand ils l’eurent chassé, les chrétiens furent en paix, et demeurèrent d’accord jusqu’à la mort du roi Théodose. Après lui régna un jeune homme qu’on appelait Marcien, qui était de l’opinion de Nestorius : il voulut renouveler le dire de Nestorius, et ne le put ; il assembla le concile pour affermir son dire, et leur demanda d’abolir la moitié du dire de Nestorius et d’en confirmer la moitié. Car ils confessèrent que le Christ est une seule hypostase — faisant des deux hypostases une seule, et c’est là la vérité — ; mais ils imitèrent Nestorius dans les deux natures ; et ils ajoutèrent, de leur propre fonds, une chose que Nestorius n’avait pas dite : deux volontés et deux opérations[153] — et c’est le dire même de Nestorius, quoiqu’ils l’aient voilé par l’hypostase unique et par leur dire que Marie est Mère de Dieu : cela ne voile pas leur blasphème, aux yeux de qui a une intelligence. Car ils disent que Marie est Mère de Dieu : qu’on leur demande ici — Marie est-elle Mère de Dieu par l’hypostase et la nature, ou par l’hypostase sans la nature ? Si c’est par l’hypostase sans la nature, il leur faut dire que le fils de Marie est à moitié Dieu et à moitié créature — une hypostase divine dans une nature créée ; et si le Fils est tel, il ne leur faut pas se prosterner devant le fils de Marie, de peur de se prosterner devant une créature avec le Créateur, et d’être des associateurs envers Dieu[154].
Réponse au dire des deux natures et des deux volontés
Quel aveuglement de leurs cœurs, quand ils disent que l’hypostase du Christ est une, en deux natures ! Comment les deux hypostases se seraient-elles unies, sans que les deux natures se soient unies ? Et comment le Fils de Dieu aurait-il deux volontés ? Nous savons que bien des saints, dont les âmes sont devenues spirituelles, ont surpassé la nature du corps, marché sur l’eau, volé dans l’air : si une légère grâce de l’Esprit-Saint fait cela dans des hommes nés d’une semence humaine, que dire d’un homme né de l’Esprit-Saint, et non d’une semence d’homme, à qui le Dieu Verbe s’est uni d’une union totale, hypostatique ? Lui serait-il resté une nature humaine à part, ou une volonté humaine à part ? Si le corps, quand son âme raisonnable prévaut sur lui, n’a plus de volonté capable de la contrarier — veut-il manger, ou boire, ou dormir, ou s’unir : elle l’empêche de tout cela —, combien plus l’humanité de celui à qui s’est uni le Dieu Verbe ! Le Dieu Verbe ne pourrait-il rendre la nature de l’humanité unie à sa nature, comme son hypostase lui est unie ? Nous voyons le feu, chaud par sa nature, quand il s’associe l’eau, froide par sa nature, en faire avec lui une seule nature et une seule opération : si tel est l’acte du feu créé, que dire du Dieu Verbe ? Serait-il malaisé, à son humanité qui s’est unie à lui dans l’hypostase, de s’unir à lui dans la nature, la volonté et l’opération ?
L’union sans mélange ni confusion
Et s’ils disent : en disant que les deux natures se sont unies, nous aurions mêlé la divinité à l’humanité et les aurions confondues — ils mentent : car nous voyons la nature de l’eau s’unir à la nature du feu sans qu’elles se mêlent ni se confondent ; si elles se mêlaient et se confondaient, toutes deux se corrompraient : l’eau éteindrait le feu, et elles deviendraient ensemble cendre. Et s’ils arguent de son manger — à lui, le Très-Haut —, de son boire, de son sommeil, de sa fatigue, de son jeûne, de sa prière et de ses souffrances : nous savons qu’il ne fit aucune de ces choses par besoin ni par nécessité — loin de lui ! — ; il faisait ces choses pour nous ressembler, et pour se cacher lui-même du Satan, afin que celui-ci ne le connût pas Dieu — car il s’en fût gardé, il n’eût pas osé le tuer, et sa venue eût été rendue vaine : s’il n’était pas mort, il ne nous aurait pas sauvés, et sa venue eût été vaine, puisqu’il est venu pour nous sauver.
Nous ne nions pas qu’il ait un corps humain, recevant tout ce que reçoivent les fils des hommes — le manger, le boire et les souffrances ; nous récusons qui dit qu’il faisait ces choses par besoin et par nécessité. Car s’il n’avait mangé que par la nécessité de la faim — nous avons vu des saints, par une légère descente de la grâce de Dieu en eux, jeûner du manger et du boire, et endurer la faim et la soif des jours nombreux : lui est plus digne encore de le faire pour son humanité, unie à lui. Et s’il en avait le pouvoir, ce n’est donc pas par la nécessité de la faim et de la soif qu’il mangeait et buvait : il mangeait et buvait afin de partager avec nous la chair et le sang, pour que nous partagions, nous aussi, avec lui, son Esprit-Saint. Car il mangeait le pain, et il nourrissait la chair de son corps comme nous nourrissons la chair du nôtre — puisque toute notre chair vient du pain que nous mangeons — ; et il mangeait le pain, lui aussi, afin que nous trouvions toujours son corps présent à partir du pain ; et comme l’eau et le vin que nous buvons deviennent en nous du sang, lui aussi buvait l’eau et le vin, afin que son sang se fît d’eux — pour que, par leur présence, nous trouvions, nous aussi, toujours son sang présent chez nous[155] — : lorsque nous élevons le pain, l’eau et le vin sur son autel, et que son Esprit-Saint descend sur eux et s’y unit — comme il s’unit à cette chair et à ce sang en ce temps-là —, nous mangeons son corps et buvons son sang sans aucun doute, et il est toujours présent et existant chez nous, par sa divinité et par son corps, comme il était présent avec ses disciples. Voilà la cause pour laquelle il mangeait et buvait toujours — et non par la nécessité de la faim et la faiblesse de la nature, ni par la nécessité de la soif. Car s’il l’eût fait par nécessité, son union au corps eût été vaine, et il eût été faible, sans pouvoir — incapable d’écarter de son corps la faiblesse de la nature ; et s’il n’était pas faible, mais puissant, il a écarté de son corps la faiblesse de la nature, et ce n’est pas par la nécessité de la faim ou de la soif qu’il mangeait. La preuve en est dans le saint Évangile de Jean, quand il dit à la Samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : Donne-moi à boire, c’est toi qui lui aurais demandé qu’il te donne l’eau de la vie — celui qui en boit n’aura plus jamais soif » (Jn 4, 10 et 14). Quel aveuglement d’esprit, de dire, de celui qui a avec lui l’eau de la vie — dont quiconque boit n’a plus soif —, qu’il buvait par la nécessité de la soif ! De même, ses disciples vinrent à lui et lui demandèrent de se lever et de manger ; il leur dit : « Moi, j’ai une nourriture que vous ne connaissez pas. » Ils se dirent les uns aux autres : peut-être quelqu’un lui a-t-il apporté quelque chose, et il a mangé. Il leur dit : « Ma nourriture, à moi, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre » (Jn 4, 32-34). Il n’a pas dit : ma nourriture est dans le pain, ni dans quelque nourriture des êtres corporels — car il n’en avait ni besoin ni nécessité. Et s’il était mort par la nécessité de la mort, il serait mort contraint, et sa parole serait abolie : « Je dépose ma vie de ma propre volonté, et personne ne la prend de moi, mais j’ai le pouvoir de la reprendre » (Jn 10, 18) ; or sa parole ne s’abolit pas : ce n’est donc ni par nécessité qu’il est mort, ni par la faiblesse de la nature, mais par son pouvoir et sa volonté. Et s’il est mort sans nécessité de la nature — comme il l’a dit et attesté de lui-même —, de même c’est sans nécessité de la faim et de la soif qu’il mangeait et buvait : par sa volonté et son pouvoir, ni contraint ni nécessité — car la nature ne contraint pas son Créateur. Et en effet, quand il mourut, son sang ne sécha pas avant sa mort — en sorte que sa mort eût été de nécessité, comme la nôtre : il fut percé une heure et demie après sa mort, et il en coula l’eau et le sang ; il nous a certifié qu’il n’est pas mort contraint par le dessèchement du sang : de sa volonté et de son pouvoir, il inclina la tête, et il sépara l’esprit de son humanité d’avec son corps, sans que son sang séchât — sa divinité demeurant unie à l’esprit de son humanité, qui descendit à l’Hadès, et unie à son corps crucifié et enseveli : Dieu incarné, avec une âme raisonnable et parlante, dans l’Hadès et au Paradis.
Le voilà donc : Dieu incarné, sur la Croix et dans le tombeau ; Dieu fait homme, dans l’Hadès et au Paradis — pour nous certifier l’union de sa divinité à son humanité : il ne s’en est pas séparé, et il ne s’en sépare en aucune de ses opérations. Car le corps du Christ, quoique dense et limité, l’âme de ce corps est unie à la divinité du Verbe — et une union qui est telle, comment serait-elle deux natures, ou deux volontés, ou deux opérations ? Le saint Évangile dit : « À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu — à ceux qui croient en son nom, qui ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais qui sont nés de Dieu » (Jn 1, 12-13). Si Jean l’évangéliste dit des croyants — qui sont, en vérité, de la semence de l’homme et du sang des femmes, et en qui la volonté de la chair est manifeste — que, par le baptême du Très-Haut et par une légère descente de sa grâce sur eux, ils se sont séparés de toutes les propriétés de leur nature : du sang, de la volonté de la chair et de la volonté de l’homme — combien plus son humanité, qu’il s’est unie dans l’hypostase ! Comment dire qu’il aurait une nature humaine, faible, séparée de la nature de Dieu ? Quel aveuglement du cœur de qui dit cela ! Et si les hommes, qui ont reçu une grâce de la plénitude de cette humanité, en ont été mis à part du sang et de la volonté des hommes — combien plus cette humanité elle-même, dès le sein de la Vierge ! Et le saint Évangile dit : « Le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14) — il n’a pas dit : le Verbe a pris une chair ; il a dit : il s’est fait chair — c’est-à-dire que l’invisible s’est fait visible, et que l’insaisissable s’est fait ce saisissable : non qu’il ait subi altération ou changement, mais il s’est uni à ce corps dans la nature et l’hypostase, comme l’âme s’unit au corps, comme nous avons dit de l’union de la nature de l’eau à la nature du feu, sans mélange ni confusion — et c’est pour cette cause qu’il a dit : « Le Verbe s’est fait chair ».
L’union dans le Symbole de la foi
Ainsi ont parlé les trois cent dix-huit évêques, dans la foi orthodoxe : « le Fils, consubstantiel au Père, par qui tout a été fait, qui, pour nous les hommes, et pour notre salut, est descendu du ciel ». Que signifie leur parole « il est descendu du ciel », pour celui qui est consubstantiel au Père dans l’essence ? La terre était-elle vide de lui ? Un lieu est-il vide de lui ? Un lieu le contient-il, le limite-t-il, le circonscrit-il ? Leur parole « il est descendu » est comme la parole de l’Évangile « il s’est fait chair » : c’est-à-dire qu’il s’est uni au corps, et qu’il s’est trouvé sur la terre, sensible — c’est pour cette union qu’ils ont dit : il est descendu. Cet insaisissable est devenu saisissable, par ce corps saisissable, sans cesser d’être insaisissable ; il est devenu, par ce corps saisissable — sans cesser d’être Dieu —, cet homme : parce qu’il s’est uni à lui d’une union naturelle, hypostatique. Car s’il s’était uni à lui dans l’hypostase, sans s’unir à lui dans la nature, il eût fallu que Jean l’évangéliste dît : le Verbe s’est fait chair dans l’hypostase, non dans la nature ; mais sachant qu’il est devenu chair véritable, en tout ce qui est du corps, il a dit : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire — gloire comme du Fils unique venu du Père —, plein de grâce et de vérité » (Jn 1, 14). Il a certifié que, par sa divinité et son humanité, il est le Fils unique du Père — et le Fils n’a ni deux hypostases ni deux natures.
L’union dans l’Écriture sainte
1. De même, il certifie l’union de sa divinité à son humanité, dans son saint Évangile, quand il dit : « Nul n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel » (Jn 3, 13). Je demande aux Melkites l’interprétation de cette parole : « nul n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel ». Si le corps n’est pas monté — l’Évangile atteste qu’il a dit : « Touchez-moi, et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai » (Lc 24, 39), qu’ils le touchèrent, et qu’il monta, devant eux, au ciel : ainsi est-il certifié que le corps est monté au ciel — puisqu’il a dit : nul n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel. Que dire alors ? Si nous disons que le corps est descendu du ciel — qu’avait-il besoin de Marie ? Or il est monté au ciel, et il a attesté que nul n’est monté, sinon celui qui est descendu du ciel. Que signifie donc sa parole, sur lui-même, qu’il est descendu du ciel — lui qui n’en est descendu que parce qu’il s’est uni à sa divinité, laquelle est du ciel, d’une union hypostatique, naturelle : pour certifier son union, il a déclaré de lui-même qu’il est descendu du ciel.
2. De même, Jean dit encore, dans son Évangile, que le Seigneur a dit : « Je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel, afin que quiconque en mange ne meure pas, mais vive à jamais ; et le pain, c’est mon corps » (Jn 6, 51). Le voilà donc, ici encore, qui dit que son corps est descendu du ciel. Pouvons-nous dire qu’il n’a pas été pris de Marie la Vierge, et qu’il est descendu, avec lui, en son corps, du ciel ? Non : nous certifions et nous croyons que ce corps, qui est de Marie la Vierge, est devenu, en vérité, une seule nature et une seule hypostase avec celui qui est descendu du ciel — comme il a dit, du Verbe, qu’il s’est fait chair. Et si l’Évangile dit que le Verbe s’est fait chair, et dit que le corps est descendu du ciel — où sont les deux natures ? où est la séparation entre elles ? L’Évangile a certifié que le Dieu s’est fait homme, sans altération, et que l’homme s’est fait Dieu, sans changement : le Créateur s’est fait créature, et la créature s’est faite Créateur ; le céleste s’est fait terrestre, et le terrestre s’est fait céleste ; l’ancien s’est fait nouveau, et le nouveau s’est fait ancien ; le Fils de Dieu s’est fait fils de Marie, et le fils de Marie s’est fait Fils de Dieu ; l’engendré de Dieu avant tous les siècles est né de Marie d’une naissance corporelle, et le né de Marie est devenu engendré de Dieu — comme Dieu le Père l’a dit de lui, par la bouche de David : « Tu es mon fils : moi, aujourd’hui, je t’ai engendré » (Ps 2, 7)[156].
Le voilà donc aboli, le sentiment de qui voit deux natures et deux hypostases dans le Dieu qui s’est fait homme. Qu’elle est grande, la parole de notre père anba Cyrille[157] sur l’union de l’âme au corps — qu’elle ressemble à l’union de Dieu à son humanité : car l’âme est avec le corps une seule nature, et le corps n’a d’opération que par l’âme : leur nature est une, composée de deux natures. Si quelque Melkite dit : Cyrille est véridique, et l’union de la divinité à l’humanité est, sans aucun doute, comme l’union de l’âme au corps — mais l’âme et le corps sont deux natures —, alors : le Dieu Verbe a, sans aucun doute, une nature éternelle ; et il a pris, sans aucun doute, de Marie la Vierge, une âme et un corps ; or vous avez dit que l’âme et le corps sont deux natures : il vous faudrait donc dire que le Christ a trois natures — puisque vous dites, par nécessité, que l’âme et le corps sont deux natures. Nous les contraignons donc, ici, à dire que l’âme et le corps sont une seule nature, de deux natures — sous peine qu’il leur faille dire que le Christ a trois natures. Et s’ils confessent que l’âme et le corps, malgré la différence de leur nature, sont une seule nature composée, ils doivent dire que le Dieu et l’homme, malgré la différence de leur nature, sont une seule nature composée : on trouve l’homme là où l’on trouve le Dieu, et l’on trouve le Dieu là où l’on trouve l’homme[158] — comme on a dit de l’eau et du feu : là où se trouve le feu, se trouve aussi l’eau.
Et qu’elle est grande, la parole de Paul l’apôtre : « Le premier Adam fut une âme vivante, et le second Adam, un esprit vivifiant ; le premier est psychique, et le second, spirituel ; le premier, terrestre, tiré de la terre, et le second, le Seigneur, venu du ciel » (1 Co 15, 45-47). L’étonnant est que Paul l’apôtre dise que le corps du Christ est spirituel, venu du ciel — et que les ignorants disent qu’il a une seconde nature ! Il dit un corps spirituel — non que « spirituel » signifie subtil : mais sa nature et son opération sont spirituelles, comme les corps, quand ils ressusciteront des morts, seront parfaits : leur nature et leur opération seront spirituelles — ils n’auront ni faim, ni soif, ni boire, ni sommeil, ni fatigue ; ils ne connaîtront ni altération, ni vieillesse, ni corruption ; et la cause en est que leurs âmes seront devenues spirituelles, qu’elles prévaudront sur le corps, et que le corps vivra de la vie de l’âme, de sa subsistance — et la subsistance de l’âme est la contemplation de Dieu ; tandis qu’en ce monde, le corps devient plus fort que l’âme, et contraint l’âme à vivre de sa vie à lui, sans vivre, lui, de la vie de l’âme : en ce jour-là, le corps vivra de la subsistance de l’âme, sans avoir besoin d’une autre subsistance, comme a dit Paul de la résurrection. Si donc l’âme créée, quand elle prévaut sur le corps, le dispense de sa nature et de son opération — combien plus le Dieu créateur, qui s’est uni à ce corps dans l’hypostase ! N’est-il pas plus digne, en force, que l’âme créée, d’écarter du corps la nature faible, et de le faire, avec lui, une seule nature, une seule volonté et une seule opération ? Il y a, dans ce sens, de quoi abolir le sentiment de qui opine les deux natures, les deux volontés et les deux opérations — et abolir ce dont il argue : le manger, le boire, le sommeil, la fatigue, et les autres actes qu’il faisait, et par lesquels il voilait sa divinité au Satan — à moins de croire que la divinité ne s’est unie à l’humanité qu’à la résurrection d’entre les morts : ce que personne ne croit. Et puisqu’ils croient que la divinité s’est unie à l’humanité dès l’annonce de l’ange à Marie la Vierge, qu’ils ne disent pas que l’humanité est demeurée dans la faiblesse de la nature ; et s’ils le disent, ils ont rendu la divinité qui lui est unie impuissante à changer la faiblesse de la nature à laquelle elle s’est unie dans l’hypostase, et ils ont fait l’âme du corps — né d’une semence et du péché — plus forte que cette divinité : car l’âme du corps né d’une semence, quand il ressuscite d’entre les morts, a la force d’ôter au corps sa faiblesse — combien plus le Dieu incarné ! ne le ferait-il pas, et en resterait-il où le prétend l’adversaire ?
Je t’ai éclairci la vérité, par les Livres saints et par la raison spirituelle, d’un éclaircissement qui n’a plus besoin, avec lui, d’autre question. Médite-le, garde-le, et tiens-y ferme ; et tiens pour certain ce que je t’ai exposé de la gloire de la voie chrétienne sur toutes les voies, et de la gloire du sentiment de l’orthodoxie sur tous les sentiments de la chrétienté : leur croyance est la croyance orthodoxe qu’ont annoncée le saint Évangile et les saints apôtres. Cette croyance sainte, le Satan avait voulu la corrompre — jusqu’à ce que le vainquît, et dispersât sa conjuration, le saint pape Dioscore, patriarche des Coptes[159]. Sache donc que les Coptes n’ont jamais cessé d’être orthodoxes, sur la foi de vérité ; et les Syriens et les Arméniens s’accordent avec eux. C’est pourquoi Dieu a dit, par la bouche d’Isaïe le prophète, qu’Israël serait le troisième avec les Coptes et les Syriens — jusqu’à dire ainsi : « Béni soit mon peuple qui est en Égypte — c’est-à-dire les Coptes —, et l’ouvrage de mes mains, Assour — c’est-à-dire les Syriens —, et mon héritage, Israël » (Is 19, 24-25)[160]. Toute la bénédiction est donc sur les Coptes et les Syriens, qui ont maintenu la foi orthodoxe, et sur ceux qui s’accordent avec eux d’entre les fils d’Israël — c’est-à-dire, de toutes les nations, ceux qui contemplent Dieu par la lumière de l’intelligence, et croient en lui : car l’interprétation d’Israël est : celui qui voit Dieu.
Nous demandons à Dieu de nous affermir dans la foi orthodoxe jusqu’au dernier souffle ; de nous éloigner de la contradiction et de l’infidélité dans notre croyance ; et de nous faire parvenir au port du salut, sans dommage ni regret — par la grâce, l’amour et la tendresse de son Fils bien-aimé, notre Seigneur, notre Dieu et notre Sauveur Jésus-Christ : lui à qui conviennent la louange, l’honneur et la glorification, avec son Père bon et l’Esprit-Saint vivifiant, qui lui est égal en essence, maintenant, en tout temps, et jusqu’au siècle des siècles. Amen.
† † †
† † †
Article onzième
Interprétation du cantique de Moïse et de Marie sa sœur, du psaume 135, du psaume 150, et de la quatrième vision de Daniel
Tu m’as rappelé, ô bien-aimé — que Dieu illumine les yeux de ton intelligence et de ton cœur par la lumière de son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité ! —, que tu as pris connaissance du livre de l’interprétation de la Torah et de Josué fils de Noun, que j’ai écrit pour toi ; qu’il t’a plu, et que tu en as tiré profit ; et tu m’as demandé de t’écrire l’interprétation du cantique de Moïse le prophète et de Marie sa sœur (Ex 15). Je t’ai accordé ce que tu demandais, et je t’ai écrit ce livre sur le cantique de Moïse et de Marie sa sœur ; et j’y ai joint l’interprétation du psaume 135[161], du psaume 150, et de la quatrième vision de Daniel avec le cantique des Trois Jeunes Gens.
Le cantique de Moïse et de Marie sa sœur
Je t’avais montré, dans le livre dont tu m’as dit avoir pris connaissance, que Pharaon et ses soldats, qui avaient asservi les fils d’Israël en terre d’Égypte et noyaient leurs enfants dans le fleuve, étaient la figure du Diable et de ses soldats, qui asservissaient les fils d’Adam en ce monde et les noyaient dans l’Hadès ; que leur salut vint par la main de Moïse, comme le salut des fils d’Adam par la main du Christ notre Maître ; et que la noyade de Pharaon et de ses soldats dans la mer est comme la noyade du Diable et de ses soldats dans l’Hadès, par la Croix du Christ. C’est là l’interprétation de ce cantique, que Moïse chanta après la noyade de Pharaon et de ses soldats dans la mer : il y a fait paraître ce dont il convient de louer le Christ, à cause de sa Croix, par laquelle le Christ a noyé le Diable et ses soldats dans l’Hadès, et sauvé Adam et sa descendance de leur servitude.
Il est écrit, au deuxième livre de la Torah, que les fils d’Israël, quand ils furent montés de la mer Rouge, après que Pharaon et ses soldats eurent été noyés, chantèrent alors ce cantique :
Chantons le Seigneur, car il s’est couvert de gloire ; le cheval et le monteur du cheval, il les a jetés dans la mer.
Sa parole « il s’est couvert de gloire » met en évidence la glorification du Seigneur sur sa Croix, par la perte du Diable et de ses soldats et le salut des fils d’Adam de leur servitude. Car le Seigneur nommait sa crucifixion sa glorification — comme il est dit dans l’Évangile de Jean, que les Grecs venus à la fête désiraient voir le Christ ; quand ses disciples le lui rapportèrent, il dit : Maintenant est venue l’heure où le Fils de l’homme sera glorifié ; en vérité, je vous le dis : « si le grain de froment ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul ; mais s’il meurt, il produit des fruits nombreux » (Jn 12, 23-24). Il a mis en évidence que sa crucifixion et sa mort sont sa glorification : car par elles il sauve Adam et sa descendance de la mort et de l’Hadès, dans la justice, la miséricorde et l’amour de Dieu pour les hommes, sans faire injustice au Diable ni à ses soldats — et c’est par là qu’il s’est couvert de gloire. De même, quand notre Seigneur Jésus-Christ dit : « Que celui qui a soif vienne à moi, et qu’il boive » (Jn 7, 37), l’évangéliste dit qu’il entendait par là l’Esprit-Saint, que reçoivent ceux qui croient en lui — et ils ne l’avaient pas encore reçu, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié (Jn 7, 39) — entendez : parce qu’il n’avait pas encore été crucifié. De même, quand il entra à Jérusalem, monté sur un ânon, le saint Évangile dit qu’il le fit pour que s’accomplît la parole de Zacharie le prophète : « Ne crains point, fille de Sion : voici que ton roi vient à toi, monté sur un ânon, petit d’une ânesse » (Za 9, 9) ; et l’évangéliste dit : « Ces prophéties, ils ne comprenaient pas qu’elles avaient été dites de lui ; mais quand il eut été glorifié » (Jn 12, 16) — entendez : quand il eut été crucifié, alors ils les comprirent. Et dans ce même Évangile — j’entends l’Évangile de Jean —, il est rapporté que notre Seigneur Jésus-Christ dit : « Père, glorifie ton Fils » ; et une voix lui vint du ciel, disant : « J’ai glorifié, et je glorifierai encore. » Le Fils dit : « Le jugement de ce monde est arrivé ; maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn 12, 28 et 31-32). Il a certifié que sa glorification, c’est quand il sera élevé de terre sur le bois de la Croix, que le Diable, prince de ce monde, s’avancera vers lui pour le tuer comme il tuait les autres, et qu’il le jettera, par la force de sa divinité, au plus bas de l’Hadès — comme il jeta Pharaon et ses soldats dans la mer — et attirera tout à lui, c’est-à-dire tous les fils d’Adam, les morts et les vivants, sur qui le Diable régnait par l’obéissance que lui avait rendue Adam, leur père : c’est bien pourquoi il le nomme le prince de ce monde. Cette glorification véritable du Seigneur, par la perte des ennemis véritables, est plus auguste et plus grande que sa glorification par la perte de Pharaon et de ses soldats : car la perte du Diable et de ses soldats, et leur descente à l’Hadès, sont plus augustes que la perte de Pharaon et de ses soldats, et leur noyade dans la mer. Ainsi s’est vérifié le cantique de Moïse : « Chantons le Seigneur, car il s’est couvert de gloire ; le cheval et le monteur du cheval, il les a jetés dans la mer. »
Il a été pour moi un secours, un abri et un sauveur. C’est mon Dieu, je le glorifierai ; le Dieu de mes pères, je l’exalterai.
Il a certifié que celui qui a été élevé sur la Croix, et qui a jeté le Diable, le tyran, et ses soldats dans l’Hadès, est son Dieu et le Dieu de ses pères — Adam, Noé, Abraham, Isaac et Jacob —, et qu’il est l’Éternel, comme Moïse lui demanda son nom, et qu’il dit : Je suis l’Éternel — car il n’a pas cessé et ne cessera pas d’être avec Dieu son Père, dans la gloire et la magnificence ; c’est pourquoi Moïse dit : « C’est mon Dieu, je le glorifierai ; le Dieu de mes pères, je l’exalterai. Le Seigneur brise les guerres : le Seigneur est son nom. » Et pourquoi, ô Moïse, le glorifies-tu ? pourquoi l’exaltes-tu ? Il dit :
Les chars de Pharaon et toutes ses forces, il les a jetés dans la mer ; l’élite des cavaliers, il les a engloutis dans la mer Rouge ; ils ont coulé jusqu’au fond de l’abîme comme du plomb.
Il a certifié qu’il mérite la glorification et l’exaltation, parce qu’il a jeté les ennemis — les tyrans, les cavaliers, les puissants — au fond de la mer, qui est l’Hadès, et qu’il les a fait descendre au plus bas des profondeurs, par sa crucifixion et l’effusion de son sang, dans la justice et la miséricorde. Puis Moïse dit, s’adressant au Père :
Ta droite, Seigneur, s’est couverte de gloire dans la force ; ta main droite, Seigneur, a brisé les ennemis.
Il entend, par « ta droite », le Fils unique : car le Fils est la droite du Père, sa main et son bras élevé[162] ; et c’est lui qui, avec force, a fait périr les ennemis de son Père par sa Croix — c’est-à-dire le Diable et ses soldats, et non Pharaon : car Pharaon est trop vil et trop méprisable pour être un ennemi du Père. Ses ennemis, ce sont le Diable et ses soldats, qui trompèrent ceux qu’il avait créés à sa ressemblance et à son image, et usèrent de ruse envers eux jusqu’à les posséder avec justice, et les tuèrent avec justice ; et ils pensèrent, en les possédant avec justice, échapper à sa main — mais Dieu est plus sage que leur stratagème : il envoya son Fils incarné, qui fit avec eux comme ils avaient fait, et leur arracha ses serviteurs avec justice — pour faire paraître sa justice et sa miséricorde, et se couvrir de gloire, avec force, dans la perte des ennemis de son Père, comme a dit Moïse. Puis Moïse revient, confessant le Fils et le glorifiant :
Par l’abondance de ta gloire, tu as brisé ceux qui nous combattaient ; tu as envoyé ta colère, et elle les a dévorés comme du chaume.
Il a mis en évidence que les ennemis de son Père sont « ceux qui nous combattaient » — c’est-à-dire le Diable et ses soldats, qui combattent notre race depuis le commencement — et que le Seigneur a brisé leur force par sa Croix, quand ils osèrent contre lui alors qu’il était sur le bois de la Croix, et qu’il s’est couvert de gloire par leur perte et leur brisement. Puis Moïse dit :
Au souffle de ta colère, l’eau s’est dressée ; les eaux se sont figées comme un mur ; les flots se sont figés au milieu de la mer. L’ennemi a dit : Je courrai, j’atteindrai, je partagerai les dépouilles, je rassasierai mon âme, je tuerai de mon glaive, ma main dominera. Tu as envoyé ton souffle : la mer les a couverts ; ils ont coulé comme du plomb dans les eaux puissantes.
Cette parole qu’il a dite — que les eaux se dressèrent et que les flots se figèrent — met en évidence que la prise des flots et la fente de la mer furent la cause de la perte de Pharaon et de ses soldats : car Pharaon, voyant la mer fendue, et les fils d’Israël qui y passaient, s’y hasarda et y passa pour les atteindre et les perdre ; c’est par la prise des flots et la fente de la mer que fut leur perte. Ainsi fit notre Seigneur Jésus-Christ avec le Diable et ses soldats, quand ils s’avancèrent vers lui, sur le bois de la Croix, pour le tuer et précipiter son esprit dans l’Hadès, comme ils faisaient à tous les fils d’Adam : il les enhardit contre lui par sa parole « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », et par sa parole « J’ai soif » — ils osèrent contre lui à cause de cette parole, et crurent qu’il était un homme de la semence d’Adam, leur esclave ; eux qui n’avaient pas eu la force de le tuer, ils s’enhardirent contre lui, comme Pharaon s’enhardit contre Moïse par la fente de la mer. Ainsi, quand le Diable entendit la parole du Seigneur, « Mon Dieu, mon Dieu », le Diable se tint pour assuré qu’il était un homme de la semence d’Adam, et il se dit en lui-même — comme dit Moïse : « L’ennemi a dit : Je poursuivrai, j’atteindrai, je partagerai les dépouilles, je rassasierai mon âme, je tuerai de mon glaive. » Car il voyait, du Seigneur, des œuvres qui l’épouvantaient, auxquelles il le connaissait pour Dieu, et il le craignait ; et quand le Seigneur cachait sa divinité sous les œuvres faibles des hommes, il doutait de lui ; puis il le voyait opérer avec puissance, et il le craignait : il ne cessa d’aller entre le doute et la certitude, sans jamais tenir pour assuré qu’il pourrait rien contre lui — jusqu’à ce qu’il eût excité contre lui les Juifs, qui lui firent ce qu’ils lui firent, sans qu’il tînt encore pour assuré qu’ils pourraient le tuer. Mais quand il entendit la parole de faiblesse qu’il avait dite, il se réjouit, et il dit : Je cours, je l’atteins et je le tue ; je gagne, par sa mort, le comble du butin ; ma main possédera tous les fils d’Adam, et je ne craindrai plus jamais qu’aucun des fils d’Adam ne me vainque — car je n’ai jamais vu aucun d’eux plus fort que celui-ci : si je tue celui-ci, ma main aura tout possédé, et je n’aurai plus peur désormais. Et sur l’heure, il s’avança vers lui avec hardiesse, pour l’épouvanter par son aspect hideux, afin que son sang séchât et qu’il le tuât. Et sur l’heure, le Seigneur remit l’esprit de son humanité, sans que son sang séchât ; il saisit le Diable, par la force de sa divinité unie à l’esprit de son humanité ; il tua le Diable en prix du sang de son propre meurtre, et le fit descendre au plus bas de l’Hadès.
Qu’elle est belle, la parole de Moïse : « Tu as envoyé ton souffle : la mer les a couverts » ! Il a mis en évidence que, lorsqu’il remit son esprit, il fit descendre le Diable, en son prix du sang, au plus bas de l’Hadès, et l’engloutit au plus bas des profondeurs : il coula au fond de l’Hadès comme du plomb — car le Seigneur l’y a lié, en son prix du sang ; et il pardonna à Adam et à toute sa descendance, et les fit monter de l’Hadès au Paradis, comme il fit monter les fils d’Israël de la mer au désert — le désert du Sinaï. C’est pourquoi Moïse lui donna la plénitude de la gloire, disant :
Qui est semblable à toi parmi les dieux, Seigneur ? Qui est semblable à toi, glorifié parmi les saints, admirable en gloire, opérant des prodiges ?
Il dit cela des anges, et des premiers Pères qu’on nomme les fils de Dieu, et des prophètes qu’on nomme des dieux — comme Dieu dit à Moïse : « Je te fais dieu pour Pharaon » (Ex 7, 1), et comme dit le psaume des juges : « J’ai dit : vous êtes des dieux » (Ps 81, 6)[163]. Moïse dit : Qui, parmi ces dieux, est semblable à toi, Seigneur ? Car tous ceux-là n’ont été nommés dieux que par un honneur venu de toi ; et toi, tu es Dieu véritable, par la nature et par l’essence : tu fais ce que tu fais par une puissance véritable, et non comme ceux-là — car ceux-là, c’est par ta puissance qu’ils opéraient. Nul d’entre eux ne te ressemble : aussi n’ont-ils pu sauver leurs âmes de cette perdition, et toi seul es le Dieu vrai. Et si tu t’es fait homme, et rendu semblable aux hommes, à toi la gloire, de tous les saints : nul d’entre eux ne s’est couvert de gloire comme toi, nul dont on s’émerveille comme de toi — car c’est dans la gloire que tu opères les prodiges. Il entend, par sa parole « tu opères les prodiges », qu’il s’est couvert de gloire lorsqu’il jeta le Diable et ses soldats au plus bas de l’Hadès, en prix du sang de son meurtre, quand il étendit sa droite sur le bois de la Croix ; c’est pourquoi Moïse dit :
Tu as étendu ta droite : la terre les a engloutis.
Il dit cela au Père : quand il consentit à racheter le monde par son Fils, et qu’il le laissa étendre ses mains sur la Croix, la terre engloutit ses ennemis, en prix du sang de son meurtre — il fit que la terre les engloutît, dans la justice et la miséricorde ; il fit monter Adam et toute sa descendance morte, de l’Hadès au Paradis ; et il fit que le baptême affranchît les vivants de la descendance d’Adam, les délivrât des soldats du Diable préposés sur eux à cause de la désobéissance d’Adam leur père, les délivrât de leur servitude, et leur donnât l’Esprit-Saint, le Consolateur, qui les console et les fortifie contre les soldats du Diable, jusqu’à ce qu’ils les vainquent, œuvrent au bon plaisir du Seigneur, et montent au Paradis par la force de l’Esprit-Saint. C’est pourquoi Moïse, après sa parole « tu as étendu ta droite : la terre les a engloutis », dit :
Tu as conduit, dans ta justice, ton peuple que tu as racheté ; tu l’as consolé par ta force, vers ta demeure sainte.
Il entend le peuple des croyants — les vivants d’entre les fils d’Adam, qu’il a guidés par la main de ses disciples après son ascension au ciel, et qu’il s’est choisis pour peuple ; il les a fortifiés par la consolation de l’Esprit-Saint, le Consolateur — qui est le Paraclet[164] — ; il a habité en eux par leur foi en lui, et il a fait d’eux, pour lui, un temple saint : l’Esprit-Saint s’est reposé en eux, et il les a fortifiés contre les soldats du Diable, qui les jalousent de ce qu’ils doivent monter à leur rang céleste. Car les soldats du Satan, sachant que les âmes de ceux qui sont montés de l’Hadès ne peuvent monter à leur rang céleste — parce qu’elles n’étaient pas en nombre égal au leur —, et qu’elles n’y monteront pas avant que montent vers elles, d’entre les fils d’Adam, ceux qui meurent pénitents, jusqu’à ce que le nombre leur soit complet (Rm 11, 25), se sont mis à combattre les croyants d’entre les fils d’Adam : ils leur font paraître beaux les péchés, et les rendent paresseux à la louange et à la sanctification, pour qu’ils tombent de leur chute, et ne montent jamais à leur rang. C’est pourquoi Moïse, après sa parole « tu as conduit ton peuple », dit :
Les chefs d’Édom se sont hâtés ; les princes de Moab, le tremblement les a saisis.
Ceux qu’il mentionne là sont des nations qui habitaient entre le désert du Sinaï et la terre de Canaan, et qui empêchaient les fils d’Israël de passer vers la terre de Canaan : il dit qu’ils s’irritèrent et se troublèrent en apprenant que les fils d’Israël allaient traverser leur terre. Ainsi les soldats du Diable — ceux qui sont dans l’air, et ceux qui habitaient dans les idoles — se troublèrent, et le tremblement les saisit, quand ils entendirent l’annonce des disciples, qui les perdit, délia les fils d’Adam de leur servitude par le saint baptême, les chassa loin d’eux, les fit sortir des birbas qui étaient leurs temples, et en fit des sanctuaires saints où l’on adore la Trinité sainte[165]. Puis Moïse dit :
Tous les habitants de la terre de Canaan ont fondu ; la crainte et le tremblement sont tombés sur eux.
Il entend ceux qui sont tombés du ciel : car la terre de Canaan figure le rang céleste dont sont tombés le Diable et ses soldats, comme je te l’ai montré dans le livre de l’interprétation de la Torah. Canaan, en effet, est le fils de Cham, fils de Noé : il était béni, avec son père ; mais quand il eut raillé son aïeul — car Canaan sut que la nudité de Noé, son aïeul, était découverte, et il l’insulta et s’en moqua (Gn 9, 20-27) —, il fut maudit : il était béni, et il devint maudit — figure du Satan, qui était béni, et qui tomba de la bénédiction quand il eut méprisé son Créateur, ne s’étant pas prosterné devant lui et ne l’ayant pas sanctifié. C’est pourquoi la terre de Canaan a été comparée à son rang, Canaan étant sa figure. Et par l’annonce des disciples, ils ont fondu et se sont affaiblis — par le baptême, qui a délié leur force, les a chassés des fils d’Adam, et les a affaiblis par l’Esprit-Saint. Et Moïse appelle encore sur eux, disant :
Que tombent sur eux la crainte et le tremblement ; par la grandeur de ton bras, qu’ils deviennent comme la pierre — jusqu’à ce que passe ton peuple, Seigneur, jusqu’à ce que passe ce peuple que tu as acquis.
Il dit : par la force de ton bras très puissant — qui est l’Esprit-Saint, habitant dans ton peuple par le baptême —, fais tomber la crainte et le tremblement sur les soldats du Satan, et rends-les comme la pierre, jusqu’à ce que ton peuple passe et monte au Paradis. Car les soldats du Satan sont les princes de l’air, les rois de l’air : ce sont eux qui font la guerre aux croyants tant qu’ils sont en vie ; et quand l’esprit d’un croyant sort de son corps, ils lui font encore obstacle, et l’empêchent de monter au Paradis — comme notre père Antoine a témoigné les avoir vus de ses yeux ; et c’est pourquoi Paul l’apôtre nous ordonne de nous armer de toutes les armes de Dieu, pour pouvoir les vaincre en ce jour-là. C’est pour cette cause que Moïse demanda au Seigneur de faire tomber sur eux la crainte et le tremblement, et de les rendre comme la pierre, jusqu’à ce que passe son peuple ; et dans son ardeur, il répéta deux fois la demande : « jusqu’à ce que passe ton peuple, Seigneur ; jusqu’à ce que passe ce peuple que tu as acquis » — entendant qu’il a acquis son peuple par son sang, par lequel il les a achetés de la servitude de l’ennemi rusé. Puis il dit :
Fais-les entrer, plante-les sur la montagne de ton héritage, dans ta demeure prête, que tu as faite, Seigneur — ton sanctuaire, Seigneur, que tes mains ont préparé. Tu es le Roi, à jamais.
Moïse le prophète, en ce lieu, demande à Dieu de donner aux croyants la victoire sur les soldats du Satan, et de les aider à persévérer dans sa louange, afin que monte au Paradis quiconque meurt d’entre eux, et que s’achève le nombre du rang tombé du ciel : alors ils monteront au rang céleste, qui est la montagne de l’héritage de Dieu, sa demeure prête qu’il a faite, et son sanctuaire que ses mains ont préparé — car ils ne montent au rang céleste que lorsque leur nombre est complet, égal au nombre des soldats tombés du ciel : c’est pour cela qu’il les a rachetés par lui-même, et qu’il a répandu l’Esprit-Saint sur les vivants qui sont sur la terre, pour qu’ils égalent les soldats du Satan ; et c’est pourquoi Moïse dit : « Seigneur, tu es le Roi, à jamais. »
Car les chevaux de Pharaon, avec ses chars et les monteurs de ses chevaux, sont entrés dans la mer, et le Seigneur a ramené sur eux les eaux de la mer ; et les fils d’Israël marchaient à sec au milieu de la mer.
Il entend que les croyants, au milieu du monde, marchent à sec par la force de l’Esprit-Saint : ils ne sombrent pas dans l’Hadès ; et leurs ennemis — les esprits impurs —, l’Esprit-Saint les y noie, et les brise loin d’eux.
Et Marie la prophétesse, sœur d’Aaron, prit le tambourin dans ses mains, et toutes les femmes sortirent derrière elle, avec des tambourins et des louanges ; et Marie entonna devant eux : Chantez le Seigneur, car il s’est couvert de gloire ; le cheval et le monteur du cheval, il les a jetés dans la mer.
Il entend, par Marie, en ce lieu, l’assemblée des croyants sur qui est descendu l’Esprit-Saint : car la première d’entre eux, en vérité, est Marie la Vierge, la Mère de Dieu — c’est elle, la première sur qui descendit l’Esprit-Saint, comme le lui dit l’ange Gabriel (Lc 1, 35) : elle est la tête des femmes croyantes, et son fils, le Dieu par son humanité, est la tête des hommes croyants — comme Moïse était la tête des fils d’Israël, et Marie sa sœur, la tête de leurs femmes. Telle est l’interprétation du cantique de Moïse et de Marie sa sœur.
Interprétation du psaume cent trente-cinquième
Il est sur le même sens que le précédent : car il confesse le Seigneur, lui rend grâces et le glorifie pour ce qu’il a fait — la perte des Égyptiens, leur noyade dans la mer, et celle de Pharaon leur roi. Il est donc tout pareil au cantique de Moïse — à ceci près qu’il y ajoute, en répétant vingt-huit fois que sa miséricorde demeure à jamais. Il a voulu, par là, mettre en évidence le nombre des générations, de David au Christ né de sa descendance : car de David au Christ, il y a vingt-huit générations, comme Matthieu l’évangéliste l’a mis en évidence dans la généalogie du Christ (Mt 1, 17), quand il dit : de David à la déportation de Babylone, quatorze générations, et de la déportation de Babylone au Christ, quatorze générations. C’est pourquoi David mentionne, en ce psaume, la perte des démons et du Diable, leur chef — que figure la perte de Pharaon et de ses soldats, comme a fait Moïse dans son cantique — ; et il a figuré le compte des générations par sa parole « car sa miséricorde demeure à jamais », vingt-huit fois. Comprends-le, ô bien-aimé, pour savoir que Dieu ne répète pas sa parole sans un sens.
Alléluia. Confessez le Seigneur, car il est bon, et sa miséricorde est à jamais. Confessez le Dieu des dieux, car sa miséricorde demeure à jamais. Confessez le Seigneur des seigneurs, car sa miséricorde demeure à jamais.
Il a mis en évidence, par ces trois, le Père, le Fils et l’Esprit-Saint — en disant : confessez le Seigneur, et le Dieu des dieux, et le Seigneur des seigneurs. Puis il dit :
Lui qui seul opère les prodiges : sa miséricorde demeure à jamais. Lui qui a créé les cieux avec intelligence : sa miséricorde demeure à jamais. Lui qui a affermi la terre sur les eaux : sa miséricorde demeure à jamais. Lui qui seul a créé deux grands luminaires : sa miséricorde demeure à jamais. Le soleil, pour la puissance du jour : sa miséricorde demeure à jamais. La lune et les étoiles, pour la puissance de la nuit : sa miséricorde demeure à jamais.
Il a certifié que cette Trinité sainte n’a besoin de nul autre : elle seule opère les prodiges, crée les cieux, la terre, la lune et les étoiles — agissant par une puissance qui est d’elle et par elle. Puis il dit :
Lui qui a frappé les Égyptiens en tous leurs premiers-nés : sa miséricorde demeure à jamais. Et il a fait sortir Israël du milieu d’eux : sa miséricorde demeure à jamais.
Les Égyptiens, soldats de Pharaon, sont comme les soldats des démons, que Dieu le Père a frappés par la main du Christ son Fils — qui est sa main puissante et son bras élevé — des coups justes, par son Incarnation et ses souffrances, jusqu’à faire sortir du milieu d’eux, hors de l’Hadès, les morts d’entre les fils d’Adam, et affranchir d’eux les vivants par le saint baptême. C’est pourquoi il dit :
Lui qui a fendu la mer Rouge en deux parts : sa miséricorde demeure à jamais. Et il a fait passer Israël au milieu d’elle : sa miséricorde demeure à jamais.
Sa parole « il a fendu la mer Rouge » désigne l’Hadès, et désigne aussi le baptême, comme je te l’ai montré dans le livre de l’interprétation de la Torah ; et c’est pourquoi il dit « il l’a fendue en deux parts » — entendant qu’elle est ici figurée fendue en plusieurs sens, pour les morts et pour les vivants : aux morts d’entre les fils d’Adam, il a fendu l’Hadès, par sa Croix et sa descente en lui — il les a fait monter du milieu de lui, et les a affranchis de leurs ennemis ; et aux vivants, il a fendu le saint baptême : ils y descendent, et ils montent du milieu de lui affranchis des esprits impurs préposés sur eux — comme les fils d’Israël furent affranchis de la servitude des Égyptiens par leur descente dans la mer Rouge : ainsi noie-t-il les esprits impurs dans le baptême. C’est pourquoi David dit :
Lui qui a précipité Pharaon et toutes ses forces dans la mer Rouge : sa miséricorde demeure à jamais. Lui qui a fait sortir son peuple au désert : sa miséricorde demeure à jamais. Lui qui a fait sortir pour eux l’eau d’un rocher dur : sa miséricorde demeure à jamais.
Le désert, c’est la sainte Église, comme je te l’ai montré dans le livre de l’interprétation de Josué fils de Noun : car les croyants, quand ils montent du baptême, après que les puissances du Satan préposées sur eux ont été chassées, entrent dans l’Église ; et l’eau qu’il a fait sortir pour eux du rocher, c’est l’eau et le sang sortis du côté du Christ — le Rocher véritable : ils la boivent dans l’Église, pour en vivre à jamais, comme je te l’ai montré dans ce livre-là. Cela, les croyants l’ont obtenu dès l’annonce que leur firent les disciples : car c’est par l’annonce des disciples qu’ils ont été affranchis de la servitude des démons, qui régnaient sur eux avec grande puissance et grande force, et les poussaient au fond de l’Hadès — l’annonce des disciples les en a sauvés. C’est pourquoi David dit :
Lui qui a frappé de grands rois : sa miséricorde demeure à jamais. Et il a tué des rois puissants : sa miséricorde demeure à jamais. Séhon, roi des Amorrhéens : sa miséricorde demeure à jamais. Et Og, roi de Basan : sa miséricorde demeure à jamais.
Séhon et Og habitaient entre la terre de Canaan et le désert du Sinaï ; quand les fils d’Israël voulurent passer vers la terre de Canaan, ils les en empêchèrent ; et Dieu donna aux fils d’Israël la victoire sur eux : ils les firent périr, passèrent, et héritèrent leur terre. Ils étaient la figure des démons de l’air — les soldats des démons qui sont entre les cieux et la terre, et qui empêchent les croyants de passer vers le ciel, dans leur vie et après leur mort : dans leur vie, ils leur font paraître belles les œuvres de ce monde, et les rendent insouciants de la louange de Dieu et de sa sanctification, jusqu’à ce qu’ils meurent ; et alors ils retiennent leurs esprits et ne les laissent pas monter — parce qu’ils ont négligé la louange, comme eux, et que la justice veut qu’ils demeurent tombés avec eux. Ce sont eux qui habitaient dans les idoles et dans les birbas, pour se faire servir des hommes : ceux-là, les disciples les ont vaincus et chassés — des âmes des hommes, et des idoles ; les âmes des hommes sur lesquelles ils régnaient, ils en ont hérité, et ils ont possédé leurs birbas et en ont fait des églises. Ainsi s’est vérifiée la parole du psaume :
Il a donné leur terre en héritage : car à jamais est sa miséricorde. En héritage à Israël, son serviteur : car à jamais est sa miséricorde.
Il entend, par ses serviteurs, les disciples — et par les Israélites, ceux qui ont hérité leurs birbas et les âmes des hommes sur lesquelles ils régnaient : ils en ont hérité par le baptême de l’Esprit-Saint, qui descend sur les âmes des hommes et en chasse les esprits impurs, les princes de l’air ; et si les hommes persévèrent dans sa louange et sa sanctification, il leur donne la victoire sur eux après leur mort, et les fait parvenir au Paradis, jusqu’à ce que leur nombre soit complet, et qu’il les fasse monter hériter leur terre véritable — le rang élevé dont ceux-là sont tombés. C’est pourquoi le psaume dit :
Le Seigneur s’est souvenu de nous dans notre abaissement : car sa miséricorde demeure à jamais. Et il nous a délivrés des mains de nos ennemis : car sa miséricorde demeure à jamais. Lui qui donne sa nourriture à toute chair : car sa miséricorde demeure à jamais.
Sa parole « il nous a délivrés de nos ennemis » entend : les démons, les ennemis véritables — il nous a délivrés d’eux par son Esprit-Saint, qui demeure en nous si nous persévérons dans sa louange, sa sanctification, et l’écoute de sa parole, qui est la nourriture de l’esprit : il a donné à l’esprit sa nourriture, par la main de ses disciples, par la diffusion de leur annonce dans toutes les nations — comme il n’a jamais cessé de donner à toute chair sa nourriture. C’est pourquoi il lui donne la plénitude de la confession, à la fin du psaume :
Confessez le Dieu du ciel : car sa miséricorde demeure à jamais. Confessez le Seigneur des seigneurs : car sa miséricorde demeure à jamais.
Par cette répétition, il presse les croyants de persévérer à le confesser, à le louer et à le sanctifier, pour tout ce dont il les a comblés.
Interprétation du psaume cent cinquantième
Alléluia. Louez Dieu dans ses saints ; louez-le dans le firmament de sa force ; louez-le pour ses hauts faits ; louez-le selon l’abondance de sa grandeur ; louez-le au son de la trompette ; louez-le sur la lyre et la cithare ; louez-le avec les instruments et les tambourins ; louez-le sur les cordes et l’orgue ; louez-le avec les cymbales au son mélodieux ; louez-le avec les voix hautes. Que tout souffle loue le Seigneur !
Sa parole « louez-le », dite neuf fois, appelle les neuf ordres des anges, dont les noms sont connus, à louer Dieu — et il joint à eux, dans la louange, la race d’Adam : car la race d’Adam est le dixième ordre, et le rang où ils doivent monter est plus élevé que tous les rangs, comme a dit le Seigneur : les derniers seront premiers, et les premiers, derniers. Et qu’elle est belle, sa parole à la race d’Adam : louez-le avec les cymbales du tahlīl[166] — car le tahlīl est, chez les Hébreux, la louange de la victoire, et toutes les nations, à la victoire, poussent le tahlīl : celui des fils d’Adam qui vainc les puissances de l’ennemi est celui qui monte à leur rang ; et c’est pourquoi il scelle la parole en disant : « Que tout souffle loue le Seigneur ! »
Interprétation de la quatrième vision de Daniel et du cantique des Trois Jeunes Gens
Quant à la quatrième vision de Daniel, et au cantique des Trois Jeunes Gens, il y est mis en évidence comment le Satan s’est rendu maître des fils d’Adam, et comment il les faisait descendre à l’Hadès ; la descente du Fils de Dieu vers eux, jusque dans l’Hadès, et leur salut hors de lui, par sa force ; et il y est fixé la durée depuis la création d’Adam jusqu’à la naissance du Christ, et le nombre des années qu’il devait passer sur la terre jusqu’à être crucifié, descendre à l’Hadès, et les en délivrer. Tout cela est montré dans la quatrième vision de Daniel, par une figure claire et découverte : comprends ce que je t’en explique, et glorifie Dieu.
Comme nous l’avons dit dans l’interprétation de la Torah — que la servitude des fils d’Israël sous Pharaon est la figure des fils d’Adam dans leur servitude sous le Satan —, ainsi Daniel, dans ce livre, a désigné Nabuchodonosor, comme la Torah avait désigné Pharaon : il les déporta de leur terre sainte à Babylone, sa ville, et les y asservit, lui et ses soldats les Chaldéens — comme le Satan avait déporté Adam et sa descendance, à cause de leur désobéissance envers Dieu, et les avait transportés du Paradis saint en ce monde, la terre des ténèbres, qui est sa ville et le siège de son empire, et les y avait asservis, lui et ses soldats. Et comme Nabuchodonosor égara les fils d’Israël, et les autres nations, tribus, langues et idiomes, par l’audition du tambour, de la trompette, de la flûte, de la cithare, du chalumeau, du fifre et de tous les genres de divertissements, jusqu’à ce qu’ils se prosternassent devant la statue d’or qu’il avait dressée (Dn 3), ainsi le Satan a égaré tous les fils d’Adam, et les a séduits par les convoitises de ce monde périssable — qui ne sont que divertissement et jeu —, jusqu’à ce qu’ils se fissent ses serviteurs, se soumissent à son ordre, et périssent tous. C’est pour cela que Daniel répète quatre fois ces noms d’instruments de divertissement que j’ai mentionnés (Dn 3) : pour mettre en évidence que c’est par le divertissement et le jeu que le Satan a égaré les hommes jusqu’à ce qu’ils le servissent — car toutes les convoitises du monde sont divertissement.
Et comme Nabuchodonosor jeta les Trois Jeunes Gens — Ananias, Azarias et Misaël, qui n’avaient pas obéi à son divertissement et ne s’étaient pas prosternés devant sa statue — dans la fournaise de feu (Dn 3, 21), ainsi le Satan jeta les Pères justes, qui n’avaient pas obéi à ses convoitises — Abraham, Isaac et Jacob, et les autres justes et prophètes — dans l’Hadès : il les y jeta à cause de la désobéissance d’Adam leur père ; mais le feu ne les brûlait pas, comme il brûla les Chaldéens, les soldats de Nabuchodonosor (Dn 3, 22 et 48-50)[167] — j’entends que le feu ne brûlait pas les justes dans l’Hadès, comme il brûlait ceux qui avaient obéi au Satan, mais qu’il était écarté d’eux, au milieu de la fournaise, comme un vent de rosée fraîche. Le saint Évangile en témoigne, dans la parabole du riche et de Lazare, qui était dans le sein d’Abraham : le riche leva les yeux, du milieu de son tourment, et vit Abraham de loin, et Lazare dans son sein ; et il lui demanda de le lui envoyer, pour tremper le bout de son doigt dans l’eau et rafraîchir sa langue, à cause de la flamme qui le tourmentait (Lc 16, 23-24). Il est ainsi mis en évidence que tous étaient dans un même Hadès, se voyant les uns les autres — mais les justes étaient dans le repos et la fraîcheur, et les infidèles dans un grand tourment, comme Daniel l’a mis en évidence des Trois Jeunes Gens saints.
Et comme Azarias, debout au milieu de la fournaise, confessait au Seigneur les péchés de toute la nation, et disait : « Seigneur, tu es juste en tout ce que tu as fait avec nous, et tes jugements sont des jugements de vérité ; et nous, nous avons péché, commis l’iniquité et l’injustice » — ainsi confessait-il les péchés de toute la descendance d’Adam et leur désobéissance. C’est pourquoi Azarias dit, dans sa confession : « C’est avec justice que tu nous as livrés aux mains de nos ennemis, pleins de haine, nos adversaires, et à un roi injuste, le pire de tous les habitants de la terre » — entendant le Diable et ses soldats. Puis Azarias demanda à Dieu de faire miséricorde, dans sa miséricorde, à tous les fils d’Adam, et de se souvenir de son alliance — l’alliance que Dieu avait conclue avec Abraham, Isaac et Jacob : car il leur avait promis de leur donner en héritage la terre de Canaan, et il ne la leur avait pas donnée — et eux ne l’ont pas démenti, mais ils l’ont cru véridique jusqu’au jour de leur mort. Et c’est par là que fut pardonnée la faute d’Adam — lui qui avait démenti Dieu, qui lui disait : Si tu manges de l’arbre, tu mourras de mort, et qui avait cru le Satan, qui lui disait : Si tu en manges, tu deviendras un dieu. Par le démenti qu’Adam donna à Dieu, et par sa créance au Satan, il fut précipité du Paradis à l’Hadès, lui et toute sa descendance à cause de lui ; et par la créance qu’Abraham, Isaac et Jacob donnèrent à Dieu — la créance sans l’ombre d’un doute —, ils obtinrent le salut : car ils l’ont cru jusqu’à la mort ; et puisqu’ils moururent en le croyant, sans avoir reçu en héritage la terre de Canaan qu’il leur avait promise, ils méritèrent qu’il leur donnât en héritage un royaume meilleur que la terre de Canaan — le rang élevé et céleste du Diable, dont il est tombé.
Mais cela ne pouvait se faire pour eux sans leur père : car ils sont de sa semence, et le Diable les réclamait pour la désobéissance de leur père — c’est ainsi qu’il possédait quiconque était de sa semence : ils ne pouvaient donc posséder le rang céleste sans Adam, leur père. Alors le Créateur juste et miséricordieux disposa d’envoyer son Fils unique les consoler par lui-même, porter à leur place le châtiment qui pesait sur eux, se laisser tuer par le Diable et ses soldats — et il le tue, et les lui arrache avec justice, en son prix du sang : par la créance d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le pardon du démenti d’Adam devint dû. Et c’est ainsi que, lorsqu’Azarias, au milieu de la fournaise, demanda pardon pour Adam et sa descendance, et implora pour eux la miséricorde, il demanda à Dieu de leur faire miséricorde par Abraham son bien-aimé, Isaac son serviteur et Israël son saint, et de tenir la promesse qu’il leur avait faite. Et sur l’heure, le Seigneur exauça la prière d’Azarias, et il lui montra que le Fils de Dieu s’abaisserait, descendrait vers eux jusque dans l’Hadès, et les sauverait : c’est pourquoi il le nomma un ange, en disant que l’ange du Seigneur descendit avec Azarias au milieu de la fournaise ; et il montra, à la fin, qu’il est le Fils de Dieu. Car Nabuchodonosor dit à ses soldats : Je vois quatre hommes déliés, qui marchent au milieu de la fournaise, et l’aspect du quatrième est comme l’aspect d’un fils de Dieu. Il le nomma d’abord un ange, pour mettre en évidence qu’il ne descendrait à l’Hadès qu’après s’être fait homme, s’être incarné et s’être abaissé — car le nom d’ange est un nom moindre que le nom de Dieu — ; et après cela, il certifia qu’il est le Fils de Dieu, et qu’il s’est incarné et abaissé par sa propre volonté.
La détermination du temps de l’Incarnation
Puis il a mis en évidence le nombre des années, d’Adam à sa descente, en disant — quand Azarias eut achevé sa prière — que les serviteurs du roi ne cessaient d’attiser la fournaise, y jetant de l’huile, de la poix, de l’étoupe et des sarments, et que la flamme s’éleva de quarante-neuf coudées, s’étendit, et brûla les Chaldéens, la nation du roi (Dn 3, 46-48). Il a certifié, par sa parole « quarante-neuf coudées », que les soldats des démons dominèrent sur ceux qui étaient dans le monde, les brûlant de leur force dans le feu de leur enfer, quatre mille neuf cents années — comme les quarante-neuf coudées : car chaque coudée, en ce lieu, figure cent ans ; et en effet, de la désobéissance d’Adam au commencement du règne de Nabuchodonosor, il y a quatre mille neuf cents ans. Les quarante-neuf coudées qu’il a mentionnées désignent donc que le feu de l’enfer du Satan fut, durant toute cette durée, élevé — sans pourtant brûler les justes dans l’Hadès, comme il ne brûla pas les Trois Jeunes Gens : il brûlait ceux qui excusaient la nation du Satan, comme le feu brûla les Chaldéens, la nation de Nabuchodonosor — et les justes, au milieu de lui, confessaient Dieu et le louaient, sans qu’il les brûlât, ni les tourmentât, ni les approchât en rien.
Puis les Trois Jeunes Gens, quand ils eurent mis en évidence le nombre des années durant lesquelles les démons tourmentèrent les fils des hommes, d’Adam à Nabuchodonosor — quatre mille neuf cents ans —, chantèrent sur l’heure, d’une seule bouche, un cantique par l’Esprit-Saint, et y mirent en évidence le nombre des années qui seraient de Nabuchodonosor à la naissance du Christ, et la durée du séjour du Christ sur la terre, jusqu’à ce qu’il fût crucifié et descendît à l’Hadès pour les en sauver. Car ils s’adressèrent au Seigneur, dans leur cantique, six fois, disant : « Béni sois-tu… béni sois-tu… », et la suite. Ils ont mis en évidence par là — comme nous l’avons dit des quarante-neuf coudées, qui sont quatre mille neuf cents ans — que leurs six « béni sois-tu » figurent les six cents ans qui furent du commencement du règne de Nabuchodonosor à la naissance du Christ : et c’est le complément des cinq mille cinq cents ans depuis que le Satan se rendit maître d’Adam et de sa descendance. Puis, quand ils eurent certifié la naissance du Christ et sa venue habiter avec sa création, ils quittèrent leur adresse au Seigneur, et se tournèrent vers la création — la race des célestes et des terrestres —, lui enjoignant de louer, de sanctifier et de bénir son Créateur, qui, dans sa miséricorde et sa bonté, a consenti à s’abaisser ainsi et à devenir saisissable et visible — disant à chaque race de la création : Bénissez le Seigneur, ô untel et untel ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. Et ils partagèrent cela en trente-trois fois, mettant par là en évidence les trente-trois années que le Christ passa sur la terre, de sa naissance à sa crucifixion ; et après les trente-trois fois, ils dirent la cause de sa descente : qu’il a fait cela pour les sauver de l’Hadès et les arracher à la mort. Comprends, ô bien-aimé, ces figures ; rends grâces, et glorifie le Christ notre Dieu. Et je te transcris le cantique des Trois Jeunes Gens, pour que tu le comprennes d’après l’interprétation de ce livre que voici.
Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de nos pères — surabondamment béni, surabondamment exalté dans les siècles. Béni soit le nom saint de ta gloire — surabondamment béni, surabondamment exalté dans les siècles. Béni sois-tu dans le temple de ta gloire sainte — surabondamment béni dans les siècles. Béni sois-tu, toi qui regardes les abîmes, assis sur les Chérubins — surabondamment béni, surabondamment exalté dans les siècles. Béni sois-tu sur le trône de ton règne — surabondamment béni, surabondamment exalté dans les siècles. Béni sois-tu dans le firmament du ciel — surabondamment béni, surabondamment exalté dans les siècles.
Dans ces six fois, ils se sont adressés au Seigneur, et ils ont mis en évidence les six cents ans qui vont du règne de Nabuchodonosor à la naissance du Christ. Puis ils se tournent vers la création, et lui commandent la louange de son Créateur :
1. Bénissez le Seigneur, ô toutes les œuvres du Seigneur ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 2. Bénissez le Seigneur, ô tous les anges du Seigneur ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 3. Bénis le Seigneur, ô ciel ; loue-le et exalte-le dans les siècles. — 4. Bénissez le Seigneur, ô toutes les eaux qui êtes au-dessus des cieux ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 5. Bénissez le Seigneur, ô toutes les puissances du Seigneur ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 6. Bénissez le Seigneur, ô soleil et lune ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 7. Bénissez le Seigneur, ô toutes les étoiles du ciel ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 8. Bénissez le Seigneur, ô toutes les pluies et les rosées ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 9. Bénissez le Seigneur, ô toutes les nuées et les vents ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 10. Bénissez le Seigneur, ô feu et chaleur ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 11. Bénissez le Seigneur, ô froid et chaud ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 12. Bénissez le Seigneur, ô rosées et brises ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 13. Bénissez le Seigneur, ô froidure et frimas ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 14. Bénissez le Seigneur, ô gelée et neige ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 15. Bénissez le Seigneur, ô nuits et jours ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 16. Bénissez le Seigneur, ô lumière et ténèbres ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 17. Bénissez le Seigneur, ô éclairs et nuées ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 18. Bénis le Seigneur, ô terre ; loue-le et exalte-le dans les siècles. — 19. Bénissez le Seigneur, ô montagnes et collines ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 20. Bénissez le Seigneur, ô toutes les plantes qui êtes sur la face de la terre ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 21. Bénissez le Seigneur, ô sources ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 22. Bénissez le Seigneur, ô mers et fleuves ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 23. Bénissez le Seigneur, ô cétacés et tout ce qui se meut dans les eaux ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 24. Bénissez le Seigneur, ô tous les oiseaux du ciel ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 25. Bénissez le Seigneur, ô toutes les bêtes sauvages ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 26. Bénissez le Seigneur, ô fils des hommes ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 27. Bénissez le Seigneur, ô Israël ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 28. Bénissez le Seigneur, ô prêtres du Seigneur ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 29. Bénissez le Seigneur, ô serviteurs du Seigneur ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 30. Bénissez le Seigneur, ô esprits et âmes des justes ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 31. Bénissez le Seigneur, ô saints et humbles de cœur ; louez-le et exaltez-le dans les siècles. — 32. Bénissez le Seigneur, Ananias, Azarias et Misaël ; louez-le et exaltez-le dans les siècles — car il nous a arrachés à l’Hadès, il nous a sauvés de la main de la Mort, il nous a délivrés de la fournaise, du milieu de la flamme ardente, et il nous a sauvés du milieu du feu. Confessez le Seigneur, car il est bon, et sa miséricorde est à jamais. — 33. Bénissez le Seigneur, ô adorateurs du Seigneur, le Dieu des dieux ; louez-le et confessez-le, car sa miséricorde demeure à jamais (Dn 3, 52-90).
Ils ont mis en évidence, en énumérant les races de la création, et en leur commandant la louange, trente-trois fois, que ce sont les trente-trois années que le Christ passa sur la terre, de sa naissance à sa crucifixion et à sa descente à l’Hadès. Et c’est pourquoi, à l’achèvement des trente-trois, ils dirent : louez-le et exaltez-le à jamais, car il nous a arrachés à l’Hadès, sauvés de la main de la Mort et de la fournaise, du milieu de la flamme ardente : ils ont certifié que c’est dans la trente-troisième année qu’il sauve Adam et sa descendance de l’Hadès ; et c’est pourquoi ils commandèrent à ceux qui croiraient en lui, après sa crucifixion, de le confesser, et ils certifièrent que sa miséricorde demeure à jamais, et qu’il ne la leur changera pas, comme il l’a changée avec les gens de la loi de la Torah — et c’est pourquoi ils les nommèrent bénis à jamais, disant : bénissez, ô adorateurs du Seigneur, le Dieu des dieux ; ils ont certifié que leur adoration est bénie, qu’ils sont bénis, louant et confessant, et que la miséricorde demeure à jamais. Daniel a mis en évidence, dans ce livre, le mystère du salut, et le nombre des années.
Le comput d’Adam à Nabuchodonosor
Et je te montre le comput, d’Adam à Nabuchodonosor, pour que tu saches comment il se calcule. D’Adam au Déluge : deux mille deux cent cinquante-six ans. Du Déluge à la naissance d’Abraham : mille soixante-douze ans. De la naissance d’Abraham à la sortie des fils d’Israël de la terre d’Égypte : cinq cent sept ans. Et ils demeurèrent au désert quarante ans. Le total, d’Adam à la fin de leur séjour au désert : trois mille huit cent soixante-quinze ans — et ce total se connaît par les livres de la Torah. Puis les fils d’Israël entrèrent en terre de Canaan et la possédèrent, ayant à leur tête Josué fils de Noun — comme son livre l’atteste — trente et un ans : total, trois mille neuf cent six ans. Puis les Juges les gouvernèrent, avec ceux des rois qui prévalurent sur eux : cinq cent quinze ans — le total devient quatre mille quatre cent vingt et un ans. Puis Saül régna sur eux, et les rois après lui, jusqu’à la quatrième année du règne de Joaqim, fils de Joas[168] — commencement du règne de Nabuchodonosor à Babylone — : quatre cent soixante-dix-neuf ans ; et ce total se prend aux livres des Rois. Le total devient donc, d’Adam à Nabuchodonosor, quatre mille neuf cents ans — comme dans la quatrième vision de Daniel. Et le commencement du quatrième comput est le commencement du règne de Nabuchodonosor : car il dit, au début, que c’est en la dix-huitième année de son règne qu’il fit la statue d’or ; il est ainsi certifié que les six cents ans, que les Trois Jeunes Gens ont figurés jusqu’à la naissance du Christ, se comptent du début de ces dix-huit années, qui sont le commencement du règne de Nabuchodonosor. Et du commencement du règne de Nabuchodonosor au commencement du règne d’Alexandre : deux cent quatre-vingt-un ans ; et du commencement du règne d’Alexandre au Christ : le reste des six cents ans.
Les années de la vie du Christ dans le livre de la Genèse
De même, le premier livre de la Torah certifie les trente-trois années que le Christ passa sur la terre. Car lorsque Dieu promit à Abraham de donner le monde en héritage à sa semence — c’est-à-dire au Christ, qui est la semence d’Abraham, comme dit Paul l’apôtre dans son épître aux gens de Galatie (Ga 3, 16) —, Abraham voulut savoir quand serait sa venue, et la durée de son séjour sur la terre ; et Dieu le lui montra, par une figure encore, en lui disant : Prends trois génisses, trois béliers et trois boucs, avec une colombe et une tourterelle ; partage les génisses, les béliers et les boucs en deux moitiés, et ne partage pas les oiseaux. Or le nombre de ce qu’il lui fut dit de partager en deux moitiés était neuf — ce qui fait dix-huit ; et la colombe et la tourterelle, qui ne furent pas partagées — le total devient vingt. Puis il lui dit : Toi, tu iras reposer avec tes pères ; et après cela, ta semence séjournera en terre étrangère quatre cents ans (Gn 15). Il a mis en évidence, par cette parole, que ces vingt, qu’il a figurés, se comptent d’après la mort d’Abraham jusqu’à la naissance du Christ : deux mille ans — chaque unité en valant cent, comme nous l’avons dit plus haut ; et qu’après sa naissance, il demeurera sur la terre quatre cents mois — comme les quatre cents ans qu’il a figurés. Car les fils d’Israël ne demeurèrent étrangers en terre d’Égypte que deux cent seize ans : ces quatre cents ans expriment la durée du séjour du Christ sur la terre — il demeura, de sa naissance à sa crucifixion, quatre cents mois lunaires, au compte des Juifs, dont la durée fait trente-deux années solaires et quatre mois : car l’année lunaire, chez les Juifs, est embolismique toutes les onze années, par l’ajout de quatre mois, afin que leur année ne se change pas en année solaire. Il fut donc crucifié dans sa trente-troisième année, il descendit à l’Hadès, et il sauva tous ceux qui y étaient, comme les Trois Jeunes Gens en ont témoigné dans leur cantique : son séjour sur la terre fut de quatre cents mois.
Toutes les œuvres de Dieu se ressemblent
Car toutes les œuvres du Seigneur se ressemblent les unes les autres. Au jour, au mois solaire et au mois lunaire où Ève désobéit et reçut la tristesse et la malédiction — Dieu lui disant : Je multiplierai, à foison, tes tristesses et tes gémissements —, en ce même jour, Marie la Vierge reçut la joie et la bénédiction, par la parole de l’ange Gabriel : « Réjouis-toi, pleine de grâce : le Seigneur est avec toi ; tu es bénie entre les femmes » (Lc 1, 28) — car c’est au vendredi quinzième de la lune de nisan, au mois d’azar, que Marie la Vierge reçut l’annonce[169]. De même, au jour, à la lune et au mois solaire où Adam mangea de l’arbre et tomba du Paradis — au même compte des jours de la lune, au même compte des jours du mois solaire —, le Christ fut crucifié, et il rendit Adam au Paradis : car c’est au vendredi quinzième de la lune de nisan, le vingt-six du mois de barmahât, qu’Adam mangea de l’arbre ; et c’est au vendredi quinzième de la lune de nisan — le vingt-six de barmahât — que le Christ fut crucifié sur le bois, et qu’il sauva Adam de la désobéissance — qui est d’avoir mangé de l’arbre — et le rendit au Paradis.
Et Paul l’apôtre dit que la résurrection du Seigneur d’entre les morts est une naissance pour lui — car il est le premier-né de notre résurrection à tous : comme il est ressuscité sans douleur et sans mourir une seconde fois, ainsi nous ressusciterons tous. Et puisque l’apôtre a nommé la résurrection du Seigneur une naissance, sa résurrection ressemble à sa naissance : comme il sortit du sein de la Vierge au jour de sa naissance, les sceaux de sa virginité demeurant sans changement, ainsi, au jour de sa résurrection, il sortit du tombeau scellé, sans changement ; et comme l’ange annonça sa naissance aux bergers, ainsi il annonça sa résurrection aux femmes et aux disciples ; et comme son corps fut touché d’un toucher véritable, par la circoncision, au huitième jour de sa naissance, ainsi Thomas toucha ses plaies au huitième jour de sa résurrection ; et comme il fut porté à Jérusalem, au Temple, et que le saint vieillard Syméon le reçut, au jour du jeudi, quarante jours après sa naissance, ainsi il monta à la Jérusalem céleste, au temple du Saint des saints, et son Père le reçut — comme dit David au psaume : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je mette tes ennemis sous tes pieds » (Ps 109, 1) — et ce fut au jour du jeudi, quarante jours après sa résurrection. Toutes ses œuvres se ressemblent donc les unes les autres : comprends-les, et glorifie son nom — tu obtiendras le pardon des péchés et l’héritage du Royaume des cieux.
Quant à ce que je t’ai dit, dans la figure, des deux mille ans qui vont de la mort d’Abraham à la naissance du Christ notre Maître, je te dis comment tu les calcules. Je t’ai fait connaître que, de la création d’Adam à la naissance d’Abraham, il y a trois mille trois cent vingt-huit ans ; et la durée de la vie d’Abraham fut de cent soixante-quinze ans ; le reste de la durée, jusqu’à la naissance de notre Maître Jésus-Christ, Fils de Dieu, est donc de mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept ans — comme Dieu nous l’a montré dans sa figure.
À lui conviennent la gloire, l’honneur, l’action de grâces, la louange, la grandeur, la magnificence et la vénération, avec son Père bon et l’Esprit-Saint vivifiant, qui lui est égal en essence : maintenant, en tout temps, jusqu’à l’éternité des éternités et au siècle des siècles. Amen[170].
† † †
† † †
Article douzième
La consolation des croyants et leur affermissement dans les tristesses
L’édition fait précéder l’article de cet avis : « Les idées fondamentales de l’article : 1. Les tribulations viennent désormais sur les croyants en échange de l’Hadès que goûtèrent les anciens — et cela relève de la justice de Dieu. 2. Qui porte la douleur volontaire — comme le jeûne et la pauvreté — sauve son âme des douleurs qui viennent du dehors. 3. Les douleurs du dehors viennent comme une correction de Dieu, si nous avons négligé la douleur volontaire — et aussi comme une correction de nos péchés dès ici-bas. »[171]
Tu m’as demandé, ô bien-aimé — que Dieu illumine les yeux de ton intelligence par son Esprit-Saint, le Consolateur, afin que tu comprennes les mystères de sa divinité ! —, de te faire connaître quelle est la cause de la multitude des tristesses qui viennent sur les croyants au Christ notre Maître — lui qui a le pouvoir de les écarter d’eux. Je te la fais connaître, avec l’aide de Jésus, Fils du Dieu vivant : comprends ce que je t’en rapporte. Je t’avais fait connaître, dans le livre de l’éclaircissement de l’Incarnation du Fils de Dieu et de sa crucifixion, que la cause de sa crucifixion et de ses souffrances est sa justice et sa miséricorde, et que c’est pour la justice qu’il s’est fait homme et s’est rendu semblable à nous en toutes choses, hormis le péché, jusqu’à nous sauver, avec justice, de la main de notre ennemi.
La descente des justes, autrefois, à l’Hadès
Sache donc, de même, que la cause de la multitude des tristesses des croyants est encore sa justice. Car avant la venue du Christ notre Maître, le Paradis était fermé, du fait de la désobéissance d’Adam ; et tout homme qui mourait — pécheur ou juste — descendait à l’Hadès, à cause d’Adam son père, comme je te l’ai fait connaître dans le livre de l’éclaircissement de l’Incarnation et de la Rédemption. Ainsi Adam mourut, et il demeura dans l’Hadès environ cinq mille cinq cents ans ; Noé le juste demeura dans l’Hadès environ trois mille ans ; Abraham, le premier des Pères, celui qu’on a appelé l’ami de Dieu, demeura dans l’Hadès environ deux mille ans ; et Moïse, à qui Dieu parla cinq cent soixante-dix fois — comme un homme parle à son ami —, demeura dans l’Hadès environ mille sept cents ans ; jusqu’à ce que le Christ notre Maître, le Fils de Dieu, se fît homme, les rachetât par lui-même de la désobéissance d’Adam leur père, payât à leur place le châtiment qu’ils méritaient à jamais, mourût pour eux, descendît vers eux, et les fît tous monter, de l’Hadès aux délices du Paradis ; et il promit à tous ceux qui croiraient en lui, garderaient ses commandements et seraient baptisés en son nom, qu’ils ne verraient pas l’Hadès et n’y descendraient point, mais qu’à l’heure même où leurs âmes se séparent de leurs corps, ils montent au Paradis et y goûtent les délices — là où sont Adam, Noé, Abraham, Moïse et les autres justes.
Puis il regarda, dans sa justice, que s’il donnait cela aux croyants sans peine, il aurait fait injustice à Adam, à Noé, à Abraham et à Moïse : car aucun de ceux-là n’obtint les délices qu’après sa peine dans l’Hadès, cette longue durée. C’est pourquoi il imposa aux croyants une loi étroite en ce monde, et il leur commanda, disant : « Entrez par la porte étroite : car large est la porte, et spacieux le chemin, qui mènent à la perdition, et nombreux ceux qui y entrent ; mais étroite est la porte, et resserré le chemin, qui mènent à la vie éternelle, et peu nombreux ceux qui les trouvent » (Mt 7, 13-14). Et il les déclara bienheureux : « Bienheureux ceux qui ont faim maintenant, en ce monde, car ils seront rassasiés ; bienheureux ceux qui pleurent, car ils se réjouiront ; bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3-10).
Les douleurs terrestres
Il leur a donc commandé la faim, la soif, la tristesse, les pleurs et la pauvreté, et il leur a enjoint de choisir cela pour eux-mêmes, et de le faire de leur plein gré : il leur a prescrit le jeûne perpétuel, la prière perpétuelle, et le peu des désirs bestiaux — fixant pour eux tous le jeûne du mercredi et du vendredi, chaque semaine, à perpétuité, et le jeûne des Quarante jours chaque année, qu’ils jeûnent des nourritures et des boissons selon leur force, et qu’ils jeûnent de tous les désirs. Il leur a enjoint de haïr l’argent et de le refuser ; de le donner aux nécessiteux, de préférence à eux-mêmes ; et de s’en contenter de ce qui leur suffit pour leur jour présent — eux qui ne savent pas s’ils vivront jusqu’à son lendemain. Puis il leur a commandé le pardon et la rémission des uns envers les autres, et l’abandon de la vengeance ; et de se contenter, dans le mariage de ce monde, d’une seule femme, et de la supporter en tous ses actes, hormis le péché de fornication — sans que l’homme s’adonne à cela, et en s’en éloignant selon sa force. Le Seigneur Jésus-Christ a imposé aux croyants ces commandements étroits, afin qu’ils obtiennent les délices du Paradis avec justice : car le support de cette peine, de leur volonté et de leur choix, tient lieu de la longue peine qu’Adam, Noé, Abraham et Moïse supportèrent dans l’Hadès, toutes ces nombreuses années.
La peine d’à présent est comme la peine d’une seule heure du jour
Il a fait que les croyants obtiennent, par cette peine légère, ce que ceux-là obtinrent par cette longue peine : la peine de ceux-là est comme celle de qui a peiné le jour tout entier, et la peine de ceux-ci comme celle de qui a peiné une seule heure du jour — et il prend le salaire de l’heure unique comme ceux-là l’ont pris du jour entier, comme il l’a dit dans son saint Évangile : « Le Royaume des cieux ressemble à un homme, maître d’une vigne, qui sortit au matin louer des ouvriers pour sa vigne, et convint avec chacun d’eux d’un denier pour la journée. Puis il sortit à la troisième heure du jour, et trouva d’autres hommes désœuvrés : il les envoya à la vigne, sans convention. Puis il sortit à la sixième heure, trouva d’autres hommes, et les envoya de même à la vigne ; puis il sortit à la neuvième heure, et envoya de même à la vigne ; puis il sortit à la onzième heure, et trouva des hommes à qui il dit : Pourquoi restez-vous là, tout le jour, désœuvrés ? Ils lui dirent : Personne ne nous a loués. Il leur dit : Allez à la vigne. Et le soir venu, il appela son intendant et lui ordonna d’appeler les ouvriers et de leur donner leur salaire, un denier à chacun, en commençant par les derniers jusqu’aux premiers. Quand il eut donné un denier à chacun de ceux qu’il avait loués à la onzième heure, les premiers pensèrent qu’il leur donnerait davantage ; et quand chacun eut reçu un denier, ils murmurèrent contre lui et dirent : Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu les as faits nos égaux — à nous qui avons porté le poids du jour et sa chaleur » (Mt 20, 1-12). Il a mis en évidence, par cette parole, qu’il a fait les croyants en lui — pour la peine légère —, dans les délices du Paradis, les égaux de ceux qui ont peiné dans l’Hadès toutes ces années. Car la vigne désigne l’œuvre de son bon plaisir, et la peine pour son nom ; et le salaire désigne les délices préparés pour Adam et sa descendance. Le premier créé pour cela fut Adam : c’est lui qu’il loua dès le matin du jour, et c’est lui dont la peine fut longue dans l’Hadès, par la longueur de la durée qu’il y demeura — comme la peine des loués du grand matin. Noé, le deuxième après lui, est comme ceux qu’il loua à la troisième heure du jour ; Abraham vint après lui, comme ceux qu’il loua à la sixième heure du jour ; Moïse vint après lui, comme ceux qu’il loua à la neuvième heure du jour ; et les croyants au Christ vinrent après cela, comme ceux qu’il loua à la onzième heure du jour — c’est pourquoi ils lui dirent : personne ne nous a loués ; car les croyants au Christ étaient des nations, adorateurs d’idoles, et il ne leur avait jamais envoyé ni prophète ni apôtre avant ses saints disciples. Ce sont eux qui peinent en ce monde, par le support de ses commandements de peine, et qui obtiennent ce que ceux-là obtinrent des délices du Paradis — sans descendre à l’Hadès ni y peiner : leur peine est d’une seule heure, et leur salaire est comme le salaire de ceux-là ; et ils prennent le salaire avant eux — comme il a dit que le larron de droite, qui crut en lui, devança tous les hommes au Paradis, et prit le salaire avant eux.
Et les croyants, en ce monde, avant la mort, voient le Christ, en ce monde, des yeux de leurs corps ; ils le fréquentent, ils jouissent de lui, et ils participent avec lui à son corps et à son sang — et pas un de ceux-là n’avait rien obtenu de cette vie-là, en ce monde. C’est pourquoi le Seigneur dit aux croyants, dans son saint Évangile : « Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu ; et entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu » (Lc 10, 23-24). Les croyants ont donc reçu le salaire du Royaume des cieux en ce monde, avant la mort : car ceux qui sont dans le Royaume des cieux n’ont point d’autres délices que de regarder la face du Christ, et d’être en communion avec lui — et les croyants, en ce monde, le voient, et participent avec lui à son corps et à son sang ; tandis que ceux qui sont au Paradis n’avaient pas obtenu cela dans leur vie — et jusqu’à présent, ils ne sont pas montés au Royaume pour l’obtenir : car il les a laissés au Paradis jusqu’à ce que soit complet le nombre des croyants en lui, et qu’ils montent recevoir le Royaume qui demeure à jamais ; il les a laissés au Paradis afin qu’ils ne reçoivent pas le salaire avant les croyants en lui — comme il a dit, dans sa parabole, qu’il donne le salaire aux derniers avant les premiers : il le leur a donné en ce monde avant ceux-là, et il le leur donnera encore, avant eux, à la résurrection.
Regarde donc, ô bien-aimé, cette grande grâce que le Très-Haut a donnée aux croyants en son nom, pour cette peine légère qu’ils supportent en ce monde ! Quand l’un de nous vivrait cent ans en ce monde, portant la peine de la loi du Christ, sa peine ne serait pas comme une seule heure, dans l’Hadès, de la peine de ceux qui la portèrent ces longues années. Il a fait que cette durée nous tienne lieu de ce que ceux-là obtinrent par cette longue peine, dans les milliers d’années — et nous, malgré cela, nous nous plaignons de la peine, et nous ne nous rappelons pas sa parole : « Celui qui persévère jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé » (Mt 10, 22) ; ni sa parole : « Portez mon joug sur vous, et vous trouverez le repos pour vos âmes : car mon joug est doux, et mon fardeau léger » (Mt 11, 29-30) — car il est doux et léger, si tu le mesures à ce fardeau amer et rude que portèrent ces Pères justes dans ces milliers d’années : que ce fardeau-là est amer et pesant, et que celui-ci est doux et léger ! Et c’est par celui-ci que nous obtenons ce que ceux-là obtinrent.
Comment les douleurs sont devenues inévitables
Et parce qu’il sait — gloire à lui ! — que nous sommes pleins de relâchement, et que nous penchons vers les choses de ce monde au point d’y oublier la joie de nos âmes dans ces délices éternels, il fait venir sur nous les malheurs de ce monde et ses tristesses, afin que, par cette peine légère, nous gagnions le Royaume du ciel : car nous ne pouvons l’obtenir sans peine — de peur qu’il ne soit fait injustice à Adam, Noé, Abraham et Moïse, qui l’obtinrent par la longue peine, si nous, nous l’obtenions dans le repos. C’est pour cela que se sont multipliées sur nous les tristesses, et la vexation des ennemis. Il nous a dit : « Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups » (Lc 10, 3) ; et il a dit : « Ils mettront les mains sur vous, ils vous chasseront, ils vous livreront aux assemblées, aux synagogues et aux prisons, ils vous mèneront devant les gouverneurs et les rois à cause de mon nom, et cela vous sera en témoignage. Ne vous souciez donc pas de ce que vous direz, et ne méditez pas ce que vous leur répondrez : car je vous donnerai, par l’Esprit-Saint, ce que vous aurez à dire ; je vous donnerai une intelligence et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni répondre » (Lc 21, 12-15). Et il a dit : « Il suffit au disciple d’être comme son maître, et au serviteur comme son seigneur : s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; et s’ils m’ont appelé, moi votre maître, Béelzéboul — c’est-à-dire le prince des démons —, que ne diront-ils pas de vous ! » (Mt 10, 24-25). « Bienheureux serez-vous, quand on vous persécutera, qu’on vous insultera, qu’on mentira contre vous, et qu’on dira de vous tout mal, à cause de mon nom : réjouissez-vous et exultez, car votre salaire est grand dans les cieux » (Mt 5, 11-12). Et il a dit encore : « Bienheureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 10). Et il a dit : « Qui veut sauver son âme la perdra ; et qui perd son âme à cause de moi la trouvera » (Mt 16, 25) ; « Que sert-il à l’homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme ? » (Mt 16, 26) ; « Qui aime son âme en ce monde la perdra, et qui hait son âme en ce monde la gardera pour la vie éternelle » (Jn 12, 25). Et il a dit : « Qui veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il porte sa croix, et qu’il me suive » (Mt 16, 24) ; « Vous aurez de l’affliction dans le monde ; mais prenez courage : moi, j’ai vaincu le monde » (Jn 16, 33) ; et il a dit : « Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom ; et pas un cheveu de votre tête ne périra : par votre persévérance, vous gagnerez vos âmes » (Lc 21, 17-19).
Or cette parole n’est pas comme celle d’un prophète, qui annonce ce qui doit arriver : sa parole est décret et détermination, car il est Dieu. Comme il a dit : Ciel, sois ! et : Terre, sois ! — et elles furent ; comme il a fait exister toute chose par sa parole — ainsi, par sa parole « vous serez haïs de tous », et par sa parole « vous aurez de l’affliction dans ce monde », il a rendu, par cette parole, l’affliction inévitable pour nous, et la haine de tous : afin que, par notre patience à les porter, nous obtenions les délices que nul n’obtient sans la peine. Et il a fait cela avec nous, parce qu’il sait que nous nous relâchons, et que nous négligeons la peine qu’il nous a commandé de porter de plein gré — la faim, la soif, la tristesse et les pleurs —, et que nous perdrions les délices éternels : il a eu pitié de nous — gloire à lui ! —, et il a multiplié sur nous l’affliction, et la haine des hommes, afin que, en la supportant, nous obtenions les délices éternels. Si nous persévérions à garder ce qu’il nous a commandé — la faim, la soif, la tristesse et les pleurs —, il ne nous éprouverait par rien de l’affliction des ennemis ni de la haine des hommes ; c’est quand il nous voit pencher vers le divertissement et le repos du corps qu’il déchaîne sur nous l’affliction, sans notre choix, pour nous corriger par elle — et que nous prenions le salaire à la porter. Sans son amour pour nous, il ne nous corrigerait pas : car le père ne corrige que son fils, et l’étranger, il ne le corrige pas — comme dit Paul : « Mon fils, ne te plains pas de la correction du Seigneur, et ne faiblis pas quand il te corrige : car celui que le Seigneur aime, il le corrige, et il châtie tous ceux qu’il accueille » (He 12, 5-6).
Les douleurs, signe de l’amour de Dieu
Qui de nous veut n’être éprouvé ni par le malheur d’un ennemi, ni par la maladie, ni par une perte, ni par une mort — qu’il s’attache à garder les commandements de peine : la faim, la soif, la tristesse et les pleurs. Et qui de nous s’y attache, et se voit éprouvé par la mort d’un être aimé, ou par la maladie, ou par une amende, ou par le soulèvement des ennemis — qu’il sache que Dieu l’aime, et que c’est pour cela qu’il le corrige ; et il lui faut s’attacher à la peine de son propre choix. Et qui de nous ne s’attache pas à ce qui nous a été commandé — la faim, la soif et la tristesse —, et demeure sauf des maladies, de la mort des êtres chers, des malheurs venus des ennemis et de l’amende — qu’il sache que Dieu le hait : c’est pour cela qu’il le laisse sans châtiment en ce monde, pour le châtier, après la mort, du châtiment perpétuel — comme il en a témoigné dans son saint Évangile : le riche, qui vivait dans les délices en ce monde, fut jeté, après la mort, dans le tourment ; et quand le riche demanda à Abraham de lui envoyer le pauvre Lazare, pour rafraîchir sa langue d’un peu d’eau au bout de son doigt, Abraham lui dit : « Souviens-toi que tu as reçu tes biens dans ta vie, et Lazare, ses maux : maintenant, ici, lui est dans les délices, et toi, tu es tourmenté » (Lc 16, 25). Le saint Évangile nous a mis en évidence, par cette parole, que celui qui ne fait pas peiner son âme en ce monde, au service des commandements de Dieu, et qui n’est pas non plus éprouvé par ses malheurs — comme Lazare peina par la pauvreté et la maladie —, sera, après la mort, dans le tourment permanent ; et que celui qui peine en ce monde — soit de son propre chef, soit de par Dieu — sera dans les délices, après la mort, dans le repos éternel. Il nous faut donc ne pas nous plaindre quand nous sommes éprouvés par les malheurs de ce monde, mais les recevoir avec action de grâces et avec joie, sachant le profit qui s’y trouve, et qui nous fait entrer aux délices qui demeurent.
Demandons au Seigneur Jésus-Christ, qui nous a gratifiés du salut, de nous rendre dignes de recevoir la peine pour son saint nom ; de nous accorder la patience à la porter, et l’action de grâces à son sujet — que ses noms soient sanctifiés ! À lui conviennent l’action de grâces et la supplication, jusqu’à l’éternité des éternités et au siècle des siècles. Amen.
† † †
L’école des vertus
Qu’elle est grande, cette école ! et qu’elles sont hautes, les leçons que nous y avons reçues ![172] Dans cette école, nous avons appris comment doit être la prière : à l’aube, avant que le soleil ne se lève, la lumière de Dieu se lève dans l’âme ; la prière s’étend tout le long du jour, et jusqu’à une heure avancée de la nuit ; nous avons appris qu’elle est plus tranchante que toute arme. Nous y avons appris le jeûne, et l’abandon du désir du monde — le renoncement au monde avec tout son éclat et tout son pouvoir —, et aussi la fuite, en connaissance de cause, de tout honneur. Nous y avons appris la douceur, l’humilité, et la bonté envers qui a fait du mal ; et nous y avons vu la joie permanente de l’âme, parce qu’elle vit avec Dieu. Nous n’avons entendu, dans cette école, que les plus rares des sentences — et les plus fortes : « Ne t’appuie pas sur ta propre prudence » ; « Renonce à ce qui est dans les mains des hommes, par amour des hommes ; et renonce au monde, par amour de Dieu » ; « Fuis l’honneur, avec intelligence ». Cette école a vécu avec nous douze années — brèves, glorieuses ; et si nous avions la pleine stature de la connaissance, nous te pleurerions de toutes les larmes qui sont dans les yeux, ô notre père saint, le pape Cyrille VI !
Notre bien-aimé, le saint pape Cyrille VI, s’est endormi pendant l’impression de la première édition de ce livre, en 1971 : cette conclusion est un salut à son âme, et une demande de son intercession.
† † †
† † †
Glossaire
principaux termes arabes du recueil
uqnūm — hypostase (du syriaque qnōmā, grec hypostasis) : ce sur quoi subsiste l’être ; le terme peut correspondre à « personne » dans l’usage dogmatique reçu, sans la charge psychologique moderne.
jawhar — essence, substance ; les trois hypostases sont « égales en essence ».
ṭabīʿa — nature ; au cœur de la controverse christologique de l’article dixième.
taʾannus — le « devenir-homme » du Verbe, distinct de tajassud (la prise de chair) ; l’un et l’autre sont rendus par « Incarnation », selon l’usage français reçu — les anciennes versions disaient « inhumanation ».
tadbīr — économie : le dessein et le gouvernement salvifique de Dieu.
dīn — religion — au sens de la foi confessée et enseignée par l’Église, non au sens sociologique moderne ; d’où le titre du recueil.
qurbān — oblation : les dons du pain et du vin offerts et consacrés ; par extension, la prière qui les consacre.
quddās — la Liturgie (l’office eucharistique), que nous ne rendons pas par « Messe ».
mīmar — homélie, discours ecclésiastique (du syriaque mēmrā) ; terme neutre en lui-même.
bāb — chapitre : la division des manuscrits, là où l’édition imprimée dit maqāla.
maqāla — article, traité : la division de l’édition imprimée, suivie par le présent volume.
diya — le prix du sang, dû pour un meurtre ; clef juridique de la sotériologie de Sévère, avec la rançon (fidya).
† † †
† † †
Table des noms propres
formes françaises et translittérations
Sévère — Sāwīrus ibn al-Muqaffaʿ.
Achmounein — al-Ušmūnayn ; l’ancienne Hermopolis Magna.
Marc — Murqus.
Cyrille — Kīrillus.
Dioscore — Diyusqurus.
Athanase — Atanāsiyūs.
Antoine — Anṭūniyūs.
Macaire — Maqār.
Basile — Bāsīliyūs.
Théophile — Tāwufīlus.
Timothée — Tīmūtāwus.
Moïse — Mūsā.
Josué fils de Noun — Yašūʿ ibn Nūn.
Nabuchodonosor — Buḫtanaṣṣar.
Héraclius — Hiraql.
Mouriel — Mūrīʾīl ; Mouriâl chez l’éditeur du Caire ; identifié à Abbaton.
le Diable — Iblīs, arabisation du grec diabolos.
Béthanie — al-ʿĀzariyya.
Gessen — arḍ al-Ḥawf, le Delta oriental.
Ouadi el-Natroun — Wādī an-Naṭrūn, la Scété des anciens.
† † †
† † †
Index des citations bibliques
par livre biblique et par article
L’index recense les références données entre parenthèses dans la traduction des douze articles, notes comprises ; les chiffres romains renvoient aux articles. Les psaumes suivent la numérotation des Septante. Les sigles sont ceux de l’usage courant.
Genèse : 1, 1-5 : II — 1, 2 : X — 1, 3-4 : I, X — 1, 26 : I, II, X — 2, 7 : V — 2, 10 : III — 3, 1 : II — 3, 4-5 : II — 3, 15 : IV — 3, 22 : I, II — 9, 4 : IX — 9, 20-27 : XI — 11, 6-7 : I — 11, 7 : II — 12, 5 et 7 : III — 15 : XI — 19, 24 : I, X — 45, 10 : III.
Exode : 3 : I — 3, 6 : I, X — 4, 22 : II, IX — 7, 1 : II, XI — 8, 21 : III — 12 : IV — 12, 2 : IV — 15 : XI — 19 : I — 19, 10-11 et 15 : VIII — 20, 8-11 : VI — 23, 16 : IV — 31, 14-15 : VI — 31, 18 : I — 34, 28 : II.
Lévitique : 5 : IV — 15, 16-18 : VIII — 17, 14 : IX — 26 : VI.
Nombres : 15, 32-36 : VI.
Deutéronome : 1, 28 : II — 8, 3 : III, V — 32, 39 : V.
1 Samuel : 2, 6-7 : V — 2, 30 : V.
1 Rois : 3, 10-14 : VI.
2 Rois : 23, 34 : XI.
Psaumes : 2, 7 : X — 5, 8 : V — 26, 8-9 : X — 35, 10 : I — 41, 2 : III — 54, 5 : IX — 62, 2-3 : V — 81, 6 : XI — 103, 4 : II — 108, 24 : VIII — 109, 1 et 3 : X — 109, 1 : XI — 117, 16 : X — 117, 22 : II, III — 117, 24 : VI — 117, 25-26 : VII — 118, 103 : III — 137, 1-2 : V.
Isaïe : 6, 3 : I, X — 6, 9-10 : I, III — 8, 14 : III — 9, 1-2 et 5-6 : II — 11, 4 : II — 11, 8 : II — 14, 12 : I — 14, 12-14 : II, IX — 19, 24-25 : X — 26, 19 : II — 28, 16 : III — 41, 17-20 : II — 49, 8 : III — 49, 24-26 : II — 55, 11 : II — 64, 1 : II.
Ézéchiel : 44, 2 : VIII.
Daniel : 2, 34-35 : III — 3 : XI — 3, 21 : XI — 3, 22 et 48-50 : XI — 3, 46-48 : XI — 3, 52-90 : XI — 10, 3 : VIII.
Osée : 13, 14 : II.
Amos : 8, 11 : III.
Michée : 5, 1 : VII.
Zacharie : 9, 9 : XI.
Matthieu : 1, 17 : XI — 2 : II — 2, 2 : VII — 2, 8 : VII — 3, 16-17 : X — 3, 17 : I, II — 4 : II — 4, 2 : II — 4, 4 : II, V — 5, 3-10 : XII — 5, 10 : XII — 5, 11-12 : XII — 6, 9-13 : V — 6, 25 : V — 6, 32-33 : V — 6, 33 : II, V, VI — 7, 13-14 : XII — 10, 22 : XII — 10, 24-25 : XII — 10, 29-30 : V — 11, 27 : II — 11, 29-30 : XII — 12, 43-45 : II — 12, 45 : IX — 13, 33 : IV — 15, 11 : VIII — 16, 22-23 : II — 16, 24 : XII — 16, 25 : XII — 16, 26 : XII — 18, 12 : II — 20, 1-12 : XII — 21, 9 : IV, VI, VII — 21, 12-14 : VII — 24, 43-44 : II — 25 : V — 26, 1-2 : VII — 26, 26-28 : IV — 26, 37-38 : II — 26, 39 : II — 26, 41 : II — 27, 11 : VII — 27, 46 : IX — 28, 5 : IX — 28, 19 : I.
Marc : 15, 34 : IX.
Luc : 1, 13 : IX — 1, 28 : XI — 1, 30 : IX — 1, 35 : IV, XI — 2, 10-11 : II — 2, 10 : IX — 2, 21 : VI — 3, 22 : IX — 4, 2 : IX — 7, 6-7 : V — 7, 34 : IV — 9, 35 : I — 10, 3 : XII — 10, 18 : II — 10, 23-24 : II, XII — 11, 20 : I — 11, 26 : IX — 12, 39-40 : II — 14, 31 : V — 15, 4-7 : II — 15, 8-10 : II — 16, 13 : V — 16, 23-24 : XI — 16, 25 : XII — 21, 12-15 : XII — 21, 17-19 : XII — 21, 37-38 : VII — 22, 3 : VII — 22, 4-6 : VII — 22, 19 : IV — 22, 30 : III — 22, 43 : II — 22, 44 : II — 22, 63-65 : VII — 23, 13-16 : VII — 23, 21 : IV — 23, 42 : IV — 23, 43 : II, III, IV — 23, 46 : II — 24, 39 : X.
Jean : 1, 3 : I — 1, 12-13 : X — 1, 14 : II, X — 1, 18 : II — 1, 29 et 36 : IV — 1, 32 : I — 3, 5-6 : III — 3, 13 : X — 4, 10 et 14 : X — 4, 32-34 : X — 6, 50 : IV — 6, 51 : X — 6, 54-58 : III — 7, 37 : XI — 7, 39 : XI — 8, 44 : II, IX — 8, 56 : II — 9, 5 : I — 10, 18 : IX, X — 11, 48 : VII — 12, 16 : XI — 12, 23-24 : XI — 12, 24 : II — 12, 25 : XII — 12, 28 : I, X — 12, 28 et 31-32 : XI — 12, 31-32 : II — 13, 27 : VII — 14, 2 : II — 14, 30-31 : II — 14, 30 : IX — 14, 31 : IX — 15, 1-2 : I — 15, 1-3 : V — 15, 26 : I — 16, 33 : XII — 17, 5 : II — 18, 12-13 : VII — 19, 12 : VII — 19, 28 : II, IX — 19, 29-30 : II — 20, 26-29 : VI.
Actes des Apôtres : 2, 1 : VI — 2, 41 : VI — 20, 28 : X.
Romains : 2, 12 : VIII — 5, 12 : IX — 5, 14 : II — 5, 21 : IX — 6, 16 : II — 8, 7-8 : V — 11, 25 : XI.
1 Corinthiens : 2, 6-8 : II — 2, 7-8 : II — 2, 9 : I — 2, 14 : II — 7, 5 : VIII — 11, 32 : XII — 12, 3 : II — 15, 20-26 : IX — 15, 45-47 : X — 15, 54-55 : IX.
2 Corinthiens : 5, 21 : II.
Galates : 3, 16 : XI.
Éphésiens : 3, 4-5 : II — 3, 8-10 : II — 4, 8-10 : II — 6, 10-12 : II — 6, 12 : V — 6, 16 : V — 6, 17-18 : V.
Colossiens : 1, 24-27 : II.
1 Timothée : 3, 16 : II.
Tite : 3, 5 : III.
Hébreux : 2, 14-15 : IX — 10, 22 : III — 12, 5-6 : XII — 13, 4 : VIII.
1 Pierre : 3, 18-19 : II.
2 Pierre : 2 : II — 2, 19 : II.
1 Jean : 3, 9 : V.
Apocalypse : 6, 10-11 : II — 21 : V.
† † †
† † †
Bibliographie
Sources
Sāwīrus ibn al-Muqaffaʿ, ad-Durr aṯ-ṯamīn fī īḍāḥ ad-dīn (La Perle précieuse pour l’éclaircissement de la religion), éd. Murqus Girgis, Le Caire, 1925.
Id., réédition des Fils du pape Cyrille VI (Awlād al-Bābā Kīrillus as-Sādis), Le Caire, deuxième édition (première édition : 1971) — fac-similé de 219 pages servant de base à la présente traduction.
Ibrahim Saweros, « How does the Copt die ? A study of the angel of death in the Coptic tradition together with a critical edition of the ninth chapter of Kitāb al-Īḍāḥ », Bulletin de la Société d’archéologie copte 56 (2017), p. 225-275 — édition critique suivie pour l’article neuvième.
L’Investiture d’Abbaton, ange de la mort, homélie copte transmise sous les noms de Timothée ou de Théophile d’Alexandrie, dans E. A. Wallis Budge, Coptic Martyrdoms etc. in the Dialect of Upper Egypt, Londres, 1914.
Athanase d’Alexandrie, Vie d’Antoine, éd. et trad. G. J. M. Bartelink, Sources chrétiennes 400, Paris, 1994.
Histoire des Patriarches d’Alexandrie, éd. et trad. B. Evetts, Patrologia Orientalis I, V et X, Paris, 1904-1915.
Le Synaxaire copte-arabe ; l’Euchologe saint, éd. ʿAṭāllāh al-Muḥarraqī, Le Caire, 1961 ; Yūḥannā Salāma, al-Laʾāliʾ an-nafīsa fī šarḥ ṭuqūs al-kanīsa, t. 1 ; S. Khalil Samir, Orientalia Christiana Periodica 44 (1978), p. 368.
Études
Georg Graf, Geschichte der christlichen arabischen Literatur, t. II, Cité du Vatican, 1947 (Studi e Testi 133).
Mark N. Swanson, « The Specifically Egyptian Context of a Coptic Arabic Text : Chapter Nine of the Kitāb al-Īḍāḥ of Sāwīrus ibn al-Muqaffaʿ », Medieval Encounters 2 (1996), p. 214-227.
Mark N. Swanson, The Coptic Papacy in Islamic Egypt (641-1517), Le Caire — New York, 2010.
† † †
† † †
Table des matières
Avertissement du traducteur
Sur le texte
Prolégomènes
Préface de l’éditeur
pièce liminaire de l’édition arabe
Vie de Sévère
notice de l’édition arabe
Préface de l’auteur
Article premier
De la Trinité et de l’Unité
Article deuxième
De l’Incarnation et de la Rédemption
Article troisième
De la Torah et du livre de Josué fils de Noun
Article quatrième
De la conversion du pain au corps du Christ
Article cinquième
De l’affranchissement des fils d’Adam de la servitude du Satan
Article sixième
De l’excellence du jour du dimanche
Article septième
Du jeûne du mercredi et du vendredi
Article huitième
De l’essence du jeûne
Article neuvième
Question établissant ce qu’est la Mort que le Seigneur a vaincue sur la Croix
Article dixième
Réponse aux contradicteurs touchant l’Incarnation de Dieu
Article onzième
Interprétation du cantique de Moïse, des psaumes 135 et 150, et de la quatrième vision de Daniel
Article douzième
La consolation des croyants et leur affermissement dans les tristesses
L’école des vertus
épilogue de l’édition arabe
Glossaire
Table des noms propres
Index des citations bibliques
Bibliographie
Colophon
†
COLOPHON
Achevé, avec l’aide de Dieu, ce livre de la Perle précieuse pour l’éclaircissement de la religion, œuvre de notre père Sévère, évêque d’Achmounein — gloire au Père, au Fils et à l’Esprit-Saint, Un Seul Dieu, maintenant, en tout temps et jusqu’au siècle des siècles. Que le Seigneur donne son salaire à tous ceux qui ont peiné à ce livre : à l’auteur qui l’écrivit pour son frère bien-aimé, aux copistes qui le gardèrent à travers les siècles, aux éditeurs qui l’imprimèrent, et à ceux qui l’ont fait passer dans cette langue ; et qu’il leur pardonne leurs fautes, leurs manques et leurs inadvertances, car nul n’est sans péché, fût-il un seul jour sur la terre. Et toi, ô lecteur bien-aimé, souviens-toi d’eux dans tes prières ; et fais ce que l’auteur demandait à son frère : lis ce livre à quiconque tu trouveras d’entre les fils du baptême, afin qu’ils en tirent profit, et que la louange de Dieu ne cesse point. Par les prières de la Mère de Dieu, toujours vierge, de saint Marc l’évangéliste, de notre père saint Sévère et de tous les saints. Amen.
[1]N.d.T. — Sévère : en arabe Sāwīrus. Conformément au parti adopté pour toute la traduction, les noms propres qui possèdent une forme française ou occidentale reçue sont rendus sous cette forme (Sévère, Macaire, Abraham, Cyrille, Moïse, Isaïe, David…), la translittération arabe étant donnée en note à leur première occurrence. Anba (du copte abba, « père ») est le titre donné aux évêques, aux patriarches et aux saints.
[2]N.d.T. — Al-Ušmūnayn, l’ancienne Hermopolis Magna, en Moyenne-Égypte, près de l’actuelle Mallawî.
[3]N.d.T. — Osée 4, 6. Les références scripturaires données entre parenthèses dans le corps du texte sont, sauf mention contraire, celles de l’édition arabe ; l’identification des citations laissées sans référence est du présent traducteur.
[4]N.d.T. — Le feuillet porte distinctement la date de 1925, vérifiée sur le fac-similé.
[5]N.d.T. — Arākhina (singulier arkhun, du grec ancien arkhôn) : notables laïcs de l’Église copte.
[6]N.d.T. — L’article ainsi retranché par l’éditeur arabe est le neuvième des douze que comptait le manuscrit ; la numérotation des articles conservés suit celle de l’édition.
[7]N.d.T. — Macaire : en arabe Maqāra ; Macaire Iᵉʳ, 59ᵉ patriarche d’Alexandrie.
[8]Éd. ar. — renvoi au Synaxaire copte, au mois de Kiahk. Le transport miraculeux du mont Muqaṭṭam, obtenu par la prière de l’Église sous le pape Abraham le Syrien devant le calife fatimide al-Muʿizz, y est commémoré.
[9]N.d.T. — Le vizir visé est, selon la tradition rapportée par l’Histoire des Patriarches, Yaʿqūb ibn Killis († 991), juif converti à l’islam.
[10]N.d.T. — Isaïe 1, 3.
[11]N.d.T. — Les Épîtres de Mār Mīnā (Rasāʾil Mār Mīnā, « de Saint-Ménas ») sont une série de publications coptes d’Alexandrie.
[12]N.d.T. — « Cyrille Colonne-de-la-Religion » (ʿamūd ad-dīn) : épithète copte de saint Cyrille d’Alexandrie († 444). « Élie ben Chinā » est Élie bar Shīnāyā, dit Élie de Nisibe (975–1046), métropolite nestorien ; « le docteur Graf » est Georg Graf, auteur de la Geschichte der christlichen arabischen Literatur.
[13]N.d.T. — Manuscrit Théologie 585 de la bibliothèque du Musée copte du Caire, d’après l’édition.
[14]N.d.T. — Voir 1 Corinthiens 9, 22 : « … afin d’en sauver de toute manière quelques-uns. »
[15]N.d.T. — Kāroz (du grec kêryx) : le héraut, le prédicateur de l’Évangile — titre copte de saint Marc. Chenouda : en arabe Šinūda ; Chenouda Iᵉʳ, 55ᵉ patriarche d’Alexandrie. Le passage a été vérifié sur le fac-similé (p. 8).
[16]N.d.T. — Fard ṣamad : « un, impénétrable » — les termes mêmes par lesquels l’islam confesse l’unicité divine (voir Coran 112). L’auteur décrit les croyants qui, à force de les entendre, les répètent.
[17]N.d.T. — Psaume 35, 10 selon la numérotation des Septante, suivie par l’édition (36, 9 des éditions courantes).
[18]Éd. ar. — « Ce sont les Pères de l’Église universelle, qui s’assemblèrent de toute la terre habitée dans la ville de Nicée, en l’an 325, et tinrent un saint concile à cause de l’hérésie d’Arius, qui niait la divinité du Seigneur Christ. Ce concile a composé le Symbole de la foi depuis le commencement (“En vérité, nous croyons…”) jusqu’à “… et nous croyons au Saint-Esprit”. »
[19]Éd. ar. — « Par la Foi commune (al-amāna al-jāmiʿa), il faut entendre le Symbole de la foi. »
[20]Éd. ar. — « Uqnūm (hypostase) : mot syriaque qui signifie personne. » — N.d.T. : Le troisième terme, l’Esprit, est introduit par l’auteur quelques lignes plus bas.
[21]N.d.T. — Le parallèle de Matthieu (12, 28) porte « par l’Esprit de Dieu ».
[22]N.d.T. — L’erratum imprimé par l’édition en fin de volume corrige ici la quatrième ligne du feuillet : « Et de même que la partie du milieu et la dernière du doigt descendent et remontent… » ; nous suivons sa correction.
[23]N.d.T. — Un mot demeure ici d’une lecture incertaine sur le fac-similé (« la langue arabe » ou « la langue hébraïque »). Le nūn de majesté (nūn al-ʿaẓama) est le pluriel d’apparat : les adversaires y réduisent le « nous » divin de l’Écriture ; l’auteur répond que les langues, et singulièrement l’hébreu, les démentent.
[24]Éd. ar. — « Le chiffre que l’auteur donne au psaume suit la numérotation copte des psaumes ; le chiffre placé entre parenthèses suit la numérotation des éditions protestantes courantes. Il sera pourvu à cet éclaircissement, autant que besoin, jusqu’à la fin du livre. »
[25]N.d.T. — Qādōsh, qādōsh, qādōsh, Adōnāy Ṣebāʾōt — « Saint, saint, saint, le Seigneur Sabaoth » : la Qedousha de la synagogue (voir Is 6, 3), que l’édition translittère en caractères arabes.
[26]Éd. ar. — « mustaḥīl, c’est-à-dire : changeante et sujette à la mutation. »
[27]Éd. ar. — « … Quant aux Cent Cinquante, ce sont les Pères du concile de Constantinople, qui se réunit à cause de l’hérésie de Macédonius ; ils achevèrent le Symbole de la foi, depuis “Nous croyons au Saint-Esprit” jusqu’à sa fin. »
[28]Éd. ar. — « Ainsi a dit le Seigneur — à lui la gloire — : “Je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron ; tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il le retranche” » (Jn 15, 1-2).
[29]N.d.T. — L’auteur reprend, à peu de mots près, la salutation qui ouvre l’article premier.
[30]N.d.T. — La parole combine Matthieu 11, 27 et Luc 10, 22.
[31]N.d.T. — Iblīs : nom arabe du diable (du grec diabolos), que l’auteur emploie concurremment avec « Satan » ; nous le conservons lorsque le texte le porte.
[32]N.d.T. — Le texte porte ici, et dans tout le livre, Iblīs : arabisation du grec diabolos, « le Diable », d’usage courant chez les chrétiens de langue arabe bien avant l’islam et indépendamment de lui ; nous la rendons par sa valeur française, en réservant « le Satan » à ash-Shayṭān, que l’auteur emploie concurremment.
[33]Éd. ar. — « Sagesse 2, 24 » — c’est-à-dire : « c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde » —, « livre qui est de ceux que retranchent les éditions protestantes, mais que l’Église compte au nombre des Livres saints ».
[34]N.d.T. — Al-jaḥīm : le séjour souterrain des morts (l’Hadès, le shéol), que l’auteur distingue du « feu éternel » réservé au dernier jugement ; nous rendons partout par « l’Hadès ».
[35]Éd. ar. — « Avant la Rédemption divine, Satan se saisissait de toute âme qui mourait et la précipitait à l’Hadès, jusqu’aux âmes des justes, comme l’indique l’auteur. Les justes et les hommes droits vécurent et moururent, dans l’ancien temps, sur l’espérance que viendrait le Messie pour les délivrer de la servitude de Satan et les tirer de sa captivité — comme a dit le Seigneur de gloire : “Abraham a exulté de voir mon jour ; il l’a vu et s’est réjoui” (Jn 8, 56), et comme Isaïe soupire et dit : “Oh ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais !” (Is 64, 1). Ce que l’auteur expose ici est donc une doctrine scripturaire, et les preuves en abondent, paroles expresses et figures. Parmi les paroles expresses, ce qui se lit en Isaïe 61, 1-2 : “L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi, parce que le Seigneur m’a oint pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs la délivrance et aux prisonniers l’élargissement, proclamer une année de grâce du Seigneur et un jour de vengeance de notre Dieu, pour consoler tous les affligés” — l’année de grâce est l’année du jubilé de la loi de l’Ancien Testament, en laquelle l’esclave devient libre. Et il dit encore : “Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière ; sur ceux qui habitaient la terre de l’ombre de la mort, une lumière a resplendi… Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; la souveraineté est sur son épaule, et on l’appelle du nom d’Admirable, Conseiller, Dieu fort, Père éternel, Prince de la paix” (Is 9, 1-2 et 5-6). Et David le prophète dit au psaume 85 : “… car ta miséricorde est grande… fais avec moi un signe de bonté, pour que le voient ceux qui me haïssent et qu’ils soient confondus” ; et au psaume 67 (68) il dit : “Tu es monté dans les hauteurs, tu as emmené la captivité captive, tu as donné des dons aux hommes.” Et Osée dit : “Je serai ta ruine, ô Mort ! je serai ton extermination, ô Hadès !” (Os 13, 14). Quant aux signes et aux figures qui se trouvent dans l’Ancien Testament, ils sont pareillement innombrables ; nommons par manière d’exemple le cantique de Moïse le prophète, le cantique des Trois Jeunes Gens et la vision de Daniel le prophète — on en trouvera l’explication, et celle d’autres encore, dans ce livre. Voir aussi les psaumes 16, 24, 30, 49, 85, 106 et 141, et Isaïe 25. Et dans le Nouveau Testament, saint Paul l’apôtre dit dans son épître aux Éphésiens : “C’est pourquoi il dit : étant monté dans les hauteurs, il a emmené la captivité captive et il a donné des dons aux hommes. Or, qu’il soit monté, qu’est-ce à dire, sinon qu’il est d’abord descendu dans les régions inférieures de la terre ? Celui qui est descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses” (Ep 4, 8-10) ; et saint Pierre dit : “Car le Christ a souffert une fois pour les péchés, lui juste pour les injustes, afin de nous amener à Dieu — mis à mort selon la chair, vivifié selon l’Esprit, en lequel il est allé prêcher aux esprits qui étaient en prison” (1 P 3, 18-19). Voir aussi la Didascalie, chapitre 29. Et l’Église redit cette doctrine dans ses prières, comme dans la Liturgie de saint Basile, quand l’Église dit du Seigneur Christ qu’il est descendu à l’Hadès par la Croix ; et dans la Liturgie de saint Grégoire : “tu as donné la délivrance à ceux qui étaient retenus captifs dans l’Hadès” ; et dans l’hymne “Ô tous les chœurs célestes”, l’Église dit : “Le Seigneur s’est levé comme un dormant… il nous a affranchis de l’amère servitude ; il a emmené l’Hadès captif, il en a brisé les portes d’airain, il en a rompu les verrous de fer, et il a changé pour nous le châtiment en salut ; il a ramené Adam au Paradis, dans la joie, l’allégresse et le contentement, lui et ses fils qui étaient dans les prisons” — et maint passage semblable. » — N.d.T. : les psaumes suivent la numérotation des Septante.
[36]N.d.T. — La citation évangélique combine Mt 24, 43-44 et Mt 25, 13, selon l’usage de l’auteur.
[37]Éd. ar. — « L’Apôtre dit de l’Incarnation : “Grand est le mystère de la piété : Dieu a été manifesté dans la chair” (1 Tm 3, 16). »
[38]Éd. ar. — « Les deux tables de la Loi, dans l’Ancien Testament, sont tenues pour une des figures de l’Incarnation : la première table contient les commandements qui regardent la relation de l’homme à Dieu, et par là elle figure la divinité ; la seconde contient les commandements qui regardent la relation de l’homme à l’homme, et par là elle figure l’humanité. Les deux tables furent brisées, signe de la mort du Seigneur Christ ; et les deux tables nouvelles qu’apporta Moïse sont la figure de la résurrection du Christ, vivant d’entre les morts. »
[39]Éd. ar. — « Nous n’avons pas trouvé dans le livre d’Osée le prophète de verset en ce sens ; le plus probable est qu’une erreur s’est produite chez les anciens copistes du manuscrit, et il se peut que le verset visé soit celui qui se lit en Isaïe, chapitre 26 » — N.d.T. : c’est-à-dire : « tes morts revivront, leurs cadavres ressusciteront » (Is 26, 19).
[40]Éd. ar. — « Il y avait une théorie philosophique selon laquelle les choses se composent de quatre natures : l’eau, la terre, l’air et le feu. Cette théorie régna dans la pensée philosophique et scientifique durant de longs siècles, jusqu’à ce que son inexactitude fût établie ; et si l’auteur en use dans l’explication et le commentaire, elle ne touche en rien la substance de l’idée religieuse qu’il expose. »
[41]Éd. ar. — « Le Seigneur Christ atteste sa divinité par sa parole à ses disciples : “Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair” (Lc 10, 18). »
[42]N.d.T. — La mention d’Ézéchiel est laissée sans référence par l’édition.
[43]Éd. ar. — Isaïe 52, 5 : « Et maintenant, qu’ai-je à faire ici, dit le Seigneur, puisque mon peuple a été enlevé sans prix ? Ses dominateurs poussent des cris, dit le Seigneur, et sans cesse, tout le jour, mon nom est blasphémé ».
[44]N.d.T. — Comparer Jérémie 18, 4.
[45]N.d.T. — L’auteur reprend sa comparaison du feuillet 51 : l’âme tient au corps par le sang comme la flamme tient à la mèche par l’huile.
[46]Éd. ar. — « C’est-à-dire non composée d’éléments : elle ne peut donc se dissoudre ni se décomposer en composants premiers, comme se décomposent les matières en leurs éléments premiers. »
[47]Éd. ar. — « Voir ces paroles dans l’Évangile de saint Jean, chapitres 14 à 17. » — N.d.T. : « Paraclet » (al-Bāraqlīṭ), « dont l’interprétation est : le Consolateur », précise le texte.
[48]Éd. ar. — « Isaïe le prophète dit : “Ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi vide, mais elle accomplit ce en quoi je me suis complu, et elle réussit dans ce pour quoi je l’ai envoyée” (Is 55, 11). »
[49]Éd. ar. — citation d’Isaïe 53, 3-6 — « méprisé, et nous n’avons fait de lui aucun cas… et nous l’avons estimé frappé de Dieu et humilié ; mais il était transpercé à cause de nos transgressions, broyé à cause de nos iniquités ; le châtiment de notre paix a été sur lui… nous étions tous errants comme des brebis, chacun tourné vers sa propre voie, et le Seigneur a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous ».
[50]Éd. ar. — « Là-dessus, Isaïe le prophète dit (Is 49, 24-26) : “Arrachera-t-on au puissant sa proie, et la capture du vainqueur échappera-t-elle ? Oui, ainsi parle le Seigneur : même la capture du puissant lui sera arrachée, et la proie du tyran échappera ; je plaiderai contre tes adversaires, et je sauverai tes fils ; je ferai manger à tes oppresseurs leur propre chair, et ils s’enivreront de leur sang comme de vin nouveau ; et toute chair saura que moi, le Seigneur, je suis ton Sauveur et ton Rédempteur, le Fort de Jacob.” »
[51]Éd. ar. — « Le Fils-Verbe et le Saint-Esprit ont été appelés les deux mains du Père, parce que c’est par eux qu’il a créé toutes choses, comme l’homme fait ses ouvrages de ses deux mains. Là-dessus, Isaïe le prophète, prophétisant les bénédictions du salut qui s’accomplirait par le Christ, dit : “Les malheureux et les pauvres cherchent de l’eau, et il n’y en a point ; leur langue est desséchée par la soif : moi, le Seigneur, je les exaucerai ; moi, le Dieu d’Israël, je ne les abandonnerai pas. Je ferai jaillir des fleuves sur les hauteurs, et des sources au milieu des vallées ; je changerai le désert en étang, et la terre aride en fontaines d’eaux ; je mettrai dans le désert le cèdre, l’acacia, le myrte et l’olivier ; je planterai dans la steppe le cyprès, l’orme et le buis ensemble — afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils considèrent et comprennent ensemble que la main du Seigneur a fait cela, et que le Saint d’Israël l’a créé” (Is 41, 17-20). Comparer aussi Hébreux 1, 2 avec Isaïe 66, 2 ; quant au Saint-Esprit, c’est par lui que furent créés les anges : voir les psaumes 32 et 103. » — N.d.T. : psaumes selon la numérotation des Septante ; la doctrine des « deux mains du Père » est celle de saint Irénée de Lyon (Contre les hérésies, IV, préf. 4 ; V, 6, 1).
[52]N.d.T. — C’est le Trisagion, avec l’incise « toi qui as été crucifié pour nous » (staurothèis di’ hèmâs) : la tradition copte, que l’auteur rapporte ici, en attribue la première proclamation à Joseph d’Arimathie et à Nicodème lors de la mise au tombeau — ce pour quoi les Églises orthodoxes orientales rapportent l’hymne au Christ, et y maintiennent l’incise que les Byzantins, la rapportant à la Trinité, n’ont pas reçue.
[53]Éd. ar. — « Le prêtre dit dans la prière du Voile : “Ô Dieu, qui, à cause de ton amour pour les hommes, ineffable, as envoyé ton Fils unique au monde pour ramener à toi la brebis égarée…” » — N.d.T. : la liturgie copte corrobore ainsi l’interprétation de l’auteur.
[54]N.d.T. — La Torah (at-tawrāh) désigne ici le Pentateuque ; l’auteur en donne lui-même l’étymologie au feuillet 76.
[55]N.d.T. — En arabe Yashūʿ ibn Nūn ; nous employons partout la forme française reçue, Josué.
[56]N.d.T. — Bi-fidyatihi, « par sa rançon ». Le paradoxe est voulu : c’est en se laissant tuer que le Christ « tue » le meurtrier ; comparer, au feuillet 81 : « il les racheta tous par son sang et les sauva par sa rançon ».
[57]N.d.T. — Telle est la leçon de l’édition : « ville de l’Iraq » (al-ʿIrāq) ; Harran (Ḥarrān) est en Haute-Mésopotamie, aux confins de l’actuelle Turquie.
[58]Éd. ar. — « les anciens Égyptiens ». —N.d.T. : Al-qibṭ, « les Coptes », est simplement le nom arabe des Égyptiens (de l’égyptien par le grec Aigyptios) ; l’auteur, évêque copte, nomme ainsi tout uniment le peuple de Pharaon.
[59]N.d.T. — Arḍ al-Ḥawf : le Ḥawf est, dans l’Égypte médiévale, la province orientale du Delta — précisément la région où la tradition situe la terre de Gessen (Gn 45, 10) : l’auteur désigne la terre biblique par le nom administratif de l’Égypte de son temps.
[60]N.d.T. — Dhubāb al-kalb, « la mouche du chien » : calque de la kynomuia des Septante (Ex 8, 21), la « mouche canine » des anciennes versions.
[61]N.d.T. — Aṣ-ṣarṣār, proprement « le grillon » ; à cette place du récit, le fléau correspond aux sciniphes (moustiques ou poux) d’Ex 8, 16 ; nous traduisons largement par « la vermine ».
[62]N.d.T. — Awān al-farīk, « la saison du frik », c’est-à-dire des épis verts que l’on grille : l’auteur date la Pâque au parler agricole de l’Égypte.
[63]N.d.T. — Fiṣḥ (copte-arabe), de l’hébreu pesaḥ : l’auteur en donne l’étymologie reçue, « passage » ; il y reviendra plus bas pour la Pâque du Seigneur.
[64]N.d.T. — Baḥr al-Qulzum, du nom de la ville de Qulzum (l’antique Clysma, près de l’actuelle Suez) : c’est le nom arabe médiéval de la mer Rouge ; la parenthèse est de l’édition.
[65]N.d.T. — Kanīsa, « église » : l’auteur nomme délibérément ainsi la Tente de la rencontre, anticipant la typologie qu’il développera plus loin (l’église ressemble à la tente) ; la note de l’édition au feuillet 83 le confirme.
[66]N.d.T. — Kanīsat al-ʿahd, « l’église de l’alliance », dressée « dans la qubbat az-zamān » : c’est le nom copte-arabe de la Tente de réunion (littéralement « la tente du temps », calque de la skènè tou martyriou par l’intermédiaire du copte).
[67]N.d.T. — Arkūn, l’archonte : la glose « c’est-à-dire le chef » est de l’édition. Comparer Jn 12, 31 : « le prince de ce monde ».
[68]N.d.T. — Le partage du monde entre les apôtres par le sort est une donnée constante de la tradition ecclésiastique ancienne (voir Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 1).
[69]Éd. ar. — « Beaucoup de commentateurs voient aujourd’hui dans la crucifixion le pendant de l’immolation de l’agneau pascal. Nous tenons, quant à nous, que c’est le don que le Seigneur Christ fit de son Corps et de son Sang à ses disciples, au soir du jeudi, qui répond à l’immolation de l’agneau — l’un et l’autre au quatorzième jour du mois, le dimanche des Rameaux étant le dixième jour ; quant à la crucifixion, accomplie le vendredi et par laquelle nous avons obtenu le salut, elle répond à la sortie des fils d’Israël hors d’Égypte. »
[70]Éd. ar. — « Cela ressort de la parole du Sauveur — à lui la gloire ! — sur la Croix, au larron de droite : “Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis” (Lc 23, 43). »
[71]Éd. ar. — « Il vise les premières “églises” des Juifs » — N.d.T. : c’est-à-dire le tabernacle du désert.
[72]N.d.T. — L’édition ne donne que la seconde référence ; la désignation « rocher du scandale et pierre d’achoppement » renvoie à Isaïe 8, 14, que nous ajoutons.
[73]N.d.T. — Psaume selon la numérotation des Septante (118 de l’hébreu).
[74]N.d.T. — Psaumes 41 et 118 selon la numérotation des Septante (42 et 119 de l’hébreu).
[75]N.d.T. — L’édition joint une seconde référence, devenue illisible dans l’impression — peut-être 1 Co 4, 15.
[76]N.d.T. — Al-laban an-nāṭiq, « le lait parlant », c’est-à-dire doué de raison et de parole : l’image, d’une grande audace, unit le logikon gala (« lait spirituel », littéralement « lait de la Parole ») de 1 P 2, 2 à la typologie de l’Église-mère ; la patène (aṣ-ṣīniyya) et le calice en sont les « deux seins purs ».
[77]N.d.T. — Les chiffres de l’édition sont ici défectueux ; nous donnons He 10, 22 et Jn 3, 5-6 sous réserve.
[78]N.d.T. — Al-qurbān, l’oblation : le nom copte-arabe de la sainte offrande eucharistique ; ʿarbūn, « le gage », les arrhes — comparer 2 Co 1, 22 et Ep 1, 14, où l’Esprit est appelé arrhes de l’héritage.
[79]N.d.T. — Le « livre du combat des démons » annoncé correspond à un traité ultérieur du recueil ; cette clausule, comme celle de l’article premier, montre que les articles furent d’abord des lettres séparées, adressées au même « frère bien-aimé », avant d’être réunies en volume.
[80]N.d.T. — Fī taḥawwul al-khubz ilā jasad al-Masīḥ. Cet article tient très exactement la promesse faite à la fin de l’article troisième (feuillet 80) : « sur l’immolation de l’agneau et sur la Pâque, il y a une longue exposition, que je donnerai dans un autre livre » — nouvelle preuve que les articles du recueil furent d’abord des livres séparés.
[81]Éd. ar. — « c’est-à-dire le dixième jour du mois lunaire ».
[82]N.d.T. — Formulation remarquable du péché originel dans les catégories du droit servile : la faute se transmet comme se transmet la condition de l’esclave. Elle appelle en retour la logique, tout aussi juridique, du rachat — la rançon (fidya) et le prix du sang (diya) que l’on a rencontrés aux articles précédents et à l’article neuvième.
[83]N.d.T. — L’auteur glose l’hébreu hōshaʿ-nā (« sauve, de grâce ») par farrij lanā, « délivre-nous » ; nous gardons sa traduction.
[84]Éd. ar. — « Le Christ était entré à Jérusalem plusieurs fois auparavant, aux fêtes de la Pâque, mais il y entrait discrètement ; cette fois-ci, il entra ainsi, publiquement, en grande solennité, pour accomplir les prophéties le concernant : qu’il entrerait le dixième jour du mois, et qu’il est le véritable agneau de la Pâque. »
[85]Éd. ar. — « Quand le prêtre donne le saint Corps au communiant, il dit : “Le Corps d’Emmanuel notre Dieu : ceci est en vérité, amen” ; et quand il lui donne le Sang, il dit : “Le Sang d’Emmanuel : ceci est en vérité, amen” ; et le communiant doit se signer du signe de la croix en disant chaque fois : “Ceci est en vérité, amen”. »
[86]N.d.T. — Discipline ancienne de la continence eucharistique, d’un coucher du soleil à l’autre, pour les époux du « mariage licite » ; l’auteur en fait l’antitype de la sandale pascale.
[87]N.d.T. — L’auteur joint à la parole de Luc (22, 19) la formule de 1 Corinthiens 11, 26 : « vous proclamez ma mort ».
[88]Éd. ar. — « Il s’agit des cinquante jours saints qui suivent la fête de la Résurrection. »
[89]Éd. ar. — « C’est-à-dire qu’il n’est pas permis de faire de métanies durant les jours de la sainte Cinquantaine. »
[90]N.d.T. — Al-ʿanṣara : nom arabe de la Pentecôte (de l’hébreu ʿaṣeret, la « clôture » de fête) ; l’auteur la rattache aussitôt à la fête de la Moisson et à l’offrande des prémices (Ex 23, 16).
[91]Éd. ar. — « On croyait anciennement que la faim et la soif étaient causées par la prédominance de la chaleur bilieuse sur le corps, qui y éveille le désir de manger ; l’inexactitude de cette idée a été établie, et l’on remarquera que le sens visé par l’ancien auteur n’est pas atteint si on l’écarte. » — N.d.T. : Physiologie humorale du Xᵉ siècle ; elle porte tout le raisonnement qui suit, qu’il faut lire comme on lit la médecine de son temps.
[92]N.d.T. — Précieuse notation d’histoire des mœurs, sous la plume d’un Égyptien du Xᵉ siècle : le vin coupé d’eau est la boisson ordinaire de table du monde méditerranéen, et l’eau pure celle des pays sans vigne. Elle fonde ici le réalisme du calice : l’eau et le vin mêlés y sont la matière même dont le sang humain — et le sang du Christ — s’est fait.
[93]N.d.T. — Psaumes 23 et 46 selon la numérotation des Septante (24 et 47 de l’hébreu) : les deux psaumes de l’Ascension — « Élevez, portes, vos frontons » et « Dieu est monté au milieu des acclamations ».
[94]N.d.T. — Les trois psaumes des Laudes ; le rite copte chante le psaume 150 pendant la communion jusqu’à ce jour.
[95]N.d.T. — La parole se lit en 1 Samuel 2, 30 (« ceux qui m’honorent, je les honorerai ») ; l’auteur la cite sous le nom d’Isaïe le prophète.
[96]N.d.T. — Qaddīsh (syriaque), qādōsh (hébreu) : l’auteur fait fond sur la valeur de « pureté, mise à part » de la racine, familière à ses lecteurs par le Trisagion.
[97]Éd. ar. — « Cette demande, le père prêtre la dit secrètement, après les consignations. »
[98]Éd. ar. — « Cette prière est un abrégé de la prière de la Fraction ; on peut s’y reporter dans l’Euchologe saint. »
[99]N.d.T. — « Notre pain de demain » : c’est la leçon des versions coptes du Notre Père (le pain « du lendemain », que l’auteur entend du siècle à venir) ; elle porte tout le commentaire qui suit.
[100]Éd. ar. — « Cette prière, le prêtre la dit secrètement. »
[101]Éd. ar. — « Voir l’Euchologe saint, édition du qummus ʿAṭāllāh al-Muḥarraqī, 1961, p. 493, note 1 ; et Les Perles précieuses dans l’explication des rites de l’Église, de feu le qummus Yūḥannā Salāma, tome 1, p. 517 et suivantes. »
[102]Éd. ar. — « Il faut entendre : qui a mangé par nécessité ; car les croyants doivent assister à la Liturgie à jeun, qu’ils doivent communier aux saints Mystères ou non. »
[103]Éd. ar. — « Cet acte est un grand péché : le croyant ose tourner le dos au Roi des cieux et de la terre, présent sur l’autel, et sortir de l’église — conduite qui contredit les plus simples règles de la bienséance. »
[104]Éd. ar. — « Par “l’oblation”, il faut entendre ici la prière de la Liturgie, par laquelle l’oblation est sanctifiée. »
[105]Éd. ar. — « “Il le profane” : c’est-à-dire qu’il le tient pour peu, et ne le mesure pas à son prix. »
[106]Éd. ar. — « Ceux qui travaillent le dimanche doivent sanctifier le reste du jour ; et tout le peuple doit assister à la prière du soir qui précède le dimanche, car le jour commence dès la veille au soir. »
[107]N.d.T. — Psaumes 62, 5 et 137 selon la numérotation des Septante (63, 5 et 138 de l’hébreu).
[108]Éd. ar. — « Les Grecs et les Romains partageaient la nuit en quatre veilles égales ; la troisième veille se nommait le milieu de la nuit, et cet usage était répandu dès la venue du Christ incarné sur la terre. »
[109]N.d.T. — L’édition fait précéder l’article d’un avis au lecteur : « Il convient que le lecteur revoie les versets et chapitres indiqués ci-après, afin de pouvoir saisir l’article et le comprendre », suivi d’une liste de renvois (Genèse 1 ; Exode 20 et 31 ; Nombres 15 ; Isaïe 58…) — tous passages effectivement cités dans le cours de l’article.
[110]N.d.T. — Kyriakê (hêmera), « le jour du Seigneur » : le nom grec du dimanche, passé au copte et que l’auteur translittère.
[111]N.d.T. — Al-Mufarrij, « celui qui délivre, qui donne l’issue » : l’auteur unit dans une même racine le sens du nom de Jésus (« le Seigneur sauve ») et le cri du peuple qu’il vient de traduire par « délivre-nous ».
[112]Éd. ar. — « Le sens de “jour de son règne, le premier et le dernier”, c’est qu’il est le jour du commencement de la création et le jour de la Résurrection ; “le premier des jours qui sont à lui en ce monde”, c’est le jour de sa naissance ; et “le premier des jours qui sont à lui dans l’autre”, c’est le jour où le Seigneur Christ ressuscita vivant d’entre les morts. »
[113]Éd. ar. — « Le repos, entendu en ce sens, était la visée de saint Paul l’apôtre dans son épître aux Hébreux, 4, 1-11. »
[114]N.d.T. — Psaume 117 selon la numérotation des Septante (118 de l’hébreu).
[115]Éd. ar. — « Voir les chapitres 18 et 21 du livre de l’Enseignement des Apôtres, connu sous le nom de Didascalie. »
[116]Éd. ar. — « Nabuchodonosor, l’un des rois de l’empire babylonien, en Mésopotamie et en Syrie. »
[117]Éd. ar. — « Mages : mot persan qui signifie prêtres ; ils étaient du pays des Perses. »
[118]Éd. ar. — « Caïphe dit, pour justifier le meurtre du Maître — à lui la gloire ! — : “Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront, et ils prendront notre Lieu et notre nation” (Jn 11, 48). »
[119]N.d.T. — Psaume 117 selon la numérotation des Septante (118 de l’hébreu) : c’est le Hoshīʿā-nnā du verset 25, que l’auteur a déjà glosé à l’article quatrième.
[120]Éd. ar. — « C’est-à-dire neuf heures du matin. » — N.d.T. : L’édition convertit de même, dans les notes qui suivent, les heures antiques du récit : la quatrième heure, dix heures ; la cinquième, onze heures ; la sixième, midi ; la neuvième, trois heures de l’après-midi.
[121]N.d.T. — L’auteur retrouve ici la vieille typologie du bois : la Croix est « l’arbre » qui répond à l’arbre du jardin, comme l’heure répond à l’heure.
[122]Éd. ar. — « Dans le jeûne, il faut s’abstenir des mets gras, car le jeûne est une humiliation du corps. Daniel le prophète dit, quand il jeûna : “Je n’ai pas mangé de mets désirable, et ni chair ni vin ne sont entrés dans ma bouche” (Dn 10, 3) ; et David, quand il jeûna, ne mangea rien de gras, comme il dit au psaume 108 : “Mes genoux ont chancelé du jeûne, et ma chair a maigri, privée d’huile” (Ps 108, 24). Voir aussi Ex 34, 28 ; Dt 9, 9 et 18 ; 1 R 19, 8 ; Dn 1, 8-16 ; Jon 3, 4-7. » — N.d.T. : Le psaume suit la numérotation des Septante (109 de l’hébreu).
[123]Éd. ar. — « “Avant le péché”, c’est-à-dire avant la chute d’Adam et Ève ; et le jeûne prescrit avant la chute était l’abstention de manger de l’arbre. »
[124]Éd. ar. — « Il s’agit ici du jeûne requis avant la communion. »
[125]N.d.T. — Basḫa : la « Pâque » — c’est le nom copte de la semaine sainte, la semaine des souffrances du Sauveur.
[126]Éd. ar. — « Lorsque les Perses occupèrent la Syrie, les Juifs saisirent l’occasion de sévir contre les chrétiens qui se trouvaient à Jérusalem. Quand Héraclius eut pu vaincre les Perses et les refouler, les Juifs, craignant la conséquence de leurs méfaits, envoyèrent à Héraclius une députation, avant qu’il n’atteignît la ville sainte, pour qu’il s’engageât à épargner leur sang et à préserver leurs biens ; il le leur jura, sans savoir ce qu’ils avaient fait aux chrétiens. Quand les chrétiens rencontrèrent Héraclius, ils lui firent connaître ce que les Juifs avaient fait, et lui demandèrent de les châtier ; il s’en excusa, à cause du serment qu’il leur avait prêté ; les évêques furent alors d’avis que les chrétiens jeûneraient une semaine au commencement du grand Jeûne, afin qu’Héraclius pût se délier de son serment et châtier les Juifs (al-Kharīda an-nafīsa, t. 2, p. 610). On notera que cette opinion n’est pas tenue pour certaine dans l’Église. »
[127]N.d.T. — Distinction précieuse sous la plume d’un auteur du dixième siècle : les Rūm sont pour lui les Byzantins de Constantinople, tandis que « les Romains » désignent les Latins d’Occident — les Francs.
[128]N.d.T. — Yawm az-zaytūna, « le jour de l’Olivier » : le dimanche des Rameaux.
[129]Éd. ar. — Note imprimée au feuillet 161, à la place de l’article : « Le saint maître aborde dans cet article une superstition que les gens répétaient à son époque ; cette superstition disait que la cause de la mort est un ange saint, nommé Mouriâl, que Dieu aurait préposé sur les hommes pour les faire mourir. Le maître a réfuté cette superstition par des preuves tirées de l’Écriture et de la logique — cela dans la première partie de l’article. Quant à la seconde partie, elle est consacrée à montrer quelle est la Mort que le Sauveur a vaincue sur la Croix — chose que l’on trouve expliquée dans d’autres articles. C’est pourquoi nous avons retranché cet article, comme nous l’avons indiqué dans l’introduction de ce livre. — L’Éditeur. »
[130]Var. — Titre de A. — B porte : « Neuvième chapitre (al-bāb at-tāsiʿ) : question sur la Mort que le Seigneur a vaincue sur le bois de la Croix, et réfutation de qui a dit qu’elle est un ange de Dieu, préposé, saint, qui fait mourir l’âme de l’homme » ; C, sensiblement de même. B et C ouvrent sur : « Au nom de Dieu, le Créateur, le Vivant, le Parlant, le Compatissant ».
[131]N.d.T. — Mīmar (du syriaque mēmrā) : homélie ou discours ecclésiastique, terme courant dans les littératures syriaque et arabe chrétiennes ; le caractère polémique vient ici non du mot lui-même, mais de ce que Sévère qualifie l’écrit de mensonger. L’ouvrage visé est conservé : c’est l’homélie copte sahidique dite de l’Investiture d’Abbaton, transmise sous le nom de Timothée d’Alexandrie par un manuscrit unique copié en 981 (Londres, British Library, Or. 7025, provenant d’Edfou) ; l’ange y porte d’abord le nom de Mouriel avant d’être renommé Abbaton. Sévère l’a connue sous une attribution voisine (Théophile) ; sur tout ceci, voir l’étude de Saweros citée plus haut.
[132]N.d.T. — Mūriyāl : c’est le nom que porte l’ange dans l’homélie copte avant son investiture sous le nom d’Abbaton.
[133]Var. — C précise : « qui fait mourir les hommes ».
[134]N.d.T. — Le motif de la prosternation des anges devant Adam est également connu de la tradition coranique (Cor. 2, 34) ; Sévère le rejette ici dans le cadre de sa réfutation de l’homélie sur Mouriel / Abbaton.
[135]N.d.T. — Jean de Parallos (al-Burullus, dans le Delta), vers la fin du VIᵉ siècle, connu précisément pour sa lutte contre les livres apocryphes lus dans les églises. Sévère s’inscrit expressément dans cette lignée.
[136]N.d.T. — La prière se lit toujours dans l’oraison de la paix de la liturgie copte de saint Basile ; pour sa version arabe ancienne, voir S. Khalil Samir, OCP 44, 1978, p. 368.
[137]N.d.T. — Ad-diya : dans le droit arabe, le prix du sang, la composition due pour un meurtre. L’auteur pense la Rédemption dans les catégories juridiques de son siècle : le Satan, ayant « tué » un innocent qui est Dieu, se trouve devoir un prix du sang infini — et ce prix, c’est le genre humain qu’il détenait. Le mot rejoint la « rançon » (fidya) de l’article deuxième, mais avec une précision judiciaire qui n’appartient qu’à ce chapitre.
[138]N.d.T. — L’auteur cite comme « le prophète » la parole de 1 Corinthiens 15, où saint Paul reprend Osée 13, 14 — le même verset que l’auteur alléguait au feuillet 35 de l’article deuxième.
[139]N.d.T. — (Gn 9, 4) ; la formule se lit aussi en (Lv 17, 14), que note l’éditeur.
[140]N.d.T. — Chronologie traditionnelle copte : cinq mille cinq cents ans d’Adam à l’Incarnation (l’ère dite d’Adam).
[141]N.d.T. — Mart-Maryam, « Dame Marie » : le manuscrit A garde le titre araméo-syriaque mart, « dame », accolé au nom de la Vierge.
[142]N.d.T. — Le thème de la « ruse » divine (ḥīla) retournée contre le Trompeur — l’hameçon caché sous l’appât — est un bien commun de la sotériologie patristique ; on l’a déjà rencontré aux feuillets 53 et 57 de l’article deuxième, dont ce chapitre offre comme la rédaction dramatique.
[143]N.d.T. — On notera que Sévère ne nie pas la scène de l’agonie ni l’effroi du mourant : il en renverse l’attribution. L’être effrayant n’est pas un ange de Dieu, mais un soldat du Satan ; et au baptisé fidèle, c’est l’ange gardien reçu au baptême — non l’esprit impur — qui reçoit l’âme. Toute l’angélologie funèbre populaire est ainsi conservée, mais retournée.
[144]N.d.T. — Psaume 54, 5 selon la numérotation des Septante (55, 5 de l’hébreu).
[145]N.d.T. — Voir Athanase d’Alexandrie, Vie d’Antoine, 35-36 (éd. et trad. G. J. M. Bartelink, Sources chrétiennes 400), sur le discernement des visions : l’apparition angélique dissipe la crainte, l’apparition démoniaque la laisse.
[146]N.d.T. — L’éditeur a conservé la graphie du manuscrit (Qorintiyā, pour Corinthe), fidèle à sa règle de ne rien moderniser.
[147]N.d.T. — Précieuse notation d’histoire religieuse : le culte visé — fête et sacrifices au nom de l’ange de la mort — était propre à certaines régions d’Égypte (la documentation copte le rattache à la Haute-Égypte et au Fayoum), et inconnu du reste de la chrétienté.
[148]Var. — Le manuscrit C ajoute en clausule : « Fini et achevé, le neuvième chapitre (al-bāb at-tāsiʿ), avec l’aide et la paix du Seigneur ; sa grâce et sa bénédiction soient sur nous, à jamais et au siècle des siècles. Amen. »
[149]Éd. ar. — « Notre Église ne reconnaît pas ce concile, non plus que toutes les Églises de droite croyance : les Églises syrienne, arménienne, éthiopienne et indienne orthodoxes. »
[150]Éd. ar. — « Les Coptes n’avaient alors pas d’armée nationale, et il ne leur était pas permis de s’engager dans le métier des armes, les occupants grecs travaillant à tuer l’esprit national dans le peuple ; l’histoire atteste cependant que le peuple égyptien souleva des révoltes violentes sous la domination grecque. »
[151]N.d.T. — Psaumes 26, 117 et 109 selon la numérotation des Septante (27, 118 et 110 de l’hébreu).
[152]Éd. ar. — « Par “corps subtil”, il entend un corps immatériel. »
[153]Éd. ar. — « Les catholiques, les protestants et les Roum orthodoxes professent la doctrine des Melkites. Cela étant, un dialogue est actuellement en cours entre l’Église copte orthodoxe et les Églises d’accord avec elle dans la foi, d’une part, et les Roum orthodoxes, de l’autre, pour rapprocher les points de vue, en vue de rétablir prochainement, si Dieu le veut, l’unité entre les Églises, fondée sur la foi droite au Christ. » — N.d.T. : la note reflète l’état du dialogue œcuménique au moment de l’édition (XXe siècle).
[154]N.d.T. — Muchrikīn, « ceux qui associent » à Dieu : l’auteur retourne contre ses adversaires le vocabulaire même de la controverse islamique.
[155]N.d.T. — Texte établi d’après l’erratum imprimé par l’édition à la fin du volume (feuillet 216), qui corrige ici sa page 119.
[156]Éd. ar. — « On peut dire, en bref, que par l’union les propriétés de l’une des deux natures deviennent celles de l’autre : Paul l’apôtre dit : “paissez l’Église de Dieu, qu’il s’est acquise par son propre sang” (Ac 20, 28) — et voici le sang attribué à Dieu. »
[157]Éd. ar. — « C’est le vingt-quatrième pape des patriarches d’Alexandrie, surnommé la Colonne de la religion. »
[158]Éd. ar. — « Comme il a été dit : “le Verbe dans la chair est chair, et l’homme en Dieu est Dieu” ; voir le livre L’Évangile de saint Matthieu, méthode et commentaire, publication des Fils du pape Cyrille. »
[159]Éd. ar. — « C’est le vingt-cinquième des patriarches d’Alexandrie, surnommé le héros de l’orthodoxie, car il endura de nombreuses épreuves pour la sauvegarde de la croyance orthodoxe et pour son refus de l’hérésie qui divisait le Maître — à lui la gloire ! — en deux natures et deux volontés ; il mourut en exil dans l’île de Gangra, loin de sa patrie, en Asie Mineure. C’est pourquoi son nom est mentionné dans la prière du synode, joint au titre de “le Maître”, avant tous les patriarches du siège de Marc — avant même le grand saint Athanase, surnommé l’Apostolique. »
[160]N.d.T. — L’auteur lit dans l’oracle d’Isaïe sur l’Égypte et Assour la bénédiction des Coptes et des Syriens, unis dans la même confession : lecture d’appropriation caractéristique, qui couronne tout l’article.
[161]N.d.T. — Psaumes 135 et 150 selon la numérotation des Septante (136 de l’hébreu ; le psaume 150 porte le même numéro dans les deux comptes).
[162]Éd. ar. — « Voir plus haut dans ce livre. » — N.d.T. : Le renvoi vise l’exposé des « deux mains du Père », le Fils et l’Esprit, donné à l’article deuxième.
[163]N.d.T. — Psaume 81 selon la numérotation des Septante (82 de l’hébreu).
[164]N.d.T. — Al-Bāraqlīṭ : translittération arabe du grec paraklêtos, « le Consolateur », que l’auteur vient lui-même de traduire.
[165]N.d.T. — Al-barābī (singulier birbā) : le nom que l’Égypte arabe donne aux temples antiques ; le mot vient du copte. La notation vaut témoignage : au dixième siècle, la conversion des temples pharaoniques en églises appartenait encore à la mémoire vivante.
[166]N.d.T. — At-tahlīl : chez les Hébreux, c’est la louange de la victoire — le hallel, d’où vient l’alléluia ; l’auteur va le dire lui-même.
[167]Éd. ar. — « Le texte de ce cantique ne se trouve pas dans l’édition protestante, mais il se trouve dans les éditions catholiques, outre sa présence dans la version copte : voir la troisième partie de la Psalmodie annuelle, ainsi que le Guide et ordo de la Semaine des Douleurs, et le Psautier de l’édition d’anba Macaire. On notera que les Chaldéens donnèrent aux Trois Jeunes Gens des noms chaldéens : Shadrak (Ananias), Mīshāk (Misaël) et ʿAbdnāghō (Azarias). »
[168]N.d.T. — L’édition porte « fils de Joas » ; l’histoire sainte connaît Joaqim fils de Josias (2 R 23, 34).
[169]N.d.T. — Azar (mars) : mois du comput syrien ; barmahât, qui suit, est le mois copte correspondant (mars-avril). L’auteur fait coïncider, au même vendredi 15 de la lune de nisan — 26 barmahât —, la chute d’Adam, l’Annonciation et la Crucifixion : c’est la vieille tradition du 25 mars, transposée dans les calendriers d’Orient.
[170]N.d.T. — L’édition ajoute ici, en appendice : « Hypostase (uqnūm). — En complément de la remarque donnée plus haut sur le sens du mot hypostase, nous signalons que c’est un mot syriaque, et qu’il n’existe pas, en langue arabe, de mot qui en rende exactement le sens ; en grec, c’est hypostasis, c’est-à-dire ce sur quoi subsiste l’être ou la chose ; mais on le traduit, dans les langues européennes, par le mot personne — traduction insuffisante à rendre le sens visé. »
[171]Éd. ar. — « Comme dit notre maître Paul l’apôtre : “nous sommes jugés et corrigés par le Seigneur, afin de n’être pas condamnés avec le monde” (1 Co 11, 32). »
[172]N.d.T. — Pièce finale de l’édition arabe (feuillet 215) : hommage au pape Cyrille VI, cent seizième patriarche d’Alexandrie (1959-1971), que l’Église copte a depuis inscrit au nombre des saints. L’éditeur s’en explique lui-même à la fin de la pièce.


