TEXTE NON RÉVISÉ, NON VALIDÉ ET NON COMMANDÉ PAR L'ÉGLISE COPTE ORTHODOXE. TRADUCTION PRIVÉE PROPOSÉE AU LECTEUR.
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L’Histoire de l’Église d’Égypte
Aperçu de l’histoire des Coptes depuis la conquête romaine
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle
par
EDITH LOUISA BUTCHER
Œuvre originale publiée à Londres en 1897
Smith, Elder & Co. — en deux volumes
Traduction française intégrale
PREMIERE PARTIE
Avertissement au lecteur
La présente édition française de The Story of the Church of Egypt ne doit pas être lue seulement comme la traduction d’un ouvrage ancien. Elle doit aussi être reçue comme le témoignage exceptionnel d’une femme de lettres occidentale de la fin du XIXᵉ siècle, profondément marquée par l’Égypte, par son peuple et par l’histoire souvent méconnue de l’Église copte.
Publié à Londres en 1897, l’ouvrage d’Edith Louisa Butcher occupe une place singulière. Il fut, dans le monde anglophone, l’un des premiers travaux d’ensemble consacrés à l’histoire de l’Église d’Égypte. Dans l’espace francophone, sa mise à disposition intégrale revêt une importance particulière : rares sont les synthèses accessibles qui embrassent avec une telle ampleur l’histoire des coptes, depuis les origines chrétiennes de l’Égypte jusqu’au XIXᵉ siècle. À côté des travaux savants de Martiniano Pellegrino Roncaglia, essentiels mais centrés principalement sur les premiers siècles, le livre de Butcher offre une traversée historique beaucoup plus longue, narrative et continue.[2]
Il se dégage de ces pages un amour réel de l’autrice pour l’Égypte, une sympathie évidente pour les coptes, et une honnêteté intellectuelle qui donne à son récit une force particulière. Sa prose, souvent ample et élégante, ne relève pas seulement de l’érudition : elle porte aussi la marque d’une écrivaine attentive aux peuples oubliés, aux fidélités silencieuses et aux souffrances historiques. Le passage consacré au concile de Chalcédoine et à Dioscore d’Alexandrie mérite, à cet égard, une attention particulière. Malgré les limites de son vocabulaire théologique, Butcher y fait preuve d’une remarquable prudence historique : elle perçoit que la condamnation de Dioscore ne peut être réduite à une simple question de foi, et que les enjeux politiques, impériaux, disciplinaires et ecclésiologiques y furent considérables. Ces pages comptent parmi les plus fines de l’ouvrage.
Cette admiration ne doit cependant pas dispenser le lecteur d’une lecture critique. Edith Louisa Butcher écrit depuis un horizon occidental, victorien et anglican. Elle appartient à un monde où l’Église copte était encore très souvent décrite, dans les catégories héritées de la polémique post-chalcédonienne, comme « hérétique », « monophysite » ou même « monothélite ». Ces qualifications apparaissent régulièrement dans son texte. Elles doivent être comprises comme les marques d’un contexte intellectuel et confessionnel aujourd’hui dépassé, non comme des jugements théologiques recevables en l’état. L’autrice les emploie manifestement de bonne foi, mais elles n’en demeurent pas moins inexactes et blessantes pour la tradition copte.
L’Église copte orthodoxe ne professe pas le monophysisme eutychien, qui absorberait l’humanité du Christ dans sa divinité. Elle confesse, conformément à la christologie de saint Cyrille d’Alexandrie, l’unique nature incarnée du Verbe de Dieu : une union réelle, parfaite et indivisible de la divinité et de l’humanité du Christ, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation. Elle est donc miaphysite, et non monophysite. De même, lorsqu’elle insiste sur l’unité du vouloir et de l’agir du Verbe incarné, cette affirmation doit être comprise dans le cadre de son langage cyrillien propre, et non assimilée mécaniquement au monothélisme condamné dans le contexte byzantin du VIIᵉ siècle.
Les dialogues christologiques du XXᵉ siècle ont profondément renouvelé la compréhension de ces questions. La déclaration commune signée en 1973 par le pape Paul VI et le pape Shenouda III a reconnu une foi christologique commune entre Rome et Alexandrie. Les dialogues entre les Églises orthodoxes orientales et les Églises orthodoxes byzantines ont également montré que les divergences anciennes relevaient en grande partie de formulations différentes, de malentendus historiques et de condamnations mutuelles héritées de contextes politiques et ecclésiaux troublés. À la lumière de ces accords, il n’est plus juste de lire l’Église copte comme une Église hérétique, ni de réduire sa foi au monophysisme ou au monothélisme.
Le lecteur devra donc conserver une double attitude. D’une part, il convient de recevoir ce livre avec gratitude, tant il demeure un document rare, beau et édifiant. D’autre part, il faut le lire avec discernement, en tenant compte des limites de son époque, de son vocabulaire confessionnel et de l’état des sources disponibles à la fin du XIXᵉ siècle. Certaines sources anciennes, coptes, grecques, syriaques ou arabes, aujourd’hui plus facilement accessibles — notamment grâce aux ressources mises à disposition sur Coptipedia — doivent être consultées en parallèle pour compléter, corriger ou nuancer certaines affirmations.
Cette prudence n’enlève rien à la valeur de l’œuvre. Elle permet au contraire de mieux l’honorer. Lire Edith Louisa Butcher aujourd’hui, ce n’est pas adopter sans réserve toutes ses catégories ; c’est reconnaître le courage, la beauté et l’ampleur d’un travail pionnier, tout en le replaçant dans la lumière plus juste de la recherche historique contemporaine et des rapprochements théologiques intervenus depuis. Son livre demeure un bijou : non parce qu’il serait exempt de limites, mais parce qu’il unit, d’une manière rare, l’amour de l’Égypte, la dignité du récit historique et une profonde admiration pour la fidélité multiséculaire de l’Église copte.
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre premier
Les nouveaux maîtres
Ce fut trente ans avant le commencement de notre ère présente que l’Égypte échangea le joug des Ptolémées contre celui des Romains. Ce fut en l’an 642 de notre ère que la trahison d’un renégat indigène la livra aux mains des Arabes. Bien que l’Égypte eût été plus ou moins chrétienne depuis la prédication de saint Marc, sa foi avait été en désaccord avec celle de ses maîtres pendant la plus grande partie de ces six siècles.
Jusqu’en 323, la religion d’État de l’Égypte fut païenne ; d’environ 340 à 380, elle fut généralement arienne ; et, après 451, elle devint — pour lui donner le nom qu’emploient les historiens égyptiens — chalcédonienne. L’Église nationale d’Égypte, qu’elle ait eu tort ou raison dans son rejet de Chalcédoine, peut légitimement prétendre qu’elle est toujours demeurée la même — rejetant tous les symboles postérieurs à celui de Nicée, et refusant de reconnaître nul pape que le sien. Depuis la conquête du pays par les Arabes, la religion d’État a toujours été musulmane, et a peu à peu absorbé en elle la plus grande partie de la nation égyptienne. Pourtant, il en est — non pas sept mille, mais plus de sept cent mille — qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal ; et, avec une fierté touchante, ceux qui sont demeurés fidèles s’appellent eux-mêmes, non pas l’Église, mais la nation.
C’est une opinion répandue depuis quelques siècles que l’Europe doit aux Arabes sa science et une grande partie de son savoir. En un sens, cela est en partie vrai ; car ce qu’ils purent assimiler, avec le temps, des antiques civilisations qu’ils détruisirent, ils le transmirent sous une forme plus ou moins imparfaite à l’Europe ; mais une étude attentive de l’histoire nous montre qu’ils n’ont rien créé de valeur. Les « Arabes » qui, aux dixième, onzième et douzième siècles, inventèrent l’art et l’architecture arabes qui se répandirent par le monde sarrasin, étaient des souverains grecs, arméniens et circassiens, qui employaient des architectes égyptiens et développaient des styles existants. Les noms mêmes que l’on citait jadis comme preuve d’une origine arabe se révèlent, à la recherche moderne, grecs ou égyptiens, prononcés ou écrits comme s’ils étaient arabes. (Par exemple, « alchimie » vient d’« El-Khémi », c’est-à-dire l’Égypte.) En Égypte, leurs médecins, leurs architectes, leurs ingénieurs et leurs artisans étaient tous des natifs du pays, et, pendant quelques siècles, chrétiens de surcroît. Aujourd’hui encore, tout poste de confiance, ou tout emploi où il faut une intelligence supérieure, est occupé par un Copte, et généralement par un Copte chrétien. Cette affirmation peut paraître surprenante ; mais elle sera confirmée par quiconque prendra la peine d’étudier l’histoire de l’Égypte sous les musulmans, et voudra écarter les préjugés populaires en examinant sa condition à ce jour. Les Arabes, et après eux les Turcs, furent de splendides soldats, et eurent quelques vertus que les Égyptiens eussent bien fait d’imiter ; mais, au fond, ils étaient, et sont demeurés, des barbares. Leur idée du gouvernement est l’agrandissement personnel, et leur idée de la civilisation, le luxe personnel[1].
Au début de leur carrière, toutefois, les Arabes étaient fort au-dessus du luxe personnel. Leur nourriture était des plus simples, leur couche des plus rudes, et ils méprisaient les raffinements qu’ils imitèrent ensuite si grossièrement. Amr fut presque stupéfait de la richesse et de la splendeur d’Alexandrie, et écrivit à Omar en termes extravagants de sa conquête. Mais, bien qu’il écrive longuement sur les bains et les boutiques, il ne dit rien des livres ni des œuvres d’art qui ornaient encore cette ville ; et chacun connaît l’histoire de la bibliothèque. Gibbon jette le doute sur sa destruction ; mais son seul bon argument contre elle est le silence des écrivains contemporains, et cela n’est nullement concluant. Ce ne fut qu’après avoir vécu un siècle ou deux parmi les Égyptiens que les Arabes comprirent ce qu’ils avaient fait. Sur le moment, cela dut leur sembler un incident des plus insignifiants. L’un des plus savants érudits alexandrins de ce temps — on hésite à le nommer Jean Philopon, car il semble presque impossible qu’il ait pu vivre si longtemps — sollicita une entrevue avec le conquérant barbare, et supplia que les livres de la bibliothèque d’Alexandrie ne fussent ni dispersés ni détruits, mais pussent être remis à sa garde. Amr, apprenons-nous, était enclin à accorder sa requête, mais demanda avec curiosité ce qu’il pouvait bien vouloir de ces vieux parchemins moisis. L’érudit répondit avec indignation, mais imprudemment, que quelques-uns d’entre eux valaient toutes les richesses d’Alexandrie réunies. Amr répondit que, s’il en était ainsi, il n’était pas habilité à les donner au premier homme qui les demandait, et renvoya la question à Omar.
La décision du calife fut simple :
« Si ces livres ne contiennent rien de plus que ce qui est écrit dans le livre de Dieu (el-Coran), ils sont inutiles ; s’ils contiennent quelque chose de contraire au livre sacré, ils sont pernicieux ; dans l’un et l’autre cas, brûlez-les. »
Il est écrit que les livres suffirent à chauffer six mois durant les bains publics d’Alexandrie[2].
Tandis qu’il s’occupait à régler les affaires d’Alexandrie, le général musulman reçut une étrange ambassade. Les moines de Nitrie et de Scété s’étaient peu mêlés de politique depuis quelque temps, et l’on n’entend pas dire qu’ils aient pris part à aucune des petites guerres civiles et des vaines rébellions du sixième siècle. Mais la nouvelle que les Byzantins avaient été chassés du pays par une puissance nouvelle — dont le nom même leur était inconnu, mais qui, à ce que disait la rumeur, était favorable aux Égyptiens et à leur Église nationale — les tira une fois encore de leur retraite du désert. En solennelle procession, ils vinrent, nu-pieds et grossièrement vêtus, mais avec toute la dignité d’un État indépendant, traiter avec le nouveau conquérant. Ils demandèrent une garantie de leur sûreté et de leurs libertés, et le retour de leur patriarche légitime, Benjamin, à Alexandrie. Amr devait, à cette date, être bien conscient de l’importance de se concilier l’Église nationale. Il donna aussitôt aux moines la charte qu’ils désiraient — que Makrizi dit avoir vue encore conservée dans l’un de leurs monastères huit cents ans plus tard — et écrivit une lettre au patriarche Benjamin pour l’assurer qu’il était désormais libre de se montrer aussi ouvertement qu’il lui plairait. Benjamin ne perdit pas de temps à revenir à Alexandrie, où il fut reçu avec grande joie. Le patriarche byzantin, Cyrus, ne survécut pas longtemps à la ruine de toutes ses espérances. Il tomba malade le dimanche des Rameaux, et mourut en trois jours. Un homme nommé Pierre fut élu à sa place — par la cour ou par les évêques de l’Église byzantine en Égypte, on ne le dit pas ; mais, trouvant que Benjamin était reconnu comme le seul vrai patriarche par Amr, il abandonna tranquillement son poste, et se retira à Constantinople avec les réfugiés byzantins. Pendant soixante ans après sa mort, nulle tentative ne fut faite pour établir un patriarche grec en Égypte.
D’Alexandrie, Amr envoya une expédition en Pentapole, mais ne tenta pas d’occuper le pays, qui, depuis la conquête arabe, a pratiquement cessé de faire partie des domaines égyptiens. Il se contenta d’emporter un énorme butin, consistant surtout en bétail, et un grand nombre de captifs, qui furent réduits en esclavage. Après cela, il retourna à Babylone, et commença de bâtir une ville nouvelle pour lui-même et ses partisans, un peu au nord de l’ancienne cité. Car, tout barbare qu’il fût, les actions rapportées d’Amr le montrent comme n’étant pas seulement un soldat heureux, mais un homme d’État ; et il comprenait pleinement l’importance de tenir son armée séparée des habitants de Babylone et de Memphis. Il exigea des sommes énormes du peuple conquis, mais, pour le reste, il le laissa en paix, et le gouverna par des hommes de sa propre nation. De son temps, la promesse qu’il avait donnée de liberté religieuse fut strictement tenue ; la justice — même si elle ressemblait fort à la tyrannie — était rendue également au melkite et au monophysite, et les Égyptiens de souche étaient prêts à reconnaître qu’ils étaient mieux sous l’infidèle qu’ils ne l’avaient été sous « les chalcédoniens ».[3]
Amr fit réparer, comme il en était grand besoin, les nilomètres depuis Philae jusqu’à Rhoda, et donna l’ordre que le canal de Trajan — connu depuis lors sous le nom d’El-Khalig[4] — fût curé et prolongé. Il régla et simplifia l’administration de la justice, mais permit que les Égyptiens fussent jugés par leurs propres compatriotes ; et les décisions du cadi musulman n’avaient force obligatoire que pour l’armée d’occupation. Il bâtit la première mosquée d’Égypte à l’endroit où la mosquée actuelle d’Amr, quoique rebâtie plus d’une fois, s’élève encore ; mais toutes les colonnes qu’il y fallut furent apportées, à une date plus tardive, des églises de Memphis — précédent qui a été suivi depuis lors, les Arabes n’ayant nul talent pour la sculpture de la pierre, bien qu’avec le temps ils apprissent à tailler un simple fût avec un bloc grossier pour base et chapiteau.
Tandis qu’Amr était ainsi utilement occupé en Égypte, le calife Omar fut assassiné ; et l’un des premiers actes de son successeur, Osman, fut de rappeler Amr du théâtre de ses succès, et de nommer son frère (ce même Abdallah qui, selon quelques autorités, avait servi en Égypte et fut le premier à entrer en Nubie) vice-roi d’Égypte. Abdallah fut nommé en 647, mais se souciait peu d’entrer dans ses nouvelles fonctions. Il augmenta le tribut payable par les Égyptiens, mais songeait plus à étendre les conquêtes arabes qu’à bien gouverner les pays qui s’étaient soumis à lui. Une expédition avait déjà été envoyée en Nubie, ou le pays au sud d’Assouan ; et la première pensée du nouveau gouverneur, quand il se rendit en Égypte, fut de venger son échec relatif.
Chapitre II
L’expédition du Soudan
Bien que les souverains romains ou byzantins de l’Égypte ne se fussent jamais réellement établis pour quelque durée au-delà de la limite de Philae, la conquête pacifique du paganisme par le christianisme, dans tous ces pays méridionaux, se poursuivait régulièrement depuis des siècles. La religion chrétienne, au temps de l’invasion arabe, était professée non seulement dans la vallée du Nil, mais fort loin vers le sud, jusqu’à la frontière méridionale de l’Abyssinie, sur le côté oriental du continent africain. Tous ces pays reconnaissaient pour leur pape le chef de l’Église nationale d’Égypte. Il y avait entre Assouan et l’Abyssinie un certain nombre de royaumes chrétiens politiquement indépendants, qui, il faut l’avouer, se faisaient beaucoup la guerre entre eux ; mais, dans l’ensemble — comme le reconnaissent même les historiens mahométans —, cette partie de l’Afrique ne fut jamais aussi paisible, aussi bien gouvernée et aussi bien cultivée qu’à cette époque. L’Égypte elle-même n’a pas autant souffert, ni vu sa civilisation aussi efficacement détruite par les invasions arabe et turque, que ces royaumes qui, sous l’influence du christianisme, venaient à peine de commencer à émerger de l’état chaotique que nous avons appris à regarder comme l’état normal de l’intérieur africain.
Les avis diffèrent sur la question de savoir si Amr marcha en personne contre la Nubie en 643, ou s’il envoya une armée sous le commandement de l’un de ses émirs. Dans le « Livre des Conquêtes », d’Ahmed el-Koufi, l’auteur écrit ce qui suit :
Amrou ebn el-Aas était en Égypte lorsqu’il reçut d’Omar une lettre lui ordonnant de marcher sur la Nubie et de conquérir ce pays, le pays des Berbères ; celui de Barka ; de Tripoli, à l’ouest ; et toutes les provinces qui en dépendaient — Tandja, Afrahendja, jusqu’à Sous el-Aksa.
Amr, ajoute l’écrivain, avait eu l’intention d’envoyer à Omar la somme de dix mille dinars qu’il venait de recevoir des Alexandrins à titre de tribut ; mais, à la réception de ces ordres, il la distribua au lieu de cela entre les soldats de son armée ; et, après les préparatifs nécessaires, il envoya Abdallah ebn Saïd en Nubie avec vingt mille ( ?) hommes. Abdallah laissa à ses soldats une licence effrénée ; ils se répandirent par le pays, tuant et pillant de tous côtés. Après la première surprise, toutefois, les Nubiens se rassemblèrent pour la défense de leur pays, au nombre de cent mille ( ?), et attaquèrent les musulmans avec tant de courage que, dit leur historien, « ils n’avaient jamais éprouvé un choc aussi terrible ». L’un des principaux guerriers musulmans conta plus tard à l’écrivain qu’il n’avait « jamais vu d’hommes viser leurs flèches avec autant d’adresse et de précision que ces Nubiens ». Il déclarait que, durant la guerre, il n’était pas rare qu’un Nubien criât à un musulman pour savoir en quel membre particulier il préférait être frappé ; et si l’Arabe, par moquerie, relevait le défi et nommait quelque partie de sa personne, il recevait à l’instant une flèche à l’endroit indiqué, sans faute. Mais « ils préféraient viser les yeux de leurs ennemis ».
À la fin, la victoire demeura aux Arabes ; mais ils gagnèrent d’abord peu de chose à leur succès, pas même un seul prisonnier, car les Nubiens combattaient jusqu’à la mort. Les musulmans jugèrent opportun de se retirer au-delà de la frontière ; et il se fût peut-être écoulé longtemps avant qu’ils se hasardassent de nouveau dans un pays où ils avaient rencontré une résistance si opiniâtre, sans la témérité des Nubiens eux-mêmes, qui, les années suivantes, firent plus d’une expédition en Égypte, et y causèrent beaucoup de dégâts. Les Arabes, après la mort d’Omar, furent grandement entravés par des dissensions intestines ; et Amr fut rappelé d’Égypte par le nouveau calife, tandis que le nouveau gouverneur, Abdallah ebn Saïd, ne s’approcha pas du lieu pendant quelque temps. Si les Égyptiens s’étaient unis aux Nubiens pour expulser les envahisseurs à ce moment, il est peu douteux qu’ils eussent pu y réussir avec aisance. Mais le chef d’hommes envoyé du Ciel, dont on avait si grand besoin, ne parut pas, et l’occasion fut perdue. Les Nubiens s’épuisèrent en raids sans objet ; et, en l’an 653, Abdallah, qui avait alors pris en main le gouvernement de l’Égypte, marcha de nouveau en Nubie, dans le dessein résolu de soumettre ce pays incommode.
Il pénétra jusqu’à Dongola (la Dongola du septième siècle était à près de cent milles au sud de la ville actuelle), et mit le siège devant cette cité. Il construisit une machine à lancer des pierres, telle qu’on n’en avait jamais vu chez les Nubiens, et la dirigea — par accident ou à dessein — contre la principale église de la cité, si bien qu’en peu de temps elle fut en ruines. La chute de leur grande église paraît avoir intimidé les Nubiens comme nulle autre chose n’eût pu le faire ; et leur roi (dont le nom est diversement donné comme Kalidourat, Balidaroub et Kalidourdat — dont aucune version n’est vraisemblablement correcte) ouvrit des négociations de paix. Finalement, un traité formel fut conclu entre les Arabes et les Nubiens, par lequel les premiers s’engageaient à ne pas envahir la Nubie, et à porter aide, si on les y appelait, dans les guerres des seconds. En retour, les Nubiens devaient permettre qu’on bâtît à Dongola une mosquée pour les Arabes qui désireraient s’y établir, veiller à ce qu’on ne lui fît nul tort, et qu’aucun musulman ne fût inquiété ni gêné dans l’exercice de sa religion. Ils devaient même se tenir pour responsables du nettoyage et de l’éclairage de cette mosquée. Les musulmans devaient être admis librement dans le pays ; mais nul esclave fugitif des Arabes d’Égypte ne devait y trouver refuge.
Le pire trait de ce traité était la clause qui jeta les fondements de la traite arabe des esclaves — chose si différente de la servitude domestique qui existe de temps immémorial dans les pays d’Orient. Trois cent soixante esclaves de l’intérieur, des deux sexes — parmi lesquels ne devait se trouver nul vieillard, nulle vieille femme, ni nul enfant au-dessous de l’âge de puberté —, devaient être amenés chaque année au gouverneur d’Assouan, pour l’iman. Comme on peut l’imaginer, il ne fallut pas longtemps pour qu’on exigeât quarante esclaves de plus, en guise de bakchich pour le gouverneur d’Égypte, outre les trois cent soixante envoyés à l’iman régnant. Des présents de vin, de froment, d’orge et de belles robes pour le roi devaient être envoyés en échange ; mais, à l’occasion, le gouverneur mahométan d’alors avait des scrupules touchant le vin. Une autre question de conscience s’éleva par la suite : tant que le tribut d’esclaves était dûment payé, était-il juste de prendre en Nubie des esclaves au-delà du nombre stipulé ? Les juges mahométans à qui la question fut soumise ne firent nulle difficulté de décider que tous les esclaves pris dans les guerres qui régnaient constamment en ces pays — lesquelles, à vrai dire, étaient appelées à régner pour les besoins de la fourniture d’esclaves au tribut — et tous ceux qui avaient été réduits en esclavage dans leur propre pays, étaient de commerce légitime.
Il est aussi rapporté par les autorités musulmanes que l’un des principaux habitants de la Nubie offrit un mimbar, ou chaire, à la nouvelle mosquée d’Amr à Fostat, et envoya Victor, son propre charpentier — natif de Dendérah —, pour le mettre en place.
Les Égyptiens ne furent pas lents à sentir la différence entre le gouvernement d’Amr et celui d’Abdallah ; et, en l’an 657, ils montrèrent des signes non équivoques qu’ils se préparaient à une rébellion générale. Abdallah quitta le pays pour consulter le calife Osman ; mais une conspiration avait déjà été formée par les Arabes eux-mêmes contre Osman, et Abdallah était à peine hors d’Égypte que ce pays fut pris en possession par l’un des principaux conspirateurs, que l’armée d’occupation paraît avoir volontiers accueilli. Osman promit en hâte tout ce que lui demandaient les rebelles arabes, et en particulier la requête du parti égyptien : qu’Abdallah ne fût plus leur gouverneur. Mais, des instructions secrètes ayant été trouvées sur l’un des messagers d’Osman — selon lesquelles le nouveau gouverneur d’Égypte, Mohammed ebn Bekr, devait être assassiné dès son arrivée dans le pays —, les Arabes indignés paraissent avoir fait cause commune avec les Égyptiens contre le calife. Ils marchèrent sur Médine, tuèrent Osman, et élurent Ali à sa place. Dans les troubles qui suivirent, l’Égypte demeura sans gouverneur ; deux furent nommés, mais furent destitués ou moururent sans entrer dans le pays ; et la nomination de Mohammed ebn Bekr fut finalement confirmée.
Les musulmans, toutefois, étaient encore désunis. Ali régnait en Perse, en Arabie et en Égypte ; mais la Syrie était aux mains de Moawiyah, et Amr était de son côté. En l’an 660, l’assassinat d’Ali et de son fils Hussein, avec l’abdication de son fils aîné Hassan, laissa Moawiyah seul maître du monde musulman.
Chapitre III
Abd el-Aziz
Moawiyah est le premier calife de la dynastie des Omeyyades, ainsi nommée d’après Omeyya, bisaïeul de Moawiyah. L’Égypte eut lieu de se réjouir de son avènement, car il y rétablit aussitôt le gouverneur qu’elle avait respecté autant que craint — Amr ebn el-Aas. Celui-ci mourut, toutefois, environ un an plus tard ; et Moawiyah envoya l’un de ses frères cadets, Atbah, gouverner l’Égypte. Atbah étant mort dans l’année, un autre homme fut nommé, et promptement destitué ; de sorte que l’Égypte eut trois gouverneurs successifs en autant d’années. Finalement, en 664, Mosleima fut nommé gouverneur d’Égypte, et y demeura jusqu’à sa mort, en 681. Durant ces dix-sept années, et les trois années de son successeur, Saïd ebn Yézid, l’Égypte demeura en paix relative, bien que, dans toutes les autres parties de l’empire sarrasin, il y eût de constantes dissensions et des guerres civiles, dues aux luttes des divers chefs musulmans pour le pouvoir suprême.
Environ un an avant l’avènement de Moawiyah, Benjamin, le patriarche national d’Égypte, mourut à un âge avancé. Il avait travaillé sans relâche à encourager et à fortifier les membres de l’Église nationale, à refonder les monastères qui avaient été pillés et détruits dans les troubles récents, et à réformer les mœurs de son peuple. Il avait envoyé un nouveau métropolite en Abyssinie, et, avec lui, un moine nommé Tekla Haïmanot, d’une grande sainteté, qui y est révéré jusqu’à ce jour, et tenu pour le premier fondateur du monachisme en ce pays. Le dernier acte de Benjamin fut de consacrer une nouvelle église à saint Macaire, dans l’établissement du désert de Nitrie.
Son successeur fut un homme nommé Agathon, qui avait quelque temps servi de coadjuteur, et qui régna seul dix-huit ans. Il souffrit beaucoup des oppressions d’un certain Théodose, qui appartenait à l’Église grecque — comme il faut désormais appeler, en Égypte, ce qui restait de l’Église byzantine orthodoxe — et qui usa du pouvoir qu’il avait obtenu des autorités musulmanes pour lever de lourdes contributions sur l’Église égyptienne. À un moment même, on dit que Théodose donna l’ordre que, si le patriarche se montrait hors de l’enceinte de sa propre maison à Alexandrie, il fût lapidé. Il devait y avoir quelque inimitié personnelle entre les deux ; car, à la mort d’Agathon, Théodose, sans apparemment nul titre légal, apposa des scellés sur tout ce qui se trouvait dans la résidence patriarcale, en sorte que la maisonnée fut dans une réelle détresse, et contrainte d’en appeler aux autorités musulmanes, qui redressèrent aussitôt son grief.
Théodose mourut peu après, mais la querelle ne mourut pas avec lui. Le nouveau patriarche fut Jean de Sébennytos (Samannoud) ; et, peu après son avènement, il offensa l’émir d’Égypte en omettant de lui envoyer compliments et présents lors de son entrée dans la province. Il est rapporté que, bien loin d’une grossièreté voulue, Jean était occupé des affaires de son peuple, et n’avait pas même entendu parler de l’arrivée du gouverneur ; mais un beau-frère de Théodose saisit l’occasion d’insinuer que Jean était riche, et pouvait bien payer une amende.
L’émir — dont le nom est diversement donné par les divers écrivains, mais qui était probablement Saïd ebn Yézid — manda le patriarche et exigea une amende de cent mille pièces d’or. En vain le patriarche protesta qu’il n’avait pas même cent drachmes en propre. Il refusa de se sauver en livrant les fonds de l’Église qui lui étaient confiés, et fut livré à la torture, les pieds placés dans un vase de charbons ardents. Il demeura inébranlable, et ne fut sauvé que par la maladie soudaine de la femme de l’émir, qui frappa celui-ci d’une terreur superstitieuse. Le patriarche fut néanmoins gardé en prison, jusqu’à ce que les Égyptiens promissent une rançon de dix mille pièces d’or pour la liberté de leur patriarche ; et il fut remis en liberté. On rapporte de lui que le jour où il sortit de prison, étant le jeudi saint, il alla droit à la cathédrale pour prendre part à la cérémonie du lavement des pieds des pauvres, et célébra la sainte communion avant de regagner sa maison.
Ce fut soit sous le règne de ce patriarche, soit sous celui de son prédécesseur, que la grande église de saint Marc fut rebâtie à Alexandrie. Probablement tous deux prirent part à l’œuvre, car la restauration est attribuée à l’un comme à l’autre. Hormis le cas du patriarche lui-même, dont on vient de raconter les souffrances, l’Église égyptienne ne paraît pas avoir été opprimée durant ce temps ; mais le pays souffrit d’une cruelle famine pendant trois ans, qui éprouva lourdement ses ressources.
En l’an 688, le calife Yézid mourut, et son fils, Moawiyah II, ne régna que six semaines après lui. Il y eut deux prétendants au califat : Abdallah ebn Zobeir et Merwan ebn el-Hakim, qui avait été proclamé à Damas. Zobeir envoya son agent, Abd-er-Rahman, s’emparer de l’Égypte — toujours la plus importante province de l’Empire d’Orient, qu’il fût sarrasin ou byzantin. Le gouverneur d’Égypte qui tenait pour les Omeyyades fut expulsé ; mais à peine Abd-er-Rahman s’était-il établi en Égypte qu’il reçut la nouvelle que Merwan lui-même avait envahi le pays pour faire valoir ses droits. Abd-er-Rahman entoura en hâte la nouvelle cité de Fostat d’un fossé profond, puis marcha au-dehors pour livrer bataille. Les deux armées se rencontrèrent à Ein el-Shamse (Héliopolis) ; et, après une lutte opiniâtre, la victoire se déclara pour Merwan. Abd-er-Rahman chercha son salut dans la fuite.
Merwan prit possession de la capitale musulmane (Fostat) et nomma son fils, Abd el-Aziz, gouverneur d’Égypte. Le jour de son entrée, le fils du grand conquérant Amr ebn el-Aas mourut dans sa maison à Fostat. Il avait vécu d’une vie retirée, ne prenant nulle part à la politique ; mais l’état des affaires dans la cité était si troublé que les Arabes n’osèrent faire au fils de son père des funérailles publiques. Son corps fut inhumé en hâte dans l’enceinte de sa propre maison.
Merwan quitta l’Égypte la même année, et avait à peine atteint la Syrie qu’il mourut subitement de la peste. La lutte se poursuivit dix ans entre les rivaux du califat ; mais Abd el-Aziz tint l’Égypte pour son frère, Abd el-Melek, et maintint le pays dans la sujétion durant toute sa vie. Dans l’ensemble, son gouvernement fut bon ; mais, quoiqu’il traitât le peuple avec plus ou moins de justice, il opprima systématiquement l’Église nationale, reconnaissant avec raison que, dans cette organisation et son chef, le patriarche égyptien, il avait affaire à son seul rival redoutable. Quand le patriarche Jean mourut, il envoya l’ordre péremptoire que l’élection de son successeur eût lieu à Babylone — qui formait alors le faubourg méridional de Fostat — au lieu d’Alexandrie[5].
L’homme choisi fut Isaac, moine du couvent de Saint-Macaire. Peu après son avènement, Isaac reçut des messagers envoyés de l’un des royaumes de la Nubie méridionale, ou Soudan, exposant un état de choses déplorable en leur pays. Ils n’avaient presque plus d’évêques, disaient-ils, et en avaient grand besoin ; mais le roi du royaume septentrional (quoique nominalement chrétien) s’était allié aux Sarrasins, et faisait une guerre constante à son voisin du sud — probablement pour récolter des esclaves destinés au tribut annuel. De fait, les auteurs craignaient que, même si on leur envoyait des évêques, on ne les laissât pas passer en sûreté.
Isaac écrivit aussitôt au roi du royaume septentrional, le suppliant d’accorder un sauf-conduit aux évêques désirés, et lui faisant observer qu’il aurait à en répondre devant Dieu si, par sa faute, les Églises du royaume méridional demeuraient désertes. Quelles expressions il put employer touchant les musulmans dans cette lettre, nous l’ignorons ; mais on représenta à Abd el-Aziz qu’Isaac intriguait avec le royaume méridional contre le joug musulman ; et l’émir arrêta promptement le patriarche et le condamna à être décapité. Abd el-Aziz se laissa pourtant persuader de différer l’exécution de la sentence jusqu’à ce qu’on pût ramener les messagers et lui montrer les lettres incriminantes. Les amis d’Isaac, en cette extrémité, substituèrent adroitement d’autres lettres de même teneur, mais conçues en un langage absolument exempt d’offense pour le musulman le plus jaloux, à celles dont les messagers avaient la charge ; et, par cet artifice, la vie du patriarche fut sauvée.
Peu après, une épidémie maligne éclata à Fostat, et l’émir quitta précipitamment la ville. Il se rendit à Helwan (non la ville moderne de ce nom, qui, sous le patronage d’un souverain musulman plus tardif, a grandi autour des bains sulfureux, mais une Helwan plus ancienne, au bord du fleuve), où il fixa sa résidence, et changea un petit village de campagne en une ville bien bâtie. Là, il éleva des mosquées et planta des palmiers, et accorda même aux chrétiens la permission d’orner sa ville de deux églises, pour leur beauté architecturale. Une grande partie de ses matériaux, il les apporta probablement par-delà le fleuve, de Memphis, déjà presque déserte. Vers la fin de son règne, Abd el-Aziz se bâtit aussi un palais à Fostat ; de fait, en raison de sa passion pour la construction, les historiens d’Orient l’appellent un second Pharaon.
En 688, le patriarche Isaac mourut, et le premier choix des Égyptiens tomba sur Jean, abbé de Nitrie, qui fut donc amené par les évêques et un grand nombre des Égyptiens les plus influents à Abd el-Aziz, afin que celui-ci confirmât l’élection ; car les Égyptiens comprenaient désormais clairement que, si cet hommage n’était dûment rendu aux autorités musulmanes lors de l’élection d’un patriarche, amende ou persécution s’ensuivrait.
Parmi les suivants de Jean se trouvait un moine nommé Simon, syrien de naissance et fort respecté de la communauté de Nitrie, où il demeurait. On surprit l’un des évêques à remarquer qu’il était l’homme qu’il fallait pour le patriarcat ; et l’émir saisit ce prétexte pour déclarer que l’élection n’était pas unanime, tout en demandant d’un ton railleur s’il n’y avait dans le pays nul Égyptien d’un mérite suffisant pour être élu au patriarcat. Les Égyptiens présents firent respectueusement entendre qu’ils avaient choisi un Égyptien, mais que la volonté de Dieu et le bon plaisir de l’émir devaient décider de l’affaire. Abd el-Aziz préféra naturellement le Syrien ; et, malgré la protestation de Simon lui-même, celui-ci fut élu patriarche au lieu de Jean, qui paraît avoir cédé de bon gré en faveur de son compagnon. L’épisode fit honneur à tous deux ; car le premier acte de Simon fut de nommer Jean son coadjuteur, et, durant les trois années qu’il vécut, de suivre ses conseils en toutes choses.
Simon est révéré par l’Église égyptienne comme un saint, et on lui attribue même le pouvoir de faire des miracles. Il garda sa règle monastique aussi strictement que s’il était encore dans son couvent, et ne goûta jamais de chair. Il était zélé pour la pureté de la religion nationale, et nomma un surintendant des monastères égyptiens pour réformer les abus qui s’y étaient glissés. L’homme à qui cette charge importante fut confiée était Jean de Nikiou, dont le zèle était hors de doute, et qui est aussi connu comme historien. Malheureusement, son histoire originale est perdue depuis longtemps, et toute notre connaissance en dérive d’une traduction éthiopienne, manifestement pleine d’erreurs, qui fut faite, selon la note très précise du traducteur — un moine égyptien vivant en Abyssinie —, « en l’an du monde 7594, en l’an d’Alexandre 1947, en l’an de Notre-Seigneur 1594, en l’an des Martyrs 1318, en l’an de l’Hégire 980, ou 1010 selon leur comput lunaire ».
Cette traduction éthiopienne, de plus, n’est pas faite sur l’ouvrage original — que Jean écrivit partie en grec, partie en égyptien (copte) —, mais sur un abrégé arabe de date inconnue. En faisant la part, toutefois, de tous ces désavantages, la partie de la chronique de Jean qui traite des événements de son propre siècle doit toujours avoir une certaine valeur, malgré les lacunes qui se trouvent dans les parties les plus importantes du récit. Nikiou, dont Jean était évêque, est située dans le Delta, entre deux bras du Nil, dans le district de Ménouf. Son nom égyptien était Pshati ; les Arabes appellent le district Benon Nasr, qui est leur traduction du nom grec Nikiou. Le nom égyptien Pshati survit encore dans un petit hameau que les Arabes appellent Ibchadi[6].
On ne rapporte pas combien de temps Jean garda son poste d’inspecteur des monastères ; mais son zèle finit par lui attirer des ennuis. Un moine convaincu d’adultère fut si rudement flagellé sur l’ordre de l’évêque qu’il mourut le dixième jour ; et, à cette occasion, le mécontentement qui couvait éclata en révolte ouverte. Les évêques portèrent au patriarche une plainte formelle de la cruauté avec laquelle Jean avait exercé sa charge ; et il en fut, en conséquence, dépouillé ; il semble probable qu’il fut aussi déposé de son évêché. Il était déjà d’un âge avancé, et ne survécut pas beaucoup d’années à sa disgrâce.
Sous le règne de ce patriarche, une question s’éleva dans l’Église égyptienne touchant le divorce. Un grand parti s’était laissé gagner par le relâchement qui régnait parmi les mahométans, et déclarait, comme eux, qu’il était licite de répudier une épouse à volonté. Excommuniés par leurs évêques, les membres de ce parti en appelèrent à l’émir mahométan. Mais, au lieu d’épouser leur cause, comme ils s’y attendaient avec confiance, Abd el-Aziz manda tous les évêques — non seulement de l’Église égyptienne, mais de toute secte d’Égypte — et leur enjoignit de tenir un concile, et de régler l’affaire formellement entre eux.
À l’honneur de la chrétienté égyptienne, il est rapporté que soixante-quatre évêques — dont la plus grande partie appartenait à l’Église nationale, mais parmi lesquels se trouvaient des gaïanites et des barsanuphiens, aussi bien que des évêques chalcédoniens ou melkites — se réunirent à Babylone en 695, et débattirent leurs affaires communes sans nul éclat de mauvais sentiment entre les divers partis. Mais, tandis même que le concile siégeait, arriva une nouvelle qui eut un effet funeste sur le sort de l’Église égyptienne. Une révolution s’était produite à Constantinople : Justinien avait été déposé, et un général heureux nommé Léonce s’était rendu maître du trône impérial. Croyant la puissance de l’Empire grec sérieusement diminuée par là, le gouverneur musulman ne fut plus si soigneux de se concilier les Églises d’Égypte ; et les annalistes chrétiens se plaignent de persécution — laquelle, toutefois, paraît s’être bornée à des actes isolés d’oppression et de confiscation. Le patriarche, bien entendu, était toujours en butte au soupçon et à l’extorsion ; et il ne fallut pas longtemps pour que Simon tombât sous le déplaisir des autorités.
Un prêtre arriva de l’Inde pour prier Simon de consacrer un évêque pour son pays, qui reviendrait avec lui. Cette Inde était probablement l’Inde proprement dite ; car, bien que l’Éthiopie et l’Abyssinie fussent souvent appelées de ce nom, la requête n’avait guère de chance de venir d’elles. Il y avait à peine douze ans qu’Isaac avait envoyé des évêques aux royaumes soudanais, et ce solliciteur paraît être venu d’une autre communauté, plus lointaine. Mais l’Abyssinie n’envoyait jamais chercher ses évêques à l’Église mère d’Égypte, seulement son métropolite, qui ordonnait ensuite en Abyssinie ses propres évêques. Il est donc probable que le prêtre était envoyé de quelque communauté chrétienne du Malabar ou d’une autre partie de l’Inde proprement dite.
Simon dit au prêtre qu’il faudrait d’abord obtenir le consentement de l’émir, et s’engagea à le faire. Mais, dans l’intervalle, Théodore, l’évêque gaïanite — qui peut-être regardait la prudence de Simon comme une indigne servilité, et n’était pas fâché d’avancer les intérêts de sa propre secte —, gagna la confiance du prêtre indien, et prit sur lui d’ordonner un évêque pour l’Inde, lequel partit, emmenant avec lui deux prêtres outre l’Indien. Ils avaient accompli vingt jours de voyage lorsqu’ils furent arrêtés comme espions ; et, bien que l’Indien réussît à s’échapper, les autres furent menés devant le calife lui-même, Abd el-Melek, qui régnait à Damas. Abd el-Melek, regardant leur voyage comme la preuve d’une conspiration entre les chrétiens d’Égypte et d’Inde contre la domination musulmane, condamna les malheureux Égyptiens à perdre les mains et les pieds. Puis il les renvoya en leur pays avec une lettre blâmant son frère d’avoir laissé ces espions quitter le pays, et ordonna que le patriarche d’Égypte reçût deux cents coups de fouet pour sa présomption de les avoir dépêchés sans permission, et payât en outre une lourde amende.
Simon protesta en vain de son innocence, mais réussit à obtenir un répit de trois jours pour la production de son témoin, le prêtre indien. Apprenant le danger du patriarche, cet homme, avec un courage considérable, se présenta pour témoigner en sa faveur. Simon fut pardonné ; mais l’Indien fut jeté en prison, et le malheureux Théodore fut crucifié. Les écrivains chrétiens affirment que les musulmans firent plusieurs tentatives pour empoisonner Simon, qui finirent par réussir, après qu’il eut régné sur l’Église quatorze ans. Les évêques n’osèrent pas nommer aussitôt un successeur ; et, pendant quelque temps, les affaires de l’Église furent administrées par Grégoire, évêque de Kais[7]. En 708, ils élurent Alexandre, qui était aussi un moine de la vallée du Natron. Au temps de son avènement, le gouvernement du pays était laissé presque entièrement aux mains d’Asabah, fils aîné d’Abd el-Aziz, qui usa de son pouvoir pour opprimer cruellement les chrétiens. L’un de ses principaux intimes était Benjamin, homme qui avait été diacre dans l’Église, mais qui était maintenant apostat. De lui, Asabah apprit comment opprimer le mieux la population chrétienne et la réduire à l’impuissance. L’une de ses mesures fut d’imposer une capitation d’une pièce d’or à chaque moine du pays, et d’ordonner qu’on fît un recensement de leur nombre. En même temps, il rendit un décret portant que nul, à l’avenir, ne prendrait sur lui les vœux monastiques sans la permission du gouverneur musulman ; et il imposa aux évêques une taxe supplémentaire de deux mille pièces d’or.
Les écrivains égyptiens voient dans les circonstances de sa mort une manifestation particulière de la colère de Dieu. Il était entré dans l’une des églises de Helwan tandis que l’évêque s’y trouvait ; et, voyant une image de la Vierge et de l’Enfant, il demanda à l’évêque ce qu’elle était censée représenter. Sur l’explication reçue, il cracha sur l’image, jurant que, quand son heure viendrait, il exterminerait le christianisme du pays. La nuit même, il fut troublé par un songe terrible de jugement, qu’il raconta le lendemain à son père, Abd el-Aziz. Presque aussitôt, il fut pris d’une fièvre violente, et mourut après quelques heures de maladie. Son père ne lui survécut pas longtemps. Il avait gouverné l’Égypte plus de vingt ans, durant lesquels le pays avait du moins été préservé des horreurs de la guerre ; et le soin des ponts et des canaux, si nécessaire à sa prospérité, n’avait pas été négligé.
Chapitre IV
La tyrannie des douze émirs
Abd el-Aziz eut pour successeur un fils du calife, nommé Abdallah. Sous le règne de cet homme, les chrétiens, qui avaient espéré un soulagement à la nomination d’un nouvel émir, se trouvèrent plus mal que jamais. Il inventa pour eux de nouvelles tortures ; et l’on dit que l’un de ses amusements était d’inviter un chrétien à dîner, puis de lui faire trancher la tête au moment où il s’asseyait. Le patriarche Alexandre, désireux de ne donner nul juste sujet d’offense, alla lui rendre la visite de courtoisie d’usage lors de son avènement, et fut aussitôt jeté en prison, tandis qu’on exigeait trois mille pièces d’or pour sa rançon. Les chrétiens employés à la cour — car leurs maîtres illettrés, quelque haine qu’ils leur portassent, ont toujours trouvé impossible de se passer entièrement de leurs services — usèrent de toute leur influence pour obtenir quelque réduction de la somme demandée, mais en vain. Tout ce qu’ils purent faire fut d’obtenir sa libération sous caution. Un diacre nommé Georges (Girghis) s’engagea par un cautionnement à le représenter dans deux mois, avec l’argent requis pour sa rançon. Le malheureux patriarche fut contraint de partir en tournée de quête par tout le Delta ; mais son peuple réunit la somme ; et, regardant apparemment cela comme une preuve que les chrétiens étaient plus à l’aise qu’il ne l’avait cru, Abdallah tripla le tribut qu’ils devaient payer cette année-là. La persécution devint générale par toute l’Égypte, et beaucoup de chrétiens, désespérés, professèrent l’islam. D’autres s’offrirent volontiers à souffrir pour la foi ; mais on ne permettait pas même qu’on enterrât leurs morts avant qu’un droit de sépulture spécial eût été payé au gouvernement. Des églises furent détruites ; beaucoup de ceux qui le pouvaient quittèrent le pays ; et beaucoup moururent de faim.
Abdallah mourut ; mais Korah ebn Chérik, qui lui succéda, poursuivit la persécution des chrétiens aussi farouchement que son prédécesseur. Il exigea du patriarche le même bakchich qu’il avait donné à Abdallah — trois mille pièces d’or. Alexandre protesta de sa pauvreté, déclarant que la somme précédente n’avait été réunie que par la quête, et qu’il n’en pouvait fournir davantage. Korah lui dit avec mépris qu’il pouvait, cette fois, aller la recueillir en Haute-Égypte, s’il voulait, mais que l’argent devait être fourni. Alexandre se rendit en Haute-Égypte, accompagné de son trésorier et de son secrétaire. Le peuple, partout, le reçut avec grande joie, et donna ce qu’il put. Alexandre laissa ses deux compagnons dans la Thébaïde pour recueillir l’argent, tandis que lui-même gagnait le sud, vers la frontière nubienne.
Il advint que l’un des reclus dont la Thébaïde était pleine avait récemment chargé deux de ses disciples de lui préparer une cellule nouvelle en un autre lieu. En creusant les fondations de cette cellule, les moines découvrirent un trésor enfoui, consistant en pas moins de cinq coffres remplis de vieilles monnaies grecques. La tentation fut trop forte pour les disciples, et ils convinrent d’en garder un pour eux, ne montrant à leur maître que les quatre autres comme étant la totalité de leur trouvaille. Le reclus y vit un don direct de Dieu au pressant besoin de son Église, et ordonna que l’argent fût aussitôt envoyé au patriarche. Comme celui-ci n’était pas encore revenu du pays du sud, les quatre coffres furent remis pour lui à son trésorier et à son secrétaire. Au lieu de les garder pour leur patriarche, ces deux hommes lui cachèrent leur arrivée, et appliquèrent l’argent à leur propre usage. Leur train de vie, toutefois — et peut-être le caractère archaïque de quelques-unes des pièces qu’ils écoulaient —, finit par éveiller les soupçons des autorités musulmanes. L’un d’eux fut arrêté, et mis à la torture jusqu’à ce qu’il avouât le vol et indiquât la cachette des quatre coffres.
Par ce moyen, l’argent, au lieu de tirer le patriarche d’embarras, ne fit que lui attirer de nouveaux ennuis. Le gouverneur refusa de croire l’histoire du trésor caché par les moines, et fit une descente sur la grande église et le palais épiscopal d’Alexandrie, en quête des richesses qu’il soutenait que le patriarche devait réellement posséder. Le patriarche fut arrêté et amené enchaîné devant le gouverneur, qui lui reprocha son parjure après qu’il eut juré de sa pauvreté, et le menaça de mort. Finalement, il le laissa repartir, avec l’injonction renouvelée de procurer l’argent ; mais deux ans d’efforts ne procurèrent qu’un tiers de la somme. De plus, Korah déclara qu’il devait y avoir un atelier monétaire privé[8] au patriarcat, et envoya une troupe de soldats fouiller les lieux. Bien qu’ils n’en pussent rien trouver de tel, ils saisirent l’occasion de flageller le malheureux patriarche jusqu’au sang. Incidemment, nous apprenons que toute la vaisselle dont on usait dans les églises avait été prise ; car, lorsque les ecclésiastiques alexandrins demandèrent une somme d’argent que le patriarche leur payait d’ordinaire à Pâques, il leur représenta que, réduit à célébrer les saints mystères sur le verre et le bois, on ne pouvait le supposer pourvu de quelque argent. Quelque léger soulagement, toutefois, fut accordé à la malheureuse Église par la nomination d’un Copte pour percevoir le tribut qu’on exigeait d’elle ; et une courte période de paix relative s’ensuivit, dont Alexandre profita pour faire une visite pastorale régulière.
Il ne fallut pas longtemps, toutefois, pour que Korah reprît sa persécution ; et, trouvant que des milliers de gens s’efforçaient d’échapper par l’émigration, il nomma un officier dans le but exprès de l’empêcher, et de mettre à mort ceux qui étaient pris sur le fait. Une peste éclata dans le pays, qui ajouta à la misère de la population ; mais elle débarrassa du moins de Korah, qui la contracta peu après et en mourut.
Son successeur ne fut au pouvoir que trois mois ; et, même durant ce court répit, nous apprenons que beaucoup des églises d’Alexandrie furent ruinées par l’enlèvement forcé de leurs colonnes de porphyre et de marbres précieux, que les musulmans convoitaient pour l’ornementation de leurs mosquées[9]. Le gouverneur suivant fut Asama ebn Yézid, qui poursuivit la persécution implacable des Égyptiens chrétiens. Il désapprouvait particulièrement les moines ; et, pour s’assurer du paiement de la taxe supplémentaire qu’on leur imposait, il ordonna que chaque moine, en payant son tribut, reçût pour quittance un anneau de fer, où étaient gravés le nom de son couvent et l’année de l’Hégire où il avait payé l’argent. Cet anneau, ou entrave, il devait toujours le porter à la main droite ; tout moine trouvé sans lui, dans ou hors de son couvent, était mis à mort par décapitation ou par la bastonnade. Les chrétiens étaient librement mutilés, aveuglés et torturés ; et l’émir se déclarait l’héritier de tous ceux qui étaient mis à mort pour leur religion. L’émigration des chrétiens, malgré les peines qui y étaient attachées, s’accrut à tel point qu’Asama finit par publier un ordre selon lequel nul Égyptien ne voyagerait, même d’une partie du pays à une autre, sans un passeport, pour lequel chacun devait payer dix dinars[10]. Quiconque était trouvé voyageant sans cela pouvait être arrêté et avoir les deux mains amputées. Une pauvre veuve, qui avait réussi à obtenir le passeport nécessaire pour elle-même et son fils, s’efforçait de fuir avec lui le long du Nil. Le fils avait la garde des deux passeports ; et un jour, comme il descendait au bord du fleuve pour de l’eau, un crocodile invisible surgit, saisit et dévora le jeune garçon sous les yeux de sa mère. La malheureuse femme demeura dans un district étranger, sans enfant, sans le sou et sans passeport. Elle dut vendre ses vêtements et mendier le reste de l’argent nécessaire pour procurer aussitôt un nouveau passeport, afin de sauver ses mains.
L’Égypte était sur le point d’une révolte générale contre les Arabes, lorsque arriva la nouvelle que le calife était mort, et que le premier acte de son successeur, Omar, avait été de jeter en prison l’émir détesté d’Égypte, où il périt ensuite misérablement. Ce fut en l’an 717 ; mais le répit de persécution ne dura que la durée de son règne, qui fut à peine de deux ans. Le successeur d’Omar, Yézid, qui était un fils d’Abd el-Melek, destitua aussitôt Ayoub du gouvernement de l’Égypte, et envoya, avec le nouveau gouverneur, l’ordre que tout chrétien d’Égypte embrassât la foi de l’islam ou quittât le pays. Les malheureux chrétiens s’estimèrent heureux qu’on leur laissât même cette alternative, et en profitèrent en si grand nombre que des districts entiers devinrent déserts. Les églises furent démolies ; ou, si leur structure était épargnée, leurs images et leurs croix étaient du moins détruites ; et, en bien des cas, l’édifice fut changé en mosquée. Émir après émir se succédèrent rapidement, au gré du caprice des califes. On trouvera leurs noms, avec ceux des califes, dans la table chronologique ; mais il est inutile d’encombrer le texte d’une enfilade de noms quand il n’y a qu’un seul et même fait à rapporter de chacun d’eux : qu’ils dépouillèrent et persécutèrent les chrétiens. Les fonctionnaires subalternes enchérissaient généralement sur les ordres de l’émir ; et un certain Obeid Allah, qui fut nommé fermier des impôts sous Hassan ebn Yousef, combla la mesure de l’oppression.
Une fois de plus, les malheureux Égyptiens se levèrent pour la défense de leurs vies et de leurs libertés ; mais ils n’avaient aucune chance contre une armée bien équipée d’hommes qui n’avaient rien fait de toute leur vie que combattre et piller. Les chrétiens se rassemblèrent dans la moitié orientale du Delta en 725, et firent une vaillante résistance contre les troupes arabes ; mais, désarmés et sans instruction militaire comme ils l’étaient, la bataille devint bientôt un massacre. Les Égyptiens ne s’enfuirent pas, mais furent abattus sur place. L’historien musulman qui rapporte franchement les atrocités que nous avons mentionnées remarque avec complaisance que les Arabes « en égorgèrent un grand nombre ».
Ayant écrasé la rébellion, l’émir somma le patriarche de paraître devant lui. Alexandre, sachant bien ce qui l’attendait, s’enfuit vers la côte avec Hamoul, évêque de Wissim, dans l’intention de s’échapper par mer. Mais, arrivé en un lieu appelé Pariout, il fut saisi d’une maladie mortelle, et rendit avec gratitude sa vie de souffrances, pleuré par les chrétiens de toutes confessions. Le retard fut fatal à la fuite de l’évêque de Wissim, qui fut arrêté et traîné devant l’émir. L’émir demanda mille pièces d’or pour sa rançon. Ne pouvant payer, il fut flagellé par les rues de Fostat et de Babylone, jusqu’à l’église de Saint-Georges (Mari Girghi). Là, il fut suspendu devant les grandes portes, et la flagellation continua jusqu’à ce que les chrétiens eussent réuni en hâte parmi eux huit cents pièces d’or ; alors, presque à l’article de la mort, le malheureux évêque fut relâché.
La rébellion, toutefois, eut pour effet d’appeler l’attention du calife sur l’état de choses qui régnait en Égypte. Il destitua l’émir ; et, durant le court patriarcat de Cosmas, successeur d’Alexandre, ce malheureux pays jouit d’un répit précaire de persécution effective, quoique les chrétiens ne fussent jamais exempts d’oppression. Mais il est rapporté, comme grand sujet d’action de grâces, qu’ils obtinrent du nouvel émir la permission de rebâtir l’église de Mari Mena (Mon Seigneur Mena), existant encore à Fostat[11]. Même cette légère concession aux chrétiens donna lieu à une insurrection populaire parmi les musulmans. La famine et la peste, toutefois, éclatèrent juste comme le malheureux pays commençait à respirer librement, et le peuple mourut par milliers. De plus, bien que la persécution ne fût plus expressément ordonnée par l’émir, on permit à une tribu d’Arabes nouvellement arrivés, au nombre de trente mille, de s’établir dans les montagnes à l’est de Fostat et de ravager le pays à leur gré.
Bientôt aussi le nouvel émir mourut, et eut pour successeur un homme qui avait déjà été une fois émir d’Égypte, et l’un de leurs plus violents persécuteurs — Khandala ebn Séfayn. Il n’osa pas montrer sa haine des chrétiens tout à fait aussi ouvertement cette fois ; mais il augmenta leurs taxes, et marqua chaque chrétien de la marque d’une bête.
Durant ces événements, le patriarche Théodore, qui avait succédé à Cosmas, mourut ; et — à cause d’un différend entre le collège sacerdotal d’Alexandrie et les évêques de l’Égypte proprement dite — son successeur ne fut pas élu immédiatement.
À cette conjoncture, l’Église melkite, comprenant que le calife lui-même était favorablement disposé envers les chrétiens, résolut de faire un effort pour sauver sa propre Église d’une extinction totale, et pour regagner quelque part de ces revenus — tels qu’ils étaient désormais — que l’Église nationale avait repris depuis la fuite de Pierre, soixante ans auparavant. On peut inférer la dégradation de leur communion de ce fait, rapporté par leur propre historien, que le meilleur homme qu’ils purent trouver pour la charge de patriarche fut un fabricant d’aiguilles qui ne savait ni lire ni écrire, nommé Cosmas[12]. Aussitôt que possible après sa consécration, il fut envoyé en ambassade auprès du calife « pour expliquer la fraude » qu’auraient commise les monophysites envers les Arabes, au temps de la conquête, en se présentant comme l’Église nationale ! Bien que la perte de leurs possessions et du prestige de l’Église melkite fût clairement due à la fuite de leur patriarche Pierre, ils représentèrent que Benjamin et ses successeurs les avaient dépouillés de tout, et supplièrent Hachem d’ordonner que tout leur fût restitué. Sans doute le calife, dont l’attention avait été appelée sur la nécessité d’une intervention en Égypte par la récente rébellion, avait-il été heureux de trouver qu’il y avait un corps rival de chrétiens qu’on pouvait opposer au corps plus puissant dont le patriarche avait sanctionné la révolte. Il traita donc Cosmas avec honneur, et écrivit au gouverneur d’Égypte que les églises chrétiennes, avec tout ce qui leur appartenait, devaient être rendues à Cosmas. Bien entendu, cet ordre déraisonnable et général ne put être pleinement exécuté ; mais il devint un nouveau prétexte pour opprimer l’Église nationale, et beaucoup des principales églises lui furent enlevées de force et données à la poignée de melkites qui restait. Parmi celles-ci, il y avait non seulement le Césaréum, mais la grande église des Anges, que les monophysites avaient bâtie spécialement pour eux après avoir été chassés du Césaréum par les melkites. La vacance du patriarcat national fut aussi prolongée par le gouverneur mahométan, qui refusa d’accorder son congé d’élire sans une somme qu’il était tout à fait impossible de payer.[13]
Hachem, toutefois, intervint de nouveau pour réfréner la violence de ses émirs, et envoya l’odieux Khandala ebn Séfayn en Maurétanie, où il causa aussi une rébellion peu après. Un homme nommé Hafiz fut nommé en Égypte, et les évêques furent autorisés à se réunir à Babylone pour l’élection du patriarche. Pourtant, le parti alexandrin et les évêques ne purent s’accorder ; et, à la fin, ils proposèrent de s’en remettre à un vieil évêque fort respecté, qui s’était excusé d’assister sous prétexte de maladie — Moïse de Wissim.
Chapitre V
Révolte des coptes et chute de la dynastie omeyyade
Wissim était une cité épiscopale d’une grande importance pendant plusieurs siècles en Égypte ; mais, comme beaucoup de ses villes, elle a été si fort éclipsée par les ténèbres de la domination musulmane qu’au début du dix-neuvième siècle l’un de ses historiens en parlait comme d’un lieu entièrement disparu et « dont la situation est inconnue ». Wissim, pourtant, n’a jamais cessé d’exister, et peut se retrouver jusqu’à ce jour par quiconque prend la peine de chevaucher environ deux heures dans le Delta, depuis le pont d’Embabeh sur le Nil. Aux jours du paganisme, elle se glorifiait de deux grands temples, l’un au nord, l’autre au milieu de la cité. Ceux-ci furent abattus par ordre de Constantin, et des églises furent bâties à leur place. Abou Salih déclare qu’à un moment Wissim renfermait trois cent soixante-six églises[14] ; mais c’est probablement là une grande exagération, quoique ce fût évidemment un lieu de grande importance ecclésiastique pendant des siècles. Une inspection fort sommaire du village moderne révèle des traces d’églises et de temples écroulés ; bien que l’église copte actuelle, comme presque toutes les autres du pays, ait été rebâtie et modernisée depuis que l’occupation anglaise a permis aux Égyptiens de restaurer leurs églises impunément — et c’est l’un des plus pauvres spécimens qu’on puisse trouver dans le pays.
Juste hors du village, sur un haut tertre, se dresse un bas mur de pierres en ruine qu’ils appellent une mosquée. Ce mur entoure le pavement et les colonnes d’une vieille église chrétienne, les colonnes (qui sont de pierre, avec des chapiteaux sculptés) se tenant pour la plupart à leur place. Au-dehors, sur l’une des pierres de fondation grossières, une croix est profondément gravée. Plus bas, sur une fondation plus ancienne encore, il y a un cartouche et des fragments d’écriture hiéroglyphique. De hauts tertres montrent où des fouilles pourraient peut-être mettre au jour de nouveaux vestiges. Non loin de la ville était un monastère qui avait été bâti quarante ans avant le règne de Dioclétien par un marchand africain établi dans la ville. Ce monastère exista sur le même emplacement pendant plus de mille ans.
Sous le règne du calife Hachem, Wissim était encore à l’apogée de sa prospérité, et avait pour évêque Moïse, homme respecté pour sa sagesse et sa sainteté par toute l’Égypte. Il était trop malade pour chevaucher quand les messagers vinrent de Babylone implorer son conseil ; mais on le porta sur une litière à travers les champs parfumés qui s’étendent entre Wissim et Babylone, et son lit fut porté dans l’église — probablement la Moallaka — où se déroulait l’élection du patriarche. Le parti alexandrin paraît avoir insisté sur un candidat que le reste du pays ne pouvait accepter, et refusait d’écouter toute autre proposition. Moïse fit de son mieux pour les persuader d’entendre raison, mais en vain ; et ils devinrent si injurieux que le vieil évêque indigné se leva soudain de sa litière, et, frappant de tous côtés avec son bâton, les chassa de l’église.
Cette nuit-là, Moïse et son diacre, qui partageait sa chambre, s’employèrent à chercher un candidat tout à fait nouveau qui pût être agréable à tous ; et le diacre suggéra enfin un moine du couvent de Macaire, nommé Michel, qui n’était même pas à Babylone à ce moment, mais que tous connaissaient et respectaient. Le lendemain, comme la querelle semblait près de recommencer, Moïse proposa Michel ; et tout le parti, las de la dispute et, espérons-le, un peu honteux de lui-même, reçut la proposition par une clameur d’applaudissement unanime. Le consentement de l’émir fut promptement obtenu, et une députation partit pour l’Ouadi Natroun chercher Michel. En chemin, ils rencontrèrent une procession de moines de ce couvent même, venant protester contre quelques exactions illégales du dernier gouverneur ; et, parmi ces moines, était Michel. On leur donna l’heureuse nouvelle que le dernier gouverneur était disgracié et banni ; et la consécration de Michel se fit aussitôt.
La paix, toutefois, fut de courte durée. Hachem mourut, et son successeur destitua aussitôt le gouverneur d’Égypte et en nomma un autre, qui recommença avec zèle l’œuvre d’oppression et de persécution des chrétiens. Dans les quatre années suivantes, il y eut quatre califes successifs et autant de gouverneurs différents nommés en Égypte, qui tous persécutèrent et opprimèrent les chrétiens. Quelques-uns, après avoir vendu tous leurs biens et leur bétail pour acquitter les exactions qu’on leur imposait, virent leurs propres enfants vendus en esclavage pour satisfaire la rapacité du gouvernement musulman. Beaucoup d’évêques abandonnèrent leurs sièges et se cachèrent dans les couvents. Le malheureux peuple devint apostat en grand nombre, spécialement tenté de le faire en ce temps par l’offre que, s’ils voulaient seulement accepter nominalement la foi de l’islam, ils pourraient demeurer chrétiens en vérité. Les enfants de ces gens, bien entendu, devenaient de vrais musulmans. On rapporte que vingt-quatre mille personnes renoncèrent à leur christianisme durant ce temps de persécution. Moïse de Wissim fut au premier rang dans ses efforts pour encourager et secourir ceux qui souffraient, et fut le bras droit du patriarche Michel à travers ces temps troublés. Enfin Merwan, qui se révolta avec succès contre le calife régnant, se rendit maître de l’empire sarrasin. Comme de juste, il envoya un nouveau gouverneur en Égypte, ce qui donna aux chrétiens un court répit. Le nouveau gouverneur, Hassan ebn Sohaïl[15], se montra ami des chrétiens ; et Michel fut alors occupé à recevoir de nouveau, à des conditions de pénitence, beaucoup de ceux qui avaient apostasié dans les persécutions récentes.
Cosmas, le patriarche melkite, s’était tenu fort tranquille durant les jours sombres ; mais, maintenant que les chrétiens étaient de nouveau en faveur, il reprit ses efforts pour vexer et dépouiller l’Église nationale. Cette fois, il en appela au gouverneur musulman pour qu’il lui donnât l’église et les dotations de Mari Mena, dans la Maréotide, l’une des plus célèbres d’Égypte. Elle était située dans une ville qui avait grandi autour d’elle et portait le même nom, dans le désert entre Alexandrie et Nitrie. Elle est détruite depuis longtemps, mais ses ruines existent peut-être encore sur cette route aujourd’hui déserte. La description suivante de ce qu’on en pouvait voir quelque temps après sa destruction est traduite par Quatremère d’un manuscrit arabe :
Mina[16] comprend trois villes désertes, situées au milieu d’un désert de sable ; mais beaucoup de ses édifices demeurent encore debout. Les Arabes s’en servent souvent comme de cachettes pour dresser une embuscade aux voyageurs. Il y a encore des palais bien bâtis, enfermés dans une muraille. La plupart de ces édifices sont construits sur des arcades voûtées, et quelques-uns sont habités par des moines. L’eau y est bonne, mais peu abondante.
L’église de saint Mena est un vaste édifice, orné de statues et de peintures d’une grande beauté. Des cierges y brûlent jour et nuit. À une extrémité de cette église, il y a un grand tombeau, et deux chameaux sculptés en marbre. La statue de marbre d’un homme se tient debout, un pied sur chaque chameau ; une main est ouverte, l’autre fermée. Cette statue, dit-on, représente saint Mena. Dans la même église, il y a des statues de Jean, de Zacharie et de Jésus, taillées dans une grande colonne de marbre ; à droite de l’entrée, devant ces figures, est une porte ( ? grille) que l’on tient fermée. Il y a aussi une statue de la Vierge Marie derrière deux rideaux, et des statues des Prophètes. Hors de l’église sont des statues ( ? bas-reliefs) représentant toutes sortes d’animaux, et des hommes de toutes professions. Parmi eux est un marchand d’esclaves qui tient à la main une bourse retournée.
Au milieu de l’église, il y a un édifice en forme de dôme, sous lequel sont huit statues qui, si ce qu’on me dit est vrai, représentent des anges.
À côté de l’église est une mosquée dont le mihrab est tourné vers le sud, où les mahométans viennent faire leurs prières. Toute la terre environnante est plantée d’un grand nombre d’arbres fruitiers, mais surtout d’amandiers et de caroubiers ; le fruit en est très bon, et sert à faire des sirops.
Il y a aussi quantité de vignes, dont on fait du vin.
Les revenus de cette église étaient évalués, même dans l’état ruiné de la ville, à plus de mille dinars par an ; on comprend donc l’empressement des melkites à la posséder, bien qu’il n’y ait nulle preuve qu’elle eût jamais appartenu à leur parti. Le gouverneur demanda à Cosmas comme à Michel de dresser un exposé de leurs prétentions respectives ; et, après quelque temps, il jugea que les melkites n’avaient pas établi leur droit, et que l’édifice devait rester à l’Église nationale. Cosmas, toutefois, avait réussi à amasser un trésor considérable à cette époque ; et, malgré le petit nombre de ses partisans, il paraît avoir eu plus d’argent à sa disposition que Michel. Ce dernier devait être d’humeur indulgente ; car, malgré cette conduite de la part de Cosmas, nous trouvons les deux patriarches agissant de concert, plus tard, en un vain effort pour sauver leur pays.
Car, bien que, sous la dynastie des Omeyyades, l’empire sarrasin atteignît sa plus grande splendeur — ayant envahi l’Afrique, Syracuse, l’Asie Mineure, Carthage, et assuré son pied en Espagne —, les divisions intérieures étaient devenues de plus en plus constantes, et nul gouvernement vraiment bon ou stable n’avait été établi nulle part. Merwan, le dernier calife de la lignée, n’était qu’un usurpateur heureux ; de plus, la bataille de Tours [Poitiers] venait de porter un coup fatal au prestige des Arabes et un arrêt final à leur carrière victorieuse. Ils furent rejetés en Espagne ; et, quoiqu’ils s’y maintinssent dans ce coin de l’Europe pendant des siècles, ils ne purent jamais avancer au-delà. Repoussé à l’ouest, Merwan se trouva maintenant confronté à un ennemi nouveau de sa propre foi, à l’est — Abdallah Abbas — qui, en raison de sa cruauté, reçut ensuite le nom de « le Verseur de Sang ».
Tandis que Merwan était tout occupé à la lutte avec son rival, Abd-el-Melek, le gouverneur qui avait succédé à Hassam en Égypte, recommença la persécution que son prédécesseur avait abolie. Michel et Moïse de Wissim, avec plus de trois cents chrétiens des deux sexes, furent jetés dans « un sombre cachot », où le patriarche et l’évêque firent de leur mieux pour consoler et fortifier les malheureux prisonniers. Tandis qu’ils s’attendaient au pire, arriva la nouvelle d’un secours inattendu venu de Nubie.
La Nubie, quoique indirectement fort éprouvée par la conquête arabe de l’Égypte — à cause de la nécessité de se procurer assez d’esclaves pour compléter le tribut annuel —, n’avait pas souffert d’invasion ni de persécution ; et son état pouvait maintenant se comparer avantageusement à la terre désolée de l’Égypte. Son dernier roi, Mercurius, avait été fort aimé et respecté, au point qu’il avait reçu de ses sujets le surnom de second Constantin[17]. Son fils Zacharie, à la mort de son père, ne voulut pas accepter lui-même le royaume ; et, après deux courts règnes d’Ibrahim et de Marc, successivement assassinés par les partisans l’un de l’autre, le trône échut à un homme dont le nom est donné comme Kiriakous (Cyriaque), renommé pour son courage et sa vertu.
La Nubie avait à cette époque plusieurs sujets de plainte contre les maîtres musulmans de l’Égypte, outre le grief permanent de la traite forcée des esclaves. Les mahométans avaient emmené dans leurs raids un grand nombre de Nubiens, par-delà le tribut stipulé, qu’ils vendaient en esclavage en Égypte. Quand Kiriakous apprit que la guerre civile régnait entre Merwan et Abou-l-Abbas, et que le gouverneur d’Égypte s’était mis à persécuter les chrétiens de sa propre autorité, il résolut d’intervenir. Il envoya « Abrekkès », l’un des principaux nobles de son royaume, pour demander que le patriarche Michel fût mis en liberté. Abd-el-Melek, pensant qu’il pouvait se permettre de mépriser le roi de Nubie, arrêta promptement Abrekkès et le jeta lui aussi en prison. À sa consternation, toutefois, il apprit bientôt que Kiriakous était entré en Égypte avec une nombreuse armée à cheval et à dos de chameau. « Des témoins oculaires m’ont assuré, écrivit le diacre Jean, qui composa ensuite une histoire de son maître le patriarche Michel, que ces chevaux n’étaient pas plus gros que des ânes, mais qu’au combat ils secondaient leurs maîtres, frappant des pieds de devant comme de derrière. » Toute la population chrétienne, qui était encore bien plus nombreuse que les musulmans, accueillit avec joie les armes de Kiriakous ; et les envahisseurs remontèrent le pays et menacèrent Fostat. Dans cette extrémité, Abd-el-Melek libéra en hâte Abrekkès, sur un serment solennel qu’il persuaderait son maître de se retirer, et l’envoya traiter avec Kiriakous. Ce prince, recevant une lettre du patriarche Michel disant qu’il avait été mis en liberté et était maintenant bien traité, consentit à se retirer en son pays, emportant avec lui un butin considérable des habitants musulmans.
De telles promesses, toutefois, sont rarement tenues quand la contrainte est levée. Les exactions tyranniques d’Abd-el-Melek poussèrent bientôt les chrétiens à de nouvelles pensées de révolte. Les deux patriarches turent leurs différends religieux, et, faisant cause commune contre l’infidèle, se mirent conjointement à la tête du mouvement national. Cela lui donna une force et une mesure de succès jamais atteintes auparavant. Le théâtre de la révolte fut cette fois en Haute-Égypte, et sans doute nourrissait-on l’espoir d’un secours des Nubiens. Abd-el-Melek marcha avec ses troupes arabes contre les insurgés indigènes, et fut défait avec de grandes pertes. Les Égyptiens se rassemblèrent en une forte position, et non seulement tinrent leur camp contre l’ennemi, mais obtinrent de constants avantages en rase campagne. Même l’arrivée de Merwan en personne avec des troupes fraîches ne les effraya pas ; de fait, Merwan était lui-même en retraite devant les armées victorieuses de son rival Abdallah Abbas. Il trouva que la rébellion s’était répandue par toute l’Égypte, et gagnait du terrain chaque jour. Les coptes, en fait, furent dans un état de semi-indépendance sous leurs patriarches pendant plusieurs années avant la mort de Merwan. Un homme appelé Jean de Samannoud était leur chef en Basse-Égypte ; et, bien que les soldats de Merwan ravageassent le pays, pillant et saccageant tout ce qui se trouvait sur leur chemin, il ne put les réduire tant que leurs chefs demeurèrent à leur tête. Masr[18] elle-même fut incendiée, et tous les quartiers chrétiens brûlés par les musulmans.
Pourtant l’Égypte tint bon, jusqu’à ce que, apparemment en une seule année (vers 750), tous ses hommes en qui elle avait confiance lui fussent enlevés. Jean de Samannoud tomba dans une bataille rangée, et la plupart de ses hommes perdirent la vie avec lui. En Haute-Égypte, dans une escarmouche fortuite, les deux patriarches furent faits prisonniers, et tombèrent entre les mains de Merwan.
Cosmas racheta sa vie par le paiement de mille pièces d’or, et il paraît avoir fui le pays, car nous n’entendons plus parler de lui, sinon par une mention incidente en rapport avec la querelle iconoclaste qui, quelque cinq ans plus tard, agitait les restes de l’Empire byzantin. Michel n’avait point d’argent ; il fut donc flagellé, et l’ordre était déjà donné pour son exécution, quand Merwan songea qu’il pourrait être utile pour traiter avec les insurgés ; aussi fut-il renvoyé en prison.
Cependant, les musulmans brûlaient les récoltes, pillaient les monastères, et traînaient les religieuses pour qu’on en disposât au bon plaisir de Merwan. L’une d’elles, Febronia, femme d’une si grande beauté qu’elle fut mise à part pour Merwan, se sauva du déshonneur par un curieux expédient. Elle montra au chef de la troupe un onguent qui, prétendait-elle, rendrait un homme invulnérable à l’acier si on l’en frottait ; et, comme gage de sa bonne foi, elle offrit d’en faire l’essai sur elle-même, à condition que, si elle lui livrait ce secret, il respectât la chasteté d’elle-même et de ses compagnes. Elle se frotta le cou de l’onguent, et, tendant la tête, ordonna à l’homme de frapper fort. Il le fit, et la tête roula sur le sol. Alors, dit Abou Salih, « ils se repentirent, et furent extrêmement tristes, et ne firent désormais nul tort à aucune de ces vierges, mais les laissèrent aller ».
En 751, Abdallah Abbas entra en Égypte avec son armée victorieuse, résolu d’arracher à Merwan cette dernière et plus importante province. Les Égyptiens, privés de leurs chefs et sans espoir d’une lutte heureuse contre deux armées à la fois, firent leur paix avec l’Abbasside. Les califes rivaux campèrent en vue l’un de l’autre, sur les rives opposées du Nil. Mais le patriarche Michel et Moïse de Wissim étaient encore aux mains de Merwan ; et Merwan, pour se venger des insurgés d’avoir rejoint son ennemi, tortura, sur la rive du fleuve, les deux hommes qu’ils aimaient le plus, à la vue de ceux qui étaient de l’autre côté du courant. Pourtant le courage des deux prélats ne leur fit pas défaut un seul instant ; et, comme Merwan ne pouvait rien tirer d’eux, il les renvoya à leur prison pour la nuit, leur promettant pour le lendemain une mort prolongée par la torture, au même lieu.
Le jour parut, et toutes les tentatives pour délivrer les évêques bien-aimés avaient échoué. Tout le clergé chrétien aux mains de Merwan fut rassemblé sur la rive du fleuve, au nombre de onze ; et les divers instruments de torture furent préparés. Le clergé s’embrassa, et Moïse de Wissim demanda au patriarche de prononcer l’absolution sur eux. Un silence haletant tomba sur les rives encombrées — d’un côté, les cris frénétiques et les lamentations des chrétiens s’apaisèrent ; de l’autre, les troupes farouches de Merwan firent une pause d’étonnement —, tandis que la voix du patriarche s’élevait, sans faillir, sur le groupe agenouillé, dans la prière de l’absolution :
« Ô Seigneur Jésus-Christ, Fils unique, Verbe de Dieu le Père, qui, par ta Passion salutaire et vivifiante, as rompu toutes les chaînes de nos péchés ; qui as soufflé sur la face de tes saints Apôtres, leur disant : “Recevez le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez” ; tu as aussi, ô Seigneur, choisi par ces mêmes Apôtres ceux qui devaient toujours exercer l’office du sacerdoce dans ta sainte Église, afin qu’ils remissent les péchés sur la terre, et déliassent et relâchassent tous les liens de l’iniquité. Nous prions et implorons ta Bonté, ô toi qui aimes les hommes, pour tes serviteurs nos pères, nos frères, et notre propre infirmité, qui inclinons maintenant nos têtes devant ta sainte Gloire : montre-nous ta tendresse, et romps toutes les chaînes de nos péchés. Et si nous t’avons offensé par science ou par ignorance, ou par dureté de cœur, par parole, par acte, ou par notre faiblesse, toi, ô Seigneur, qui connais la fragilité de l’homme, qui es gracieux et qui aimes les hommes, accorde-nous la rémission de nos péchés, bénis-nous et purifie-nous, absous-nous, nous et tout ton peuple, remplis-nous de ta crainte, et dirige-nous vers ta sainte et gracieuse Volonté ; car tu es notre Dieu, et à toi, avec le Père et le Saint-Esprit, toute gloire et tout honneur sont dus, maintenant et à jamais. Tes serviteurs qui ont en ce jour l’office du ministère, les prêtres, les diacres et le clergé, tout le peuple, et ma propre faiblesse, sont absous par la bouche de la sainte Trinité — le Père, le Fils et le Saint-Esprit —, et de la bouche de l’unique, sainte, catholique et apostolique Église ; par la bouche des Douze Apôtres, et par la bouche du sage Marc, apôtre et martyr ; par la bouche aussi du patriarche saint Sévère, et de notre saint docteur Dioscore, de saint Jean Chrysostome, de saint Cyrille, de saint Basile, de saint Grégoire, des trois cents aussi qui se réunirent à Nicée, des cent cinquante à Constantinople, des cent à Éphèse, et par la bouche de mon humilité, qui suis un pécheur ; car béni et plein de gloire est ton saint Nom — Père, Fils et Saint-Esprit —, maintenant et à jamais, dans les siècles des siècles. Amen. »[19]
Comme la prière s’achevait, le fils de Merwan s’avança des rangs, et se jeta aux pieds de son père, le suppliant d’épargner la vie des prisonniers. Sachant probablement que des motifs de pitié n’auraient nul effet, il en appela à ceux de la politique. Il fit observer que se concilier les Égyptiens chrétiens était leur unique chance de salut ; qu’ils suivraient toujours leur patriarche ; mais que, si celui-ci était maintenant tué d’une telle manière, tout Égyptien qui ne s’était pas encore joint à l’insurrection se hâterait vers l’étendard des Abbassides, afin de venger sur les Omeyyades la mort de leur patriarche. Merwan, sur qui peut-être la scène avait aussi fait quelque impression, céda enfin aux instances de son fils, et le clergé fut renvoyé en prison. Moïse de Wissim ranima leurs esprits abattus par ses exhortations et ses prédictions ; et, dans les couvents, les moines offraient jour et nuit des prières pour leur salut.
Enfin, la traversée du Nil fut accomplie par l’armée d’Abd Allah, et les deux califes se rencontrèrent à Abousir Kuridis, dans la province de Beni-Souef. Merwan fut tué, et son armée totalement défaite.
Abd Allah, le fils de Merwan, se réfugia en Nubie avec le reste de ses partisans, et se remit à la merci du roi de Nubie. Au bout de trois jours, on l’informa que le roi se proposait de visiter son camp en personne, et d’entendre ce qu’il avait à dire. Abd Allah, qui sentait sa situation désespérée, étendit un tapis, et se prépara à recevoir le monarque chrétien avec tout le respect. Mais quand le roi arriva, il ne voulut pas monter sur le tapis, et s’assit à terre, s’excusant en disant que c’était le devoir particulier d’un roi de s’humilier devant Dieu, à qui il devait sa grandeur.
Il ouvrit ensuite la conversation en demandant pourquoi les gens d’Abd Allah buvaient du vin, comme il l’avait remarqué, alors que cela était défendu par le livre qu’ils professaient de tenir pour sacré. Abd Allah répondit que ce n’étaient que ses esclaves et quelques-uns de ses officiers qui péchaient de la sorte. « Pourquoi, demanda encore le roi, permettez-vous à vos soldats de fouler la moisson sous les pieds de leurs chevaux, quand une telle conduite est défendue dans votre livre sacré ? » Abd Allah fit la même excuse : qu’il n’avait pu empêcher quelques-uns des officiers et leurs esclaves de cette offense. Mais le roi demanda une troisième fois : « Pourquoi portez-vous tous des robes de soie et d’or, au mépris des lois de votre religion ? » « Parce que, répondit Abd Allah, le pouvoir nous a quittés, et que nous avons été contraints d’appeler à notre aide des étrangers qui, bien qu’ils aient adopté notre religion, s’obstinent à porter de tels vêtements que vous voyez, malgré nos objections. »
Le roi baissa la tête, et demeura quelques instants dans une profonde méditation. On l’entendit murmurer : « Nos esclaves, nos officiers, les étrangers qui ont adopté notre religion ! » Puis, relevant la tête, il s’écria : « La chose n’est pas comme tu l’as dit ! Non, c’est ta famille qui a offensé Dieu. Vous avez enfreint ses lois, en usant du pouvoir pour exercer la tyrannie. Pour cette cause, Dieu vous a ôté l’autorité, et, pour vos propres crimes, vous a couverts de honte. Qui dira le jour de sa vengeance ? Et si sa colère éclate sur toi pendant que tu es dans mon royaume, mon pays souffrira pour tes péchés. Les droits de l’hospitalité doivent prévaloir trois jours : prends des vivres et tout ce qui est nécessaire à ton voyage, puis sors de mon royaume. »
Abd Allah était impuissant à combattre, et n’eut d’autre choix que d’obéir à l’ordre. Il tomba aux mains de l’Abbasside, et fut gardé en prison le reste de ses jours. El-Mansour l’envoya chercher un jour, pour entendre son propre récit de son expulsion de Nubie, qu’il donna, selon Masoudi, dans les termes traduits ci-dessus.
L’Égypte passa ainsi sous la puissance de l’Abbasside ; le patriarche Michel fut mis en liberté, et les chrétiens furent laissés en paix et en liberté pendant environ quatre ans.
Chapitre VI
L’oppression de la dynastie abbasside
Durant les cinquante-quatre années suivantes, il n’y eut pas moins de quarante-cinq gouverneurs différents nommés en Égypte, sous cinq califes successifs. On trouvera les noms encombrants et sans intérêt de ces gouverneurs dans la table chronologique ; mais, faute de bonne raison de les distinguer, ils seront tous désignés dans le texte sous le nom d’émir ou de prince. Ceux qui gouvernèrent durant les quatre années de paix qui suivirent la conquête du pays par l’Abbasside furent tolérants, et parfois amis des chrétiens.
Peu après la mort de Merwan, survint un incident qui fut alors regardé comme un miracle. Le Nil n’était monté que de quatorze coudées, là où il aurait dû monter de seize, et l’on redoutait fort une famine. Les évêques, qui étaient alors à Babylone pour le synode d’automne, convinrent de tenir un service spécial de prière d’intercession, dont Jean le Diacre écrivit un récit dans sa Vie de ce patriarche :
Quand vint le 17 de Tout[20], qui est la fête de la très glorieuse Croix, le clergé de Gizeh et des lieux éloignés s’assembla, avec la plupart des laïcs de Fostat, vieux et jeunes, et marcha en procession, portant les Évangiles et les encensoirs avec l’encens. Puis nous entrâmes dans la grande église cathédrale de saint Pierre, dont les fondations plongent dans le fleuve ; mais l’église ne pouvait contenir le peuple, à cause de sa multitude, en sorte qu’ils se tenaient dans les lieux d’alentour. Alors le patriarche éleva la croix, tandis qu’Anbar Mennas, évêque de Memphis, se tenait près de lui avec le saint Évangile, et il nous conduisit tous au-dehors, portant croix et livres de l’Évangile, jusqu’à ce que nous fussions sur les rives du fleuve ; et c’était avant le lever du soleil. Et le patriarche pria, et Anbar Mennas l’évêque pria, et les laïcs ne cessèrent de crier “Kyrie, eleison” jusqu’à la troisième heure du jour ; de sorte que tous les Juifs, les musulmans et les autres entendirent nos cris vers le Dieu Très-Haut. Et il nous exauça — loué soit son nom glorieux —, car le fleuve monta et s’éleva d’une coudée, et tout homme glorifia Dieu et lui rendit grâces. Et quand Nérun apprit cette affaire, il fut rempli d’étonnement et de crainte, lui et toutes ses troupes.
Il est rapporté en outre que l’émir, ne voulant pas que ce miracle fût attribué aux prières des chrétiens, ordonna aux musulmans de prendre le même lieu le lendemain, et d’obtenir par leurs prières une coudée de plus. Mais, au contraire, comme les musulmans priaient, l’eau baissa d’une coudée, selon le registre du nilomètre ! Alors l’émir, indigné, ordonna qu’on ne permît de prier ni aux chrétiens ni aux musulmans, et l’eau demeura à quatorze coudées ; jusqu’à ce que, en désespoir de cause, l’émir ordonnât de nouveau aux chrétiens d’essayer ce qu’ils pourraient faire ; et aussitôt le fleuve monta à dix-sept coudées, et toute crainte de famine s’évanouit. On dit que ce miracle contribua plus que toute autre chose au soulagement dont les chrétiens jouirent de l’oppression durant ces quatre années.
Michel employa quelque temps à une visitation approfondie du royaume ; et son biographe décrit la découverte d’un établissement de descendants des hérétiques mélitiens, au nombre de trois mille, vivant dans des cavernes de rochers et dans des monastères. Apparemment, leur existence même avait été oubliée dans les terribles troubles des siècles récents ; aussi étaient-ils probablement en quelque oasis lointaine. Michel les reçut avec la charité et la sagesse qu’on eût attendues de lui, et ils furent absorbés dans l’Église nationale.
La paix fut finalement troublée par les méfaits d’un évêque de Harran, nommé Isaac, qui avait gagné la faveur du calife Abd Allah. Le patriarche monophysite d’Antioche étant mort, le calife envoya aux évêques de ce pays l’ordre d’élire Isaac. Mais, comme les translations étaient défendues par les canons orientaux, les évêques refusèrent d’élire le candidat du calife. Isaac donc, usant des pouvoirs civils que lui avait conférés Abd Allah, fit mettre à mort les deux métropolites qui étaient ses principaux adversaires. Ayant, par ce simple expédient, assuré une majorité à son élection, il envoya les lettres synodales d’usage à Michel d’Égypte, sollicitant sa communion. Le calife, en même temps, envoya à l’émir alors en place l’ordre que, si Michel refusait, il fût arrêté et envoyé à lui en Syrie.[21]
Michel convoqua un concile de tous les évêques de la Haute et de la Basse-Égypte à Babylone, et leur soumit l’affaire. Tous savaient bien qu’un refus serait probablement suivi d’un renouvellement de la terrible oppression dont ils avaient joui d’un si bref répit, et certainement de la torture et de la mort de Michel lui-même. La tentation était rude de céder le point ; et s’il n’eût été qu’une question de droit canon, ils l’eussent fait ; mais il était impossible de laver Isaac du meurtre des deux évêques. Après près d’un mois de délai et de délibération, l’assemblée demanda au patriarche de décider sous sa propre responsabilité. Michel annonça aussitôt que ni glaive, ni feu, ni bête sauvage, ni exil ne le contraindraient à céder à une telle demande.
Les messagers d’Antioche réclamèrent là-dessus promptement l’arrestation de Michel ; mais l’émir, qui aimait et respectait le patriarche, déclara qu’il n’y avait nulle hâte, et que Michel devait avoir le temps de faire ses préparatifs. Il retarda le départ autant qu’il l’osa, mais fut enfin contraint de donner l’ordre. Moïse de Wissim déclara son intention d’accompagner son maître et ami, et Jean le Diacre joignit aussi son sort au leur. Comme les trois hommes courageux étaient sur le point de partir pour leur martyre, la nouvelle vint de la mort d’Isaac, et l’émir décida avec joie que, dans ce cas, la présence de Michel en Syrie ne pouvait être requise.
Le patriarche vécut près de onze ans après cela, et termina sa vie troublée en paix vers l’an 767. Le calife alors sur le trône était celui qu’on connaît communément sous le nom d’El-Mansour (Almansor), qui fixa son trône à Bagdad et fut le premier des califes à montrer quelque goût pour les lettres et le savoir, bien que son caractère ne fût pas plus à admirer qu’aucun des autres depuis Omar. L’émir régnant au moment de la mort de Michel était Yézid ebn Hatem.
Le successeur de Michel fut un homme appelé Mena, également du couvent de Saint-Macaire. L’Église avait été en paix pendant onze ans, et le demeura encore quelque temps, quand la méchanceté de l’un de ses propres membres lui attira de nouveaux ennuis. C’était un diacre d’Alexandrie nommé Pierre, qui avait demandé à Mena de le faire évêque, et avait essuyé un refus. Déçu dans son ambition, il se rendit à Bagdad, et s’appliqua à gagner la faveur du calife. Il y réussit si bien qu’il revint enfin en Égypte avec un ordre d’El-Mansour portant que le patriarche Mena fût détrôné et Pierre élu à sa place. Mena convoqua un concile à Babylone, pour prendre l’avis de ses évêques ; et, comme ils siégeaient selon la coutume dans l’église, à leur stupéfaction, Pierre, accompagné d’une troupe de soldats, entra dans le sanctuaire en habits patriarcaux. Tandis que le patriarche hésitait sur la conduite à tenir en une telle extrémité, le fougueux vieux Moïse de Wissim et Mena, un autre évêque, se précipitèrent sur l’intrus et le chassèrent de l’église de vive force. Mais ils furent, bien entendu, aussitôt entourés par les soldats ; tous les évêques présents furent enchaînés et jetés en prison. Ils s’attendaient à une prompte mort ; mais quelqu’un ayant mentionné à l’émir que le patriarche connaissait ce qu’on supposait être l’antique secret égyptien de transmuer les métaux vils en or, il l’envoya chercher, et demanda que tous les vases d’or et d’argent des églises de toute l’Égypte fussent livrés au calife. Mena répondit qu’après tout ce que l’Église avait souffert, il croyait qu’il restait peu de vaisselle d’or et d’argent ; en tout cas, les grandes églises d’Alexandrie étaient servies avec du bois et du verre. L’émir demanda alors qu’au moins le livre contenant le secret de faire l’or lui fût remis ; et, quand Mena protesta qu’il ne connaissait nul livre de ce genre, l’émir lui laissa la vie, dans l’espoir de lui arracher enfin le secret. Le patriarche et ses évêques furent envoyés travailler comme forçats dans les docks d’Alexandrie.
Cet outrage était plus que les Égyptiens n’en pouvaient supporter. Une fois de plus, les chrétiens du Delta se levèrent en rébellion, chassèrent les fonctionnaires musulmans, et, comme l’exprime Makrizi, « se constituèrent en communauté ». L’émir d’Égypte envoya son armée contre eux, mais les coptes surprirent les troupes musulmanes de nuit et remportèrent une victoire complète, en tuant un grand nombre et mettant le reste en fuite. Mais de tels succès ne pouvaient jamais être que passagers ; car les coptes n’étaient jamais autorisés à porter les armes, et les musulmans avaient une réserve d’hommes inépuisable où puiser, puisque toutes les races guerrières du monde oriental s’étaient ralliées à l’étendard du Prophète — religion qui permettait en pratique la plus folle licence à ses adeptes, pourvu qu’ils fussent bons soldats et prêts à mourir au premier signal. Les insurgés furent cernés, et finalement — bien que, selon Makrizi, ils paraissent avoir tenu jusqu’à être contraints de manger leurs morts pour se nourrir — réduits à la soumission. Leurs églises de Fostat furent détruites, outre l’ancienne d’Anbar Chenouda, depuis rebâtie, et qui se dresse aujourd’hui sur le même emplacement, entre Fostat et Babylone. Pour une église du quartier de Constantin, les chrétiens offrirent à l’émir une rançon de cinquante mille dinars s’il voulait l’épargner, mais il refusa.
Le soulagement vint en la personne d’un nouvel émir, qui libéra les évêques et le patriarche après qu’ils eurent été employés au travail forcé pendant un an au moins. Pierre, à son tour, comme instigateur de tout le trouble, fut jeté en prison. Cet émir resta trois ans en charge, et eut pour successeur son frère, qui mourut aussi en quelques mois. L’homme suivant, Moussa, examina les cas des gens qu’il trouva languissant en prison, et, entre autres, celui de Pierre, qui se fit une si belle histoire qu’il fut relâché et autorisé à en appeler en personne au calife. El-Mansour le reçut avec honneur, lui donna un nouveau nom — d’où nous concluons qu’il apostasia alors ouvertement — et le renvoya en Égypte avec plein pouvoir de se venger de Mena et de l’Église d’Égypte. Les chrétiens se préparaient à une autre révolte, quand vint la nouvelle de la mort du calife ; et Pierre se trouva à la fois impuissant et détesté. Il se jeta à la merci de ces mêmes évêques dont il avait cherché à opérer la perte, et demanda à être reçu « à pénitence » ; mais tous, jusqu’au dernier, refusèrent — probablement parce qu’ils ne croyaient pas à son repentir ; car les exemples d’un tel refus, dans l’Église égyptienne, sont fort rares.
Mena ne survécut pas longtemps à sa délivrance, et près d’un an s’écoula avant que son successeur fût consacré. Il y eut, semble-t-il, de nouveau une difficulté à décider qui l’on devait élire ; mais, au lieu de se quereller sur leurs candidats respectifs, ils organisèrent un cérémonial solennel de tirage au sort, qui fut pratiqué depuis lors en toutes les occasions où il n’y avait pas de candidat unanimement accepté. On l’appelait la « heikelia », ou « heikeliet » — de heikal, le « sanctuaire » —, parce que l’affaire était confiée à la décision de Dieu lui-même dans le sanctuaire.
Cent moines étaient d’abord choisis[22]. Ceux-ci, pour être éligibles au patriarcat, devaient être nés libres, de parents libres, et enfants du premier mariage de leur mère ; car l’Église égyptienne, quoiqu’elle permette les secondes noces aux laïcs, ne les approuve pas pleinement. Les veufs et les veuves ne sont pas admis à la couronne dans le mariage ; aussi dit-on que le patriarche doit être le fils d’une mère couronnée. Mais la loi, comme à l’ordinaire, était plus indulgente pour l’homme que pour la femme. Le fils d’un père non couronné (deux fois marié) pouvait être choisi comme patriarche, mais non le fils d’une mère non couronnée. Un candidat au patriarcat devait aussi être sain de tous ses membres, de bonne santé, célibataire, et âgé d’au moins cinquante ans. Il ne devait jamais avoir versé le sang d’un homme ni d’une bête ; il devait être natif d’Égypte ou familier de la langue ; il devait être bien instruit, ne devait pas être déjà évêque, devait être de bon caractère et d’une orthodoxie indubitable. Enfin, il fut déclaré qu’on ne devait permettre aux autorités musulmanes nulle influence dans le choix, et qu’un candidat recommandé par l’émir régnant serait inadmissible.
Par un procédé de sélection et de vote, les cent candidats étaient ainsi réduits à cinquante, à vingt-cinq, à dix, et finalement à trois. Quand il n’en restait que trois, une clameur unanime en faveur de l’un des trois décidait l’élection ; mais si nulle manifestation de ce genre n’avait lieu, l’élection se déroulait comme suit. On préparait quatre morceaux de parchemin ; sur trois d’entre eux étaient écrits les noms des trois candidats, sur le quatrième le nom de Jésus, le Fils de Dieu. On les déposait dans une urne, et l’urne elle-même était placée sous l’autel. On célébrait ensuite la sainte communion, et l’on offrait des prières — apparemment pendant un jour et une nuit au moins, parfois plus longtemps.
Après cela, un jeune enfant était appelé et invité à aller prendre l’un des rouleaux de parchemin dans l’urne. S’il portait le nom de l’un des candidats, celui-ci était aussitôt élu ; si le nom de Jésus en sortait, on le prenait pour un signe qu’aucun des trois proposés n’était agréable à Dieu, et il fallait recommencer tout le processus.
En cette première occasion d’élection par la heikelia, le sort tomba sur un moine appelé Jean, le quatrième patriarche de ce nom, qui régna vingt-quatre ans. Vers le même temps, Cosmas, le patriarche melkite, mourut ; mais on ne sait pas clairement si ce fut en Égypte ou non, ni qui fut son successeur. Cosmas avait pris part à la querelle iconoclaste qui faisait alors rage en Europe et en Syrie, mais qui ne paraît pas avoir affecté du tout l’Église nationale d’Égypte. L’adoration des images n’a jamais été un défaut de celle-ci. Les églises d’Égypte qui renfermaient des statues étaient généralement, quoique non toujours, melkites ; et maintenant les deux branches de l’Église en Égypte s’accordent à en condamner l’usage, bien que toutes deux admettent les peintures.
Jean s’employa à rebâtir quelques-unes des églises qui avaient été détruites dans les persécutions récentes. Il paraît avoir possédé quelque bien propre, quoiqu’il soit difficile de comprendre comment un moine a pu en avoir. Entre autres églises, il rebâtit la grande église de l’archange Michel à Alexandrie. Un chrétien melkite observa que les nouveaux bâtiments occupaient plus de terrain que les anciens, et dénonça aussitôt le patriarche aux autorités mahométanes, déclarant qu’il avait empiété sur une terre appartenant au calife. Cela, bien entendu, servit de prétexte pour imposer au patriarche une lourde amende, qu’il put toutefois payer sans suspendre ses travaux de construction. De son temps aussi, une terrible famine accabla l’Égypte, et le patriarche se réduisit à une extrême pauvreté en s’efforçant de secourir et de pourvoir aux malheureux. Ces famines devinrent de plus en plus fréquentes durant les siècles suivants, à cause du gouvernement négligent et malhonnête des dynasties mahométanes successives. Les canaux n’étaient pas régulièrement curés, et, en fort peu d’années, ils s’engorgeaient et devenaient incapables de conduire l’eau vivifiante du Nil. Un Nil bas ne s’étendait donc pas du tout, et une famine en était la conséquence inévitable ; car, sous ces souverains, les Égyptiens ne purent jamais faire de réserves pour une mauvaise année. Tous les plus pauvres étaient ainsi éliminés par intervalles ; les émirs ordonnaient un curage temporaire des canaux par le travail forcé ; et le processus de négligence, de famine et de mort par la peste qui s’ensuivait recommençait.
Vers le début du neuvième siècle, nous avons la première histoire de l’Égypte écrite par un musulman, connu sous le nom d’Ibn Abdel Hakam. Elle traite surtout de la conquête de l’Égypte par les musulmans, et existe encore en manuscrit. Elle fut continuée par l’un de ses disciples et menée jusqu’au troisième siècle de l’Hégire. El Hakam lui-même était probablement copte de nationalité, puisqu’El-Kindi, qui écrivit à la fin du neuvième siècle de notre ère, est appelé le premier historien arabe. L’œuvre d’El-Kindi fut aussi continuée et menée jusqu’à la fin du dixième siècle de notre ère.
Chapitre VII
La dernière grande révolte des coptes (831)
En 785, El Mahdi ebn Mansour mourut ; et, son fils aîné l’ayant suivi en quelques mois, le califat échut à son second fils, le célèbre Haroun el-Raschid. Haroun s’était déjà distingué au combat contre les Grecs — comme on appelle communément les sujets de l’Empire byzantin — et avait imposé à Constantinople un tribut annuel de soixante-dix mille dinars. C’était un homme de plus d’instruction que ses prédécesseurs, aussi sensuel dans ses goûts, mais moins grossier dans leur étalage ; et il semble avoir eu une vague idée que le pouvoir comportait quelque sorte de responsabilité pour le bien-être d’autrui. Pourtant, il ne pouvait se fier à aucun homme pour gouverner le grand royaume d’Égypte sans craindre qu’il ne tentât de se rendre indépendant ; aussi, comme avait fait son père, il changeait presque chaque année les vice-rois d’Égypte, et rendait impossible tout système stable de bon gouvernement. La persécution effective des chrétiens ne fut pas permise sous son règne ; mais l’Église nationale, avec son puissant patriarche, était surveillée avec jalousie, et, quand un prétexte d’oppression s’offrait, on le saisissait avidement.
En 795, Abdallah ebn Mahadi, le frère du calife, fut nommé émir d’Égypte, et envoya à son frère, en présent, une très belle Égyptienne comme esclave. Cette jeune fille acquit une grande influence sur le calife ; et, quand peu après elle tomba malade, il fut au désespoir. La jeune fille l’assura que seul un médecin égyptien aurait assez d’habileté pour la guérir ; et Haroun el-Raschid avait lui-même éprouvé combien leur science, en cette matière, l’emportait sur celle de toutes les autres nations. Il donna l’ordre que le plus habile médecin d’Égypte lui fût envoyé aussitôt. Or il se trouva, après enquête, que ce n’était autre que le patriarche melkite Politien, qui fut sur-le-champ dépêché à Bagdad pour guérir la concubine du calife. Il y réussit ; et, comme on lui disait de nommer sa récompense, il demanda que certaines églises fussent enlevées au patriarche national Jean et lui fussent données — ce qui fut fait en conséquence.
En 799, Jean mourut ; et, deux ans plus tard, le patriarche melkite mourut aussi. Ce dernier eut pour successeur un fabricant de toile nommé Eustathe qui, ayant déterré un trésor — probablement de quelque ancien tombeau —, s’était fait moine, et avait consacré ses richesses à l’Église byzantine. L’Église nationale élut Marc, homme de grande capacité et de sincère religion. De son temps, une autre des nombreuses sectes qui existaient en Égypte depuis le quatrième siècle fit savoir au patriarche, par la voix de son évêque, qu’elle désirait être reçue en bloc dans l’Église nationale. Marc reçut l’évêque avec un courtois accueil, et exprima une grande joie de la réconciliation proposée ; mais, afin d’éprouver leur sincérité, il fit savoir à leur délégué qu’il ne pouvait reconnaître une consécration irrégulière, et que, si l’évêque entrait dans l’Église, ce devait être comme simple clerc. Celui-ci consentit volontiers à cette stipulation ; et tout le corps fut reçu dans l’Église, leurs lieux de culte reconsacrés, et leur liturgie révisée pour la mettre en harmonie avec celle de l’Église nationale. Après un an ou deux d’épreuve, le patriarche consacra le pseudo-évêque à l’un de ses propres sièges.
En 808, Haroun el-Raschid mourut, et la guerre civile éclata aussitôt entre ses deux fils, El-Amin et El-Mamoun ; elle dura, avec des fortunes diverses, cinq ans, au bout desquels El-Amin fut tué et El-Mamoun reconnu calife. Durant ces cinq années, il n’y eut pas de gouverneur responsable en Égypte, bien que Shamse el-Din donne une liste de huit qui furent nommés. S’il en est jamais aucun qui se soit approché du pays, il est malaisé de le découvrir ; mais ils n’y furent certainement d’aucune utilité pratique. Les relations musulmanes de cette période sont désespérément obscures ; mais il est clair qu’un ennemi étranger profita de l’anarchie de l’Égypte pour envahir le pays par le nord-ouest, et il semble probable que les envahisseurs étaient les musulmans d’Espagne, qui avaient alors établi un calife à eux, et ne devaient nulle allégeance à Bagdad.
Ils débarquèrent et ravagèrent le pays ; mais les troupes musulmanes abbassides avaient en hâte renforcé Alexandrie, et le patriarche Marc s’en alla aussi veiller sur son propre peuple. Le patriarche melkite Christophe, qui avait succédé à Eustathe, n’est pas mentionné durant ce temps de trouble ; mais, comme nous savons que c’était un vieillard paralytique, il était probablement incapable de faire grand-chose. Marc prenait soin de tous les chrétiens, sans distinction de monophysite ou de melkite ; et il eut le courage d’aller trouver le chef des envahisseurs et d’offrir de racheter tous les prisonniers qu’il avait faits en Égypte et qu’il comptait exporter comme esclaves. Il est rapporté que, de cette manière, il racheta pas moins de six mille Égyptiens — hommes, femmes et enfants. À chacun d’eux il remit un acte d’affranchissement, et les pourvut du nécessaire pour leur retour aux foyers dont ils avaient été arrachés. Quelques-uns, qui avaient tout perdu et ne se souciaient pas d’aller chercher les ruines lointaines de leur bonheur, il pourvut à leur entretien à Alexandrie.[23]
Comme à l’ordinaire, toutefois, beaucoup d’Égyptiens se joignirent aux envahisseurs, cherchant toujours une plus grande liberté de la main d’un nouveau conquérant. Les musulmans espagnols ( ?), par leur moyen, se rendirent maîtres d’Alexandrie ; mais ils furent à leur tour surpris par les musulmans d’Égypte, et huit cents d’entre eux massacrés. Ils revinrent pourtant au combat ; une seconde fois Alexandrie tomba entre leurs mains, et fut alors livrée à un pillage et à un massacre sans distinction. La grande église de Saint-Sauveur, qui n’avait été restaurée que récemment, fut pillée et brûlée ; et finalement la ville entière fut incendiée en plusieurs endroits à la fois.
Marc s’échappa avec quelques-uns de ses amis, et resta caché quelque temps dans l’un des monastères du désert. Il continuait pourtant, quoique déguisé et au péril de sa vie, à s’acquitter des devoirs de sa charge ; et, au bout d’environ cinq ans, l’émir d’Égypte d’alors lui donna un sauf-conduit, et lui permit de résider ouvertement dans l’Ouadi Natroun (Nitrie). Après un court répit, toutefois, les luttes entre les musulmans — qui n’avaient qu’un seul sujet d’accord, piller les chrétiens — éclatèrent de nouveau.
Un homme nommé Abd Allah ebn Tahir (Zahir ?) acquit pour un temps l’ascendant en Égypte, et ses troupes parcoururent le pays, saccageant les monastères et brûlant les églises. La nouvelle de cette fraîche calamité jeta le patriarche dans une fièvre dont il mourut. Les Arabes envahisseurs occupaient encore Alexandrie et le pays du nord ; Abd Allah ebn Tahir s’était établi à Fostat ; mais un autre homme, Abd el-Aziz, avait apparemment plus de pouvoir réel dans le pays que quiconque. On dit qu’il brûla les greniers et causa délibérément une famine, afin d’affamer les envahisseurs. Il essaya aussi de se mêler de l’élection du successeur de Marc ; et, quand les Égyptiens refusèrent absolument d’accepter son candidat, il jura de mettre à mort tous les évêques et de détruire toutes les églises encore debout, si le nouveau patriarche Jacques ne se livrait pas immédiatement. Jacques n’hésita pas, et était en chemin vers ce qui devait sembler une torture et un martyre inévitables, quand une mort violente emporta Abd el-Aziz et sauva la vie de Jacques.
Enfin El-Mamoun, s’étant fermement établi dans le califat, vint en personne en Égypte pour rétablir l’ordre. Les musulmans espagnols furent chassés, Abd Allah ebn Tahir fut corrompu par une grosse somme d’argent pour se retirer paisiblement, et le calife nomma son frère El-Moutasem gouverneur à la fois de la Syrie et de l’Égypte.
Nous apprenons de la chronique de Grégoire Bar Hébraeus (Abou’l-Faraj) que Denys, le patriarche monophysite d’Antioche, visita l’Égypte deux fois sous le règne du patriarche — ou, comme l’appelle Grégoire, du Pape — Jacques. La première fois, il vint par mer à Tennis ; et tous les chrétiens de la ville, au nombre d’environ trente mille, se répandirent au-dehors pour l’accueillir, tandis que le Pape et plusieurs de ses évêques se hâtaient de saluer leur illustre hôte. Denys devait être quelque peu pédant, car il rapporte le fait qu’en l’accueillant, le Pape Jacques décrivit par mégarde sa visite comme la première qu’aucun patriarche d’Antioche eût faite en Égypte depuis les jours du grand Sévère. « Là-dessus, dit Denys, nous lui rappelâmes la visite d’Athanase, lorsqu’il vint guérir la brèche qui s’était auparavant produite entre Pierre d’Antioche et Damien d’Alexandrie ; et nous lui fîmes entendre qu’une négligence de la lecture laisse l’on fort imparfaitement instruit de l’histoire. » Denys était venu protester contre les méfaits du frère d’Abd Allah ebn Tahir à Édesse, et obtint de l’émir une lettre interdisant la destruction d’autres églises en cette ville. Il vint la seconde fois avec le calife El-Mamoun, qui l’envoya en compagnie du Pape Jacques pour s’efforcer de mettre fin à la révolte des coptes. Denys dit du Pape et des évêques d’Égypte qu’il les trouva « profondément religieux, humbles, riches en l’amour de Dieu. Ils nous traitèrent avec toute distinction, nous rendant les mêmes honneurs, tout le temps que nous fûmes en Égypte, qu’à leur propre Pape ». Mais il déplore deux choses : qu’ils ne lisaient pas assez dans les livres sacrés, et qu’un nouvel évêque payait toujours des frais de consécration s’élevant à deux ou trois cents pièces d’argent ; aussi qu’ils avaient coutume de différer le baptême jusqu’au trentième, ou même jusqu’au quarantième jour après la naissance. Denys prit grand intérêt aux antiquités de l’Égypte, et, à son retour en Syrie, écrivit une description de ce qu’il avait vu.[24]
Mais les instances réunies des deux patriarches furent impuissantes à empêcher les Égyptiens chrétiens de tenter encore un effort désespéré pour secouer le joug musulman. Jacques avait auparavant essayé de les retenir par lettre, leur faisant observer qu’un succès final était une impossibilité ; et que, par conséquent, il valait mieux se soumettre — comme il fut dit aux chrétiens de l’âge apostolique — aux « puissances établies », et ne pas risquer une inutile effusion du sang égyptien avec la certitude d’une persécution ultérieure. Ces lettres avaient été envoyées aux chefs de l’armée insurgée par des évêques, qui y ajoutaient leurs exhortations à la soumission. Mais, pour une fois, l’autorité du patriarche avait été bravée. Les insurgés lui reprochèrent, à lui et à ses évêques, leur lâcheté, et annoncèrent leur intention de mourir en combattant plutôt que de vivre en esclaves.
Ils obtinrent une mesure de succès suffisante pour alarmer profondément le calife. Il envoya de forts renforts aux troupes musulmanes déjà en Égypte ; et finalement vint en personne reconquérir le pays, amenant avec lui Denys d’Antioche comme une sorte d’otage. Les deux patriarches, Denys et Jacques, furent envoyés en ambassade, au nom du calife, traiter avec les insurgés, leur offrant une amnistie générale s’ils voulaient maintenant déposer les armes et rentrer chez eux. Les coptes, enivrés de victoire et défiants de la bonne foi du calife, refusèrent d’écouter ; et les deux patriarches[25] revinrent annoncer leur échec au calife.
El-Mamoun, craignant la perte totale de l’une des plus riches provinces de l’empire sarrasin, concentra alors toutes ses ressources d’hommes et de trésor sur la soumission des insurgés. Ceux-ci, combattant avec désespoir, furent repoussés de point en point. Ils gagnèrent en bon ordre Babylone, où ils se retranchèrent dans « la citadelle »[26] et soutinrent un siège prolongé. Finalement, toutefois, la place fut emportée d’assaut ; tout mâle fut passé au fil de l’épée, et toutes les femmes et tous les enfants emmenés comme esclaves à Bagdad.
Alors les vainqueurs se vengèrent avec une férocité impitoyable par toute la longueur et la largeur de l’Égypte. Beaucoup furent tués, beaucoup furent emmenés et vendus comme esclaves en d’autres pays, et beaucoup, parmi les plus vils, se sauvèrent par l’apostasie ; en sorte que les chrétiens se trouvèrent, pour la première fois, en minorité dans le pays. Jusque-là, les musulmans ne s’étaient rencontrés que dans l’armée et parmi les habitants des principales villes d’Égypte : à partir de ce moment, la population des campagnes commença à se détacher de la foi, tandis que les Arabes s’établissaient en bien des villages et se mettaient à cultiver la terre.
Quelque temps plus tard, le patriarche eut l’occasion, après des remontrances répétées, de déposer les évêques de Tanis et de Babylone pour mauvaise administration. Les deux prélats, par vengeance, allèrent trouver l’émir Afshin, qui avait été employé à écraser la récente rébellion et commandait alors l’armée. Ils lui apprirent que le patriarche Jacques, bien qu’il eût feint de tenter d’écarter et de réprimer le soulèvement, en avait été en fait l’auteur. Afshin, sans s’enquérir de la vérité de l’histoire, envoya aussitôt des soldats à l’église où le patriarche comptait officier ce jour-là, avec ordre de se jeter sur lui et de le tuer. Mais le patriarche fut averti à temps ; et, au lieu d’aller à l’église, il alla hardiment trouver l’émir et prouva la fausseté de l’accusation. Afshin tourna alors sa colère contre les évêques traîtres ; mais le patriarche s’interposa de nouveau et implora leur pardon.
Un tel pardon était incompréhensible pour l’émir, qui rapporta toute l’histoire au calife. Celui-ci, désirant donner à Jacques quelque marque insigne de faveur, publia un édit interdisant tout appel d’un chrétien contre le jugement de son patriarche. Pour le court reste de sa vie, Jacques fut protégé, bien que son cœur dût être déchiré de douleur devant la désolation de son peuple ; et il ne survécut pas longtemps à la rébellion.
El-Mamoun, à la différence de la plupart des souverains musulmans de l’Égypte, s’efforça d’acquérir quelque connaissance de l’ancienne littérature et de la civilisation que ses ancêtres avaient fait de leur mieux pour détruire. Il fit traduire beaucoup d’ouvrages importants de l’égyptien, de l’hébreu, du syriaque et du grec — dont quelques-uns furent ensuite reçus par le monde européen comme des originaux arabes. Malheureusement, toutefois, ses études scientifiques et littéraires offensèrent grandement les musulmans plus rigides, la vue orthodoxe étant celle qu’avait traditionnellement prise Omar lorsqu’il ordonna l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. El-Mamoun n’était pas lui-même tout à fait exempt d’intolérance. Il persécuta les mahométans qui tenaient le dogme que le Coran était divin et incréé, et alla même jusqu’à déclarer par édit public que le Coran tenait le troisième rang dans la liste des créatures — après Mahomet et Ali !
La date exacte de la mort d’El-Mamoun est incertaine ; mais il eut pour successeur son frère, El-Moutasem, qu’il avait fait gouverneur de la Syrie et de l’Égypte. Ce calife, quoique fils de Haroun el-Raschid et frère d’El-Mamoun, passe pour avoir été un Arabe de l’ancien type — illettré, incapable même de lire ou d’écrire, emporté, sensuel, mais grand guerrier et insoucieux des privations ou des fatigues du corps. En ce temps-là, tout l’empire sarrasin était plein d’esclaves, pris pour la plupart au combat, ou tirés comme tribut des malheureux pays qui les produisaient. Parmi ces esclaves se trouvait une grande quantité de Turcs, qui étaient exclusivement employés à combattre ; car, comme leurs maîtres arabes, c’était là leur point fort. Ils n’étaient même pas, comme les Arabes, capables d’assimiler à un certain degré la civilisation du monde ancien. Les Arabes, quoique n’inventant rien, ont parfois produit des hommes d’un grand savoir et d’une grande culture ; les Turcs presque jamais, sinon avec un mélange de sang étranger si fort que le Turc primitif est presque perdu dans leur composition. El-Moutasem, en particulier, prisait fort ses esclaves turcs, et en équipa un régiment spécial. Ces troupes favorisées finirent par abuser de leurs privilèges à tel point que le calife n’osa plus continuer à vivre avec ses gardes turcs à Bagdad. L’un de ces esclaves était un homme nommé Touloun, dont le fils joua plus tard un rôle important en Égypte.
Chapitre VIII
L’ambassade de Georges de Nubie
Pendant les terribles représailles qui suivirent la dernière tentative des malheureux Égyptiens pour secouer le joug de leurs oppresseurs musulmans, le patriarche Jacques mourut dans l’affliction, et eut pour successeur un homme nommé Simon, qui ne lui survécut que quelques mois. À la mort de Simon, il y eut un fort parti en faveur du choix d’un homme marié comme patriarche ; et le sentiment fut si vif des deux côtés que le trône patriarcal demeura vacant plus d’un an. Zacharie, évêque de Wissim, et Théodore de Babylone désiraient Isaac — homme riche et de noble naissance, mais que son mariage rendait canoniquement inéligible. Malheureusement, aucun des évêques ne paraît avoir su, pas plus que les coptes d’aujourd’hui, qu’aux temps primitifs leurs évêques et leurs patriarches avaient été des hommes mariés ; aussi le seul précédent auquel le parti réformateur pût en appeler était-il celui de Démétrius, au sujet duquel la légende s’était entre-temps formée que sa continence dans l’état de mariage avait été prouvée par un miracle. D’autre part, Michel de Péluse et Jean de Bana, les deux évêques qui menaient le parti conservateur, avaient beaucoup à dire de leur côté. Selon des canons qui étaient désormais en vigueur depuis quelques siècles, le mariage rendait clairement un homme incapable d’être fait patriarche ; les violer eût été donner prise à l’Église melkite — prise dont ses membres n’eussent pas tardé à user — et un sujet d’offense inutile à l’Église d’Antioche et aux autres en communion avec elle. Les conservateurs finirent par l’emporter : Isaac fut écarté, et un homme nommé Joseph, abbé du monastère de Saint-Macaire, fut choisi. Mais le petit tyran qui faisait fonction de lieutenant de l’émir en Basse-Égypte souhaitait qu’Isaac réussît, parce qu’un homme riche irrégulièrement choisi eût été pour lui une mine de richesses ; aussi refusa-t-il de laisser introniser Joseph à moins qu’on ne lui donnât un pot-de-vin de mille pièces d’or. Heureusement, l’autorité de cet homme ne s’étendait pas à Babylone ; aussi les évêques purent-ils, en cette occasion, braver le fonctionnaire en se transportant en cette ville pour la consécration.
Depuis quelque temps, les royaumes chrétiens de Nubie et du Soudan croissaient en importance ; et, soit sous le califat de Mamoun, soit sous celui de Moutasem — car il règne, sur cet événement, la même confusion de dates parmi les historiens qu’au sujet de la guerre copte —, ils résolurent de ne plus continuer le tribut d’esclaves que les musulmans leur avaient imposé, et qui les tenait dans un état de guerre constant avec leurs voisins, outre qu’il était un reproche à leur christianisme.
Ces arguments étaient fortement appuyés par l’héritier du trône septentrional, Georges (ou Girghis[27], comme on prononce le nom en Orient) ; et, tandis que la guerre contre les coptes tenait les musulmans pleinement occupés, son père, Zacharie, écouta assez volontiers et arrêta le tribut. Mais quand vint la nouvelle de la terrible vengeance qui s’était abattue sur les Égyptiens chrétiens, ce devint une grave question de savoir s’ils pouvaient continuer à braver la puissance musulmane. Georges pressait de le faire, mais son père reculait devant la responsabilité. Il résolut finalement d’envoyer Georges en ambassade auprès du calife, afin qu’il vît par lui-même l’état de l’empire sarrasin. Il devait observer particulièrement l’état du pays, la condition de l’armée et des villes fortifiées, les marques de richesse ou de pauvreté ; bref, il devait faire à son père un rapport complet. S’il semblait y avoir quelque chance raisonnable de succès, Zacharie promettait de prendre les armes contre les musulmans aussitôt après le retour de son fils sain et sauf ; mais s’il jugeait la cause désespérée, il devait se présenter devant le calife en vassal suppliant, et promettre la continuation du tribut.
On le munit, pour ce dernier cas, d’un motif d’appel au calife : le roi Zacharie était fort troublé du fait qu’un grand nombre de musulmans s’établissaient dans son pays ; et cela, non par violence — ce qu’il eût empêché —, mais par achat. Les chrétiens nubiens — tentés par de grosses offres, et devenant eux-mêmes de plus en plus instables, à cause des petites guerres que rendait nécessaires le tribut d’esclaves — vendaient de vastes étendues des plus riches terres de Nubie aux musulmans d’Assouan ; et ces colons étrangers devenaient, comme le sentait Zacharie, un grave danger pour le pays. Que l’argument qu’il fit valoir au calife contre cela fût juste, ou simplement un prétexte pour éviter des paroles qui pussent offenser des oreilles musulmanes, on ne le dit pas ; mais il revenait à ceci : que de telles ventes étaient nulles, parce que les vendeurs étaient « serfs » du roi de Nubie, et n’avaient nul droit d’aliéner la terre, seulement de la cultiver à condition de payer leurs impôts.
La nouvelle de cet appel paraît avoir rempli de consternation le syndicat musulman d’Assouan. À force de pots-de-vin et de prières, ils persuadèrent les chrétiens nubiens qui leur avaient vendu les terres de nier absolument, quand l’affaire vint en jugement, qu’ils eussent possédé leurs terres à de telles conditions, ou qu’on pût en aucun sens les appeler les serfs de leur roi. Le juge, qui était mahométan, décida aussitôt, contre le roi, que les ventes étaient légales, et que la terre devait demeurer en la possession des musulmans.
L’affaire de ces terres alla de pair avec la question générale de la rébellion ou de la soumission ; et Georges vit assez, durant son long voyage à Bagdad, pour se convaincre à regret que la Nubie n’avait aucune chance de braver, à elle seule, toute la force de l’empire sarrasin. Le calife, d’ailleurs, devinait assez bien comment se présentaient les affaires, et jugeait qu’il valait bien la peine de se concilier la Nubie. Georges fut reçu avec le plus grand honneur et comblé de présents. L’excuse que le pays d’Égypte avait été trop troublé ces dernières années pour que les Nubiens pussent envoyer leur tribut fut aussitôt acceptée ; nul arriéré ne fut réclamé ; et l’on fit même la concession que le tribut d’esclaves ne serait envoyé au calife qu’une fois tous les trois ans, au lieu de chaque année. Il accorda même à Georges la faveur de la liberté pour « tous les prisonniers » — vraisemblablement tous ces chrétiens pris dans la dernière guerre, sur lesquels le roi de Nubie pouvait faire valoir un droit. Entre autres présents, le calife donna à Georges une maison à Gizeh et une autre à Fostat, « dans le quartier de Benou-Waïl ».
Georges trouva ces maisons utiles, car il demeura quelque temps en Égypte à son retour, ayant beaucoup de choses à régler avec le patriarche Joseph. Entre autres, il pria le patriarche de consacrer un autel de bois portatif, qui pût suivre le roi de Nubie dans ses constants voyages — les autels ordinaires de l’Église égyptienne étant des ouvrages solides et inamovibles. Le patriarche accompagna Georges sur quelque distance lors de son retour en Nubie, et le projet de rébellion contre les musulmans fut définitivement abandonné.
Durant le patriarcat de Joseph, le métropolite d’Abyssinie, qui n’avait pas été depuis longtemps envoyé en ce pays, revint à Joseph en fugitif. Il avait, de quelque manière, encouru le déplaisir de la reine, qui agissait apparemment comme régente en l’absence de son mari, parti en expédition militaire. La reine fit attenter à la vie de l’archevêque, et il s’enfuit du pays, retournant à son monastère en Égypte. Quand, toutefois, le roi d’Abyssinie revint vaincu en son pays, et découvrit ce qui s’était fait en son absence, il blâma sévèrement sa reine. Il dépêcha aussitôt un messager au patriarche, avec de vives excuses et la prière que l’archevêque revînt auprès d’eux. Le patriarche et l’archevêque étaient tous deux prêts à pardonner, et ce dernier retourna à son diocèse ; mais, quoique bien reçu par le roi, il ne paraît jamais avoir réussi à gagner l’affection des Abyssins.[28]
Joseph était évidemment un homme de grand pouvoir, et imprégné de l’esprit du vrai christianisme. C’est pour lui que le calife avait enfin cessé ses terribles représailles sur les chrétiens ; son influence avait apaisé les querelles de l’Abyssinie ; il avait gagné la forte amitié personnelle du patriarche melkite, Sophrone ; et il s’occupait maintenant à créer de nouveaux sièges dans les parties reculées de son diocèse, hors de l’Égypte proprement dite, et à fortifier l’Église après ses récentes et lourdes épreuves.
Il n’échappa pourtant pas tout à fait à la persécution ; et ce fut l’inconduite de l’un de ses propres prêtres qui la lui attira. C’était un homme nommé Théodore, qui avait été le bras droit d’Isaac, évêque de Wissim, et qui s’était mis en tête de succéder à Isaac dans l’évêché. Le patriarche, toutefois, refusa sa demande, sous prétexte que les chrétiens du diocèse en désiraient vivement un autre. Théodore en appela là-dessus à l’émir ; et l’émir, voyant une occasion de pillage, lança un mandement au patriarche de consacrer Théodore. Joseph refusa, et l’émir lança aussitôt l’ordre de détruire toutes les églises de Fostat et de Babylone. Ils commencèrent par celles de la forteresse ruinée de Babylone, que les Arabes appellent Kasr el-Shamma[29], et avaient déjà fait des dégâts considérables quand, incapable de résister aux instances de son peuple pour lui épargner cette persécution, Joseph consentit à consacrer Théodore. L’émir exigea en outre une somme de trois mille pièces d’or, qui fut souscrite par les plus riches d’entre les chrétiens, et la persécution fut arrêtée.
Un autre ecclésiastique, l’évêque de Babylone, se conduisit fort mal. Il voulait élever son évêché — toujours l’un des plus importants — au rang de métropole, qui ne dût nulle allégeance au patriarche d’Alexandrie[30], et fit valoir ses prétentions devant le tribunal mahométan. Heureusement, Joseph, au lieu d’invoquer la tradition chrétienne, put produire une autorité qu’aucun mahométan ne pouvait nier : le décret du défunt calife portant que nul chrétien d’Égypte n’était exempt de l’autorité du patriarche national. Incidemment, nous apprenons que Joseph ne savait pas parler arabe, et fut contraint de donner son témoignage par un interprète.
Le second fils d’El-Moutasem, El-Matiwakeel, était maintenant calife, et avait nommé son propre fils, El-Montaser, gouverneur (ou émir) d’Égypte. Le calife comme son fils détestaient les chrétiens ; et, quoiqu’ils fussent constamment obligés de les employer comme architectes, comme médecins, comme comptables — bref, en toute capacité qui exigeait du savoir ou de la probité —, ils ne perdaient nulle occasion de les insulter et de les opprimer. Malheureusement, beaucoup des chrétiens qu’ils employaient ainsi, à bien servir leurs maîtres, oubliaient les obligations antérieures qu’ils devaient à leur Dieu et à leur pays. Ils essayaient, en fait, de servir Dieu et Mammon ; et Mammon l’emportait. Un architecte melkite, nommé Éléazar, vint en Égypte avec l’autorité du calife de confisquer aux églises nationales tous les marbres et colonnes dont il aurait besoin pour quelque entreprise de construction. Les marbres de l’église de saint Mina, dans la Maréotide, qui a été décrite plus haut, étaient les plus beaux d’Égypte ; et, malgré les instances pressantes du patriarche Joseph — Sophrone, qui était le propre patriarche de l’architecte, étant apparemment trop timide pour intervenir —, Éléazar enleva toutes les colonnes de marbre de cette église. Joseph fit ce qu’il put pour sauver l’église de la destruction qui s’ensuivrait, en substituant d’autres supports, probablement des piliers de maçonnerie ; et il est rapporté que, longtemps après, Éléazar se repentit amèrement de son acte, et envoya une grosse somme d’argent au successeur du patriarche égyptien, en réparation du mal qu’il avait fait.
El-Montaser ne resta pas longtemps en Égypte ; mais le lieutenant qu’il nomma nourrissait une rancune particulière contre le patriarche national, et, durant les dernières années de la vie de celui-ci, il souffrit beaucoup. Quand le patriarche d’Antioche mourut, son successeur envoya la lettre synodale d’usage, d’information et de salutation, à l’Église nationale d’Égypte ; et Joseph vint de Masr à Alexandrie pour recevoir les légats avec l’honneur dû. Mais l’émir choisit ce moment pour l’arrêter sous une fausse accusation, et, sans jugement, le faire publiquement flageller devant les prélats d’Antioche. Si l’on entendait par là, toutefois, abaisser Joseph à leurs yeux, on n’y réussit pas ; car ils consignèrent leur admiration de la patience avec laquelle il avait supporté cette cruelle injustice.
L’émir, pourtant, ne s’arrêta pas là. Il insulta le patriarche en entrant dans sa chambre avec quelques-unes de ses concubines, et en souillant l’oratoire même de leur débauche. Enfin, il accusa Joseph d’une correspondance de trahison avec les Byzantins ; et, sur cette accusation parfaitement dénuée de fondement, il le jeta dans une prison si étroite qu’il ne pouvait dormir, et le fit flageller chaque jour. Les chrétiens comprirent que, comme à l’ordinaire, l’argent était le but de l’émir, et réunirent en hâte mille pièces d’or, que l’émir accepta pour rançon. Mais le patriarche était maintenant un vieillard, et ses récentes souffrances avaient été trop fortes pour lui. Il mourut environ trois semaines plus tard, en l’an 849, remerciant Dieu d’avoir pu accomplir trois choses auxquelles son cœur s’était attaché : d’avoir renouvelé la communion avec l’Église d’Antioche ; d’avoir pu réformer et fortifier l’Église d’Égypte ; et d’avoir préservé la paix et réglé les affaires ecclésiastiques de l’Abyssinie et de la Nubie. L’émir qui l’avait torturé le précéda au tombeau de plusieurs jours.
Chapitre IX
Ahmed ebn Touloun
Le successeur de Joseph fut Michel II, de qui les autorités musulmanes exigèrent, à son avènement, un bakchich si considérable qu’il dut vendre une partie de la vaisselle de l’Église avant de pouvoir réunir la somme. Et, comme il mourut en un peu plus d’un an, la malheureuse Église d’Égypte avait à peine payé pour un patriarche qu’elle était appelée à payer pour un autre. Ce fut encore un moine du couvent de Saint-Macaire, nommé Cosmas, qui régna environ sept ans. La persécution, qui avait commencé avant la mort de Joseph, devint d’année en année plus sévère. Le calife El-Matiwakeel lançait édit sur édit contre les chrétiens, non seulement en Égypte — où la persécution ne cessa presque jamais entièrement —, mais aussi dans toutes les autres parties de ses domaines. Quelques-uns de ces décrets n’étaient que vexatoires, et ne semblent pas, au lecteur moderne, comporter de grande rigueur ; mais il est évident qu’ils étaient, de quelque manière, des marques d’humiliation particulière. C’était la coutume, par exemple, qu’aucun homme ne portât de ceinture et qu’aucune femme ne parût sans elle, la ceinture étant une marque spéciale de la pudeur féminine. C’est pourquoi il fut défendu à toutes les chrétiennes de porter la ceinture, et ordonné à tous les chrétiens de paraître ceints. Nul chrétien ne devait user d’autre étrier que de bois, ni d’autre bride qu’une corde. Ils ne pouvaient monter d’autre bête qu’un âne ou un mulet, et leurs selles mêmes devaient porter une marque distinctive.
Tout chrétien devait porter, cousue sur son vêtement, une pièce d’étoffe d’une couleur différente, longue d’au moins quatre pouces ; et ses manches, quelle que fût la couleur de son vêtement, devaient être couleur de miel. Les femmes devaient aussi porter des voiles couleur de miel[31] ; bien que ce ne fût que pour passer dans la rue sans se distinguer des femmes mahométanes, et donc à l’abri de l’insulte, que les chrétiennes eussent jamais adopté l’usage des voiles. Tout chrétien devait placer au-dessus de sa porte la figure de bois d’un singe, d’un chien ou d’un démon. Nulle lumière, nulle procession ne leur étaient permises ; l’usage de la croix dans leurs églises et leurs offices était interdit ; et nul chrétien ne pouvait allumer de feu hors de chez lui — pratique commune, pour la cuisine, parmi les classes pauvres de l’Orient.
Les évêques égyptiens firent de leur mieux pour persuader le peuple d’obéir de bon cœur à ces règles vexatoires, et de ne donner nul sujet d’offense inutile à leurs maîtres musulmans. Ils eurent le plus de peine au sujet de la ceinture, qui semble avoir été regardée comme une humiliation particulièrement honteuse. Les évêques épuisèrent donc leur ingéniosité à trouver à la ceinture des significations symboliques et honorables, et ordonnèrent qu’on la portât même à la prière. Sans doute aussi rappelèrent-ils aux hommes que notre Sauveur avait monté un âne, et que les chevaux étaient associés au faste et à la guerre. Mais d’autres édits étaient productifs de souffrances bien réelles, qu’on ne pouvait éluder, tels que le renvoi en masse de tous les chrétiens employés dans les bureaux du gouvernement. Cette mesure fut souvent adoptée en temps de persécution ; mais, quoiqu’elle entraînât une grande misère pour les chrétiens ainsi soudain privés d’emploi, elle ne demeura jamais en vigueur bien des années, pour la simple raison qu’aucun gouvernement musulman ne se trouva capable de se passer des chrétiens.
Toutes les églises récemment élevées (la limite de temps n’est pas indiquée ; ce pouvait être depuis la rébellion) furent abattues, et tous les tombeaux chrétiens du pays rasés. Les chrétiens étaient en proie à l’anarchie et à la malveillance de leurs voisins musulmans par tout le pays, et leur condition semblait assez misérable ; mais la limite n’était pas encore atteinte. Soit par ordre du calife lui-même, soit de l’émir local, un décret fut publié dont on espérait qu’il détruirait entièrement le christianisme en Égypte. Nul service funèbre ne fut permis aux morts chrétiens, nulle prière publique offerte en aucune église ni en aucun lieu, par toute la terre d’Égypte. Pour donner plein effet à cette dernière prohibition, la culture des raisins et l’achat et la vente du vin furent interdits dans toute l’Égypte ; et la loi fut exécutée si strictement que le vin devint, pour un temps, absolument introuvable.
En cette extrémité, comme la crainte même de l’esclavage ou de la mort ne pouvait empêcher le clergé de célébrer la sainte communion, ils importèrent des raisins, et firent une sorte de vin en secret, à mesure qu’on en avait besoin. Le temps que les raisins arrivassent en Égypte, ils étaient si secs qu’ils méritaient le nom de raisins secs ; mais on les pressait dans l’eau, et le liquide ainsi obtenu, ou bien ne fermentait pas, ou bien n’avait pas le temps de fermenter. Cette coutume, qu’une persécution semblable, environ cent cinquante ans plus tard, renouvela et fit durer quelques siècles, donna lieu à l’affirmation, chez certains écrivains modernes, que les coptes usaient toujours de vin non fermenté dans l’administration du sacrement. Il est vrai qu’ils le firent, par contrainte, pendant de longues périodes ; mais, bien loin de recommander cette pratique, ils reconnurent toujours que seule la nécessité pouvait l’excuser, et quelques ecclésiastiques doutaient même que la validité d’un tel sacrement pût se soutenir. Vers cette époque (852), les Byzantins firent une tentative pour reprendre possession de l’Égypte, et occupèrent Damiette pour un temps ; mais, au lieu d’aider les chrétiens égyptiens, cette expédition manquée ne servit qu’à irriter davantage les musulmans, et les lois contre le christianisme furent appliquées plus rigoureusement encore.
Au milieu de ces misères, Cosmas II mourut, et eut pour successeur Chenouda Ier (Sanutius). On avait beaucoup discuté d’un successeur ; mais finalement tous les évêques convinrent d’envoyer chercher Chenouda comme candidat. Il advint qu’il entra dans l’église où ils siégeaient pendant que l’office se déroulait et qu’on chantait les mots « Il est digne et juste » (la langue n’ayant pas de neutre, on ne peut dire « cela »). On le prit pour un signe qu’il était le candidat approuvé du Ciel.
L’émir saisit l’occasion d’extorquer plus d’argent aux chrétiens, et ordonna d’arrêter Chenouda ; mais le patriarche nouvellement élu s’échappa, et fit une visitation des monastères dans les parties les plus reculées de son diocèse, en sorte que les musulmans ne purent découvrir où il était. Les biens du clergé furent saisis, et les églises de Babylone et de Fostat, à une exception près, demeurèrent fermées. Ce fut probablement la nouvelle que son clergé souffrait pour lui qui détermina Chenouda, lorsqu’il l’apprit enfin, à revenir et à se livrer. Environ quatre mille pièces d’or furent exigées de l’Église, et la même somme devait être payée annuellement à cet émir.
Peu après, le calife El-Matiwakeel fut assassiné par son fils El-Montaser, qui ne régna que six mois sur le trône qu’il avait gagné par un parricide. À sa mort, un grand état de confusion régna dans l’empire sarrasin. Ses deux fils, Moustaïn et Moutazz, prirent les armes l’un contre l’autre, tandis que la garde turque — qui, comme tous les corps de ce genre en tous les âges, commençait alors à s’arroger le privilège de faire à son gré les rois et les califes — était en faveur du petit-fils de Moutasem. Durant le court califat de Moustaïn, toutefois, les chrétiens égyptiens connurent un merveilleux revirement de fortune. Deux des principaux d’entre eux, après avoir solennellement demandé l’autorisation et la bénédiction de leur patriarche, partirent pour Bagdad afin d’exposer la condition à laquelle les récents émirs avaient réduit l’Égypte, et de supplier le nouveau calife de leur rendre justice. Ils réussirent au-delà de leurs plus folles espérances. Moustaïn, qui fut peu après emprisonné et assassiné par son frère victorieux, vit l’importance de se concilier les chrétiens égyptiens en cette conjoncture, et leur donna un acte par lequel les terres, les églises, les monastères et la vaisselle qui leur avaient été pris dans la récente persécution devaient leur être restitués. Ce mandement, ils l’apportèrent à Chenouda, qui en fit dépêcher des copies à chaque évêque, d’un bout à l’autre du pays, avec une lettre de consolation et de félicitation. « Ainsi, de Farma à Assouan, dit Sévère, les églises furent rebâties et la religion rétablie. » L’Égypte ne souffrit pas non plus de l’anarchie qui régna dans les autres parties de l’empire après l’emprisonnement de Moustaïn.
Un Turc nommé Mouzahem fut désigné par Moutazz, et se rendit bientôt trop puissant pour qu’on pût lui résister. Il amena avec lui une grande armée de troupes turques, qui méprisaient les musulmans arabes presque autant que ceux-ci méprisaient les chrétiens ; et, sous Mouzahem, une certaine justice grossière fut donc rendue également au chrétien et au mahométan, le brigandage fut réprimé, et l’industrie protégée. Chenouda profita de ce temps de paix pour effectuer des réparations fort nécessaires par tout le pays ; mais la principale action par laquelle on se souvient de lui est le don d’une bonne adduction d’eau aux habitants d’Alexandrie. Il bâtit un aqueduc, fit construire des citernes dans la ville, et poser des conduites par lesquelles l’eau était amenée dans les maisons.
Mouzahem ne vécut malheureusement que deux ans, et son fils, qui reprit ses fonctions en Égypte, fut bientôt rappelé. Un Turc nommé Babbak fut nommé gouverneur d’Égypte (868) ; mais, au lieu d’y aller lui-même, il désigna en ce pays un administrateur financier et un commandant militaire. Ce dernier était Ahmed ebn Touloun — quoique certains historiens aient douté qu’il fût le fils véritable, ou seulement le fils adoptif, de Touloun. Il paraît en tout cas avoir été un Turc, et avait toutes les qualités militaires du Turc, avec une bien meilleure éducation qu’il n’est ordinaire chez les hommes de sa nation. Son ambition était sans bornes, et il commença par priver son collègue financier de sa garde militaire, afin qu’il fût bien clair en qui devait résider le pouvoir réel en Égypte. Il paraît avoir réfréné les exactions de l’administrateur financier — qui se nommait aussi Ahmed, et qui, dans le peu de temps où il avait précédé Ebn Touloun en Égypte, avait réussi à se faire universellement détester. Il avait doublé les impôts pour le chrétien comme pour le mahométan — les mettant, pour la première fois depuis la venue des musulmans, sur une sorte d’égalité — et avait fait de la vente du natron et de la pêche du pays des monopoles d’État.
Ahmed ebn Touloun n’était pas depuis longtemps en Égypte quand le calife Mastadi, qui avait succédé à Moutazz à peine un an auparavant, fut assassiné, comme son prédécesseur. Un fils d’El-Matiwakeel, nommé Moutamid, fut alors choisi calife par les troupes turques. Le gouverneur de Syrie, toutefois, refusa de reconnaître le nouveau calife, qui envoya à Ahmed ebn Touloun l’ordre de le réduire à la soumission. Considérant que l’émir syrien annonçait ouvertement son intention de former de la Syrie, de l’Arménie et de l’Égypte un royaume indépendant sous lui-même, et qu’Ahmed ebn Touloun nourrissait dans son propre sein de semblables vues ambitieuses, il était tout disposé à se mesurer avec son rival. Il laissa la plupart de ses propres troupes turques en garnison en Égypte, et amena une armée d’esclaves — des Noirs, des Abyssins et des Grecs — avec laquelle il marcha en Syrie. Mais, trouvant que le calife avait déjà envoyé en Syrie un autre gouverneur, qui chassait sans peine l’émir récalcitrant devant lui, Ahmed conclut que la Syrie pouvait attendre, et retourna en Égypte après deux mois d’absence. Trouvant le palais et les casernes trop petits pour contenir ses Turcs, il résolut de bâtir une nouvelle cité au nord de Fostat, qui fût aussi proprement l’habitation des Turcs que Fostat l’était des Arabes, et Babylone des coptes.
C’est cette cité d’Ahmed ebn Touloun qui est le seul véritable « Masr Antika »[32], bien que ce nom soit employé par les Égyptiens du Moyen Âge et d’aujourd’hui pour englober les ruines de Fostat et de Babylone. Avant le temps de Touloun, il n’y avait, à proprement parler, nulle cité de Masr, quoique le nom fût parfois appliqué par les Arabes à Babylone et à Fostat réunies. Masr était le nom sémitique de l’Égypte ; mais Babylone était le nom encore le mieux connu de l’Europe. Le sultan d’Égypte était connu des Francs comme le sultan de Babylone, même après que cette cité eut été réduite aux monceaux calcinés au milieu desquels la vieille forteresse se dresse aujourd’hui seule.
Ahmed procéda à peu près selon le même plan que le khédive Ismaïl quand il bâtit la récente addition à la ville moderne, connue sous le nom d’Ismaïlieh. Il choisit d’abord tous les emplacements dont il pourrait avoir besoin pour ses propres bâtiments et ceux du gouvernement, puis lotit le terrain vague en parcelles, qu’il donna à ses principaux serviteurs à condition qu’ils y bâtissent et habitassent des maisons d’une valeur suffisante. Il choisit un lieu plus éloigné du fleuve que Fostat, et au nord-ouest de cette cité, au pied des collines du Mokattam. Apparemment, ce district avait été pendant des siècles le lieu de sépulture des Juifs, et plus récemment des chrétiens ; mais cela ne présenta nul obstacle à Ahmed ebn Touloun. Il donna l’ordre de démolir tous les tombeaux, et le matériau en fut employé dans ses propres constructions. Il entoura la nouvelle ville de murs et de portes, et se bâtit un palais magnifique au bord d’un grand meidan[33].
Le bruit des entreprises d’Ahmed parvint à la cour du calife, et y excita quelque soupçon. Les intrigues ne manquèrent pas de la part d’Ahmed, l’administrateur financier, qui avait été dès le premier jour l’ennemi de son grand collègue militaire ; et, au milieu de ses bâtisses, Ahmed reçut l’ordre péremptoire de quitter l’Égypte et de venir à Samarra, où le calife résidait alors. Ahmed se savait assez fort en Égypte pour braver le calife, au besoin, et n’obéit pas à l’ordre ; mais il envoya son secrétaire à sa place, avec un riche présent et des pots-de-vin. L’ambassade réussit si bien qu’Ahmed fut non seulement confirmé dans son gouvernement irrégulier — Babbak demeurant tout ce temps le maître nominal de l’Égypte —, mais que la femme et les enfants d’Ahmed, retenus près de deux ans à Samarra, furent autorisés à le rejoindre en Égypte. L’année suivante, la nomination nominale fut retirée à Babbak et donnée à Barkouk, un autre affranchi, qui était le beau-père d’Ahmed ebn Touloun ; et l’administrateur financier fut destitué. Nul ne fut nommé à sa place ; et l’émir qui, sous Babbak, avait gouverné à Alexandrie et dans les provinces du littoral étant aussi destitué, Ahmed se trouva maître absolu de l’Égypte, quoique son titre officiel fût encore celui de lieutenant du gouverneur Barkouk.
Son premier soin fut de régler et d’alléger l’énorme fardeau d’impôts sous lequel le pays gémissait. Cette tâche entraînait un sacrifice d’autant plus grand qu’Ahmed rendait, pour la plupart, une justice grossière au chrétien comme au mahométan — quoique, pour des raisons politiques fort évidentes, il favorisât le Turc parmi les musulmans, et le melkite parmi les chrétiens. Dans le patriarche de l’Église nationale, il voyait son seul rival redoutable, et il saisissait toute occasion possible d’extorquer de l’argent à cette Église afin de la tenir dans un état d’impuissante pauvreté ; mais il le faisait sous la forme de demandes arbitraires adressées au patriarche, et non tant par des taxes spéciales sur les chrétiens. Dans la seule première année, il remit l’impôt pour cent mille dinars, à tel point que son secrétaire lui fit des remontrances sur ce sacrifice de revenu, quand l’argent était si nécessaire à ses bâtisses et à ses autres projets. Ebn Touloun fut encouragé, dit-on, par un songe où un saint homme qu’il avait connu à Tarse (où il avait été élevé) lui apparut et l’assura que, lorsqu’un prince abandonnait ses droits ( ?) pour le bien de son peuple, Dieu lui enverrait une récompense. Peu après — ainsi va le récit —, Ebn Touloun chevauchait à travers un désert vers la Haute-Égypte quand le cheval de l’un de ses esclaves de suite trébucha et tomba avec lui. Il avait mis le pied dans un trou ; et le choc de la chute fit s’effondrer le sol, et découvrit une excavation souterraine — probablement une tombe des temps pharaoniques. En explorant le lieu, ils trouvèrent un trésor évalué à un million de dinars (environ six cent mille livres).
La nouvelle de cette merveilleuse découverte se répandit vite par tout l’Orient, et Ebn Touloun trouva nécessaire d’écrire pour demander au calife la permission — qu’il n’était pas en position de refuser — de retenir l’argent en Égypte et de le dépenser en travaux publics. Naturellement, la découverte d’un tel trésor mit les musulmans à creuser pour en trouver d’autres ; et un homme en particulier, dit-on, démolit une partie considérable de la cité abandonnée d’Héliopolis en quête de trésor, mais ne trouva rien — quoique Ebn Touloun, qui continua aussi à creuser dans les lieux probables, trouvât ensuite un autre trésor d’une valeur plus grande encore que le premier. Ebn Touloun fit une libérale distribution aux pauvres, et dépensa le reste pour sa nouvelle ville. Il bâtit une mosquée sur un éperon élevé du Mokattam, et d’autres, outre un hôpital, dans la ville. Il consacra beaucoup de soin à l’adduction d’eau de sa nouvelle cité, qui, vu sa position, dut présenter quelques difficultés. Il n’y avait qu’une seule source, connue sous le nom de « la Fontaine d’Abou Kaled ». Quand Ebn Touloun bâtit son réservoir, on lui conseilla de le remplir à la source d’Abou Kaled ; mais il refusa, sous prétexte que, s’il le faisait, le réservoir garderait toujours l’ancien nom d’Abou Kaled, tandis qu’il entendait qu’il portât le sien, et fût pour la postérité un mémorial perpétuel de lui-même.
Les architectes et les mathématiciens de l’Égypte ont toujours été des coptes, et les ouvriers d’Ebn Touloun ne firent pas exception à la règle. Son principal architecte était un chrétien d’un grand renom pour ses talents en ce genre ; et c’est à lui qu’Ebn Touloun confia la tâche d’amener l’eau dans la nouvelle cité sous une forme qui fût à la fois belle, solide et durable. Le chrétien fora un puits à grande profondeur dans le désert méridional, et amena l’eau sur un haut aqueduc d’innombrables arches, fort semblable à celui que, plus tard, Saladin construisit pour amener l’eau à sa citadelle. Les deux aqueducs existent jusqu’à ce jour ; le plus récent est connu de tout touriste d’Égypte, le plus ancien rarement visité. Il traverse le désert à l’est de Masr, de Fostat et de Babylone, et pouvait se voir, de ceux qui savaient où regarder, depuis l’ancienne ligne du chemin de fer de Helwan.
Cet aqueduc était tenu pour l’une des plus grandes merveilles de son temps ; et, quand il fut achevé, Ebn Touloun sortit en grand apparat pour le voir et complimenter le bâtisseur. Mais l’un des ouvriers avait négligemment laissé un tas de matériaux épars au mauvais endroit ; le cheval de l’émir trébucha et tomba avec lui. Ebn Touloun ne paraît pas avoir été blessé ; mais la circonstance fut pour lui un fort mauvais présage, et il en fut d’autant plus irrité. Au lieu de payer au chrétien la somme convenue, Ebn Touloun le fit aussitôt arrêter et jeter en prison, où il demeura quelque temps.
Ebn Touloun fit curer et réparer le canal d’Alexandrie, et construire des citernes supplémentaires dans cette ville, outre la reconstruction de la partie supérieure du grand phare. Il avait auparavant réparé le nilomètre dans l’île de Rhoda ; il bâtit un hôpital à Fostat, et des bains publics ; et il inspectait lui-même ces établissements pour veiller à leur bonne marche. Une fois, l’un des fous enfermés à l’hôpital attenta à sa vie ; mais cela ne le détourna pas de ses visites régulières. Bref, l’Égypte n’avait pas été si bien soignée depuis la conquête arabe ; mais, si la population ordinaire se réjouissait de lui, le patriarche national et les bandes semi-militaires de musulmans qui, sous divers chefs, avaient pillé et opprimé le pays à leur gré pendant des générations, avaient les uns et les autres — pour des raisons fort différentes — sujet de se plaindre.
Chapitre X
Les aventures d’El-Omari
L’un de ces aventuriers mahométans se détache des autres par son plus grand talent et par le mal qu’il fit en Nubie. Makrizi fait remonter son ascendance au calife Omar, et donne son nom comme Abou Abderrahman el-Omari el-Edoui el-Karchi[34] ; mais il est mieux connu sous son surnom d’El-Omari. Cet homme naquit et fut élevé à Médine, mais avait étudié à Fostat. Il avait combattu sous Ibrahim, un autre de ces chefs de brigands qui donnèrent tant de fil à retordre à Ebn Touloun, et reçut de lui une grosse somme d’argent, avec laquelle il retourna à Fostat. Au cours d’une conversation avec des Égyptiens qui avaient conservé quelque connaissance de leur ancien pays, il les entendit parler des mines d’or du sud, qui rapportaient jadis un si grand revenu. El-Omari résolut aussitôt d’aller à la recherche de ces mines d’or et de se les approprier. Il garda son dessein, bien entendu, profondément secret, et fit courir le bruit qu’il allait entreprendre une grande expédition commerciale vers le sud. Il acheta des esclaves, avec lesquels il comptait exploiter la mine, et voyagea d’abord jusqu’à Assouan, où il réussit à obtenir des renseignements sûrs sur l’emplacement des anciennes mines.
Il atteignit enfin le lieu où l’une d’elles passait pour se trouver, mais y trouva une tribu d’Arabes campée. Il y avait eu quelque démêlé entre eux et les Arabes de Rebiah, à cause du meurtre de l’un des premiers ; mais l’affaire avait été arrangée à l’amiable, et la paix jurée entre les deux tribus. Cela ne convenait nullement à Omari, et il persuada la tribu de Modar, malgré leur accord, de tomber sur les Arabes de Rebiah. La bataille, toutefois, tourna contre El-Omari et ses alliés, et il fut obligé de quitter le lieu ; mais il fit route vers le sud, vers une autre mine. Celle-ci était beaucoup plus loin du Nil, et ses gens souffrirent grandement de la soif. Ils ne paraissent pas avoir su d’abord dans quelle direction chercher le Nil ; mais un vol d’oiseaux leur montra le chemin, et El-Omari dépêcha quelques hommes pour rapporter de l’eau.
Il était maintenant, toutefois, bien avant dans le royaume chrétien de Nubie ; et l’on peut imaginer que les Nubiens regardaient d’un œil hostile cette invasion de leurs territoires. Ils retinrent ses hommes prisonniers ; et, bien qu’El-Omari vînt en personne négocier avec eux, ils refusèrent absolument — par le simple expédient de leur couper l’eau, et de tuer ceux qui s’obstinaient à venir en chercher — de le laisser s’établir dans leur voisinage. El-Omari n’avait nulle intention de renoncer à ses plans ; et, rassemblant ses hommes, il marcha du désert en Nubie. Il atteignit le Nil en un lieu que Quatremère appelle « Shenkir », au sud de Dongola, surprit les Nubiens, et remporta une victoire complète, en tuant un grand nombre et faisant quantité de prisonniers, pour être vendus comme esclaves. Makrizi dit : « Si grand était le nombre que, lorsque l’un des vainqueurs voulait se faire raser la tête, il payait le barbier par le don d’un esclave. »
Les Nubiens qui réussirent à s’échapper gagnèrent leurs barques, et, emportant leurs biens, traversèrent le Nil. El-Omari n’avait pas de barques ; aussi se croyaient-ils en sûreté ; mais leur ennemi était un homme de ressource. Il fit gonfler d’air les outres de cuir de sa troupe, et un corps d’hommes choisis fut désigné pour traverser le Nil sur ces outres, à la faveur de la nuit, et s’emparer de toutes les barques des Nubiens. En cette entreprise, ils réussirent entièrement. Il est rapporté que, lorsque le passage du fleuve fut heureusement accompli, l’un des hommes d’Omari chuchota à ses plus proches compagnons de le tirer de l’eau, car il était impuissant. Un crocodile lui avait emporté le pied tandis qu’ils traversaient le Nil, mais il s’était retenu de pousser un cri, de peur de donner aux Nubiens avis de leur approche.
Vers ce temps, le roi de Nubie avait eu vent des agissements d’El-Omari, et envoya une armée pour chasser de son pays l’aventurier musulman. Le roi régnant était ce même Georges, fils de Zacharie, qui avait renoncé à l’idée de répudier le tribut d’esclaves après son voyage à Bagdad. C’était maintenant un vieillard, et il paraît avoir été fort respecté dans son royaume. Son portrait fut longtemps conservé dans l’ancienne église de « Dermes »[35], une ville sur le Nil, qui renfermait aussi un splendide temple, encore bien conservé du temps d’Abou Salih. Ce portrait représentait le roi Georges à l’âge de quatre-vingts ans, assis sur un trône d’ébène, incrusté d’ivoire et couvert de plaques d’or. La couronne royale est sur sa tête, enrichie de pierres précieuses et surmontée d’une croix d’or.
Niouti, le général que le roi Georges envoya contre El-Omari, était son gendre et, en même temps, apparemment, son neveu. Plusieurs combats eurent lieu entre El-Omari et Niouti, sans que ni l’un ni l’autre obtînt grand avantage. À la fin, Niouti se fit traître, et, concluant un traité avec El-Omari, tourna ses armes contre son roi. Georges dépêcha alors son fils aîné avec des troupes fraîches ; mais celui-ci fut défait dans le combat inégal contre El-Omari et Niouti ; et, n’osant retourner auprès de son père, il s’enfuit au royaume méridional (également chrétien) d’Alouah, et chercha refuge à cette cour.
Le malheureux Georges de Nubie avait un fils cadet, nommé Zacharie, qui offrit alors de débarrasser le pays du musulman Omari comme du traître Niouti, si on lui laissait les mains libres. Le roi lui donna les pouvoirs nécessaires et une troisième armée.
Zacharie commença par ouvrir des négociations avec El-Omari, à tel point que celui-ci consentit à demeurer neutre tandis que Zacharie punirait son beau-frère traître. Zacharie attaqua ensuite Niouti ; mais, après une rude lutte, il fut défait, son armée dispersée, et lui-même chercha son salut dans la fuite. Il alla droit à Omari, se présentant comme un ambassadeur de Zacharie, qui souhaitait un entretien personnel avec lui, et demanda un sauf-conduit à cette fin, l’assurant que Zacharie avait pleins pouvoirs du roi, et était prêt à faire des conditions favorables. Ayant obtenu le sauf-conduit, il révéla son identité ; et, dit l’historien musulman, El-Omari « fut rempli d’estime pour un prince à la fois si jeune et si prudent » !
Zacharie demeura auprès d’El-Omari jusqu’à ce qu’il eût entièrement gagné sa confiance et endormi ses soupçons. Il trahit, au profit de cet envahisseur musulman, les secrets des tombes que les descendants chrétiens des anciens Égyptiens avaient jusque-là gardées inviolées, et permit à El-Omari de les piller à sa guise. Quand il eut acquis un complet ascendant sur El-Omari, il lui dévoila une partie de son plan ultérieur. Niouti, suggéra-t-il, était leur ennemi commun ; si seulement on s’en débarrassait, El-Omari et lui pourraient se partager le royaume. La veuve de Niouti, qui était sœur de Zacharie, serait donnée pour épouse à El-Omari, ce qui le ferait bien voir des Nubiens.
El-Omari objecta que Niouti était un bon général, et que son armée était la plus nombreuse et la meilleure. Zacharie l’assura qu’il n’avait nulle idée de combattre, mais s’y prendrait par un stratagème. El-Omari, qui avait évidemment une confiance sans bornes dans le talent d’intrigue du jeune coquin, lui dit de faire à sa guise, et mit quatre de ses meilleurs et plus braves officiers sous ses ordres.
Zacharie s’embarqua sur le Nil dans une petite barque, et donna en chemin ses instructions à ses compagnons, qu’ils promirent fidèlement d’exécuter. Ils le laissèrent, lié et impuissant, sur une île en face du camp de Niouti ; puis ramèrent à portée de voix de l’ennemi sur la rive, criant qu’ils désiraient parler au général. Niouti vint au rivage ; et les quatre officiers, le saluant au nom d’El-Omari, lui apprirent qu’ils avaient amené Zacharie selon son désir (car Niouti paraît avoir écrit à El-Omari, le priant de lui livrer son ennemi Zacharie), et étaient prêts à le lui remettre en échange d’argent et d’esclaves. Après quelque marchandage, une grosse somme fut convenue ; mais Niouti stipula qu’il verrait Zacharie, et s’assurerait de son identité, avant de rien payer. Les officiers s’y étaient attendus, et y consentirent volontiers ; mais quand Niouti se mit à embarquer avec un grand nombre de ses gens, ils s’y opposèrent. Ils firent observer qu’ils n’étaient que quatre, et qu’ils ne voulaient pas courir le risque qu’il les assassinât et s’enfuît avec leur prisonnier sans payer la rançon. Niouti commanda là-dessus à ses gens de rester en arrière, et rama vers l’île avec deux ou trois serviteurs seulement. Des tapis avaient été étendus, et un trône préparé pour lui ; et quand il eut pris place, Zacharie fut traîné devant lui, ayant auparavant instruit les quatre officiers que, lorsqu’il donnerait le signal en fondant en larmes, ils devraient tuer Niouti.
Niouti, certes, courut à sa perte. Il commença par frapper son jeune parent lié et impuissant, et par déverser un flot d’injures ; Zacharie feignit de le supplier quelque temps, puis fondit en larmes. Les quatre officiers se jetèrent aussitôt sur Niouti et le tuèrent. Alors Zacharie fut promptement délié, et, avec quelque courage, passa aussitôt le fleuve avec sa petite suite, et appela les soldats du camp de Niouti à rentrer dans l’obéissance, leur promettant une amnistie pour le passé. Joyeusement accueilli, il convoqua un conseil secret des principaux officiers, et leur confia ce qu’il comptait faire. En public, au contraire, il affecta d’être encore l’ami d’El-Omari, et ordonna que les quatre officiers arabes fussent traités avec tout honneur.
Il écrivit à El-Omari pour l’informer de son complet succès, et le prier de se préparer à recevoir les splendides troupes qu’il allait lui amener. Ayant expédié ce message, il jeta le masque, et mit à mort les quatre officiers arabes qui l’avaient accompagné, et donna l’ordre de marcher sur El-Omari. Il traversa le fleuve tout près du camp d’El-Omari, et s’avança en tel équipage que l’un des compagnons d’El-Omari commença à concevoir des soupçons. « Cet infidèle, fit-il observer, entrait dans leur camp même, et à la tête d’une armée plus nombreuse que la leur. » El-Omari l’assura qu’il n’y avait rien à craindre ; mais, l’instant d’après, Zacharie donna le signal, et son armée tomba sur les musulmans. Un grand nombre furent tués ; mais El-Omari lui-même, avec quelques-unes de ses troupes, se réfugia en hâte dans les barques et descendit le fleuve. Zacharie, toutefois, avait prévu ce mouvement, et avait posté l’un de ses sujets sur qui il pouvait compter, un pilote de rivière bien connu, avec des instructions sur ce qu’il devait faire. Comme il s’y attendait, cet homme fut requis par El-Omari, avec la promesse d’une forte somme s’il les descendait sains et saufs à travers les cataractes. Le pilote leur ordonna d’attacher toutes leurs barques ensemble, et prit place dans la première. Puis il les guida dans un passage parfaitement impraticable ; et, quand vint le moment fatal, il se jeta à l’eau et se sauva à la nage. Toute barque de la flottille fut entraînée et fracassée en pièces ; et nul des soldats qui s’y étaient embarqués ne resta en vie. El-Omari lui-même, toutefois, ne s’était pas embarqué avec ce premier contingent de son armée ; et, quoique fort affaibli par une si lourde perte, il réussit à maintenir sa position en Nubie près d’un an encore. Peu à peu, Zacharie, par des pots-de-vin et des intrigues, parvint à détacher de lui quelques-unes des tribus bédouines qui avaient rejoint El-Omari ; et finalement marcha contre lui avec une grande armée. El-Omari ne se hasarda pas à l’affronter, et battit en retraite vers l’Égypte ; mais, à environ une journée de voyage d’Assouan, il se trouva confronté à un nouvel ennemi.
L’un des puissants chefs de brigands qui avaient tyrannisé l’Égypte si longtemps était un homme appelé Ibrahim Sonfi, qui s’était rendu maître d’Esneh, où il dévastait tout le district, et mettait à mort quiconque osait contester son autorité. La première expédition qu’Ahmed ebn Touloun envoya contre lui, il la défit ; mais Ebn Touloun se hâta d’envoyer une force plus puissante, qui mit Ibrahim entièrement en déroute, près d’Akmim. Ibrahim lui-même s’échappa, et se réfugia avec le reste de ses partisans dans l’Oasis. Là, il avait repris des forces, probablement avec les restes des bandes de brigands qui se dispersaient l’une après l’autre ; et maintenant, comme Omari, il se proposait de conquérir une nouvelle place forte pour lui-même dans le fertile pays de Nubie. Rencontrant El-Omari en retraite devant Zacharie, il l’attaqua aussitôt ; mais El-Omari, réduit au désespoir, combattit si bien qu’il défit Ibrahim, lequel s’enfuit à Assouan, où il tomba aux mains d’une troisième armée musulmane, commandée par Shabah el-Babeki, qu’Ahmed ebn Touloun avait envoyé pour rappeler El-Omari et mettre fin à ses agissements en Nubie. Les restes de l’armée d’Ibrahim l’abandonnèrent, et paraissent avoir rejoint l’étendard d’El-Omari, contre qui Shabah el-Babeki marcha ensuite. El-Omari, après avoir vainement essayé de traiter avec lui, livra bataille, et le repoussa en Égypte, le suivant jusqu’à Edfou, et livrant une autre bataille au nord d’Assouan avec les troupes d’Ahmed ebn Touloun.
Zacharie se réjouissait d’être ainsi débarrassé de son ennemi ; mais il comptait sans son hôte. L’Égypte, sous Ahmed ebn Touloun, était moins sûre pour un chef de brigands que la Nubie ; et l’année suivante, nous retrouvons El-Omari essayant de nouveau de s’établir aux Mines, en dépit des tribus bédouines, qui ne tenaient guère plus à sa présence. Après une longue série de combats sanglants, l’un des principaux cheikhs de la tribu de Modar jura de débarrasser le pays de ce gaillard, lui tendit un piège, et l’assassina.
Deux des esclaves d’El-Omari crurent gagner de l’argent par la mort de leur maître ; et, lui coupant la tête, la portèrent à Ahmed ebn Touloun, déclarant qu’ils l’avaient tué. Ebn Touloun, après s’être assuré que c’était bien la tête d’El-Omari, demanda aux esclaves si leur maître les avait maltraités, et quel était leur sujet de plainte. Ils répondirent qu’ils n’en avaient aucun, mais désiraient gagner la faveur de l’émir. Ahmed ebn Touloun les assura qu’au contraire, leur crime avait justement excité la colère de Dieu et la sienne. Il ordonna alors que les meurtriers d’El-Omari fussent flagellés et crucifiés, « après quoi on leur trancha la tête » !
Chapitre XI
La nouvelle cité et la mosquée d’Ebn Touloun
Outre les chefs de brigands musulmans d’Égypte, Chenouda, le patriarche de l’Église nationale, était regardé avec suspicion par Ahmed ebn Touloun comme un rival possible, s’il lui était permis de devenir redoutable. Il ne persécuta pas d’abord ouvertement l’Église ; mais, une fausse accusation de détournement d’argent ayant été portée contre le patriarche par un indigne diacre, il saisit aussitôt ce prétexte d’extorsion. Non seulement Chenouda, mais tous ses prélats, furent arrêtés et traînés à Masr. On les dépouilla de leurs robes épiscopales, on les jucha sur des ânes sans selle, et on les promena dans une procession grotesque par les rues de la cité musulmane, en butte à toutes les insultes. Chenouda lui-même fut gardé trente jours en prison, souffrant alors cruellement de la goutte ; mais, amené enfin en jugement, il prouva clairement la fausseté de l’accusation portée contre lui. L’indignation de la population chrétienne contre son calomniateur fut si grande que le malheureux se jeta à la merci de celui-là même qu’il venait de s’efforcer de perdre. Chenouda non seulement lui pardonna, mais lui donna de quoi gagner Saïs, sa ville natale, outre une bête de somme et trois vêtements de rechange, bien que son secrétaire lui fît des remontrances sur sa clémence. De fait, il semble avoir eu raison dans sa remontrance ;
car, quelque temps après, le diacre tenta de nouveau de tirer de l’argent en accusant faussement des chrétiens auprès des autorités musulmanes ; mais il fut arrêté par ordre de l’émir à Saïs, et flagellé si rudement qu’il faillit en mourir. Dès lors, il ne fut pas rare que des chrétiens renégats ou de nom se concilient la faveur des émirs mahométans en accusant faussement leurs compatriotes, et en donnant aux autorités le prétexte qu’elles cherchaient pour l’extorsion. Chenouda était un grand collectionneur d’anciens manuscrits. Un jour que l’accusation habituelle d’amasser un trésor fut portée contre lui, et qu’Ebn Touloun envoya examiner ses coffres, on les trouva pleins de ces manuscrits. Les musulmans l’accusent aussi, et probablement avec vérité, de faire parmi eux des conversions à la religion chrétienne, en dépit du fait que de nouveaux ordres avaient été reçus du calife « d’exterminer la religion chrétienne en Égypte ». Cet ordre ne paraît pas avoir été suivi aussitôt d’un surcroît de persécution ; et, peu après, Ahmed ebn Touloun se révolta ouvertement contre l’autorité nominale du calife, et se proclama sultan d’Égypte et de Syrie.
S’attendant à l’invasion d’une armée envoyée par le calife pour le châtier, il renforça en hâte les défenses de Fostat, et bâtit une nouvelle forteresse dans l’île de Rodah pour commander le fleuve, qui était aussi défendu par une ligne de cent galères armées. Des stations de signaux furent établies, et des pigeons voyageurs tenus prêts à donner les premières nouvelles. L’exportation du grain fut interdite, et la citadelle qu’Ahmed construisait pour la défense de sa nouvelle cité fut achevée en un temps merveilleusement court par des hommes travaillant par relais, jour et nuit.
Heureusement pour l’Égypte, sa puissance ne fut pas mise à l’épreuve attendue. Les troupes envoyées contre lui se mutinèrent contre leur commandant, et se débandèrent en désordre avant même d’avoir atteint la frontière d’Égypte ; et Ebn Touloun demeura en possession incontestée du pays. Il gagna la faveur de son peuple en distribuant de grandes largesses en cette occasion, et paya libéralement les heures supplémentaires de ses ouvriers ; en sorte que les écrivains musulmans évaluent le coût total de ces préparatifs défensifs, contre une invasion qui n’eut jamais lieu, à plus de quatre-vingt mille dinars.
Étant maintenant fermement établi sur le trône d’Égypte, Ebn Touloun résolut de bâtir, pour sa nouvelle cité, une mosquée qui surpasserait en grandeur et en magnificence toutes les autres d’Égypte. Ce n’était pas encore devenu la mode d’imiter les dômes et les minarets[36] des églises chrétiennes, quoique nous sachions que les musulmans les admiraient déjà, puisque nous apprenons qu’Abd el-Aziz donna au patriarche la permission de bâtir deux églises dans sa cité de Helwan, au motif que de tels édifices seraient un ornement. La mosquée des premiers siècles de l’ère musulmane était une cour nue et sans toit qui, bien qu’on employât parfois de riches matériaux dans sa construction, n’avait nulle prétention à la beauté architecturale. On commença bientôt, toutefois, à bâtir tout autour des cloîtres, avec des piliers pris de force aux églises chrétiennes, qu’aucun Arabe n’était capable de tailler lui-même. Il existe aujourd’hui des piliers sarrasins de date tardive, mais il n’est pas difficile d’en voir la différence. Il y a une belle mosquée de date ancienne à Mohalleh el-Kébir, qui contient une centaine de colonnes, dont soixante-dix au moins ont manifestement été prises à des églises chrétiennes. Il en va de même de presque toutes les colonnes d’El-Azhar, et de toute mosquée d’un certain âge par tout le pays. Si, en visitant des villages d’Égypte que l’on sait avoir possédé de belles églises aux premiers siècles, vous ne trouvez plus d’église occupant l’ancien emplacement, vous n’avez qu’à regarder dans la mosquée du village, et vous y trouverez les piliers de sa nef tristement déplacés, et fort souvent la tête en bas.
Ebn Touloun, toutefois, désirait que sa mosquée fût agréée d’Allah comme une offrande d’action de grâces et une offrande pour le péché ; il était donc nécessaire qu’elle fût en stricte conformité avec les règles posées dans le Coran. Le Coran fut solennellement apporté et lu devant le sultan, afin qu’il n’y eût nulle méprise. Mais quand fut lu le commandement qui défendait absolument d’employer aucun matériau volé, quel qu’il fût, dans la construction d’une mosquée, Ebn Touloun déchira ses vêtements et s’écria que la chose était impossible. A-t-on jamais ouï parler d’une belle mosquée bâtie sans que les piliers de sa colonnade fussent pris aux chrétiens ? Où ailleurs était-il possible de les obtenir ? — cette unique infraction à la loi devait nécessairement être pardonnée.
La nouvelle de la perplexité du sultan se répandit bientôt ; et, sans doute, les chrétiens craignirent qu’une autorité musulmane ne fût bientôt trouvée pour le persuader que la spoliation des infidèles n’était pas un vol, et qu’on pouvait s’y livrer en sûreté. Mais le célèbre architecte chrétien[37], qui languissait en prison depuis que le cheval du sultan avait trébuché sur les gravats de son ouvrier, fut prompt à saisir l’occasion. Il fit assurer le sultan que, s’il le libérait, il s’engageait à bâtir une mosquée plus grande, avec une colonnade plus belle qu’aucune vue jusque-là, et à observer pourtant fidèlement la juste condition qu’on n’employât aucun matériau volé. Ebn Touloun le libéra à l’essai ; et l’architecte, par l’expédient si simple, qui apparemment n’était venu à l’esprit de personne, de bâtir des piliers au lieu de dérober des colonnes, produisit l’effet désiré.
La mosquée existe jusqu’à ce jour, avec assez peu de changements, bien qu’elle ait souvent été restaurée[38], et fût en partie rebâtie par le sultan Khamil. Du temps d’Ismaïl, elle servit de prison temporaire aux incurables qui mendiaient auparavant dans les rues, mais qu’on ne devait pas laisser le faire durant la visite de l’impératrice Eugénie. La particularité principale de la mosquée est la forme de ses arcs, que l’on croit être les plus anciens arcs brisés connus. Ils donnent aussi le plus ancien exemple de la courbe rentrante au-dessus du chapiteau, qui se développa plus tard en l’arc « en fer à cheval ». Le dessin du minaret aurait été fourni par Ahmed lui-même, et l’anecdote de sa conception est connue même du drogman du Caire. Toutes les églises primitives d’Égypte avaient la fontaine pour les ablutions, qui est maintenant devenue par excellence le caractère d’une mosquée ; et, outre le bassin extérieur, l’architecte d’Ebn Touloun construisit une belle fontaine, au pavement de mosaïque, au milieu de la grande cour de la mosquée. Les inscriptions qui furent placées sur l’arcade, donnant le récit de la construction de la mosquée, existent encore — ou existaient il y a quelques années. De nouveaux bureaux du gouvernement furent construits d’un côté de la mosquée, et une école publique, où une fois la semaine le moolla nommé à ce poste expliquait les « traditions » des musulmans — éducation qui n’avait rien d’effrayant, quoiqu’il parût inusité, parmi les familles turques, d’en apprendre même autant. Ahmed imposa l’assiduité régulière de ses propres fils et des fils de ses courtisans. La nouvelle mosquée fut solennellement dédiée avec une grande cérémonie ; et l’architecte, au lieu d’être renvoyé en prison sous quelque nouveau prétexte futile, fut revêtu d’une robe d’honneur, payé de la somme entière qui lui était due, et reçut en outre une pension assignée pour le reste de sa vie naturelle[39].
Ayant achevé la construction de sa cité, Ebn Touloun proclama ensuite une guerre sainte contre les Grecs, comme on appelait les sujets de l’Empire byzantin[40]. Il marcha à travers la Syrie, recevant en chemin la soumission du gouverneur de ce pays, et commença une carrière de conquête en Asie Mineure. Antioche, Mopsueste, Adana et Tarse étaient déjà tombées quand il reçut la nouvelle que son fils aîné Abbas, qu’il avait laissé comme lieutenant en Égypte, s’était révolté contre lui et s’était déclaré indépendant.
Ebn Touloun acheva la besogne qu’il avait immédiatement en main, puis, laissant la plus grande partie de ses forces en Asie Mineure sous Loulou, il marcha pour châtier son fils. Abbas, à l’approche de son père, quitta Fostat et se réfugia à Gizeh, emportant toutefois avec lui tout l’argent du trésor — environ deux millions de dinars — et Ahmed el-Wasati, que son père lui avait laissé comme adjoint. El-Wasati avait refusé de se joindre à la rébellion, et était chargé de chaînes pour l’empêcher de s’enfuir.
Ebn Touloun écrivit à son fils des lettres d’affectueuse remontrance, le priant de rentrer dans l’obéissance ; mais les Turcs qui avaient d’abord poussé Abbas à se révolter le retinrent maintenant d’accepter l’offre de pardon de son père, sachant bien qu’elle ne s’étendrait pas à eux-mêmes. Le parti rebelle se retira vers le nord, et se réfugia à Leptis Magna, le gouverneur de Kairouan (l’antique Cyrène) ayant refusé de les recevoir. Après bien des pertes, Abbas tomba aux mains de son père à l’automne de l’an 881, et fut amené prisonnier à Fostat. Trois mois plus tard, Ebn Touloun fit sortir son fils de prison, et, le confrontant à ses compagnons de rébellion, lui ordonna de leur trancher de sa propre main les mains et les pieds. Abbas obéit ; sur quoi Ebn Touloun l’accabla de reproches pour une complaisance si vile et si indigne, et un si prompt abandon de ses amis. Abbas fut rudement flagellé et renvoyé en prison.
Ahmed ebn Touloun conçut bientôt des projets plus vastes et plus ambitieux encore ; mais il lui fallait de l’argent, car son fils rebelle avait vidé le trésor, et il n’avait pas trouvé dernièrement de riches tombes pour lui fournir un trésor. Dans cette difficulté, il se tourna vers la ressource habituelle de piller les chrétiens ; et, de nouveau, il faut l’avouer, un renégat de leur propre nombre lui en indiqua le moyen.
Le patriarche Chenouda était mort durant la guerre d’Ahmed contre son fils, et apparemment son successeur Michel n’avait pas encore été appelé à payer l’amende habituelle. Tandis que l’attention d’Ahmed avait été détournée des chrétiens, ceux-ci avaient aussi recommencé à bâtir des églises ; et, parmi elles, le patriarche fut appelé à présider à la consécration de l’une, dédiée à saint Ptolémée, à Denuschar, ville du diocèse de Xois (nom moderne Saka, dans le Delta septentrional). Le patriarche, avec plusieurs évêques et un grand corps des principaux laïques du diocèse, arriva au temps fixé, et ne trouva nul évêque de Xois pour les recevoir. Ils se réunirent dans l’église et attendirent quelque temps, mais l’évêque ne parut pas ; et enfin un messager fut dépêché à sa maison pour s’informer. La réponse revint que l’évêque n’avait pas encore fini de déjeuner, repas auquel il régalait une nombreuse compagnie de ses amis[41]. Indignés de cette discourtoisie, les évêques assemblés prièrent le patriarche de commencer l’office sans lui ; et, après quelque hésitation, Michel le fit. L’office était plus qu’à moitié achevé quand l’évêque de Xois entra, et demanda furieusement pourquoi, dans son propre diocèse, un autre prélat avait osé célébrer la sainte eucharistie. S’avançant vers l’autel, il saisit le pain offert, quoique non consacré, le jeta à terre, et sortit. Le patriarche, reprenant l’office de l’oblation avec une autre hostie, acheva la liturgie et distribua la communion au peuple[42].
Le lendemain, avant de se disperser, le patriarche et les évêques qui avaient été témoins de cette scène honteuse tinrent un synode où l’évêque de Xois fut unanimement condamné. Il fut aussitôt déposé, et un autre consacré à sa place. L’indigne évêque, furieux de colère, alla droit à Masr et se plaignit du patriarche à Ahmed ebn Touloun, qui le reçut — lui et le prétexte qu’il avait si anxieusement cherché contre l’Église — avec une grande satisfaction. Michel fut mandé, et le sultan exigea que tout ce qui servait au culte de toutes les églises, hormis les vêtements — tout, c’est-à-dire, ce qui pouvait être converti en monnaie —, lui fût livré par tout le pays. Michel refusa, et fut aussitôt jeté en prison.
Il y demeura un an, jusqu’à ce qu’Ahmed ebn Touloun fût contraint, à regret, de reconnaître que ni l’emprisonnement ni la crainte de la mort ne feraient céder le patriarche à une telle exigence. Les fonctionnaires chrétiens de la cour intercédèrent, comme à l’ordinaire, avec ardeur auprès du sultan en faveur de leur patriarche ; et enfin le compromis suivant fut conclu. Jean, le secrétaire en chef du sultan, avec son fils Macaire, se porta caution pour le patriarche jusqu’à concurrence de vingt mille pièces d’or, que le malheureux Michel promit de réunir, espérant ainsi sauver le pays des misères d’une nouvelle persécution. La moitié de la somme devait être payée dans un mois, l’autre moitié dans les quatre mois.
Michel commença par vendre quelques-unes des maisons appartenant à l’Église, et quelques terres hors de Fostat, qui semblent avoir été jadis occupées par une colonie d’Abyssins. Voyant son embarras, les Juifs de Babylone jugèrent le moment favorable pour marchander avec lui une église melkite en ruine, alors aux mains de l’Église nationale mais apparemment inutilisée, qui était pour les Juifs le lieu le plus sacré de Babylone : ils prétendaient, et déclarent jusqu’à ce jour, qu’elle renferme le tombeau du prophète Jérémie. C’était assurément l’emplacement d’une ancienne synagogue juive, bâtie aux temps préchrétiens, et devenue apparemment une église chrétienne par la conversion de l’antique colonie juive au premier siècle de notre ère. Là, caché en un lieu dont le secret n’était connu que des Juifs, et transmis par eux d’une génération à l’autre, se trouvait un ancien rouleau de la Loi, qu’ils prétendent avoir été écrit par Esdras, et qui ne devait jamais être ouvert, même par eux-mêmes, tant était terrible la malédiction jetée sur quiconque y toucherait[43]. Michel, tenté par sa pressante détresse, et n’attachant probablement que peu de sainteté à un site melkite en ruine, vendit aux Juifs ce lieu longtemps convoité, entre les mains de qui il est demeuré depuis lors.
Les évêques se réunirent en synode, et décidèrent que chacun lèverait dans son diocèse une petite contribution sur chaque membre de son troupeau ; mais la somme recueillie était encore fort loin de suffire ; le mois passait rapidement, et Michel était presque au désespoir. Il avait montré qu’il était prêt à affronter lui-même la torture et la mort ; mais il savait ce qu’il en résulterait pour Jean, pour Macaire et pour toute l’Église s’il ne faisait pas honneur à son engagement.
En cette extrémité, Michel fit une démarche qu’il regretta amèrement toute sa vie, et qui a couvert son nom d’opprobre. Durant l’année de son emprisonnement, pas moins de dix évêchés étaient devenus vacants, qu’il fallait maintenant pourvoir. Bien qu’il fût le premier à souffrir en temps de persécution, l’office d’évêque était encore fort désiré des Égyptiens — vraisemblablement à cause du grand pouvoir qu’ils possédaient sur leurs propres compatriotes, puisqu’il est impossible de découvrir nul autre attrait, sauf pour des chrétiens sincères et zélés tels qu’ils n’étaient pas susceptibles d’accepter les conditions de Michel. Ces conditions étaient que chaque évêque élu payât, à sa consécration, une lourde contribution à la somme due au sultan. Dix tels hommes furent aisément trouvés, et l’argent versé. Michel mérita ainsi le reproche d’avoir été le premier patriarche à pratiquer la simonie. Sans essayer de justifier sa conduite, il semble pourtant juste de faire observer qu’il avait bien plus d’excuse qu’on ne lui en accorde d’ordinaire chez les historiens ecclésiastiques, et aussi que notre Église anglaise n’est guère en position de condamner l’égyptienne. Nul n’a jamais accusé Michel de consacrer des évêques indignes pour l’argent qu’ils pouvaient offrir, ni d’appliquer à son usage personnel l’argent ainsi obtenu — pas plus que nos propres autorités ne laissent aucune considération d’argent influencer leur choix, ou n’empochent les droits d’ordination payés aux fonctionnaires. Encore faut-il se souvenir que les évêques égyptiens payaient de lourds droits pour compléter la rançon exigée par un musulman pour la sûreté de leur Église, tandis que les évêques anglais, dans une paix profonde sous un souverain chrétien, paient aujourd’hui encore aux fonctionnaires de la Couronne et de l’archevêque des droits s’élevant, en bien des cas, à près de trois cents livres, lors de leur consécration.
Cette mesure rigoureuse même se révélant insuffisante, Michel inventa ensuite le système des « loyers de bancs ». Les moines, qui avaient toujours eu coutume d’occuper les mêmes places dans les églises paroissiales, furent désormais astreints à payer au patriarche une certaine somme pour leur usage, l’argent ainsi obtenu étant remis, comme le reste, aux autorités mahométanes. La somme n’était toujours pas suffisante ; et, comme dernière ressource, Michel se rendit au corps collégial, ou chapitre, d’Alexandrie, et demanda que les ornements des églises alexandrines fussent vendus pour détourner la persécution menaçante. Le clergé d’Alexandrie refusa absolument d’abord, mais à la fin consentit à réunir le reste de la somme à condition que Michel s’obligeât, non seulement lui-même, mais ses successeurs, à payer une somme annuelle de mille pièces d’or à l’Église d’Alexandrie. Par ces expédients, les dix mille pièces d’or furent réunies dans le mois, et payées à Ahmed ebn Touloun.
Mais, au faîte de ses succès, la carrière d’Ahmed fut terminée par sa mort, à la fleur de l’âge. Il poussait ses victoires en Asie Mineure quand il tomba gravement malade, pour avoir, dit-on, bu une énorme quantité de lait de bufflonne. Le médecin chrétien, Saïd Théophile, qui l’accompagnait, l’assura en vain que le régime le plus strict était nécessaire à son rétablissement. Ahmed refusa absolument d’obéir aux prescriptions, et devint en conséquence si malade qu’il résolut de retourner en Égypte, laissant la conduite de la guerre à l’un de ses généraux. Il fut porté à travers la Syrie dans une litière, et amené par eau, à travers l’Égypte, jusqu’à Fostat. Trouvant qu’il empirait rapidement au lieu de se rétablir, il fit venir devant lui tous les médecins de la ville, et les menaça de mort s’ils ne le guérissaient pas. Par ses ordres, une solennelle litanie de supplication fut célébrée en sa faveur, à laquelle se joignirent toutes les religions du pays. D’abord une grande troupe de musulmans portant le Coran ; puis les Juifs avec le Pentateuque et les Psaumes ; puis les évêques et le clergé chrétiens portant les Évangiles, suivis des maîtres d’école de la ville à la tête de leurs élèves, sortirent de la ville et se dirigèrent vers les hauteurs du Mokattam, en procession solennelle, implorant du Dieu unique qu’ils reconnaissaient tous le rétablissement de leur souverain. D’abondantes aumônes furent données aux pauvres musulmans, et dans toutes les mosquées des prières étaient offertes sans cesse, nuit et jour. À la fin, trouvant qu’il empirait au lieu de se rétablir, et que la fin approchait, Ahmed ordonna la libération d’un homme qu’il avait injustement détenu, et fit sa paix avec Dieu, mourant avec la profession de foi musulmane sur les lèvres.
Chapitre XII
Les Ikhchidides
Ahmed ebn Touloun laissa derrière lui trente enfants vivants, dont le second fils, Khamarayeh, lui succéda — Abbas, l’aîné, ayant perdu ses droits naturels par sa rébellion. On dit que son père lui pardonna avant sa mort et le tira de prison, tout en confirmant la succession à son second fils. Il est certain, toutefois, qu’Abbas fut mis à mort presque aussitôt après ; mais la plupart des autorités s’accordent à dire que l’ordre de sa mort fut arraché à grand-peine à Khamarayeh par ses conseillers. Le nouveau sultan se concilia aussitôt l’Église nationale en remettant les dix mille pièces d’or encore dues sur la somme exigée de Michel, et en lui rendant l’engagement. Khamarayeh payait un tribut régulier au calife, mais fut, durant son règne — qui dura à peine douze ans —, le maître absolument indépendant de l’Égypte, de la Syrie et d’une grande partie de l’Asie Mineure. Il se bâtit un second palais dans la ville neuve commencée par son père, et dont les relations arabes passent toute croyance. Entre autres merveilles, elles rapportent que des statues du sultan et de ses femmes furent placées dans les jardins du palais, et qu’un bassin de près de vingt-neuf mètres de diamètre fut rempli d’un lac de vif-argent. Le premier point est remarquable, car jusqu’alors nul architecte chrétien n’avait été autorisé à introduire des statues ou des peintures d’êtres humains dans les édifices qu’ils élevaient pour leurs maîtres musulmans.
Quelques années plus tard, le calife Moutamid mourut ; et le sultan d’Égypte crut renforcer son alliance avec le nouveau calife — qui se révélerait peut-être un homme moins faible — en offrant sa fille en mariage au fils du calife. Le calife (Moutadid) accepta l’offre pour lui-même, et la fiancée fut amenée à Damas par son père avec la plus grande pompe et le plus grand cérémonial. Mais peu après les noces, et tandis que Khamarayeh était encore à Damas, une conspiration dans son harem — dont les écrivains chrétiens et musulmans donnent des récits différents — amena son assassinat, dans la trente et unième année de sa vie[44]. Il eut pour successeurs deux fils, Geysh et Haroun, en rapide succession, le dernier desquels maintint en Égypte une indépendance précaire jusqu’à la fin de l’an 904, quand un nouveau calife (Muktazi) envoya en Égypte une armée sous Mohammed ebn Sulieman pour reprendre le contrôle du pays. Haroun mourut sur le champ de bataille ; son oncle Sinan, ou Shaban — car on l’appelle indifféremment de l’un et de l’autre nom —, fit une dernière tentative pour relever la fortune de sa famille, mais fut assassiné par ses propres gens dans le mois. Tous les descendants d’Ahmed ebn Touloun furent arrêtés, leurs biens confisqués, et dix des principaux membres de sa famille envoyés enchaînés à Bagdad. Un homme nommé Issa el-Nushari fut nommé gouverneur d’Égypte ; mais le pays souffrit beaucoup durant ce changement, et les deux patriarches des Églises égyptiennes paraissent avoir péri durant ces troubles.
Ni l’une ni l’autre Église n’osa élire de successeur avant quelques années. La grande confusion des annales du pays à cette époque empêche toute affirmation positive ; mais il semble probable que le patriarcat égyptien demeura vacant environ quatorze ans, et le grec onze. Du patriarche grec Michel, on ne sait rien durant son règne de trente-sept ans, qui couvrit l’ascension et la chute de la dynastie toulounide, hormis une lettre où il félicitait Photius, le patriarche de Constantinople, de son rétablissement. Ce patriarche avait été condamné et déposé par le huitième concile œcuménique, mais fut alors rétabli par un autre concile à Constantinople, auquel Rome comme l’Église grecque d’Égypte envoyèrent des légats. C’est dans cette lettre que nous trouvons mention des métropolites nouvellement créés de cette Église : Zacharie de Tamiathis (Damiette), Jacques de Babylone, Étienne de Thèbes (Louxor) et Théophile de Bari.
L’Église grecque, toutefois, fut la première à recevoir un nouveau patriarche, sous Mekni, l’émir qui succéda à Issa el-Nushari. Ce patriarche, comme tant de ses prédécesseurs et successeurs, était un étranger imposé du dehors aux Égyptiens. C’était un natif d’Alep, élu et consacré patriarche pour l’Égypte par le patriarche de Jérusalem en 907. À son arrivée en Égypte, les melkites refusèrent avec indignation de le reconnaître à moins qu’il ne passât par les formes d’une réélection et d’une consécration de leurs mains, à quoi il consentit volontiers. Son nom était Christodule, mais il semble avoir été plus généralement connu en Égypte sous l’équivalent arabe — Abd el-Messiah.
Un an ou deux plus tard, probablement en 910, Gabriel, un moine du monastère de Macaire, fut élu patriarche de l’Église nationale. C’était un homme pieux et tolérant, mais peu énergique ; et il continua la pratique, que Michel avait inaugurée, d’imposer des frais de consécration aux évêques élus, afin de réunir les fonds du paiement annuel à Alexandrie auquel son prédécesseur s’était engagé dans ses embarras. Gabriel ne remit pas non plus la taxe qui avait été levée sur tous les membres de l’Église pour satisfaire aux exigences exorbitantes d’Ahmed ebn Touloun.
Peu après son avènement, de nouveaux malheurs fondirent sur le malheureux pays. En l’an 893, un fort corps d’Arabes, connus sous le nom de parti fatimide parce que leur chef prétendait descendre de Fatima, la fille de Mahomet, s’était rendu maître de la Pentapole et des districts environnants ; et, seize ans plus tard, leur chef prit le titre de calife, en opposition au calife omeyyade d’Espagne et au calife abbasside de Bagdad. Le calife fatimide fixa sa capitale à Cyrène, ou Kerwan, comme la prononçaient les Arabes. L’antique cité de Cyrène avait été détruite par les musulmans lors de leur première invasion de la Pentapole ; et la cité arabe, quoique portant le même nom, fut bâtie à quelque distance des ruines de l’ancienne, qui servirent probablement de carrière aux Arabes.
Ayant consolidé sa puissance, le calife fatimide résolut de conquérir l’Égypte, toujours la plus riche proie du monde oriental. En l’an 913, il marcha dans ce pays à la tête de quarante mille hommes, s’empara d’Alexandrie, et mit le siège devant Fostat. Il fut toutefois repoussé de l’intérieur avec de grandes pertes ; et, bien qu’il tînt Alexandrie quelque temps, il fut finalement contraint de se retirer dans son propre pays. Les chrétiens souffrirent, comme à l’ordinaire, et la grande église du Césaréum, à Alexandrie, fut incendiée. Quelques années plus tard, les fatimides firent une seconde expédition en Égypte, et réussirent à s’établir solidement tant à Alexandrie que dans le Fayoum.
En 921, Gabriel mourut, et eut pour successeur Cosmas III. Les troubles et les guerres constants du dernier siècle avaient rompu toute communication entre l’Égypte et sa fille, l’Église d’Abyssinie, pendant près de cent ans. Il semble probable que les fonctions du métropolite d’Abyssinie avaient été exercées, durant ce temps, par les rois de ce pays. Abou Salih nous dit expressément qu’ils se considéraient comme investis du pouvoir suprême dans l’Église aussi bien que dans l’État, et qu’en de solennelles occasions ils célébraient la sainte communion. Mais, durant le règne de Cosmas en Égypte, une ambassade arriva d’Abyssinie, demandant qu’un nouvel Abouna, ou archevêque, leur fût envoyé. Le roi, semble-t-il, était vieux et de mauvaise santé ; ses deux fils n’étaient pas en âge de gouverner ; et le tuteur le plus propre se trouverait dans le rétablissement de l’archevêché suspendu. Cosmas, en réponse à cet appel, consacra un homme appelé Pierre, qui fut reçu avec grand honneur en Abyssinie, et, à la mort du roi, nommé régent du royaume, avec la charge des deux jeunes princes. Sur son lit de mort, le roi avait solennellement enjoint à Pierre de ne pas regarder à l’accident de la naissance, mais de couronner pour successeur celui de ses deux fils qui se montrerait le plus apte à gouverner le royaume. À mesure que les jeunes gens parvinrent à l’âge d’homme, le cadet se montra de beaucoup supérieur à son frère ; et Pierre, en conséquence, le fit proclamer roi. Le frère aîné acquiesça à la décision et vécut heureux dans la vie privée,
jusqu’à ce qu’un mélancolique incident plongeât le pays dans la guerre civile. Deux moines errants — ou frères mendiants, comme on les eût appelés plus tard en Occident — arrivèrent en Abyssinie, et s’adressèrent à l’Abouna pour de l’argent. Avait-il quelque pressentiment de leur caractère ? Nous ne pouvons le dire, car seul le fait de son refus est consigné. Ces deux moines, donc, Menas et Victor, ourdirent un complot pour se venger et faire leur fortune. Menas commença par forger des lettres qu’il donnait pour venir du patriarche Cosmas, à l’effet que celui-ci était affligé d’apprendre qu’un imposteur nommé Pierre, prétendant avoir été ordonné par lui et envoyé comme métropolite en Abyssinie, avait réussi à tromper le feu empereur et à s’établir dans cette charge. La lettre poursuivait en disant que ledit Pierre n’avait été ni ordonné par lui, ni en communion avec lui ; que Menas, le porteur de l’épître, était le véritable archevêque envoyé par lui ; et tous les bons fils de l’Église étaient exhortés à expulser les deux intrus : l’imposteur Pierre, et le nouvel empereur que, contre tout principe de justice, Pierre avait élevé contre son frère aîné, l’héritier légitime.
Cette lettre, Menas la remit au prince aîné, qui ne fut pas lent à accepter ce prétexte pour faire valoir ses propres droits aux dépens d’une guerre civile. Dans une bataille entre les deux frères, le cadet fut fait prisonnier et tenu en étroite captivité. Menas fut proclamé Abouna, ou archevêque, et Pierre chassé en exil. Victor, qui jusque-là paraît avoir acquiescé aux crimes de son compagnon Menas, se vit en danger, mais réussit à s’échapper du pays ; et, retournant en Égypte, exposa toute l’affaire au patriarche Cosmas.
Cosmas prononça aussitôt sentence d’excommunication contre Menas ; et le nouvel empereur fit sa paix avec le patriarche en mettant l’imposteur à mort. Il donna l’ordre de rappeler Pierre ; mais celui-ci avait déjà péri en exil, et un de ses disciples qui l’avait accompagné fut mandé à Axoum à sa place. Au lieu d’envoyer demander à Cosmas un nouvel archevêque, l’empereur annonça au chapelain du défunt Pierre qu’il était élu Abouna d’Abyssinie, et le pria de prendre aussitôt les fonctions de sa charge. L’homme, dont le nom n’est pas donné, supplia qu’on lui permît d’aller en Égypte obtenir confirmation et consécration de Cosmas ; mais l’empereur le refusa absolument. Le malheureux Abouna semble avoir été gardé comme une sorte de prisonnier d’État, autorisé à exercer toutes les fonctions de la charge à laquelle il avait été ainsi arbitrairement nommé, mais contraint de ne reconnaître nul supérieur, hormis le nouvel empereur — qui craignait peut-être que Cosmas, avant de consacrer l’Abouna, n’insistât pour que le royaume fût rendu à son frère cadet. Cet état de choses dura environ soixante-dix ans en Abyssinie, durant lesquels nous ne trouvons pas que nul métropolite leur ait été envoyé par l’Église mère d’Alexandrie. Cosmas mourut en 933, et eut pour successeur un homme nommé Macaire, qui ne paraît pas avoir été moine. Il vivait à Alexandrie jusqu’au temps de son élection ; mais il abandonna cette ville dès qu’il devint patriarche, et ne voulut jamais plus y résider. Il était dévoué à sa mère, et l’on dit qu’il fut très soigneusement formé et instruit par elle. Elle vivait encore à son avènement ; et, croyant lui faire plaisir, il fit une visite en quelque pompe à son village natal, accompagné de plusieurs de ses évêques suffragants, pour la saluer.
À son arrivée, toutefois, sa mère fondit en larmes, déclarant qu’elle eût préféré le voir dans la tombe que ainsi vêtu et entouré ; car, dans sa condition d’autrefois, il n’aurait à répondre que de ses propres péchés, tandis que, comme patriarche, il devait répondre de toutes les fautes de son peuple.
En 935, à l’avènement d’un nouveau calife abbasside à Bagdad, l’émir d’Égypte, un homme nommé Ahmed ebn Kylag, fut, comme il arrivait généralement, déposé pour faire place au candidat du nouveau calife — Abou Bekr Mohammed, communément appelé El-Ikshid. Ahmed ebn Kylag ressentit vivement son rappel, et alla trouver le calife fatimide, qu’il pressa d’envahir l’Égypte. Nullement fâché de le faire, celui-ci ne perdit pas de temps ; de nouveau l’Égypte fut envahie, Alexandrie saisie, et une grande partie du Saïd tenue par les fatimides. Abou Bekr, toutefois, quoique pris au dépourvu, repoussa avec succès les envahisseurs, sans pouvoir jamais les déloger d’Alexandrie. Mais il ne voulut plus consentir à prêter allégeance à l’impuissant calife de Bagdad ; et, en l’an 936, il se déclara sultan indépendant d’Égypte. Son règne, qui dura jusqu’en 946, fut une perpétuelle succession de campagnes contre d’autres aventuriers musulmans pour la possession de la Syrie et de l’Asie Mineure ; et les infortunés chrétiens d’Égypte furent lourdement taxés sous divers prétextes pour fournir l’argent de ces expéditions. El-Ikshid était aussi un infatigable chercheur de trésors parmi les anciennes tombes d’Égypte ; car la fortune d’Ahmed ebn Touloun en ce domaine enflamma l’émulation de la plupart de ses successeurs. Masoudi dit de lui qu’il creusa profondément, par tout le pays, en quête de trésors, parmi les tombes. En un lieu, il trouva plusieurs tombes ensemble, qui étaient de vastes salles magnifiquement peintes, et où se trouvaient des statues de vieillards et de jeunes gens, de femmes et d’enfants, d’un travail merveilleux ; leurs yeux étaient de pierres précieuses, et leurs visages d’or ou d’argent.
Deux écrivains célèbres vécurent en Égypte sous le règne d’El-Ikshid : Masoudi, l’historien musulman, et Eutychius, l’annaliste chrétien. Ce dernier était aussi un savant docteur en médecine — science dont la connaissance et la pratique étaient encore presque réservées aux chrétiens ou aux Juifs, mais par excellence aux chrétiens égyptiens. Le père d’Eutychius se nommait Patrick, et le vrai nom du fils était Saïd, ou Seith ; mais il préférait être connu sous le nom grec d’Eutychius, qui a la même signification de bienheureux, ou fortuné. Il écrivit d’autres livres, outre ses « Annales de l’histoire alexandrine » : l’un, un ouvrage de médecine, et un autre sur les pierres précieuses. Il naquit au Caire en l’an 876 ; et, en l’an 933, il fut élu pour succéder à Abd el-Messiah comme patriarche de l’Église grecque (ou melkite) d’Égypte, étant le premier homme de quelque distinction à occuper ce poste depuis la conquête arabe. Il ne garda la charge que sept ans et demi, durant lesquels les deux Églises souffrirent beaucoup aux mains des musulmans. En particulier, la ville de Tanis, pour quelque raison qui n’est pas donnée, paraît avoir encouru l’inimitié d’El-Ikshid. Deux fois, dans une période récente, les musulmans y avaient abattu l’église melkite ; mais les deux fois les chrétiens réussirent à la rebâtir. Peu après, El-Ikshid envoya l’un de ses officiers et une compagnie de soldats à Tanis, avec ordre de fermer les églises melkites et de lui apporter tous les vases d’or et d’argent qui s’y trouveraient. L’évêque de Tanis, à force d’efforts et par la vente d’une partie des biens de son Église, réunit cinq mille dinars, dont il corrompit le sultan pour qu’il se désistât de son dessein.
Après la mort d’Eutychius, l’Église grecque d’Égypte tomba dans une complète insignifiance. Durant les cinq cents années suivantes, bien que les noms de ses patriarches soient conservés, on ne sait guère autre chose d’eux, et même les dates données pour leur avènement sont désespérément contradictoires.
La ville de Mansoura, aujourd’hui l’une des plus importantes du Delta, fut fondée sous le règne d’El-Ikshid ; mais, avant qu’elle fût achevée, le sultan mourut, ne laissant d’autre héritier qu’un enfant, qu’il confia à la tutelle d’un affranchi. Cet homme, connu sous le nom de Kafour, était un Soudanais de grande capacité et de haute valeur. Il amena de Damas, où son père était mort, le jeune prince Abou el-Kasim en Égypte, et commença aussitôt l’œuvre si nécessaire d’organisation et de réforme. Mais il fut bientôt rappelé pour disputer la possession de Damas et de la Syrie à Seyf el-Doulah, le vieil ennemi d’El-Ikshid — nonobstant le fait qu’une paix solennelle avait été conclue avant la mort de ce dernier, et sa fille donnée en mariage à Seyf el-Doulah. Kafour réprima la rébellion en Syrie ; mais à peine était-il de retour en Égypte que la guerre éclata dans le sud. Aussitôt après la mort d’El-Ikshid, le roi de Nubie avait saisi la Grande Oasis et emmené nombre de prisonniers ; et les Nubiens furent une menace permanente pour la puissance musulmane en Égypte, tout au long de la régence et du gouvernement de Kafour.
En 958, Macaire mourut, et eut pour successeur un homme appelé Théophane, qui était déjà vieux. Le tribut annuel de mille pièces d’or, que l’infortuné Michel III s’était engagé, lui et ses successeurs, à payer à jamais à l’Église et au chapitre d’Alexandrie, pesait de plus en plus lourdement sur le patriarcat égyptien. La majorité de la population égyptienne était musulmane depuis l’échec de la dernière rébellion, en 832, et les terribles représailles qui l’avaient suivie ; et la minorité chrétienne devenait chaque année plus petite. C’est sur elle, pourtant, que tombait de loin la plus large part des exactions du gouvernement, même quand nulle persécution effective n’était en cours ; et la taxe supplémentaire, nécessaire pour fournir le subside annuel à l’Église alexandrine, était ressentie comme une cruelle addition à leurs fardeaux. L’Église d’Alexandrie avait alors recouvré au décuple son prêt primitif au patriarche Michel ; et Théophane, observant que cette exaction, plus qu’aucune autre, était ressentie par les membres de l’Église et faisait tomber bien des tièdes hors du christianisme, résolut d’en appeler en personne au chapitre d’Alexandrie. Alexandrie était déjà au pouvoir des Arabes fatimides, et il y avait probablement quelque risque dans l’expédition de Théophane ; mais il atteignit Alexandrie sain et sauf, et convoqua une assemblée générale du clergé alexandrin, à qui il exposa sa cause, et qu’il supplia soit d’annuler l’engagement et de remettre ce tribut, soit, du moins — si c’était là un trop grand sacrifice —, d’en abaisser la somme annuelle. L’Église d’Alexandrie a toujours occupé une position unique dans l’Église d’Égypte ; et, quoique nominalement sous le patriarche, le collège ou chapitre ne perdait nulle occasion d’affirmer sa dignité et d’insister sur ses droits et privilèges particuliers. Dans le cas présent, leur conduite fut une honte pour la religion qu’ils professaient. Ils refusèrent insolemment même de considérer les propositions du patriarche, et s’en tinrent à la lettre de leur engagement.
Théophane — déjà victime d’une maladie cérébrale insoupçonnée — réprimanda leur cupidité et leur déloyauté en termes peu mesurés. Une scène pénible s’ensuivit, et quelques-uns du clergé alexandrin eurent l’insolence de dire à leur patriarche qu’il n’avait nul droit de se charger de réprimander ceux qui étaient ses égaux en tout, hormis les vêtements patriarcaux, qu’il ne devait à nul mérite de lui-même, mais aux suffrages de ceux qui l’avaient élu. Dans sa fureur, Théophane arracha de ses épaules les robes patriarcales et les jeta aux pieds des Alexandrins. Le choc fut trop fort pour sa raison ; et, au même instant, il fut saisi d’une folie furieuse. Les Alexandrins reculèrent d’horreur et d’effroi ; son clergé tenta de le contenir, mais, pour sa propre sûreté, il devint nécessaire de le lier. Un synode d’évêques fut hâtivement convoqué à Alexandrie pour décider ce qu’on pouvait faire en cette extrémité. On convint de le conduire, pour un traitement médical, à Babylone par eau, comme la route la plus sûre et la plus aisée. Un navire fut affrété, et le malheureux patriarche conduit à bord enchaîné, accompagné de plusieurs de son clergé et d’un ou deux évêques. On espérait que le calme de la traversée l’apaiserait ; mais des tempêtes survinrent, et le patriarche empira de plus en plus. Alors, comme il arrive si souvent, son mal prit une autre forme, le contraignant à proférer les plus terribles blasphèmes contre tout ce qui lui était le plus sacré. Et quand il se mit à injurier et à renier le Christ, son escorte ne put le supporter davantage. Pour eux, il était évidemment possédé du démon ; et, de peur que ses terribles divagations ne fussent entendues, ils le précipitèrent dans la cale. Le soir tomba ; et le clergé, assis tristement çà et là sur le vaisseau, entendit les divagations devenir de plus en plus furieuses. Dans le silence de la nuit, ses paroles s’entendaient par tout le navire, et les évêques ne purent le supporter davantage. L’un d’eux descendit seul dans la cale où le fou était enfermé. Ce qui se passa entre eux ne fut jamais exactement connu ; probablement Théophane, dans sa folie, tenta de tuer l’évêque — qui ne semble jamais avoir été appelé à rendre compte de son acte ; mais, soit en légitime défense, soit dans quelque tentative pour exorciser le démon, l’évêque tua le patriarche cette nuit-là. Si fort était le sentiment d’horreur qu’avaient excité les blasphèmes du pauvre fou, qu’ils n’osèrent même pas lui donner une sépulture chrétienne, mais son corps mort fut jeté par-dessus bord comme celui d’un chien.
Il n’avait occupé le trône patriarcal qu’à peine trois ans ; et plusieurs mois — quelques-uns disent deux ou trois ans — s’écoulèrent avant qu’un successeur fût choisi. Un vieux moine fut élu, mais refusa d’assumer une si grande responsabilité, et recommanda un homme nommé Mena ; lequel, toutefois, fut récusé par les observateurs les plus rigides de la règle canonique, au motif que, bien qu’il fût maintenant veuf, il avait été marié. Il ne fut pas difficile de les persuader que Mena, à cet égard, était au même rang que Démétrius (au deuxième siècle) ; et il fut finalement consacré patriarche sous le nom de Mena II.
Durant les onze ans de son patriarcat, l’état des choses en Égypte alla de mal en pis. Un fils d’El-Ikshid mourut et fut remplacé par un autre ; mais le pouvoir réel était aux mains de Kafour, dont la forte personnalité retardait seule l’effondrement de la dynastie éphémère d’El-Ikshid. Les éléments turcs et arabes ressentaient amèrement sa domination ; musulmans et chrétiens étaient dans un état de désaffection par tout le pays. Les chrétiens regardaient vers la Nubie, les musulmans vers Kerwan, où un nouveau calife de bien plus grande capacité, et portant le nom diversement orthographié de Moez ou Muaz…
TOME SECOND
De la conquête fatimide et de la fondation du Caire jusqu’à l’époque moderne
Chapitre XIII
La conquête de l’Égypte par les fatimides
En 964-965, le second fils d’El-Ikshid mourut, et Kafour assuma aussitôt la souveraineté en son propre nom. Mais, dans les deux ans, il mourut aussi ; et l’Égypte — ravagée par la famine et la peste, et avec un enfant de onze ans (petit-fils d’El-Ikshid) sur le trône — offrait une proie facile aux Arabes fatimides.
Il n’y eut, de fait, nulle tentative de résistance. Le général grec — qui avait, bien entendu, été élevé dans la foi de l’islam, et qui est connu sous le nom arabe de Johar (aussi orthographié Djauher) — traversa simplement le pays et prit possession de Fostat en 968-969. Les chrétiens, comme à l’ordinaire, virent avec soulagement et espoir tout changement de maîtres. Les Turcs et les Arabes, qui s’étaient tordus sous le joug d’un Soudanais et d’un Juif (l’instrument le plus sûr de Kafour), accueillirent le général du grand calife Moez avec une prompte soumission. Il ne restait que le royaume nubien, qui refusait de reconnaître le nouvel usurpateur musulman ; et Johar n’était pas insensible aux dangers d’une invasion venue du sud.
Il écrivit une lettre à Georges, roi de Nubie, l’invitant — avec des allusions poliment voilées à ce qui pourrait suivre un refus — à embrasser la foi et à reprendre le paiement, négligé, du tribut d’esclaves au maître actuel de l’Égypte. Cette lettre, il la dépêcha par les mains de trois ambassadeurs, dont le chef était un homme nommé Abdallah Ahmed ebn Solaim, natif d’Assouan. Cet homme écrivit plus tard une histoire de la Nubie, décrivant ce qu’il avait vu durant ce voyage et tout ce qu’il avait pu apprendre d’autrui. Son témoignage sur l’état des royaumes chrétiens à cette époque est si important que l’on en donne ici certains extraits, tirés de la traduction française de M. Quatremère.
Après avoir soigneusement décrit les limites méridionales de la puissance musulmane, il parle de la province qui s’étendait d’une forteresse située à six milles au sud d’Assouan jusqu’à la deuxième cataracte. Celle-ci, dit-il, était gouvernée par le vice-roi du roi de Nubie ; et, dans cette province, les musulmans étaient autorisés à s’établir et à commercer librement. Il remarque qu’à peine aucun de ces musulmans, établis depuis longtemps parmi les chrétiens, ne savait parler correctement l’arabe. Il en parle comme d’un pays bien arrosé, soigneusement cultivé, abondant en vignobles. De fait, la Nubie — quoiqu’elle eût indirectement beaucoup souffert de la conquête arabe de l’Égypte et de la traite forcée des esclaves — paraissait évidemment à l’ambassadeur musulman un havre de paix et d’abondance, après l’Égypte ruinée et affamée qu’il venait de traverser. Au-delà de cette province, nul, musulman ou autre, n’était autorisé à passer dans les provinces méridionales sans la permission expresse du vice-roi. Toute infraction à cette règle était punie de mort immédiate.
Mais, en vérité, l’étape suivante du voyage — se plaint pathétiquement l’ambassadeur — était une barrière naturelle de rochers terribles, de désert à perte de vue, et de chemins le long desquels il était impossible à un homme de chevaucher. Toutefois, dit-il, c’est de ce district que les Nubiens tirent la pierre précieuse avec laquelle ils polissent les joyaux. À partir de la troisième cataracte vers le sud, Ahmed ebn Solaim n’a que des éloges pour les deux royaumes chrétiens de Makorrah et d’Alouah. Presque tout au long de sa description, il appelle le roi de Nubie le roi de Makorrah, qui était le nom de la moitié méridionale de son royaume. La capitale du royaume, nous apprend-il, se nomme Dongola[45], et elle est à cinquante jours de voyage d’Assouan. Plus il pénétrait avant, plus la fertilité et la sûreté du pays l’étonnaient.
En l’espace de moins de deux jours de voyage, nous traversâmes près de trente villes aux belles maisons, avec des églises, des monastères, d’innombrables palmeraies, des vignobles, des jardins et de vastes champs, outre des troupeaux de chameaux d’une grande beauté et de belle race. De Dongola à la frontière du royaume d’Alouah, la distance est plus grande que de Dongola à Assouan ; et, dans tout ce territoire, les villes, les villages, les troupeaux, les champs de blé, les vignobles et les palmeraies sont infiniment plus nombreux que dans la province qui borde les territoires musulmans.
Il remarque que, dans cette province, depuis Shenkir, plusieurs routes mènent à Souakim, à Massaoua et à d’autres lieux de la mer Rouge. On lui dit, rapporte-t-il, que le Nil — qui, plus au sud, se divise en deux fleuves, le Blanc et le Bleu — venait de grands lacs situés au pays des Noirs ; mais il réserve son opinion touchant ces grands lacs. La division en deux fleuves, il la vit lui-même ; car il explique que « Souiah », la capitale du royaume d’Alouah, était située au confluent des deux fleuves. Il parle de cette ville — qui a depuis été rebâtie et qui est connue aujourd’hui sous le nom de Khartoum — en ces termes :
Cette ville est ornée de magnifiques édifices, de grandes maisons, d’églises enrichies d’or, et de jardins. Elle a un quartier où vit un grand nombre de musulmans. Le roi d’Alouah est plus puissant, et a des armées plus nombreuses, que le roi de Makorrah ; le pays aussi est plus vaste et plus fertile. Il ne produit pourtant ni beaucoup de palmiers ni beaucoup de vignes.
Il fait allusion à la fabrication de la bière et au bon marché de la viande, outre l’excellence des chevaux et des chameaux. Il mentionne le fait que tous les chrétiens appartenaient à l’Église jacobite (ou nationale) d’Égypte, et que leurs évêques, comme ceux d’Abyssinie, étaient soumis au patriarche d’Égypte. Leurs livres étaient écrits en grec, mais ils les traduisaient dans leur propre langue. Il remarque que l’autorité du roi d’Alouah est absolue : quoi qu’il ordonne, juste ou injuste, on lui obéit. « Ce roi, ajoute-t-il, porte une couronne d’or, car ce métal est très abondant dans ses domaines. » Les « lutins » étaient apparemment bien connus au Soudan en ce temps-là ; car il consigne une curieuse histoire qu’on lui conta sur les semailles, et qui, assure-t-il à ses lecteurs, ne repose pas sur le seul rapport des gens de la campagne : « Tous les marchands musulmans qui commercent en ce pays m’ont assuré qu’elle était vraie. »[46]
Au temps des semailles, dit-il, ils vont dans les champs, délimitent la parcelle à ensemencer, jettent un peu de grain à chaque coin, et versent le reste en un tas au milieu, près duquel ils posent une coupe de bière. Le lendemain, ils trouvent le champ ensemencé et la bière bue. De même, à la moisson, ils coupent quelques épis, les laissent avec de la bière dans le champ, et le lendemain tout le grain sera coupé pour eux. Mais si, par erreur, en sarclant les champs, ils arrachent un peu du grain et le laissent, le lendemain tout le grain sera arraché. Les gens disent que ce sont des génies, et que certains habitants du pays peuvent leur faire faire tout ce qu’ils veulent.[47]
Ahmed ebn Solaim raconte qu’à la cour d’Alouah il vit plusieurs hommes de pays fort lointains, qui n’étaient ni mahométans ni chrétiens. La plupart, dit-il, croyaient en un Dieu, mais aussi au soleil, à la lune et aux étoiles ; quelques-uns étaient adorateurs du feu, et d’autres adoraient un arbre, ou même un animal.
Un jour, dit-il, à une audience du roi, je vis un homme dont je demandai le pays. Il me dit qu’il était à trois mois de voyage de ce lieu. Je l’interrogeai sur sa religion, et il répondit qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, qui était également le mien, celui du roi, et celui de tous les hommes créés.
Interrogé plus avant, il dit que Dieu vivait au ciel, et que, lorsque quelque malheur les menaçait dans leur pays — peste ou épizootie —, ils montaient solennellement sur une montagne pour prier, et que leurs prières étaient toujours exaucées. Ahmed ebn Solaim demanda s’ils ne reconnaissaient nul prophète ; et, sur sa réponse négative, lui parla des missions de Moïse, de Jésus et de Mahomet, et des merveilles qu’ils avaient opérées. « Si ce que tu dis est vrai, répondit le vieillard, cela mérite d’être cru. Pour moi, je croirais ce qu’ils ont enseigné si j’avais vu les œuvres qu’ils ont faites. »
Ahmed ebn Solaim ne dit rien de la façon dont ses propositions furent reçues à la cour méridionale, et nous pouvons conclure qu’elles n’eurent nul succès. L’ambassade n’obtint pas davantage à la cour de Dongola, quoique, en l’un et l’autre lieu, elle eût été reçue avec la plus grande politesse. Le roi de Nubie assembla tous les évêques et les sages de son royaume pour rencontrer les ambassadeurs musulmans, et permit une entière liberté de discussion ; mais, pour lui-même, il lut devant l’assemblée la réponse qu’il avait déjà écrite à Johar, l’invitant à se faire chrétien, et ne disant rien du tribut d’esclaves. Il fit observer que son père et ses ancêtres avaient toujours fidèlement observé leurs traités avec les conquérants musulmans de l’Égypte, et laissa entendre qu’il était prêt à considérer les termes d’une nouvelle alliance avec les nouveaux envahisseurs.
Là-dessus, Ahmed ebn Solaim prononça un long discours — qu’il écrivit ensuite —, demandant au roi de Nubie s’il supposait vraiment pouvoir tenir tête à la puissance de l’islam, et énumérant les grandes choses accomplies par les musulmans depuis la venue de leur Prophète. Il est évident, toutefois, qu’il ne put faire nulle impression sur le roi, et que le rapport qu’il rapporta à Johar convainquit ce général qu’il ferait sagement de ne pas tenter la conquête du Soudan.
Ahmed ebn Solaim raconte encore que, pendant qu’il était à la cour du roi de Nubie, arriva le grand jour du sacrifice. Il appela à lui les musulmans de Dongola — au nombre, apparemment, d’environ soixante — et sortit en procession solennelle, au battement des tambours et au son des trompettes, pour célébrer la fête. Les courtisans du roi, dit-il, tentèrent de persuader leur roi d’interdire cet exercice public des rites mahométans dans son pays ; mais le roi blâma leur intolérance. « Cet homme a, pour de bons motifs, quitté son pays et sa famille, leur rappela-t-il. Ce jour est une fête solennelle dans sa religion ; s’il désire la célébrer avec toute la pompe et le cérémonial possibles, je ne lui refuserai pas cette satisfaction. »
Cet acte de courtoisie chrétienne est la dernière chose que nous entendions du roi Georges. L’ambassadeur musulman retourna en son pays, et, pour le reste du siècle, les royaumes chrétiens furent laissés en paix.
Chapitre XIV
La construction du Caire
Pendant près de cent ans, les califes fatimides gouvernèrent l’Égypte en personne ; et, d’abord, comme à l’ordinaire, les malheureux habitants — surtout la minorité chrétienne — trouvèrent du soulagement dans ce changement de maîtres. Le Grec mahométan qui gouverna trois ans au nom de son maître allégea les impôts, fit régner l’ordre et la sûreté publics, et, par-dessus tout, déblaya les canaux longtemps négligés, donnant au pays affamé une chance de se relever. En 971, le Nil monta de nouveau à sa pleine hauteur, ce que les Égyptiens regardèrent comme un signe de la faveur de Dieu envers la nouvelle dynastie.
Il existait alors, sur la rive orientale du Nil, trois villes — distinctes, et pourtant presque contiguës. Au sud s’étendait Babylone, occupée presque entièrement par ces Égyptiens qui demeuraient attachés à la foi chrétienne et n’avaient avec le musulman que les rapports qu’ils ne pouvaient éviter. Ils avaient déjà fait de la vieille forteresse romaine leur place forte particulière, et bâti leur cathédrale sur l’un de ses bastions, d’où elle dominait — et domine encore — toute la ville. Quoique la plus ancienne, et, dans l’estime musulmane, la moins importante, Babylone était encore la seule capitale de l’Égypte connue du monde occidental. Venait ensuite la cité arabe de Fostat, bâtie pour ses partisans par l’habile Amr ; et, au nord-est de celle-ci, la cité turque fondée par Ahmed ebn Touloun, plus éloignée du fleuve et plus proche des collines du Mokattam que les deux autres. Celle-ci ressemblait plutôt à une immense caserne, et on l’appelait communément Masr-el-Askar[48] (« des Soldats »), tandis que le terme Masr, employé seul, désignait proprement le pays d’Égypte, mais s’appliquait souvent, de façon lâche, aux deux cités musulmanes réunies.
En faisant ses adieux à son général victorieux, le calife Moez, se tournant vers les cheikhs qui devaient accompagner l’expédition, avait prononcé la prophétie suivante :
Par Dieu, si Johar marchait seul, il conquerrait l’Égypte. Vous entrerez dans Fostat en habits ordinaires, vous n’aurez pas besoin de livrer bataille à ses habitants, vous habiterez le palais abandonné des enfants de Touloun ; mais vous fonderez une autre cité, surnommée El-Kahirah (« la Victorieuse »), à laquelle le monde entier devra soumission.
Johar, ayant accompli la première partie de ce programme, ne perdit pas de temps à entreprendre la seconde. Les fondations de la ville neuve — le noyau du Caire actuel — furent posées en 970, et les murs primitifs furent tracés de manière à enclore Masr-el-Askar. Les cérémonies les plus solennelles furent observées en cette occasion : les matériaux étaient prêts, les ouvriers rangés à leurs places, et tous attendirent en silence le signal des astronomes, qui guettaient l’Étoile de la Victoire. À l’instant précis, l’ordre fut donné, et, à grands cris, les hommes se mirent tous ensemble à l’ouvrage. La construction fut menée si rapidement que, dans les deux ans, le calife put venir en prendre possession. Il ne vint pas directement de Kerwan, mais passa plusieurs mois en Sicile et en Sardaigne, qui faisaient désormais partie de ses domaines ; puis, retournant à Tripoli, il gagna Alexandrie, et, en l’an 972-973, il arriva au Caire, apportant avec lui de grands trésors, dépouilles des divers pays qu’il avait conquis.
Une mosquée nouvelle devait, bien entendu, être bâtie, supérieure en magnificence et en sainteté aux grandes mosquées des cités plus anciennes — celles d’Amr et d’Ebn Touloun. La Gama el-Azhar, encore aujourd’hui la plus importante université du monde musulman, fut fondée l’année même de l’arrivée du calife. Mais le calife Moez n’avait pas les scrupules religieux de son devancier Ebn Touloun ; et, de la forêt de colonnes serrées de cette mosquée si célèbre, il n’en est guère une qui n’ait été prise à quelque église chrétienne. Ce ne sont pourtant pas de beaux spécimens, et l’on n’y trouve presque aucun chapiteau de toute beauté.
Grâce à l’influence de Johar, cette mosquée fut dotée, bien plus qu’aucune autre avant elle, de moyens d’étude. On la pourvut d’une précieuse bibliothèque, et des professeurs de grammaire, de littérature, de « théologie », de jurisprudence, de médecine, d’astronomie, de mathématiques et d’histoire furent rétribués sur ses revenus. Les élèves y affluaient de tous les pays des domaines sarrasins ; et, par ce canal, une grande partie du savoir des anciens Égyptiens se répandit au-dehors et fut, assez naturellement, attribuée aux Arabes eux-mêmes par le monde occidental.
Le calife et le patriarche d’Égypte moururent la même année, en 975 ; et le premier eut pour successeur son fils, qui se réjouissait des noms de Nasr ebn Moez Abou Mansour el-Aziz li-Dîn Allah, mais qu’on peut brièvement appeler El-Aziz. L’une de ses femmes était une Égyptienne chrétienne de l’Église grecque, qui acquit sur lui une grande influence — au point d’obtenir que, par son seul mandat, ses deux frères Arsène et Jérémie fussent reçus comme patriarches par les Églises melkites de Jérusalem et d’Alexandrie. En de semblables circonstances, l’Église nationale avait choisi la persécution plutôt que la soumission ; mais pas même une protestation n’est consignée de la part de l’Église grecque à la suite de cet affront.
À la mort du patriarche national Mena II, les évêques et le clergé alexandrin convoquèrent un synode dans l’église de Saint-Serge et Saint-Bacchus[49], à Babylone, pour examiner la nomination de son successeur. Un marchand syrien de haut caractère, nommé Éphraïm, et que l’on savait aussi avoir de l’influence auprès du calife, entra par hasard dans l’église tandis que leurs délibérations se poursuivaient encore, et fut aussitôt salué à l’unanimité comme l’homme désigné pour le patriarcat. C’était un laïc ; et, dans les conditions de la société orientale, il n’est pas possible qu’il fût célibataire, quoiqu’il pût être veuf ; mais son caractère justifia pleinement le choix instinctif des évêques. Il ne gouverna l’Église que trois ans ; mais, durant ce temps, il abolit la pratique de la simonie — ainsi qu’on a toujours appelé, chez les Égyptiens, la perception de frais d’ordination et de consécration — et s’appliqua sérieusement à réformer les mœurs de l’Église, qui avaient grandement souffert de la fréquentation des musulmans. Les concubines semblaient être devenues presque aussi communes parmi les chrétiens de nom que parmi les mahométans, particulièrement parmi ceux qui exerçaient des charges sous le gouvernement, et qu’il était par conséquent plus dangereux d’offenser. Éphraïm, toutefois, ne fit nulle distinction de personnes, et tomba martyr de son zèle vertueux pour la réforme. L’un des plus puissants officiers de la cour entretenait plusieurs concubines ; et Éphraïm, l’ayant réprimandé en vain, prononça contre lui la solennelle sentence d’excommunication. Abou el-Serour n’avait apparemment pas cru que le patriarche en viendrait à de telles extrémités contre lui ; et, dans sa rage, il ajouta le péché du meurtre sacrilège à celui de l’adultère, en faisant empoisonner le patriarche.
Ce patriarche Éphraïm[50] gagna tant la faveur du calife musulman, durant son court règne, qu’El-Aziz le pria de demander quelque grâce, et qu’elle lui serait accordée. Éphraïm demanda la permission de reprendre l’emplacement et de rebâtir l’église de Saint-Mercure[51], qui, dans une persécution antérieure, avait été ruinée et saisie par les musulmans ; et le calife commanda aussitôt que l’église fût rendue. Abou Salih donne le récit suivant de la restauration :
Comme le patriarche allait commencer à travailler à cette église, le bas peuple des musulmans l’attaqua. Car l’église était tombée en ruine, et il n’en restait rien pour la marquer, hormis les murs, qui étaient eux aussi en état de délabrement ; et on l’avait changée en magasin à cannes à sucre. L’ordre fut donc donné qu’elle fût restaurée par le patriarche, et que de l’argent lui fût alloué du trésor — autant qu’il en demanderait. Le patriarche, cependant, prit le décret, mais rendit l’argent avec des excuses, disant : “Dieu, à qui soit la louange, qui a montré sa grande puissance, est capable d’aider à l’érection de maisons pour son culte, et n’a nul besoin de l’argent de ce monde.” Et il pria Al-Aziz de remettre l’argent à sa place et de ne pas le forcer à l’accepter ; ainsi le calife consentit à sa requête. Et quand le patriarche fut empêché, par ceux qui l’attaquaient, de restaurer l’église en son état primitif, et qu’ils suscitèrent des troubles et montrèrent leur indignation en l’affaire, la nouvelle fut portée au prince des croyants, El-Aziz-bi’llah, que le bas peuple ne laissait pas le patriarche exécuter le décret de restauration de l’église. Alors El-Aziz ordonna qu’un corps de ses troupes et de ses Mamelouks allât se tenir là durant la reconstruction de l’édifice, repoussât quiconque tenterait de l’empêcher, et le châtiât comme il le méritait pour s’être opposé à “ce que nous leur avons décrété”. Quand le peuple vit cela, il s’abstint de ses attaques. Ainsi l’ouvrage fut commencé.
Plus loin, Abou Salih nous apprend qu’une très grande somme d’argent fut apportée au patriarche Éphraïm par un membre de l’Église, en offrande d’action de grâces ; et des fonds furent ainsi fournis pour l’achèvement de l’ouvrage. À cette époque vivait le célèbre historien Sévère, qui était évêque d’Ashmounayn (Hermopolis Magna). Malheureusement, presque aucun de ses volumineux écrits n’a été imprimé ; et de sa chronique historique — qui fut continuée après sa mort par l’évêque Michel de Tani et par des écrivains coptes postérieurs — il n’existe, je crois, qu’un seul exemplaire complet connu, quoiqu’une grande partie en ait été conservée dans l’ouvrage latin de Renaudot. Sévère fut probablement nommé à son évêché durant le bref patriarcat d’Éphraïm, dont le successeur, Philothée, moine du monastère de Saint-Macaire, ne fut pas du tout d’un aussi haut caractère[52].
C’est cependant durant le patriarcat de Philothée que plus d’une conversion de musulmans au christianisme est consignée ; et l’histoire de l’un de ces convertis est rapportée tout au long, et sur bonne autorité, par Neale :
Parmi les conseillers du calife se trouvait un mahométan de noble naissance, qui avait pris grand soin de l’éducation de son fils Vasah. Ce fils avait un goût particulier pour la théologie, avait appris par cœur le Coran, et était un adversaire acharné des chrétiens. Un jour, son attention fut attirée par une foule qui accompagnait un criminel au supplice ; il s’enquit de quel crime le prisonnier avait été convaincu. Apprenant que c’était un mahométan qui avait embrassé le christianisme, et qui était en conséquence condamné à être brûlé vif comme apostat, il se fraya un passage à travers la foule et accabla son ancien coreligionnaire de reproches pour la folie qu’il avait de renoncer à la pure religion de ses pères et de reconnaître trois Dieux. Le martyr répondit avec calme qu’il n’adorait pas trois Dieux, mais un seul en trois personnes ; et il prophétisa en outre que Vasah lui-même verrait un jour la vérité, la reconnaîtrait, et souffrirait pour elle. Vasah, exaspéré au-delà de toute mesure par cette prédiction, ôta sa pantoufle et suivit l’homme jusqu’à sa mort, le frappant sur la tête et l’accablant d’injures. Il resta à regarder le supplice ; mais la contenance du martyr fit sur lui une telle impression qu’il ne put s’en défaire. Dans l’espoir d’y parvenir, et en même temps d’affermir ses propres convictions, il partit peu après en pèlerinage à La Mecque ; mais, même en chemin, ses songes furent par trois fois troublés par la vision d’un moine âgé qui l’appelait, s’il tenait au salut de son âme, à se lever et à le suivre. Vasah confia son rêve à ses compagnons, qui l’assurèrent que de telles illusions diaboliques ne devaient pas être considérées un seul instant.
Le pèlerinage fut accompli, et Vasah n’était pas loin du Caire, à son retour, quand il se trouva séparé de ses compagnons et perdit son chemin. Dans cette extrémité, comme le soir tombait et qu’il commençait à craindre les bêtes sauvages dont les déserts abondaient alors, un cavalier solitaire parut et lui demanda ce qu’il faisait seul dans le désert. Vasah s’expliqua, et le cavalier l’invita à monter en croupe, promettant de le conduire en lieu sûr. Vasah profita volontiers de l’offre, et l’étranger le mena à l’un des deyrs, ou places fortes chrétiennes, entre Fostat et Babylone, et le laissa pour la nuit en un lieu que Vasah reconnut devoir être une église chrétienne[53]. Au point du jour, le sacristain vint préparer l’église pour la prière du matin, et fut alarmé d’y trouver un mahométan caché. Il le soupçonna d’abord d’être un voleur ; mais, quand il entendit le récit confus que Vasah pouvait seul donner de lui-même, et qu’il observa que les trésors de l’église étaient intacts, il commença à penser que le nouveau venu devait être fou. Vasah demanda le nom de l’église, et on lui dit qu’elle était dédiée à saint Mercure. Le sacristain lui montra de bon gré l’image du saint, racontant l’histoire de ses souffrances. Vasah vit, ou crut voir, une ressemblance entre l’image et le cavalier qui était venu à son secours la veille au soir ; et il signifia aussitôt au sacristain étonné son intention de se faire chrétien. Le sacristain, pris au dépourvu, pressa Vasah de se retirer de l’église avant le commencement de l’office, et de se cacher pour un temps en quelque cachette secrète. Il promit toutefois de lui envoyer le prêtre, et tint parole, quoiqu’il redoutât fort les maux que cela pourrait attirer sur l’église de Saint-Mercure, car il était évident que Vasah était un mahométan de rang.
Vasah fut tenu en sûreté dans le deyr jusqu’à son baptême — d’autant plus aisément que ses amis et parents le supposaient probablement péri dans le désert. Après son baptême, le prêtre qui l’avait reçu dans l’Église voulut l’envoyer au couvent de Saint-Macaire, en Nitrie, pour un complément d’instruction. Mais, avant qu’il pût partir, il fut vu et reconnu, malgré son aspect changé, par quelques-uns de ses anciens amis, qui dirent à son père leur soupçon qu’il n’était pas mort, mais s’était fait chrétien. Le père de Vasah fit aussitôt faire des recherches ; et Paul — car ainsi Vasah s’appelait après son baptême — fut arrêté et ramené chez lui, où l’on fit tout effort pour l’induire à revenir à la religion musulmane. Toutes leurs instances furent pourtant vaines, et trois jours de réclusion sans nourriture ne produisirent nul résultat. À la fin, ses parents — qui l’aimaient, et redoutaient d’ailleurs la honte publique qui devait tomber sur eux s’ils le dénonçaient comme apostat — se laissèrent persuader de le laisser aller. Il se retira aussitôt dans un monastère de Nitrie, où il demeura quelque temps. Mais, l’un des moines ayant déclaré en sa présence que l’homme qui ne professait pas ouvertement sa foi dans la ville même où il avait jadis été connu comme incroyant ne pouvait être agréable à Dieu, il retourna au Caire et y fit publiquement profession de son christianisme. Il fut d’abord laissé à ses parents, qui étaient amèrement irrités de sa conduite, et ne négligèrent rien pour obtenir une rétractation. Il fut jeté dans un cachot pendant six jours, puis exposé aux caresses et aux supplications de la jeune femme qu’il avait épousée avant sa conversion, mais qui, avec son unique enfant, en avait été tenue éloignée depuis. Comme il demeurait ferme, sa pauvre femme fut soumise sous ses yeux aux outrages de son frère ; et, en dernier recours, son père amena en sa présence l’enfant de Paul, qui était encore au berceau. Une fois encore, il somma Paul de renoncer à sa foi ; et, sur son refus, le père de Paul tua de sa propre main le fils de Paul, en présence de Paul.
Finalement, il fut livré aux autorités comme apostat. Mais une grande influence fut exercée en sa faveur ; ses propres plaidoiries firent beaucoup pour émouvoir le calife, dont l’épouse favorite était chrétienne ; et il fut enfin relâché sain et sauf. Il se retira en Haute-Égypte, et noua une étroite amitié avec le savant évêque d’Ashmounayn, mais n’y demeura pas. On dit qu’il se retira dans la partie la plus reculée du Soudan, et bâtit une église à l’archange Michel sur les confins de l’Abyssinie. Finalement, toutefois, il revint solliciter l’admission dans les ordres de la prêtrise des mains du patriarche Philothée. Celui-ci exigea les frais d’ordination désormais habituels, que Paul, par scrupule religieux, refusa absolument de payer. La querelle malséante ne prit fin que par la libéralité d’un homme qui se trouvait présent à l’audience, et qui paya lui-même les frais pour Paul. Quand le père de Vasah, ou Paul, apprit que son fils avait fait ce pas de plus, sa rage ne connut plus de bornes, et il loua une bande d’Arabes pour le poursuivre et l’assassiner. Paul, toutefois, fut averti par les chrétiens, et se retira en un lieu appelé Sandafa, en Basse-Égypte. Là, il fut fait trésorier de l’église de Saint-Théodore, et mourut deux ans plus tard. Les musulmans du voisinage troublèrent ses heures dernières de menaces et de malédictions ; et il supplia le secrétaire du patriarche de protéger son corps mort de leurs outrages. Le secrétaire y réussit ; et ce fut lui qui rapporta plus tard l’histoire de Paul au chroniqueur Michel de Tani.
Ces conversions de musulmans en vue, quoiqu’elles aient dû réjouir le cœur de tous les chrétiens fidèles, ne rendirent pas les choses plus aisées à l’Église égyptienne ; mais, durant le règne d’El-Aziz, il n’y eut nulle persécution, quoique les melkites fussent autorisés à opprimer les monophysites, et que leur patriarche Arsène réclamât et obtînt l’une de leurs principales églises.[54]
L’Abyssinie avait été, depuis peu, le théâtre de sanglantes guerres civiles, par suite de l’usurpation du trône par deux femmes successives, qui avaient mis à mort tous les descendants de la lignée légitime, sauf un. Celui-ci poussait maintenant sa fortune dans une tentative désespérée pour recouvrer le trône de ses ancêtres, et jugea bon de commencer par faire sa paix avec l’Église. Apparemment, tous les ports étaient aux mains de l’usurpatrice ; et il envoya son appel par la longue et difficile route de terre au roi de Nubie, le priant de la transmettre au patriarche d’Égypte. Dans cette lettre, dont une partie est encore conservée, il expose en termes émouvants les misères de son pays :
Ces choses, mon frère (écrit-il en conclusion), je te les ai écrites, dans l’espoir que la religion chrétienne ne soit pas entièrement détruite et ne périsse pas du milieu de nous. Il y a eu maintenant six patriarches[55] d’Alexandrie qui n’ont pris nul soin de notre pays, lequel est demeuré pour cette raison désolé et sans pasteur. Nos évêques et nos prêtres sont morts, nos églises sont dévastées. Et nous ne pouvons nier que nous souffrons ces maux justement, à cause de nos crimes commis contre notre métropolite.
Cette lettre fut transmise par le roi de Nubie au patriarche ; et un moine nommé Daniel, du monastère de Saint-Macaire, fut consacré et dépêché en Abyssinie. Là, il fut reçu avec grande joie ; et, peu après, les efforts du jeune roi furent couronnés de succès, la reine usurpatrice étant privée tout à la fois de sa couronne et de sa vie.
Chapitre XV
La persécution d’El-Hakim
En 996, El-Aziz mourut, et eut pour successeur El-Mansour Abou Ali el-Hakim bi-amr Illah, communément appelé El-Hakim[56]. Ce prince n’avait que onze ans quand il monta sur le trône, et les dix premières années de son règne furent, pour les chrétiens, des jours de paix et de prospérité — sans doute grâce à l’influence de la mère chrétienne d’El-Hakim. Mais, à mesure qu’El-Hakim devenait homme, il devint évident que cet état de choses ne pouvait durer. Le prince était un homme d’esprit faible et d’une vanité sans bornes, avec cette absence de maîtrise de soi qui était naturelle aux circonstances. En grandissant, il tomba sous l’influence du chef d’une nouvelle secte parmi les mahométans, récemment devenue populaire en Égypte. Cette secte, dit-on, interdisait l’observance particulière du vendredi, les fêtes du grand et du petit Baïram, et même le pèlerinage à La Mecque. Sous cette influence, El-Hakim bâtit la mosquée qui porte encore son nom, et qui a été connue récemment (1894) comme le Musée arabe. Il se donna aussi pour un prophète nouveau et plus grand, à qui chrétiens et musulmans devaient également rendre honneur. Il se croyait en communion directe avec Dieu ; quelques-uns disent même qu’il prétendait être, non comme Mahomet le Prophète de Dieu, mais comme Jésus l’Incarnation de Dieu. Il avait coutume de gravir les collines du Mokattam avant le point du jour, sans escorte, pour s’entretenir, disait-il, avec Dieu. Les mahométans paraissent avoir plus ou moins acquiescé à ses prétentions ; mais les chrétiens le regardaient comme la plus terrible forme de l’Antéchrist.
Au règne précédent, et durant la minorité d’El-Hakim, une génération de chrétiens avait grandi dans une liberté et une sécurité plus grandes qu’ils n’en avaient connu depuis la conquête arabe. L’influence chrétienne à la cour paraît avoir protégé également melkites et monophysites ; les restrictions vexatoires et humiliantes imposées aux chrétiens étaient tombées en désuétude, et l’on voyait maintenant des chrétiens monter à cheval, splendidement vêtus, posséder des esclaves, et jouir de privilèges égaux à ceux des serviteurs du Prophète. Les conversions au christianisme n’étaient même pas rares ; les chrétiens avaient toujours été indispensables au gouvernement, et il n’était maintenant, semble-t-il, pas inouï qu’un musulman fût contraint de solliciter une faveur d’un chrétien. Tout cela, bien entendu, faisait brûler la haine des musulmans plus ardemment que jamais contre la race méprisée ; mais, tant que le sultan et sa mère leur étaient bien disposés, rien ne pouvait se faire. Après la mort de sa mère, toutefois, et la conversion du sultan à la nouvelle forme de l’islam qui lui décernait des honneurs divins, cet état de choses changea soudainement et terriblement.[57]
Avant que la persécution n’éclatât, le patriarche Philothée, qui avait régné vingt-quatre ans, mourut en paix. Il célébrait la sainte communion lorsqu’il devint soudain silencieux. Son clergé assistant, supposant qu’il s’était oublié un instant, fournit les mots suivants ; mais le patriarche demeura incapable de parler, et l’office fut achevé par un autre. Philothée fut soutenu jusqu’à sa maison et mourut peu après. Les Alexandrins étaient désireux de recommander un autre laïc et marchand, mais les évêques désapprouvèrent fortement ; et finalement Zacharie, trésorier du monastère de Saint-Macaire, fut choisi. Comme, toutefois, le marchand Abraham avait déjà été nommé au sultan comme le prochain patriarche, et était apparemment désireux, en tout cas, de prendre les ordres, il fut ordonné, et peu après élevé à l’évêché de Memphis.
Zacharie était un homme pacifique, et guère de taille à gouverner un banc d’évêques qui s’étaient malheureusement dégradés de caractère durant ces années de faveur de cour et de libre fréquentation des musulmans. Sous Philothée, le montant des frais d’ordination offerts avait, il faut le craindre, été plus considéré que le caractère du postulant ; et, en raison de la curieuse coutume de l’Église égyptienne selon laquelle nul curé de paroisse ne peut être fait évêque, il n’y avait même pas la sauvegarde d’une épreuve ou d’une expérience préalable. Zacharie gardait constamment autour de lui une sorte de conseil perpétuel d’évêques — quelques-uns ses propres parents —, sur lesquels il s’appuyait beaucoup trop. L’un d’eux, dit-on, par mensonge et extorsion, amassa une somme de pas moins de vingt mille livres durant son épiscopat ; et, quoique Zacharie lui-même ne voulût pas recevoir les frais d’ordination — qui étaient un si grand scandale, surtout en temps de paix —, son conseil d’évêques réussissait invariablement à les extorquer. Un cas particulièrement honteux de ce genre mena à de désastreuses conséquences.[58]
Jean, curé d’un village nommé Abou Nefer, près du monastère de Saint-Macaire, ambitieux d’un évêché, alla en personne trouver le patriarche et demanda à être nommé à l’un de ceux alors vacants. Zacharie soumit la requête à son conseil, qui la rejeta sans hésitation[59]. Jean — dont les actes montrent qu’il était indigne — s’en alla à la cour, au Caire, où il avait apparemment de l’influence, dans l’intention de se plaindre au calife Hakim. Mais le calife approchait rapidement de cet état de frénésie religieuse qui devait bientôt attirer de si effroyables calamités sur le pays ; et les chrétiens de la cour, qui savaient bien combien leur position devenait critique, persuadèrent le prêtre courroucé de renoncer à sa plainte, et le renvoyèrent avec des lettres à Zacharie. Dans celles-ci, ils avertissaient le patriarche du danger qui venait, et le priaient, pour l’amour de la paix, d’accorder à Jean l’évêché qu’il convoitait. Le patriarche, étant absent à Wadi Habib, confia la garde de Jean à son neveu Michel, évêque de Saka ou Xoïs, pour qu’il fût entretenu jusqu’à son retour et à sa décision. Mais Michel de Xoïs, craignant que le patriarche ne cédât, et résolu à ce que Jean ne fût pas promu, fut assez méchant pour louer une bande d’Arabes afin d’attaquer son hôte, de le jeter dans un puits à sec, et de le lapider. Il se trouva, toutefois, qu’il y avait une caverne au fond du puits, dans laquelle Jean se glissa, et fut ainsi indemne de la grêle de pierres que ses assaillants déversèrent sur lui. Il finit par s’échapper et gagna le patriarche, à qui il raconta ses torts.
Zacharie fut si ému de la méchante conduite de son neveu que, apparemment comme une sorte de réparation, il promit à Jean l’évêché convoité à la prochaine vacance. Peu après, deux furent à sa disposition ; mais, cédant aux remontrances de son conseil, il passa de nouveau outre au prêtre d’Abou Nefer. Jean ne voulut plus renoncer à sa vengeance ; mais il est curieux d’observer que, au lieu de dénoncer Michel pour tentative de meurtre, il dressa un mémoire dans lequel il reconnaissait la commission divine que revendiquait Hakim, et inventa une longue série de crimes qu’il mit à la charge du patriarche !
Hakim donna aussitôt l’ordre que Zacharie fût jeté en prison ; et, après trois mois, il fut amené pour être livré aux lions. Mais le témoignage unanime des écrivains musulmans et chrétiens déclare que les lions refusèrent de le toucher, et qu’un second essai fut fait avec le même résultat. Zacharie fut donc laissé en prison ; et, cependant, la persécution éclata par tout le pays à un degré inégalé depuis les jours du patriarche Alexandre II.
Hakim proclama que tous les hommes, sous peine de mort, reconnaîtraient sa divinité. On dit qu’il ouvrit effectivement un registre, où chaque habitant des quatre villes — Le Caire, Masr, Fostat et Babylone — devait signer son nom en reconnaissance de cette blasphématoire exigence. On nous dit que seize mille personnes signèrent effectivement ; mais on nous laisse inférer du contexte que les chrétiens refusèrent jusqu’au dernier, et sans doute bien des mahométans aussi. Mais la fureur du tyran tomba sur les chrétiens, non seulement en Égypte, mais par tout son empire. La ville — Babylone est évidemment visée[60] — fut incendiée, et ce qui ne fut pas brûlé fut livré au pillage des soldats.
Tous les porcs du pays devaient être publiquement sacrifiés. Les lois rigoureuses contre le vin et la culture de la vigne furent remises en vigueur, afin de rendre impossible la célébration de la sainte communion. Les principaux officiers de la cour furent les premiers à tomber victimes de la rage du calife, et l’on ne consigne parmi eux que peu d’exemples de reniement. Deux furent décapités ; un troisième — à qui l’on donne les noms de Gabriel et d’Abou Negiah, ce dernier étant probablement celui sous lequel il était connu parmi les musulmans — fut mandé par Hakim, et se vit offrir le poste de vizir suprême de tout l’empire s’il voulait renoncer au christianisme. Gabriel demanda un jour de délai, promettant de donner sa réponse le lendemain. Puis, se rendant chez lui, il réunit tous ses amis, et les assura qu’il n’avait pas demandé ce jour parce qu’il eût hésité un seul instant sur sa réponse, mais parce qu’il voulait prendre congé d’eux tous, et les exhorter à demeurer fermes dans l’épreuve qui venait. Il les régala tous d’un banquet d’adieu ce soir-là, et, le lendemain, retourna à la cour et informa le calife de sa résolution. Ni menaces ni persuasions ne pouvant l’ébranler, Hakim ordonna qu’il reçût mille coups de fouet. Gabriel mourut sous la torture après huit cents coups ; mais le reste, par ordre du tyran, fut infligé à son corps sans vie. Huit des principaux secrétaires chrétiens furent ensuite saisis ; quatre demeurèrent fermes, quatre apostasièrent. De ces quatre derniers, l’un mourut soudainement ; les trois autres furent reçus de nouveau dans l’Église comme pénitents à la fin de la persécution. En Syrie, l’église du Saint-Sépulcre fut, avec beaucoup d’autres dans le pays, rasée jusqu’au sol. Le patriarche Jérémie, qui était égyptien et oncle de Hakim, fut amené au Caire, torturé, et décapité. Arsène semble avoir réussi à s’échapper.
Les extraits suivants sont tirés de l’histoire de la persécution, écrite par l’historien musulman Makrizi :
Il opprima ensuite davantage les chrétiens en les obligeant à porter un vêtement distinct et une ceinture autour des reins ; il leur interdit de tenir aucune procession ni jeux à la fête des Rameaux, ni à celle de la Croix, ni à celle de l’Épiphanie, comme ils en avaient coutume à ces fêtes. Il brûla ensuite le bois d’un grand nombre de croix, et défendit aux chrétiens d’acheter des serviteurs ou des servantes. (Cette restriction-là, on la lit avec plaisir.) Il abattit les églises qui étaient dans la rue Rashida, hors de la ville de Masr. Il mit ensuite en ruine les églises d’El-Maks, hors d’El-Kahira (Le Caire), et en abandonna le contenu au peuple, qui les dépouilla de plus de biens qu’on ne peut dire. Il jeta bas le couvent d’El-Kosseir[61], et le donna au peuple à saccager.
Il interdit ensuite aux chrétiens de célébrer la fête du Baptême sur les rives du Nil en Égypte, et mit fin à leurs rassemblements en ces occasions pour le délassement.
Il obligea ensuite chaque homme parmi les chrétiens à porter, pendue à son cou, une croix de bois du poids de cinq rotl (environ cinq livres), et leur défendit de monter à cheval, mais les fit monter sur des mules et des ânes, avec des selles et des brides sur lesquelles nul ornement d’or ni d’argent n’était permis, tout de cuir noir. Il proclama aussi publiquement, au son de la cloche, à Kahira et à Masr, que nul loueur d’écurie ne louât de monture à aucun de la population dépendante (les chrétiens égyptiens), et que nul musulman ne les laissât naviguer dans sa barque. Il ordonna aussi que les turbans des chrétiens fussent noirs, que leurs étriers fussent de bois de sycomore, et que les Juifs portassent à leur cou, par-dessus leur vêtement, une pièce de bois ronde pesant cinq rotl.
Il entreprit ensuite de démolir toutes les églises, et abandonna au peuple, comme proie et confiscation, tout ce qui s’y trouvait, et tout ce qui leur était assigné. Elles furent alors toutes démolies, tous leurs meubles et effets pillés, leurs fondations confisquées au profit d’autres, et des mosquées bâties à leur place. Il permit l’appel (musulman) à la prière depuis l’église de Chenouda, à Masr, et fit bâtir un mur autour de l’église de la Moallakah, à Kasr el-Shamma (la forteresse romaine de Babylone). Puis bien des gens envoyèrent des lettres pour demander la permission de fouiller les églises et les monastères des provinces d’Égypte. Leur requête était à peine reçue qu’une réponse favorable était renvoyée ; ils prirent donc les vases et les effets des églises et des monastères, et les vendirent sur les places de marché d’Égypte, avec ce qu’ils trouvèrent dans ces églises de vases d’or et d’argent et d’objets semblables, et troquèrent leurs fondations.
Mais ils trouvèrent d’énormes richesses dans l’église de Chenouda, et dans celle de la Moallakah une très grande et infinie quantité d’étoffes d’or et de vêtements de soie. L’émir écrivit aussi aux intendants des provinces de soutenir les musulmans dans leur destruction des églises et des monastères. Et l’œuvre de démolition fut si générale en Égypte, en l’an 1013, que — selon des relations dignes de foi quant à ce qui fut démoli à la fin de l’an 405 [de l’Hégire], tant en Égypte qu’en Syrie et dans leurs provinces, des temples bâtis par les Grecs — elle se monta à plus de trois mille églises[62]. Tous les vases d’or et d’argent qui s’y trouvaient furent pillés, leurs fondations confisquées — et ces fondations étaient splendides, et établies sur de merveilleux édifices[63].
Il obligea en outre les chrétiens à pendre à leur cou une croix quand ils allaient au bain ; mais il fit pendre aux Juifs des clochettes au cou en la même occasion. Et, enfin, il ordonna à tous les Juifs et à tous les chrétiens de quitter le pays d’Égypte et d’aller dans les villes de Roum[64]. Mais ils se rassemblèrent tous sous le château d’El-Kahira (Le Caire), suppliant et implorant la pitié du prince des croyants, jusqu’à ce qu’il les dispensât du bannissement. Dans ces circonstances, un grand nombre de chrétiens se firent musulmans.
La persécution se poursuivit avec une sévérité constante et implacable pendant neuf ans. Presque tout ce temps, Zacharie fut tenu en prison, constamment menacé d’être brûlé vif, et, d’autre part, on lui offrait dons et avancement s’il voulait donner à son peuple l’exemple de renoncer au christianisme. Mais ni menaces ni persuasions n’eurent sur lui le moindre effet ; et, après quelques années, on le laissa s’échapper, et il se retira dans le désert de Nitrie. Les trois dernières années de la persécution furent les pires de toutes ; et l’on dit que, hormis dans les monastères les plus reculés, le service divin cessa d’être célébré dans les églises de toute l’Égypte. Dans quelques provinces, toutefois, les gouverneurs étaient soudoyés pour permettre que les offices fussent tenus dans des maisons privées. Avec le temps, en effet, quelques chrétiens firent consacrer leurs chapelles privées ; et ce fait, rapporté à Hakim, paraît l’avoir frappé plus que tout du caractère impossible de ce qu’il avait si légèrement entrepris — extirper la religion chrétienne de son empire.
Un certain moine nommé Yemin[65] était, dans le premier choc de la persécution, devenu apostat de la religion chrétienne, et avait consenti à embrasser la foi particulière du calife. Il avait été retenu près de Hakim, et parvint à acquérir une grande influence sur son esprit dérangé, si bien qu’au bout d’un temps il rétracta ouvertement son reniement, et arracha au calife une lettre d’amnistie pour lui-même et pour d’autres. Il se retira alors au monastère de Saint-Mercure (Abou Sefayn) ; mais Hakim vint l’y visiter, et à la fin Yemin persuada le calife de donner permission et sauf-conduit au patriarche pour revenir à Babylone. Zacharie revint, et était assis au monastère de Saint-Mercure avec plusieurs autres évêques et clercs — parmi lesquels le moine Yemin — quand le calife en personne fondit sur eux. Yemin se montra à la hauteur de l’occasion, et présenta le patriarche au calife, qui ne paraît jamais l’avoir vu auparavant, bien qu’il eût été son prisonnier pendant des années.
Sa stupeur fut grande quand un petit vieillard en habit râpé se leva pour le recevoir avec une dignité tranquille ; et il ne put cacher son étonnement devant la déférence témoignée, non à lui, mais à cet insignifiant vieillard, par tous les prélats et dignitaires présents. Il leur demanda jusqu’où s’étendait l’autorité de leur patriarche, et il lui fut répondu qu’elle était reconnue par toute l’Égypte, l’Abyssinie, la Nubie et la Pentapole ; et que, sans aucune force militaire ni officiers appointés, une simple lettre du patriarche signée de la croix assurait une attention immédiate à ses ordres.
Alors, dit Hakim, il me semble que le christianisme a une emprise plus ferme sur l’esprit de l’homme qu’aucune autre religion, puisque nous, avec l’effusion de sang, des armées rangées et l’épuisement de notre trésor, ne pouvons accomplir ce qu’un méprisable vieillard peut faire de sa seule parole.
Excentrique comme toujours, il commanda aussitôt au patriarche et à ses évêques de demeurer où ils étaient jusqu’à son retour, et partit à cheval pour Le Caire sans donner nul indice de ses intentions. Une foule s’était amassée hors des murs du deyr. Le peuple au-dehors comme les évêques au-dedans attendaient dans l’anxiété ce qui allait venir. Tous devaient savoir combien il était probable que le calife fou revînt avec une troupe de soldats pour cerner le lieu, et ordonner un massacre général. À leur stupeur, la personne suivante à arriver fut Jean, le prêtre d’Abou Nefer, pour qui Zacharie avait d’abord été emprisonné, et qui s’était recommandé au calife en le saluant comme le vicaire de Dieu. Il salua le patriarche comme si rien ne s’était passé, le félicita de son retour d’exil, et demanda là, séance tenante, à être élevé à l’un des évêchés vacants !
Son incroyable effronterie souleva un tumulte parmi le clergé, même en ce moment d’anxiété — d’autant que Zacharie reçut l’homme avec bonté, et qu’on ne savait jusqu’où son amour de la paix pourrait le mener. Quelques-uns disent même que le patriarche promit d’accéder à sa requête ; mais les remontrances des évêques, et surtout l’attitude menaçante de Michel de Xoïs, alarmèrent tant Jean qu’il quitta leur présence, et en appela à la foule au-dehors du deyr pour sa protection. Quelques évêques, toutefois, s’interposèrent entre Michel et Jean, soulignant l’extrême inconvenance d’une telle scène en un tel moment ; et Jean fut ramené parmi eux. Il fut même apaisé en étant élevé au rang d’higoumène — le plus haut auquel il pût aspirer selon la règle canonique.
Les heures s’écoulèrent, et enfin le bruit passa de l’un à l’autre que le calife revenait. Les évêques se serrèrent et se préparèrent au pire. Il y eut le fracas et la clameur de l’arrivée, puis Hakim lui-même entra, un papier à la main, qu’il remit au patriarche.
C’était un édit pour la restauration des églises ruinées, la restitution du bois, des colonnes et des pierres qu’on leur avait pris, et des biens fonciers qui leur avaient appartenu. De plus, il abrogeait les humiliantes restrictions imposées sur le vêtement, etc., des chrétiens ; et les rétablissait, autant que faire se pouvait, dans le statut qu’ils avaient occupé au commencement de son règne.
Ainsi se termina étrangement l’une des pires des nombreuses persécutions que les infortunés Égyptiens ont eu à endurer. Le calife ne survécut pas longtemps à son changement de politique. Une conspiration (dans le palais, croyait-on) le fit assassiner lors de l’une de ses expéditions nocturnes sur les hauteurs du Mokattam. On trouva ses vêtements, son âne, et les corps morts de ses deux compagnons ; mais le cadavre du calife ne fut jamais découvert, et les adeptes de sa secte déclarèrent qu’il avait été enlevé au ciel, et reparaîtrait sur la terre en quelque temps futur. Cette opinion est encore tenue par les Druzes du mont Liban, qui représentent tout ce qui reste de la curieuse religion du calife fou Hakim.
Durant son règne, il fonda une académie, qui fut ouverte en l’an 1005. Elle contenait une excellente bibliothèque ; et des professeurs de toutes les sciences y étaient attachés, outre un personnel régulier de scribes pour copier les manuscrits. Cette académie fut probablement toujours regardée avec suspicion par les musulmans orthodoxes, à cause des doctrines hérétiques de son fondateur ; et, vers l’an 1122, elle fut supprimée par Al-Afdal en raison de son enseignement hérétique. Un peu plus tard, elle fut rouverte sur des bases orthodoxes, et continua jusqu’à ce que la dynastie fatimide prît fin en Égypte.
Chapitre XVI
Chenouda et Christodule
Hakim eut pour successeur son fils Ali ebn el-Hassan Zahir li-i’zaz Din Allah, communément appelé Zahir — nom qu’on écrit aussi Daher ou Taher. Le gouvernement fut en réalité conduit par sa tante, la sœur de Hakim, jusqu’à la mort de celle-ci ; et, quoique ce calife régnât seize ans, il y a peu à consigner de lui.
Zacharie survécut environ douze ans à la persécution de Hakim. À sa mort, un homme nommé Chenouda, moine de Saint-Macaire, fut élu au patriarcat. En cette occasion, le vizir, qui était favorable aux chrétiens, accorda la requête de Bekr, l’un de leurs notables, demandant que fût remis le bakchich accoutumé de six mille livres qu’un nouveau patriarche payait aux autorités musulmanes. Le clergé alexandrin, bien loin de suivre l’exemple de libéralité donné par les infidèles, refusa son consentement à l’élection de Chenouda II jusqu’à ce qu’il eût signé l’engagement du paiement annuel de ce tribut que Théophane les avait en vain suppliés d’abandonner ou de réduire. Dans l’état où se trouvait alors l’Église, ce seul engagement rendait presque impossible de renoncer aux frais d’ordination, qui étaient regardés comme le plus grand scandale de l’Église égyptienne ; mais, de tous les récits, il ressort que Chenouda alla bien au-delà d’aucun de ses prédécesseurs, et vendit effectivement les évêchés, à mesure qu’ils devenaient vacants, au plus offrant.
En cette génération, où les chrétiens étaient protégés au lieu d’être persécutés, la charge d’évêque était d’une grande dignité et d’un grand pouvoir, et les sièges étaient librement disputés par les hommes ambitieux et sans scrupule qui se pliaient aux conditions du patriarche. Jean d’Abou Nefer — dont le pouvoir de contraindre des patriarches successifs ne s’explique pas aisément, puisqu’il ne paraît avoir eu ni vertus pour le recommander à Zacharie, ni argent pour soudoyer Chenouda — fut fait évêque de Farma, ou Rhinocolure, avec une pension de soixante livres. Le siège de Panéphysis fut vendu à un certain Raphaël pour mille deux cents livres de frais de consécration ; le siège de Lycopolis, ou Assiout, fut vendu au protopope de cette Église pour une somme non précisée. Dans ce dernier cas, les citoyens refusèrent avec indignation de recevoir l’homme pour évêque, et celui-ci s’en retourna carrément chez Chenouda et réclama son argent si le patriarche ne pouvait contraindre le diocèse à le recevoir. Le patriarche refusa l’un et l’autre ; mais l’homme fut finalement reçu dans le diocèse, quoique non dans la ville d’Assiout.
Non content de vendre les évêchés aussi ouvertement qu’on vendait naguère, en Angleterre, les présentations aux bénéfices, Chenouda inventa une théorie selon laquelle, à la mort de l’évêque, ses biens personnels revenaient à l’Église. L’évêque de Shenana étant mort, Chenouda somma son frère de livrer les effets personnels qui avaient appartenu à l’évêque. Le frère supplia qu’au moins la maison vide lui fût laissée ; et, sur le refus de Chenouda, il se fit musulman, et conserva ainsi la totalité des biens de son frère.
Il paraît clair que, dans le cas de Chenouda, les frais d’ordination et de consécration servirent réellement de prétexte à la corruption et à l’extorsion dans une mesure effroyable ; et que, la seconde année de son patriarcat, il refusa tout net de payer aux Alexandrins le tribut annuel qui était le prétexte allégué de ses procédés. Le chapitre intenta contre lui une action et obtint le paiement de la somme avec les dépens. Tout cela se passait en un temps exempt de persécution, et sous un traitement aussi libéral de la part des autorités musulmanes que l’Église n’en avait jamais connu depuis les jours d’Amr. Il n’était pas étonnant que les grandes familles laïques de l’Église égyptienne devinssent amèrement honteuses du spectacle offert par de tels « chrétiens ». Ce même Bekr, dont l’influence avait obtenu du calife la remise du bakchich sur la consécration du patriarche, s’employa alors à réformer ces maux criants. Il sollicita une entrevue avec le patriarche et lui fit de sérieuses remontrances, lui montrant le scandale qu’on attirait ainsi sur le nom chrétien. Chenouda, pour sa part, rejeta le blâme sur le clergé alexandrin, et déclara que, sans les frais d’ordination et de consécration, il lui serait impossible de réunir assez d’argent pour satisfaire à leurs exigences. Bekr leva cette difficulté en s’engageant solennellement à ce que lui-même et quelques autres de ses amis laïques trouvassent l’argent du paiement annuel à Alexandrie, si, de son côté, Chenouda et ses évêques s’obligeaient à s’abstenir d’exiger des frais ou d’user d’autres moyens simoniaques de se procurer de l’argent. Chenouda y consentit ; un acte fut dressé à cet effet et signé par le patriarche, qui convoqua alors une assemblée synodale pour obtenir les signatures de ses évêques. Mais les évêques — qui avaient presque tous payé leur consécration, et qui avaient coutume d’exiger des frais d’ordination de ceux qu’ils admettaient aux ordres — reçurent la proposition avec indignation. Ils justifièrent la théorie de tels frais à peu près comme nous supposons que les évêques d’Occident le feraient en pareilles circonstances, et protestèrent bruyamment contre l’ingérence des laïques.
La nouvelle des orageux débats du synode étant portée à Bekr, il se hâta de se présenter devant les évêques et supplia d’être entendu. Une fois encore, il répéta les arguments dont il avait usé envers Chenouda ; rappela aux évêques que le patriarche Éphraïm, que toute l’Église révérait comme un saint, avait aboli les frais en question, et les pria de considérer quel compte ils auraient à rendre de leur conduite au tribunal du Ciel s’ils refusaient l’offre qui leur était maintenant faite.
À la fin de son discours, Chenouda exprima son cordial assentiment à ce qui venait d’être dit. En même temps, il pria Bekr de lui rendre pour quelques instants l’acte qu’il avait signé, désirant que les évêques le vissent eux-mêmes. Bekr, ne soupçonnant nul mal, apporta volontiers le document et le mit entre les mains de Chenouda. Devant toute l’assemblée, le patriarche déchira l’acte en pièces.
L’assemblée se sépara dans le plus grand désordre. Quelques-uns des évêques avaient été gagnés par les arguments de Bekr ; tous se plaignaient de la versatilité et du manque d’honneur dont le patriarche avait fait preuve. La plupart des évêques et des clercs présents s’en allèrent tenir une sorte de réunion d’indignation dans l’église de Saint-Mercure (Abou Sefayn), tandis que Chenouda et quelques-uns de ses partisans demeuraient dans l’église de Saint-Michel. Les principaux laïques se joignirent aux évêques ; et, après de longues discussions informelles, les évêques parurent reconnaître la justice des remarques qui leur avaient été adressées, et signifièrent qu’ils étaient prêts à accepter les conditions offertes. Chenouda seul — qui avait dû compter sur l’opposition de ses évêques pour lui épargner l’odieux de rejeter les propositions de Bekr — demeurait maintenant obstiné. Il se rendit, apparemment le lendemain matin, à l’église où les évêques et les laïques s’étaient réassemblés ; et toute la journée se consuma en discussions stériles. Bekr tint bon, plaidant et argumentant avec le patriarche jusqu’à ce que celui-ci perdît tout empire sur lui-même. Furieux que Bekr eût rallié tout le banc à son opinion, et résolu à ne pas céder, il clôtura cette scène honteuse par un acte plus honteux encore. Il ordonna que Bekr fût saisi et publiquement battu. L’assemblée se sépara de nouveau dans le plus grand désordre, et le mauvais gouvernement du patriarche se poursuivit sans frein.[66]
Zahir mourut en 1036, et son fils Moez (ou Muad) Abou Temim el-Mustanzir bi-llah, communément appelé Moustanser ou Mustanzir, fut proclamé son successeur ; mais, comme il n’avait que sept ans, le gouvernement fut quelque temps conduit par sa mère (une esclave noire) et par des vizirs successifs, dont le premier fut le marchand d’esclaves juif qui l’avait vendue à Zahir. Le palais était rempli de Noirs, favorisés à un degré qui finit par éveiller le ressentiment des Turcs et des Arabes. Un corps spécial de troupes noires fut levé par la princesse et entretenu au Caire comme garde du corps.
Les premières années de Mustanzir furent troublées par des révoltes successives contre l’autorité d’une régente noire et d’un calife enfant. En Syrie, en Afrique du Nord, en Asie Mineure, les combats se poursuivirent presque sans interruption durant quelques années. En Égypte, un imposteur se donna pour Hakim revenu à la vie, et souleva une insurrection populaire, qui fut toutefois de courte durée. Finalement, cependant, l’autorité de Mustanzir s’établit sur une base plus large que jamais. Il reçut aussi un grand accroissement de richesse par la mort de deux grand-tantes, filles du premier calife fatimide, qui étaient immensément riches. On dit que chaque calife successif avait attendu leur trépas avec impatience ; mais les vieilles dames virent quatre générations de leur famille se succéder avant de laisser au jeune Mustanzir la fortune convoitée. Une partie des richesses ainsi acquises, le calife l’employa à restaurer et à embellir la mosquée d’Amr, à Fostat. Elle avait été bâtie sur l’ancien plan simple, du temps où les Sarrasins se gardaient de copier les coupoles et les minarets des églises chrétiennes, et se bornaient à dérober les colonnes qu’il leur fallait pour la petite partie qui était couverte. Mustanzir y fit une niche tournée vers La Mecque, d’un beau travail, plaça une chaire dans la mosquée, et, plus tard, y fit élever un minaret.
En 1037, un traité fut conclu entre le calife fatimide et l’empereur de Byzance, par lequel ce dernier consentait à relâcher tous les prisonniers musulmans qu’il avait faits dans les guerres récentes (au nombre de cinq mille), à condition qu’il lui fût permis de rebâtir l’église du Sépulcre, à Jérusalem, qui avait été détruite vingt-six ans auparavant par ordre du calife Hakim. Elle fut en conséquence rebâtie avec grand soin et grande magnificence.
En 1047, Chenouda, qui avait été fort malade pendant trois ans, mourut, et eut pour successeur Christodule, appelé Abd-el-Messiah par les Arabes. Il trouva l’Église en très mauvais état, par suite de la conduite du défunt patriarche. Les laïques semblent avoir fait de leur mieux, car cinq nouvelles églises, à Alexandrie seule, attendaient d’être consacrées, et une autre, Saint-Marc, d’être rouverte après restauration. Mais l’affaire des frais d’ordination avait évidemment détourné bien des hommes de chercher les ordres ; et Christodule s’appliqua sérieusement à restaurer et à réformer les affaires de l’Église. En un seul jour, il consacra les cinq nouvelles églises — Saint-Mena, Saint-Jean l’Évangéliste, Saint-Mercure, Saint-Georges et Saint-Raphaël — et rouvrit l’église Saint-Marc. Le même jour, il consacra un prêtre et soixante diacres, et publia une série de canons qu’il avait dressés pour le règlement de l’Église égyptienne. Ils étaient au nombre de trente et un, et sont les premières additions faites aux canons par l’Église égyptienne depuis sa séparation d’avec les Églises grecque et romaine. De ces canons, Neale donne les suivants comme les plus importants :
Le mariage est strictement interdit pendant le carême ; le baptême ou l’enterrement, le Vendredi saint. Les ordres ne devaient pas être conférés dans l’octave de la Pentecôte ; nul évêque, prêtre ou diacre étranger n’est autorisé à exercer aucune fonction à Alexandrie. Les jeûnes des Apôtres et de la Nativité sont prescrits ; les mercredis et les vendredis doivent aussi être observés comme jours de jeûne. Il était défendu de baptiser un enfant (sauf en cas de danger) sans lui administrer ensuite la sainte communion. Le mariage avec une épouse melkite était invalide à moins que les deux parties ne fussent couronnées par un prêtre de l’Église nationale. Tout diacre ou laïque qui, par suite d’un différend avec son prêtre, refuse de recevoir de lui la communion, est interdit de la recevoir de la main d’aucun autre. Quiconque en appelle de la juridiction de l’Église nationale à celle d’un cadi mahométan ou du calife doit être, s’il est ecclésiastique, suspendu, et, s’il est laïque, excommunié. Le corban, ou oblation, doit être préparé à la maison par les fidèles, selon la manière accoutumée.
Cette dernière clause se rapportait à une controverse récemment élevée touchant la manière de préparer l’oblation, ou pain de bonne volonté. Les gâteaux distribués sous ce nom à la célébration de la Cène, dans les églises égyptiennes, sont bien connus ; mais les Syriens avaient coutume de mêler un peu de sel et d’huile en faisant le pain, et Christodule regardait cela comme une innovation à ne pas encourager. Il arriva qu’il célébrait lui-même le sacrement à Saint-Mercure (Abou Sefayn) — alors l’une des plus importantes églises d’Égypte — quand un chrétien syrien de haut rang, le principal médecin du calife lui-même, s’y présenta et apporta une oblation de pain préparée à la manière de son pays. Le patriarche fit observer que cela était contraire à la règle, et refusa de la recevoir. Le médecin persista, et le patriarche ordonna à ses gens de mettre l’homme hors de l’église. Le Syrien résista, et l’on usa de force à tel point qu’il fut blessé dans cette lutte malséante. Par ce moyen, Christodule se fit un ennemi à la cour.
D’autres causes concoururent à rendre l’ardent et intransigeant patriarche odieux aux musulmans. Sous le règne de l’indigne Chenouda, le niveau des chrétiens s’était fort abaissé ; et, quoique une partie des laïques eût fait un vaillant effort pour soutenir l’Église, d’autres avaient apostasié et embrassé la foi dominante. Parmi ceux-ci était un jeune homme, fils d’un officier de la cour, que son père bannit en conséquence de sa maison. Quelque temps après, le jeune homme — dont le nom était Nekam — commença à mesurer ce qu’il avait fait, et, dans une profonde pénitence, chercha refuge au couvent de Saint-Michel, à Moctara. Quelques moines de ce couvent allant à Saint-Macaire, en Nitrie, engagèrent Nekam à venir avec eux, ce à quoi il consentit d’abord. À la veille du départ, toutefois, Nekam déclara que ce serait un acte de lâcheté, et que la seule voie juste était de confesser ouvertement le Christ au lieu même où il l’avait jadis renié. Il ne se cacha donc plus, mais, en habit chrétien, retourna au Caire et se mêla à ses anciens compagnons. Il fut aussitôt arrêté comme apostat de la foi de l’islam et jeté en prison. Son père usa de tout son crédit pour le sauver, appuyé de la promesse d’un énorme pot-de-vin. Le gouverneur de la ville déclara qu’il n’avait pas le choix, et que la loi devait suivre son cours ; mais il suggéra en privé au père que, si Nekam consentait à feindre la folie, il pourrait obtenir sa délivrance.
Le père courut à la prison, et, par de tendres instances, persuada Nekam d’adopter ce stratagème. Puis il quitta la prison pour appeler les médecins et les témoins devant qui la farce devait se jouer. Mais, durant son absence, un moine syrien, lui aussi prisonnier, exhorta Nekam au martyre avec tant d’effet que, lorsque son père revint, il l’accueillit avec calme et se professa chrétien devant les témoins. Il fut donc jugé et décapité ; mais son corps, par permission spéciale du calife, fut rendu à ses amis, qui l’ensevelirent près de l’église de Saint-Michel. Quand le patriarche, toutefois, vint ensuite à Babylone, il ordonna que le corps fût exhumé et enseveli à l’intérieur de l’église, avec les honneurs d’un martyr.
Christodule parcourut tout le pays, s’efforçant ardemment de restaurer et de ranimer l’Église déchue. Il ne paraît pourtant pas avoir aboli tout à fait les frais d’ordination, de sorte qu’un parti dans l’Église le tenait pour relâché et lui reprochait la simonie. Sous lui, de nouvelles églises s’élevèrent partout, surtout à Dimrua[67], où il avait fixé sa résidence patriarcale et s’était bâti une maison. Ce lieu prit rapidement de l’importance, et paraît avoir été entièrement habité par des chrétiens ; mais, étant à quelque distance de tout siège du gouvernement musulman, il échappa à l’attention pendant quelques années.
La première accusation portée contre le patriarche fut que, grâce à son influence, Georges, roi de Nubie, non seulement refusait toute alliance avec les musulmans, mais refusait d’envoyer le tribut d’esclaves. La paix et la prospérité de ces royaumes chrétiens semblent s’être constamment accrues depuis que Moez avait envoyé ses ambassadeurs reconnaître le pays ; et Christodule avait dépêché l’un de ses évêques égyptiens pour aider à la dédicace d’une nouvelle église bâtie par Georges. Il put toutefois démontrer, à la satisfaction du vizir, qu’il n’était pour rien dans l’arrêt du tribut d’esclaves, et fut remis en liberté ; mais le sentiment contre les chrétiens croissait de plus en plus à mesure qu’ils prospéraient sous le gouvernement de leur nouveau patriarche.
En l’an 1052, le Nil ne monta presque pas, et les vivres se firent rares. Les deux années suivantes ne furent pas meilleures, et le calife Mustanzir écrivit à l’empereur grec Constantin X pour avoir du blé. Une flotte était déjà chargée de provisions pour l’Égypte quand l’empereur mourut, et l’impératrice déclara que le blé ne partirait pas à moins que le calife ne consentît à un traité formel, offensif et défensif, entre les empires grec et sarrasin. Mustanzir refusa, et le blé ne fut pas autorisé à partir. La famine devint très cruelle, et la peste, comme à l’ordinaire, suivit dans son sillage[68].
Jusque-là, l’Église avait échappé à une persécution effective sous Mustanzir ; mais, vers cette époque, un juge musulman, « par hasard », passa par la cité patriarcale de Dimrua, et en écrivit au vizir un compte rendu plein de la plus grande indignation. Il la décrit comme une seconde Constantinople — il y avait dix-sept églises dans la seule cité, dont la plupart récemment bâties, outre d’autres dans les districts environnants ! De plus, il se plaignait que la maison du patriarche, assez grande pour un palais, fût gravée d’inscriptions insultantes pour la foi musulmane ! Yazouri écrivit pour demander la liste des inscriptions insultantes de la maison du patriarche, puisque là, semblait-il, était une offense tangible dont on pouvait se servir contre lui. Le juge, qui ne paraît pas les avoir lues (probablement étaient-elles en copte), fit une seconde visite à Dimrua, avec ses scribes, à cette fin. Les inscriptions se réduisirent, à l’examen, à une seule, gravée au-dessus de la porte de la maison : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, lesquels trois ne sont qu’un seul Dieu. »
L’inscription fut aussitôt condamnée à être effacée. Le patriarche n’offrit nulle résistance, mais fit seulement observer : « Vous pouvez effacer ces mots de dessus ma porte, mais vous ne pouvez les effacer de mon cœur. » Toutes les églises nouvellement bâties de Dimrua furent alors démolies par ordre des autorités musulmanes, et un autre édit ordonna que toutes les églises d’Égypte fussent fermées. Dans le Delta, cet ordre fut exécuté avec une grande âpreté par un homme dont la haine personnelle des chrétiens répondait de son zèle. Il s’arrangea aussi pour exiger d’eux la somme de soixante-dix mille dinars ; mais, comme il poursuivait encore l’ouvrage, il fut désarçonné de son cheval et tué, au grand soulagement des chrétiens du Delta.
À Alexandrie, ils s’en tirèrent mieux, le gouverneur à qui l’ordre fut confié leur étant favorable. Recevant la consigne de fermer et de dépouiller les églises, il manda les principaux officiers de l’Église — dont l’un était Mahoub l’historien — et les avertit aussitôt de cacher tout ce qu’ils pouvaient avoir de précieux, de telle sorte que les soldats qu’il devrait envoyer le lendemain dans les églises ne pussent rien trouver. Toute cette nuit-là, les coptes s’affairèrent ; et, quand les officiers du gouvernement arrivèrent le lendemain pour confisquer tout objet de valeur dans les églises, ils ne trouvèrent que quelques nattes et quelques tentures. Le gouverneur écrivit là-dessus au vizir, faisant valoir que les chrétiens d’Alexandrie étaient si misérablement pauvres qu’ils n’avaient rien de précieux, même dans leurs églises, et qu’il leur était impossible de payer l’amende exigée, soit six mille dinars. La somme fut donc réduite à mille dinars, que les chrétiens consentirent volontiers à payer. La moitié fut fournie par l’Église grecque et la moitié par l’Église égyptienne ; car Alexandrie était la place forte de la première, et le nombre des fidèles de chaque Église y était presque égal.
Les clefs d’une église furent rendues au patriarche égyptien, et l’on permit qu’on y célébrât l’office. On rapporte aussi que la maison d’Anianus, le premier converti de saint Marc, leur fut épargnée ; et il y a, dans Quatremère, une curieuse histoire, tirée d’un manuscrit arabe, selon laquelle la tête de saint Jean-Baptiste — qui, jusqu’à cette date, avait été conservée dans une maison particulière d’Alexandrie — fut alors cachée par les chrétiens, de peur qu’elle ne tombât entre les mains des musulmans !
Le patriarche lui-même fut arrêté, et sa maison fouillée. On trouva dans le trésor six mille dinars, que les autorités musulmanes confisquèrent aussitôt à leur propre usage. Christodule ne fut remis en liberté que grâce à la puissante intercession des chrétiens les plus indispensables au gouvernement. On choisissait toujours un musulman pour vizir ; mais Mustanzir pouvait si peu se fier à ses propres coreligionnaires qu’en douze ans de règne il n’y eut pas moins de trente-cinq changements à ce poste. Ce fut toujours l’un des pires griefs des chrétiens aux yeux des musulmans d’Égypte, que la supériorité d’intelligence et de probité des premiers rendît leur emploi indispensable au gouvernement. Aux temps de persécution, la clameur populaire a réclamé et obtenu leur renvoi immédiat maintes et maintes fois, pour ne les réadmettre qu’à contrecœur, lorsqu’on trouvait impossible de mener aucune forme stable de gouvernement sans eux. Vers cette époque, l’Égypte fut visitée par une violente secousse de tremblement de terre, qui détruisit au moins vingt-cinq mille personnes.
Chapitre XVII
Bedr el-Jamal, l’Arménien
Les querelles entre les diverses nationalités musulmanes du royaume éclatèrent bientôt en guerres civiles. La mère du calife, comme nous l’avons dit, était une Noire ; et, non contente de remplir son palais de Noirs, elle avait levé un régiment spécial de Noirs pour son propre service. À l’occasion de la fête de Birket Omairah (aujourd’hui appelée Birket el-Haj), qui précède le départ du pèlerinage de La Mecque, une querelle éclata entre les soldats turcs du calife et les soldats noirs de sa mère. Un Turc ivre ayant tiré l’épée sur un Noir, les camarades de ce dernier tuèrent le Turc sur-le-champ. Les Turcs cernèrent aussitôt la tente du calife ; mais, n’en recevant nulle satisfaction, ils attaquèrent les Noirs sur l’heure, et une sanglante échauffourée eut lieu dans le camp des pèlerins. L’étincelle une fois allumée, la querelle devint une guerre entre les troupes turques et arabes d’une part, et les Noirs de l’autre, ni l’un ni l’autre parti ne prêtant la moindre attention au calife ni à sa mère. Les Noirs sortirent du Caire et, prenant position dans la province du Saïd, furent rejoints par tous les Noirs d’Égypte, au nombre, dit-on, de cinquante mille. Puis ils marchèrent sur Le Caire ; mais ils furent rencontrés par les Turcs, et les deux partis livrèrent une bataille rangée.
D’abord, les Turcs furent défaits ; mais, par un habile stratagème, ils retournèrent la fortune de la guerre, et tuèrent des milliers de Noirs. La mère du calife épousa ouvertement la cause des Noirs et leur envoya des secours ; le calife, sollicité par les Turcs, se bornait à répondre qu’il n’avait rien à voir avec les Noirs. Il dépêcha un ambassadeur pour tenter de faire la paix entre les deux camps, mais sans effet. Tiraillé entre la guerre civile d’une part et la perpétuelle malhonnêteté de ses officiers musulmans de l’autre, le faible calife, après une scène orageuse avec sa mère, partit seul pour Fostat, dans l’intention d’abdiquer le trône et de devenir un dévot dans la mosquée d’Amr pour le reste de sa vie. On le rattrapa cependant et on le ramena au palais. La lutte se poursuivit quelques années, avec des fortunes diverses pour les Turcs et les Noirs, et des infortunes constantes, pareillement, pour les coptes chrétiens et mahométans, qu’on harcelait et pillait par tout le pays — les chrétiens souffrant le plus de tous. À la fin, Nasr el-Doulah, le chef des Turcs, réussit à écraser définitivement les troupes noires, et devint virtuellement maître du royaume. L’infortuné calife fut réduit à un pur zéro dans son palais ; son trésor était épuisé, et le pays ravagé n’avait plus grand-chose qu’il pût en tirer. Les Turcs réclamaient toujours plus d’argent ; et, à la fin, le calife leur abandonna les trésors accumulés depuis cent ans dans son palais, pour satisfaire leur rapacité. Nous avons de longues listes des joyaux, des objets précieux et des broderies qui furent arrachés et partagés entre les Turcs. Beaucoup sont décrits tout au long, et, parmi eux, un ouvrage qui avait été exécuté par ordre du calife Moez, représentant tous les différents pays de la terre — les montagnes, les mers, les fleuves, les villes et les routes, chacun marqué de son nom en or et en argent. Toutes les œuvres d’art qu’avaient rassemblées avec tant de soin ses prédécesseurs — une somme annuelle de cinquante mille dinars ayant été dépensée à former la collection —, outre les présents reçus par chaque calife de divers empereurs et rois, furent, en une quinzaine de jours de l’an 1069, traînées dehors et partagées entre les ignorants soldats turcs ; il y avait parmi elles une très grande collection de vieilles armures. L’un des serviteurs employés à l’enlèvement mit étourdiment le feu à une pièce de coton ; le feu prit, et, avant qu’on pût le maîtriser, tout le précieux mobilier qui n’avait pas encore été retiré du palais fut consumé. Il ne restait que la bibliothèque, et même elle ne fut pas épargnée. Les califes fatimides avaient amassé des livres depuis leur venue en Égypte ; et ceux-ci furent distribués par charges de chameaux, non seulement aux chefs des Turcs, qui savaient peut-être lire, mais aux simples soldats, qui les détruisirent gratuitement. Le gouverneur d’Alexandrie, l’un des généraux participant à ce pillage en gros du palais, expédia tout ce qu’il avait pu saisir — et particulièrement un nombre énorme de livres, qu’il paraît avoir prisés — vers Alexandrie. Mais, en chemin à travers le pays en désordre, une tribu errante de Berbères, qui, sous le nom de Lewatah, prit une part marquante aux troubles de ce temps, tomba sur le convoi et s’empara du tout. Ils arrachèrent les reliures des livres pour en faire des babouches, en brûlèrent quelques feuillets, et jetèrent le reste dans le désert. Le vent les amoncela, de sorte que « jusqu’à ce jour », dit l’auteur musulman, « le lieu s’appelle la Colline des Livres ».
Nasr el-Doulah était maintenant virtuellement maître de l’Égypte ; le calife n’était guère plus qu’un prisonnier dans son palais presque vide. Le mauvais gouvernement de Nasr, toutefois, finit par tourner contre lui ses propres partisans ; quelques-unes de ses troupes donnèrent des signes de mutinerie, et Mustanzir saisit le moment pour se mettre à la tête d’un mouvement populaire contre son sujet rebelle. Nasr el-Doulah, pris au dépourvu, se retira à Gizeh. Mais, un grand corps de ses troupes turques l’ayant rejoint, il traversa le fleuve et livra bataille aux troupes de Mustanzir dans le terrain vague entre les deux villes de Fostat et de Babylone au sud, et les deux Masr au nord. Cet espace avait été jadis couvert de villas et de jardins, mais était tombé en ruine complète durant les troubles qui précédèrent l’invasion des fatimides. La victoire se déclara pour Mustanzir ; mais Nasr el-Doulah s’échappa et s’empara d’Alexandrie. Là, il déclara une guerre ouverte au calife, s’alliant aux Lewatah, qui avaient harcelé le Delta quelque temps, et qu’on laissait maintenant ravager le pays en toute impunité. Ils campaient où ils voulaient, et y demeuraient jusqu’à ce qu’ils eussent épuisé les produits du district. Ils ne laissaient réparer nulle digue ni curer nul canal ; tous les légitimes détenteurs des terres étaient pillés, mais les chrétiens étaient traités sans merci. Ils pillèrent et détruisirent les monastères du Wadi Natroun, et massacrèrent la plupart des moines, quoique quelques-uns s’échappassent et s’enfuissent dans le Delta. Dans l’une de leurs incursions, le patriarche Christodule tomba entre leurs mains ; il fut dépouillé de tout ce qu’il avait sur lui, et cruellement torturé. Mais Abou-l-Taïb, le secrétaire intime de Nasr el-Doulah, était, comme à l’ordinaire, un chrétien ; et, grâce à ses pressantes représentations, Nasr el-Doulah fit savoir à ses barbares alliés que le patriarche devait être rendu. Le secrétaire paya une rançon de trois mille dinars, et Christodule fut remis en liberté. Un peu plus tard, Abou-l-Taïb tenta de sauver la vie de son ancien employeur, le gouverneur musulman de Tandeta, dont les Lewatah s’étaient emparés et qu’ils pillaient ; mais il arriva trop tard, et, comme il reprochait aux barbares ce meurtre, ils tombèrent sur lui et le tuèrent. Depuis cinq ans — soit depuis 1064 —, on avait laissé les canaux tomber en complète ruine ; le Nil n’avait pu arroser le pays ; et la guerre civile avait effectivement empêché qu’on prît aucune mesure pour parer au résultat inévitable. Nulle route du pays n’était à l’abri des brigands ou des bandes pillardes de troupes irrégulières. Les coptes des villages — qui, musulmans ou chrétiens, ne demandaient qu’à être laissés en paix à leur labourage — ne se souciaient plus de semer ce qu’on ne leur permettait jamais de moissonner, mais vivaient au jour le jour, tandis que la famine se répandait par toute l’Égypte et empirait chaque année, jusqu’à ce qu’en l’an 1069 elle prît des proportions terribles. Au Caire, à Fostat et à Babylone, un pain se vendait quinze dinars, un œuf un dinar, un chat trois dinars, un chien cinq. Même la réserve de chiens et de chats vint à manquer ; et un homme fut convaincu de faire un trafic régulier de chair humaine. Il attirait femmes et enfants (sans doute par des offres de nourriture), les étranglait, et exposait la chair à la vente. Tout l’immense équipage de chevaux, de mules et de chameaux du calife avait été mangé, sauf trois chevaux ; les ornements des tombeaux de ses ancêtres et les garde-robes de ses femmes avaient été vendus pour du pain. À la fin, le calife fut réduit à la charité d’une femme qui avait été immensément riche, et qui dépensa tout ce qu’elle avait à nourrir le peuple frappé par la famine. Elle envoyait chaque jour au calife un bol de potage ; mais on finit par dire aux femmes du palais d’aller chercher leur nourriture où elles pourraient. Elles se rassemblèrent et convinrent de gagner à pied la sortie du pays. Le lendemain, elles partirent en procession, poussant les cris perçants de la lamentation orientale. Mais à peine avaient-elles quitté les murs de la ville que, l’une après l’autre, elles chancelèrent, tombèrent, et moururent de faim là où elles gisaient. Un jour, le vizir, se rendant au palais, fut assailli par une foule affamée et jeté à bas de sa mule, qui fut saisie et dévorée sous ses yeux. Ses gens parvinrent cependant à arrêter trois des meneurs, et les malheureux furent aussitôt crucifiés. Le lendemain matin, on vit sur les croix trois squelettes décharnés : les morts avaient été mangés durant la nuit. La peste suivit, et la population mourut comme des mouches par tout le pays. Les villes souffrirent le plus ; Le Caire, Fostat et Babylone furent plus que décimés. Tanis — jusqu’alors l’une des principales villes du Delta, et encore habitée surtout par des chrétiens — fut entièrement détruite par la famine et la peste. Des nombreux milliers d’habitants, cent seulement demeurèrent en vie, et la ville fut désertée. Son évêque, Michel l’historien, paraît avoir fait de son mieux, et périt avec son troupeau. Dans leur extrémité, les chrétiens envoyèrent demander secours aux royaumes chrétiens du Soudan, encore prospères et en paix. Georges, roi de Nubie, avait envoyé demander la consécration d’un évêque (probablement le métropolite) nommé Pamoun ; et, par lui, Christodule envoya un ardent appel au secours pour son peuple affamé. La famine fut rendue absolue par l’action de Nasr el-Doulah, qui empêchait toute provision arrivant aux ports de mer de parvenir au Caire. On raconte l’histoire d’une femme qui entra un jour dans Fostat, portant un collier estimé mille dinars, et s’efforça, longtemps sans succès, de l’échanger contre un peu de farine. À la fin, un homme eut pitié d’elle et lui donna une provision de farine. Mais sa demeure était au Caire, et elle n’osait traverser seule le désert avec son précieux fardeau ; elle loua donc quelques hommes pour l’escorter, promettant de les payer en farine. Arrivée au Bab Zawilah, elle se crut en sûreté et congédia son escorte. Mais elle était à peine dans les rues du Caire que la foule affamée l’entoura et lui arracha la farine des bras. Une poignée ou deux fut tout ce qu’elle put sauver — de quoi faire un seul pain. Quand elle l’eut fait, elle le prit dans ses mains et alla sur la place, devant la porte du palais. Montant en un lieu où tous pussent la voir, elle éleva le pain de ses deux mains et cria à haute voix : « Voyez, habitants du Caire, et priez pour notre calife, dont le règne est si bienveillant et nous rend si prospères. Grâce à lui, ce pain que vous voyez m’a coûté mille dinars ! » Les paroles de la femme furent rapportées au calife, et le piquèrent à une action bien dans son caractère. Il manda le commandant de la police, l’accabla de reproches, et jura par Dieu que, s’il ne trouvait quelque moyen de fournir les marchés en pain à un prix modéré, il serait décapité et tous ses biens confisqués. Le commandant avait quelque raison de soupçonner qu’une clique de marchands de blé cachait réellement des provisions de grain, et prit un moyen tout aussi caractéristique de le découvrir.
Il tira des prisons plusieurs criminels condamnés à mort et les habilla dans le costume ordinaire d’un riche marchand de blé. Puis il convoqua une réunion des marchands de blé, ayant soin que tous ceux qu’il soupçonnait fussent présents. Devant eux tous, il fit comparaître un marchand de blé qu’il avait convaincu d’avoir caché du blé — c’est-à-dire l’un des criminels susdits. Assurant l’assemblée que la vengeance du Ciel et du calife allait tomber sur tous ceux qui étaient coupables d’une si grave offense, il fit décapiter l’homme sur-le-champ. Un autre « marchand de blé » fut traité de même, et un troisième fut appelé, quand les marchands assemblés se levèrent et supplièrent le commandant de s’arrêter, l’assurant que les exemples qu’il avait faits leur suffisaient amplement, et qu’ils ouvriraient aussitôt leurs greniers et vendraient à un prix modéré la farine qui leur restait. On ne les laissa point partir avant que le prix n’eût été fixé par le commandant ; et ainsi, pour un court temps, les besoins immédiats de la ville furent soulagés. Mais tous ces expédients étaient nécessairement temporaires ; et Nasr el-Doulah, levant son camp de Salahieh, marcha sur une ville presque dépeuplée et hors d’état de résister. Quand l’heureux tyran entra dans le palais, il trouva le misérable calife vêtu de haillons, assis sur une natte commune. Il fut gardé comme une sorte de prisonnier d’État par Nasr el-Doulah, qui tortura sa mère et l’accabla d’indignités, jusqu’à ce qu’en 1072-1073 Nasr el-Doulah fût assassiné par l’un de ses propres associés. Ni le pays ni le calife ne se trouvèrent pourtant mieux de ce changement de tyrans ; et leur misérable état dura une année de plus, jusqu’à ce que le calife écrivît en secret pour demander secours à l’habile général qui s’était rendu maître de la Syrie.
C’était Bedr el-Jamal, un Arménien qui, comme tant des plus habiles gouvernants de l’Égypte, débuta dans la vie comme esclave ; mais, à la différence de la plupart, il demeurait en secret attaché à la religion de sa jeunesse[69]. S’élevant rapidement dans l’armée, il avait été nommé gouverneur de Syrie par Mustanzir, et n’avait jamais ouvertement renoncé à son allégeance envers son maître nominal, quoique, depuis des années, il fût entièrement indépendant. Mustanzir lui écrivit et lui offrit le pouvoir suprême en Égypte s’il voulait venir délivrer le malheureux pays de ses tyrans présents. Bedr accepta ; mais le plus profond secret fut gardé, et, malgré les remontrances de ses généraux, Bedr insista pour envahir l’Égypte par mer, afin d’arriver plus inopinément. Il débarqua près de Damiette, traversa le Delta sans opposition, et entra au Caire à la fin de l’an 1074. Les petits tyrans, ignorant que Mustanzir avait mandé son sujet nominal, le prirent pour un autre rebelle, et se hâtèrent de se lier d’amitié avec lui, puisqu’ils étaient manifestement incapables de lui résister. Bedr les reçut tous avec effusion, et les invita à un grand festin. À chaque émir il assigna un soldat d’élite, avec l’instruction secrète d’assassiner l’émir à sa sortie du palais. Quiconque ne manquerait pas de frapper à mort sur l’heure serait récompensé de la maison et des biens de sa victime. Ce plan tout oriental réussit parfaitement. En une nuit, toute la bande de tyrans fut massacrée, et Bedr se présenta devant le calife, qui le revêtit d’honneur et le proclama commandant en chef. Bedr prit aussitôt d’énergiques mesures pour rétablir l’ordre et porter, autant que possible, des vivres au pays désolé.
Les Lewatah occupaient encore le Delta ; Damiette et Alexandrie étaient tenues chacune par l’un des petits tyrans musulmans qui avaient ruiné l’Égypte sans relâche depuis plus de vingt ans. En une seule bataille rangée, il brisa la puissance des Lewatah, captura leur chef et son fils, et les balaya ensuite du pays avec aisance. Damiette et Alexandrie furent prises d’assaut, avec un carnage effroyable. Bedr usait invariablement de ses propres troupes bien exercées, sur lesquelles il pouvait compter ; et les hordes indisciplinées de Turcs et de barbares, qui avaient si longtemps vécu du pillage d’un pays sans défense, n’avaient nulle chance contre lui. Le Saïd fut ensuite débarrassé des mêmes brigands armés ; et l’on prit dans l’opération tant de femmes et de chevaux que, après avoir distribué les meilleurs à ses soldats victorieux, Bedr envoya le reste se vendre au Caire. Il est consigné que le prix d’une femme était d’un dinar, le prix d’un cheval d’un dinar et demi. La paysannerie fut assurée de protection, et encouragée à ensemencer de nouveau ses terres. On proclama que tous les impôts sur la terre et les produits agricoles seraient remis pour l’espace de trois ans. Une fois encore, La Mecque reconnut l’Égyptien Mustanzir pour le vrai calife ; et les habitants arrachèrent de leur mosquée les tentures noires du calife de Bagdad, pour les remplacer par les broderies blanches des fatimides. Quoique Bedr fût un ami des chrétiens, il rendait une stricte justice et ne les favorisait jamais ouvertement. Un marchand musulman ayant rapporté à Bedr que Victor, le métropolite de Nubie, avait détruit une mosquée bâtie par les musulmans en ce royaume, Christodule fut promptement arrêté et tenu pour responsable de l’action de son métropolite. Mais, comme le patriarche put prouver que l’histoire était entièrement fausse, il fut relâché sans dommage. L’un des chefs de brigands que Bedr combattait dans le Saïd s’échappa en Nubie, où il se crut à l’abri de la poursuite. Mais Bedr envoya deux chérifs réclamer l’extradition du rebelle au roi de Nubie, et pria Christodule d’envoyer un évêque avec les chérifs pour sanctionner et appuyer la demande. Christodule envoya un évêque nommé Mercure, et le chef brigand fut aussitôt livré à la justice. On le fit descendre à Fostat, et on le crucifia hors de la porte de fer. L’Égypte se relevait rapidement sous le gouvernement sévère mais juste de Bedr, quand elle fut menacée d’un nouveau danger. La plus grande partie des troupes de Bedr était encore dans le Saïd, lorsqu’en 1076-1077 Atziz, un aventurier turcoman qui, en l’absence de Bedr, avait envahi la Syrie et pris Damas, Jérusalem et Tibériade, parut soudain avec quarante mille hommes en Égypte, et avait campé tout près du Caire avant que Bedr pût rappeler ses troupes. Dans cet embarras, Bedr ouvrit des négociations avec l’envahisseur, comme si la seule question était le montant de la rançon à payer à Atziz s’il consentait à se retirer d’Égypte. Il prolongea ces négociations autant que possible, et, cependant, ses troupes descendaient en hâte du Saïd. Presque en même temps, une énorme caravane de pèlerins en route pour La Mecque arriva au Caire, parmi lesquels se trouvaient trois mille hommes en état de porter les armes. Bedr chevaucha vers ces hommes et leur tint un discours enflammé, les assurant qu’ils ne pouvaient accomplir nul acte plus méritoire que de se joindre à repousser ces envahisseurs sur leur route de La Mecque. Ils y consentirent avec enthousiasme ; on leur fournit armes et argent, et l’on donna les directives du plan de bataille. Bedr avait aussi réussi à détacher plusieurs corps d’Arabes mercenaires des troupes d’Atziz ; et, quand ses propres troupes arrivèrent, il tomba soudain et rapidement sur les envahisseurs. La surprise et le succès furent complets. Un grand nombre de l’armée envahissante fut tué, et le reste prit la fuite, abandonnant son camp et tout le butin qu’il avait amassé en Syrie, lequel tomba ainsi entre les mains des Égyptiens. On dit que Bedr trouva dans le camp syrien pas moins de dix mille enfants des deux sexes, qui avaient été enlevés durant la marche à travers l’Égypte pour être vendus comme esclaves. Après cela, nul étranger ne tenta plus d’intervenir contre le guerrier arménien ; et, pendant dix-huit ans, l’Égypte prospéra sous son gouvernement. Il rebâtit les murs du Caire, et agrandit ou bâtit les trois portes aujourd’hui appelées Bab Zawilah, Bab en-Nasr et Bab el-Foutouh. Il restaura aussi partout les vieilles mosquées, et en bâtit de nouvelles à Alexandrie, au Caire et dans l’île de Rhoda. Un ou deux tumultes populaires éclatèrent, mais furent sévèrement réprimés, quoique l’un d’eux fût mené par le propre fils de Bedr. Une fois encore, durant ce temps, l’infortuné patriarche Christodule fut arrêté et tenu pour responsable d’une accusation portée contre un autre de ses métropolites, l’archevêque d’Abyssinie, qu’on appelle indifféremment Abdoun et Cyrille — ce dernier étant probablement un nom pris à sa consécration. Il fut accusé devant Bedr d’entretenir des relations suspectes d’amitié avec les musulmans de ce pays, et de les tenter à boire du vin quand ils dînaient avec lui. Christodule répondit que, le cas échéant, il n’avait pas encore consacré de métropolite pour l’Abyssinie ; mais que, Cyrille ayant été élu à ce poste, il était sur le point d’envoyer Mercure, évêque de Wissim, pour aider à la cérémonie de consécration. Bedr céda aux représentations du patriarche, et permit à Mercure de partir à cette fin. En ce temps-là, les autorités musulmanes d’Égypte étaient si soupçonneuses de l’influence du patriarche dans les royaumes chrétiens du Soudan et d’Abyssinie que toutes les lettres échangées entre le patriarcat et ces pays étaient régulièrement ouvertes, lues, puis transmises ou non, selon le bon plaisir du gouvernement musulman. Un an ou deux après, Christodule mourut, et fut enseveli dans l’église d’El-Moallaka, à Babylone, quoique son corps fût ensuite transféré en Nitrie. Depuis la destruction de l’église patriarcale de Dimrua, Christodule avait fixé sa résidence à Babylone, où, outre la vieille cathédrale d’El-Moallaka, il avait élevé Saint-Mercure (Deir Abou Sefayn) à la dignité d’église et de résidence patriarcale. Au Caire aussi, dans le quartier grec, une église dédiée à la Vierge fut érigée en église patriarcale. L’effet en fut de placer les églises en question, et les droits de juridiction qui s’y rattachaient, directement sous le patriarche, au lieu de l’évêque de Babylone. Ce dernier prélat paraît avoir consenti à ce changement du temps de Christodule, quoiqu’un évêque postérieur de ce siège en contestât la légitimité. Christodule, c’est clair, avait gagné le respect de Bedr el-Jamal ; et son successeur, un moine de Saint-Macaire, fut reçu à la cour avec un honneur marqué. On le pria même de bénir le palais du calife — cérémonie qu’il accomplit en grande pompe —, et les chrétiens espérèrent des jours plus heureux. Le nouveau patriarche avait été nommé Georges par ses parents ; mais, à son élévation au trône patriarcal, il prit le nom de Cyrille II.
Peu après son avènement, Salomon, roi de Nubie, abdiqua son trône en faveur de son neveu Georges[70], et se retira dans un couvent pour passer le reste de sa vie en prières. Mais, comme il choisit à cette fin le Deir Onuphrius, église du désert située dans le territoire revendiqué par les gouverneurs d’Assouan, les soupçons des musulmans furent de nouveau éveillés. Une bande de soldats fut envoyée pour surprendre le couvent, arrêter l’ancien roi, et l’expédier au Caire. Soit que, durant sa marche vers le nord, des représentations eussent été faites au calife, soit que Bedr y vît une occasion d’avouer sans danger ses propres penchants, nous ne le savons ; mais, comme le royal moine approchait de Babylone, non seulement les chrétiens, mais les principaux officiers musulmans sortirent à sa rencontre avec tambours et trompettes, et il fut escorté en une entrée triomphale jusqu’au vizir. Bedr le reçut avec beaucoup d’honneur, et lui assigna une magnifique demeure au lieu du monastère qu’il désirait. On ne lui permit pas non plus de quitter de nouveau la capitale jusqu’à sa mort, qui survint environ un an après.
Un jeune moine égyptien nommé Sévère, d’un savoir considérable, d’une grande ambition et de peu de scrupules, conçut à cette époque l’idée de devenir métropolite d’Abyssinie. Le siège n’était pas vacant ; mais, malgré la mission de Mercure, il semble y avoir eu quelque irrégularité dans la consécration d’Abdoun ou Cyrille, qui fournit à Sévère ce qu’il jugeait un juste prétexte pour tenter de le supplanter. Il réussit à s’insinuer dans les bonnes grâces de Bedr ; et non seulement il promit un gros pot-de-vin en retour de l’influence du vizir, mais il assura le calife que, s’il était élu au siège d’Abyssinie, il bâtirait quatre mosquées dans ce pays pour le bénéfice des colons mahométans, et ferait tout ce qu’il pourrait pour avancer les intérêts musulmans en Abyssinie. Bedr céda à ses représentations, et délivra au patriarche Cyrille un mandat pour sa consécration comme métropolite d’Abyssinie — ordre auquel Cyrille obéit faiblement. Sévère partit aussitôt pour Axoum et, dénonçant la consécration irrégulière d’Abdoun, déclara qu’il avait été envoyé pour le remplacer. Abdoun n’était pas assez populaire dans le royaume pour disputer le point, et s’enfuit à Dahlak, où il fut arrêté, envoyé au Caire et décapité — sous quel prétexte, on ne le voit pas. Sévère, quoique les moyens par lesquels il obtint son élévation ne se puissent justifier, paraît avoir fait de son mieux pour réformer les abus de l’Église en Abyssinie, devenus très grands. En particulier, il s’efforça de mettre fin à la pratique de la polygamie ; car les Abyssins ont un fort élément juif dans leur christianisme, et leur norme de moralité a toujours été fixée par l’Ancien Testament plutôt que par le Nouveau. De plus, ils peuvent à bon droit prétendre que la polygamie n’est pas même interdite dans le Nouveau Testament, sauf aux évêques et aux diacres — quoiqu’elle soit nettement contraire à l’esprit de l’enseignement du Christ.
En 1086, un différend éclata entre Cyrille et ses évêques, dont l’origine n’est pas très claire. Certains ecclésiastiques — parmi lesquels on mentionne deux évêques, dont les sièges toutefois ne se trouvent dans aucune liste authentique d’évêchés égyptiens — avaient en quelque manière gravement offensé le reste des évêques, ainsi que les principaux habitants de Babylone. On s’adressa au patriarche, le suppliant de prononcer contre eux la sentence d’excommunication. Dans le cas de l’un d’eux, il y consentit ; dans le cas des autres, non seulement il refusa, mais il les retint dans leurs emplois auprès de sa personne. Les évêques prirent la mesure extraordinaire de présenter une pétition à Bedr el-Jamal par l’entremise de son jardinier en chef, apparemment chrétien, le suppliant d’intervenir et de contraindre leur patriarche à faire ce qu’on lui avait demandé. Cyrille lui-même était absent à ce moment, visitant et consacrant des églises nouvellement bâties. Le vizir, à la réception de la pétition des évêques, délivra un mandat enjoignant au patriarche et à tous ses évêques de s’assembler en synode, qu’il présiderait. On a conservé une liste des évêques qui assistèrent à cette réunion ; elle paraît avoir compris presque tous ceux dont les sièges étaient dans le Delta, et peut-être plus de la moitié de ceux de la Thébaïde et du Saïd. On en compte vingt-sept pour le premier, et vingt-deux pour le second ; mais on sait que le nombre réel des évêques des provinces méridionales surpassait celui du Delta. Les évêques de Babylone, de Kandak (aujourd’hui faubourg septentrional du Caire) et de Gizeh étaient classés à part. Le synode se réunit, comme ordonné, dans une maison de campagne appartenant au vizir, hors du Caire. Il fut ouvert par une harangue de Bedr, où il réprimanda sévèrement les évêques pour leur insubordination et leur déloyauté envers leur patriarche. Il commanda ensuite aux deux partis de dresser un exposé de leur cause et de le lui soumettre, après quoi il rendrait son jugement. Ils furent alors congédiés, et envoyèrent les exposés écrits qu’on avait demandés. Au bout de trois semaines — durant lesquelles Bedr fit trancher la tête de son jardinier pour conduite indigne envers son patriarche —, il les réunit de nouveau et les informa que sa résolution était prise. Il n’avait lu les exposés d’aucun des partis, et n’entendait pas le faire ; son devoir était clair, et le leur aussi : vivre dans l’amour et la paix, comme il convenait à des membres d’une même foi.
Il leur parla quelque temps, montrant que le christianisme commande la charité, la bonne foi et l’amour fraternel, et leur recommandant de pratiquer ces préceptes plutôt que de les citer. Son devoir était de leur accorder immunité et protection ; et il avait chargé l’un de ses officiers de leur remettre à chacun un document écrit à cet effet. À la fin de son discours — qui, dicté par la politique ou par un vrai sentiment religieux, dut accabler ses auditeurs de confusion —, il congédia l’assemblée. Cyrille et ses évêques se retirèrent confus et manifestement repentants ; car ils allèrent aussitôt rendre grâces à Dieu dans l’église de Saint-Mercure, et, le samedi et le dimanche suivants, ils reçurent tous solennellement la sainte communion dans la même église en signe de réconciliation. Cyrille, après cela, s’employa à dresser quelques nouveaux canons, qui ne furent toutefois reçus comme partie du droit canonique de l’Église égyptienne qu’après sa mort. Un grand nombre d’Arméniens s’établirent en Égypte sous le règne de Mustanzir — ou, plutôt, sous celui de son habile vizir arménien —, et le Deir Basatin, établissement chrétien existant encore au sud du Caire, leur fut assigné pour quartier général. Abou Salih rapporte que l’émir qui gouvernait l’Égypte au nom du calife — et qui devait donc être probablement Bedr el-Jamal — rebâtit l’église principale et l’entretint jusqu’à sa mort, lorsqu’il y fut enseveli. Un patriarche arménien nommé Grégoire fut même consacré (à Alexandrie) pour l’Église arménienne d’Égypte, et fut reçu avec grand honneur par les Égyptiens. Cyrille, en cette occasion, publia un manifeste déclarant que les Églises d’Égypte, d’Abyssinie, de Nubie, de Syrie et d’Arménie étaient unies à rendre témoignage à l’antique foi catholique et à anathématiser ses corruptions, d’abord par Nestorius, puis par Léon et le concile de Chalcédoine.
Grégoire consacra un évêque arménien d’Itfeh, et la succession arménienne des patriarches en Égypte se continua jusqu’à l’invasion des Kurdes, à la fin de la dynastie fatimide, et aux troubles qui s’ensuivirent. Ils vécurent toujours en relations cordiales avec les Égyptiens, et le successeur de Grégoire fut consacré par le patriarche égyptien. Que l’entente cordiale entre les Arméniens et les Égyptiens eût ou non réveillé de nouveau la jalousie des musulmans, elle fut certainement suivie d’un changement de politique sanctionné — sinon approuvé — par Bedr. Sévère avait envoyé son frère porter un bakchich au vizir depuis l’Abyssinie ; mais, au lieu d’un accueil cordial, Bedr lui reprocha d’avoir manqué à son contrat et, comme à l’ordinaire, tint le patriarche égyptien pour responsable. Cyrille fut mandé, et vint à la cour accompagné de deux de ses évêques. Bedr demanda pourquoi, en consacrant un nouveau métropolite pour l’Abyssinie, il n’avait pas donné le bakchich accoutumé à la cour musulmane, et pourquoi Sévère avait négligé de bâtir les mosquées qu’il avait promis d’ériger en Abyssinie comme condition de sa consécration. Sans attendre réponse ni défense, il déclara que Cyrille devait aussitôt envoyer deux de ses propres évêques en Abyssinie pour faire exécuter la chose ; et que, jusque-là, le patriarche et tous les évêques avec lui seraient gardés en détention, et paieraient chacun quatre livres par jour pour leur entretien. Les chrétiens furent frappés de consternation ; mais, avant qu’aucune mesure pût être prise, une ambassade arriva de Basil, roi de Nubie, avec des présents pour la cour du Caire, et une requête au patriarche égyptien : qu’il consacrât l’un des leurs, le fils du défunt roi, comme évêque (métropolite). Bedr, comme d’autres vizirs fatimides avant lui, avait appris qu’il n’était pas sûr de provoquer la Nubie ; et cette arrivée opportune changea la face des affaires pour les chrétiens. Le patriarche et ses évêques, ainsi que les envoyés d’Abyssinie, furent rappelés ; et la plainte du vizir fut exposée avec plus de courtoisie, tandis qu’on permettait aux accusés de répondre. L’ambassadeur d’Abyssinie était empressé d’expliquer que, bien loin d’avoir négligé de remplir la condition qui lui était imposée, son frère avait, en fait, bâti sept mosquées au lieu des quatre stipulées. Il ajouta toutefois que les Abyssins étaient si indignés de ses procédés qu’ils s’étaient soulevés en rébellion, avaient rasé jusqu’au sol les sept mosquées, et auraient tué l’archevêque s’il n’avait été arraché de leurs mains par l’Empereur, lequel néanmoins l’avait mis en prison. Bedr se déclara satisfait et relâcha ses prisonniers ; mais il stipula que les deux évêques fussent envoyés en Abyssinie pour obtenir de l’Empereur la permission de rebâtir les mosquées. Il envoya avec eux un ambassadeur à lui pour informer l’Empereur que, à moins que les mosquées en question ne fussent autorisées à subsister, toutes les églises d’Égypte seraient renversées. Mais il avait trouvé son maître. L’Empereur répondit que, s’il osait pareil acte — si, en Égypte, on touchait à une seule pierre des temples de Dieu —, il enverrait lui-même à la cour du Caire chaque brique et chaque pierre de La Mecque ; et cela avec une destruction de la ville si complète que, s’il y manquait une seule brique, il en fournirait le poids en or. Le calife avait déjà rétabli la loi qui contraignait tous les chrétiens et les juifs à porter une ceinture noire, ainsi que la capitation supplémentaire dont ils avaient été depuis peu exemptés ; mais il n’osa pas, en face de l’Abyssinie et des royaumes chrétiens du Soudan, procéder à aucun acte ouvert de persécution. Cyrille passa le reste de sa vie en paix, restaurant les églises et soulageant les pauvres de sa communion. En ce temps-là, l’usage de la langue arabe devint si répandu parmi les coptes que le patriarche crut de son devoir de l’apprendre. Il mourut en l’an 1092, et eut pour successeur Michel IV, ou Michel l’Ermite. Avant sa consécration, toutefois, les évêques insistèrent pour qu’il signât non seulement l’engagement accoutumé pour la continuation du traitement au chapitre d’Alexandrie, et une promesse solennelle de s’abstenir de percevoir des frais d’ordination et de consécration, mais encore une confession de foi et une renonciation aux droits sur certaines églises de Babylone et du Caire, qui avaient d’abord été revendiqués par Christodule. Michel promit d’observer toutes ces conditions — quoique, à vrai dire, sans les frais d’ordination, il fût devenu presque impossible à un patriarche de payer la somme annuelle exigée par le rapace chapitre d’Alexandrie. La première condition qu’il viola, cependant, fut celle qui lui était la plus aisée à remplir. Lorsque Chenouda, l’évêque de Babylone, réclama la restitution desdites églises, le patriarche nia tout net avoir jamais promis d’y renoncer.
« Mais, s’écria Chenouda, stupéfait, j’ai l’acte, et les témoins de l’acte. »
« Et moi, répondit le patriarche, j’excommunierai quiconque osera se présenter en cette qualité contre moi. »
Le chapitre d’Alexandrie, comme l’une des parties intéressées, avait aussi une copie de l’accord quadruple que Michel avait signé, et une autre était en la possession de l’évêque de Xois (Sakka), comme le plus ancien prélat du banc épiscopal d’Égypte. Par menaces et par promesses, Michel récupéra ces deux copies ; mais l’évêque de Babylone refusa de livrer la sienne, et finit par quitter la ville pour se retirer dans un monastère. Comme la cour ecclésiastique de Babylone était, par sa proximité de la capitale musulmane, la plus importante de toutes, l’absence de l’évêque causa un grand inconvénient, et les citoyens adressèrent à Michel une représentation si forte qu’il permit à Chenouda de revenir et d’exercer ses fonctions sans autre remarque.
Le ferme gouvernement de Bedr el-Jamal prévint toute explosion ouverte, tant des chrétiens que des musulmans, pour le reste de sa vie ; mais il mourut en 1094[71], et, peu de jours après, fut suivi dans la tombe par le faible calife, dont le règne nominal avait duré soixante ans. On sait peu de bien de Mustanzir ; mais, dans la première partie de sa vie, ses plaisirs ne furent pas uniquement vicieux. Il montra quelque amour des lettres et des arts, en particulier de l’art de la peinture — quoique, même en cela, ce semble avoir été son vizir Yazouri, plutôt que lui-même, le mécène des artistes. Il y avait deux peintres de quelque renom en Égypte à cette époque, Kasir et Ebn Aziz ; ce dernier était un Persan que Yazouri avait invité en Égypte. Ces peintres étaient souvent mis en concurrence l’un avec l’autre ; mais, dans leur plus grande joute — où chacun peignit la figure d’une danseuse sur un panneau différent du même mur —, ils furent déclarés égaux, et les mêmes récompenses furent données à chacun.
L’interdiction de faire l’image de l’homme ne paraît jamais avoir été sérieusement observée par la majorité des musulmans d’Égypte, sauf quand ils voulaient un prétexte pour détruire ou outrager les images sacrées des chrétiens.
Chapitre XVIII
Les effets en Égypte de la première croisade
Le successeur nominal de Mustanzir fut son second fils, Ahmed Abn el-Kasim Mostali bi-llah ; le successeur réel fut le second fils de l’habile Arménien qui avait gouverné l’Égypte vingt ans. Dès lors, et jusqu’à l’extinction de la dynastie fatimide, les califes ne prirent que peu ou point de part à la vie publique. Ils vivaient dans la réclusion de leurs palais, entourés de tout le luxe oriental, ne se montrant au peuple qu’en de rares occasions fixées — peuple à qui l’on avait appris à regarder le mystérieux calife presque comme un dieu. Mais, tandis que les formes du pouvoir absolu étaient maintenues avec un cérémonial recherché, le gouvernement réel demeurait aux mains de vizirs successifs. On ne sait pourquoi le fils aîné de Mustanzir fut écarté en faveur de Mostali ; dans le cas de Bedr, son fils aîné s’était révolté contre lui de son vivant, et avait ainsi perdu tout droit à succéder à son père. À tous égards, le second fils, Shahin Shah el-Afdal, était mieux qualifié que son frère pour le gouvernement de l’Égypte ; et l’une des premières choses qu’il eut à faire fut d’écraser une révolte des musulmans menée par le fils aîné de Mustanzir. Il porta ensuite son attention sur la reconquête de la Syrie, envahie par divers aventuriers turcs, et réussit à rétablir l’autorité du calife égyptien à Jérusalem.
Mais les cruautés des Turcs, durant les vingt années de leur occupation de la ville sainte, avaient par trop éprouvé la patience de la chrétienté d’Occident ; et les péchés des Turcs ortokides furent visités sur la tête des Arabes fatimides. Le patriarche de Jérusalem avait été traîné par les cheveux à travers les rues de cette ville et jeté en prison jusqu’à ce qu’une rançon suffisante fût payée par son troupeau ; et le clergé de tout rang et de toute secte était exposé à d’incessants outrages et oppressions. Il est vrai que des maux bien plus grands avaient été soufferts par les chrétiens d’Égypte, sous les dynasties tant turques qu’arabes, sans une seule protestation des empires chrétiens d’Orient ou d’Occident. Mais la rumeur de ces atrocités n’avait guère pénétré si loin. Depuis la conquête de l’Égypte par les musulmans, l’Europe avait presque oublié son existence ; de plus, les Égyptiens étaient hérétiques, et par conséquent la « chrétienté » de ces âges n’avait pour eux aucun sentiment chrétien. Sans doute le mauvais traitement même du patriarche grec à Jérusalem n’eût-il, en soi, suscité aucun ressentiment actif. Mais lorsqu’un grand pèlerinage latin de sept mille personnes, conduit par quatre évêques, fut si maltraité que deux mille individus seulement, réduits à la misère, regagnèrent leurs foyers d’Occident ; lorsque le plus humble pèlerin ne fut plus à l’abri de l’insulte et du brigandage dans la ville sainte, les nations guerrières de l’Occident brûlèrent d’indignation. La prédication de Pierre l’Ermite tomba sur un sol bien préparé ; et, l’année même qui vit la dynastie fatimide rétablie à Jérusalem, le concile de Clermont proclama la croisade qui devait délivrer la Cité sainte du joug de l’Infidèle.[72]
La triste histoire et les fortunes diverses de la première croisade sont bien connues et n’ont pas besoin d’être récapitulées dans une histoire de l’Égypte. Les Turcs qui, chassés de Jérusalem, s’étaient établis en Asie Mineure, furent défaits ; et les armées du calife d’Égypte — ou, comme l’appellent les croisés, le sultan de Babylone — ne connurent pas un meilleur sort. Après un siège de quarante jours, Jérusalem fut prise le 14 juillet 1099, et soixante-dix mille musulmans périrent pour assouvir la vengeance des Francs. El-Afdal craignit, et à juste titre, pour la sûreté de l’Égypte. Si les croisés avaient aussitôt marché sur ce pays et fait cause commune avec les chrétiens d’Égypte et de Nubie contre les musulmans, la face du monde en eût été changée. Mais les croisés se défiaient les uns des autres, et plus encore de tous les chrétiens indigènes ou hérétiques ; de sorte que leur royaume portait en lui dès l’origine les germes de la ruine, et que seul le haut caractère du premier roi, Godefroy de Bouillon, le sauva d’un effondrement immédiat. El-Afdal envoya contre les croisés une armée qui les défit en loyal combat sous les murs d’Ascalon, et toute crainte d’une invasion immédiate de l’Égypte se dissipa. Dans leur folie, les croisés allèrent jusqu’à promulguer une loi interdisant à tous les jacobites — ainsi nommaient-ils les membres de l’Église nationale d’Égypte et du Soudan — d’entrer à Jérusalem, s’aliénant ainsi leurs alliés naturels, qui avaient compté parmi les pèlerins les plus constants et les plus fervents. Moins d’un an après la conquête de Jérusalem, le calife d’Égypte mourut, et eut pour successeur son fils El-Mansour Amr ben Akhim bi-llah. Il n’avait que six ans ; mais, comme le pouvoir réel demeurait à El-Afdal, le changement de calife ne fit aucune différence, sinon qu’El-Afdal fut aussitôt appelé à réprimer une autre révolte en faveur de l’oncle de l’enfant. Au début de 1102, le métropolite d’Abyssinie mourut, et une ambassade fut envoyée au patriarche Michel pour en obtenir un autre. Un moine nommé Georges fut en conséquence consacré et envoyé en Abyssinie ; mais il développa le péché d’avarice à un tel point qu’une émeute populaire éclata contre lui. L’Empereur le contraignit à dégorger tous ses gains mal acquis et le renvoya en Égypte, où El-Afdal le jeta en prison. Les derniers actes du patriarche Michel furent en accord avec tout le reste de ce que nous savons de lui. Il paraît avoir laissé en paix quelques années Chenouda, évêque de Babylone ; mais alors, pour quelque cause inexpliquée, la vieille querelle se ranima, et Michel résolut de se débarrasser de lui. Il convoqua un synode des évêques et dénonça Chenouda sous une accusation nouvelle et fort curieuse. Il déclara que l’évêque de Babylone avait, du vivant du défunt patriarche Cyrille, célébré la sainte communion deux fois en un seul jour, et que, pour cette infraction à la règle canonique, il avait été excommunié par lui. Cyrille mourut avant de l’avoir absous ; en conséquence, Chenouda était toujours excommunié, et ipso facto déchu de tout droit légitime à sa charge. Quoi que les évêques aient pu penser de la conduite de leur patriarche — exhumant ainsi contre l’évêque une irrégularité ancienne après dix ans écoulés, et refusant de confirmer l’absolution que Cyrille avait sans doute préparée —, ils ne purent apparemment contester les faits, et souscrivirent leur assentiment bien à contrecœur. Michel cita aussitôt Chenouda à comparaître devant le synode et à recevoir la sentence de déposition ; mais Chenouda refusa de comparaître et se cacha dans une maison particulière de Babylone.[73]
Michel entreprit de prendre possession de l’une des églises mêlées au différend originel — Saint-Serge et Saint-Bacchus de Babylone. Le lendemain, le vizir El-Afdal revenait au Caire de quelque expédition, et le patriarche sortit en grande pompe à sa rencontre pour le féliciter. Mais à peine était-il rentré chez lui qu’il fut saisi de la peste et mourut le lendemain[74]. Son successeur ne fut élu qu’en septembre, les évêques trouvant difficile de choisir entre deux candidats, tous deux du monastère de Saint-Macaire. L’un était au-dessous de l’âge canonique de cinquante ans ; ils se décidèrent donc finalement en faveur de l’autre, qui se nommait Macaire. Il ne tenait nullement à cet honneur, et allégua qu’il était lui aussi canoniquement inéligible, étant le fruit d’un second mariage. Mais, à l’examen, on trouva que c’était le second mariage de son père et non de sa mère, et son excuse fut écartée. La difficulté suivante vint des rapaces Alexandrins, qui, comme à l’ordinaire, exigèrent que le patriarche élu signât l’engagement leur assurant leur pension annuelle. Macaire refusa de s’obliger à cette somme ni à aucune autre, mais promit de leur donner autant que l’état présent de l’Église le permettrait.
Quand ils s’obstinèrent et tentèrent de le rudoyer, comme ils en avaient eu l’habitude avec les patriarches précédents, Macaire les quitta tranquillement et se disposa à retourner à la vie monastique. Finalement, les Alexandrins durent se contenter de sa promesse écrite de leur payer moins de la moitié de la pension primitive, et Macaire assuma à regret la charge à laquelle il était appelé. L’année suivante, Acre fut prise d’assaut après un long siège et tomba aux mains des croisés. Les habitants de Tripoli furent si durement pressés par le comte de Saint-Gilles qu’ils appelèrent l’Égypte au secours ; et, quoique El-Afdal dépêchât une flotte à leur aide, elle vint trop tard : Tripoli, après une résistance opiniâtre, fut prise d’assaut en l’an 1110. L’Égypte ne conservait plus guère de possessions en Syrie, et El-Afdal savait bien que seules les dissensions entre les croisés sauvaient l’Égypte d’une invasion. Les chrétiens d’Égypte, au contraire, regardaient avec une espérance croissante la lutte de Syrie — quoique l’Église nationale n’eût guère pu attendre de merci des chrétiens latins, s’ils l’avaient emporté. De fait, Baudouin, qui avait succédé à Godefroy dans le royaume de Jérusalem, fit bientôt un pas qui ôta tout doute sur ses intentions. Il obtint du pape Pascal, en 1116, une bulle annexant au patriarcat latin de Jérusalem toutes les nouvelles conquêtes sur les musulmans. Fort de cette autorité, Baudouin commença en l’an 1117 son invasion de l’Égypte. Il mit le siège devant Farama, la ville musulmane qui s’était élevée près des ruines de l’antique Péluse. Quand elle tomba entre ses mains, il passa au fil de l’épée la plupart des habitants et brûla toutes les mosquées de la ville. Mais, aussitôt après ce premier succès, il tomba si gravement malade que le projet de conquête dut être abandonné. Il se mit en route pour retourner à Jérusalem, mais mourut alors qu’il était encore en Égypte, avant même d’avoir atteint la frontière d’El-Arich. Pour le reste de la vie d’El-Afdal, l’Égypte demeura en paix, et les chrétiens furent exempts de persécution. Le calife Amr, qui approchait alors de trente-cinq ans, s’impatienta de la réclusion et du luxe orientaux qui l’avaient maintenu un zéro dans son propre royaume. Mais, au lieu d’annoncer ouvertement sa résolution de régner, il eut recours aux méthodes orientales habituelles pour s’affirmer. Il loua quelques membres de la secte des Assassins, qui répandaient alors la terreur en Syrie, pour tomber sur son grand vizir et l’assassiner en secret. La chose fut faite ; mais, quelques années après, Amr lui-même périt de la même manière. Et, tandis qu’El-Afdal laissait un fils pour lui succéder dans le gouvernement réel du pays, Amr ne laissa aucun héritier mâle, et son cousin Abd el-Mejid ben el-Kasim el-Hafiz li-din Allah, connu sous le nom de Hafiz, prit le royaume[75]. Peu avant la mort d’El-Afdal, il y eut en Égypte une terrible secousse de tremblement de terre, ressentie le plus durement dans la ville de Babylone. Parmi les sinistres, on trouva ensuite que l’église d’El-Mokhta, dans l’île de Rhoda, avait été renversée — quoique certains, dit Makrizi, soupçonnassent El-Afdal d’avoir saisi l’occasion de la démolir « parce qu’elle se trouvait dans son jardin ». Le gouvernement égyptien continua de se conduire principalement par une série d’assassinats, où périrent, entre autres, et le fils et le petit-fils d’El-Afdal ; mais, tandis que les musulmans se querellaient ainsi entre eux, les chrétiens jouissaient encore de la sécurité. Macaire, dont le règne honorable dura plus de vingt-quatre ans, mourut en 1129 ; et, pendant plus de deux ans, le patriarcat demeura vacant pour quelque raison inexpliquée. Même lorsque le synode se réunit pour élire un successeur, il se trouva composé entièrement de prêtres, de diacres et de laïques, aucun évêque n’ayant répondu à la convocation ; ils ne purent en conséquence procéder. Quelques-uns entreprirent le voyage de Saint-Macaire pour y chercher conseil en ces circonstances inhabituelles. Finalement, un homme nommé Gabriel fut élu (appelé en arabe Abou-el-ala-Saïd ebn Tarik), d’une vieille famille copte, qui avait passé une grande partie de sa vie comme laïque au service du gouvernement. S’étant retiré ou ayant été congédié, il était devenu diacre de l’église Saint-Serge à Babylone, où on le respectait grandement pour son savoir et sa piété. Il savait l’arabe aussi bien que le copte, et était un grand collectionneur de manuscrits. Vers cette époque, le calife désemparé avait mis fin aux querelles de ses sujets musulmans pour le poste de vizir en nommant un chrétien arménien, frère du patriarche des Arméniens ; et cela améliora grandement la condition des chrétiens. Mais, après quelques années — quoique nul ne mît en doute l’habileté et le bon gouvernement de ce vizir, dont le nom est diversement donné selon les histoires —, la jalousie des musulmans s’enflamma à tel point qu’une émeute populaire éclata, sous le prétexte que tout le pays deviendrait chrétien si l’on favorisait ainsi ouvertement les chrétiens. La révolte fut menée par un homme nommé Rodowan, qui réclamait pour lui-même la charge de vizir. Le chrétien qui l’occupait, et que les chrétiens appellent Taj ed-Doula, déclara qu’il ne serait pas la cause d’effusion de sang ou de discorde entre musulmans et chrétiens, et résigna son poste. Il se retira dans la Thébaïde, dans l’intention de chercher refuge auprès d’un autre frère, gouverneur de Kous (ou Kousae). Mais Rodowan le devança et souleva un tumulte contre les chrétiens dans la ville de Kous. Quand Taj ed-Doula arriva, il trouva que son frère avait été barbarement assassiné, et les habitants refusèrent de le recevoir. D’abord, Taj ed-Doula se proposa d’assiéger la ville avec ses partisans ; mais, renonçant à ce dessein, il congédia ses amis et s’en alla seul embrasser la vie monastique. Cependant, Rodowan fit une procession triomphale à travers la quadruple cité de Masr et de Babylone, et permit à ses troupes de saccager les maisons des chrétiens partout où on les trouvait. Ses premiers actes furent de rétablir les incapacités des chrétiens, de congédier tout le régiment d’officiers chrétiens qui menaient les affaires du gouvernement, et de doubler tous les impôts qu’ils payaient. Mais, de même qu’aux premiers jours nul musulman ne pouvait bâtir une mosquée sans dérober les colonnes des églises chrétiennes pour la soutenir, de même nul gouvernement musulman n’a jamais pu subsister sans l’appui des chrétiens méprisés. Les mesures de Rodowan firent échouer sa propre politique ; l’anarchie régna en maîtresse, et une contre-révolution le chassa bientôt de sa charge — non toutefois sans qu’il eût fait de son mieux pour ruiner le pays et tué un grand nombre des Arméniens qui, depuis le temps de Bedr el-Jamal, s’étaient établis en Égypte. Le calife, tout à fait incapable de rétablir l’ordre, envoya prier Taj ed-Doula de revenir à sa charge ; mais celui-ci répondit que c’était impossible, étant désormais moine. Il consentit toutefois à revenir à la cour, où il vécut dans une retraite monastique et n’aida à la conduite des affaires que par ses conseils. Les Arméniens d’Égypte formaient encore un corps nombreux et influent, avec un patriarche à eux. À la mort de celui-ci, ils prièrent Gabriel de consacrer pour lui succéder l’évêque d’Atfih, un Arménien, frère de Taj ed-Doula. Gabriel, manifestement incertain si sa complaisance ne serait pas regardée comme un acte schismatique par l’Église nationale d’Arménie, s’excusa de le faire ; mais il ne protesta pas quand quelques-uns de ses évêques, sollicités par les Arméniens, consentirent à accomplir la cérémonie. En tous les cas, nous trouvons Gabriel soucieux de s’abstenir jusqu’à l’apparence du mal. Maint patriarche profondément religieux, tout en refusant d’exiger des frais d’ordination, les acceptait quand on les offrait après la cérémonie. Mais, bien que Gabriel, durant son règne de seize ans, eût consacré pas moins de cinquante-trois évêques, il refusa dans tous les cas d’accepter les présents offerts. De son temps, une ambassade arriva de l’Empereur d’Abyssinie, chargée d’importantes lettres tant au calife qu’au patriarche d’Égypte. On a mentionné que le métropolite, ou archevêque, d’Abyssinie n’était pas autorisé à avoir sous lui plus de sept évêques pour tout le royaume. Ce nombre avait été fixé, il faut le craindre, dans le dessein exprès de rendre impossible à l’Église abyssine de secouer sa dépendance de l’Église mère d’Alexandrie. Car, selon les canons communs à l’Égypte et à l’Abyssinie, un nombre minimum de douze évêques était requis pour la consécration légitime d’un patriarche ; cette cérémonie ne pouvait donc jamais être accomplie par les Abyssins eux-mêmes ; et même un métropolite ne pouvait être consacré sans le consentement du patriarche d’Alexandrie. Aux temps anciens, le métropolite élu se rendait lui-même en Égypte pour recevoir la consécration ; mais, depuis quelque temps déjà, on avait coutume de choisir en Égypte un Égyptien pour ce poste. Aux jours où la communication entre les royaumes chrétiens d’Afrique avait été comparativement sûre et rapide, les inconvénients d’un tel état de choses avaient été peu pris en compte. Mais l’Empereur présent, observant que sept évêques ne suffisaient pas aux besoins de son royaume, avait suggéré à son métropolite d’en consacrer davantage, et avait reçu pour réponse qu’il lui était défendu par les canons de le faire sans le consentement du patriarche d’Alexandrie. Ce consentement, l’Empereur entreprit de l’obtenir ; d’où la présente ambassade, où il pressait vivement le calife et le patriarche du besoin de plus d’évêques, et demandait que toute restriction quant à leur nombre fût levée. Le calife — qui, depuis la fuite de Rodowan, s’était efforcé, avec l’aide officieuse de Taj ed-Doula, de gouverner l’Égypte lui-même — manda le patriarche Gabriel et lui ordonna de répondre favorablement à la requête de l’Empereur. Mais Gabriel refusa fermement, et fit observer la conséquence inévitable d’un tel pas : que l’Abyssinie, ayant un nombre suffisant d’évêques pour cela, procéderait ensuite à élire un patriarche à elle, et romprait son lien avec l’Égypte. Sans doute Gabriel se croyait-il dans le vrai en prévenant ainsi ce qu’il eût tenu pour un schisme ; mais, par son refus, il porta un coup grave à l’Église d’Abyssinie, et en empêcha la réforme ou le développement. Gabriel publia trente canons, qui devinrent partie du droit canonique des coptes. L’un d’eux interdit aux ecclésiastiques de tous degrés d’assister aux jeux ou aux danses ; un autre interdit une coutume alors répandue en Haute-Égypte, de passer le jour des noces en jeux et en danses et de remettre au soir la cérémonie religieuse. Ces canons défendent aussi de prier pour les morts le dimanche ; d’administrer le baptême durant l’office public de l’église ; d’ensevelir les morts dans les églises ; et le vingt-quatrième canon enjoint qu’à l’avenir les prêtres n’aient demeurant chez eux aucune femme, hormis leurs épouses, mères, sœurs, tantes et grand-mères. Nous ne trouvons nulle mention des filles, mais pouvons conclure qu’elles étaient parmi les classes privilégiées de telles femmes. Gabriel mourut en 1146, et son successeur fut choisi par la cérémonie du Heikel [le tirage au sort sur l’autel], tenue à Babylone. Le sort tomba sur un moine d’une vie irréprochable, mais si ignorant qu’il ne savait lire ni le copte ni l’arabe. Cela, toutefois, ne paraît pas avoir été tenu pour une incapacité, d’autant qu’il savait par cœur les offices de l’Église ; et son entrée publique à Babylone fut solennisée avec plus que la pompe ordinaire. Mais, à peine trois mois après, il fut empoisonné — par l’un de ses propres moines, dit-on, qui ne pouvait supporter la rigueur de sa discipline. L’un des deux autres candidats de son élection, nommé Jean, fut consacré à sa place. En 1148, une nouvelle croisade fut proclamée, et excita un nouvel effroi parmi les Sarrasins. Mais ce fut un échec lamentable ; et l’Égypte se vit soudain confrontée à un danger bien plus pressant, venu de l’Afrique du Nord, où les Normands, sous leur comte Roger, prirent solidement pied, et d’où ils menaçaient Alexandrie. En même temps, Rodowan parut soudain à Masr, et, appelant à lui tous les mécontents, il se rendit maître des quatre cités ; et Hafiz s’enferma dans son palais sans résistance. Mais Rodowan fut tué par l’un de ses propres partisans, et le danger d’invasion depuis la Pentapole se dissipa aussi. Peu après, Hafiz mourut, laissant quatre fils, dont l’aîné se nommait Ismaïl ben Mansour el-Zafir Amr Allah, communément appelé Zafir.
Chapitre XIX
Le schisme de Marc ebn Kunbar
Zafir — ou Dafer, comme on écrit parfois ce nom — n’avait que dix-huit ans quand il monta sur le trône, et il se livra à une vie de plaisirs, laissant le gouvernement du pays à son vizir. C’était un homme nommé Abbas qui, après de durs combats entre musulmans pour cette charge, réussit à faire assassiner son rival heureux et à se rendre maître du pays. Zafir aurait pu mener une vie aussi longue et aussi inutile que Mustanzir dans la poursuite des plaisirs dégradants qui étaient tout ce dont il se souciait, s’il avait seulement pu s’abstenir de violer l’honneur familial de son puissant vizir. Mais la considération même de sa propre sûreté ne put refréner ses convoitises ; et, dans les quatre ans, lui et ses deux frères puînés furent massacrés à un banquet auquel Abbas les avait conviés. Le plus jeune, Issa, qui n’avait que cinq ans, fut épargné ; mais le choc de voir les cadavres de ses frères le réduisit à un état de demi-idiotie. Il fut proclamé calife sous le nom d’El-Fayez nasr-Allah ; mais Abbas s’aperçut bientôt qu’il était allé trop loin. Les troupes, et particulièrement les bataillons noirs, se déclarèrent contre lui, et appelèrent au vizirat un émir nommé Thalai (qu’on écrit aussi Talahia ou Thelay), gouverneur de Minieh.
Abbas, se voyant abandonné, s’enfuit en Syrie avec tout le trésor qu’il put saisir. La sœur de Zafir le trahit aux Francs, qui tombèrent sur sa troupe, emportèrent tout son trésor, et, soit tuèrent Abbas sur place, soit le renvoyèrent à la sœur de Zafir pour être exécuté en Égypte. Thalai prit la charge du calife enfant et du royaume ; mais son ambition ne se contenta pas du titre de vizir. Il se fit appeler Melek-el-Saleh (« le Roi béni ») ; mais il ne fit pas grand-chose pour justifier ce titre. Le Delta oriental était alors fort harcelé par les incursions pillardes des garnisons franques d’Ascalon et de Gaza. Thalai n’osa pas exposer ses troupes à les affronter en rase campagne, et acheta donc la paix par le paiement d’un tribut au roi de Jérusalem. Il opprima aussi considérablement les chrétiens, et leur fit un tort qui, plus que la persécution même, souleva leur horreur et leur indignation. Le village de Matarieh était tenu pour sacré depuis le temps où la Sainte Famille s’y était reposée sur sa route vers Babylone. Des pèlerins y venaient de toutes les parties du monde (nous avons un récit fort intéressant d’un pèlerinage entrepris par un Européen en ce siècle) ; mais il était aussi fameux pour ses jardins de baume, qui partageaient dans une certaine mesure sa sainteté, et pour la source intarissable d’eau pure que l’on regardait comme le don miraculeux de Jésus. Ce lieu, comme Babylone au sud, était un district éminemment chrétien, et une ligne d’églises s’élevait sur la route de Matarieh au Caire. Thalai prit de force l’une d’elles, dédiée à Saint-Georges, près de Matarieh, et la transforma en mosquée.
L’Église nationale était alors fort agitée par certaines questions de rituel. Les moines d’un district avaient ajouté le mot « vivifiante » au service de la sainte communion, et l’évêque de leur diocèse (Samanhoud) s’opposa à l’innovation et en écrivit au patriarche. Jean convoqua un synode pour en débattre, et il fut décidé qu’il n’y avait nul mal à l’addition de ce mot, et qu’on en permettrait l’usage. Cette question fut promptement et amicalement réglée ; mais une autre controverse éclata bientôt, qui eut des conséquences plus graves.
La question touchait à la fois l’usage de l’encens et la pratique de la confession. Dans les trois premiers siècles du christianisme, l’usage de l’encens dans les églises n’était pas permis, parce qu’il sentait trop les pratiques du paganisme. Mais, pour des raisons sanitaires, il fut introduit plus tard, et l’on fumigeait régulièrement les fidèles dans les églises pour minimiser les risques d’infection en de telles assemblées mêlées. La première sanction religieuse que nous en trouvions est dans la bénédiction que le prêtre prononçait sur lui avant qu’il fût porté autour de l’église à cette fin : « Que le Seigneur bénisse cet encens pour l’extinction de toute odeur nuisible, et l’allume en l’odeur de sa suavité. » Cette bénédiction ne se trouve dans aucune liturgie antérieure au cinquième siècle ; mais, au sixième siècle, la pratique avait pris un aspect religieux et reçu un sens symbolique. On supposait qu’elle représentait l’ascension de la prière, des églises de la terre vers le trône de Dieu ; et le prêtre est en outre invité à dire : « Que ma prière s’élève devant toi comme l’encens. » La pratique de la confession privée à un prêtre, quoique plus ancienne dans les Églises d’Orient que dans celles d’Occident, n’était pas imposée comme une obligation religieuse, sauf pendant un court temps au quatrième siècle. On avait trouvé que la confession publique des péchés devant l’assemblée à l’église, qui était la pratique la plus ancienne, donnait souvent lieu à de graves scandales, et parfois à de nouveaux crimes. Par exemple, saint Basile défendit à une femme qui lui avait confessé s’être rendue coupable d’adultère de reconnaître son péché à l’église, de peur que son mari ne la tuât. La confession privée naquit d’abord de cette manière : si des chrétiens étaient troublés par la conscience de péchés inavoués, ils prenaient conseil de leur prêtre, et celui-ci déterminait quelles fautes devaient être avouées ouvertement à l’assemblée et lesquelles devaient être confessées à Dieu seul. Il s’établit ensuite peu à peu qu’un prêtre particulier fût attaché aux principales églises pour entendre de telles confessions. Mais, dans l’Église d’Orient, dont l’Église égyptienne faisait alors partie, cet office fut formellement aboli à la fin du quatrième siècle. Dans l’Église égyptienne, les confessions privées continuèrent d’être entendues par le prêtre ; mais il n’y avait nulle règle absolue sur ce point, et ce ne fut jamais un préliminaire nécessaire à la réception des sacrements. De fait, le seul moment de la vie d’un homme où on l’exigeât formellement de lui était avant son mariage, puisque le mariage, en Orient, équivaut à l’accession à la majorité. Avant ce temps, il est mineur, et présumé par conséquent dans un état d’innocence baptismale. Néanmoins, la confession des péchés après le mariage était généralement requise avant la réception de la sainte communion, soit à un prêtre en privé, soit à l’église. Et, à l’église, après la confession publique et générale faite par le prêtre au nom de toute l’assemblée, les fidèles demeuraient à genoux, confessant en silence à Dieu les péchés particuliers dont ils se savaient coupables. Pendant ce temps, le procédé de fumigation se poursuivait, l’encensoir étant porté tout autour de l’église. Avec le temps, aidé sans doute par les paroles symboliques des prêtres, l’encens en vint à être regardé comme une partie essentielle de la confession — le véhicule, en quelque sorte, par lequel elle montait vers Dieu. Au douzième siècle, une coutume curieuse s’était établie, propre à l’Église égyptienne, par laquelle l’encensoir avait pris la place du prêtre même dans la confession privée — ce qui, parfois, comme il arrive partout, était cause de scandale, et que les laïques les plus respectables regardaient avec suspicion, surtout lorsque leurs femmes étaient en jeu. Il était donc devenu d’usage que la confession se fît solennellement par l’individu, à genoux et dans la solitude de sa chambre, devant un encensoir allumé. L’encens montait vers Dieu, et était censé, de quelque manière spéciale, faire descendre sur le pénitent l’absolution et le pardon de Dieu. Ce fut cette coutume qui fut âprement attaquée par un prêtre égyptien sous le règne de Jean V. Le nom du « réformateur » était Marc, communément appelé Ebn Kunbar, pour le distinguer du Marc qui devint peu après patriarche[76]. C’était un prêtre de la province du Saïd, quoiqu’il eût été ordonné par l’évêque de Damiette ; et, étant homme d’une grande éloquence, il attirait les foules par sa prédication. Ses exhortations, toutefois, avaient plus à voir avec le mode de la pénitence et de la confession qu’avec le devoir lui-même. Il dénonçait constamment et instamment la pratique de la confession privée devant un encensoir allumé, et assurait ses auditeurs que la confession auriculaire à un prêtre et l’absolution par le prêtre étaient absolument nécessaires au salut.
Comme la pratique accoutumée de la confession devant l’encensoir avait été formellement sanctionnée par le patriarche lui-même, cette croisade de Marc contre elle donna un grand scandale aux évêques et aux membres instruits de l’Église ; et ils prièrent le patriarche de l’excommunier. Comme Jean paraissait hésiter à prendre une mesure si extrême contre un homme, seulement pour punir un zèle inconsidéré et téméraire en faveur de coutumes plus anciennes, on produisit des accusations contre le caractère privé de Marc. Le patriarche fut informé que Marc avait répudié sa femme et pris les vœux monastiques, non pour quelque faute de sa part à elle, mais afin qu’elle ne fît pas obstacle à son ambition, puisque les prêtres mariés n’étaient pas éligibles aux évêchés. Le patriarche paraît s’être assuré que le fait était exact — le motif, bien entendu, ne pouvait être que matière à conjecture — et, sur ce fondement, il prononça contre Marc la sentence d’excommunication. À l’étonnement de l’Église, Marc, le champion de l’autorité sacerdotale, ne tint aucun compte de l’excommunication. Il continua de prêcher au peuple, qui accourait à lui en telles multitudes qu’il semblait y avoir danger d’un grand schisme dans l’Église. Il attaqua en outre la coutume de la circoncision, qui avait prévalu en Égypte depuis les temps les plus reculés, et la déclara un vestige du judaïsme, contraire aux préceptes apostoliques. Il était regardé presque comme un prophète par le peuple du Saïd, et son nom était dans toutes les bouches.
À cette crise, le patriarche mourut, et eut pour successeur Marc, appelé Ebn Zaara, pour le distinguer de son populaire contemporain du même nom. À son avènement, les évêques de la Haute-Égypte lui adressèrent un mémoire touchant Marc ebn Kunbar, qui tenait des réunions de réveil par tout le pays, au mépris ouvert de toute autorité spirituelle. Le nouveau patriarche manda Marc ebn Kunbar au Caire, et lui remontra en personne l’erreur de ses voies. Marc fut touché des exhortations du patriarche, et se jeta aux pieds de son homonyme, promettant de s’amender à l’avenir. Il fut alors apparemment relevé de l’excommunication et renvoyé à son ouvrage. Mais les instances des multitudes qui se pressaient pour fêter son retour furent trop fortes pour lui. Il était un peu dans la position d’un ministre dissident qui sait qu’il ne devrait pas attaquer l’Église établie, mais qui sait aussi que s’en abstenir sacrifiera sa réputation et son influence et le laissera sans assemblée. Il recommença donc très vite ses sermons sur l’absolue nécessité de la confession et de l’absolution sacerdotales, et le peuple accourut de nouveau pour l’entendre, lui apportant non seulement des présents d’argent et de denrées, mais lui payant ses dîmes et redevances ecclésiastiques au lieu de les payer aux autorités légitimes.
Le patriarche convoqua un synode pour examiner l’affaire, et soixante évêques s’assemblèrent à cette fin. Leur vote unanime fut pour la déposition et l’excommunication du prêtre rebelle. Alors Marc ebn Kunbar fit un pas qu’il dut amèrement regretter par la suite : il en appela aux autorités musulmanes, déclarant, dans le mémoire qu’il leur présenta, qu’il n’avait rien prêché de contraire aux canons, et demandant que la cause fût jugée devant elles. Les musulmans étaient tout prêts à intervenir ; mais le patriarche et ses évêques refusèrent absolument de reconnaître leur juridiction. Ils étaient toutefois disposés à aller au-devant de la vue de Marc ebn Kunbar autant qu’il paraissait compatible avec leur religion, et consentirent à accepter l’arbitrage de Michel, le patriarche monophysite d’Antioche.[77]
Michel s’efforça de traiter la question avec courtoisie et équité, et réussit à mécontenter les deux partis. Il donna à entendre que l’un des côtés dépréciait, et l’autre exagérait, l’importance de la confession auriculaire ; et, tout en écrivant avec toute déférence au patriarche égyptien, il suggérait évidemment des concessions de part et d’autre. Cela amena un refroidissement temporaire entre Antioche et Alexandrie ; tandis que, de l’autre côté, Marc ebn Kunbar, voyant que Michel d’Antioche ne le soutiendrait pas dans son défi à l’autorité, n’attendit pas la sentence de déposition, mais passa à l’Église melkite (ou grecque) d’Égypte avec un grand nombre de ses partisans. Mais l’Église grecque était à un fort bas étiage ; ses patriarches n’avaient nul pouvoir réel dans le pays, et passaient le plus clair de leur temps à la cour de Constantinople, laissant leur maigre troupeau s’enfoncer toujours plus bas dans la superstition et l’ignorance. Marc ebn Kunbar n’y rencontra pas l’estime qu’il attendait, et, peu de temps après, il se soumit à son propre patriarche et supplia d’être reçu de nouveau dans l’Église nationale. Marc ebn Zaara l’accueillit affectueusement et lui accorda l’absolution. Mais Marc ebn Kunbar s’aperçut bientôt que, par sa récente conduite, il avait perdu tout son pouvoir. Le sentiment le plus fort d’un copte respectable est une loyauté inébranlable envers son Église nationale ; et Marc n’était plus pour eux un héros et un réformateur, mais un traître. Marc ne put le supporter, et retourna à l’Église grecque ; puis, peu de mois après, revint encore avec pénitence à son propre patriarche. Cette fois, cependant, Marc ebn Zaara fut ferme. Il refusa d’admettre de nouveau son homonyme dans l’Église qu’il avait trois fois trahie, et Marc ebn Kunbar tomba dans une obscurité complète. On ne sait rien de plus de lui, sinon qu’il ne mourut que bien des années après son suicide moral[78]. Ces années furent fort mouvementées pour l’Égypte. En 1160, le calife Fayez mourut à l’âge de onze ans ; et Thalai fit proclamer à sa place un garçon d’environ le même âge, petit-fils de Hafiz, mais nullement l’héritier suivant selon la loi musulmane de succession. La puissance des fatimides s’en était allée depuis longtemps ; et cet enfant — Abd Allah el-Adid li-din Allah — fut le dernier à porter même le titre stérile de calife. Thalai fut désormais reconnu comme le sultan de Babylone, et le nom même du calife était inconnu des croisés.
Chapitre XX
L’incendie de Babylone
Le sultan Thalai ne survécut pas à Fayez plus d’une année. Il fut assassiné par ordre de la sœur du défunt calife ; et, à sa mort, la lutte accoutumée pour le royaume se produisit. Son propre fils le tint un court temps ; mais les deux principaux prétendants étaient les émirs Dargham et Shawer (qu’on écrit aussi Shauer, Chaouer, Chauer, Sauer et Siwa selon les auteurs). Finalement, Dargham s’établit comme maître souverain, et Shawer s’enfuit du pays, sans pour autant renoncer à ses desseins ambitieux. Il chercha refuge à la cour de Damas, où une dynastie nouvelle et belliqueuse de Turcs s’était établie au début du siècle. Le sultan d’alors était Nour-ed-din, qui avait étendu ses conquêtes de tous côtés et était le plus redoutable ennemi des croisés. Ces Turcs reconnaissaient le calife abbaside de Bagdad, et n’auraient donc eu nul scrupule à envahir les domaines du calife fatimide, même s’ils n’y avaient été conviés par le fugitif Shawer. Nour-ed-din consentit volontiers à envoyer une armée en Égypte, et en confia le commandement à Shiracouh (Chiracou, Chyrkouch, Shirkoh ou Siracou), un général de grande habileté, kurde de nation. Avec lui partirent son frère aîné Ayoub et le fils de celui-ci, Yusef Salah-ed-din. En récompense des services qu’ils devaient lui rendre, Shawer promit de payer à Nour-ed-din le tiers des revenus de l’Égypte quand il serait établi sur son trône. Dargham était déjà fort impopulaire en Égypte, par le nombre des meurtres judiciaires qu’il avait commis et par une expédition malheureuse qu’il venait de conclure contre les Francs. Amaury (ou Amalric), roi de Jérusalem, lui avait demandé la continuation du tribut que Thalai avait payé à Baudouin de Jérusalem ; et, l’argent ne venant pas aussitôt, il avait envahi l’Égypte avec une armée nombreuse. Dargham rencontra les Francs non loin de la frontière, et, vaincu par eux, se replia sur Belbeis. Là, il coupa les digues et inonda le pays entre lui et les Francs, qui se préparaient à se retirer quand l’armée musulmane de Shiracouh fit son apparition. Dargham, redoutant à juste titre une jonction des deux armées contre lui, envoya vers Amaury, lui promettant le double du tribut à l’avenir s’il l’aidait maintenant contre le sultan de Damas. Mais, avant que la négociation fût conclue, Shiracouh tomba soudain sur l’armée de Dargham, qui fut entièrement mise en déroute. Dargham s’enfuit au Caire, mais fut rejoint et tué dans les faubourgs. Comme à l’ordinaire, les habitants de l’Égypte proprement dite se souciaient peu de l’oppresseur particulier qui pouvait régner au Caire, et Shawer se trouva aussitôt maître du royaume. De fait, il se crut si fort qu’il refusa de remplir les promesses qu’il avait faites aux Turcs de Damas, et les pria de se retirer du pays. Là-dessus, Shiracouh leva en effet son camp devant Le Caire, mais seulement pour envahir la province de Sharkieh et s’emparer de Belbeis. Ses troupes, lâchées sur les malheureux Égyptiens, commirent les plus barbares excès sur le musulman comme sur le chrétien. En adoptant la religion de ses conquérants, le copte musulman avait perdu sa foi et sa nationalité, sans acquérir le seul attribut de ses conquérants qui lui eût été utile : l’aptitude au combat. Les hommes de l’une et l’autre religion ne firent aucune tentative pour défendre leurs foyers ou l’honneur de leurs femmes ; leurs récoltes furent détruites, leurs maisons saccagées, et des centaines d’entre eux emmenés pour être vendus comme esclaves. Ce ne fut que lorsque leur foi fut attaquée que les chrétiens trouvèrent le courage de défier leurs ennemis, et beaucoup, en cette occasion, souffrirent joyeusement le martyre aux mains des Turcs. Shawer envoya vers l’armée franque, qui s’était retirée en Syrie, pour solliciter son aide à expulser Shiracouh. Amaury y répondit volontiers, envahit l’Égypte pour la seconde fois, et mit le siège devant Belbeis. Après deux mois ainsi passés, on apprit à l’armée assiégeante que Nour-ed-din en personne, avec une armée nombreuse, marchait au secours de son général. Cette nouvelle décida l’armée franco-égyptienne à offrir à Shiracouh un libre passage hors du pays, à condition qu’il rendît tous ses prisonniers ; et Shiracouh, qui n’avait rien su de l’approche de Nour-ed-din, jugea préférable d’accepter ces conditions. Il se retira en Syrie, et, pour un bref espace, l’Égypte eut du répit ; mais tout ce que Shiracouh avait vu de la fertilité et de la richesse naturelle que des siècles même de mauvais gouvernement n’avaient pu détruire ne fit que l’enflammer davantage de la résolution de posséder un si beau royaume. D’autre part, les Francs aussi avaient appris qu’un pays bien plus digne d’être possédé que la Syrie s’ouvrait à l’homme fort et armé. En 1166, ils étaient tous de nouveau en Égypte. Les Francs avaient tenté d’arrêter la marche de Shiracouh en Syrie ; mais, par une marche forcée à travers le désert, celui-ci échappa aux forces d’Amaury, et les armées entrèrent en Égypte presque au même moment. Shawer, se voyant ainsi menacé, choisit, comme auparavant, de s’allier aux Francs plutôt qu’à ses coreligionnaires. L’armée franque fut admise dans les murs du Caire, et on lui promit une très grosse somme d’argent si elle aidait à expulser les Turcs. Mais les Francs s’étaient désormais aperçus qu’il y avait derrière Shawer un pouvoir mystérieux, qui pouvait à volonté annuler toutes les promesses du sultan-vizir ; et ils insistèrent pour que le pacte fût ratifié en présence du calife lui-même. Shawer fit tout ce qui était en son pouvoir pour l’empêcher. Le calife était représenté comme un personnage bien trop sacré pour être contemplé par d’autres que les vrais croyants ; mais la détermination brusque des Francs trancha à travers toutes les ruses de la courtoisie orientale, et la demande fut concédée à contrecœur. Les ambassadeurs choisis furent Hugues de Césarée, Geoffroy Foulques, un chevalier du Temple, et plusieurs autres nobles, de l’un desquels Guillaume de Tyr tint sa description de la scène. Tout avait été fait pour éblouir et étonner les barbares francs ; on traversa un long corridor après l’autre, entre des haies de soldats noirs et d’eunuques. On déploya les trésors qui avaient été rassemblés depuis que Mustanzir avait tout perdu — des pierres précieuses aussi grosses que des œufs de poule, d’exquis vases de verre et de porcelaine, et de belles broderies. Un rideau de soie cachait l’entrée de la chambre de la présence sacrée ; devant lui, le sultan-vizir, qui conduisait les ambassadeurs, se prosterna trois fois et rendit son épée. Puis on leur permit d’entrer, et le calife, dûment instruit de son rôle, agréa les conditions proposées. Mais une indignité de plus l’attendait. Ces étrangers barbares, qui avaient insisté pour troubler la présence sacrée, exigèrent en outre « sa main sur le marché ». Explications et prières furent vaines : la main sacrée dut être dénudée et placée dans la rude étreinte des ambassadeurs francs, qui consentirent alors à se retirer. Cependant, à la faveur de la nuit, Shiracouh avait traversé le Nil et était descendu jusqu’à Gizeh, où il se retrancha en face du Caire — ou plutôt en face de Fostat. Amaury tenta de jeter un pont de bateaux sur le fleuve, que les troupes de Shiracouh détruisaient à mesure qu’on les construisait ; et ces hostilités intermittentes durèrent cinquante jours. Au bout d’eux, Shiracouh leva son camp et marcha vers la Haute-Égypte, qui se soumit à lui sans coup férir. Amaury le suivit, laissant une forte garnison au Caire ; mais, dans la bataille qui suivit, Shiracouh fut vainqueur. Amaury se replia sur Le Caire, et Shiracouh ravagea la Haute et la Basse-Égypte à son gré. Une année s’était écoulée en ces hostilités ; et les Francs de Syrie, apprenant qu’Amaury avait occupé Le Caire, proposèrent de le rejoindre et de prendre possession du royaume d’Égypte à loisir. Cette nouvelle disposa Shiracouh comme Shawer à composer et à se liguer contre les Francs. Shiracouh consentit à évacuer le royaume et à rendre la ville d’Alexandrie, qu’il avait garnie de ses propres troupes sous le commandement de son neveu Salah-ed-din. Avec la promesse de cent mille dinars (environ soixante mille livres), Amaury fut soudoyé pour se retirer, et s’en retourna en Syrie avec la plus grande partie de son armée, laissant une garnison au Caire jusqu’à ce que l’argent fût payé. Mais il trouva les Francs de Syrie indignés que la chance de conquérir l’Égypte fût abandonnée pour un pot-de-vin ; et, soit profitant de quelque délai dans le paiement de la somme, soit se persuadant que c’était péché véniel que de manquer de parole à des infidèles, il revint avec des forces fraîches en Égypte et mit le siège devant Belbeis[79]. Mal préparée, la ville se rendit après trois jours, et connut le sort que dictait une politique impitoyable. Pour frapper de terreur les musulmans récalcitrants du Caire, Belbeis fut livrée au sac et au pillage ; et tous les habitants furent massacrés, hormis ceux qu’on épargna comme esclaves utiles. On peut marcher de Belbeis au Caire en deux jours, mais Amaury avança avec la plus extrême lenteur. Certains disent que son armée souffrait de la licence qui avait accompagné le sac de Belbeis, et ne pouvait être mise en mouvement sans le temps de se refaire. D’autres affirment que ce qu’Amaury voulait réellement n’était pas l’Égypte, mais une plus grosse somme d’argent, et qu’il désirait laisser le temps à des négociations avec Shawer à cet effet. Quoi qu’il en soit, le délai fut gros de conséquences désastreuses pour les chrétiens indigènes, toujours les premiers à souffrir et les derniers à profiter de la politique des tyrans musulmans qui avaient si longtemps mal gouverné l’Égypte. La quadruple capitale de l’Égypte n’était, pour des fins stratégiques, que double. Au nord se trouvaient les deux Masrs, ou Le Caire ; au sud, avec un espace désertique entre eux, qui avait jadis été couvert de maisons et de jardins, gisaient Fostat et Babylone — la première à demi musulmane, à demi chrétienne ; la seconde presque entièrement habitée de chrétiens. Le Caire était déjà occupé par la garnison chrétienne qu’Amaury avait laissée derrière lui ; et Shawer paraît avoir regardé la foi commune des Francs et des coptes comme un facteur plus important que leurs différends théologiques — en quoi il est fort à craindre qu’il se trompât. Il supposait évidemment que les chrétiens, qui maintenant le cernaient de toutes parts, s’uniraient pour balayer du pays la domination chancelante des musulmans. Tout en affectant donc la plus grande disposition à traiter avec Amaury, il prit des mesures pour prévenir une telle fusion. Il en appela aux musulmans de tout le pays pour qu’ils se levassent en guerre sainte contre les chrétiens, et il fit mettre le feu à la ville de Babylone en tant d’endroits que la ville entière sembla s’embraser d’un coup[80]. Jour après jour et nuit après nuit, la fumée de cette grande cité montait vers le ciel. Une partie de Fostat fut enveloppée dans la destruction commune, et, pendant cinquante-quatre jours, le feu brûla sans cesse. Nul n’a jamais su combien périrent dans les flammes, ni ce que devinrent les fugitifs chrétiens, qui s’échappèrent probablement de l’autre côté du fleuve et gagnèrent les villages au-delà de Gizeh[81]. Sur des milles, cette horrible lueur fascina les yeux épouvantés des chrétiens indigènes ; et quand enfin le feu se fut consumé, parmi les monceaux rougeoyants d’une ruine totale, le seul endroit de cette grande cité où une pierre demeurât sur une autre était le groupe d’églises et de maisons qui avaient été bâties à l’intérieur des murailles massives de la forteresse romaine en ruine. À ce jour, le site demeure désolé — un désert de monceaux calcinés, où le chercheur de passage peut trouver des pièces de monnaie, des perles et des tessons brisés, mais guère autre chose. En un ou deux endroits seulement, l’attachement tendre des Égyptiens à la mémoire de leurs anciens saints les conduisit à relever de nouveau, en de si pauvres matériaux qu’ils pouvaient rassembler, les églises qui auparavant avaient embelli leur cité de pierre, de marbre et de mosaïque. Celles-ci existent encore, desservies par des prêtres sans troupeau, puisque les six églises de la forteresse romaine sont plus que suffisantes pour les chrétiens demeurés dans ce district dévasté. Le nom même de l’antique cité qui fut pendant des siècles la principale place forte de l’Égypte n’est plus aujourd’hui conservé que dans l’une de ces églises extérieures, dont les frêles murs de boue séchée sont encore connus sous le nom de Deyr Babyloun.
Chapitre XXI
La conquête kurde
Tandis que Babylone brûlait, Shawer ne demeurait pas oisif. Il poursuivit ses négociations avec Amaury jusqu’à ce que Shiracouh revînt une fois de plus en Égypte avec sa farouche armée de barbares. Amaury avait porté à un million de dinars, au lieu de cent mille, la somme moyennant laquelle il avait précédemment consenti à s’abstenir de conquérir l’Égypte ; et Shawer promit de payer cette somme. Mais Amaury refusa de quitter l’Égypte avant qu’au moins la somme originelle de cent mille eût été versée, et Shawer n’eut d’autre choix que de se soumettre. Puis Amaury retira ses troupes (dont on rapporte qu’elles étaient fort courroucées, car, si l’argent n’avait pas été payé, elles avaient compté sur le pillage du Caire), pour ne rencontrer que l’armée de Shiracouh, de retour, à Belbeis. Une bataille fut livrée, où Shiracouh, sans doute au secret chagrin de Shawer, fut vainqueur ; et Shiracouh entra au Caire en conquérant. Le calife comme la population le saluèrent comme leur sauveur ; et Shawer, se voyant en disgrâce, résolut d’en finir avec son puissant rival par l’assassinat. Shiracouh, instruit de son dessein, résolut de le devancer. Il l’arrêta ; le calife réclama aussitôt sa tête, et sa maison fut livrée au pillage de la populace du Caire. Mais Shiracouh mourut dans l’année 1169, et son neveu Saladin se trouva maître du royaume. Saladin était un musulman de l’antique type guerrier, ponctuel dans l’accomplissement de ses devoirs religieux, méprisant également tout luxe et tout savoir, et regardant les arts comme des tentations du diable. Son ambition était sans bornes, et avait été fortifiée par une prophétie de sa jeunesse, selon laquelle il mourrait sultan de Damas et de Babylone — c’est-à-dire de l’Égypte, ou le Regnum Babylonicum, comme on l’appelait. Quoique son père et un autre oncle fussent en Égypte avec lui, il ne semble pas qu’il y eût la moindre question sur la succession de Shiracouh. Le calife Adid était impuissant. Pour les nouveaux conquérants de l’Égypte, il occupait la position d’un antipape, puisque leur obéissance spirituelle était due au calife abbaside de Bagdad. Il fut tenu étroitement prisonnier dans son palais, et les principales charges du gouvernement furent remplies par les propres partisans de Saladin. Presque aussitôt après son accession au pouvoir, il fut appelé à faire face à une nouvelle invasion des Francs. Cette fois, ils approchèrent par mer, le roi Amaury de nouveau à leur tête, et se proposèrent de prendre Damiette d’assaut. Mais Damiette était prête à les recevoir, et ils furent contraints d’entamer un siège régulier, où ils ne réussirent pas mieux. Après être entrés dans l’embouchure du fleuve, ils se trouvèrent, contre toute attente, arrêtés par une énorme chaîne, au-delà de laquelle ils ne purent se frayer un passage. La ville recevait des vivres sans entrave de l’intérieur, tandis que les croisés les attendaient en vain de Syrie, et la famine décima bientôt leur camp. Des querelles, comme à l’ordinaire, éclatèrent parmi eux ; et enfin une tempête formidable arracha les navires de leurs amarres et les jeta l’un sur l’autre dans une confusion sans remède. Une torche, lancée avec adresse, mit le feu à une partie de la masse flottante ; et finalement, après cinquante jours de pertes et de souffrances, les croisés abandonnèrent l’entreprise et se retirèrent en Syrie. Saladin, arrivant du Caire avec des renforts, ne trouva nul ennemi à combattre, et reprocha à ses émirs d’avoir laissé échapper les Francs. L’année suivante, il entra en Syrie en quête de représailles, combattit Amaury près de Gaza, et se rendit maître de cette ville, revenant au Caire au printemps de l’an 1171. Peu après, il reçut un message de Nour-ed-din, encore son seigneur nominal, lui enjoignant de substituer le nom du calife abbaside à celui du fatimide Adid dans les prières publiques de l’Égypte. Saladin tenta d’abord de s’en excuser, alléguant sa crainte d’une insurrection en Égypte ; mais, en vérité, il était bien plus commode d’avoir en son pouvoir un calife absolument impuissant et hérétique que l’un dont il ne se fût pas senti justifié de désobéir aux ordres. Il ne reçut qu’un message plus pressant encore de Nour-ed-din ; et, le 10 septembre, un émir persan proclama solennellement le calife abbaside du haut de la chaire de la principale mosquée. Le malheureux Adid était alors mourant, et la nouvelle de sa déposition lui fut miséricordieusement cachée durant les quelques jours de vie qui lui restaient. Par la population d’Égypte en général, le changement de calife fut reçu avec une profonde indifférence. Les vrais Égyptiens, musulmans et chrétiens également, ne demandaient rien de plus que d’être laissés en paix et de pouvoir cultiver leur terre tant qu’ils payaient les impôts qu’ils ne pouvaient éluder. Les barbares Turcs, Kurdes, Arabes et esclaves affranchis d’origine européenne, qui formaient les classes supérieures, se souciaient peu d’un calife quelconque, et étaient prêts à servir un sultan tel que Saladin, sous lequel ils étaient assurés de combats, de butin et de solde sans limite. Et Saladin ne les déçut pas. Il commença par distribuer tout le trésor du défunt calife entre ses émirs et ses soldats. Il y avait alors plus de cent ans que Nasr ed-Doula avait saccagé le célèbre trésor de Mustanzir ; et, tout ce temps, le calife n’avait cessé d’amasser des joyaux et des trésors de toute sorte, de sorte que le butin du dernier calife fatimide fut très grand. Une nouvelle bibliothèque aussi avait été formée, contenant probablement beaucoup des anciens livres, rachetés avec le temps à ceux qui n’y attachaient aucun prix. Saladin, qui considérait les livres dans l’esprit du calife Omar, les distribua parmi les plus savants des Égyptiens musulmans de son temps, espérant par ce moyen se concilier leur faveur. On disait qu’ils s’élevaient à cent mille volumes ; et il y a encore dans la bibliothèque de Leyde, ou il y avait il y a quelques années, d’anciens manuscrits annotés en arabe qui faisaient partie de la bibliothèque fatimide. Ainsi périt dans la honte et l’humiliation la dynastie fatimide, qui, deux cents ans à peine auparavant, eût pu faire écho à la fière vanterie de César — « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu » — dans le royaume d’Égypte.
Chapitre XXII
Le règne de Saladin
Presque tout le règne de Saladin se passa en guerre. En Syrie, une série de campagnes brillantes contre les Francs d’une part, et contre le fils de son ancien maître Nour-ed-din d’autre part, aboutit à la substitution de son propre nom à celui du calife abbaside dans les prières publiques ; par quel acte, en l’an 1174, il se déclara souverain indépendant de la Syrie, de l’Égypte et d’une partie de l’Asie Mineure. Il lui restait toutefois à réduire Jérusalem, la place forte des Francs, et bien d’autres de leurs cités les plus importantes ; et, quoiqu’il revînt pour une brève visite en Égypte en 1176, il reprit la campagne en Palestine l’année suivante. Ce n’était pas seulement en Palestine, mais au sud aussi, qu’il fut appelé à défendre son royaume nouvellement acquis. Après l’incendie de Babylone et les souffrances infligées aux Égyptiens par les guerres incessantes entre tyrans musulmans rivaux, le roi chrétien de Nubie envahit l’Égypte une fois de plus, pilla Assouan, et aurait probablement poursuivi son avance s’il n’avait appris que la pusillanime dynastie des fatimides était éteinte, et que le nouveau sultan, homme puissant dans la guerre, envoyait une armée à sa rencontre. Le roi de Nubie jugea la prudence la meilleure part de la valeur, et commença une retraite ; mais l’armée du général de Saladin le rejoignit avant qu’il eût passé la frontière. Dans l’engagement qui suivit, les deux partis semblent avoir revendiqué la victoire, tous deux subirent des pertes considérables, et tous deux se retirèrent — le roi dans son propre pays, le général pour faire rapport à son maître au Caire. Saladin était loin d’être satisfait, et envoya son propre frère Shamse-ed-doula avec l’ordre d’envahir la Nubie et de punir les chrétiens. Shamse-ed-doula mit le siège, avec toute son armée, devant la forteresse de Deyr Ibrim, et la prit après trois jours. Elle avait, sur la montagne au-dessus de la ville, une citadelle fortement fortifiée, qui enfermait une splendide église dédiée à la Vierge, dont le dôme portait une croix de grande taille. Shamse-ed-doula pilla le lieu de fond en comble, et rendit la liberté à de nombreux musulmans qui avaient été faits prisonniers dans la récente invasion de l’Égypte. Tous les chrétiens laissés en vie furent vendus comme esclaves, le trésor de l’église fut saccagé, sa croix dominante abattue et brûlée, tandis que l’appel à la prière des musulmans retentissait du haut du dôme. L’évêque du diocèse fut saisi et torturé pour lui faire avouer où il avait caché ses richesses ; « mais voyant, dit le chroniqueur musulman, qu’il n’avait réellement rien, il fut vendu comme esclave avec les autres ». Shamse-ed-doula, toutefois, avait appris que l’invasion de la Nubie risquait de se révéler chose bien différente de l’invasion de l’Égypte, et ne tenta pas de pénétrer plus avant. Il était sur le point d’abandonner la place lorsqu’un de ses officiers, un Kurde nommé Ibrahim, demanda à en garder la possession. Shamse-ed-doula accéda à sa requête, et lui laissa un certain nombre de Kurdes pour garnison. Ces barbares vécurent ouvertement de razzias pillardes en Nubie durant les deux années suivantes, sans jamais pouvoir prendre pied dans le pays, mais causant des dommages incalculables aux habitants et emportant leurs troupeaux. Le roi de Nubie envoya enfin un ambassadeur à Shamse-ed-doula, qui avait fixé sa résidence à Kous, avec un présent de deux esclaves, l’un mâle et l’autre femelle, et une lettre où il proposait la paix. Shamse-ed-doula remit en retour deux paires de flèches à l’ambassadeur, avec la remarque méprisante que c’était toute la réponse qu’il enverrait ; mais, avec une curieuse confiance dans la bienveillance des chrétiens, il renvoya avec le messager un natif d’Alep nommé Masoud, avec ordre d’épier le pays et de lui rapporter si quelque invasion de la Nubie était praticable. Masoud prospéra mieux que sa mission ne le méritait. Le roi refusa de le voir, mais lui permit de revenir sain et sauf — non toutefois sans une marque ineffaçable, qui dut être un cuisant chagrin pour un musulman. Masoud, rencontrant le roi par hasard, monté sur un cheval sans harnais et presque seul, insista pour l’approcher et le saluer. Sur quoi le roi, « en riant », le fit marquer à la main de la figure d’une croix, lui octroya cinquante rotls de farine, et le congédia. Masoud ne pénétra pas plus loin que la ville de Dongola, qui, dit-il, ne contenait aucun édifice de quelque taille ou importance, hormis le palais du roi. Mais Saladin, comme Johar avant lui, renonça à toute idée d’ajouter à son empire les royaumes chrétiens du Soudan. Peu après, Ibrahim le Kurde se noya, avec plusieurs des siens, en traversant le Nil lors d’une de ses expéditions de pillage. Le reste de cette troupe abandonna la forteresse, qui fut réoccupée par les Nubiens.
En 1176, les chrétiens de la ville de Keft, ou Koptos, levèrent l’étendard de la révolte contre les musulmans, mais furent promptement réprimés par El-Adel, frère de Saladin, qui visita la malheureuse ville des plus terribles représailles. Makrizi dit qu’il pendit près de huit mille des habitants aux arbres qui entouraient la ville, se servant de leurs propres ceintures et turbans en guise de cordes. En 1182, le fils de Nour-ed-din mourut, et Saladin trouva un nouveau prétexte pour dépouiller son successeur du fragment du royaume de Nour-ed-din qui restait à ses héritiers. Il commença alors une nouvelle campagne contre les Francs, et, dans les années 1185-1186, il leur prit Tibériade, Césarée, Haïfa, Jaffa, Sidon, Beyrouth, Acre, et nombre de villes de moindre importance. Enfin, en l’an 1187, il marcha contre Jérusalem, dont il avait déjà fait prisonnier le roi. Jérusalem n’était pas en état de résister. Des foules énormes de gens pauvres s’étaient réfugiées dans la ville, mais on n’y trouvait presque pas de soldats et seulement quatorze chevaliers. Les prêtres et les diacres combattirent vaillamment, regardant la défense de la Cité sainte comme une cause légitime où porter les armes ; mais la populace entoura le patriarche et la reine, réclamant à grands cris une capitulation ; et, après que la lutte désespérée eut duré quatorze jours, la reine céda, à condition que les habitants chrétiens de la ville fussent mis à rançon et non vendus comme esclaves. Saladin y consentit, fixant la rançon à dix dinars par homme, cinq par femme, et deux par enfant. Quelque quatorze mille, cependant, furent incapables de payer ; et la moitié de ceux-là, Saladin, convaincu de leur inutilité, les libéra sans rançon ; l’autre moitié fut réduite en esclavage. Après la chute de Jérusalem, toute la Syrie se soumit à Saladin, à l’exception seulement de Tyr, de Tripoli et d’Antioche, qui demeuraient encore aux mains des chrétiens. Le frisson d’horreur qui parcourut l’Europe lorsqu’on sut que Jérusalem, après quatre-vingt-seize ans, était de nouveau aux mains des infidèles, donna promptement naissance à une nouvelle croisade. L’empereur d’Occident, Frédéric Barberousse, prit lui-même la Croix, et écrivit à Saladin un défi où il se suppose le descendant direct des anciens Romains et le seigneur naturel de leur empire, tant en Orient qu’en Occident. Saladin répondit à cette lettre en termes non moins provocants et arrogants, l’assurant que non seulement les Sarrasins étaient prêts à affronter les chrétiens en Orient, mais qu’il avait l’intention de passer en Europe : « et je vous prendrai toutes vos terres, dans la force du Seigneur. […] Car l’union de la foi chrétienne est venue deux fois contre nous en Babylonie ; une fois à Damiette, et de nouveau à Alexandrie. […] Vous savez comment les chrétiens s’en retournèrent chaque fois, et à quelle issue ils parvinrent. » Dans la conclusion de la lettre, Saladin se donne le titre de « Sauveur », parmi treize autres, tels que « le redresseur du monde et de la loi ». Frédéric Barberousse se noya en chemin, et la croisade reçut ainsi un coup grave dès le départ. Mais les Francs de Palestine commencèrent le siège d’Acre en août 1189, sans attendre les nouveaux croisés, et Saladin ne put les déloger. Le siège dura deux ans ; et, quoique Saladin envoyât d’Alexandrie des convois de navires chargés de vivres, et rassemblât toutes ses forces du côté de la terre, il ne put sauver la ville d’une reddition finale. Les croisés vinrent de toute l’Europe prêter main-forte à la lutte — parmi eux, Philippe de France et Richard d’Angleterre — et finalement Saladin fut contraint de traiter d’une capitulation honorable. La ville, la « vraie Croix », deux mille nobles captifs chrétiens et cinq cents de rang inférieur devaient être livrés, et une rançon de deux cent mille dinars payée par surcroît. Pour le paiement de cet argent, les musulmans donnèrent en otages tous les hommes de haut rang de la ville ; mais ni les captifs ni l’argent ne furent envoyés, et deux mille sept cents des otages furent publiquement pendus hors de la ville d’Acre en représailles. Durant le siège, les croisés avaient perdu six patriarches et archevêques, douze évêques, quarante comtes et cinq cents nobles, sans compter le commun, tant du clergé que des laïques, qui avait péri. Les captifs chrétiens, malgré la mauvaise foi de Saladin, furent finalement libérés. On les envoyait, au nombre de douze mille, comme esclaves à Babylone (l’Égypte), sous l’escorte d’une petite force turque, quand le roi Richard tomba soudain sur le convoi, alors qu’il reconnaissait le pays près de Darum. Il n’avait que peu de soldats avec lui, mais la renommée de ses exploits avait déjà frappé les Turcs d’une telle terreur qu’à la seule vue de sa bannière, l’escorte abandonna ses prisonniers et s’enfuit pour sauver sa vie. Le roi Richard poursuivit et tua quelques-uns des musulmans, prit vingt des officiers vivants, et libéra promptement les chrétiens. Les hostilités se poursuivirent avec des fortunes diverses entre Richard et Saladin pendant environ un an ; puis, les deux partis étant épuisés, une trêve de trois ans fut convenue, durant laquelle les pèlerins devaient avoir libre accès au Saint-Sépulcre. Trois grandes compagnies de croisés partirent aussitôt accomplir ce devoir avant de retourner en Europe ; mais le roi Richard s’estima indigne de visiter le Sépulcre, qu’il s’était montré incapable de racheter. La troisième compagnie de pèlerins était conduite par l’évêque de Salisbury, qui eut un entretien avec Saladin et obtint de lui une faveur de plus. Le Sépulcre était alors, comme il l’avait toujours été, desservi par des prêtres de l’Église grecque ; mais l’évêque de Salisbury, les regardant comme des hérétiques, réussit à imposer à l’église, par ordre de Saladin, deux prêtres et deux diacres de l’Église latine. Il établit aussi le même nombre de prêtres latins à Bethléem et à Nazareth. Avant que Richard fût parti depuis six mois, son grand ennemi était mort. Saladin, s’étant en vingt-quatre ans élevé de simple officier du contingent kurde à la tête de l’empire sarrasin, qu’il avait rétabli en Égypte, en Syrie et — selon sa propre prétention — en Russie et aux Indes, tomba malade à Damas et mourut en 1193. Il n’est pas fréquent que les guerres d’un souverain conquérant ajoutent à la prospérité matérielle de son royaume d’origine ; mais tel fut le cas de l’Égypte durant la première partie du règne de Saladin. Tandis que le sultan guerroyait en Palestine, ses troupes étaient payées principalement par le butin, et l’on n’envoyait guère d’Égypte que des vivres. Tous les aventuriers musulmans qui avaient vécu d’une sorte de brigandage toléré en Égypte suivirent le nouveau conquérant à la guerre, et l’Égypte put de nouveau exercer l’extraordinaire pouvoir de récupération qu’elle a toujours possédé. Le gouvernement du royaume fut confié par Saladin à un eunuque noir[82], en qui il avait une grande et apparemment bien méritée confiance. Cet homme se nommait Boha-ed-din, bientôt surnommé Kara-Gouch (ou « le Merle ») par les Égyptiens, qui méprisaient l’esclave affranchi illettré ainsi placé au-dessus d’eux, en même temps qu’ils lui obéissaient. La révérence des Égyptiens pour leurs grands ancêtres n’était pas encore éteinte ; et, chez eux, chrétiens comme musulmans ressentaient avec un sarcasme amer et une haine impuissante la profanation de leurs tombeaux. Boha-ed-din ne fouilla pas les tombeaux en quête de trésors, comme l’avaient fait d’anciens sultans musulmans ; il regardait probablement les récits de tels trésors comme des contes oiseux. Mais Saladin lui avait ordonné non seulement de curer et de consolider les canaux — ce qui lui eût valu la gratitude des Égyptiens s’il s’en était tenu là — il lui avait aussi ordonné de rebâtir les murs du Caire et d’entreprendre maint autre ouvrage public qui réclamait de la pierre autant que de la main-d’œuvre. Il parut une folie coûteuse au vizir noir, dénué de sentiment et ignorant de l’histoire, d’extraire de la pierre neuve des montagnes, quand les plaines désertiques à l’ouest du Nil étaient hérissées, sur des milles, de pyramides de pierre de taille, depuis les ruines de l’antique Memphis jusqu’au-delà du Nouveau Caire. La presque totalité de ces vastes structures — hormis les quelques-unes qui subsistent à l’une et l’autre extrémité, et qui furent épargnées parce qu’elles étaient les plus grandes et les plus difficiles à détruire — furent rasées au sol par le vizir de Saladin. La pierre fut employée à divers ouvrages publics de ce règne, dont la plupart se voient encore. Le pont de quarante arches qui franchissait l’eau entre les Pyramides et la ville de Gizeh a depuis longtemps disparu, mais le remblai du fleuve est encore visible à Boulac. La nouvelle citadelle qui prit la place des constructions antérieures d’Ahmed ebn Touloun sur le Mokattam conserve encore beaucoup des bâtiments de Saladin, outre le puits qui porte son nom (Joseph) et le magnifique aqueduc qui amenait l’eau jusqu’au-dessus de la ville depuis le Nil. De grands magasins à blé furent aussi bâtis à Fostat, dont les ruines portent encore le nom de « Greniers de Joseph »[83] ; et, enfin, Boha-ed-din conçut l’idée de bâtir une vaste muraille pour enclore toute l’étendue de la quadruple cité, bien que tout ce qui restât de Babylone fût la forteresse romaine. Ce projet, toutefois — soit faute de matériaux aisément obtenus, soit par ordre de Saladin —, ne fut pas exécuté. Fostat et les ruines de Babylone furent laissés de côté, et le vieux mur des deux Masrs fut renforcé et réparé. Durant le règne de Saladin également, le gouverneur en charge d’Alexandrie, désirant « empêcher les navires d’un ennemi de mouiller près des murs de la ville », détruisit délibérément les quatre cents colonnes qui, jusqu’à cette date, se dressaient encore sur le site ruiné du Sérapéum, et en jeta les fragments à la mer, là où les vagues venaient battre les murs de la ville. Une seule — celle que nous appelons la colonne de Pompée — demeurait debout quand Abd-el-Latif visita le lieu quelques années plus tard ; mais quelques-unes étaient restées entières, quoique renversées, sur le site, et Abd-el-Latif contempla tristement, sur le rivage, les fragments de « plus de quatre cents » colonnes. Le travail forcé imposé au peuple pour tous ces ouvrages rendit Boha-ed-din plus impopulaire que jamais auprès de tous les Égyptiens de l’une et l’autre foi. Il ne persécuta pas à proprement parler les chrétiens, mais il les opprima de toutes les manières qu’il osa. Il commença par tenter de se passer d’eux dans le service du gouvernement, pour découvrir, comme tout autre musulman l’avait découvert avant lui, que toute administration tant soit peu efficace était impossible sans les chrétiens. Néanmoins, les humiliantes restrictions vestimentaires furent appliquées ; l’usage des cloches, des croix visibles, et les processions des chrétiens furent tous interdits. Il fut plus détesté que maint pire gouvernant ; et le petit peuple se vengea par les spectacles de marionnettes du Caire, où tout l’esprit et toute la satire des Égyptiens se dépensèrent à le rendre ridicule. Si étrangement durent certaines choses que le vizir impopulaire Kara-Gouch, quoique supérieur à la plupart des petits tyrans musulmans qu’on leur avait imposés, vécut des siècles comme le scélérat du théâtre comique des rues, où les Égyptiens ont toujours aimé satiriser les vices et exposer les folies de leurs gouvernants. On dit que ce théâtre de marionnettes des rues d’Égypte fut l’original, à travers des pays intermédiaires, de nos spectacles de Punch et Judy ; mais, en Égypte, c’était généralement un véhicule pour railler le gouvernement régnant sous des surnoms à peine voilés. Le spectacle de marionnettes s’appelle encore Kara-Gouch, bien que fort peu de gens connaissent l’origine du nom.
Chapitre XXIII
Les dissensions des Églises égyptienne et abyssine
Saladin laissa seize fils, dont quelques-uns se partagèrent inégalement son vaste empire, avec les querelles et la guerre civile habituelles chez les Orientaux en pareille occasion. Le fils aîné prit la Syrie pour sa part, et le deuxième (ou le troisième), Imad-ed-din Osman Melek-el-Aziz, communément appelé El-Aziz, succéda à son père en Égypte. El-Aziz était fort sous l’influence de son oncle Seyf-ed-din, autrement nommé Melek-el-Adel, qui le persuada de l’aider à dépouiller de son royaume le fils aîné de Saladin. Ce même oncle prit sur lui de se mêler grandement des affaires de l’Égypte, et persuada El-Aziz de poursuivre la destruction des Pyramides. Comme il ne restait plus à détruire que les plus grandes, ce n’était pas chose si aisée ; mais on résolut de commencer par la plus petite des trois qui demeuraient à Gizeh. On rassembla une grande troupe de sapeurs, de mineurs et d’autres ouvriers, et quelques-uns des principaux émirs allèrent camper près de la pyramide pour surveiller les travaux. Huit mois durant, le labeur infructueux se poursuivit ; et, au bout de ce temps, la vaste armée d’ouvriers n’était parvenue qu’à détruire une partie du revêtement de la pyramide et à pratiquer une petite brèche dans l’un de ses côtés. Cette vaine entreprise fut accueillie par une tempête de moqueries de la part des Égyptiens, qui virent avec délices, et celle-là, et tous les autres projets contre les pyramides restantes, définitivement abandonnés. Mais El-Aziz se rendit plus impopulaire encore en interdisant la fête nationale de la Coupure du Nil. Celle-ci remonte aux temps les plus reculés de l’Égypte, et avait été adoptée tour à tour par quelle que fût la religion nationale du moment. Il existe de vieilles légendes — susceptibles d’une explication fort simple — du sacrifice d’une vierge au Nil aux temps païens ; puis la fête fut adoptée et sanctifiée par les chrétiens, qui jetaient, selon certains récits, la main momifiée d’une vierge sainte en bénédiction sur les eaux. Mais, sous quelque déguisement religieux que ce fût, la fête était nationale et populaire. Les visiteurs la voient rarement, en raison de l’époque de l’année où elle a lieu ; mais c’est un spectacle extrêmement joli. Les barques sont dessinées de haut en bas par des lumières colorées, et vont et viennent lentement sur la large crue du fleuve, portant des compagnies de musiciens et de fêtards. À l’époque de Saladin, la fête était probablement en une période de transition : encore à demi chrétienne, mais gagnée d’année en année par la licence des musulmans, et donnant lieu à des querelles et à des débauches. C’est précisément dans cet état de décadence, toutefois, que de telles fêtes nationales sont les plus chères au petit peuple ; et il ressentit amèrement la tentative de la supprimer. Le calife El-Hakim avait fait la même tentative deux cents ans plus tôt, alors qu’elle possédait un caractère plus nettement chrétien, et avec aussi peu de succès réel. Le carnaval de l’eau se déroule encore chaque année, et nul amateur de pittoresque ne le verrait volontiers aboli.
Pendant quelque temps, il semble qu’il n’y eut aucun patriarche de l’Église melkite en Égypte, et les conséquences en furent fort graves pour ce corps presque expirant. Lorsque le pays redevint tranquille et sûr sous le vizir Boha-ed-din, il vint à l’esprit des autorités ecclésiastiques de Constantinople qu’il ne serait plus dangereux — et certainement politique — de raviver, si possible, la branche égyptienne de leur Église. Un homme nommé Marc fut consacré, à la condition expresse que la charge ne serait plus une sinécure commode, mais qu’il devait prendre soin de son troupeau en Égypte et faire de son mieux pour y ranimer l’influence grecque. Il ressort des lettres de Marc à Constantinople que l’on ne savait plus grand-chose, depuis quelque temps, touchant les Égyptiens. Il fut surpris de constater que la liturgie même dont ils usaient était l’antique liturgie portant le nom de saint Marc, et il écrivit pour savoir s’il pouvait en permettre la continuation ; mais on l’informa qu’en toutes choses ils devaient se conformer aux usages de l’Église impériale, et que la liturgie de saint Marc devait être mise de côté au profit de celle de saint Chrysostome et de saint Basile. D’autres rites propres à Alexandrie furent mentionnés, tous bien plus anciens que les coutumes actuelles de Constantinople ; mais en aucun cas l’usage égyptien ne fut autorisé à subsister. Le patriarche de l’Église nationale était alors Jean VI, qui avait succédé à Marc ebn Zaara en 1189. Il n’avait alors été que depuis peu admis au sacerdoce séculier, et devait donc avoir été marié, mais était sans doute veuf au temps de son élection. Son haut caractère, son savoir et son éloquence lui avaient valu la préférence sur les candidats monastiques à la même dignité ; et, comme la plupart de ces patriarches dont l’expérience antérieure n’avait pas été bornée par les murs d’un monastère, il gouverna l’Église bien et sagement. Certains disent qu’il avait été marchand avant de devenir prêtre ; en tout cas, il semble avoir eu des biens personnels, et les avoir entièrement dépensés en œuvres de charité. On a peu noté des premières années de son patriarcat ; mais, peu après l’arrivée du nouveau patriarche grec, les chrétiens des deux Églises eurent lieu de craindre un renouveau de persécution. Non seulement par la suppression de la fête de l’eau, mais de bien d’autres manières, Melek-el-Aziz montra son intention de suivre les traces du persécuteur Hakim, quand un accident mit fin à sa vie et laissa un enfant de sept ans pour lui succéder sur le trône d’Égypte. Seyf-ed-din, ou El-Adel, n’avait nulle envie de laisser les droits d’un enfant entraver son ambition. Il accourut de Damas et prit le titre de régent ; mais, peu après, il déposa l’enfant et se proclama sultan en 1199. À cette époque, Abd-el-Latif vivait en Égypte, et a laissé du pays une relation qui a été traduite tant en français qu’en anglais. Abd-el-Latif était natif de Bagdad, médecin et homme de lettres. Il se consacra à l’étude des anciens auteurs grecs, en particulier d’Aristote, et se rendit au Caire, attiré par la renommée de trois hommes, dont un seul, Moïse Maïmonide le Juif, laissa une réputation durable. Moïse Maïmonide était un Juif espagnol de Cordoue, qui s’était fait musulman en Espagne, mais qui, dit-on, revint à la religion de ses pères après s’être établi à Fostat. Abd-el-Latif alla voir les Pyramides avant qu’elles ne fussent dépouillées de leur revêtement par les tentatives iconoclastes d’El-Aziz, et déclare qu’elles étaient couvertes d’inscriptions en caractères des anciens Égyptiens, qu’aucun musulman ne savait lire. Abd-el-Latif écrivit une description des plantes et des animaux de l’Égypte, ainsi que des antiquités du Delta. Il mentionne que l’hippopotame se trouvait encore dans le Delta, et donne en particulier le récit de deux d’entre eux qui causèrent tant de dégâts dans la branche de Damiette du fleuve qu’après que les autorités locales eurent vainement tenté de les détruire, elles firent venir de Nubie une bande de chasseurs d’hippopotames experts pour les en débarrasser. Les corps furent apportés au Caire, où Abd-el-Latif les vit et en prit de soigneuses mesures. Abd-el-Latif est plein d’admiration pour les architectes égyptiens et les palais hauts et bien aérés qu’ils bâtissaient pour les « princes » de l’Égypte ; les splendides bains et conduits d’eau, si solidement construits qu’ils demeuraient là où le palais ou l’édifice avait été détruit. Même après des siècles de mauvais gouvernement et d’oppression, les dispositifs sanitaires et l’habileté d’ingénieur des Égyptiens emplissaient de surprise le célèbre médecin de Bagdad et de Damas. Mais la valeur principale du livre d’Abd-el-Latif réside dans le récit qu’il donne de la famine et de la peste qui s’ensuivit, des années 1200-1201. Apparemment, Boha-ed-din avait plus songé à bâtir des murailles avec les antiquités détruites qu’à curer les canaux ; et le résultat habituel suivit : un Nil bas laissa le pays absolument privé d’eau. Les malheureux abandonnèrent leurs champs désolés et s’entassèrent dans les villes le long du fleuve ; il n’y avait nulle réserve d’argent ou de vivres sur laquelle se rabattre, et les classes les plus pauvres, presque dès le début, durent subsister de la chair des chiens, des chevaux, et de ces hommes et de ces femmes qui étaient morts de faim avant elles. Quelques-uns allèrent plus loin encore, et dévorèrent leurs propres enfants dans leur détresse extrême ; certains firent un commerce régulier de chair humaine, attirant femmes et enfants par des offres de nourriture, les assassinant, et exposant la chair à vendre comme viande. Abd-el-Latif dit qu’il vit lui-même les cadavres rôtis de plusieurs enfants qui furent, à différents moments, reconnus et saisis par les autorités dans leurs efforts pour mettre fin à cet affreux trafic. Ceux qui étaient convaincus d’avoir tué et mangé des enfants étaient brûlés vifs. En peu de jours, jusqu’à trente subirent ce châtiment au Caire. Page après page, Abd-el-Latif est rempli de ces détails horribles. En particulier, il dit que les abords de la mosquée d’Ahmed Touloun étaient infestés de ces bouchers humains, qui guettaient leurs victimes dans les ruelles étroites et en tuaient un grand nombre, parmi lesquelles Abd-el-Latif distingue un gros libraire. Il nous assure que les mêmes scènes d’horreur se jouèrent à Assouan, à Kous, dans le Fayoum, à Mohallah-el-Kébir, à Alexandrie et à Damiette. Les corps de ceux qui mouraient de faim gisaient çà et là dans les rues sans sépulture, ou bien la chair desséchée était arrachée de leurs os pour servir de nourriture. Maint village resta sans un seul habitant. Quelques-uns furent pris par les riches, qui avaient réussi à se maintenir en vie et à conserver de la semence pour ensemencer les champs déserts ; et ils furent alors obligés de louer des hommes pour sortir les cadavres qui gisaient dans toutes les maisons et les jeter dans le fleuve, au tarif d’une pièce d’argent pour dix corps ainsi évacués. Mais, en certains cas, les loups et les hyènes leur avaient épargné cette dépense. Un pêcheur de Tennis rapporta qu’en un seul jour quatre cents cadavres en putréfaction avaient flotté près de lui sur le fleuve. Des milliers se vendirent, eux ou leurs enfants, en esclavage, pour la nourriture nécessaire à soutenir la vie. Quelques hommes se vantèrent auprès d’Abd-el-Latif d’avoir violé jusqu’à cinquante filles de naissance libre, que leur misère avait rendues une proie facile. On estima que moins de deux pour cent de la classe des artisans survécurent à la famine. La peste, en Égypte la suite invariable de la famine, ne tarda pas à suivre, et la population fut réduite plus encore. En un seul jour, à Alexandrie, les prières funèbres furent dites pour sept cents personnes, représentant un nombre bien plus grand qui furent enterrées sans prière, ou laissées sans sépulture aucune. Abd-el-Latif ne laisse nulle part entendre qu’il se sentît tenu de consacrer son art et sa science au soulagement du peuple souffrant ; et, sur une brève esquisse des ravages causés par le fléau, sa relation s’achève. Nous apprenons d’autres sources qu’il quitta le pays cruellement affligé et alla vivre à Damas. Vers cette époque aussi, il y eut en Égypte un accès de persécution, spécialement dirigé contre les sculpteurs, architectes et maçons chrétiens, dont Abd-el-Latif admirait tant les ouvrages. Des centaines d’entre eux émigrèrent en conséquence en Abyssinie, où le roi les reçut avec joie et les employa à bâtir des églises. Dans le Delta septentrional, les horreurs de la guerre s’ajoutèrent à celles de la famine, de la persécution et de la peste. Les croisés avaient déjà fait une ou deux tentatives infructueuses pour recouvrer la Palestine ; et, soit à l’automne de 1203, soit au printemps de 1204, ils envahirent l’Égypte par la branche de Rosette du Nil et se retranchèrent à Foueh, d’où ils dévastèrent le pays et massacrèrent indistinctement les habitants chrétiens et musulmans. L’évêque de Foueh, un homme nommé Kilus, réussit à s’échapper, mais son troupeau paraît avoir été dispersé ou détruit. L’Égypte fut en même temps visitée par un terrible tremblement de terre, qui se fit sentir à travers la Syrie et l’Asie Mineure jusqu’aux frontières de la Perse. El-Adel était alors en Syrie, mais revint en toute hâte affronter les Francs en Égypte. Il ne livra cependant pas bataille, mais ouvrit des négociations qui aboutirent à un traité par lequel il leur céda Jaffa, Lydda et Ramleh (en Syrie) comme prix de leur évacuation de l’Égypte. Peu après ces événements, une ambassade arriva d’Abyssinie auprès du patriarche Jean, demandant un nouveau métropolite pour ce pays. Jean tenait particulièrement à faire un bon choix pour ce poste important et si lointain ; mais la déplorable coutume de n’élire que des moines aux plus hautes charges de l’Église lui rendait impossible de choisir aucun des clercs qu’il connaissait bien. Il se mit donc en tournée dans les différents monastères d’Égypte, s’enquérant diligemment dans chacun, et notant les noms des moines qui pourraient être retenus comme candidats. Mais les ambassadeurs abyssins s’impatientèrent de cette longue retenue, et s’adressèrent au sultan, lui offrant des présents et le priant de contraindre Jean à leur donner leur métropolite sans plus de délai. Jean prit alors le parti hardi de refuser de choisir aucun moine inexpérimenté. L’évêque de Foueh était sans troupeau, homme d’expérience et — comme le patriarche avait tout lieu de le croire — d’un haut caractère. Le procédé était canoniquement irrégulier, les translations n’étant pas permises dans l’Église égyptienne ; mais nul ne protesta, et Kilus fut élevé au rang de métropolite par une cérémonie spéciale, et partit pour sa nouvelle charge. Il fut accueilli avec le plus grand respect et le plus grand cérémonial à trois journées de marche d’Axoum, par le roi en personne, les évêques, nombre du clergé, et un corps nombreux de troupes. Un parasol de drap d’or — privilège particulier du métropolite d’Abyssinie — fut tenu au-dessus de sa tête, et il fut conduit en procession triomphale jusqu’à la cité. L’un des Égyptiens qui l’accompagnaient a laissé un récit de la scène, et de la splendeur et de la dignité dont le métropolite d’Abyssinie était entouré en tout temps. Pendant quatre ans, Jean entendit les meilleurs rapports sur son gouvernement et sa conduite ; au bout de ce temps, Kilus parut soudain au Caire. Comme on lui demandait pourquoi il avait déserté sa charge, il répondit en déclarant que sa charge lui avait été violemment arrachée par un évêque, frère de la reine, et qu’il s’était à peine échappé avec la vie. Son histoire ne satisfit pas entièrement le patriarche, qui pria Kilus d’établir sa demeure au Caire tandis qu’un commissaire serait envoyé en Abyssinie pour enquêter sur l’affaire. Le commissaire fut absent un an, et rapporta une version fort différente. Il apparut qu’un bâton d’or de grand prix appartenant à la cathédrale d’Axoum avait été dérobé ; que Kilus avait accusé le trésorier du vol, et que, sur le simple soupçon, il avait fait saisir le prêtre et fouetter à mort. Ce procédé arbitraire avait soulevé contre lui une émeute populaire, devant laquelle il avait fui. L’empereur d’Abyssinie envoya ses propres ambassadeurs avec le commissaire pour confirmer la vérité de son récit, et pour supplier qu’un autre métropolite leur fût envoyé. Les ambassadeurs étaient aussi chargés de beaux présents pour le sultan, car on comprenait bien, dès lors, que si les Églises du Soudan et d’Abyssinie souhaitaient entretenir leurs communications avec l’Église mère d’ Égypte, elles devaient payer cher le privilège de le faire. Entre autres offrandes, ils apportèrent au sultan un lion, un éléphant et une girafe. El-Adel était au loin, combattant les Francs en Syrie ; mais son fils et successeur, Melek-el-Kamil, reçut les présents avec bienveillance, et donna l’autorisation nécessaire au départ d’un nouveau métropolite. Mais Jean convoqua d’abord un synode pour décider de ce qu’il adviendrait de Kilus, et celui-ci fut condamné à être solennellement et publiquement dégradé de la charge épiscopale. Un certain jour fut fixé, et le concours de chrétiens et de musulmans venus voir ce spectacle insolite fut si grand « qu’un âne sellé se louait trois drachmes pour la journée ». Le nouveau métropolite fut Isaac, un moine de la laure de Saint-Antoine, qui fut reçu avec grand honneur en Abyssinie, et y gouverna l’Église jusqu’à sa mort. Le règne de cet empereur d’Abyssinie dura quarante ans, et il fut révéré comme un saint après sa mort. Il fit tailler en Abyssinie, dans le roc vif, par des architectes égyptiens, des églises qui suscitèrent, des siècles plus tard, l’étonnement des Portugais. Pendant tout ce temps, El-Adel luttait contre les croisés en Palestine, et l’Égypte était gouvernée par Melek-el-Kamil, fort favorable aux chrétiens. Quelques-uns de ceux qui avaient extérieurement apostasié sous l’oppression de Saladin commencèrent à espérer qu’on leur permettrait de professer de nouveau leur vraie foi sans encourir la mort par le feu à laquelle étaient voués tous ceux qui retombaient de la foi musulmane. Un homme, qui, de moine de Nitrie, était devenu commis musulman dans un bureau du gouvernement, se présenta devant Kamil et implora sa permission de revenir à la foi chrétienne, déclarant que, si elle ne lui était pas accordée, il souffrirait le martyre plutôt que de demeurer musulman. Kamil renvoya l’homme sain et sauf, et il retourna, pénitent, à son ancien monastère. Apprenant son succès, un autre chrétien de la Thébaïde vint à la Cour avec une semblable requête ; mais, cette fois, El-Adel était revenu de Syrie, et fut extrêmement indigné d’apprendre la clémence de son fils. Loin d’accorder la seconde demande, il dépêcha des soldats à Nitrie avec l’ordre de mettre le moine à mort sur-le-champ s’il se déclarait chrétien. Le malheureux non seulement apostasia une seconde fois, mais tenta de gagner les bonnes grâces en déclarant qu’il indiquerait aux officiers du gouvernement où les moines de son monastère avaient caché leur trésor. De fait, à l’approche des musulmans, les vases sacrés de l’église avaient été dissimulés dans un puits à sec pour plus de sûreté ; mais le monastère ne possédait aucun autre trésor, ainsi que l’archimandrite l’assura à la troupe envoyée pour l’emporter. Ils trouvèrent le puits grâce au renégat, et emportèrent au Caire le calice, la patène et le voile du sanctuaire, d’où, par l’intercession de Kamil, ils furent restitués aux moines. Peu de temps après, Jean mourut, aimé et pleuré de tous les partis. La sépulture suit presque immédiatement la mort en Égypte, et il advint qu’aucun de ses propres évêques n’arriva à temps pour assister aux funérailles ; d’où nous concluons que sa mort fut soudaine et inattendue. Le principal endeuillé aux funérailles du patriarche égyptien fut donc un évêque de l’Église grecque en Égypte — ce qui est significatif de la haute estime où il était tenu, même par ceux qui le réputaient hérétique. Et ce fut un historien musulman qui écrivit de ce même patriarche : « Il mit fin à la capitation » (payée par chaque membre de l’Église au patriarche, et imposée à l’origine pour satisfaire les exigences des musulmans et des Alexandrins) « et interdit tous les frais d’ordination. Il ne fut jamais à charge à un seul chrétien, et ne prit jamais de pot-de-vin. » L’Église égyptienne hésita entre deux hommes pour succéder à Jean : l’un nommé Paul, dont on ne connaît guère plus que le nom ; et l’archidiacre de l’église de la Moallaka, dans la forteresse de Babylone. Mais il y avait un certain homme nommé David ebn Johanna ebn Laklak, natif du Fayoum, bien connu parmi les coptes pour son ambition sans scrupule, qui avait de puissants appuis à la Cour, et était résolu, par tous les moyens, bons ou mauvais, à obtenir le trône patriarcal. Il n’avait absolument aucune qualification pour le poste ; il avait été excommunié par son évêque en une occasion antérieure pour avoir excité le trouble dans l’église ; il s’était présenté comme candidat à la dignité de métropolite d’Abyssinie, et avait été refusé avec indignation par le défunt patriarche. Si l’Église égyptienne eût été libre, sa prétention n’eût pas troublé leur paix un seul instant ; mais il était l’ami intime du secrétaire d’État à la Guerre, et ce personnage, nominalement chrétien, persuada le sultan El-Adel d’émettre son mandat pour la consécration de David le lendemain, qui était un dimanche. Dès que la chose fut connue, l’indignation des Égyptiens ne connut plus de bornes. Un nombre d’évêques suffisant pour accomplir la cérémonie fut apparemment tenu sous contrainte toute la nuit ; mais ils réussirent à faire parvenir l’information aux principaux coptes, qui ne furent pas lents à agir. Bien avant le jour, Kamil, qui résidait alors dans la citadelle, fut réveillé par la clameur d’une grande multitude qui l’appelait. Il sortit avec sa bonté coutumière pour recevoir les pétitionnaires : une foule immense de chrétiens portant des torches allumées et implorant son aide pour prévenir la calamité qui les menaçait. Dès que Kamil eut compris ce qui s’était passé et l’urgence de l’affaire, il fit venir son cheval et promit d’aller trouver aussitôt son père le sultan en leur faveur. Cependant, David, ayant tout lieu de craindre quelque empêchement, avait quitté Le Caire à l’aube du dimanche matin, accompagné de ses partisans personnels et des évêques qui devaient accomplir la cérémonie de consécration, sur la route de Babylone ; car, bien que la cité de Babylone n’existât plus, la vieille église cathédrale (la Moallaka) avait été sauvée par son inclusion dans la forteresse romaine, et la cérémonie de consécration du patriarche s’y accomplissait encore. Ainsi, lorsque Kamil arriva au palais de son père au Caire, il trouva David parti ; mais, sur ses pressantes représentations, le sultan envoya rappeler les évêques, sans lesquels la consécration ne pouvait avoir lieu, et qui avaient sans doute guetté anxieusement la convocation. La nomination de David fut déclarée nulle et non avenue, et l’élection fut différée pour un temps. Quatre des évêques se réunirent dans l’église de saint Serge et saint Bacchus à Babylone, et prononcèrent contre David la sentence d’excommunication. Ils s’engagèrent aussi par serment à ne jamais se joindre à la consécration de David ; car il semble qu’on eût clairement compris qu’on ne pouvait se fier à El-Adel ; et, comme il ne leur fut pas permis de mettre aussitôt fin à l’affaire en consacrant un patriarche de leur propre choix, la voie demeura ouverte aux intrigues de David et à sa volonté indomptable d’atteindre leur but. Son ami, le secrétaire d’État à la Guerre, fit bientôt une autre tentative. Il assura au sultan que David était réellement approuvé par le peuple, et que la manifestation contre lui avait été montée par d’indignes agitateurs. Pour le prouver, il parvint, par des menaces, des persuasions et des pots-de-vin, à obtenir la signature de treize évêques (parmi lesquels nous sommes peinés de trouver les noms de deux de ceux qui avaient juré de ne jamais le consacrer), de quarante moines, et d’un grand nombre de prêtres et de laïques. Le sultan permit que les dispositions se poursuivissent, et David eût alors atteint son ambition sans l’intervention du médecin du sultan (comme à l’ordinaire, un chrétien), qui dévoila les moyens par lesquels le secrétaire à la Guerre avait obtenu les signatures, et supplia le sultan de laisser l’élection se faire par le Heikeliet. La situation aboutit à une impasse. Le sultan, sur les instances de Kamil, s’abstint d’user de la force pour imposer l’élection de son protégé ; mais il ne voulut pas non plus permettre qu’aucun autre homme fût consacré, et l’Égypte demeura sans patriarche.
Chapitre XXIV
Les croisés en Égypte
Durant tout ce temps, les guerres en Palestine furent continuelles. La sixième croisade avait commencé en 1218, et les Sarrasins étaient fort en peine de maintenir leur pied sur la côte, où presque toutes les villes importantes étaient aux mains des Francs. El-Adel était reparti en Syrie pour y poursuivre la guerre, après les incidents mentionnés au chapitre précédent, lorsque les croisés se tournèrent vers l’Égypte et mirent le siège devant Damiette. Kamil marcha en hâte à son secours, envoyant demander du renfort à son père. El-Adel se mit aussitôt en route pour le rejoindre, mais mourut soudainement avant d’avoir atteint la frontière. Ses soldats, qui voyaient Kamil de mauvais œil comme un ami de la paix et des chrétiens, déclarèrent aussitôt qu’ils ne l’accepteraient pas pour sultan, et élurent un général kurde. Si, à ce moment, les croisés avaient unanimement poussé leur avantage, ils auraient pu conquérir l’Égypte avec aisance ; mais ils étaient malheureusement aussi divisés entre eux que les musulmans. Le légat du pape, récemment arrivé, exigeait que le commandement suprême lui fût confié, tandis que Jean de Brienne, le chef de l’armée croisée, était naturellement peu disposé à céder son poste à un ecclésiastique. Les Sarrasins furent les premiers à se ressaisir. Le frère de Kamil, communément appelé Khor-ed-din à cause de ses nombreux noms, avec une loyauté fort inhabituelle chez les musulmans, accourut de Syrie à son aide. Il réprima la révolte contre Kamil, et joignit ses forces à celles de son frère contre les Francs. Le siège durait alors depuis plusieurs mois, lorsque l’armée croisée fut rejointe par saint François d’Assise, voyageant avec une petite troupe de moines en quête du martyre. Il arriva juste comme Kamil et son frère étaient sur le point de tenter un vigoureux effort pour lever le siège, et prophétisa que, dans la bataille à venir, les chrétiens seraient défaits. Il en advint comme il l’avait dit, et six mille hommes de l’armée croisée furent tués ou faits prisonniers ; mais le siège ne fut pas levé. Alors saint François, prenant avec lui l’un de ses compagnons, partit seul visiter le camp musulman. Ils furent saisis par l’avant-garde, liés, et conduits devant le sultan, qui demanda pourquoi ils étaient venus seuls à son camp. Saint François répondit qu’il venait, par l’autorité du Dieu Très-Haut, montrer au sultan et à son peuple la voie du salut. Probablement, comme la plupart des Européens — non seulement de son temps, mais du nôtre —, ignorait-il jusqu’à l’existence même de l’Église égyptienne, ou le fait que Kamil était constamment entouré de ses sujets chrétiens et dépendait d’eux. De plus, l’eût-il su, un hérétique n’eût pas été, aux yeux de saint François, meilleur qu’un infidèle. Kamil, tout en souriant de l’ignorance du saint, admira son courage, et l’invita à demeurer son hôte quelques jours. Le fougueux moine se déclara prêt à le faire, à une légère condition. « Qu’on chauffe une fournaise, demanda-t-il, et que l’un quelconque de vos docteurs y entre avec moi. Celui dont le Dieu le protégera au milieu du feu sera reconnu pour le docteur de la vraie foi. » Le sultan objecta qu’aucun musulman ne consentirait à se soumettre à pareille épreuve. Alors saint François offrit, si le sultan voulait lui donner sa parole de souverain que, dans le cas où il survivrait à l’épreuve, Kamil et son peuple embrasseraient le christianisme, d’entrer seul dans la fournaise. Mais Kamil, qui peut-être redoutait l’« art magique » des Francs, et qui, en tout cas, n’eût pas adhéré à l’Église latine, l’eût-il même résolu de devenir chrétien, refusa cette seconde offre. Il congédia saint François avec tous les honneurs ; tenta de le combler de présents, qu’il refusa ; et, en le quittant, le pria de prier Dieu de révéler au sultan d’Égypte si la foi musulmane ou la foi chrétienne lui était la plus agréable. Le siège traîna en longueur ; et Kamil, trouvant impossible de sauver la ville par les armes, et soucieux à tout prix d’empêcher les Francs de prendre pied en Égypte, proposa des conditions des plus favorables aux croisés. Il offrit de leur restituer Jérusalem et toutes ses propres possessions en Palestine (la Syrie septentrionale appartenait à son frère Khor-ed-din) ; la vraie Croix, que Saladin avait promis de rendre et ne l’avait pas fait ; outre une somme d’argent et tous ses prisonniers chrétiens. Il semble extraordinaire que de telles conditions n’aient pas été acceptées ; mais les croisés arguèrent qu’il serait relativement aisé aux infidèles de reprendre Jérusalem dès que l’armée croisée serait dissoute, et qu’il leur importait davantage d’assurer leur pied en Égypte. Les conditions furent donc rejetées, quoiqu’à une très faible majorité. Une attaque de nuit fut menée peu après, et Damiette tomba aux mains des croisés en novembre de l’an 1219. Kamil leva aussitôt son camp et marcha vers le sud pour protéger sa capitale. Damiette n’était guère plus qu’une cité des morts lorsque les croisés y entrèrent, et la crainte de la peste empêcha quelque temps les cérémonies solennelles par lesquelles l’Église latine se proposait d’en prendre possession. Comme à l’ordinaire, ils ignorèrent ou persécutèrent l’Église nationale et les chrétiens indigènes. Un siège métropolitain relevant de Rome fut établi dans la ville, la principale mosquée fut convertie en église latine, et l’on ne respecta pas même les droits de Nicolas, le patriarche de l’Église grecque en Égypte. Renaudot donne une liste de quatorze patriarches latins titulaires d’Alexandrie datant de cet acte de schisme, dont les deux premiers seulement paraissent avoir jamais été en Égypte. Malheureusement, il n’y avait aucun patriarche de l’Église égyptienne pour protester contre ces procédés schismatiques ; mais Nicolas écrivit au pape Innocent, ostensiblement pour implorer son intervention en faveur des captifs chrétiens du Caire et d’Alexandrie. Il rapporta aussi que, parmi les captifs, se trouvait un diacre de l’Église latine, qui lui demandait les ordres sacerdotaux afin de pouvoir servir ses compagnons de captivité ; mais que lui, Nicolas, ne pouvait songer à conférer les ordres à un membre d’une autre Église sans la sanction expresse du Père spirituel du requérant. Le pape ne put, ou ne voulut, voir le reproche implicite dans la lettre courtoise de Nicolas, et se contenta de le louer pour sa dévotion filiale envers Rome ! Parmi les assiégeants se trouvait l’évêque d’Acre ; et, quand les habitants de Damiette furent vendus comme esclaves, il acheta tous les nourrissons qu’il put se procurer, afin de les baptiser. Le besoin de mères ne paraît pas l’avoir préoccupé, et cinq cents de ces pauvres petits moururent peu après leur baptême — dans bien des cas, sans doute, leur second baptême, car il n’est pas rapporté que le bon évêque se soit soucié de s’enquérir si les parents étaient musulmans ou chrétiens. Quelques-uns des nourrissons survécurent et furent élevés par des amis de l’évêque. Cependant, l’armée croisée, laissant ses bagages à une garnison dans Damiette, marcha pour rattraper le sultan. Elle le rejoignit à Mansourah[84], où eut lieu un engagement désastreux, dont chaque camp revendiqua la victoire. Tous deux étaient évidemment trop gravement éprouvés pour pouvoir manœuvrer immédiatement, et des négociations s’ouvrirent entre les deux camps, tandis que le sultan envoyait demander de l’aide à la Syrie, et au Caire l’ordre de mettre la ville en état de défense et de se préparer au pire. C’était là chose difficile, car la ville avait déjà été presque vidée de ses combattants. On pouvait cependant toujours se procurer de l’argent par le simple expédient de le prendre aux industrieux chrétiens ; et, en cette occasion, l’Église melkite pâtit aussi durement que la monophysite, car on savait que Nicolas avait correspondu avec le pape, et était apparemment tout prêt à transférer au Père spirituel d’Occident l’allégeance qu’il devait à Constantinople. Les autorités commencèrent par confisquer la moitié de l’argent que le défunt patriarche national avait laissé à sa sœur, et elles tentèrent de nouveau d’amener les Égyptiens à consacrer David ; car non seulement l’élection d’un patriarche signifiait de lourds frais pour les autorités musulmanes, mais elles avaient tout lieu d’attendre de David une grosse somme une fois l’objet de son ambition atteint. Mais prêtres et évêques affluèrent au Caire de toutes les parties du pays pour protester ; et David, qui avait convoqué à la Cour une assemblée en faveur de sa candidature, vit ses espérances une fois de plus déçues dans le tumulte et le vacarme qui suivirent. Il paraît avoir conçu l’idée de prendre par la force le pouvoir patriarcal, sans la cérémonie de consécration qu’il ne pouvait obtenir ; et il se rendit solennellement, en grand appareil, comme patriarche, escorté de ses partisans, pour célébrer la Liturgie dans l’église de saint Serge et saint Bacchus, dans la forteresse de Babylone. Les Égyptiens se ruèrent dans l’église à grands cris ; mais David avait apparemment une forte garde avec lui, et acheva l’office, en dépit des protestations tumultueuses qui le rendaient inaudible. Son action accrut encore les troubles de l’Église ; et la chute de Damiette amena une persécution effective contre les chrétiens. Les prêtres qui avaient afflué au Caire pour protester contre la consécration de David furent retenus par les autorités musulmanes et astreints au travail forcé aux ouvrages hâtivement élevés pour la défense de la ville ; on leur dit qu’ils seraient tous envoyés au camp musulman, où ils seraient aussitôt mis à mort par la soldatesque furieuse ; et, finalement, une somme énorme fut levée sur eux. Les prêtres melkites furent aussi astreints au travail forcé et lourdement taxés. De fait, les chrétiens indigènes, dans tout le Delta, se sentaient « entre le marteau et l’enclume ». Ils avaient appris, à cette époque, qu’ils n’avaient rien à espérer des croisés, qui regardaient les hérétiques comme n’étant pas meilleurs que les infidèles, et les traitaient tous de même ; tandis que l’invasion des chrétiens latins avait éveillé tout le fanatisme musulman dont souffraient les chrétiens d’Égypte. L’armée qui avait marché au secours de Damiette avait détruit par vengeance toutes les églises sur son passage ; l’église même de saint Marc, dans les faubourgs d’Alexandrie, fut rasée, de peur que l’armée croisée ne l’occupât comme point d’où attaquer Alexandrie. Mais Kamil allait recueillir le bénéfice du haut caractère et de la sage politique qui lui avaient valu la loyauté de sa propre famille même et le respect de l’Église égyptienne. Ses frères et ses cousins accoururent de Syrie à son secours, et son armée fut bientôt en bien meilleure condition que celle des croisés. De plus, il avait soigneusement calculé son terrain de campement, de manière à être hors d’atteinte des crues, tandis que les croisés avaient choisi le terrain bas près du fleuve. Quand le Nil monta, le sultan dépêcha de nuit un corps d’hommes pour couper les berges d’un canal, ce qui inonda d’eau le camp latin ; et ils s’éveillèrent pour se trouver au milieu d’un lac et coupés de tous leurs approvisionnements. Impuissants et souffrant de la famine, ils n’eurent bientôt d’autre choix que de traiter avec le sultan. Il n’était plus question de recevoir Jérusalem et la Palestine méridionale ; ils furent contraints d’être reconnaissants de la permission de se retirer sains et saufs du pays, et de rendre Damiette, qu’il leur avait coûté près d’un an et demi pour conquérir. La défaite des croisés, bien qu’à peine regardée comme un mal par l’Église nationale — qui croyait que les Latins ne se révéleraient pas de meilleurs maîtres que les musulmans —, fut un coup terrible pour les espérances de l’Église grecque en Égypte.[85]
Nicolas écrivit au pape Honorius de Rome, après la reddition de Damiette, une lettre fort curieuse, où il ignore tout à fait l’Église nationale, et parle comme si tous les habitants chrétiens du pays étaient prêts à devenir, avec lui-même, les fidèles sujets du pape. En voici la traduction intégrale, prise dans Neale :
Au très révérend Père et Seigneur, par la grâce divine souverain Pontife de la sainte Église romaine et évêque universel, Nicolas, par la même grâce humble patriarche du siège d’Alexandrie, révérence, empressée comme il se doit.
Les archevêques, évêques, prêtres, clercs et laïques, et tous les chrétiens qui sont en la terre d’Égypte, supplient votre paternité et votre sainteté avec gémissements et cris. Si quelque église chrétienne vient, par quelque accident, à tomber, nous n’osons la rebâtir ; et, depuis ces quatorze années, chaque chrétien d’Égypte est contraint de payer un impôt d’un besant et de quatorze karabbas ; et s’il est pauvre, il est jeté en prison et n’en est élargi qu’après avoir payé la somme entière. Il y a tant de chrétiens en ce pays que le sultan en tire un revenu annuel de cent mille besants d’or. Que dirai-je de plus, quand les chrétiens sont employés à toute besogne indigne et sordide, et sont même contraints de balayer les rues de la ville ? On sait par toute la chrétienté combien honteusement Damiette a été perdue, et il n’est pas sûr de confier à une lettre ce qu’il est déjà fort pénible de dire de vive voix. Ayez donc pitié de nous, notre Seigneur et Père spirituel ! De même que les saints, avant l’Avènement du Christ, soupiraient après leur rédemption et leur délivrance par leur Sauveur, ainsi nous, vos enfants, attendons la venue de l’Empereur ; et non pas nous seulement, mais aussi plus de dix mille exilés dispersés par la terre des Sarrasins. Je ne dois pas omettre, mais plutôt presser, ce qu’il sera du devoir de notre seigneur et Empereur de faire à son arrivée. Voici la voie du salut et du bien, et qui sera, par la grâce de Dieu, exempte de péril : que les navires et les galères, quel qu’en soit le nombre, remontent le fleuve Rasceti[86] jusqu’à la ville qui est située dans une île de ce cours d’eau, appelée Foueh ; et ainsi, par la miséricorde de Dieu, ils s’assureront sans perte de toute la terre d’Égypte. Le fleuve est profond et large, l’île abonde en toutes choses nécessaires, comme le porteur des présentes, en qui nous avons confiance, pourra le certifier. Nous le savons prudent et discret, et c’est pour cela que nous vous l’avons envoyé. Je ne dois pas non plus omettre l’un des plus grands malheurs qui aient frappé les chrétiens d’Égypte : par suite de la prise de Damiette, cent quinze églises ont été détruites.
Il n’est pas étonnant que Kamil devînt doublement soupçonneux à l’égard de l’Église grecque, tandis qu’il reprenait sa politique de tolérance et de justice envers l’Église nationale. Les melkites ne furent pas autorisés à restaurer les églises de leur communion récemment détruites, et furent contraints de se soumettre à nombre des restrictions humiliantes jadis appliquées à tous les chrétiens ; tandis que les monophysites furent autorisés à rebâtir leurs églises et à suivre leurs propres usages de vie. De fait, en une occasion où l’un de ses émirs avait, sans aucune forme de procès, saisi des moines accusés de ne pas payer leurs impôts et leur avait extorqué par la torture la somme de quatre cents pièces d’or — soit tout ce que le monastère possédait —, Kamil écouta les remontrances d’une députation du monastère, fit enquête sur l’affaire, et ordonna que l’argent leur fût restitué. Il refusa aussi tous les pots-de-vin qu’on lui offrait pour imposer la consécration de l’indigne David. Les moines furent de nouveau exemptés de tribut ; et, une fois, Kamil lui-même rendit visite à l’établissement monastique encore fameux de Nitrie. Il fut reçu au monastère de Saint-Macaire ; et, comme marque supplémentaire de faveur, il révoqua un fonctionnaire mahométan qui s’était jusqu’alors installé aux dépens du monastère. Les moines lui représentèrent instamment le besoin pressant d’un patriarche, déclarant que, de quatre-vingts prêtres qui avaient jadis relevé du monastère, quatre seulement demeuraient ; car, bien qu’il y eût encore des évêques dans le pays, ces chrétiens monastiques préféraient apparemment laisser sans pasteurs les paroisses qui dépendaient d’eux plutôt que d’abandonner leur privilège de ne recevoir l’ordination que du seul patriarche. Le sultan les assura qu’il n’était pas responsable de ce malheureux état de choses, et que, lorsque l’Église entière serait unanime dans son choix d’un patriarche, il donnerait volontiers son consentement, et renoncerait même au bakchich habituel lors de l’élévation d’un nouveau patriarche. Il est probable que Kamil, qui s’était montré le maître le plus bienveillant que les Égyptiens eussent connu depuis bien des siècles, était réellement sincère à ce moment ; et une terrible responsabilité pèse sur l’homme ambitieux et sans principes qui, pour ses fins égoïstes, ruina la cause du christianisme et du patriotisme en Égypte. Évêché après évêché devenait vacant, et David s’en réjouissait seulement parce que le nombre de ses adversaires diminuait. Un homme tel que le défunt Jean, ou cinquante autres de sa longue lignée déjà de patriarches, eût employé ce temps de paix et de prospérité inaccoutumées à édifier et à réformer l’Église d’Égypte ; voire, peut-être, à gagner Kamil lui-même à la foi qui, évidemment, avait pour lui de grands attraits. Mais il n’est guère étonnant que, le temps passant, le sultan, qui voyait surtout David et sa vénale clientèle, perdît toute patience avec les chrétiens et toute foi en leur amour pour leur religion. Il découvrit, au bout d’un temps, que sa générosité à exempter les moines de tribut avait été grossièrement abusée. Des centaines portaient l’habit sans avoir pris ni pratiqué les obligations monastiques, à seule fin d’échapper à l’impôt du gouvernement sur les chrétiens. Avec une indignation justifiable, Kamil ordonna qu’une enquête rigoureuse fût menée ; et ses officiers saisirent aussitôt le prétexte pour extorquer à tous les « moines » sans distinction. Il est rapporté que les vrais moines, non moins que les faux, en souffrirent fort durement. Dans l’ensemble, les trente années qui couvrent le règne de Kamil et de ses deux successeurs sont les plus mélancoliques et les plus honteuses dans l’histoire de l’Église égyptienne. Quoique nous puissions parfaitement comprendre le changement de politique de Kamil envers les chrétiens, il n’est pas si aisé d’expliquer son brusque changement en pis, à cette époque, envers ceux de sa propre foi et de sa propre famille. Pendant dix-huit ans, le sultan et ses frères de Syrie avaient donné un exemple des plus rares, en quelque âge que ce fût parmi les familles régnantes d’Orient, de bons sentiments et de loyauté. Les frères de Kamil avaient accouru plus d’une fois à sa défense contre leur ennemi commun, les Francs, et cela sans réclamer récompense ni compensation. Nous ne pouvons non plus découvrir aucun grief, prétendu ou réel, contre le sultan de Damas — ce frère même à qui Kamil devait le plus, et auquel il déclara la guerre vers l’an 1235. Il envoya même de l’argent à l’empereur croisé Frédéric, et fit alliance avec lui pour s’emparer du royaume de Damas et se le partager. De plus, ayant besoin d’argent, il fit ce qu’il avait juré de ne pas faire : il donna son consentement à la consécration forcée de David par les quelques évêques qui restaient et n’étaient pas enclins à risquer le martyre pour un refus. Ainsi, après vingt ans d’intrigue, l’indomptable volonté de David triompha, et l’Église de ses pères lui fut livrée en proie. Un changement si soudain et si complet chez le sultan, sans raison apparente, peut peut-être s’expliquer par la conjecture qu’il souffrait déjà du mal qui mit fin à sa vie environ un an plus tard, et qu’il était tombé sous quelque forte influence pour le mal. Ce fut peut-être celle de son second fils ; mais rien n’est connu de certain, sinon le fait que, de concert avec Frédéric, il attaqua les domaines de son frère, que son frère mourut immédiatement après, et que Kamil s’allia à un autre de ses frères, de Mésopotamie, pour dépouiller son jeune neveu de son héritage. Mais, en 1237, les deux frères moururent, à peu de temps l’un de l’autre ; et le sultan Kamil eut pour successeur en Égypte son fils aîné, qui, parmi ses nombreux noms, est connu sous celui de Melek-el-Adel.[87]
Chapitre XXV
Un patriarche infâme[88]
Tandis que le sultan Kamil partait guerroyer contre son frère inoffensif en Syrie, David fut laissé à tyranniser sans frein les malheureux chrétiens. Il avait commencé par prendre le nom vénéré de Cyrille, mais ne ressemblait en rien à Cyrille le Grand, sinon par sa volonté indomptable. Il fut intronisé avec la plus grande pompe et splendeur, ce qui offensa profondément les musulmans ; mais, dans ses premières ordinations de prêtres et de diacres, il concilia l’opinion populaire parmi les chrétiens en s’abstenant d’exiger des taxes. Presque tous les évêchés étaient cependant vacants, et, en les pourvoyant, il dépassa toute mesure. En peu de temps, il vendit quarante évêchés, levant ainsi une somme énorme et s’entourant en même temps d’une troupe efficace de ses propres créatures. Les notables de la communauté protestèrent en vain, et un moine nommé Pierre renonça solennellement à sa communion et prit la tête d’un schisme contre l’Église nationale. À toutes les remontrances, Cyrille répondait qu’il était contraint de lever de l’argent pour satisfaire aux promesses qu’il avait faites au gouvernement musulman. Il donna cette excuse lors d’une réunion des meilleurs ecclésiastiques et laïques, tenue, l’année même de la mort du sultan, dans l’église cathédrale de la Moallakah ; mais jura que, maintenant que ces exigences étaient satisfaites, il s’abstiendrait à l’avenir de simonie.
Son procédé suivant, s’il ne fut pas simoniaque, fut un acte flagrant de tyrannie, qui flatta à la fois sa soif d’or et de pouvoir. Quelques-uns des monastères d’Égypte, comme le célèbre monastère de Macaire en Nitrie, avaient toujours été patriarcaux — c’est-à-dire directement sous l’autorité spirituelle du patriarche, qui remplissait pour eux toutes les fonctions requérant un évêque, exerçait certains droits et recevait une certaine part des revenus. Beaucoup, cependant, étaient de la même manière soumis à l’évêque du diocèse où ils se trouvaient. Cyrille, par un édit arbitraire, déclara que tous les monastères d’Égypte seraient désormais patriarcaux, moyennant quoi il accrut énormément et son revenu et ses droits de juridiction personnelle. De la même façon, il annexa le revenu et la juridiction épiscopaux qui appartenaient à plusieurs des églises paroissiales.
Non content d’envahir les droits de ses propres évêques, il entreprit d’empiéter sur ceux du patriarche d’Antioche. Son grand dessein semble avoir été de changer la « monarchie constitutionnelle » du patriarche d’Égypte en une tyrannie irresponsable, semblable à celle du pape de Rome médiéval. Sous le prétexte qu’il y avait beaucoup d’Égyptiens résidant en Syrie qui ne pouvaient comprendre la langue de l’évêque monophysite de Jérusalem (relevant d’Antioche), il entreprit d’ordonner un métropolite pour la Syrie sous sa propre autorité, lequel alla résider à Jérusalem. Les évêques et le clergé égyptiens protestèrent vivement auprès de leur patriarche contre cet acte de schisme, mais ne réussirent qu’à lui faire envoyer une ambassade au patriarche d’Antioche, alors à Jérusalem, pour demander sa reconnaissance de l’évêque intrus. Cela fut courtoisement mais fermement refusé par Ignace d’Antioche. Cyrille persista. Ignace s’emporta et excommunia l’intrus, qui en appela aux ecclésiastiques latins de la ville. Ceux-ci, conscients que leur propre nomination était sujette à la même accusation de schisme, défendirent l’Égyptien et lui accordèrent leur protection. Ignace en vint à rendre le mal pour le mal. Il ordonna un métropolite pour l’Abyssinie, qui relevait clairement de la juridiction de l’Église égyptienne ; mais on ne dit pas si l’homme qu’il ordonna, et qui était éthiopien de naissance, tenta jamais de faire valoir ses prétentions en Abyssinie.[89]
Les procédés de Cyrille, toutefois, le désignèrent comme un gibier de choix au sultan Kamil, dans l’attitude changée de ce dernier. Il fit arrêter le patriarche sous quelque accusation frivole, et Cyrille dut payer 1 500 pièces de son or mal acquis avant d’être libéré. Presque aussitôt après, Kamil mourut, et Cyrille, il faut le craindre par une corruption systématique, réussit à s’assurer la faveur et la protection du fils Adel, qui lui succéda d’abord, et du fils qui, deux ans plus tard, usurpa le trône de son frère.
Pendant près de huit ans, Cyrille, par la faveur des musulmans, tyrannisa l’Église égyptienne au mépris et des nobles laïques de sa communion et des évêques qui, bien que la plupart dussent leur position à la coquinerie de Cyrille, faisaient de constants efforts pour le retenir et détourner la ruine de leur Église. Cyrille était si impopulaire au Caire que, au lieu d’habiter la forteresse cathédrale de Babylone, il avait fixé sa résidence à Alexandrie ; mais il fut enfin contraint de descendre et de rencontrer ses évêques dans la maison du gouverneur du Caire, qui était un ami de Cyrille et voyait sans doute le moyen de tirer de l’argent des deux partis. Car les évêques avaient commencé à parler ouvertement de déposer leur patriarche, et cela alarma Cyrille, qui savait que, bien qu’il n’y eût aucun précédent dans toute l’histoire du patriarcat pour pareille démarche, ses évêques pourraient, si on les poussait trop loin, prendre la loi en leurs propres mains et en créer un.
Les exigences de l’épiscopat n’étaient pas, en vérité, déraisonnables. La première — que la pratique de la « simonie » fût abandonnée — venait peut-être de mauvaise grâce d’un épiscopat qui devait son élévation, à de rares exceptions près, à la simonie la plus éhontée. Les autres exigences étaient : que les droits du patriarche d’Antioche fussent respectés ; que la juridiction du métropolite nouvellement institué en Syrie ne s’étendît pas au-delà de Gaza ; que certains ecclésiastiques que Cyrille avait ordonnés malgré leur incapacité canonique fussent déposés ; que le patriarche « n’affectât pas d’imiter les innovations des melkites »[90] ; et que l’un des évêques anciens fût nommé secrétaire, comme frein au patriarche.
Cyrille écouta ces exigences, mais refusa de donner aucune réponse, et rejeta leurs instantes requêtes pour un synode formel. Il employa son temps à corrompre les autorités musulmanes, et obtint par ce moyen l’emprisonnement du chef du mouvement de réforme, un moine nommé Hamid, et son propre renvoi en sécurité. Le scandale de la conduite de Cyrille, cependant, empira de plus en plus, jusqu’à ce que quatorze évêques montassent en corps pour protester, en 1239, et réussissent après quelque temps à induire Cyrille à convoquer un synode dans la Moallakah, à Babylone. Une série de résolutions fut rédigée avec grand soin concernant la réforme de l’Église, et elles furent présentées à Cyrille pour sa signature sous la forme d’un long document, auquel était préfixée la profession de foi monophysite. Neale en donne un abrégé, qui est inséré ici :[91]
Nul désormais ne sera ordonné évêque qui ne soit qualifié pour cette dignité par son savoir, par le consentement du peuple et par un « psephisma »[92] régulier ; que les consécrations d’évêques et les ordinations de prêtres soient faites gratuitement, et qu’il soit défendu aux juges ecclésiastiques, sous quelque prétexte que ce soit, de recevoir des présents, le tout sous peine d’excommunication ; que le patriarche, assisté d’un conseil des évêques les plus expérimentés, rédige un abrégé des Canons, particulièrement touchant les sacrements et les causes matrimoniales et testamentaires ; que des copies du document soient distribuées par toute l’Égypte, et que toutes les causes ecclésiastiques futures soient jugées selon lui ; qu’un synode général se tienne chaque année la troisième semaine après la Pentecôte ; que les traditions de l’Église copte soient préservées ; que la circoncision, sauf en cas de nécessité, ait lieu avant le baptême ; que nul qui ait été esclave ne soit élevé à la prêtrise, sauf en Éthiopie et en Nubie, où cette règle pourrait être relâchée en faveur de candidats par ailleurs méritants ; que les fils de mères non épousées soient, eux et leur postérité, incapables de promotion ecclésiastique ; que le métropolite de Damiette conserve cette dignité ; que ni le patriarche ni aucun des prélats ne se permette de tenir une ordination hors des limites de leurs diocèses respectifs ; que le patriarche ne se permette pas d’excommunier aucun des fidèles d’un autre diocèse avant qu’il n’ait été dûment fait monition à son évêque pour qu’il procède lui-même à l’excommunication, et, si le prélat refuse, le patriarche pourra alors agir de sa propre autorité ; que la même règle vaille pour l’absolution ; que les églises récemment érigées en patriarcales retournent à l’obéissance de leur évêque diocésain ; que le tribut payé par les monastères au patriarche ne soit pas exigé injustement ni tyranniquement ; que le patriarche ne contraigne aucun évêque à ordonner un candidat malgré lui ; que le patriarche ne revendique pas de droit sur les offrandes faites dans les diverses églises de son diocèse lors des fêtes, à moins que l’évêque du diocèse n’ait consenti avant sa consécration à commuer en celles-ci la pension ordinaire payée au siège d’Alexandrie ; que les accusations des moines les uns contre les autres ne soient pas reçues à la légère, et que, pour régler ces différends, on n’emploie pas de laïques comme juges ; qu’aucun évêque ne soit excommunié pour une cause légère, ni sans trois admonitions du patriarche, deux par lettre et une de vive voix ; qu’un hégoumène (ou supérieur d’un monastère) soit considéré comme du même rang qu’un protopope, et prononce donc l’absolution lorsqu’un prêtre de rang inférieur célèbre, et reçoive la communion immédiatement après le célébrant. Enfin, que nul des fidèles n’encoure l’excommunication pour avoir assisté, lors d’une fête, à l’office divin dans une église hors de son propre diocèse.
Cyrille fit tout son possible pour échapper à la signature de ce document, mais les évêques furent fermes, et lui déclarèrent net que, à moins qu’il ne le signât, ils rompraient tous, sans exception, la communion avec lui. Ainsi contraint, il signa ; et l’abrégé des Canons sur lequel ils avaient insisté fut rédigé, signé et distribué aux différents diocèses comme convenu. Il contenait dix-neuf sections en cinq chapitres. Une section est consacrée au baptême, sept au mariage, une aux testaments et legs, huit aux lois de l’héritage, et deux à la prêtrise.[93]
Peu après ce synode, le jeune sultan d’Égypte fut déposé par son frère Melek-el-Saleh, et la révolution s’accompagna de la licence et de l’anarchie habituelles, où les chrétiens souffrirent le plus. Cyrille parvint cependant à s’assurer la faveur de l’usurpateur et, violant tous les serments qu’il avait prêtés, continua ses pratiques scandaleuses sans frein. Non seulement une cupidité insatiable, d’argent comme de pouvoir, caractérisait toutes ses actions, mais aussi une cruauté excessive ; et les autorités gouvernementales s’efforcèrent de le traduire elles-mêmes en justice de manière régulière, mais on ne put obtenir que deux évêques témoignassent contre lui devant un tribunal musulman, ni qu’ils reconnussent quelque juridiction de la part du musulman là où eux ou leur patriarche étaient en cause. Ils convoquèrent toutefois une autre réunion entre eux, avec les nobles laïques de l’Église, et conjurèrent de nouveau Cyrille d’observer les lois de l’Église et de promettre réformation. Cyrille leur répondit avec un mépris mordant, et, en vérité, la position de tous ceux qui avaient acheté de lui leur dignité était presque intolérable. Par pure honte, ils ne purent pousser l’affaire plus loin ; mais l’un des membres laïques de l’Église tint bon, et finit par contraindre Cyrille à signer un autre papier. Dans celui-ci, il commettait un prêtre fidèle pour administrer les revenus de l’Église (qu’il s’était systématiquement appropriés à son usage privé) selon un plan arrêté. Il promettait de consacrer (sans taxes) de nouveaux évêques pour deux sièges qu’il avait gardés vacants afin d’empocher les revenus et de garder la juridiction en ses mains ; de nommer deux maîtres d’école à Babylone et au Caire ; et de permettre aux monastères de demeurer sous leur propre autorité épiscopale. Mais quand ce papier fut soumis au Conseil, il fut rejeté comme insuffisant, et la réunion se sépara sans résultat défini.
En 1240, l’un des propres partisans de Cyrille, dégoûté de son avarice, le dénonça à l’émir du Caire, qui le jeta en prison et s’efforça de nouveau d’amener ses évêques à témoigner contre lui. Ils refusèrent encore de le faire, mais, dans une consultation privée avec l’émir — le sultan Melek-el-Saleh était parti combattre en Syrie —, neuf d’entre eux admirent que toutes les charges contre leur patriarche étaient vraies. En même temps, ils offrirent à Cyrille de pardonner et d’oublier, s’il signait un document fort semblable à celui qu’il avait signé l’année précédente. Cyrille signa, obtint sa libération, et continua d’agir précisément de la même manière qu’auparavant. En 1241, les évêques tentèrent de le déposer, et informèrent l’émir de leur dessein. L’émir, qui semble avoir été merveilleusement favorable aux chrétiens, demanda si cela pouvait se faire selon leur loi. Ils furent contraints d’avouer que le patriarche ne pouvait être légalement déposé qu’avec son propre assentiment, puisque aucun synode convoqué sans lui n’aurait l’autorité nécessaire. En un cas semblable, on a vu le pape de Rome souscrire une sentence contre lui-même ; mais cela, bien entendu, Cyrille ne l’eût jamais fait. Il fut de nouveau lourdement frappé d’amende par le gouvernement, mais continua ses méchantes pratiques plus d’un an encore. Personne, hormis ses propres créatures, ne voulait communiquer avec lui ; et, quand il mourut, en février de l’an 1243, il n’y eut qu’un sentiment parmi les Égyptiens : de soulagement et de gratitude.
Il est difficile d’estimer le tort fait à l’Église égyptienne par cet homme, soit comme David, durant les vingt années où ses intrigues et ses pots-de-vin maintinrent l’Église sans patriarche, soit comme Cyrille, durant les huit années où il la dépouilla à deux mains, et la mena au plus bas degré de honte et d’humiliation aux yeux des musulmans. Les évêques luttèrent contre lui au Caire la plupart du temps, au détriment et au scandale de leurs différents diocèses. Le nom du patriarche, qui avait été pour tous les vrais Égyptiens un point de ralliement pour l’honneur, tout sentiment de patriotisme et de révérence — et, quels qu’aient été leurs défauts, la lignée des patriarches d’Égypte soutiendra avantageusement la comparaison avec n’importe quelle lignée de rois ou d’évêques —, devint parmi eux un synonyme de malhonnêteté et de dégradation. Aucun patriarche, depuis les jours de Benjamin, n’avait eu si belle occasion de servir l’Église du Christ que le successeur du saint Jean VI, sous un sultan tel que Kamil. Et aucun patriarche d’Égypte, depuis les jours de saint Marc jusqu’à maintenant, n’a si obstinément, si éhontément négligé toute obligation de sa haute charge, ni fait davantage pour jeter l’Église dans le discrédit et la dégradation. Dans la plus extrême persécution, on n’avait jamais vu un évêque de l’Église d’Égypte apostasier vers la foi de Mahomet. Mais le patriarcat de Cyrille III est marqué de cette honte aussi : qu’en un temps où les chrétiens étaient protégés et autorisés à vivre leur vie en paix, l’évêque de Sandafa renia la foi de ses pères et devint mahométan.[94]
Cyrille laissa l’Église dans un tel état d’anarchie qu’on ne tenta pas de sitôt d’élire un autre patriarche. Pendant sept ans, les évêques administrèrent les affaires de l’Église, chacun dans son propre diocèse. Il est possible que les laïques et les meilleurs des ecclésiastiques aient désiré attendre la mort d’un ou deux des pires des créatures de Cyrille, afin de s’assurer de pouvoir élire un homme de bien. Durant la plus grande partie de ce temps, l’Égypte fut en paix, et l’extrait suivant d’Ibn Saïd,[95] qui voyagea en Égypte entre 1240 et 1249, formera un agréable intermède entre les récits de luttes et de guerres. Ibn Saïd dit :
Or, comme je séjournais à El-Kéhira, j’eus grande envie de voir El-Fustat. Un ami obligeant m’accompagna donc. Et je vis à Bab Zawila une immense quantité d’ânes à l’usage de ceux qui se rendent à El-Fustat, en tel nombre que jamais je n’en avais vu. Mon guide en monta donc un, et me fit signe d’en monter un autre. Or j’avais honte de le faire, selon la coutume dont j’avais hérité au Maghreb : il m’informa donc que cela n’était pas tenu pour honteux chez les notables d’Égypte. Et je vis les Fukaha les monter, ainsi que des personnes en beaux habits et des personnes de haut rang : je montai donc ; et comme je chevauchais doucement, le valet d’âne fit signe à l’âne, et celui-ci s’envola avec moi, et souleva une poussière si noire qu’elle m’aveugla, souilla mes habits, et je fis une affreuse expérience. Et, par mon ignorance de la manière de monter l’âne, par l’allure à laquelle il courait selon une méthode dont je n’avais jamais été témoin, et par l’impitoyabilité du valet d’âne, je m’arrêtai dans ce nuage de poussière épais et dense, et je dis :
À Misr je rencontrai une amère infortune :
Je montais un âne, la poussière aux yeux ;
Derrière moi un valet plus prompt que la tempête,
Qui ne connaissait nulle pitié, sourd à mes cris.
Je lui demandai grâce — il n’en eut nul souci,
Jusqu’à ce que je tombasse à genoux, précipité ;
Au-dessus de moi la poussière formait un cloître pour m’ombrager,
Et tirait un rideau sur le jour, loin de mes yeux.
Je payai donc au valet d’âne son dû, et lui dis : « Tout ce que je te demande, c’est de me laisser marcher sur mes deux jambes. » Je marchai donc, et atteignis la ville ; et je calculai la distance entre El-Kéhira et El-Fustat, et la trouvai d’environ deux milles. Et quand j’approchai d’El-Fustat, toute joie me quitta. J’observai des murs noircis en mauvais état, et des espaces poussiéreux. J’entrai par la porte, qui était entrebâillée, et qui menait à une scène de ruine, aux bâtiments mal placés et aux rues tortueuses, bâtis de brique noirâtre, de roseaux et de bois de palmier, étage sur étage ; et, autour des portes, une telle quantité de poussière noire et d’immondices qu’elle horrifierait un homme propre et fermerait l’œil d’un délicat. Je poursuivis donc, et marchai dans les marchés étroits, où mes souffrances, dues à la cohue des gens avec leurs marchandises et aux outres portées sur des chameaux, furent telles qu’on ne peut leur rendre justice qu’en les voyant et en les subissant, jusqu’à ce qu’enfin j’arrivasse à la mosquée.
Et j’observai, quant à l’étroitesse des rues qui l’entourent, le contraire de ce que j’ai mentionné dans le cas de la mosquée d’Ishbiliya [en Espagne] et de la mosquée de Marakish [au Maroc]. Puis j’entrai, et vis une grande mosquée[96], d’antique structure, sans décoration ni aucun apparat dans les nattes qui couraient le long d’une partie des murs et étaient étendues sur le sol. Et j’observai que les gens, hommes et femmes pareillement, en faisaient un passage, la foulant aux pieds, et la traversant d’une porte à l’autre pour couper au plus court ; et les colporteurs y vendaient toutes sortes de fruits à noyau, de biscuits et de choses semblables, et les gens en mangeaient en maints endroits de la mosquée, négligeant le respect dû au lieu, selon la coutume qui règne parmi eux en pareille matière. Et nombre d’enfants allaient çà et là avec des vases d’eau pour ceux qui mangeaient, et tiraient leur subsistance de ce qu’ils en recevaient ; et les restes de leur nourriture jonchaient la cour et les coins de la mosquée ; et le toit, les coins et les murs étaient couverts de toiles d’araignée ; et les enfants jouaient dans la cour ; et les murs étaient couverts d’inscriptions au charbon et à la peinture rouge, en divers vilains gribouillis tracés par le commun.
Néanmoins, malgré tout cela, cette mosquée exerce sur les sentiments une certaine grandeur et magnificence d’effet, que vous n’éprouvez pas dans la mosquée d’Ishbiliya, en dépit de tout son étalage décoratif et du jardin en son milieu. Et j’observai que j’y ressentais une influence douce et apaisante, sans qu’il y eût rien à regarder qui suffît à l’expliquer. J’appris alors que c’est là une influence secrète laissée par le fait que les compagnons du Prophète (que Dieu les agrée !) se tinrent dans sa cour pendant qu’on la bâtissait. Et je fus charmé d’y observer des cercles d’étudiants assis autour de ceux qui sont commis à enseigner le Coran, la théologie et la syntaxe en divers endroits ; et je m’enquis des sources de leur subsistance, et l’on me dit qu’elle venait des aumônes légales et autres semblables ; on me dit aussi qu’il était fort difficile de les recueillir, sinon par l’influence et beaucoup de peine. Après cela, nous quittâmes la mosquée, et passâmes aux rives du Nil. Et je vis un quai au sol sale et poussiéreux, ni propre, ni vaste, ni droit en sa longueur, et sans aucun mur blanc le long ; mais néanmoins fort fréquenté par les navires et vaisseaux de toutes sortes qui arrivent de toutes les terres du monde. Et quant au Nil, en vérité, si je dis que jamais je ne vis sur aucun fleuve ce que je vis sur cette rive, je ne dis que la vérité. Et le Nil est en ce point étroit, parce qu’au milieu de l’eau se trouve l’île[97] sur laquelle le présent sultan de toutes les terres d’Égypte[98] a bâti sa citadelle, plus près du côté d’El-Fustat ; et la beauté de ses hauts murs stuqués prête un charme à la vue depuis la rive. Ibn Haukal mentionne le pont qui va d’El-Fustat à l’île ; il n’est pas très long ; et de l’autre côté de l’île jusqu’à la rive occidentale, connue sous le nom de rive de Gizeh, il y a un autre pont. Mais les gens traversent le fleuve, eux et leurs bêtes, le plus souvent en barques, car ces deux ponts sont tenus en révérence parce qu’ils se trouvent devant la Citadelle du sultan, et nul ne passe à cheval sur le pont entre l’île et El-Fustat, par respect pour la demeure du sultan. Et nous passâmes cette nuit dans une chambre haut placée, bâtie en saillie sur le toit d’une maison au bord du Nil.
Jamais je ne goûtai d’eau plus douce que celle du Nil ; et jamais je ne vis de gens plus polis que ceux d’El-Fustat ; ils le sont même plus que les gens d’El-Kéhira, qui est à environ deux milles. Et, en un mot, les gens d’El-Fustat atteignent l’extrême de la politesse et de la douceur dans leur abord, et, sous cette surface, un degré de flatterie et d’insouciance dans l’observance des droits de la vieille amitié et de la longue fréquentation, qu’il serait long de raconter. Quant aux marchandises de la mer d’Alexandrie et de la mer du Hedjaz [c’est-à-dire la Méditerranée et la mer Rouge] qui viennent à El-Fustat, elles sont au-delà de toute description ; car c’est ici qu’elles sont rassemblées, et non à El-Kéhira, et d’ici elles sont expédiées dans toutes les parties du pays. Et c’est à El-Fustat que se trouvent les fabriques de sucre et de savon, et la plupart des autres établissements semblables ; car El-Kéhira fut bâtie pour l’usage spécial de la soldatesque ; et de même tous les équipements des soldats sont plus beaux à El-Kéhira qu’à El-Fustat, ainsi que l’ouvrage du tisserand, de l’orfèvre et toutes les fabrications de magnificence royale. Et à El-Fustat l’état de ruine est répandu, tandis qu’El-Kéhira est en meilleur état, plus peuplée et plus fréquentée, du fait que le sultan y a transféré sa résidence, et parce que les troupes y vivent. Pourtant, de nos jours [c’est-à-dire vers 1245], l’esprit de réparation et de croissance a soufflé sur El-Fustat, à cause de sa proximité d’El-Gazira As-Salihiya [c’est-à-dire Rhoda], et nombre de troupes y ont été transférées pour être près de leur service, et plusieurs d’entre elles ont bâti le long des murs des maisons de plaisance qui sont un délice à regarder.
Chapitre XXVI
Saint Louis en Égypte
En 1245, une nouvelle croisade fut proclamée en Europe, et le sultan d’Égypte — ou le sultan de Babylone, comme les croisés l’appelaient encore malgré la destruction de cette ville — quitta l’Égypte en 1248 pour combattre une armée alliée de Francs et de Sarrasins, apparemment dans l’attente que la nouvelle armée de croisade débarquerait en Syrie.
Le roi Louis de France, cependant, avait dès le premier dessein de commencer par attaquer l’Égypte, et, en 1249, il débarqua son armée sur le rivage près de Damiette. Une forte troupe de soldats musulmans se trouvait alors à Damiette, mais ils ne firent aucune tentative pour s’opposer au débarquement des Francs ; car la nouvelle venait d’arriver que Melek-el-Saleh avait été ramené de Syrie à l’article de la mort, et, comme à l’ordinaire, les troupes mercenaires se souciaient davantage de la question de son successeur que de la défense d’un pays auquel peu d’entre elles appartenaient. Elles abandonnèrent Damiette sans frapper un coup ; et tous les vivres, le trésor et les munitions de guerre que Melek-el-Saleh avait envoyés à Damiette dans l’attente d’un long siège tombèrent aux mains des Français le 29 juin 1249. Cette perte précipita l’événement que guettaient les Sarrasins : la rage du sultan accrut sa fièvre, et il mourut au début de novembre à Mansourah.
Comme à l’ordinaire, les croisés perdirent leur avantage en demeurant à Damiette durant ces quatre mois, tandis qu’ils se querellaient sur le partage du butin et se livraient à la plus folle débauche. Le bon roi était apparemment impuissant à retenir ses gens, et occupait son temps en pèlerinages aux églises et à perpétuer le schisme dont l’Église latine s’était rendue coupable en 1219, trente ans plus tôt, en nommant un nouveau patriarche latin de Damiette. Nicolas, le patriarche de l’Église grecque en Égypte, était mort la même année que l’infâme Cyrille ; et, bien qu’il eût été nominalement remplacé par un homme nommé Grégoire, nous ne savons rien de ce dernier au-delà de son nom, et l’on ne rapporte de lui aucune protestation contre les agissements des croisés.
En novembre, le comte de Poitiers, qui était frère du roi de France, rejoignit le camp des croisés, et un conseil fut convoqué pour décider s’ils marcheraient attaquer Alexandrie ou Babylone (Le Caire). Il donna sa voix pour Le Caire, et la marche commença ; mais, dès le début, ils furent harcelés par les Sarrasins, qui avaient maintenant à leur tête une femme nommée Shajar-el-dur. Cette femme, arménienne de naissance, avait été l’esclave favorite du défunt sultan et la mère de son unique fils, Ghayath-el-Din Touran Shah. Elle avait dissimulé la mort du sultan, et donnait des ordres en son nom afin d’assurer le trône à son fils, qui était encore en Syrie. En cela elle réussit pleinement. Tandis que les Français attendaient oisivement à Damiette, et que l’armée mamelouke attendait avec impatience la mort du sultan pour choisir son nouveau chef, cette femme, avec l’aide de l’eunuque en chef et de l’émir Fakhr-ed-din, donnait ses ordres, renforçait ses défenses, et attendait son fils.[99] On dit que Shajar-el-dur avait, de la même manière non avouée, gouverné l’Égypte pendant quelques années, pendant que son mari et son fils combattaient en Syrie.
Instruits par l’échec, les Francs avancèrent plus prudemment, et, en février 1250, ils surprirent les musulmans près de Mansourah et en massacrèrent un grand nombre. Mais les régiments mamelouks accoururent à leur secours, et les croisés furent repoussés. De constantes escarmouches eurent lieu entre les deux armées, mais nul avantage réel ne fut acquis d’aucun côté jusqu’à l’arrivée du jeune prince Touran Shah, où une bataille fut livrée, dans laquelle les croisés furent défaits avec de grandes pertes.
La situation de ces derniers était en effet désespérée, et un terrible récit de leurs souffrances nous est donné par le sire de Joinville. Ils avaient envoyé à Damiette chercher des vivres, mais il n’en vint point ; et ils finirent par découvrir que les « Sarrasins » avaient tiré leurs barques à terre, les avaient transportées secrètement à travers le pays, les avaient remises à l’eau entre Damiette et Mansourah, et avaient entièrement détruit le convoi qui venait au secours du roi. À cette nouvelle, le roi de France donna l’ordre d’une retraite vers Damiette, et envoya négocier une trêve avec les Sarrasins, qui néanmoins fondirent sur eux dès que la retraite eut commencé et en tuèrent plusieurs milliers, de sorte que le fleuve fut presque obstrué de cadavres. Le roi et tous ses nobles furent faits prisonniers, et des centaines furent tués sans autre forme de procès que la simple question de savoir s’ils renonceraient ou non à leur foi. Sur leur refus, ils subirent un martyre immédiat par décapitation. Makrizi déclare que de cette manière périrent cent mille des Français. Le roi et ses nobles furent aussi menacés de torture et de mort parce qu’ils refusaient de jurer des conditions de liberté qu’ils savaient ne pouvoir honnêtement remplir ; mais, voyant que les menaces étaient inutiles, les Sarrasins abandonnèrent ces conditions, et consentirent à en faire une affaire de rançon.
La reine de France était à Damiette, où elle accoucha d’un fils un jour ou deux seulement après avoir appris la captivité de son mari ; et le roi Louis consentit à envoyer chercher l’argent auprès d’elle. Le sultan exigea la somme énorme d’un million de besants (environ 500 000 louis d’or) pour les nobles et l’armée, et Damiette pour la personne de Louis lui-même. Le roi de France accepta aussitôt ces conditions, ce qui étonna tant le jeune sultan — qui s’attendait au long marchandage indispensable à toute transaction en Orient — que, pour ne pas être surpassé en générosité, il ôta sur-le-champ 100 000 de la somme, qui fut fixée à 400 000 ; et l’on convint en outre, de part et d’autre, que tous les prisonniers seraient échangés. Le jour du départ du roi fut fixé, et la paix semblait pleinement établie entre les deux armées, quand l’une de ces révolutions militaires auxquelles tous les royaumes musulmans ont été si constamment sujets changea la face des choses.
Nul, comme à l’ordinaire, ne put jamais dire précisément comment cela commença. Mais les régiments mamelouks, qui composaient la plus grande partie de l’armée égyptienne, n’avaient jamais accepté de bon cœur le fils de leur défunt maître. L’empire, selon leurs idées, devait échoir au plus fort. Le droit d’héritage ne pouvait avoir aucun sens pour ces esclaves européens, ignorants de leur propre ascendance, ne connaissant d’autre foyer ni d’autre patrie que leur régiment. Seule la forte et sage tête de la femme Shajar-el-dur avait empêché une mutinerie ouverte d’éclater avant l’arrivée de Touran Shah ; et, depuis qu’il avait pris le pouvoir en ses propres mains, le mécontentement des émirs mamelouks ne pouvait plus être contenu. Certains disent qu’il y eut une querelle sur le partage de l’argent à recevoir des Francs ; mais le récit de la scène finale dans la vie du dernier descendant de Saladin fut écrit par un témoin oculaire, le sire de Joinville.
Après avoir décrit le grand pavillon qui avait été dressé pour le sultan au bord du fleuve, avec ses trois tours de bois couvertes de toile d’où Touran Shah pouvait surveiller tout le pays, et parlant des bruits de tumulte qui s’élevaient de la tente où le sultan régalait ses principaux émirs, le Français décrit le meurtre :
Le sultan, qui était jeune et alerte, s’enfuit dans la tour qu’il avait bâtie, avec trois de ses imans qui mangeaient avec lui ; et cette tour était derrière sa chambre, comme vous l’avez déjà entendu. Ceux de la Halca, qui étaient cinq cents cavaliers, abattirent les tentes du sultan, et entourèrent la tour où il s’était réfugié avec les trois imans, et lui crièrent de descendre. Alors il dit qu’il le ferait, pourvu qu’ils lui laissassent la vie. Ils répondirent qu’ils l’en feraient descendre de force, et qu’il n’était pas à Damiette. Ils lancèrent donc le feu grégeois, qui prit à la tour, faite de perches de sapin et de calicot. La tour brûla rapidement, si bien que jamais je ne vis feu si vif et si droit. Quand le sultan vit cela, il descendit en hâte et s’enfuit vers le fleuve par le sentier que j’ai mentionné plus haut. Ceux de la Halca avaient défoncé le sentier à coups d’épée, et, comme le sultan se hâtait vers le fleuve, l’un d’eux le frappa entre les côtes d’un coup de lance, et le sultan s’enfuit encore, traînant la lance après lui. Ils se jetèrent à l’eau après lui, à la nage, et vinrent le tuer tout près de la galère où nous étions. L’un des chevaliers, dont le nom était Phares ed din Oktai, le coupa en deux de son épée et lui arracha le cœur. Puis il alla vers le roi, la main toute couverte de sang, et lui dit : « Que me donneras-tu, à moi qui ai tué ton ennemi, qui t’aurait fait mourir s’il avait vécu ? » Mais le roi ne lui répondit pas un mot.
Aussitôt après le meurtre, les nobles français furent saisis par les mamelouks qui avaient commis le forfait, et liés tête et talons ensemble au fond de leurs propres galères. Ils ne s’attendaient à rien d’autre qu’à la mort le lendemain matin, et, de fait, les émirs semblaient s’être querellés à ce sujet toute la nuit ; mais l’amour de l’argent fut trop fort pour la majorité, et, le jour suivant, ils furent de nouveau remis en liberté et autorisés à gagner Damiette.
Une fois encore, ce fut la femme Shajar-el-dur qui avait sauvé l’Égypte de l’anarchie ; et maintenant, par un soudain caprice des émirs mamelouks, chacun ne voulant voter pour nul autre que lui-même, elle fut proclamée reine d’Égypte. Si les émirs avaient été capables de sentiments tels que le courage moral, la gratitude ou la chevalerie, c’eût été un bonheur pour l’Égypte ; mais l’expérience même de la sagesse de leur choix ne put les y maintenir fidèles devant le ridicule qui se déversa sur eux de toutes les autres parties du monde sarrasin, et l’expérience ne dura que trois mois. Shajar-el-dur avait choisi l’un des principaux émirs, Eibeg (Ibek, Ybek, Hibeg, Aybak — chaque historien orthographie ces noms différemment), comme son vizir ou atabek ; et, en ce court laps de temps, ils avaient honorablement conclu la guerre avec les Français, et tourné leur attention vers le gouvernement du pays et le soulagement des impôts.
En Syrie et à Bagdad, cependant, Shajar-el-dur était inconnue, et le fait que les émirs d’Égypte eussent élu une reine pour régner sur eux fut accueilli avec un étonnement incrédule et de l’indignation.
N’y a-t-il pas un seul homme parmi vous digne d’être sultan ? (écrivait le calife de Bagdad). Alors je vous en donnerai un d’ici. Car que dit le Prophète : « Malheur à la nation gouvernée par une femme. »
Damas refusa net de reconnaître l’allégeance à une reine, et ouvrit ses portes au sultan d’Alep, tandis que toutes les autres possessions égyptiennes en Syrie suivaient son exemple. Les émirs mamelouks d’Égypte cédèrent aussitôt. Ils contraignirent la reine, à qui ils avaient juré fidélité quelques mois plus tôt, à abdiquer ; mais comme ils choisirent pour sultan l’émir Eibeg (sous les noms d’El Melek el Moez el Jashenkyr el Turkomani Iz el din), et comme Eibeg épousa aussitôt Shajar-el-dur[100], le changement fut d’abord plus nominal que réel. Mais ce fut le commencement de nouvelles divisions. Pour s’assurer, le sultan Eibeg fut contraint d’associer nominalement à son trône un petit-fils du sultan Kamil, âgé de huit ans. Le pauvre enfant n’en retira rien d’autre qu’une mort cruelle dans l’un des cachots de la citadelle, un peu plus d’un an après ; et avec lui s’éteignit la race royale de Saladin le Kurde.
Chapitre XXVII
Le destin d’une reine musulmane
Les disciples de Mahomet, qu’ils fussent turcs ou arabes, ont été les grands marchands d’esclaves du monde depuis que ses successeurs immédiats envahirent et détruisirent les antiques civilisations de l’Orient. L’esclavage, certes, est connu depuis la plus lointaine aube de l’histoire ; il était le sort reconnu des captifs pris à la guerre, et les esclaves ont toujours été achetés et vendus comme serviteurs domestiques depuis que le monde existe. Mais, dans ces formes plus anciennes de l’esclavage, il semble avoir toujours existé une influence humanisante, un sentiment de responsabilité. Chez certaines nations antiques, l’esclave avait certains droits que seuls les pires maîtres osaient méconnaître. Chez les Hébreux, il pouvait légalement réclamer sa liberté après sept ans de service ; dans la plupart des cas, sa liberté finale dépendait de sa propre conduite, et non du caprice arbitraire de son maître. Mais, sous les musulmans, l’esclave n’était qu’un simple bien meuble, sans plus de droits qu’une bête de somme. Ce fut la traite arabe des esclaves qui sapa la force et la moralité des royaumes chrétiens du Soudan, et finit par en faire une proie facile pour le musulman ; ce fut la traite turque des esclaves qui créa cette terrible tyrannie des mamelouks sous laquelle l’Égypte gémit pendant des siècles, et dont elle ne s’est pas encore relevée.
Ce furent les querelles entre les deux armées — les Turcs libres d’un côté, les esclaves noirs de l’autre — qui avaient amené la chute de la dynastie fatimide ; et Saladin, voyant que ni le Turc ni l’Arabe ne se soumettraient à la discipline nécessaire pour former une armée vraiment efficace, avait adopté un nouveau développement de la politique des armées d’esclaves. Il ne pouvait obtenir de Noirs en nombre suffisant pour son dessein sans conquérir le Soudan, ce qui, conclut-il évidemment, serait une entreprise trop désespérée. Il employa donc des marchands d’esclaves dans les pays montagneux de l’Europe méridionale et orientale, pour qu’ils achetassent systématiquement tous les garçons qu’ils pouvaient se procurer, par force, par fraude ou par marché loyal, et qui convenaient à son dessein. Ceux-ci étaient élevés comme musulmans et comme soldats ; ignorants de leur ascendance, parfois même de leur nationalité, et entièrement dépendants de la faveur de leur chef militaire. Tous les descendants de Saladin avaient suivi son exemple, de sorte que désormais presque toute l’armée d’Égypte était composée de ces esclaves européens. Ils étaient répartis en régiments, chacun avec une marque distinctive cousue sur ses vêtements ; et n’étaient soumis à aucune loi, hormis la volonté de leur émir commandant, qui d’abord était généralement un Turc ou un Arabe de naissance libre et de bonne famille, mais que l’on en vint ensuite à nommer, voire à élire, parmi les mamelouks eux-mêmes. Le dernier sultan, Melek-el-Saleh, avait à tel point accru le nombre de ces esclaves combattants que les casernes ne pouvaient les contenir, et de très vastes casernes neuves avaient été bâties dans l’île de Rhoda. Leur principale caserne étant située sur une île du fleuve, ou Bahr, les mamelouks qui y avaient leur quartier général en vinrent à être appelés les Baharites.
Le nouveau sultan d’Égypte avait été un esclave turc, et s’était élevé jusqu’au commandement des mamelouks baharites. Tant qu’il demeura sous l’influence de sa femme Shajar-el-dur, tout alla bien en Égypte ; quoique, en Syrie, le sultan de Damas, qui était de la famille de Saladin, refusât de reconnaître qu’un esclave mamelouk fût mieux qualifié pour gouverner l’Égypte qu’une femme. Il fit des ouvertures d’amitié aux Français, qui, en quittant l’Égypte, étaient passés en Syrie. Comme cette alliance eût été fatale aux mamelouks, Eibeg se hâta de devancer le sultan de Damas, et conclut une alliance avec les Français à condition que le reste de la rançon, dont la moitié seulement avait été payée, fût remis, et que tous les garçons que les Sarrasins avaient faits prisonniers dans les dernières guerres et qu’ils élevaient comme mamelouks fussent rendus. Il fut aussi stipulé que toutes les têtes chrétiennes dont on avait orné les remparts du Caire seraient descendues et honorablement enterrées. Les Baharites acceptèrent ces conditions, et y ajoutèrent le présent d’un éléphant, qui fut le premier vu en France.
Ainsi délivrés de toute crainte d’une coalition entre les Français et les Turcs de Damas, Eibeg et Phares Oktai, l’émir qui avait porté le coup final à Touran Shah, sortirent à la rencontre de l’armée en Syrie, et finirent par la repousser en déroute. Mais la première rencontre s’était soldée par une défaite pour les mamelouks ; et, à son retour au Caire, Eibeg trouva que les Arabes d’Égypte avaient saisi l’occasion de secouer le joug détesté des mamelouks, et de déclarer allégeance au sultan de Damas. Ils se rassemblèrent en grand nombre dans le Saïd, mais furent défaits à la première bataille rangée par les Turcs. En représailles, Eibeg livra les deux Masr au pillage de ses mamelouks.
Il fit peu après traîtreusement assassiner l’émir Phares Oktai,[101] qu’il redoutait comme rival, et fit périr en prison l’enfant qui était censé partager son trône. De la cruauté ou de l’imprudence d’Eibeg, laquelle aliéna le plus sa femme, il est impossible de le dire ; mais ils devinrent ennemis, et Shajar-el-dur vécut quelque temps à l’écart de lui. Puis elle apprit qu’il était sur le point d’épouser la fille du sultan de Mossoul, et la coupe de son offense fut comble.
Ce n’était pas, bien entendu, que l’épouse musulmane s’attendît à être tout pour l’homme qu’elle avait élevé au trône. Au reste, elle ne lui avait pas donné de fils ; et donc, comme tous ceux de sa foi, elle reconnaissait pleinement son droit de réparer cette omission de sa part par l’entremise d’autres femmes. Il avait le harem habituel, et l’une de ses concubines lui avait déjà donné un fils, gagnant par là sa liberté. Mais lui donner une rivale de sang royal, qui s’attendrait à prendre le pas sur elle et à usurper l’état de reine auquel Shajar-el-dur était accoutumée, cela, elle ne pouvait le tolérer. Elle donna ses ordres, et la chose fut faite. Cinq esclaves blancs étranglèrent Eibeg dans son bain ; et Shajar-el-dur, faisant venir les deux principaux émirs des mamelouks, leur montra le corps de son mari, et offrit sur-le-champ d’accorder sa main et le royaume à l’un d’eux. Tous deux refusèrent net le périlleux honneur, et se retirèrent.
Au petit matin, les mamelouks du régiment d’Eibeg entourèrent le palais, réclamant vengeance contre son meurtrier. Le jeune fils d’Eibeg fut élu pour lui succéder, et le premier acte de l’enfant fut de livrer le meurtrier de son père à la vengeance de sa propre mère. La malheureuse reine fut battue à mort dans le harem à coups de socques de bois des femmes, et son corps jeté dans le désert au pied de la citadelle, où il fut à demi dévoré par les chiens avant que quiconque ne vît à l’ensevelir.
Vers cette époque, soit en 1257, soit en 1258, l’un des grands obélisques qui marquaient encore la cité déserte d’Héliopolis tomba à terre. Il devait être, comme nous savons que certains l’étaient, revêtu de métal, car on rapporte que l’obélisque abattu fournit deux cents cantars de cuivre. « Le sommet à lui seul, dit Makrizi, produisit dix mille pièces d’or. »
Durant les troubles des dix années passées, les chrétiens, bien que souffrant avec le reste, n’avaient été soumis à aucune persécution officielle, et, au début du règne de Shajar-el-dur, ils avaient osé élire un autre patriarche après que le trône fut resté vacant sept ans. Le successeur de Cyrille fut un homme nommé Athanase, élu en 1250, qui fit de son mieux pour réparer le mal causé par son prédécesseur ; mais le simple fait que presque tous les évêques dussent leur consécration à la cupidité de Cyrille dut rendre terriblement difficile de traiter avec eux, et l’apostasie parmi les chrétiens était devenue fréquente.
Quand Eibeg fut assassiné, son jeune fils fut mis sous la garde d’un Égyptien nommé Théodore, qui, pour son avancement, avait, sous le patriarcat de Cyrille, renié son christianisme et pris le nom de Sherif-el-dyn. Il était médecin de profession, et montra de grands talents comme premier ministre du sultan-enfant. Comme on pouvait s’y attendre, il haïssait les chrétiens qu’il avait trahis, et leva sur eux un double impôt, bien qu’il ne les opprimât pas autrement ouvertement. Mais la paix et le bon gouvernement étaient les dernières choses que désiraient les mamelouks, et, en un peu plus d’un an, il y eut une nouvelle révolution. Sherif-el-dyn, plus loyal à son maître terrestre qu’à son maître céleste, s’efforça désespérément de défendre son pupille, mais fut fait prisonnier et crucifié à la porte de la citadelle. Le fils d’Eibeg fut également assassiné, et l’émir Seyf-el-din prit le royaume sous le nom de Melek-el-Mozaffer. Il régna à peine un an, qu’il passa en Syrie, combattant une grande invasion des Tartares, et fut assassiné sur le chemin du retour par un autre émir des mamelouks, qui, fort de cet exploit et d’autres, fut élu sultan à sa place.
Cet homme peut être considéré comme le premier véritable sultan des mamelouks, quoique, sans compter Shajar-el-dur, il fût le cinquième à avoir usurpé le pouvoir suprême. Ses noms étaient Roukh-ed-dyn, Beybars-el-Bondokary, El Melek-el-Daher, Abou-l-foutuh El Alai ; et il est généralement connu sous le nom de Bibars, Beybars ou Bibros.
Bibars, qui était un Européen grand et blond, aux yeux bleus, monta sur le trône en 1260, et montra bientôt qu’il avait quelque idée des responsabilités d’un souverain. Il régla les impôts avec un certain souci de justice, et reçut avec grand honneur le calife de Bagdad, qui avait tout perdu sauf la vie dans l’invasion des Tartares. Il organisa le pèlerinage de La Mecque, négligé en Égypte depuis douze ans ; et, le gouverneur de La Mecque ayant refusé l’entrée aux pèlerins égyptiens, Bibars fit une marche rapide sur cette ville, tua le gouverneur, reprit possession des lieux saints, et retourna au Caire. Quand, en 1262, une terrible famine éclata en Égypte, Bibars ouvrit ses greniers et nourrit chaque jour des milliers de gens, tandis qu’il envoyait en hâte chercher au-dehors de nouveaux approvisionnements. Après la fin de la famine, il célébra avec grande pompe la circoncision de son fils ; et, en action de grâces envers Dieu, il paya en même temps les frais de la circoncision de six cent quarante-cinq autres enfants, qui furent portés en procession solennelle dans les robes qu’il leur avait données. La présence du calife donna à ce spectacle public un surcroît de solennité et de splendeur.
Étant, soit par politique, soit par conviction, un bon musulman,[102] il n’était pas à attendre que Bibars montrât beaucoup de tolérance envers les chrétiens. D’ailleurs, il avait besoin d’argent pour ses guerres en Syrie. À cette époque, le patriarche Athanase mourut, et deux hommes, Jean et Gabriel, furent désignés comme candidats, pour lesquels les voix furent égales.
La question fut tranchée par le Heikeliet en faveur de Gabriel ; mais Jean corrompit les autorités musulmanes pour qu’elles insistassent sur sa propre consécration. Dans l’état où était alors l’Église, les évêques n’eurent pas assez de patriotisme pour résister. Jean fut consacré, et gouverna l’Église pendant près de sept ans. L’argent ainsi acquis, cependant, ne suffit pas aux musulmans, et un nouveau prétexte fut saisi à l’occasion d’un incendie au Caire, qui détruisit presque une grande partie de la ville. Les chrétiens furent accusés de l’avoir causé, et contraints de payer 50 000 dinars, nominalement pour réparer la ville, mais l’argent servit en réalité aux frais des guerres que Bibars mena tout au long de son règne. Tandis qu’il était absent en Syrie, en 1269, les évêques égyptiens prirent courage de déposer Jean et de consacrer Gabriel, légitimement élu, comme leur chef. Mais, au bout de deux ans, Bibars revint. Jean en appela à lui avec l’argent, qui était son plus fort argument, et fut rétabli en dépit de l’Église. Gabriel mourut peu après, et Jean fut laissé tranquille jusqu’à sa mort. Mais l’Église égyptienne, dans sa liste des patriarches, inscrit le nom de Gabriel avant celui de Jean, pour marquer le sentiment qu’elle a de la supériorité de son droit. Au retour de Bibars, il fut reçu avec le plus grand honneur au Caire ; la ville fut décorée, et son entrée fut une procession triomphale.
Durant le patriarcat de ce Jean, l’empereur d’Abyssinie envoya de nouveau en Égypte demander un métropolite. Il ressort de sa lettre[103] que le père de l’empereur avait introduit des prélats grecs de Syrie, et que son fils tenait à rendre son pays à la juridiction de l’Église égyptienne.
L’Église grecque avait récemment fait un effort pour s’affirmer en Égypte aussi bien qu’en Abyssinie. Durant les premières années du règne de Bibars, l’empereur de Constantinople avait envoyé une ambassade spéciale pour demander que le sultan d’Égypte permît l’élection d’un patriarche pour l’Église grecque en Égypte, qui était alors sans chef. Bibars y consentit, et un oculiste fut choisi et envoyé à Constantinople pour y être consacré. Mais on ne sait rien de plus de lui, et même son nom est donné différemment par différents auteurs.
Vers la fin du treizième siècle, et probablement sous le règne de Bibars, un incident survint qui montre combien grand était le respect rendu au patriarche d’Égypte en Abyssinie. Un marchand égyptien avait envoyé une somme considérable d’argent à son agent en Abyssinie. L’agent mourut, et son maître se trouva sans aucun moyen de recouvrer son argent. Il en appela au sultan, qui lui conseilla de s’adresser au patriarche des chrétiens. Le patriarche (très probablement Jean VII) consentit à l’aider, et écrivit à l’empereur d’Abyssinie en le priant d’user de son influence pour faire restituer l’argent en sûreté à son propriétaire. Quand on sut qu’une lettre du patriarche était arrivée en Abyssinie, tous les gouverneurs des diverses provinces se hâtèrent de la recevoir. La lettre fut placée sur le ——.[104] Celui qui la portait et sa suite furent pourvus de chevaux ; et furent magnifiquement nourris et logés dans tous les pays qu’ils traversèrent avant d’arriver à la capitale. Là, le roi reçut les messagers avec toutes les marques de distinction. Le dimanche suivant, la lettre fut publiquement lue par le métropolite dans la cathédrale, en présence du roi. Pendant qu’on la lisait, le roi se tint tête nue pour l’écouter, et aussitôt après il donna l’ordre que l’argent fût apporté et remis au représentant du patriarche. Outre l’argent, le roi le combla de présents, et il fut reconduit hors du pays avec le même apparat qui avait accompagné son entrée.
Tandis que l’attention du sultan était occupée en Syrie et en Asie Mineure, le roi de Nubie fut assez mal avisé pour attirer l’attention sur lui par une invasion de la province d’Assouan, où il causa des dommages considérables. L’émir de Kous partit promptement en représailles et, envahissant la Nubie, pénétra quelque peu vers Dongola, pillant le pays et le dévastant. Il fit prisonniers plusieurs nobles nubiens — entre autres, le vice-roi de la province du Nord — et, au retour de Bibars au Caire, ils lui furent présentés comme des trophées. Bibars, avec la barbarie de sa race, les fit tous couper en deux par le milieu du corps. Ce David semble avoir été un roi de Nubie fort impopulaire, et, en 1275, son neveu Shekander,[105] qui, selon la loi nubienne de succession, était son héritier, chercha refuge à la cour du sultan-esclave, et déshonora sa foi et sa lignée en trahissant son propre pays au profit des musulmans. Bibars fut, bien entendu, ravi de la chance qui s’offrait à lui, et envoya une nombreuse armée sous deux de ses principaux émirs pour envahir la Nubie, sous le prétexte apparent de faire valoir les droits de l’héritier Shekander.
Les Nubiens vinrent à la rencontre de l’armée envahissante, et combattirent avec grand courage, mais furent finalement subjugués. Les émirs musulmans s’avancèrent dans l’intérieur, répandant la dévastation de tous côtés et tuant ou réduisant en esclavage tous ceux qu’ils trouvaient sur leur ligne de marche. Le vice-roi de la province du Sud consentit à reconnaître Shekander pour roi à la place de David, et fut autorisé à conserver le gouvernement du pays. David, avec une armée fraîche, vint à la rencontre des envahisseurs, mais fut défait, et sa mère, ses sœurs et son frère furent faits prisonniers. David se sauva par la fuite, et Shekander fut proclamé roi à sa place aux conditions humiliantes que voici.
Il devait céder au sultan d’Égypte la province la plus septentrionale de la Nubie (qui formait un quart, et le plus fertile, de tout le royaume). Il devait rétablir l’ancien tribut de quatre cents esclaves, dont la Nubie était libre depuis plus de deux siècles, et, outre les esclaves, envoyer chaque année au souverain musulman d’Égypte trois éléphants, trois girafes, cinq panthères, cent dromadaires et cent bœufs. Il devait remettre en liberté tous les musulmans que David avait faits prisonniers dans sa récente descente sur l’Égypte. Il devait envoyer au sultan tout le trésor et tous les troupeaux appartenant non seulement à David, mais aussi à tous les nobles nubiens tombés dans la dernière guerre. Il devait consentir à l’établissement, à Dongola, de fonctionnaires musulmans chargés de veiller à la perception du tribut dû au sultan. Une église que l’imprudent David avait fait bâtir par le travail forcé des musulmans qu’il avait capturés dans sa récente expédition fut rasée jusqu’au sol, et les dons qui lui avaient été présentés, d’une valeur de 13 000 dinars ( ?), furent saisis par les émirs.
À partir de cette date, la ruine et la chute des royaumes chrétiens du Soudan ne furent plus qu’une question de temps. Une fois encore, la collecte des esclaves pour le tribut nécessita des combats et une anarchie perpétuels, en sorte que tout bon gouvernement devint impossible, et les royaumes du Soudan furent dressés l’un contre l’autre, au lieu de faire cause commune contre le musulman. La plus riche province du royaume nubien avait été perdue, et il n’était plus possible de tenir les musulmans hors de l’intérieur. Dans leur nouvelle province, les émirs de Bibars offrirent aux habitants le choix habituel : la foi de l’Islam, le tribut ou la mort. Comme il arrivait généralement, les habitants choisirent le tribut, et tout chrétien mâle paya annuellement la capitation d’un dinar. L’armée musulmane n’occupa Dongola que dix-sept jours et, le traité conclu, retourna en Égypte.
L’année suivante, comme il conduisait une expédition contre les Tartares en Syrie, Bibars mourut de sa propre superstition. Une éclipse totale de lune présageait, à ce qu’il croyait, la mort d’un prince. Il soupçonna un jeune prince, petit-fils de Touran Shah, le dernier sultan kurde, du dessein de l’empoisonner, et résolut de tromper l’oracle en arrangeant que le malheureux jeune homme, contre qui il n’y avait pas l’ombre d’une preuve, mourût à sa place. Il remplit de poison une coupe, qu’il offrit au prince sans méfiance, lequel but sans hésiter. Puis Bibars quitta la pièce, et, durant sa courte absence, l’un des serviteurs, ne sachant ce qui s’était passé, remplit de nouveau la coupe. Quand le sultan rentra, agité et fiévreux, il prit la même coupe sans y penser et y but. Il y restait encore assez de poison pour le tuer, et les deux princes expirèrent à une heure ou deux d’intervalle l’un de l’autre.
Durant son règne, Bibars avait beaucoup fait pour l’Égypte. Les fortifications de Damiette, de Rosette, d’Alexandrie et du Caire avaient été réparées et renforcées, des greniers publics avaient été bâtis au Caire, des ponts réparés, des canaux refaits,[106] et bien des mosquées célèbres avaient été reconstruites et restaurées. Il en bâtit aussi une nouvelle, au nord du Caire, de grande taille et magnificence. La place où elle se dresse, sur la route d’Abbasieh, s’appelle encore Il Daher, ou Zahir, d’après l’un des noms du sultan Bibars. Les quatre murs de la mosquée sont là, et il reste beaucoup du beau réseau de pierre dans les fenêtres, mais l’édifice a depuis longtemps perdu son caractère religieux. Les Français le transformèrent en fort il y a une centaine d’années, et, après leur expulsion, les musulmans continuèrent de l’utiliser comme poste militaire. C’est aujourd’hui un dépôt de l’intendance de l’armée britannique.
Bibars s’était si fermement établi sur le trône d’Égypte que les autres émirs mamelouks ne firent aucune objection à la succession de son fils Barkah Khan. Mais il ne pouvait y avoir, dans ces circonstances, aucun sentiment durable de loyauté ; et, en moins de trois ans, les deux jeunes fils qui portent successivement le vain titre de sultan dans les listes furent déposés ou tués, et un autre des émirs mamelouks, Seyf-ed-din Kalaoun-el-Elfi, s’empara du trône d’Égypte.
Chapitre XXVIII
Deux invasions du Soudan
Le nouveau sultan était un mamelouk de nationalité incertaine, dont le surnom d’El Elfi rappelait qu’en sa jeunesse il avait été acheté pour la somme de mille (elf) dinars. Il lui fallut, comme à l’ordinaire, combattre pour sa position usurpée en Syrie, mais il écrasa sans grand peine la révolte dirigée contre lui. L’année suivante, en 1282, il fut, par malheur pour l’Égypte et le Soudan, libre de s’occuper de leurs affaires. Les chrétiens avaient déjà subi de cruelles injustices sous le bref règne de Barkah Khan ;[107] et Kalaoun, bien que, dans la première année de son règne, il eût remis certains impôts également pour ses sujets musulmans et chrétiens, renouvela bientôt toutes les restrictions vexatoires et humiliantes contre ces derniers, qui généralement tombaient en désuétude chaque fois que les sultans guerroyaient loin du Caire. En ces temps-là, nul ne prêtait grande attention à l’administration civile, hormis les fonctionnaires permanents, qui étaient toujours des Coptes, et généralement des chrétiens, nul Turc ni Arabe n’étant capable de cette tâche.
L’ingérence de Kalaoun produisit bientôt un vif mécontentement parmi tous les Égyptiens, musulmans ou chrétiens ; et le sultan-esclave, à la façon de sa race, résolut de donner une leçon à ses sujets. Il lâcha son armée mamelouke sur Le Caire, et, durant trois jours, la malheureuse ville fut livrée au meurtre et au pillage. On ne fit aucune tentative pour distinguer l’innocent du coupable ; les rues ruisselaient de sang et étaient encombrées des cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants. Enfin, les Ulémas prirent courage et abordèrent le sultan avec les foudres de la religion. Non seulement ils réussirent à arrêter le carnage, mais ils travaillèrent si bien sur les craintes superstitieuses de Kalaoun qu’il s’engagea à faire expiation, sous la forme d’une mosquée combinée à un grand Muristan, ou hôpital pour les incurables et les insensés. De celui-ci, seul le tombeau subsiste ; la mosquée qui en fait aujourd’hui partie fut ajoutée par son fils ; l’hôpital est depuis longtemps désaffecté, et il n’en reste que peu de chose.
L’attention de Kalaoun fut heureusement détournée du gouvernement du pays vers une occupation plus sûre et plus à son goût : la réorganisation des uniformes des régiments mamelouks, qui le tint éloigné des sottises une année entière. Il accrut considérablement le nombre de l’armée, mais presque tous les garçons qu’il acheta étaient des Circassiens, car il lui semblait que ceux-ci faisaient les meilleurs soldats. Il avait peu de foi en la loyauté des mamelouks baharites, et changea ses vizirs si souvent que les historiens contemporains n’ont pas tenté d’en consigner les noms. En 1286, Ador, le roi du royaume le plus méridional du Soudan, envoya des ambassadeurs au sultan d’Égypte pour se plaindre du vassal de ce dernier, Shekander, roi de Nubie. La cause précise de la plainte n’est pas indiquée ; mais probablement Shekander avait razzié le royaume du Sud pour y prendre des esclaves destinés au tribut annuel exigé par son suzerain musulman. Celui-ci saisit avec joie l’occasion de renvoyer un officier avec les envoyés du roi Ador, dans le double rôle d’ambassadeur et d’espion. Il fit le voyage en sûreté ; mais Shekander guettait le retour de l’espion venant du sud, et, bien que son escorte fît un détour considérable pour éviter de passer par Dongola, ils furent arrêtés et amenés devant le roi de Nubie. Il donna l’ordre qu’on les mît tous à mort ; mais les nobles de sa cour intervinrent et demandèrent avec indignation si le roi était fou. Ils firent observer que, si peu que Kalaoun se souciât des sujets d’Ador, le meurtre de son ambassadeur musulman lui fournirait précisément le prétexte qu’il cherchait pour envahir la Nubie. Comme Shekander s’obstinait, ils le déposèrent et firent roi à sa place Shemamoun. Le musulman et son escorte furent autorisés à retourner en Égypte sains et saufs ; mais les intentions de Kalaoun n’en furent pas détournées, et il expédia presque aussitôt une grande armée pour envahir la Nubie.
Shemamoun adopta une tactique singulière. Il écrivit au vice-roi de la province du Nord de ne tenter aucune résistance, mais d’évacuer le pays à mesure que les musulmans avançaient, laissant le moins possible à détruire aux musulmans. De cette manière, les émirs pénétrèrent sans combattre tout le chemin jusqu’à Dongola, où Shemamoun attendait pour livrer bataille. Il fut cependant défait, et s’enfuit dans l’intérieur. Alors les musulmans prirent le fils de la sœur de Shemamoun et le firent roi, à condition qu’il reconnût l’allégeance au sultan d’Égypte. Après quoi ils retournèrent en Égypte, emportant un grand butin de troupeaux et de bétail. À peine eurent-ils quitté le pays que Shemamoun reparut ; ses sujets le reçurent avec joie, et le roi qui avait promis allégeance au sultan d’Égypte fut chassé du pays avec la garnison musulmane qui avait été laissée à Dongola. Kalaoun, furieux de ce revirement inattendu, se prépara à conquérir la Nubie pour de bon. Toute la milice — ainsi appelait-on désormais cette partie de l’armée composée d’hommes libres, qu’une longue descendance avait appris à se nommer Égyptiens, par distinction d’avec les régiments mamelouks ou d’esclaves — fut requise pour ce service, outre quarante mille mercenaires recrutés parmi les tribus arabes des provinces du Nord. Une fois encore, les musulmans balayèrent le royaume nubien, installèrent à Dongola un nouveau roi qu’on avait tiré d’une prison du Caire et qui était aussi neveu de l’ancien roi David, lui firent jurer fidélité au sultan d’Égypte dans l’église principale de Dongola, y laissèrent une garnison, et retournèrent au Caire au bout de six mois. Une fois encore, ils avaient à peine quitté le pays que Shemamoun reparut à Dongola ; tout le pays revint à son allégeance, et la garnison musulmane fut reconduite au-delà de la frontière. Cette fois, cependant, Shemamoun ne permit pas à leur roi désigné de partir avec eux, mais le fit mettre à mort par la torture. Kalaoun ne tenta pas une troisième expédition, et Shemamoun régna en paix jusqu’à sa mort.
Kalaoun ne vécut plus très longtemps. Son fils aîné et héritier mourut d’une fièvre, et son père, dit-on, ressentit beaucoup cette perte. Il chercha une distraction dans une nouvelle guerre contre les chrétiens en Syrie, prit la ville de Tripoli, massacra tous les habitants, et rasa la ville. Ce fut là, toutefois, son dernier exploit, et il retourna au Caire, où il reçut une ambassade du roi d’Aragon peu avant sa mort. Son fils aîné, Saleh-ed-din Khalil Melek-el-Ashraf, proclama l’année suivante (1291) une guerre sainte contre les Francs, et, de fait, les déposséda d’Acre après un siège opiniâtre. Il massacra tous les habitants et détruisit les murailles. Il rapporta aussi en Égypte, comme trophée de victoire, le portail de l’une des principales églises d’Acre, qu’on peut voir encore aujourd’hui dans le bazar du cuivre, où il forme l’une des entrées de la mosquée de son frère Nasr ebn Kalaoun. Durant son court règne, ce sultan bâtit aussi le célèbre bazar Khan Khalil, qui est le rendez-vous constant des touristes ; il fut bâti sur l’emplacement de quelques tombeaux ruinés des califes. Après ses victoires en Syrie, le sultan envahit l’Arménie, ravagea le pays, et prit la ville d’Erzeroum.
À son retour en Égypte, une nouvelle persécution éclata contre les chrétiens, dans laquelle ils paraissent sous un jour moins avantageux qu’à aucun autre moment de leur histoire. Généralement, quels que fussent leurs défauts en d’autres temps, une persécution avait fait ressortir tout l’héroïsme latent des Coptes, qui se gardent de leur propre faiblesse jusqu’à ce jour en se marquant du signe de la croix,[108] afin de s’ôter à eux-mêmes le pouvoir de nier qu’ils sont chrétiens.
Mais, depuis le temps de l’infâme David (Cyrille III), le caractère des chrétiens égyptiens avait subi un processus accéléré de dégradation. L’apostasie n’était plus rare, et les chrétiens au service du gouvernement n’étaient trop souvent chrétiens que de nom — comme ils allaient le prouver de façon éclatante —, et abusaient du pouvoir qui leur était confié. La persécution, en effet, commença par une émeute de rue, occasionnée par le fait que l’intendant chrétien de l’un des principaux émirs traversait à cheval les rues du Caire, ayant à son côté l’un des débiteurs de son maître, qui était musulman, marchant sous bonne garde, les mains liées derrière le dos.[109]
Le peuple s’assembla à cette vue, de sorte que, le temps qu’il arrivât au carrefour de la mosquée d’Ebn Touloun, une grande foule le suivait, dont chacun le suppliait de lâcher le prisonnier ; mais il ne voulut pas accéder à leur demande. Ils se rassemblèrent alors en plus grand nombre, le tirèrent à bas de sa monture, et délivrèrent son prisonnier. Cela se passa près de la maison de son maître, à qui il envoya son serviteur pour le prier de venir le délivrer de ses assaillants. Celui-ci sortit avec une troupe d’esclaves et de gardes du corps de l’émir, qui arrachèrent le secrétaire (ou intendant) à la foule, et se mirent à jouer du bâton pour la disperser. Mais ils crièrent : « Cela n’est pas licite ! » et coururent en hâte jusqu’à s’arrêter sous la citadelle, où ils crièrent : « Dieu garde le sultan ! » Il les entendit, et envoya s’enquérir de l’affaire. Et ils lui firent connaître la manière arrogante dont le secrétaire chrétien s’était conduit envers l’agent (le débiteur), et ce qui s’ensuivit.
Le sultan envoya alors quérir Ain-el-Ghazal et lui parla ainsi : « Comment ton peuple peut-il se conduire comme il l’a fait envers des musulmans pour l’amour d’un chrétien ? » Ain-el-Ghazal s’excusa, disant qu’il était occupé à son bureau et n’en savait rien. Le sultan envoya alors chercher tous ceux qui étaient dans la maison d’Ain-el-Ghazal, et ordonna au peuple de lui amener tous les chrétiens. Il envoya aussi quérir l’émir Bedr-ed din Beidar, le gouverneur, et l’émir Sandjar esh Shodjai, et leur ordonna de faire comparaître devant lui tous les chrétiens, pour les mettre à mort. Ces deux émirs, cependant, ne le quittèrent pas avant que l’affaire fût décidée (avant de l’avoir persuadé de revenir sur sa décision), et il fut crié par tout Le Caire et Masr qu’aucun chrétien ni juif ne demeurât au service d’un émir. Et il ordonna à tous les émirs de proposer la foi de l’Islam à tous les secrétaires qu’ils avaient, et de trancher la tête à tous ceux qui refuseraient de l’embrasser, mais de garder à leur service tous ceux qui l’embrasseraient. Il donna aussi l’ordre au gouverneur (Bedr en Naib) de faire la même offre aux chrétiens de la Cour et de les traiter de la même manière.
Un ordre fut donné de les rechercher, et ils se cachèrent ; mais le peuple les devança dans leurs propres maisons, qu’il pilla jusqu’à ce que le sac fût général, tant des maisons des juifs que de celles des chrétiens, sans exception. Ils emmenèrent leurs femmes captives, et mirent à mort nombre de gens de leurs propres mains. Alors l’émir Bedr en Naib monta vers le sultan au sujet de la conduite du peuple, et le cajola jusqu’à ce que lui (Bedr le gouverneur) chevauchât vers Le Caire et proclamât que quiconque pillerait la maison d’un chrétien serait pendu. Il battit aussi nombre de gens, et les fit promener par la ville après les avoir fouettés. Ainsi le pillage fut arrêté, mais non avant qu’ils n’eussent pillé l’église de la Moallakah à Masr (Babylone), et mis à mort là une quantité de gens.
Puis le gouverneur rassembla un certain nombre de secrétaires du sultan et des émirs, et les plaça devant le sultan, à une certaine distance de lui. Le sultan ordonna alors à Esh Shodjai et à l’émir Djendar de prendre ces hommes avec eux, et de descendre au marché aux chevaux sous le château, pour y creuser une grande fosse, y jeter tous les secrétaires présents, et allumer sur eux un feu de bois.
Alors l’émir Bedr s’avança et plaida pour eux, mais le sultan ne voulut pas recevoir sa plaidoirie, disant : « Je n’aurai pas de Diwan chrétien dans mon gouvernement. » Pourtant l’émir ne quitta pas le sultan avant qu’il eût consenti à ceci : que tous ceux des secrétaires qui embrasseraient la foi de l’Islam seraient maintenus dans leur charge, mais que ceux qui ne le feraient pas auraient la tête tranchée.
Il les amena donc à la maison du gouverneur de la ville (sa propre résidence officielle), et leur dit : « Ô vous, vous tous, je n’ai pu obtenir du sultan en votre faveur qu’à une seule condition, qui est celle-ci : celui d’entre vous qui préfère sa religion sera mis à mort, mais celui qui préfère El Islam recevra une robe d’honneur, et il sera heureux. »
Alors El Makin ebn esh Shikai, l’un des secrétaires d’État, s’avança et lui dit : « Ô seigneur, lequel d’entre nous, hommes de haute charge, choisirait la mort pour cette bonne religion ? Par Dieu — une religion pour laquelle il nous faudrait mourir et nous en aller —, Dieu n’a pas écrit sur elle sa paix ! Dis-nous, toi — le sultan et toi-même —, la religion que tu veux que nous choisissions et que nous suivions. »
Alors Bedr éclata de rire et lui dit : « Mon bon homme, quelle autre religion choisirions-nous, sinon El Islam ? » Alors El Makin répondit : « Ô seigneur, nous ne savons pas ; dis-le-nous, et nous te suivrons. »
Alors les notaires publics entrèrent, les firent musulmans, et en rédigèrent un acte de témoignage, avec lequel Bedr alla trouver le sultan, qui les revêtit de robes d’honneur ; et ils se rendirent en celles-ci au conseil du vizir Es Saheb Shamse-ed-din Mohammed ebn Selous. L’un des assistants s’adressa à El Makin ebn esh Shekai et lui tendit une feuille pour qu’il y écrivît, disant : « Ô Kadi, notre maître, écris sur cette feuille. » Il répondit : « Ô mon fils, ce n’est pas à nous de décider. » Ils ne quittèrent le conseil du vizir qu’au soir, quand le portier de la porte vint à eux et les conduisit au conseil du gouverneur, où les kadis étaient déjà assemblés ; et là, les secrétaires renouvelèrent leur profession d’Islam en leur présence.
Et ainsi, d’hommes méprisés ils devinrent honorables et honorés en embrassant l’islamisme. Mais ils se mirent aussi à mépriser les musulmans, et à les dominer avec une violence que le christianisme leur eût interdit d’employer.[110]
Le sort habituel des sultans mamelouks atteignit Khalil peu après. Il fut assassiné dans son harem, à l’instigation d’un émir qui espérait lui succéder ; mais les mamelouks de Kalaoun assassinèrent l’usurpateur à son tour le lendemain, et choisirent Nasr, le fils cadet de Kalaoun, qui n’avait que neuf ans, pour être leur sultan nominal. Le pouvoir réel, ils le donnèrent à l’un d’eux, Zeyn-ed-din Ketbogha, qui, peu après, assassina son principal rival parmi ses compagnons d’esclavage et, envoyant l’enfant Nasr être emprisonné dans la forteresse de Karak, se proclama sultan d’Égypte.
Ketbogha régna deux ans, pour être à son tour déposé par Lajyn, un autre de ses compagnons d’esclavage, qui semble avoir été d’origine allemande. Lajyn régna à peu près le même temps et fut assassiné par l’un de ses propres esclaves ; un autre émir mamelouk fut proclamé un jour et assassiné le lendemain ; et, pendant quarante jours, le trône demeura vacant tandis que les émirs mamelouks se querellaient entre eux. Finalement, ils convinrent de rappeler l’enfant Nasr, et de gouverner en son nom.[111]
Durant ces années, l’Égypte avait grandement souffert de causes naturelles aussi bien que de l’oppression et de l’anarchie. La peste et la famine avaient presque décimé la population. Athanase, le patriarche de l’Église grecque en Égypte, déserta son poste et s’enfuit à Constantinople. Jean, le patriarche égyptien, mourut l’année même où Ketbogha usurpa le trône, et eut pour successeur Théodose, dont nous ne savons que ce fait curieux : qu’il était un « Franc », peut-être descendant de l’un des captifs français pris lors de l’invasion de saint Louis. Pendant les six années de son patriarcat, les chrétiens jouirent d’un bref répit dans la persécution, mais de pires jours leur étaient réservés. Nasr semble avoir attribué ses malheurs à une impie tolérance envers les chrétiens de son royaume, et le kadi en chef était le fils de l’un de ces hommes qui avaient apostasié le christianisme, et était plein d’amertume contre les chrétiens. La première année du retour de Nasr au pouvoir[112] fut la première année d’un nouveau siècle, qui est l’un des plus tristes des annales de l’Église d’Égypte.
Chapitre XXIX
La destruction des églises
Le huitième siècle de l’Hégire, qui correspond au quatorzième siècle de notre ère, nous offre un récit presque ininterrompu des persécutions subies par les chrétiens égyptiens aux mains de leurs maîtres musulmans. Les écrivains mahométans affirment — et la plupart des historiens chrétiens ont eu coutume d’accepter cette affirmation sans examen — que ces persécutions furent attirées par les chrétiens sur eux-mêmes ; qu’elles furent, selon les paroles complaisantes de Neale, « occasionnées par leur propre faute ». Mais un examen attentif des assertions de Makrizi et d’autres écrivains musulmans, sur lesquelles cette accusation se fonde, montre qu’elles sont absolument insuffisantes à l’établir. Les plaintes d’arrogance et de dureté portées contre eux se résolvent dans le simple fait que les chrétiens présumaient de leur indispensabilité reconnue au gouvernement musulman pour se conduire en hommes libres et non en esclaves. Ils négligeaient les lois vexatoires et cruelles qui avaient été jadis adoptées dans le but exprès de les humilier et de les opprimer, et qui n’étaient toujours pas abrogées. Ils osaient paraître en turbans blancs ; et quand l’un d’eux, haut placé dans l’emploi du gouvernement, fut vu chevauchant publiquement par les rues, suivi d’une foule de solliciteurs, on sentit qu’il fallait prendre des mesures sévères.
Les principaux musulmans réclamèrent à grands cris la destruction de toutes les églises chrétiennes, ainsi que l’application de toutes les lois pénales contre elles ; et, bien que le gouverneur du Caire refusât d’accéder à la première demande, il n’osa refuser la seconde. Il envoya cependant quérir Jean VIII, le patriarche national, et les principaux hommes des communautés juive et chrétienne, et les avertit qu’il ne pouvait répondre des conséquences s’ils n’obligeaient pas leur peuple à obéir aux lois portées contre eux. Jean VIII écrivit aussitôt des lettres à tous les diocèses, ordonnant que les chrétiens portassent des turbans et des ceintures bleus, et s’abstinssent de monter à cheval ou à mulet sous peine d’excommunication, puisqu’en de telles matières il fallait obéir aux pouvoirs établis. Les églises, bien que quelques-unes seulement des récemment bâties fussent détruites, reçurent l’ordre d’être fermées ; mais cet ordre, le patriarche ne tenta pas de l’appliquer, et il fut en conséquence négligé, sauf au Caire pendant un temps, où la désobéissance eût été suivie de la destruction totale de toutes les églises et d’émeutes populaires. Tout le soin et toute la sagesse du patriarche, cependant, ne purent entièrement détourner la tempête une fois le fanatisme populaire éveillé. Une fois encore, toute l’armée des commis chrétiens fut renvoyée du service du gouvernement ; une fois encore, la populace huait et lapidait chaque jour dans la rue d’inoffensifs chrétiens, ou tirait à bas et battait sauvagement quiconque s’aventurait à monter même sur l’âne permis. À Alexandrie et dans le Fayoum, les émeutes populaires contre les chrétiens furent particulièrement féroces, et le gouvernement ne tenta pas de les réprimer. La fête du Nil — ou la Fête du Martyr, comme on l’appelait désormais — fut interdite, et la vie et les biens des populations chrétienne et juive furent en danger à toute heure par tout le pays.
Tel fut l’état des choses pendant trois ans, jusqu’à ce qu’une ambassade du roi de Barcelone arrivât avec la rançon d’un prisonnier récemment pris à la guerre (probablement en Syrie), et les envoyés furent horrifiés de l’état des choses qu’ils trouvèrent en Égypte. Ils offrirent au sultan de grosses sommes supplémentaires s’il permettait que les églises fussent rouvertes, et les présents furent acceptés. Quelque soulagement fut certainement accordé, mais Makrizi rapporte avec une fierté apparente que deux églises seulement furent autorisées à rouvrir ; et il rapporte en outre que, bien que le prisonnier eût été libéré et autorisé à partir avec l’ambassadeur, ils furent ensuite poursuivis sur l’ordre du sultan. Probablement les poursuivants se déguisèrent en brigands. Tout ce qu’on leur avait donné leur fut repris, et le malheureux prisonnier fut repris et mis aux fers. Makrizi semble trouver là une action plutôt belle de la part du sultan. Durant ces trois années de persécution, en l’an 1301, la population musulmane du Saïd, qui était principalement composée des descendants de colons arabes, se révolta contre la domination des mamelouks. Plusieurs des principaux émirs mamelouks furent dépêchés pour écraser la révolte, ce qu’ils firent avec une férocité impitoyable. La plus grande partie de la population fut passée au fil de l’épée, si bien que la puanteur de leurs cadavres emplit le pays. Seize cents des principaux propriétaires terriens furent saisis et tous leurs biens confisqués. Innocents et coupables, musulmans et chrétiens, furent enveloppés dans la même ruine générale ; dans certains districts, nul homme ne resta vivant, seulement ces femmes et ces enfants qui ne valaient pas la peine d’être emmenés comme esclaves.
L’année suivante, un terrible tremblement de terre contribua à la ruine et à la démoralisation du pays. Quelques villes — notamment Kous — furent entièrement détruites. Les quatre cités du Caire furent laissées « comme si elles avaient été renversées et ruinées par un ennemi ». Le jeune sultan était loin d’être heureux dans son royaume. Il comprit peu à peu que sa violence contre les chrétiens n’avait fait que jeter toute l’administration civile du pays dans la confusion, sans concilier ses sujets musulmans, ou du moins ceux qu’il avait le plus de raisons de craindre, les émirs mamelouks. En l’an 1309, il s’était tellement lassé des plaintes et des querelles constantes que, sous prétexte de faire un pèlerinage à La Mecque, il se retira à Kérak, et de là fit dire aux mamelouks qu’ils pouvaient choisir qui ils voudraient pour régner sur eux — il ne voulait plus rien y avoir à faire. Mais quand ils le prirent au mot et élurent l’un de ses propres esclaves — Rokn-ed-dyn Bibars II —, Nasr ebn Kalaoun changea d’avis. Il alla d’abord à Damas, où il fut accueilli comme le véritable sultan, puis descendit en Égypte. Les émirs mamelouks accoururent sous sa bannière, et Bibars II, rassemblant en hâte tout le trésor de la citadelle — qu’on dit s’être élevé à 300 000 dinars, et auquel le récent pillage des chrétiens avait sans doute largement contribué —, s’enfuit à Akhmîm. Il fut cependant poursuivi par Nasr ebn Kalaoun, le trésor repris, et lui-même étranglé.
Le reste du règne de Nasr ebn Kalaoun, qui dura trente ans de plus, le montre sous un jour fort différent. Instruit par l’expérience, il fit de son mieux pour protéger les chrétiens, tant de la violente rapacité des mamelouks que du fanatisme religieux de leurs compatriotes musulmans ; et il s’occupa de précieux travaux publics, et d’un effort pour rendre un bon gouvernement au pays bouleversé. Mais, bien que le respect et la bienveillance du sultan pussent quelque chose, il était souvent impuissant à réprimer les éclats du fanatisme populaire, et, dix ans après son retour (1320), de nouveaux outrages poussèrent enfin les chrétiens à la riposte.
Le début de l’affaire fut assez simple. Le sultan désirait bâtir une jetée sur la rive du Nil pour la commodité de son nouveau Meidan.[113] Il faut se rappeler que la rive du Nil de 1320 n’est pas celle d’aujourd’hui. Le fleuve s’est beaucoup déplacé vers l’ouest, et son ancien lit est couvert des maisons du Caire moderne et même médiéval ; car les nouveaux bâtiments étaient érigés dès que le sol était sec. Au temps de Nasr ebn Kalaoun, il y avait une île nouvellement formée, entre Le Caire et Boulac, sur laquelle étaient déjà bâtis une mosquée, un moulin et plusieurs maisons avec de spacieux jardins, qui étaient un lieu de promenade favori des gens de Fostat. Pourtant, dans les années de crue, on rapporte que l’île était couverte d’eau, et les rues changées en canaux, tandis que les habitants allaient en barques. La branche orientale du fleuve qui baignait la ville de Fostat était cependant toujours peu profonde ; et, avec le temps, elle se dessécha entièrement. Le huitième siècle de l’Hégire est plein de récits de la formation de nouvelles îles, qui devinrent peu à peu partie de la rive orientale du Caire, et des tentatives inefficaces des souverains mahométans, à grands frais, pour maîtriser le fleuve.
À l’endroit précis de ce chenal à demi asséché que le sultan avait fixé pour sa jetée, sur un fragment de terrain plus ancien et plus élevé, se dressait l’église de Zehry. Si on l’avait laissée, elle eût occupé une place en vue sur une île au milieu du petit bassin que le sultan creusait pour recevoir les eaux du Nil, et cela eût été une offense constante pour les Arabes. Pourtant, le sultan répugnait à donner l’ordre de la démolition effective de l’église, et désira simplement que ses hommes creusassent tout autour d’elle, de très près, afin qu’elle fût minée et s’effondrât d’elle-même. Mais, bien que l’église fût laissée comme suspendue en l’air, elle « refusait toujours de tomber », et les plaintes des ouvriers musulmans devinrent bruyantes. Des murmures de colère coururent par le pays : le sultan favorisait les chrétiens ; et les fanatiques mahométans ne manquèrent pas à l’occasion. Comment, ou par qui, le complot fut formé, on ne le sut jamais ; mais, environ trois semaines plus tard, le feu couvant du fanatisme éclata en flamme ouverte.
Ce fut un vendredi, dans la splendeur brûlante d’une journée de juin, que le signal fut donné. Ce jour-là, à l’heure de la prière de midi, quand les fidèles étaient rassemblés en foule dans les mosquées, « au Caire, à Alexandrie, à Damanhour, à Assiout, à Manfalout, à Kous, à Assouan, et dans cinq autres des principales villes d’Égypte », la même chose se produisit. À la fin de la prière, un fakir — qui, dans chaque cas, paraît avoir été un étranger — se dressa soudain du milieu de l’assemblée, et cria d’un fort tremblement, comme un homme qui reçoit un ordre direct du Ciel : « Dieu est grand ! Dieu est grand ! Ô mes frères, allons détruire les églises ! »
Dans la plupart des cas, la foule musulmane n’eut pas besoin qu’on le lui dît deux fois. Au Caire, le cri fut lancé en trois endroits au même moment — sur le lieu des fouilles devant l’église de Zehry, dans la mosquée de la citadelle, et dans la grande mosquée-université d’El Azhar. La première église à tomber fut l’odieuse Zehry, dont il ne resta pas pierre sur pierre. Tout ce qui avait de la valeur fut volé par la foule, qui se rua ensuite vers l’église de Saint-Mena, dans le quartier de Hamra. Cette église avait été de temps immémorial un objet particulier de vénération pour les Égyptiens, qui lui envoyaient des offrandes de toutes les parties du pays, en sorte qu’elle possédait alors l’un des plus riches trésors du royaume, non seulement en argent, mais en beaux ornements, vases et autres œuvres d’art. Autour d’elle vivait une grande colonie de chrétiens, qui « s’étaient retirés du monde », sans pourtant, semble-t-il, aucun établissement monastique défini. La foule se jeta sur ces bâtiments, et en une heure environ ils furent saccagés de fond en comble, et les habitants sans défense battus et dépouillés. Étant cependant plus avides de pillage que de destruction, ils ne s’attardèrent pas à abattre les bâtiments, mais déferlèrent vers l’église des Vierges, près de l’aqueduc, dans l’enceinte de laquelle vivaient aussi un grand nombre de moines et de religieuses. Ils enfoncèrent les portes, traînèrent dehors plus de soixante religieuses qui s’y étaient hâtivement réfugiées, leur arrachèrent jusqu’aux vêtements du dos, et pillèrent tout ce qu’ils purent trouver. Puis ils mirent le feu à l’église des Vierges, et à une autre tout proche qui avait pris part au naufrage général. Toujours non assouvie, la vague de destruction déferla vers le sud, vers Babylone.
À ce moment, cependant, la nouvelle du soulèvement les avait précédés. Les portes de la vieille forteresse — qui enfermait alors, comme aujourd’hui, six églises — furent hâtivement fermées, et les Égyptiens se préparèrent à se défendre. En même temps, le sultan, entendant le bruit des émeutes — car une autre foule s’occupait à détruire les églises du Mouski et de la Zawilah —, envoya en hâte s’enquérir de la cause et, apprenant ce qui se passait, se remua aussitôt pour prévenir de nouveaux dégâts. On lui apporta la nouvelle que le Kasr-el-Shamma (le nom arabe de la vieille forteresse romaine de Babylone) tenait bon contre une foule assiégeante, mais ne le pourrait plus longtemps si on ne lui envoyait pas promptement du secours. L’émir Idgamish, accompagné de quatre autres émirs et d’une troupe de cavalerie, galopa vers Babylone. Le capitaine du guet l’avait précédé et s’était personnellement efforcé de contenir la foule, mais avait été repoussé sous une grêle de pierres. La foule était en train d’incendier la porte, qui avait résisté à tous leurs efforts pour l’enfoncer, quand Idgamish chargea, l’épée à la main, à la tête de sa troupe, et cria son ordre de cesser. La grande foule vacilla et recula un instant, et Idgamish saisit l’occasion de proclamer à voix haute que tout homme trouvé en ce lieu après l’expiration d’une heure serait à l’instant mis à mort. Ce fut assez. La multitude prit ses jambes à son cou avec la plus grande promptitude, et les églises de la forteresse furent sauvées. Idgamish demeura à son poste jusqu’à l’heure de la prière du soir, en cas de renouvellement de l’attaque, et, en se retirant, laissa l’ordre strict au commandant du guet de passer la nuit en garde devant le Deyr. Il lui laissa un renfort de cinquante hommes.
Cependant, l’émir Alamas, qui paraît n’avoir guère goûté les ordres semblables qu’on lui avait donnés de réprimer l’émeute et de sauver les églises, trouva celles qu’on l’avait chargé de protéger déjà rasées, et revint tranquillement sur ses pas pour en informer le sultan. Le sultan ordonna l’arrestation immédiate du fakir qui avait donné le signal dans la mosquée de la citadelle, mais on l’informa qu’on ne le trouvait pas. Les rues étaient pleines d’hommes chargés du butin des églises et des chrétiens. Interrogés, ils déclaraient invariablement que le sultan lui-même avait ordonné la proclamation de l’ordre de détruire les églises. Il ne paraît cependant y avoir eu aucun fondement raisonnable à cette accusation contre lui ; et comme, les jours suivants, des lettres arrivèrent de ville en ville avec le même rapport d’émeute et de destruction d’églises, le sultan devint furieux et déclara que les meneurs seraient punis.[114] De cette intention apparemment surprenante, ses émirs le détournèrent à grand-peine, lui faisant observer, dit Makrizi, que les événements survenus ne pouvaient être attribués à une intervention humaine, puisque personne, pas même le sultan en personne, si fort qu’il l’eût souhaité, n’aurait pu organiser un soulèvement aussi simultané et aussi répandu. Il lui convenait plutôt de reconnaître la main de Dieu, qui voulait punir les chrétiens de l’arrogance et de l’impiété avec lesquelles ils s’attachaient à leur propre foi.
Cette manière de voir, cependant, n’agréa pas aux Égyptiens, exaspérés par ce point culminant d’une longue période d’injustice et d’oppression ; et il est à craindre qu’il n’y ait quelque vérité dans le récit mahométan d’un complot formé par les moines du couvent de Toura, appelé le monastère de la Mule, pour se venger de leurs oppresseurs. Environ un mois après la destruction des églises, des incendies criminels éclatèrent en plusieurs endroits à la fois dans les villes du Caire et de Fostat. Du samedi au dimanche soir, les premiers feux durèrent ; et à peine avait-on, à grand-peine, maîtrisé ceux-ci qu’un feu éclata dans un autre quartier ; et cette fois, aidé par un vent si fort qu’il fracassa les barques sur le fleuve, il menaça de consumer toute la ville. L’air était épais de fumée, et de chaque minaret les fakirs et les saints hommes élevaient la voix en bruyante supplication vers le Tout-Puissant. La nuit vint, mais le feu n’en brûla que plus furieusement, et l’air était plein de cris et de lamentations. Le mardi matin, le sultan donna l’ordre de garder toutes les portes de la ville, et de réquisitionner tout porteur d’eau pour le service public, tandis que les charpentiers et les maçons étaient mis à abattre les maisons devant le feu afin d’en arrêter la progression. Nul, de quelque rang qu’il fût, ne fut dispensé du service personnel pour sauver la ville ; et la grande rue qui partait de Bab Zawila fut remplie d’eau jusqu’à présenter l’apparence d’un fleuve.
Pourtant, chaque jour de nouveaux feux éclataient, et la vigilance des autorités ne pouvait se relâcher un instant. Par proclamation publique, les habitants de chaque quartier reçurent l’ordre de placer dans chaque rue un baril ou un zeyr[115] plein d’eau, prêt pour les cas d’urgence, en sorte que le prix des barils et des jarres monta à une hauteur extraordinaire. La clameur populaire avait déjà accusé les chrétiens d’incendier la ville, et enfin, un vendredi du même mois (juillet), deux moines furent surpris sortant du collège de Kehar, juste après qu’un feu y eut éclaté. Le sultan en fut aussitôt informé, et commanda qu’on les mît à la torture. À peine l’émir porteur de cet ordre était-il descendu de la citadelle que la populace traîna devant lui un autre chrétien, qu’elle avait trouvé dans la mosquée de Zahir, et sur lui plusieurs sacs pleins de naphte et de poix. Mis à la torture en présence de l’émir, il déclara qu’on lui avait donné ces sacs et dit d’en déposer un dans la mosquée de Zahir. Les moines, sous la torture, avouèrent qu’ils appartenaient au monastère de la Mule, et que c’étaient eux qui avaient incendié le collège. Kerim-el-din le kadi, dont la maison avait été incendiée et à peine sauvée, suggéra qu’on envoyât quérir le patriarche des Égyptiens, puisqu’il savait toujours tout ce qui se passait parmi son peuple, et qu’on le consultait en toute occasion. Jean IX, qui avait paisiblement succédé à Jean VIII quelques mois auparavant, fut donc mandé à la faveur de la nuit et sous une garde de soldats, de peur qu’il ne pâtît aux mains de la populace furieuse.
Confronté avec les trois chrétiens qui avaient été arrêtés, en présence de Kerim-el-Din, ils répétèrent au patriarche l’aveu qu’ils avaient déjà fait aux autorités mahométanes. Jean fondit en larmes, et expliqua qu’il y avait des chrétiens fanatiques qui désiraient se venger des forcenés mahométans qui avaient détruit leurs églises. Le patriarche fut congédié en sûreté et en honneur, et Kerim-el-Din[116] alla même jusqu’à faire préparer une mule, afin qu’il pût retourner à cheval chez lui. Mais il fut reconnu par les foules sauvages qui grouillaient dans les rues ; elles l’entourèrent, et l’auraient mis en pièces, si le capitaine du guet ne s’était tenu près de lui et ne l’avait tiré d’affaire. Au matin, quand le kadi, selon sa coutume, sortit de sa maison pour monter à la citadelle, il fut à son tour entouré d’une foule hurlante, qui le maudissait de protéger les chrétiens après qu’ils eurent mis le feu aux maisons des fidèles. Kerim-el-Din, nullement intimidé, monta faire son rapport au sultan, et l’assura que ce n’était qu’une poignée de forcenés ignorants parmi les chrétiens qui étaient réellement à blâmer. Le sultan ordonna que la torture fût appliquée de nouveau, et avec une bien plus grande sévérité, aux prisonniers, apparemment dans l’attente qu’ils livreraient les noms d’Égyptiens plus riches et plus influents. Mais, au milieu de leurs tourments, ils tinrent fermement à ce qu’ils avaient déclaré auparavant : que toute la conspiration était l’œuvre de quatorze moines du monastère de la Mule, dont huit s’étaient chargés de brûler Le Caire, et six la ville de Fostat. Babylone devait être laissée intacte, puisque, comme il semble probable, les restes de cette antique cité étaient alors, comme aujourd’hui, entièrement occupés par des chrétiens.
Sur cette seconde confession, des messagers furent aussitôt envoyés au monastère de la Mule, qui ramenèrent comme prisonniers tous les moines qu’ils purent trouver. Quatre d’entre eux furent brûlés au milieu d’une foule énorme. Dès ce moment, l’excitation des mahométans du Caire et de Fostat monta à un degré si frénétique que toute apparence de loi et d’ordre fut abandonnée. Tout chrétien qu’ils rencontraient était assassiné et pillé sans remords. Ils se tournèrent contre le sultan, qui leur avait donné la paix et la prospérité dix ans durant ; et un matin, comme il descendait de la citadelle au Meidan, il trouva toutes les rues bloquées par une foule houleuse, qui hurlait contre lui et invoquait à grands cris Allah pour qu’il protégeât la foi. Le sultan poursuivit son chemin, mais à peine était-il entré dans le Meidan que le capitaine du guet lui rapporta qu’on avait surpris deux chrétiens en train de mettre le feu à une maison. Il ordonna qu’on les brûlât aussitôt vifs en présence de la multitude. Comme l’exécution s’accomplissait, Kerim-el-Din, en robe officielle, passa près du lieu, et la foule tourna aussitôt sa fureur contre le kadi, et fit pleuvoir sur lui une grêle de pierres. Il fut contraint de revenir sur ses pas et de se réfugier, poursuivi par les hurlements de la foule, dans le Meidan. Le sultan demanda en hâte la raison de ce nouvel éclat et, apprenant de Kerim-el-Din ce qui s’était passé, fut transporté de colère, et fit appel aux émirs présents pour leur conseil en la matière. L’émir Seyf-el-din proposa qu’on envoyât un messager demander aux émeutiers ce qu’ils voulaient, et Djemal-el-Ain suggéra que, comme il était bien connu que la haine des fonctionnaires chrétiens était au fond de l’affaire, il n’était plus besoin de recourir à des mesures violentes : il suffirait de les apaiser en renvoyant aussitôt tous les fonctionnaires chrétiens des bureaux du gouvernement. Aucune de ces recommandations ne plut au sultan, qui, au contraire, désira aussitôt que le Chambellan prît avec lui quatre émirs et nombre de mamelouks, et patrouillât Le Caire depuis la porte du Meidan jusqu’à Bab Zawila, et de là jusqu’à la Porte de la Victoire (Bab-el-Nasr), leur ordonnant de réprimer l’émeute d’une main forte et de n’épargner personne. Il commanda ensuite au capitaine du guet de garder Bab-el-Louk et les rives du fleuve, d’arrêter sans distinction tous ceux qui chercheraient à s’échapper, et de les amener à la citadelle. « Et si, ajouta-t-il dans un nouvel accès de colère, vous ne m’amenez pas ceux qui auraient lapidé Kerim-el-Din, par la vie de ma tête, je vous pendrai à leur place. »
Les émirs partirent ; mais, comme ils sympathisaient sans doute en leur cœur avec les émeutiers, ils prirent soin de s’attarder assez longtemps sur leurs préparatifs pour laisser le temps d’avertir la foule au-dehors. Cela fut fait à si bon escient qu’une véritable débandade eut lieu aussitôt, et qu’au moment où les émirs commencèrent leur marche il ne restait plus une âme à arrêter ; même leurs propres serviteurs avaient disparu. La nouvelle de leur approche les précédait comme le feu ; les gens détalaient comme des lapins vers leurs terriers, les portes de tous les bazars étaient closes, et la patrouille arriva à la Porte de la Victoire sans avoir rencontré une seule personne ! Cependant, le capitaine du guet patrouilla Boulac et les rives du fleuve, et arrêta quantité de mendiants, de matelots et de vagabonds. Ce procédé frappa la populace d’une telle terreur que beaucoup se jetèrent dans le Nil, qui était alors extrêmement bas, et se réfugièrent à Gizeh. Avant le coucher du soleil, les malheureux qui n’avaient pu s’échapper, au nombre de près de deux cents, furent amenés devant le sultan. Nasr ebn Kalaoun ne tergiversa pas. Il commanda sur-le-champ que la bande en haillons fût divisée en trois compagnies — l’une à pendre, l’une à couper en deux, et l’une à qui couper les mains. Tous se mirent à se lamenter à grands cris, déclarant que ce n’étaient pas eux qui avaient jeté les pierres à Kerim-el-Din. Les émirs joignirent leurs larmes et leurs prières à celles de la malheureuse foule de prisonniers, implorant grâce. À la fin, le sultan se laissa détourner de son intention première, mais il ordonna au capitaine du guet de dresser une rangée de gibets depuis Bab Zawila jusqu’au marché aux chevaux, et à chacun d’eux fut pendu, le lendemain matin, un homme apparemment pris au hasard parmi les prisonniers rassemblés de cette façon arbitraire. Les émirs contraints de passer devant eux ne retinrent pas leurs lamentations, et Kerim-el-Din, apprenant de quelle hideuse façon la rue avait été décorée de ses prétendus ennemis, ne put se résoudre à prendre ce chemin pour aller à la citadelle, mais fit le tour par un autre.
Le jour suivant, le sultan monta sur sa tribune et fit amener devant lui un autre lot des malheureuses créatures qui avaient été arrêtées par le capitaine du guet. Devant sa face, il ordonna que l’exécution se poursuivît, et l’on coupa les pieds et les mains à trois d’entre eux. Les émirs, voyant la colère du sultan inapaisée, et craignant de l’attirer sur eux-mêmes, n’osèrent plus intercéder pour eux. Kerim-el-Din seul, à son arrivée, s’avança, arrachant son turban de sa tête et se prosternant à terre, pour implorer le pardon des infortunés, qu’il devait savoir, selon toute probabilité, entièrement innocents de toute offense envers lui. Le sultan lui accorda la vie des prisonniers, mais ordonna qu’ils fussent mis aux travaux forcés sur ses chantiers le long du fleuve. Il donna aussi la permission d’enlever les cadavres de ceux qui avaient été pendus. À peine le sultan avait-il quitté la tribune qu’une nouvelle alerte au feu s’éleva. On disait que la mosquée d’Ahmed ebn Touloun et la citadelle elle-même étaient en danger, outre deux autres lieux d’importance. Dans le courant de la matinée, trois autres chrétiens furent arrêtés, qui, selon Makrizi, avouèrent eux aussi franchement appartenir à la conspiration des incendiaires.
Une semaine durant, l’étrange scène se prolongea : la populace frénétique de terreur, le sultan s’efforçant de la contenir, les chrétiens se cachant dans la crainte de leur vie, et mahométans et chrétiens tombant tour à tour victimes de la colère du sultan ou de la fureur de la foule. Le samedi suivant, le tumulte atteignit son comble. Comme le sultan descendait de la citadelle au Meidan, selon sa coutume, il se trouva entouré d’une foule mutine d’environ dix mille hommes. Tous portaient des chiffons bleus marqués d’une croix blanche ( ?), et, dès que le sultan parut parmi eux, ils se mirent tous à crier d’une seule voix : « Qu’il n’y ait d’autre foi que celle de l’Islam ! Que Dieu protège la foi de Mahomet ! Ô toi, commandeur des croyants, aide-nous contre les infidèles. Nulle faveur aux chrétiens ! » Le sultan se vit au bord d’une insurrection, et trembla. Ce n’était pas assez qu’il eût torturé et brûlé vifs tous ceux qu’on accusait d’avoir incendié la cité ; les mahométans avaient soif de sang chrétien, et il n’était plus possible de le leur interdire. Son courage l’abandonna. Il gagna le Meidan, et de là envoya son Chambellan proclamer publiquement à la multitude qu’elle était libre de tuer tout chrétien qu’elle pourrait trouver et de s’emparer de ses biens ! Et quand la multitude entendit la proclamation, elle fit retentir l’air de bénédictions sur son souverain, et s’en alla exécuter ses ordres. Les scènes terribles qui suivirent cette capitulation du sultan devant la foule en délire, le massacre et le pillage en masse des chrétiens égyptiens dans ce règne de la terreur, sont laissés à notre imagination. Les auteurs musulmans se bornent à dire que cette chose advint, et passent à énumérer les incapacités légales qui furent ensuite imposées aux chrétiens demeurés en vie. Ce sont les mêmes qu’auparavant : certaines couleurs rendues obligatoires ; une clochette pendue à leur cou quand ils entraient au bain, pour avertir tout « fidèle » qui s’y trouvât, afin qu’il pût éviter la souillure ; nul chrétien à employer dans aucune charge publique, ni dans la maison d’aucun émir, ni dans aucun poste sous le gouvernement des provinces. Tout chrétien vu en turban blanc, ou montant cheval ou mulet, pouvait être tué par le premier mahométan qui voulût s’en charger, et ses biens étaient pris par le meurtrier. L’usage de l’âne seul leur était permis, et encore à condition qu’ils montassent le visage tourné vers la queue. Et tandis que le sultan était assis à préparer ces lois, l’œuvre de carnage se poursuivait, jusqu’à ce que les fanatiques eux-mêmes fussent rassasiés et commençassent de nouveau à craindre les conséquences, puisqu’ils savaient avoir exécuté les ordres du sultan « avec une amertume sans bornes ».
Il fut nécessaire, dit notre autorité musulmane, de les rassurer et de proclamer une amnistie générale pour tout ce qu’ils auraient pu faire. De sorte que le lendemain vit la foule mahométane suivre de nouveau son sultan de bénédictions et d’acclamations reconnaissantes, et l’on rapporte que le sultan « leur sourit » dans son soulagement. Mais l’accalmie fut de courte durée ; la nuit suivante, des flammes éclatèrent de nouveau au Caire, et se propagèrent avec une telle rapidité qu’on craignit que la citadelle même ne fût incendiée. Bien des jours durant, les chrétiens n’osèrent se montrer hors de leurs portes, et les églises demeurèrent fermées plus d’un an et demi — jusqu’à ce que l’empereur de Byzance et le roi d’Espagne envoyassent des ambassades à la cour du Caire, sollicitant quelque mesure de tolérance pour leurs malheureux coreligionnaires égyptiens. Un grand nombre d’entre eux, il est à craindre, avaient apostasié entre-temps. La vie du patriarche fut épargnée, et il vécut quelque quinze ans encore. Le patriarche melkite, Athanase III, prit soin de ne pas s’aventurer dans son diocèse égyptien en ces circonstances, et demeura tout le temps à Constantinople, s’occupant des querelles entre l’empereur et le clergé de cette ville. À la fin, l’empereur le bannit de Constantinople ; mais, craignant encore de retourner en Égypte, il se rendit dans l’île d’Embda, et finalement en Grèce, où il fut jeté en prison. Comme beaucoup du clergé égyptien, cependant, il était versé dans l’étude de la médecine et, ayant guéri son geôlier, fut remis en liberté. On ne sait pas s’il retourna jamais en Égypte.
Les lois pénales portées contre les chrétiens égyptiens à cette époque n’incluaient pas les juifs, et ceux-ci semblent avoir profité des troubles des chrétiens. Makrizi conte l’histoire d’un juif qui devait à un chrétien une forte somme d’argent. Ce dernier, ayant été renvoyé de son poste et dans le besoin, se déguisa et se rendit à la maison du juif, demandant son remboursement. Mais le juif donna aussitôt l’alarme, et une foule mahométane se rassembla en quelques instants pour saisir le chrétien. Celui-ci s’échappa par un mouvement de flanc dans l’intérieur de la maison, où il implora la protection de la femme du juif. Elle eut pitié de lui, et le cacha dans les lieux pour la nuit ; mais, avant qu’on lui permît de partir au matin, il fut contraint de donner au juif une quittance pleine et entière de la dette impayée. En l’an 1325, quand la violence de la persécution se fut quelque peu apaisée, Nasr reçut une lettre de l’empereur d’Abyssinie, lui commandant de rebâtir les églises qui avaient été abattues par les musulmans, et de mieux traiter les chrétiens, faute de quoi il abattrait toute mosquée du royaume d’Abyssinie et intercepterait le cours du Nil. Nasr rit des menaces de l’empereur, et congédia ses envoyés sans réponse. Quel en fut le résultat pour les mosquées d’Abyssinie, nous ne le savons pas ; mais le Nil ne semble pas en avoir été affecté. En l’an 1327, il y eut un nouvel éclat des mahométans, et l’église de Sainte-Barbe fut détruite. La seule raison qu’en donnent les musulmans est le fait que les chrétiens, avec la permission du sultan, s’étaient hasardés à réparer cette église, et avaient, ce faisant, légèrement agrandi le bâtiment. L’église ne fut pas rebâtie immédiatement, mais elle se trouve aujourd’hui sur son ancien emplacement, dans la forteresse romaine. En cette année, Jean IX mourut, et eut pour successeur Benjamin II.
Les années restantes du règne de Nasr ebn Kalaoun se passèrent plus paisiblement, et il s’employa principalement à rebâtir Le Caire. Plusieurs écoles et collèges lui doivent leur existence, ainsi que des fontaines publiques, et plus d’une mosquée, outre la belle qui porte encore son nom dans le bazar du cuivre ; et ses travaux publics ne se bornèrent pas au seul Caire. Il recreusa le canal navigable qui reliait autrefois Alexandrie au Nil, mais qu’on avait laissé tomber en ruine, creusa un autre canal de Kankah à Syrakus, et renforça les digues du pays, outre la construction de plusieurs ponts en divers endroits. Il est évident que les émirs mamelouks n’approuvaient nullement cette substitution du bon gouvernement à la guerre et au pillage perpétuels, et Nasr devint d’année en année plus impopulaire. Il trouvait de temps à autre de l’occupation pour les mamelouks dans diverses expéditions contre la Nubie, où il était devenu de règle pour le sultan d’Égypte de dresser un prétendant au trône contre un autre. Le peuple nubien revenait invariablement à son souverain légitime, qui refusait de jurer fidélité au sultan musulman d’Égypte, dès que les troupes de ce dernier avaient quitté le pays ; mais tous les anciens liens de patriotisme et de christianisme périssaient rapidement dans l’anarchie continuelle qu’entraînaient la traite forcée des esclaves et les invasions perpétuelles des musulmans en faveur de quelque nouveau prétendant au trône. Nasr était passionné de chevaux, et l’on dit que, durant quelques années de son règne, on en élevait trois mille par an dans ses écuries. En l’an 1337, il perdit le plus aimé de ses fils, l’émir Anak, et ne se remit jamais vraiment du choc de cette perte. Des huit qui lui restaient, tous sauf un étaient encore enfants ; et il devait lui être évident qu’il y avait peu de chance que les réformes qu’il avait tâché d’entreprendre fussent poursuivies après sa mort. Les émirs mamelouks attendaient comme des vautours pour se quereller sur son corps et réintroduire le règne de la violence qu’il avait fait de son mieux, vingt ans durant, pour contenir.[117]
Le 6 janvier 1341, Nasr mourut, presque seul ; son corps fut hâtivement enseveli de nuit, sans cortège. Son fils aîné fut bien autorisé à monter sur le trône, mais, en quarante jours, il fut déposé par les émirs mamelouks et exilé, tandis que le harem de son père était violé et pillé par les mamelouks. Du harem, ils tirèrent un enfant de six ans qu’ils appelèrent par dérision leur sultan pendant cinq mois, avant de le jeter dans le cachot où il mourut. L’un après l’autre, les huit fils de Nasr ebn Kalaoun furent placés sur un trône nominal pour des durées variant de quarante jours à trois ans, mais sans aucun pouvoir réel, tandis que les émirs se battaient entre eux, et que l’Égypte était abandonnée au gouvernement des fonctionnaires permanents — ce qui, comme ils étaient égyptiens et chrétiens, était ce qui pouvait lui arriver de mieux. De ces huit fils, tous furent déposés sauf le quatrième, dont le règne nominal dura plus de trois ans, et qui mourut de mort naturelle. Les sept autres furent tous déposés — deux moururent en exil, un dans un cachot, trois furent assassinés.
Le septième fils fut Nasr-el-dyn Hassan, qui succéda en 1347 ; et, bien qu’un peu plus de trois ans après il fût déposé et emprisonné dans la citadelle, il survécut pour recouvrer le trône de son père et régner pour un court temps pour de bon, avant que le sort habituel des sultans mamelouks ne l’atteignît. Durant son premier règne, en l’an 1348, l’Égypte, comme l’Europe, fut visitée par la terrible peste que nous appelons la Peste noire. La mortalité en Égypte fut effroyable ; des familles entières furent exterminées, et leurs biens aussitôt saisis par le Régent et les autres émirs mamelouks. Makrizi déclare que quinze mille personnes moururent au Caire en un seul jour ; mais, même si l’on comprend les quatre cités sous le terme du Caire, comme il devenait de plus en plus la coutume de le faire, ce nombre est incroyable. Comme le même mot — Masr — est employé par Makrizi pour désigner indifféremment Le Caire et l’Égypte, nous devons conclure que son assertion se rapporte ici à cette dernière. Lors du choléra de 1883, le nombre moyen de décès par jour était d’environ trois cents au Caire. Pourtant, nous savons par notre propre expérience que la Peste noire fut bien plus meurtrière qu’aucune visitation ultérieure de la peste, et un taux de mortalité de mille par jour dans une seule ville n’était pas rare au plus fort des épidémies de peste les plus sévères en Égypte. Le patriarche Pierre, qui avait succédé à Benjamin en 1340, mourut, et Marc IV fut élu.
Ce fut sous le règne de l’un des fils de Nasr ebn Kalaoun que Jean de Mandeville, dit-on, visita l’Égypte. Il dit qu’il y demeura « un long temps », et que le sultan était bien disposé à son égard et l’aurait marié à la fille d’un émir « si j’avais voulu renoncer à ma loi et à ma croyance ». Messire Jean donne quantité de renseignements exacts sur le pays, mêlés à des affirmations manifestement fabuleuses et à d’autres que nous ne pouvons vérifier. Il dit que le sultan et quatre de ses nobles, qui avaient voyagé en Europe sous le déguisement de marchands, parlaient fort bien le français. Il rapporte aussi que le sultan lui dit que les « chrétiens, pour leurs péchés, avaient perdu les terres d’Égypte et de Syrie. Car nous savons bien, en toute vérité, que lorsque vous servez Dieu, Dieu vous aidera ; et quand il est avec vous, nul ne peut être contre vous. Et nous savons bien, par nos prophéties, que les chrétiens regagneront cette terre de nos mains lorsqu’ils serviront Dieu plus dévotement. »
Chapitre XXX
La plus longue persécution
En 1351, le huitième fils de Nasr ebn Kalaoun régna sous la régence de l’émir Sheikhoun, et les trois années de son règne ne furent pas sans incidents dignes d’être consignés. En 1353, une peste ravagea de nouveau l’Égypte, qui emporta, entre autres, le calife régnant ; car ces papes musulmans effacés continuaient de résider au Caire. Il eut pour successeur son oncle, qui dut avoir quelque influence modératrice sur les musulmans, car les désordres du pays s’accrurent après sa mort. Durant cette peste, un chrétien des provinces arriva au Caire et éleva la voix pour dénoncer publiquement la licence du temps et les maux de la foi musulmane. Il fut aussitôt arrêté et amené devant le kadi, où il déclara qu’il cherchait à convaincre le monde musulman de son péché en rejetant le christianisme, et qu’il était prêt à souffrir le martyre. Le kadi le garda sous la torture une semaine entière, après quoi il fut décapité et son corps livré aux flammes. Peu après, un chrétien fut dénoncé au gouvernement de sa ville natale sous le frivole prétexte que son grand-père avait professé la foi de l’Islam, et que, par conséquent, son descendant ne pouvait avoir aucun droit d’être chrétien. Le kadi devant qui on l’amena fut tout à fait de cet avis, exigea de l’homme qu’il devînt sur-le-champ mahométan et, sur son refus, le jeta en prison.
Sa mort par la torture semblait inévitable ; mais les chrétiens de ce district étaient nombreux, et savaient que le gouverneur de la ville leur était favorable. Avec sa connivence, ils forcèrent la prison de nuit et délivrèrent leur coreligionnaire. Le lendemain, la populace musulmane fut furieuse d’être frustrée de son exécution ; elle réclama le kadi à grands cris, les boutiques furent hâtivement fermées, et toute la ville fut en insurrection. La foule tenta de saisir et de tuer le gouverneur, qui appela sa garde mais, accablé par le seul poids du nombre, s’enfuit de la ville, qui demeura à la merci de la foule. Tout chrétien qui n’avait pas réussi à s’échapper fut saisi. L’église fut entièrement détruite par les musulmans fanatiques, ses croix et ses images brûlées, et les matériaux employés à bâtir une mosquée sur le même emplacement. Ils dirigèrent ensuite leur fureur contre les tombeaux chrétiens, qu’on ouvrit de force pour y chercher des corps à brûler. Toute affaire était à l’arrêt, et la ville livrée à la plus folle anarchie. Le gouverneur écrivit au Caire, se plaignant que le kadi, par ses mesures non provoquées contre les chrétiens, eût excité une insurrection et causé la perte d’au moins cinq cent mille dirhems de revenu pour le gouvernement. Les chrétiens eux-mêmes écrivirent à l’un des émirs, nommé Hosam, pour se plaindre du kadi et demander que leur église fût rebâtie. Le kadi et le gouverneur furent tous deux mandés au Caire, et une enquête tenue devant quatre des magistrats du Caire, le vizir et plusieurs des principaux fonctionnaires. Il paraissait clair que le kadi de Nahririah avait été à blâmer, mais les quatre magistrats du Caire prirent parti pour lui contre les chrétiens ; et, bien que l’émir Hosam et l’émir de la Basse-Égypte épousassent chaleureusement la cause du gouverneur, qui avait tenté de les protéger, ils restèrent presque seuls, car le régent du royaume, l’émir Sheikhoun, était entièrement sous l’influence du cheikh de sa mosquée, Akmel-ed-din.
Ce dernier enflamma les passions du conseil par une harangue en turc, où il semble avoir déclaré qu’en aucune circonstance il ne pouvait être juste de prendre le parti d’un chrétien contre un musulman, et termina par une amère dénonciation de l’émir Hosam, déclarant qu’il avait perdu tout droit à la communion des fidèles, puisque, en épousant la cause des chrétiens, il avait blasphémé la foi. Finalement, une sorte de compromis fut conclu : le gouverneur et le kadi furent tous deux destitués, mais aucune compensation ne fut faite aux chrétiens. À vrai dire, le sentiment contre les chrétiens et l’amère jalousie de leur prééminence en richesse et en savoir ne purent plus être empêchés d’éclater en persécution ouverte. On a mentionné que, durant les vingt dernières années de son règne, Nasr s’était montré de plus en plus favorable aux Coptes, et que ceux-ci avaient depuis lors mené l’administration civile du pays, laquelle tombait toujours dans une confusion sans espoir entre les mains des mamelouks ignorants chaque fois qu’ils tentaient de la gérer eux-mêmes. Quelques-uns de ces Coptes étaient devenus musulmans, notamment deux qui, l’ayant fait, aspirèrent au rang de vizir et troublèrent le gouvernement du pays par leurs querelles. Mais la plus grande partie étaient encore chrétiens, et présumaient de leur rang officiel pour négliger les lois portées contre eux, et se mêler sur un pied d’égalité ou de supériorité aux musulmans, qui voyaient d’un mauvais œil leur pouvoir et leur richesse croissants. Beaucoup d’entre eux, dont le christianisme était plus nominal que réel, se conduisaient avec l’arrogance et la rapacité qu’on tenait pour les seules prérogatives des musulmans ; mais leur pire offense semble avoir été l’affirmation de leur égalité.
Il en vint à ceci (écrit l’indigné historien musulman) qu’un des secrétaires chrétiens passa devant la mosquée El Azhar, à El Kahira, chevauchant en bottes à éperons, des bandes blanches autour de la tête, à la mode d’Alexandrie ; avec des valets[118] courant devant lui pour écarter le peuple, de peur qu’on ne le pressât, et derrière lui nombre d’esclaves en habits somptueux, sur des montures piaffantes.
Les musulmans présents ne purent le souffrir ; ils se dressèrent contre lui, le firent descendre de cheval, et furent sur le point de le tuer. Mais, une grande foule s’étant rassemblée, ils le laissèrent aller. La multitude, cependant, eut une entrevue avec l’émir Taz au sujet des chrétiens et de ce qu’elle attendait de lui, et il promit de leur faire rendre justice par les chrétiens. Ils envoyèrent alors un mémoire, rédigé en termes musulmans, pour être lu au sultan El Melik-es-Saleh, en présence des émirs, des kadis et du reste de la cour, où était contenue la plainte contre les chrétiens, demandant qu’un conseil fût tenu à leur sujet, afin de les obliger à observer les conditions qui leur étaient imposées.
Ordre fut alors donné d’appeler le patriarche des chrétiens et les principaux hommes de sa religion, et de faire venir le chef des juifs et leurs anciens, et que les émirs et les kadis vinssent en présence du sultan. Alors le kadi Ala-ed-din Ali Ben Fassl Allah lut d’un bout à l’autre le traité qui avait été rédigé entre le musulman et la population tributaire (les Coptes), et qu’ils avaient apporté avec eux. Tous ceux qui étaient alors présents s’engagèrent à en observer les termes, et le certifièrent. Puis on leur rappela aussi leurs actions passées, où ils avaient joué double jeu, comme à présent ; de sorte que, voyant combien peu ils s’étaient écartés de leurs anciennes pratiques, et de peur qu’ils n’y revinssent, il fut décrété qu’ils seraient exclus de tout ce qui touchait à la cour et au gouvernement du sultan, et des cours des émirs, même s’ils professaient l’islamisme ; mais que nul d’entre eux ne serait forcé de l’embrasser. Et la même chose fut écrite aux provinces.
Le peuple se mit alors à les traiter en maîtres, épiait leurs pas, leur mettait la main dessus dans les rues, et arrachait les vêtements qu’ils portaient ; les battait cruellement, et ne les laissait pas qu’ils n’eussent professé l’islamisme. Ils allèrent même jusqu’à allumer un feu pour les y jeter. Les chrétiens restèrent alors cachés dans leurs maisons, et n’osaient sortir pour marcher parmi le peuple. Et comme on faisait généralement savoir qu’aucun obstacle ne serait opposé à ce qu’on les maltraitât, le peuple se mit à les suivre dans leurs retraites, et à abattre toutes celles de leurs maisons qui s’élevaient au-dessus de celles des musulmans. À la fin, la condition des chrétiens devint si mauvaise dans leurs cachettes que, pendant longtemps, ils cessèrent tout à fait de marcher dans les rues, et l’on n’en voyait pas un seul, ni d’eux ni des juifs.
Les musulmans envoyèrent alors un mémoire à la cour de justice, le deuxième jour de la semaine (le lundi), le 14 du mois de Rejeb, où ils se plaignaient que les chrétiens eussent recommencé à bâtir leurs églises et à les agrandir. En même temps, une grande foule se rassembla au château, et implora le secours du sultan contre les chrétiens. Il ordonna alors au préfet d’El Kahira de s’y rendre à cheval et d’examiner l’affaire. Mais le peuple n’attendit pas la permission ; il se hâta de devancer, et démolit une église auprès du pont des Lions, et une église dans la rue El Asra, à Misr, et l’église de Fabhadin, dans l’enceinte d’El Kahira ; ainsi que le couvent de Nehya, à Djizah, et une église dans le voisinage de Batag-el-Tokruri.[119]
Ils pillèrent les richesses des églises qu’ils démolirent, qui étaient grandes, et emportèrent jusqu’aux boiseries et aux dalles d’albâtre. Ils se ruèrent sur les églises de Misr et d’El Kahira, et étaient sur le point de détruire celle d’El Bondokayyin, à El Kahira, quand le préfet pénétra parmi eux et tâcha de les en empêcher ; mais le peuple était si désespéré qu’il refusa d’obéir à l’ordre du préfet.
Un décret fut alors envoyé par écrit aux diverses provinces et en Syrie, portant que nul juif ni aucun chrétien ne serait pris à service, même s’il embrassait l’islamisme ; mais que quiconque l’embrasserait ne serait pas autorisé à retourner chez lui ni dans le sein de sa famille, à moins que celle-ci ne devînt aussi musulmane. De même, que si quelque pauvre chrétien embrassait l’islamisme, on l’obligerait à assister aux cinq prières et à l’assemblée du vendredi dans les mosquées et autres lieux de prière. Et que, lorsqu’un chrétien mourrait, les musulmans se chargeraient de la gestion de ses biens entre ses héritiers, s’il en avait ; sinon, ils seraient confisqués au profit du trésor public. Le patriarche fut chargé d’y veiller, et rédigea un ordre, qui fut lu devant les émirs, puis consigné par le gardien des portes du palais un vendredi, le 16 du second Djomada, et lu dans les mosquées d’El Kahira et de Misr — et ce jour-là fut un grand jour.
Puis, vers la fin du mois de Rejeb, on apporta de l’église de Shoubra, après qu’elle eut été démolie, les doigts d’un martyr que l’on conservait dans une cassette et que l’on avait coutume de jeter dans le Nil afin, croyait-on, de le faire monter ;[120] on les brûla ensuite en présence du sultan, sur la plaine du Château de la Colline, et l’on jeta les cendres dans le fleuve, de peur que les chrétiens ne s’en emparassent.
En ce temps-là vint la nouvelle qu’un grand nombre de chrétiens du Saïd et de la côte avaient embrassé l’islamisme et étudié le Coran, et que la plupart des églises du Saïd avaient été abattues et des mosquées bâties à leur place ; et que, dans la ville de Kalioub, plus de quatre cent cinquante chrétiens étaient devenus musulmans en un seul jour. Cependant, la population agricole du pays s’arrangea par tous les moyens pour être employée dans les charges publiques, et pour s’unir par mariage aux musulmans, et accomplir ainsi son dessein — mêler à tel point les races que la plus grande partie de la population descend aujourd’hui d’eux.
Une enquête rigoureuse fut aussi faite par toute la terre d’Égypte pour déterminer l’étendue des biens-fonds appartenant à l’Église nationale, et l’on trouva qu’ils se montaient à 1 025 feddans.[121]
Durant cette persécution, le patriarche Marc fut jeté en prison pour y être torturé et finalement mis à mort. Le roi de Nubie l’apprit à temps, et saisit tous les marchands musulmans de son royaume comme otages de la vie du patriarche, qui fut en conséquence relâché. Au milieu de cette persécution des chrétiens, un complot heureux entre l’émir Tajedin et le prisonnier Nasr-el-Dyn Hassan replaça une fois de plus ce dernier sur le trône de son père, qu’il occupa près de sept ans. On sait fort peu de chose de ce prince, mais son nom sera toujours rappelé comme celui du bâtisseur de la magnifique mosquée qui porte son nom, et qui se dresse au pied de la citadelle. En l’an 1361, Hassan fut assassiné par ses émirs, et son neveu, un garçon de quatorze ans, fut appelé à être le sultan nominal, que les mamelouks trouvèrent commode d’avoir pour figure de proue. Au bout de deux ans, il fut déposé en faveur d’un rejeton encore plus jeune de la maison de Kalaoun, Shaban ebn Houssein, à qui l’on permit de régner jusqu’à ce qu’il fût un jeune homme de vingt-quatre ans — c’est-à-dire quatorze ans — sous le titre de Melek-el-Ashraf III.
Le régent, sultan en tout sauf le nom, était El Bogha-el-Amri, qui avait été esclave du sultan Hassan, mais comptait désormais au premier rang parmi les émirs mamelouks. En l’an 1363, le patriarche Marc mourut, et le nouveau régent semble avoir été plus favorable aux chrétiens, car l’Église élut son successeur, Jean X, sans aucune difficulté. L’année suivante, une terrible famine visita l’Égypte et la Syrie, qui, en certaines parties de ces pays, dura trois ans, jusqu’à ce que les malheureux habitants dévorassent leurs propres enfants. À la famine succéda, dans le nord de l’Égypte, une nouvelle invasion des croisés, qui, en 1365, firent une descente sur l’Égypte et prirent Alexandrie après une journée de résistance. La ville fut livrée au pillage, et un grand nombre de femmes emmenées par les Francs. Aucune vie ne fut perdue parmi les envahisseurs, dit-on, quoiqu’un grand nombre d’habitants et de défenseurs fussent tués. La garnison abandonna la place et se retira sur Le Caire. Mais, de nouveau, les croisés gâchèrent délibérément leurs propres chances. Ils avaient une flotte de cent navires, une armée de dix mille fantassins et de quatorze cents cavaliers ; mais, quand le conseil de guerre se tint pour décider de leur action future, seuls le roi de Chypre, qui commandait nominalement l’expédition, et le légat du pape furent d’avis d’une marche sur Le Caire. La majorité l’emporta, et l’expédition, avec son peu glorieux butin de femmes, fit voile vers Chypre.
En 1369, un malheureux chrétien fut saisi et torturé à mort sous le soupçon d’avoir, par sorcellerie, causé la mort de l’épouse du jeune sultan, fille de l’émir Taj ; mais, dans l’ensemble, les chrétiens semblent avoir été assez bien traités sous ce règne. Jean X mourut en 1371, et eut pour successeur, paisiblement, Gabriel IV, qui ne régna que quatre ans. En 1373, il y eut une famine en Égypte due à la faiblesse du Nil, et les processions liturgiques habituelles furent tenues au Caire par chrétiens et musulmans pareillement, pour crier vers les cieux et demander de l’eau. Makrizi rapporte qu’il prit part à l’une d’elles, étant alors âgé d’environ neuf ans. La famine, comme à l’ordinaire, engendra le mécontentement, et l’année suivante une autre révolution parmi les mamelouks se débarrassa du régent, qui fut taillé en pièces par ceux de sa propre garde. Un autre émir mamelouk, El Gai-el-Yusufi, fut placé sur le trône sous le titre de régent. Il épousa la mère du jeune sultan pour s’emparer de sa fortune, puis l’assassina, et tenta d’assassiner Melek-el-Ashraf ; mais, par un exemple presque sans précédent de loyauté parmi ses mamelouks, qui se rallièrent et combattirent pour lui, le sultan échappa cette fois. Mais il était désormais un jeune homme, capable d’un gouvernement réel, et disposé à faire valoir son droit de l’exercer ; aussi les émirs résolurent-ils de machiner sa perte. Plusieurs complots contre lui échouèrent, mais il leur donna enfin l’occasion qu’ils cherchaient en quittant le royaume pour un pèlerinage à La Mecque. Les émirs lui tendirent une embuscade, taillèrent en pièces son escorte, et supposèrent le sultan tué lui aussi.
Ils retournèrent au Caire et offrirent la couronne au calife régnant ; car les califes, depuis leur fuite au Caire plus d’un siècle auparavant, exerçaient de là une autorité spirituelle qui était respectée ou non, selon ce qui convenait au monde musulman, mais jamais imposée. Mutewakil fut trop avisé pour mettre en danger sa position en cédant à la demande des émirs, et leur dit de choisir qui ils voudraient, et que sa sanction serait prête. À ce moment, on découvrit que le sultan, qu’on avait laissé pour mort, était revenu au Caire et se cachait dans la maison d’un de ses amis. Les émirs fondirent aussitôt sur la maison, et étranglèrent le sultan avant que personne eût le temps de se rallier autour de lui. Ils placèrent alors sur le trône son fils, dont l’enfance était la principale recommandation ; et, après que deux émirs différents eurent été choisis comme régents puis déposés, l’émir Barkuk saisit cette charge et la garda pour lui. Le père de Barkuk était l’un de ces jeunes chrétiens achetés en Circassie par les marchands d’esclaves pour le marché égyptien. Il fut, comme à l’ordinaire, sommé de renoncer à sa foi en faveur de l’Islam, et fut acheté en l’an 1364 par le régent El Bogha, qui, frappé de sa beauté et de son intelligence, lui permit d’être instruit dans le savoir de l’Égypte, et finit par l’élever au rang d’émir. Son fils Barkuk, à l’époque du meurtre de son maître, était déjà d’assez d’importance parmi les mamelouks d’El Bogha pour être jeté en prison avec son grand ami Berekeh, quand le reste de la garde du régent fut autorisé à se disperser. Barkuk, cependant, recouvra bientôt sa liberté, et prit du service auprès du gouverneur de Damas, jusqu’à ce que le sultan Melek-el-Ashraf le rappelât en Égypte et lui donnât le commandement d’un régiment mamelouk.
Après le meurtre du sultan, Barkuk servit fidèlement son fils en bas âge comme régent durant le court règne de celui-ci, et se montra bien digne de la confiance qui lui était confiée. Depuis quelque temps, les affaires de la Nubie allaient de mal en pis sous l’ingérence constante des divers sultans d’Égypte, qui, si fort qu’ils pussent être en désaccord avec leurs émirs, s’accordaient toujours sur la politique d’encourager la guerre civile et la traite des esclaves au Soudan. Les descendants de l’un des rois légitimes de Nubie, qui avait passé une grande partie de son règne à combattre des prétendants encouragés par la cour d’Égypte, étaient devenus une tribu redoutable, connue sous le nom des « Enfants de Kenz », qui, s’alliant aux nobles d’une autre puissante tribu de Nubie, menaient une guérilla contre tous les musulmans, et rendaient peu sûres toutes les routes entre Assouan et Suakim. Sous la régence d’El Bogha, une expédition avait été entreprise contre cette tribu par les musulmans, sous le couvert de l’amitié pour le roi de Nubie régnant, qui se termina par la destruction partielle des Enfants de Kenz et la destruction totale de la vieille cité de Dongola, qui fut laissée sans habitants. Les horribles cruautés perpétrées par les mamelouks dans cette expédition provoquèrent une insurrection populaire parmi leur propre peuple dans la province d’Assouan, qui fut réprimée avec une égale barbarie. Quand Barkuk devint régent pour le jeune Ali, le gouverneur d’Assouan était un émir qui surpassait toutes les traditions musulmanes en barbarie, particulièrement envers les Enfants de Kenz, chaque fois que quelqu’un de cette tribu tombait en son pouvoir.
Il envoya au sultan en bas âge douze têtes et deux cents hommes vivants des Kenouz, chargés de chaînes, comme un présent agréable. La tribu de Kenz se souleva enfin contre l’émir, pilla la ville d’Assouan, tua nombre d’habitants, et se rendit maîtresse de toute la province, qui, pendant bien des années, cessa d’appartenir au royaume d’Égypte. Avant que l’insurrection commençât, le sultan en bas âge d’Égypte mourut ; et, bien que son frère, alors âgé de six ans, fût élu sultan à sa place, il fut déposé en deux ans. En 1382, Barkuk fut élu sultan par la voix unanime non seulement des émirs, mais du calife Mutewakil, des magistrats et des Ulémas. Néanmoins, trois ans plus tard, Barkuk découvrit que le calife complotait pour le détrôner, et le jeta en prison, déclarant qu’il n’était plus calife, et en nomma un autre, qui ne vécut qu’un an. Son successeur déplut aussi au sultan Barkuk, et fut déposé en faveur de Mutewakil, que le sultan tira de prison et rétablit dans ses honneurs. Mutewakil, cependant, n’avait ni pardonné ni oublié, et cette fois son complot réussit. Barkuk fut saisi, déposé et emprisonné à Karak. L’enfant Haji, qu’on avait déposé pour lui, fut rappelé au trône en 1389. Il ne régna que huit mois, mais, durant ce temps, quelques scènes curieuses se déroulèrent au Caire, qui donnent au dernier règne du dernier mamelouk baharite un intérêt propre. Il y avait alors trente-six ans qu’une terrible persécution avait conduit un nombre sans précédent de chrétiens à renier leur foi, et réduit ceux qui restèrent fidèles au plus bas degré.
Durant ce temps, il y avait eu de nombreux éclats fanatiques contre les chrétiens, mais aucune persécution autorisée de la part du gouvernement. Pourtant, il y avait une oppression constante ; et, bien qu’il soit à peine concevable que beaucoup des apostats de 1354-1355 eussent survécu pour prendre part à la scène de 1389, il y avait eu de fréquentes apostasies sous la pression. Les musulmans en consignent une en particulier avec une fierté spéciale, en raison de la haute position sociale de l’intéressé, environ trois ans avant cette époque. Le renégat, Michel Sabaan, fut promené en triomphe par la cité, vêtu de robes royales et monté sur l’une des mules du sultan, après quoi il fut récompensé d’un poste important sous le gouvernement. Depuis l’accession au trône patriarcal de Matthieu, en 1375, cependant, il y avait eu un renouveau du sentiment religieux et patriotique parmi les Égyptiens, et beaucoup de ceux qui avaient apostasié revinrent à la vraie foi. En l’an 1389, une étrange procession entra dans Le Caire — une grande multitude d’hommes et de femmes, qui criaient en marchant qu’ils étaient chrétiens, et qu’ils renonçaient à la foi des faux prophètes, qu’ils avouaient avec honte avoir adoptée par crainte de la persécution. Leur but, en attirant ainsi publiquement l’attention sur eux-mêmes, était d’expier leur faute passée en recherchant volontairement ce martyre dont la crainte les avait rendus traîtres à leur Seigneur.
Ils furent entourés, et les autorités musulmanes exigèrent en vain leur retour immédiat à la foi de l’Islam. Ils s’écriaient constamment d’une seule voix : « Nous sommes venus ici pour être purifiés de notre péché, et, par le sacrifice de notre vie, mériter le pardon de notre Sauveur. » Comme on trouva que nul ne pouvait être terrifié au point de céder, on résolut de faire un exemple des hommes d’abord.
Ils furent menés à la place ouverte sous les fenêtres du collège de Saleh, séparés des femmes, et décapités l’un après l’autre. Le terrible spectacle n’eut aucun effet sur la détermination des femmes, mais les confirma plutôt dans leur désir de mort. Les trouvant obstinées, l’un des principaux kadis prit sur lui d’ordonner à ses gardes de mener les femmes sans plus de délai au pied de la citadelle et de les décapiter toutes. Cela fut fait ; mais beaucoup, même parmi les musulmans, crièrent honte au kadi de mettre à mort des femmes par décapitation. L’exemple ne fut pas perdu pour les chrétiens du Caire. En quelques jours, un moine, son ami et trois femmes qui leur étaient liées furent décapités et brûlés — le premier pour avoir prêché contre la foi de l’Islam, les autres pour s’être tenus à ses côtés et l’avoir encouragé durant son martyre. Vers la fin de l’année, le patriarche Matthieu et le grand-rabbin des Juifs furent tous deux jetés en prison ; et le premier dut être racheté au prix de 100 000 dirhems, le rabbin au prix de 50 000. Mais les cruautés de l’émir et du calife, qui exerçaient le pouvoir suprême au nom du jeune sultan, ne se bornaient pas aux chrétiens, et la sage administration de l’usurpateur Barkuk était encore fraîche dans les esprits. Avant que son emprisonnement eût duré un an, il fut unanimement rappelé au trône par les mamelouks, et son premier acte fut d’ordonner un massacre général d’El Mansour Haji et de tous ses partisans.
Chapitre XXXI
Les sultans-esclaves circassiens
Barkuk, que l’on compte pour le premier de la dynastie des esclaves circassiens, monta sur le trône pour la seconde fois en l’an 1390 (792 de l’Hégire), et régna dix ans. En ce temps-là, deux grands chefs musulmans se disputaient en Europe et en Asie le pouvoir suprême : l’un était Tamerlan, le général des Tartares ; l’autre était Bajazyd, quatrième de la famille des Turcs ottomans, qui allaient bientôt conquérir la prééminence du monde sarrasin. Tous deux envoyèrent des ambassadeurs au sultan d’Égypte : Timour, ou Tamerlan, avec des menaces, pour exiger sa soumission immédiate comme vassal du conquérant du monde ; Bajazyd, pour implorer son amitié et son alliance. Barkuk, pour toute réponse à Timour, fit mettre à mort ses messagers, et conclut avec Bajazyd le traité que celui-ci désirait. Timour était trop occupé à pousser la conquête de l’Inde pour venger la mort de ses ambassadeurs ou mettre à exécution ses insolentes menaces.
Barkuk eut donc le loisir de prêter quelque attention au gouvernement civil de son royaume, et se montra capable d’autres formes de gouvernement que la force brutale sur laquelle les sultans mamelouks des deux dynasties s’étaient presque entièrement appuyés. Il allégea les impôts, supprima une douane vexatoire au port de Boulac, et trouva même le temps d’accorder sa protection à des musulmans savants. Il bâtit un collège, appelé, d’après le titre qu’il avait pris, El Madrasseh-el-Zahiriech. Sous lui florissait l’un des historiens mahométans les plus connus, que l’on désigne généralement sous le nom de Makrizi. Cet homme célèbre était de pure descendance arabe, et avait tiré le meilleur parti des occasions d’étude que l’Égypte offrait encore, à un plus haut degré qu’aucun autre pays tombé sous le joug paralysant des musulmans. Il naquit au Caire en 1364, et son amour du savoir fut tel qu’il triompha des plus profonds préjugés de race et de religion. Il était prêt à s’instruire même auprès du chrétien et du juif ; et, quoique son histoire des Coptes trahisse la haine inquiète d’un musulman qui affectait de mépriser tout en étant contraint de reconnaître la supériorité intellectuelle de la « population tributaire », elle n’en consigne pas moins pour nous les détails les plus précieux de quelques-unes des persécutions. Il écrivit de nombreux ouvrages de jurisprudence, d’histoire, de théologie et de topographie, et prit une part éminente à l’administration civile du Caire. Il fut officiellement attaché tant à l’antique mosquée d’Amr à Fostat qu’à celle d’El-Hakim au Caire, tandis qu’il était l’un des maîtres du collège de Moawiyah et remplit plusieurs fois la charge de kadi. Quand Barkuk monta sur le trône en 1390, Makrizi avait environ vingt-six ans, et il dut voir avec une profonde gratitude le retour au pouvoir d’un mamelouk qui avait place en sa tête pour d’autres idées que celles de la guerre, du pillage et de la persécution.
Barkuk, toutefois, n’oubliait pas les traditions de sa caste, et dépensa des sommes immenses à l’achat de jeunes Européens pour recruter les régiments mamelouks, et à l’acquisition d’armes et de chevaux à des fins guerrières. Il réorganisa toute l’armée ; et, au lieu de bandes de pillards nombreuses, chacune sous son propre émir, il les plaça sous les ordres directs de neuf grands officiers nommés par lui-même. On les connaissait sous les noms de : (1) Atabek-el-Assaker (général commandant en chef de toutes les forces) ; (2) Ras Noubet-el-Omra (chef des émirs) ; (3) Emir-el-Zeloeh (chef de l’artillerie) ; (4) Emir Meglis (grand maréchal du palais) ; (5) Emir Akhoun (chef de la cavalerie) ; (6) Daoudar (chancelier) ; (7) Ras Noubet-el-Thani (second dans le commandement des émirs) ; (8) Hageb-el-Hogab (grand chambellan) ; (9) Naib (gouverneur du Caire).
Ces officiers formaient une sorte de conseil privé, et étaient censés se réunir avec le calife, les émirs et les kadis, ou magistrats de la cité, pour délibérer sur les mesures proposées par le sultan — au gré duquel, cependant, ils étaient nommés et révoqués. À cette assemblée devait appartenir désormais le pouvoir d’élire un nouveau sultan en cas de succession disputée au trône.
En 1403 (806 de l’Hégire), une nouvelle et terrible famine affligea l’Égypte. Makrizi rapporte que l’une de ses filles était malade, et qu’il acheta pour elle deux poulets, mais fut contraint de les payer soixante-quatorze pièces d’argent.
Un seul cas de persécution effective des chrétiens est consigné durant le second règne de Barkuk. L’un des émirs prit sur lui de détruire une église chrétienne, où l’on était apparemment occupé à faire le vin sacramentel de l’année pour ce district ; car il déroba 40 000 jarres de vin, qu’il brisa solennellement devant le Bab Zawila, sur la place au-dessous de la citadelle, et répandit le vin en libation à la foi de l’Islam. Le même émir proposa ensuite en conseil qu’une persécution régulière des chrétiens fût organisée, mais Barkuk était trop avisé pour sanctionner un procédé si funeste à tout bon gouvernement. Il permit néanmoins qu’un homme fût mis à mort, qui avait renoncé au mahométisme pour le christianisme.
Au milieu de ses projets, cependant, Barkuk fut frappé d’épilepsie, et mourut à l’âge de soixante ans. Le Caire moderne lui doit deux de ses plus splendides monuments : la mosquée qui porte son nom, mais qui fut bâtie comme tombeau pour sa fille, dans le bazar des cuivres ; et le mausolée familial, portant aussi son nom, parmi les tombeaux dits des califes.
Son fils Farag fut autorisé à lui succéder sans contestation, et fut aussitôt appelé à réprimer la révolte des gouverneurs de Syrie et d’Alep. Il y parvint avec une relative aisance, mais un ennemi plus redoutable l’attendait. Timour, revenant tout enflé de ses succès des Indes, reconquit Alep. Il remporta aussi une grande victoire sur Bajazyd ; et, sur les talons des messagers qui en apportèrent la nouvelle en Égypte, vint une nouvelle sommation : que le sultan d’Égypte se reconnût vassal de Timour, et lui livrât deux fugitifs qui s’étaient réfugiés quelques années auparavant auprès de Barkuk.
Farag signa le décret, et, bien qu’il ne voulût point livrer les deux fugitifs, il les emprisonna au Caire. Par ce moyen, il acheta la paix ; mais ses émirs mamelouks furent si indignés que, à la mort de Timour deux ans après, ils déposèrent Farag et élurent son frère. Farag eût été tué si sa cachette eût pu être découverte ; et, au bout de deux mois, il fut assez fort pour reprendre le royaume et chasser son frère en exil, où celui-ci mourut. Pourtant, il ne put jamais recouvrer le prestige qu’il avait perdu par sa soumission aux insolentes exigences de Timour, et, quatre ans plus tard, un nouveau complot eut plus de succès.
Un esclave qui avait appartenu à Barkuk, et que celui-ci avait élevé au rang d’émir, désira parvenir au pouvoir suprême, et y parvint en travaillant l’ambition du calife régnant, El Mustain b’Allah. Les califes, depuis que Bibars avait reçu le fugitif de Bagdad, avaient perdu tout pouvoir politique, et occupaient dans le monde oriental à peu près la même position que le pape de nos jours dans le monde occidental. Le cheikh El Mahmoudi, l’émir ambitieux, persuada El Mustain que, par un coup hardi, il serait tout à fait possible de réaffirmer l’antique pouvoir du califat et de recouvrer pour lui-même la souveraineté temporelle. Le moment fut choisi quand Farag était à Damas. L’émir leva l’étendard de la révolte au nom de Mustain, et somma le sultan d’abdiquer ; mais les mamelouks hésitèrent, et la fortune de la révolte parut douteuse, jusqu’à ce que l’anathème spirituel du Souverain Pontife retentît comme un coup de tonnerre par tout le royaume. Le Prince des Croyants déclara que, par sa proclamation, le sultan Farag était déposé. « Le véritable sultan d’Égypte et de Syrie est désormais le calife, descendant et vicaire du Prophète. Le pardon est offert à ceux qui s’uniront à lui. Malheur à tous ceux qui lui résisteront. »
L’effet de cette laconique proclamation fut immédiat et saisissant. Elle semble avoir pris le monde musulman par surprise et avoir contraint à une obéissance frappée de crainte. Les mamelouks du sultan l’abandonnèrent. Il fut arrêté et amené devant le calife, qui le condamna formellement comme coupable de révolte contre le représentant de Dieu sur la terre. Il fut solennellement exécuté le 7 mai 1412.
Tous les émirs prêtèrent serment de fidélité au calife, et le cheikh El Mahmoudi obtint, sous le nom de grand vizir, la fin qu’il avait poursuivie. On fit une entrée solennelle au Caire au milieu des acclamations des musulmans, et le calife fut installé dans le palais de la citadelle.
Le premier soin de ces dévots fut de dépouiller les juifs et les chrétiens. Trois commissaires furent chargés d’enquêter sur leur nombre et leurs ressources, et l’on ouvrit, dans le bâtiment attenant à la mosquée de Hakim, un bureau d’enregistrement pour recevoir leurs noms. Finalement, les juifs et les chrétiens furent répartis en trois classes : les plus riches devaient payer quatre dinars par an, la deuxième classe deux, et les pauvres un dinar par an.
Le calife régna près de trois ans, et, bien qu’il opprimât les chrétiens, il s’efforça aussi de réfréner les vices et la violence de ses sujets musulmans. Cela, toutefois, le rendit bientôt fort impopulaire, surtout auprès des mamelouks ; et il ne fallut pas longtemps pour que le cheikh El Mahmoudi se sentît assez fort pour contraindre le calife à lui octroyer le titre aussi bien que le pouvoir de roi, puis à confiner le calife dans son propre palais. Le calife essaya de nouveau l’arme spirituelle qu’il avait trouvée si efficace auparavant, et publia une sentence d’anathème et de déposition contre le cheikh El Mahmoudi. Mais un expédient de cette sorte ne réussit pas souvent deux fois. Le cheikh El Mahmoudi et ses mamelouks se moquèrent ouvertement de l’anathème, se saisirent du Pontife, le déclarèrent coupable de révolte contre son souverain légitime, le déposèrent et l’envoyèrent en exil !
Le cheikh El Mahmoudi régna plus de huit ans sous le nom de Melek el Muaiyad. Les historiens musulmans en parlent en bien, car il fut le protecteur de Makrizi, qui l’avait accompagné à Damas lorsqu’il alla combattre Farag, et qui avait été employé à d’importants postes au Caire durant tout son règne. Mais il opprima les chrétiens, et permit à ses mamelouks de se livrer ouvertement à la violence et à la persécution. Le commandant du guet, dont la charge était de maintenir l’ordre, leur extorquait de grandes sommes d’argent, et des contributions de vin pour ses soldats. Auprès des décombres de Babylone vivait une colonie de marchands de vin chrétiens, et tout le quartier était encore habité par des chrétiens. Le commandant du guet prit d’assaut ces quartiers comme s’il se fût agi d’une ville étrangère, emporta tout le vin qu’il voulut pour ses troupes — qui, étant musulmanes, n’avaient nul droit d’y toucher —, brisa les jarres et répandit la plus grande partie du reste, et laissa ses soldats piller jusqu’à ce que les malheureux habitants lui eussent payé de grosses sommes pour qu’il s’en allât. Le patriarche Matthieu était mort sous le règne du calife Mustain, et avait eu pour successeur un natif de Gizeh nommé Gabriel. Ce patriarche régna dix-huit ans ; et, bien que, pour la plupart, ce fussent des années de trouble et de persécution, il trouva le temps d’écrire, entre autres travaux, une exposition du rituel copte. Il avait été laïque, et l’un des commis du gouvernement, avant de tout abandonner pour entrer dans l’Église et en devenir le patriarche — dignité qui ne fit de lui qu’une cible pour l’outrage et la persécution. Il était si pauvre qu’il dépendait, pour sa subsistance quotidienne, des aumônes de son peuple, et ne voulait prendre que ce qui était absolument nécessaire à son existence. Il allait toujours à pied, et vivait comme le plus pauvre de son peuple. Depuis quelque temps, le revenu déclinant des patriarches d’Égypte avait été augmenté de sommes considérables envoyées chaque année d’Abyssinie à l’Église mère d’Égypte ; mais, à l’avènement de Gabriel, cette contribution cessa, apparemment au motif que, ayant été laïque au service du gouvernement, il n’était pas une personne propre à être choisie comme patriarche.[122]
Sous le cheikh El Mahmoudi, toutes les anciennes lois oppressives furent remises en vigueur contre les chrétiens ; et, en l’an 821 de l’Hégire, Gabriel fut mandé devant l’assemblée (dont la constitution a été décrite sous le règne de Barkuk) et menacé de mort, parce que les Abyssins, qui étaient censés relever de son autorité, opprimaient les musulmans établis dans leur pays. Après d’orageuses discussions, il fut décidé, comme à l’ordinaire en temps de persécution, que nul chrétien ne serait plus employé au service du gouvernement. On commença par faire un exemple de Fadail, le secrétaire chrétien du grand vizir. Par ordre du sultan, il fut emprisonné et torturé, puis promené nu par les rues du Caire, suivi d’un officier qui criait à haute voix : « Ainsi sera-t-il fait à tout chrétien au service du sultan. » On espérait sans doute que cette démonstration serait suivie, comme au siècle précédent, d’une apostasie massive des chrétiens employés dans les bureaux du gouvernement. Mais cette génération-là avait grandi sous les funestes influences du patriarche Cyrille ; celle-ci avait appris à être capable de meilleures choses sous Matthieu et Gabriel. Les fonctionnaires chrétiens se barricadèrent dans leurs maisons, et attendirent que les musulmans découvrissent de nouveau que le gouvernement ne pouvait être mené sans eux. Quelques-uns apostasièrent à une date ultérieure, sous la pression continue de la persécution, et principalement afin de se venger de leurs oppresseurs. La même année, la tête de saint Marc fut dérobée à Alexandrie par un corsaire vénitien, et cela semble avoir été regardé comme une calamité nationale par les chrétiens d’Égypte.
Vers cette époque, le pays souffrit de nouveau, dans la séquence habituelle, de la sécheresse, de la famine et de la peste. Muaiyad ordonna un pèlerinage au sépulcre de Barkuk. Il s’y rendit lui-même avec les musulmans et le Coran. En même temps, des processions furent organisées par les juifs avec la Loi, et par les chrétiens avec l’Évangile, chacun chantant une litanie de supplication au Tout-Puissant pour être délivré de la peste.
Durant son règne, le cheikh El Mahmoudi bâtit la belle mosquée que l’on appelle, d’après son second titre, le Gama el Muaiyad, près du Bab Zawila. Après sa mort, ce fut la lutte sanglante habituelle pour le trône. Trois sultans furent successivement élus et déposés en l’espace d’une année ; mais le quatrième, un esclave affranchi nommé Bers Bey, qui s’était élevé au rang d’émir parmi les mamelouks, réussit à s’établir solidement sur cette périlleuse élévation et à conserver sa position pour le reste de sa vie.
Chapitre XXXII
La conquête ottomane
Bers Bey monta sur le trône en 1422 (825 de l’Hégire) et régna sous le titre de Melek el Ashraf. La première année de son règne fut marquée par une crue très haute du Nil, qui apporta d’abondantes moissons et fut reçue par le peuple comme un heureux présage pour le nouveau règne. Deux années durant, en effet, le pays jouit de la paix ; puis la révolte accoutumée éclata, cette fois en Syrie, mais elle fut bientôt réprimée ; et dans diverses expéditions contre les Francs, Bers Bey réussit entièrement. Il conquit l’île de Chypre et contraignit son roi chrétien, Jean III, à devenir son vassal. Ce Jean loua par la suite au sultan d’Égypte une bande de ses mamelouks musulmans, afin de faire la guerre à d’autres princes chrétiens. La renommée des terribles mamelouks était bien connue en Europe, et le grand maître des chevaliers de Saint-Jean fut envoyé comme ambassadeur à la cour d’Égypte pour persuader le sultan de rappeler ses soldats. Les arguments accoutumés l’emportèrent, et Bers Bey reçut, pour rappeler les mamelouks, une somme plus considérable que celle que Jean lui avait versée pour les envoyer. Mais Jean de Chypre se plaça aussitôt sous la protection de la puissance sarrasine rivale, le sultan ottoman Murad II, qui, bien que son récent siège de Constantinople eût échoué, devenait d’année en année plus puissant, au péril tout à la fois de l’empire chrétien en Europe et de l’empire musulman en Égypte et en Syrie.
Murad essaya d’autres arguments en faveur de Jean de Chypre. Il fit porter par son ambassadeur à la cour d’Égypte un message péremptoire : Bers Bey refuserait à ses risques et périls les mamelouks qu’il avait promis ; et Bers Bey congédia sur-le-champ le commandeur (il n’est pas dit qu’il rendît l’argent) et envoya les mamelouks.
En 1427 (830 de l’Hégire), le patriarche Gabriel mourut, et pendant quelques mois les affaires de l’Église furent administrées par un moine du couvent de Toura, nommé Michel. Makrizi dit même qu’il fut réellement élu patriarche, puis déposé par les chrétiens ; mais son nom ne figure comme patriarche dans aucune des deux listes chrétiennes. Sans doute existait-il un parti puissant en faveur de l’élection d’un moine, mais le gros de l’Église l’emporta en faveur d’un homme nommé Jean (Abu-l-Farag chez les Arabes), fort connu et grandement aimé, le prêtre chargé d’une importante école à Maks.
En 1429 (832 de l’Hégire), un complot fort curieux fut découvert, à ce que rapporte Makrizi : rien de moins qu’un traité secret entre l’empereur d’Abyssinie et « les Francs » pour entreprendre une guerre sainte destinée à exterminer la religion et l’empire musulmans par tout le monde ! Au même moment, l’empereur d’Abyssinie devait attaquer le royaume d’Égypte et de Syrie par terre, et les Francs l’envahir par mer. L’agent et ambassadeur entre l’Abyssinie et l’Europe était un marchand chrétien déguisé en musulman. Cet homme se fraya un chemin à travers le Soudan ruiné jusqu’en Égypte, puis s’embarqua dans un port africain pour l’Europe. Il mena ses négociations avec « les Francs » à bonne fin, allant jusqu’à fixer l’uniforme que devait porter chaque soldat de la croisade — un vêtement brodé de la Croix et « du nom de Haty[123] écrit en lettres d’or ». Mais, à son retour à Alexandrie, il fut trahi par un esclave, saisi avant d’avoir quitté son navire et traduit devant le sultan. Deux moines abyssins se trouvaient avec lui, ainsi qu’un grand nombre de ces vêtements brodés.
Le malheureux marchand fut jugé par les kadis musulmans et condamné à mort. On le plaça d’abord sur un chameau et on le promena solennellement par les rues de Boulac, du Caire et de Fostat, précédé d’un homme qui criait à haute voix : « Ainsi sera-t-il fait à quiconque voudrait fournir des armes à nos ennemis et professe deux religions. » Après quoi il fut décapité près du collège de Saleh, à la vue d’une foule immense. Le non-retour de son ambassadeur causa, semble-t-il, l’effondrement de la croisade que projetait l’empereur.
Bers Bey mourut en 1438 (841 de l’Hégire), après un règne d’une longueur inaccoutumée — pour un sultan mamelouk — de seize ans. Sous sa main ferme, l’Égypte connut un bref répit de mauvais gouvernement, et des hommes savants comme Makrizi, qui vécut tout au long de ce règne, furent protégés et encouragés. On rapporte même que, de son temps, les rues du Caire étaient éclairées la nuit et à l’abri des scènes d’émeute et de sang ! Comme à l’ordinaire, cependant, son fils avait à peine régné trois mois qu’une révolte des émirs mamelouks plaça sur le trône l’un d’entre eux, Seyf-ed-din Jakmak, qui avait été atabek. Jakmak avait déjà soixante-neuf ans, et bien qu’il parvînt à se maintenir sur le trône, il ne s’engagea pas, par bonheur pour l’Égypte, dans de nouvelles guerres.
Ce fut l’année qui suivit son avènement, en 1439, que se tint le concile de Florence, lequel, pour un bref temps, réunit les Églises grecque et romaine. L’Église égyptienne envoya elle aussi un délégué, Jean, abbé du célèbre monastère de Saint-Antoine ; mais il arriva en retard, et les délégués grecs avaient déjà quitté les lieux. Jean obtint l’insertion d’un décret prévoyant l’admission de son Église nationale dans la grande réunion lors d’une session ultérieure. Mais l’Église grecque répudia les conditions auxquelles ses délégués avaient consenti au concile de Florence ; et, en Égypte, la tentative de réunion paraît n’avoir eu aucun effet pratique, hormis l’établissement d’un sentiment plus cordial entre les Églises[124].
En 1440, une terrible peste ravagea l’Égypte ; mais, à part cela, peu de chose marqua le règne de Jakmak, qui abdiqua en faveur de son fils, Fakr-ed-din Osman, en 1453 (857 de l’Hégire), l’année où l’empire grec de Byzance périt enfin, et où le sultan ottoman régnant, Mahomet II, prit possession de l’antique forteresse de la chrétienté. Le fils de Jakmak fut déposé par les émirs avant que deux mois fussent écoulés ; un vieux mamelouk nommé Inal fut élu sultan par eux, et régna sans gloire pendant huit ans environ. La première année de son règne, le patriarche d’Égypte mourut et eut pour successeur un homme nommé Matthieu, dont on sait peu de chose. Inal reçut une ambassade du roi d’Abyssinie qui recommandait à sa bienveillance les chrétiens d’Égypte, qu’il persécutait. Il est manifeste que l’Égypte fut misérablement gouvernée durant son règne. Nous apprenons qu’en 1458 les émirs mamelouks mirent à plusieurs reprises le feu à divers quartiers des villes — probablement ceux qu’habitaient surtout les juifs et les chrétiens — afin de se ménager des occasions de pillage. Le fils d’Inal fut autorisé à lui succéder, mais fut déposé après un règne nominal de quatre mois.
Après lui, un esclave grec qui avait appartenu à Bers Bey et s’était élevé en dignité parmi les mamelouks fut élu sultan en l’an 1461 (865 de l’Hégire). À la différence des esclaves turcs et circassiens qui étaient parvenus au trône, Kochkadam se concilia les Égyptiens par la douceur de son gouvernement et la courtoisie de ses manières. Les six années de son règne comptent parmi les jours d’or que ce malheureux pays a connus en si petit nombre. Même durant cette heureuse période, les émirs mamelouks se déchaînèrent une fois et pillèrent les bazars des quartiers chrétiens du « Vieux-Caire » mal nommé. Mais, sous son règne, les pèlerins européens ne craignaient pas de visiter les lieux saints d’Égypte, particulièrement Héliopolis et les jardins de baumiers de Materieh. Il subsiste encore le récit d’un pèlerinage plus tardif de quelques Allemands en 1483, du temps où Kait Bey occupait le trône, dans lequel ils racontent que le sultan avait enclos la fontaine et l’arbre sacrés dans le jardin de son propre palais bâti à Héliopolis, mais qu’on leur permit d’entrer et de visiter les lieux sacrés. Ils déclarent que l’une des choses les plus remarquables du jardin du palais était un bain où trois cents personnes pouvaient se baigner à la fois. C’était probablement quelque chose comme celui qui se trouve aujourd’hui dans les jardins du palais de Choubra. En 1466, le patriarche Matthieu mourut et eut pour successeur Gabriel VI.
La même année mourut le sultan grec, et « toute l’Égypte le pleura comme son père ». Deux autres mamelouks qui lui succédèrent furent déposés l’un après l’autre après deux mois à peine de ce règne ordinaire, fait de pillage et de brutalité, que les six années de gouvernement grec avaient rendu plus insupportable que jamais ; et l’on appela enfin au trône vacant un esclave affranchi du sultan Jakmak, dont la nationalité n’est pas indiquée.
Cet homme était Kait Bey, dont le beau tombeau a fait l’un des plus célèbres sultans mamelouks. Il monta sur le trône en 1468 et régna près de trente ans, dont la plupart se passèrent à combattre la puissance ottomane grandissante, qui allait si tôt renverser la domination mamelouke en Égypte. Mais les six premières années s’écoulèrent dans la paix, et même durant les guerres incessantes qui suivirent l’Égypte souffrit comparativement peu, car elles se faisaient toutes en Syrie et en Asie Mineure. L’un de ses plus grands généraux fut un émir appelé Ezbeki, qui donna son nom à une mosquée qu’il bâtit en commémoration de ses victoires syriennes, ainsi qu’à la place ou meidan qui l’entourait. La mosquée a disparu, mais cet espace jadis vague est encore connu sous le nom d’Ezbekieh dans le Caire moderne. Les chrétiens ne furent pas particulièrement persécutés sous ce règne, et on les employait encore comme architectes des mosquées et des collèges du Caire. Kait Bey survécut à deux règnes patriarcaux. En 1475, Gabriel mourut et eut pour successeur Michel VI, et en 1481 ce dernier eut pour successeur Jean XII ; mais on n’a guère encore découvert de chose touchant l’un ou l’autre de ces patriarches[125].
Après quelques années de combats aux fortunes diverses, la paix fut conclue entre les sultans ottoman et égyptien en l’an 1491 (896 de l’Hégire), et les villes de Tarse et d’Adana furent cédées aux Ottomans. Kait Bey vécut cinq ans de plus et gouverna bien l’Égypte. Il bâtit une mosquée, qui subsiste encore, quoique fort négligée, non loin de la mosquée beaucoup plus ancienne d’Ebn Touloun, et qui, comme son tombeau, porte son nom. En 1496 (901 de l’Hégire), il mourut, et son fils fut autorisé à lui succéder. Mais six mois d’une tyrannie féroce, qui n’épargna pas même les émirs, scellèrent son sort, et ceux-ci le déposèrent en faveur d’un des esclaves de son père, nommé Kansu, lequel, après six mois d’une lutte désespérée pour rétablir l’ordre, abdiqua volontairement le trône. On accorda un nouvel essai au fils de Kait Bey, qui porta le nom de sultan quelque dix-huit mois.
En janvier 1499, il fut assassiné par les émirs mamelouks, et trois autres sultans se succédèrent rapidement. Chacun à son tour fut élu par les mamelouks ; les deux premiers furent déposés, le troisième fut assassiné par les émirs, qui paraissent, depuis la mort de Kait Bey, avoir secoué tout frein. Après le meurtre de Tuman, toutefois, le troisième de ces sultans, en 1501, les Égyptiens outragés tinrent pour une fois à prendre l’affaire en main. Ils députèrent les principaux cheikhs musulmans pour élire un sultan, et le sentiment populaire, tant en Égypte qu’en Syrie, était si fort que les mamelouks n’osèrent s’y opposer, mais s’associèrent aux cheikhs et acceptèrent leur choix.
Les cheikhs n’osèrent proposer pour ce poste personne d’autre qu’un émir mamelouk, et portèrent leur choix sur un vieil esclave qui avait appartenu à Kait Bey, du nom de Kansu el Ghuri. Il était sans ambition, n’avait pris aucune part aux intrigues et aux luttes de factions des autres émirs, mais, depuis qu’il avait obtenu sa liberté, il avait mené une vie tranquille et s’était montré attentionné et bon envers tous ceux qui dépendaient de lui.
Tous les émirs furent frappés d’étonnement de ce choix, nul plus qu’El Ghuri lui-même, qui refusa aussitôt « le périlleux honneur », déclarant qu’il était plus accoutumé à obéir qu’à commander. Mais l’assemblée tout entière fut unanime à déclarer qu’elle n’accepterait d’autre souverain que lui. El Ghuri consentit donc, exigeant d’eux un serment solennel : s’ils étaient mécontents de son gouvernement, il n’y aurait ni rébellion ni meurtre, mais il lui serait permis de se retirer dans la vie privée sans qu’on lui fît aucun mal.
Kansu el Ghuri prit le trône en 1501 (906 de l’Hégire) et régna plus de quinze ans. Il fit observer l’ordre, même parmi les émirs, d’une main ferme ; il exécuta d’importants travaux publics en Égypte et fonda des écoles et des mosquées ; mais, pour ce faire, comme pour entreprendre les guerres qui devinrent nécessaires à la défense de l’Égypte, il accabla le pays d’impôts excessifs, dont le fardeau, comme à l’ordinaire, retomba le plus lourdement sur les chrétiens. Parmi ses mosquées, celle qui porte son nom est encore l’une des curiosités du Caire et forme un trait des plus pittoresques de la grande rue qui, sous différents noms, traverse le Caire à angle droit du Mouski.
El Ghuri eut à compter avec un nouvel ennemi européen, les Portugais, dont l’établissement aux Indes lésait gravement le commerce de ce pays avec l’Égypte, et qui s’ingéraient aussi en Abyssinie[126].
El Ghuri équipa une flotte pour protéger son commerce contre les Portugais, et, en 1508, il remporta sur eux une victoire au large des côtes du Béloutchistan ; mais, l’année suivante, sa flotte fut repoussée vers l’Égypte en piteux état. El Ghuri équipa une nouvelle flotte pour retourner aux Indes, mais un péril plus grave appela son attention sur la défense de l’Égypte même. En 1512 (918 de l’Hégire), les deux fils de Bajazyd, le sultan ottoman, se trouvant engagés dans la lutte habituelle pour la possession du trône à la mort de leur père, le candidat malheureux se réfugia en Égypte et implora le secours d’El Ghuri. Le sultan égyptien, bien conscient du danger dont la puissance et l’ambition croissantes des sultans ottomans menaçaient son propre pays, reçut Kurkoud avec amitié et consentit à l’aider contre son frère, qui régnait désormais à Constantinople sous le titre de Selim Ier. Il lui prêta vingt vaisseaux de guerre pour attaquer Constantinople ; mais, en chemin, ils rencontrèrent la flotte croisée des chevaliers de Saint-Jean, et furent vaincus et capturés. Le seul effet de la tentative d’El Ghuri fut donc de soulever l’amère inimitié du rival qu’il avait espéré abattre. Il conclut en hâte une alliance avec le roi de Perse, qui était déjà en guerre avec le sultan ottoman ; mais les armées combinées furent taillées en pièces, et El Ghuri envoya une ambassade à Selim pour demander la paix « à telles conditions qu’il plairait à la Porte ottomane d’imposer ». Sa soumission venait trop tard. Selim repoussa ses ambassadeurs avec mépris et enjoignit à leur maître de se préparer à la guerre, puisqu’il se proposait de lui rendre visite au Caire.
El Ghuri rassembla tous ses régiments mamelouks et marcha à la rencontre de la horde ottomane avant qu’elle pût entrer en Syrie. Les armées se rencontrèrent près d’Alep, mais il fut clair dès l’abord que la cause égyptienne était désespérée. Non seulement l’armée ottomane était composée des janissaires, qui, comme les mamelouks, étaient des esclaves européens achetés et dressés dans le seul but de la guerre, mais toutes les ressources de la science récente qui avait inventé la poudre à canon furent mises en œuvre par les Ottomans contre les lances, les flèches et les cimeterres des Égyptiens. L’artillerie frappa d’une telle terreur les émirs mamelouks qui commandaient les ailes droite et gauche de l’armée égyptienne qu’ils passèrent à l’ennemi. El Ghuri, tentant de rallier ses troupes, tomba de sa monture et fut écrasé sous les sabots des chevaux de ses mamelouks en fuite.
Les dynasties d’esclaves étaient finies en Égypte. Un neveu d’El Ghuri, Tuman Bey II, fut bien élu en hâte pour lui succéder ; mais, quoique pendant quelques mois il soutînt vaillamment le combat inégal, ce fut avec la certitude qu’il était voué à l’échec et mourrait les armes à la main. Cette mélancolique satisfaction même lui fut refusée. Il avait acheté quatre-vingts canons aux Vénitiens, mais les mamelouks étaient inexpérimentés à s’en servir, et les Ottomans demeuraient incomparablement mieux armés. Ce fut le 28 janvier 1517 (922 de l’Hégire) que se livra la dernière bataille sur le sol égyptien, et que les mamelouks furent entièrement mis en déroute. Ce qui restait d’entre eux, Tuman Bey à leur tête, se jeta dans le Caire et attendit l’arrivée des tribus bédouines dont Tuman Bey avait loué l’alliance. Avant leur arrivée, Selim s’était déjà retranché dans l’île de Rhoda, et l’attaque de sa position fut repoussée avec perte. Le Caire fut barricadé et la citadelle fortifiée, mais elle fut emportée d’assaut — bien que les mamelouks disputassent le terrain pouce à pouce jusqu’à ce que la ville fût pavée de cadavres — les villes du Caire et de Fostat furent pillées et brûlées, et tout mamelouk de la garnison massacré. Tuman Bey, qui n’avait pas encore trouvé la mort du soldat qu’il recherchait, s’embarqua presque seul sur le Nil et gagna Alexandrie, où il espérait faire une nouvelle résistance. Mais il tomba aux mains des tribus bédouines, qui le vendirent au sultan ottoman.
La conduite de Selim fut marquée de la cruauté et de l’absence de sentiment chevaleresque accoutumées qui distinguent la guerre turque. Il affecta d’abord de recevoir son vaillant ennemi avec courtoisie et égards, et le retint dans une captivité honorable jusqu’à ce qu’il eût appris tout ce que Tuman Bey pouvait lui dire de l’Égypte, de son gouvernement et de ses ressources. Puis, à la fin de leur dernier entretien, il ordonna froidement à ses gardes d’emmener le prisonnier et de le pendre. Le dernier sultan mamelouk fut en conséquence pendu comme un vulgaire criminel au Bab Zawila, et le malheureux royaume d’Égypte passa sous une forme nouvelle de tyrannie, non meilleure, et à bien des égards pire, que celle des mamelouks ; car les sultans mamelouks, si mauvais que fût la plupart d’entre eux, avaient du moins quelque intérêt personnel au pays dont ils avaient usurpé le gouvernement.
Désormais l’Égypte fut la proie de gouverneurs successifs dont l’unique pensée était d’ordinaire de s’enrichir au plus vite avant leur inévitable rappel à Constantinople et la perte de la faveur du sultan, tandis que le pouvoir réel tombait de plus en plus aux mains des tyranniques beys mamelouks.
Chapitre XXXIII
De mal en pis
Trois jours après le meurtre du dernier sultan mamelouk, Selim Ier fit son entrée triomphale au Caire, en avril 1517. Les émirs mamelouks vinrent pour la plupart faire leur soumission ; mais il attendit à peine cela avant d’entreprendre de s’assurer de l’importante ville d’Alexandrie. Comme à l’accoutumée, la masse de la population se soucia peu du changement de maîtres, et Selim n’eut à redouter aucune insurrection populaire. Les Égyptiens se réjouissaient d’être délivrés de la tyrannie mamelouke, et bien peu d’entre eux, sans doute, avaient assez de clairvoyance pour pressentir que le joug ottoman ne manquerait pas de peser plus lourdement encore. Alexandrie se soumit sans coup férir, et Selim regagna Le Caire afin de réorganiser le gouvernement avant de retourner lui-même à Constantinople — ou Stamboul, comme le nom grec devenait sur les lèvres orientales.
Il débuta par un acte de tyrannie qui lui assura un titre éminent à la fidélité des musulmans. Les califes abbassides vivaient encore au Caire sous la protection des sultans mamelouks, et exerçaient sur le monde musulman une juridiction réelle quoique mal définie, à peu près de la même manière que l’actuel pape de Rome règne sur le monde catholique romain. Mais Selim n’était point disposé à reconnaître au-dessus de lui aucun supérieur, spirituel ou temporel. Il contraignit le calife régnant, qui était prisonnier entre ses mains, à abdiquer en sa faveur toute son autorité et les droits attachés à sa charge, ainsi que la charge elle-même. Il fut publiquement proclamé que désormais le sultan ottoman était aussi le calife légitime, seul seigneur, tant spirituel que temporel, du monde musulman.
Le traître Khayr Bey, qui le premier était passé du côté ottoman à l’instant critique de la grande bataille, fut récompensé en étant fait premier vice-roi — ou, comme on nommait ce dignitaire, pacha d’Égypte. Mais Selim n’avait nullement l’intention de laisser aucun émir en une position telle qu’il pût, avec quelque espérance de succès, tenter de s’emparer du royaume à son profit.
Le pacha devait être une figure de proue vivante, le représentant de la dignité et de la grandeur du sultan, et son porte-parole ; mais il n’avait aucune autorité sur l’armée, et ne pouvait rien faire sans le consentement d’un Conseil privé composé des aghas (ou commandants) des six régiments. Ce conseil avait le droit de suspendre l’exécution de tout ordre qu’il pourrait donner, le temps que la question fût soumise à Constantinople, et même de le déposer s’il avait quelque raison de le soupçonner de trahison. Le commandant en chef des six régiments (ou Odjaks) qui composaient la nouvelle armée d’occupation résidait dans la citadelle, mais n’était guère plus qu’un prisonnier d’État pour ce qui touchait à sa liberté personnelle, car, durant toute la durée de son commandement, il lui était rigoureusement interdit de quitter la citadelle. Le premier qui fut nommé fut Khayr-ed-din, l’un des principaux généraux de Selim et étranger à l’Égypte. Des six régiments placés sous ses ordres, un seul était formé de mamelouks égyptiens ; mais le successeur de Selim en ajouta un septième, lui aussi composé de ces mamelouks qui consentaient à prendre du service sous le sultan ottoman. Parmi les émirs mamelouks dont la vie avait été épargnée lors de leur soumission à Selim vainqueur, il en choisit douze qui, avec le titre de bey, furent faits gouverneurs des douze sandjaklys (ou districts militaires) entre lesquels l’Égypte était partagée.
Ces dispositions astucieuses réussirent assurément dans leur objet, qui était de maintenir en Égypte la souveraineté du sultan lointain, mais ne pourvurent en rien au bon gouvernement du pays. La masse de la population, musulmane ou chrétienne, était plus mal lotie que jamais, ainsi qu’elle ne tarda pas à le découvrir ; car, quelque désaccord qu’il pût y avoir entre les divers partis militaires, tous s’accordaient à dépouiller les Égyptiens. Ces derniers eurent encore à souffrir d’une forme nouvelle d’injustice et de tyrannie de la part de leur dernier conquérant. Jusqu’alors les arts et métiers anciens de l’Égypte ne s’étaient jamais tout à fait éteints, et, sous les derniers sultans mamelouks européens, par opposition aux turcs, ils avaient même été encouragés. La plupart des belles œuvres que l’on peut voir aujourd’hui dans les mosquées et les églises d’Égypte datent de la seconde moitié du treizième siècle et de tout le quatorzième, durant lesquels régnèrent les mamelouks européens. Comme chrétiens, les Égyptiens étaient implacablement persécutés ; comme artistes, comme architectes, comme médecins, comme enlumineurs et scribes, comme sculpteurs sur bois, comme brodeurs, comme fabricants de soie — bref, comme serviteurs de tout ce qui concourait au luxe et à la beauté de la vie, ils étaient tolérés, et, s’ils adoptaient la religion musulmane, encouragés et récompensés. À l’époque de la conquête ottomane, bien des membres des classes artistiques étaient sans doute devenus musulmans ; mais Selim ne paraît pas avoir distingué entre les Coptes musulmans et chrétiens dans l’ordre général qu’il donna de déporter de force à Constantinople les meilleurs de ces artistes et de ces artisans. Ses instructions furent si compréhensives, et exécutées avec une telle absence de pitié, que les panégyristes musulmans eux-mêmes du sultan reconnaissent qu’il causa la ruine de plus de cinquante industries égyptiennes différentes.
Le tribut annuel de l’Égypte fut fixé à six cent mille piastres (environ six mille cent cinquante livres), outre un butin de mille charges de chameau d’or et d’argent que Selim, selon un historien musulman, emporta avec lui à Constantinople. Selim ne vécut que trois ans après sa conquête de l’Égypte, et il restait encore beaucoup à faire à son fils Suliman II, dont le règne dura près d’un demi-siècle. Celui-ci créa deux assemblées délibérantes au lieu d’une, appelées le Grand Divan et le Petit Divan. Il porta le nombre des beys mamelouks de douze à vingt-quatre, et ajouta un autre régiment mamelouk à l’armée d’Égypte ; mais le changement radical qu’il opéra fut dans la tenure de la terre. Désespérant de jamais comprendre le système fiscal de l’Égypte, ni son régime foncier, il trancha la difficulté par un acte général d’annexion. Il publia un édit se déclarant lui-même unique propriétaire de tout le pays d’Égypte.
Il afferma ensuite les districts à différents hommes, que l’on appelait Mouletezzims, et qui avaient le droit de sous-louer leurs concessions. Ils versaient au sultan une somme convenue, et en percevaient autant qu’ils le pouvaient de leurs fonctionnaires subalternes, lesquels en faisaient autant à leur tour. Le sultan se réservait le droit de révoquer les concessions s’il n’en tirait pas autant d’argent qu’il s’y attendait. On voit que, par ce moyen, une prime était mise au vol et à la malhonnêteté de toute espèce parmi les agents du gouvernement. Depuis le pacha, susceptible d’être rappelé d’un jour à l’autre, jusqu’au plus humble percepteur d’impôts, une seule idée prévalait : amasser le plus d’argent possible durant leur exercice bref et incertain. De la conquête de l’Égypte par Selim à l’invasion de Napoléon en 1798 — soit une période de deux cent quatre-vingt-un ans — le gouverneur d’Égypte fut changé par ordre de Stamboul cent dix-neuf fois, sans compter les révoltes passagères. Parfois le même homme était nommé de nouveau après un intervalle d’un an ou deux ; mais, pour la plupart, c’étaient tous des étrangers, qui considéraient leur charge comme un exil fastidieux, supportable seulement parce qu’il était un chemin rapide vers la fortune privée. À l’occasion, comme dans le cas de Daoud (ou David) Pacha, neuvième sur la liste, dont le gouvernement dura douze ans, le pacha d’Égypte se trouvait être un homme de savoir et de probité, qui accueillait et mettait à profit les occasions que, même en ses pires jours, l’Égypte offrait à l’Oriental pour l’étude des arts comme des sciences. Mais cela arrivait rarement ; la durée moyenne du gouvernement d’un pacha était d’un à deux ans, et il était heureux si, à la fin, il lui était permis de se retirer avec ses gains mal acquis. Il n’arrivait pas rarement que la cupidité du sultan régnant fût éveillée, que le pacha sortant fût mis à mort sous quelque prétexte, et ses richesses confisquées.
Le troisième de la liste, dont le nom est donné par certaines autorités comme Ahmed, et par d’autres comme Suliman, tenta de se rendre indépendant, et, dans les émeutes qui s’ensuivirent, les archives de l’Égypte furent brûlées. Le rebelle fut décapité, et la rébellion ne rencontra aucun appui populaire.
Les sultans ottomans paraissent avoir favorisé l’Église grecque plutôt que l’Église nationale en Égypte, et les patriarches grecs craignirent en conséquence moins d’y résider. À l’époque de la conquête, le patriarche national était Jean XII ; le grec était Marc III. Mais on ne sait rien de l’un ni de l’autre au-delà de leurs noms, non plus que de leurs successeurs, Jean XIII et Philothée ou Théophile. Toute communication entre l’Église d’Égypte et l’Abyssinie, qui fut elle aussi le théâtre de grandes révolutions en ce temps-là, se trouva interrompue. L’empereur d’Abyssinie fut persuadé d’accepter un archevêque issu des colons portugais, un homme nommé Joas Bermudez, qui se rendit auprès du pape de Rome pour en recevoir la consécration. Le pape non seulement l’ordonna métropolite d’Abyssinie, mais patriarche d’Alexandrie — acte de schisme agressif qui fut pourtant purement et simplement ignoré par les Églises grecque et égyptienne en Égypte. En 1526, Jean XIII aurait eu pour successeur Gabriel VII ; mais une grande incertitude règne sur la durée du règne de Jean XIII, et certains écrivains nient le fait même de son existence. Son nom figure néanmoins dans les listes chrétiennes, et, sans lui, l’on serait conduit à conclure que les règnes de Jean XII et de Gabriel VII couvrirent à eux deux l’espace de quatre-vingt-huit années, ce qui, vu qu’un patriarche était toujours choisi à la fleur de l’âge, canoniquement pas avant cinquante ans, paraît incroyable. Ce fut probablement Jean XIII qui gouverna l’Église d’Égypte durant le gouvernement de David Pacha, lequel gouverna bien et consacra une bonne part de son temps à rassembler une précieuse bibliothèque.
Après la mort de David Pacha, le pays alla rapidement de mal en pis. Le brigandage s’accrut dans des proportions alarmantes, et les anciennes routes devinrent désertes. Le dernier et le pire des pachas nommés par le sultan Suliman fut un homme nommé Mahmoud, qui donna libre cours à sa cupidité et à sa cruauté, et qui finit, comme il chevauchait par les rues, par être visé d’un coup de feu par un assassin gagé pour s’en défaire. Il tomba mortellement blessé, et, comme le coup était parti de la direction d’un jardin clos de murs, deux jardiniers innocents qui y travaillaient furent sur-le-champ décapités par ses gardes, tandis que le véritable meurtrier s’échappait. On s’attendait à une émeute, et les boutiques furent précipitamment fermées ; mais les émirs, dont quelques-uns passaient pour responsables du meurtre, calmèrent le peuple et l’assurèrent qu’aucune autre violence n’était projetée. Nul ne se soucia de venger la mort du tyran, et le pacha qui lui succéda fut un soulagement bienvenu pour les Égyptiens, qui, pendant près de huit ans, furent laissés dans une paix relative sous trois gouverneurs successifs nommés par le sultan Selim II. La tyrannie des beys mamelouks ne les quittait jamais ; mais ce ne fut qu’au cours des deux dernières années du règne de Selim que l’accroissement du brigandage en Égypte devint un scandale trop grand pour être ignoré.
Les royaumes soudanais avaient désormais cessé d’exister. La plus grande partie du pays gémissait sous la tyrannie de marchands d’esclaves arabes sans frein ; mais, vers cette époque, une tribu nègre envahit le royaume méridional, élut un roi ou sultan, et fixa sa capitale à Sennaar.
Durant les règnes de Suliman Ier et de Selim II, le pays d’Abyssinie fut déchiré par la guerre civile et religieuse. Le roi David, désespérant de l’emporter sur ses ennemis mahométans sans le secours de l’Europe, s’était allié aux Portugais contre eux, au prix de consentir à recevoir son patriarche du pape de Rome au lieu d’Alexandrie. À la mort de David, son fils Claudius, qui n’avait que dix-huit ans, avait maintenu l’alliance portugaise jusqu’à ce que les forces du souverain musulman d’Adel eussent été, dans une bataille décisive, complètement mises en déroute. Mais, dès que le royaume fut relativement en paix, Claudius, tout en traitant le clergé romain avec tous les honneurs, refusa de reconnaître la suprématie du pape de Rome dans ses États, et envoya une ambassade à Gabriel VII, le patriarche de l’Église d’Égypte, pour demander que son véritable chef spirituel lui envoyât un Abouna. Un prêtre nommé Joseph fut en conséquence consacré, et reçu par les Abyssins avec de grands honneurs et de grandes réjouissances. Bermudez, voyant qu’il n’avait aucune chance de réussir à rallier les Abyssins à l’Église latine, quitta le pays et finit par retourner au Portugal, où il écrivit une relation de ses voyages.
Saint Ignace de Loyola se trouvait alors à Rome, et son âme ardente brûlait de réparer ce qui lui paraissait un échec honteux. Il supplia le pape de l’envoyer en Abyssinie ; mais ce dernier, soit qu’il craignît que son zèle n’outrepassât sa discrétion, soit qu’il fût peu disposé à se priver de lui, refusa la permission. Il prit toutefois sur lui de consacrer un autre ecclésiastique de l’Église latine, Nuno Barreto, comme patriarche à la place de Bermudez, et deux autres comme évêques suffragants en Abyssinie. Ces trois hommes firent voile vers Goa, où Barreto demeura, et seuls les deux suffragants poussèrent jusqu’en Abyssinie. Ils furent reçus par le roi Claudius avec une hospitalité courtoise, en hôtes honorés ; mais celui-ci refusa fermement, quoique poliment, de reconnaître la juridiction du pape de Rome, et déclara qu’il ne devait obéissance qu’à la Chaire de saint Marc. Les émissaires catholiques romains furent autorisés à demeurer dans le pays ; mais les Abyssins étaient pleins de zèle pour leur Église nationale, et ils ne firent aucun converti. Claudius s’occupa de rebâtir et de restaurer les églises qui avaient été renversées par les mahométans lors de la dernière guerre. L’une de celles qu’il rebâtit reçut le surnom de « Montagne d’Or », en raison de la splendeur des matériaux employés à sa construction.
Dès que les musulmans se furent remis de leur récente défaite, ils envahirent de nouveau l’Abyssinie, et Claudius, comme auparavant, marcha contre eux en personne. Mais les présages lui étaient contraires, et les Abyssins superstitieux, saisis de panique, s’enfuirent au premier feu. Claudius, demeuré seul avec vingt de ses propres cavaliers et dix-huit mousquetaires portugais, fut entouré par les musulmans et, après avoir vendu leur vie le plus chèrement possible, ils furent exterminés jusqu’au dernier. Le roi ne reçut pas moins de vingt blessures ; mais, en dépit d’une vaillance qui eût ému l’admiration d’un ennemi loyal, sa tête fut tranchée et dressée en butte aux moqueries des musulmans durant trois ans, jusqu’à ce qu’elle fût rachetée par un marchand arménien et honorablement ensevelie à Antioche.
À Claudius succéda son frère Mena, ou Mennas, qui ne montra pas la même courtoisie envers les ecclésiastiques romains, lesquels étaient extrêmement impopulaires dans le pays. Indignés de la froideur et de l’aversion du roi, et oublieux de la bonté qu’ils avaient reçue de son héroïque frère, les prêtres latins, ayant « converti » l’un des principaux gentilshommes abyssins, se joignirent à lui dans une alliance avec les musulmans contre son souverain légitime et chrétien. Mennas, cependant, marcha contre les rebelles et leurs alliés musulmans, et les défit ; mais il mourut, probablement de ses blessures, peu de temps après, laissant le trône à son fils Segued, un enfant de douze ans.
Soit avant la défaite, soit à la nouvelle de celle-ci, le pape, qui, il est charitable de le conclure, était écœuré de la conduite de ses missionnaires, dépêcha une ambassade à Gabriel, le patriarche d’Égypte. Gabriel reçut l’ambassadeur, un jésuite nommé Christopher Rodrigo, avec courtoisie et honneur, mais refusa fermement de traiter sur toute autre base que la parfaite indépendance de sa propre Église nationale. Ce fut probablement grâce à son influence, néanmoins, que les ecclésiastiques latins traîtres en Abyssinie furent pardonnés et autorisés à résider en Abyssinie ; mais, ayant par leur propre fait dressé contre eux les sentiments de tout Abyssin respectable, ils ne firent aucun progrès, et rapportèrent que la conversion de l’Abyssinie ne pourrait s’effectuer que par l’épée. Le régent du Portugal finit par persuader le pape Pie de rappeler son clergé, et ainsi prit fin la première mission portugaise en Abyssinie.
Chapitre XXXIV
L’influence de la Réforme en Égypte
Le premier pacha que Murad III nomma en 1574 (982 de l’Hégire) fut Messih Pacha el Khadam, qui avait été trésorier à la cour de Constantinople. Il conserva sa charge cinq ans, et réprima le brigandage en Égypte d’une main ferme. On rapporte que, durant ces cinq années, il fit mettre à mort près de dix mille personnes, « pour la plupart des criminels ». Ce fut un gouverneur sévère, mais apparemment juste, et, au lieu de se servir du malheureux pays comme d’un simple marchepied vers la fortune privée, il refusa jusqu’aux pots-de-vin qu’on lui offrait. C’était un bon musulman, et il accrut le nombre des mosquées du Caire.
Avec son successeur, toutefois, Hassan Pacha el Khadam, l’ancien système revint en pleine force, et l’argent fut extorqué avec une rapacité si éhontée que le sultan intervint. Hassan fut rappelé, et quitta Le Caire à la faveur de la nuit par le chemin des tombeaux, de crainte de la vengeance populaire ; tandis que son successeur, Ibrahim Pacha, reçut l’ordre d’ouvrir une enquête minutieuse sur ses agissements. Le pillage massif que l’on mit au jour — non seulement de tout fonctionnaire égyptien avec lequel l’ex-gouverneur était entré en rapport, mais du sultan lui-même (on prouva, entre autres choses, qu’il avait dérobé au trésor public 100 442 ardebs de blé et les avait vendus à son profit) — justifia les soupçons du sultan. Il fit étrangler l’ex-gouverneur et confisqua à son propre usage toutes les richesses que Hassan avait amassées.
Ibrahim Pacha prit la mesure inhabituelle de faire une tournée d’inspection à travers l’Égypte. Il poussa même jusqu’aux déserts méridionaux et se rendit aux mines d’émeraude depuis longtemps abandonnées. On les avait laissées inexploitées pendant plus de deux cents ans, mais Ibrahim en rapporta un grand nombre de gemmes. Ayant ainsi examiné le pays à fond, il sollicita son rappel et retourna à Constantinople.
Après ce bref répit, l’Égypte redevint la proie du pillage et de l’anarchie, et un tremblement de terre, en 1583, ajouta à ses calamités. En 1584 (992 de l’Hégire), une rébellion ouverte éclata parmi les émirs mamelouks et, quoique en partie écrasée, l’Égypte demeura plus ou moins en état de guerre civile entre les mamelouks et les partisans du gouvernement ottoman durant dix ans. Au terme de ce temps, la révolte prit de nouveau des proportions redoutables ; le pacha en charge se réfugia dans la citadelle, et la soldatesque assouvit sa vengeance sur les paisibles habitants de la ville, parmi lesquels, comme à l’ordinaire, les chrétiens souffrirent le plus.
Durant ces années, le pape de Rome fit de nouvelles tentatives pour amener l’Église d’Égypte à reconnaître son autorité. En 1583, il l’emporta au point que le patriarche copte, Jean XIV, convoqua un concile d’évêques à Babylone pour entendre les arguments des légats pontificaux et examiner leurs propositions. Les délibérations furent orageuses, car, comme à l’ordinaire, le sentiment de l’Église tout entière était opposé à une telle reddition. Mais l’influence personnelle du vieux patriarche[127], qui aspirait à la paix et était prêt à sacrifier sa propre dignité, prévalut tellement sur le concile que des décrets conformes aux suggestions des légats pontificaux furent rédigés. Ils ne furent cependant jamais signés, car, dans la nuit, le patriarche mourut subitement[128], et le concile se dispersa dans la confusion. Le gouvernement musulman fit arrêter les légats pontificaux comme espions étrangers et les jeta dans un cachot. Si peu bienvenue qu’eût été leur présence aux yeux des Égyptiens, leur sens de l’hospitalité ne pouvait leur permettre de souscrire à ce dénouement de leur embarras. À eux tous, les Coptes les plus riches réunirent une rançon de cinq mille pièces d’or, qui leur fut ensuite honorablement remboursée par le pape, et les légats pontificaux furent libérés de s’en retourner dans leur propre pays[129].
La même histoire se répète encore et encore : rapacité et tyrannie exercées par des gouverneurs successifs, jusqu’à ce qu’une mutinerie les tuât ou provoquât le rappel du pacha, mais exposât les classes respectueuses des lois, et particulièrement les Coptes, à de nouveaux outrages. En 1602, Ali Pacha porta sa cruauté à un tel point que, selon les historiens musulmans, il ne sortait jamais sans tuer au moins dix personnes sous des prétextes frivoles. De son temps, la misère du pays s’accrut d’une terrible famine, puis de l’une des pestilences les plus destructrices que l’Égypte eût jamais connues. Un homme qui demeurait près de l’une des portes de la ville raconta à Shamse-ed-din, l’historien, qu’il avait vu plus de trois cents cadavres sortir par cette seule porte en un jour. Le pacha finit par édicter une ordonnance interdisant l’inhumation cérémonielle des morts et, pour échapper lui-même à la contagion, il laissa Le Caire à la charge d’un émir qui mourut peu après, et ne revint même pas pour nommer un autre lieutenant.
Cette année-là (1602), les deux patriarches moururent, mais l’on ne dit pas si ce fut de la peste ou non ; c’est probable dans le cas de Gabriel VIII, mais peu vraisemblable pour ce qui touche Mélèce Pigas, le patriarche grec. La peste ne paraît pas avoir été aussi violente à Alexandrie, où Mélèce Pigas passait son temps lorsqu’il venait en Égypte, et où il mourut. Il était, comme tant de patriarches grecs (ou melkites) en Égypte, un étranger : Crétois de naissance, et exarque de l’Église de Constantinople, en même temps que patriarche d’Alexandrie. Il était venu étudier à Alexandrie vers l’an 1574, et avait été ordonné prêtre par le patriarche Silvestre, qui le précéda. Il réussit si bien à Alexandrie qu’il fit venir de Crète un petit garçon qui lui était apparenté de quelque manière, et qui fut depuis célèbre sous le nom de Cyrille Loucaris. Cyrille, toutefois, ne fut pas entièrement instruit à Alexandrie, mais envoyé pour quelques années à Venise, et il revint à Alexandrie lorsque son parent fut élu patriarche en la place de Silvestre. Ce fut durant la vacance entre la mort de Silvestre et la nomination de Mélèce que se tint le concile de Constantinople (en 1591) qui sanctionna la création d’un patriarcat nouveau et indépendant, résidant à Moscou, pour le royaume de Russie.
Tandis que Mélèce Pigas gouvernait l’Église grecque en Égypte, Cyrille Loucaris voyagea plusieurs années en Europe. Il visita assurément l’Italie, Genève et la Hollande, et, croit-on, l’Angleterre aussi, mais le témoignage sur ce dernier point est douteux. Il fut très frappé de l’état de la foi et du culte religieux qu’il trouva dans ces pays, où l’influence de la Réforme était alors à son comble ; et, étant, comme tous les membres patriotes de l’Église grecque, âprement opposé aux prétentions de Rome, et, à la différence de la plupart de ses coreligionnaires, conscient que sa propre Église elle-même avait besoin de réforme, il fut profondément influencé dans sa foi par ce qu’il vit et apprit. Mais il revint à Alexandrie toujours fidèle à sa propre Église, et fut peu après ordonné prêtre par Mélèce Pigas, et s’en alla avec lui à Constantinople. Après un an de séjour en cette ville, il fut dépêché en une mission difficile et infructueuse en Pologne ; et plus tard il fut envoyé en Crète, et de nouveau à Constantinople. Ce fut, semble-t-il, à cette occasion qu’il se lia ici d’amitié avec Monsieur von Haga et acquit un penchant plus marqué encore vers les doctrines du calvinisme.
Tel était l’homme que l’on choisit pour succéder à Mélèce Pigas après la famine et la pestilence de l’an 1602. Son élection ne fut pas sans opposition, mais sa richesse et son savoir notoires l’emportèrent sur les vagues soupçons touchant son défaut d’orthodoxie. Contrairement à l’usage qui prévalait chez les patriarches grecs en Égypte, il fixa aussitôt sa résidence dans le pays, et, pendant dix ans, il gouverna bien, s’efforçant de réformer les abus tout en demeurant fidèle à l’Église de ses ancêtres. Le voyageur anglais Sandys, qui visita l’Égypte en 1611 et se lia d’amitié avec Cyrille, fut vivement impressionné par son savoir et son noble caractère. À cette époque, selon le même témoignage, Cyrille avait une juste conception de l’importance de l’Église anglaise comme la seule Église nationale qui eût accompli sa réforme sans se détruire elle-même, et il estimait que les points de divergence entre l’Église anglaise et les Églises orientales n’avaient aucune importance vitale. Malheureusement, il ne paraît pas avoir été aussi prompt à tendre la main de la fraternité chrétienne à la patiente Église nationale.
Tandis que l’Église grecque en Égypte, depuis la conquête ottomane, avait été favorisée par la race dominante et que sa position s’en était trouvée améliorée, l’Église égyptienne était alors presque à son plus bas étiage. Pauvres et ignorants, asservis par de longs siècles d’oppression et de persécution brutales, méprisés par les musulmans comme infidèles et par les chrétiens grecs comme hérétiques, ils étaient regardés des uns et des autres avec une amère jalousie : des musulmans, parce que leur savoir et leur probité encore supérieurs rendaient impossible de se passer d’eux dans le gouvernement, et parce que ni l’un ni l’autre parti n’oubliait jamais que les Coptes étaient l’ancienne race dominante ; et des chrétiens grecs, à cause de leurs titres incontestablement supérieurs à être considérés comme l’Église nationale de l’Égypte. Rien ne peut excuser la conduite de Cyrille, rejetant toutes les avances d’amitié de la part des patriarches égyptiens (dont deux furent ses contemporains), ni son refus obstiné de s’instruire des faits les plus évidents qui les concernaient, ni son dédaigneux mépris pour leur ignorance de la science et des usages européens[130]. Son propre clergé, hormis les quelques-uns qui avaient été instruits à l’étranger, était dans une égale ignorance du monde occidental, et le savoir, de quelque sorte qu’il fût, était à son plus bas étiage dans les deux Églises.[131]
Pendant tout ce temps, des négociations s’étaient poursuivies entre le pape de Rome et les patriarches successifs de l’Église d’Égypte. Grégoire XIII avait écrit à Jean XIV pour l’inviter à entrer dans la communion romaine, et la réponse de Jean fut remise au successeur de Grégoire, Sixte V. Les mêmes avances furent faites par Clément VIII de Rome à Gabriel VIII, et la courtoisie orientale du patriarche égyptien amena le pape de Rome à s’imaginer un temps qu’il avait réussi dans ses efforts — à tel point que Baronius inséra dans ses annales un récit de la conversion des Coptes, pour le grand amusement de ceux qui connaissaient les circonstances en Égypte. Lorsque Marc V monta sur le trône patriarcal, les mêmes négociations furent menées ; et les Romains croient jusqu’à ce jour que l’Église copte se serait jointe en corps à la communion romaine si Marc n’avait été soudainement et arbitrairement déposé par le pacha de l’année en Égypte. Mais, en fait, même au plus profond de sa misère, l’Église d’Égypte s’est attachée fermement à son antique indépendance ; et, quoique désireuse d’intercommunion, dans ses premières années avec les Églises romaine et grecque, comme naguère avec les Églises grecque et anglaise, elle a toujours soutenu qu’aucun pape ou potentat étranger, de quelque rang ou de quelque nation que ce fût, ne pouvait exercer de juridiction sur l’Église nationale de l’Égypte.
En 1604, les agissements des missionnaires catholiques romains en Abyssinie attirèrent de nouveau l’attention du patriarche égyptien. Quatre ans auparavant, un jésuite nommé Pedro Paez était parti pour ce pays ; et, bien qu’emprisonné dès son arrivée à Massowah, il fut ensuite remis en liberté et autorisé à résider en Abyssinie. Depuis lors, il avait vécu dans une grande retraite à Fremona, s’appliquant à une étude si diligente de la langue abyssine que, disait-on, il la pouvait parler et écrire mieux qu’aucun natif du pays. La renommée de ce savant homme parvint à la cour de Za Denghel, qui avait succédé à Segued, et le roi le fit prier de venir donner un échantillon de ses talents. Paez releva le défi avec joie, confondit les prêtres indigènes par ses arguments prompts dans leur propre langue, et fut autorisé à prêcher un sermon devant le roi.
Emporté par son éloquence, le roi se déclara prêt à embrasser la foi catholique romaine, et nombre de ses courtisans suivirent son exemple. Mais la nation se souleva avec indignation contre le roi pour la défense de son Église nationale, l’Abouna l’excommunia, et, dès la première bataille, le roi fut vaincu et tué.
Deux prétendants au trône, l’un et l’autre de la famille royale et de l’ancienne foi, se présentèrent ; et, après une lutte, Shenouda (dont le nom est écrit Socinios par certains historiens, et qui prit aussi le nom de Seltam Segued) fut proclamé empereur.
Paez fut autorisé à demeurer dans le pays et, en vrai jésuite — savant, adroit, zélé et sans scrupule sur les moyens d’arriver à ses fins —, il acquit bientôt la même influence sur le nouveau roi. Une fois encore, dans cette tentative d’imposer une forme étrangère de christianisme aux Abyssins ignorants mais inébranlables, le pays fut plongé dans la guerre civile. On apprit qu’une ambassade allait être envoyée en Italie pour notifier la soumission de Shenouda et du royaume d’Abyssinie au siège de Rome. De nouveau, l’Abouna publia un anathème solennel des erreurs catholiques romaines ; de nouveau, le peuple prit les armes pour la défense de son ancienne religion et de son indépendance. Cette fois, l’empereur fut victorieux, mais, à maintes et maintes reprises, le peuple se souleva en de nouvelles rébellions. À la fin, quand elles eurent été écrasées l’une après l’autre, Shenouda embrassa ouvertement la foi catholique romaine. Pedro Paez, dont le caractère personnel est tenu en très haute estime, mourut peu après, en 1628, sans doute dans la pleine conviction qu’il avait bien agi en ruinant par la guerre civile le pays chrétien qui lui avait donné l’hospitalité.
Chapitre XXXV
L’Égypte au dix-septième siècle
Le sultan Mahomet eut pour successeur Ahmed Ier. Un nouveau gouverneur fut en même temps envoyé en Égypte, du nom d’Ibrahim, qui s’efforça de réprimer les excès de la soldatesque, mais qui, pour cette raison, fut assassiné par elle au bout de quelques mois. Son successeur fut dépêché avec des ordres rigoureux et, ayant promis une amnistie si les meurtriers mêmes étaient livrés, il réussit à les faire tomber entre ses mains. Ils furent décapités, mais ses promesses ne furent pas scrupuleusement tenues. Dans les sept mois de son exercice, il fit décapiter deux cents des émirs et beys les plus turbulents, et établit parmi eux une salutaire terreur, qui rendit les rixes de rue et les soulèvements mutins moins fréquents.
En janvier 1609, une mutinerie nouvelle et plus grave éclata sous un gouverneur nommé Mohammed, remarquable en ce qu’il ne se fit en Égypte d’autres ennemis que les troupes dont il avait tâché de réprimer les habitudes de brigandage et de rapine ; qu’il conserva son poste plus de quatre ans, et s’en démit sans disgrâce ni révocation. Il était gouverneur depuis deux ans lorsque les troupes, se voyant tenues de se contenter de leur solde au lieu de lever à leur gré des contributions forcées sur les malheureux fellahs, musulmans ou chrétiens, se soulevèrent. Les principaux émirs et beys de l’armée se réunirent et jurèrent solennellement de renverser la puissance ottomane et de rétablir le bon vieux temps où un mamelouk était au-dessus de toute loi, hormis la volonté de son chef militaire particulier. Ils élurent l’un d’entre eux sultan, un autre fut nommé vizir, et ils se partagèrent l’Égypte en divers districts, avec le dessein avoué de vivre du pillage des districts qui leur étaient assignés. Mais, même parmi les mamelouks et les janissaires, il s’en trouva qui refusèrent de se soulever contre un bon gouverneur, et qui répondirent à un appel que leur adressa Mohammed Pacha en personne. Ils marchèrent à la poursuite des rebelles, et une bataille rangée eut lieu à Khankah. Voyant la journée tourner contre eux, quelques-uns des émirs rebelles abandonnèrent leurs compagnons et firent la paix avec le pacha en lui livrant vingt-trois de leurs officiers. Peu après, la plus grande partie de la troupe se rendit, et une cinquantaine des meneurs furent décapités. On ne fit aucun quartier aux rebelles, et l’on en captura et tua ensuite tant que le kadi el Askar finit par représenter au gouverneur qu’il serait plus politique de suspendre les exécutions et, lorsqu’il aurait réussi à en arrêter un nombre suffisant sous promesse de la vie sauve, de les envoyer plutôt en exil.
Le pacha y consentit, et environ trois cents mamelouks, chargés de chaînes, furent finalement conduits à dos de chameau jusqu’à Suez, où on les embarqua sur un navire en partance pour le Yémen. Le pacha passa le reste de son temps à s’efforcer d’alléger les charges des Égyptiens et de réduire le nombre des pensions d’État dont jouissaient les oisives « classes supérieures ».
En 1618 (1027 de l’Hégire), dix mille janissaires débarquèrent en Égypte, en route pour le Yémen, où le gouverneur s’efforçait d’étouffer une rébellion et avait demandé des renforts. Le pacha d’Égypte (Mohammed-el-Soufi) reçut l’ordre de leur fournir les vivres et les moyens de transport nécessaires à travers le pays, et fit venir les principaux officiers du contingent pour régler les sommes dues. Les janissaires répondirent froidement que l’Égypte leur conviendrait fort bien pour y vivre, et qu’ils n’avaient nullement l’intention d’aller plus loin. Ils s’emparèrent de force du quartier du Caire attenant au Bab-el-Nasr et au Bab-el-Futeh, jetant les habitants légitimes à la rue, et entreprirent de barricader le quartier si solidement que le pacha jugea nécessaire de procéder contre eux par un siège en règle. Encore n’y fût-il pas même parvenu, si l’un de ses capitaines ne s’était frayé un passage par la citerne vide d’une école proche du quartier et n’avait surpris les rebelles derrière leurs barricades. L’avantage fut bien exploité, mais on ne paraît avoir fait aucune tentative pour châtier les mutins : on leur donna pleine solde, et l’on exigea seulement qu’ils quittassent le pays pour gagner leur destination première.
Le pacha fut destitué et, lorsque, près de trois ans plus tard, une autre armée fut acheminée à travers l’Égypte vers la Perse, on consigne avec fierté que la traversée s’accomplit sans dommage pour la population d’Égypte ! Dans les deux années suivantes, toutefois, Constantinople et l’Égypte furent déchirées par des dissensions et des rébellions intestines. Un sultan succédait à un autre, pour être déposé en quelques mois ; pacha succédait à pacha en Égypte, tandis que les mamelouks égyptiens défiaient ouvertement l’autorité de l’un comme de l’autre, et que les assassinats et les rixes de rue reprenaient leur empire.
En 1616, Cyrille, le patriarche de l’Église grecque en Égypte, qui s’était absenté quelque temps en Europe, revint à ses fonctions en Égypte. Il avait été, durant ses voyages, de plus en plus gagné aux doctrines calvinistes, et il fut même quelque temps en disgrâce auprès de son supérieur, le patriarche de Constantinople ; mais une réconciliation s’était opérée avant son retour en Égypte. L’un de ses premiers actes fut de rassembler les évêques de sa propre Église en Égypte et d’anathématiser solennellement les missionnaires catholiques romains qui s’étaient désormais établis dans le pays.
Il ne fallut pas longtemps, cependant, pour que Cyrille s’aperçût que son propre clergé en Égypte était tout aussi illettré et tout aussi incapable de tenir tête aux intrus romains spécialement formés que les Coptes qu’il méprisait tant. Par l’entremise de l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, il adressa donc une demande à l’archevêque de Cantorbéry (Abbot), qui l’invita à envoyer en Angleterre un jeune prêtre que l’archevêque se chargeait d’instruire et de prendre sous sa garde jusqu’à ce qu’il fût en état de servir de bras droit à Cyrille en Égypte. Il peut être intéressant d’insérer ici la lettre de Cyrille et la réponse de l’archevêque :
À très bienheureux et très honorable seigneur l’archevêque de Cantorbéry, primat de toute l’Angleterre et métropolite — qui doit m’être à bien des égards souverainement honoré —, que cette lettre, parvenue en Bretagne, soit remise avec honneur et le respect qui convient ;
Cyrille, par la grâce de Dieu, pape et patriarche de la grande cité d’Alexandrie et Juge œcuménique.
Je souhaite bonne santé à Votre Révérence, pour l’avantage et l’accroissement du troupeau qui vous est confié. Puisque nous voici maintenant, par la grâce du Christ, de retour dans notre Égypte, et que nous jouissons de la paix dans l’Église, nous sommes tenus de nous acquitter de la promesse faite à Votre Béatitude dans nos précédentes lettres. Le Christ ne jouit en aucune Église d’une paix plus profonde que dans la nôtre, car nulle querelle ni contestation touchant la Foi ne règne parmi nous, parce que les ennemis de la religion chrétienne qui sont les plus acharnés et les plus opposés (les musulmans) mettent un frein à la langue de ceux qui voudraient susciter de telles disputes[132]. Par eux, il est vrai, nous sommes tourmentés et éprouvés de bien des manières ; et pourtant, pour le nom du Christ que nous portons en notre bouche, et dont nous portons sur nous les marques, nous mettons notre joie à souffrir affliction et tourment, et, s’il le faut, à subir le plus dur supplice, afin que, par l’épreuve, notre foi resplendisse de plus en plus, et que la gloire de Dieu soit manifestée.
De ceux-là donc nous ne craignons rien ; mais bien plutôt de ces chiens et de ces ouvriers trompeurs, de ces hypocrites qui disent une chose et en pensent une autre, qui ont l’audace de s’attaquer à Dieu lui-même, pourvu seulement qu’ils puissent par quelque moyen servir la tyrannie du pontife romain.
Ces émissaires nous effraient extrêmement, abusent de notre simplicité, et mettent en œuvre maintes machines pour nous réduire en leur pouvoir, se fiant surtout à l’apparence de l’érudition et aux épineuses difficultés des questions qu’ils soulèvent ; tandis que nous, cependant, nous souffrons du manque d’hommes savants qui puissent combattre ces sophistes à armes égales. Car, à cause de nos péchés, nous sommes devenus la plus méprisable de toutes les nations, et, avec la ruine de l’Empire, nous avons perdu les arts libéraux.
Ce fut une méditation continuelle sur ce sujet qui m’induisit à entrer en correspondance avec Votre Charité et à implorer votre conseil et votre assistance. Mais nous reçûmes le plus grand réconfort de la réponse de Votre Béatitude, par laquelle, agissant sur l’ordre de votre roi, vous nous conseilliez d’envoyer quelques-uns de nos compatriotes étudier la théologie parmi vous avec diligence.
Voici donc un Grec, prêtre par son rang, possédant une bonne connaissance des lettres grecques, enfant de notre Église alexandrine, de noble naissance, et doué de talents propres à recevoir un plus profond savoir. Nous avons confiance que les progrès qu’il fera seront tels qu’on n’aura point à s’en repentir, si la Grâce divine souffle sur lui du Ciel, et si Votre Béatitude lui prête une main secourable.
Et parce que vous dites que ce dessein est agréable au très sérénissime roi Jacques Premier, qui est couronné par la main de Dieu, nous devons être reconnaissants de sa bonté, par laquelle il approche de près la pitié et la bonté du Roi céleste. En cela il a comblé notre attente, comme un homme que Dieu a béni du Ciel et enrichi des plus pleins dons de sa Grâce, et auquel, par sa Providence spéciale, il a confié un si grand et si vaste Empire.
C’est pourquoi nous prions d’abord Votre Béatitude de saluer en notre nom, avec le plus profond respect et la plus humble inclination du corps, Sa Très Gracieuse Majesté, à qui, du fond de notre cœur, nous souhaitons longue vie et longue vieillesse. Puis nous lui demanderions que, de sa bonté innée et, dirais-je presque, immense, il laissât quelque étincelle de sa bienveillance briller sur notre Métrophane.
Enfin, s’il manque quelque chose à ma lettre touchant l’instruction ou l’éducation complète de cet homme, votre prudence y suppléera aisément, elle que Dieu a suscitée et placée comme un flambeau resplendissant en un lieu élevé, afin que vous puissiez donner consolation à autrui, non seulement à vos Bretons, mais aussi à nos compatriotes grecs.
Adieu, très bienheureux Père ; que le Seigneur Dieu vous accorde une longue et heureuse vie, et qu’en même temps il vous donne la force de pouvoir porter les soucis de l’État et de l’Église.
Égypte, le 1er mars 1616 (c’est-à-dire 1617).
Métrophane parvint sain et sauf en Angleterre, fut bien reçu par le roi et l’archevêque, et fut envoyé à Oxford.
La réponse d’Abbot fut la suivante : Londres, le 17 novembre 1617.
George Abbot, par la divine Providence archevêque de Cantorbéry, primat de toute l’Angleterre et métropolite, à son très saint seigneur et frère Cyrille, pape et patriarche d’Alexandrie et Juge œcuménique, salut dans le Christ.
Il est bien des choses qui attestent la sympathie qui existe entre les membres de l’Église universelle et le doux accord dont ils jouissent ; mais, en ce moment, je l’éprouve surtout pour cette raison que je puis embrasser de mes deux bras votre fraternité, vous que je n’ai jamais vu face à face et que tant de lieues de terre et de mer séparent de moi, comme si vous étiez présent ; car l’unité de la foi lie l’un à l’autre, et le commun lien de l’amour nous unit par un seul et même Esprit, par lequel nous exaltons le Christ, que tous deux nous respirons ; et nous vous félicitons de tout cœur de la paix dont votre Église jouit à présent, selon votre récit troublée par aucun schisme ni aucune commotion intestine, et de cette tranquillité extérieure qui, si elle n’est pas tout à fait sans trouble, nous remplit cependant d’étonnement, vous qui en jouissez parmi les ennemis acharnés et résolus du nom chrétien, selon cette parole du Voyant royal touchant le Christ Roi : « Domine au milieu de tes ennemis. »
Nous demandons aussi à votre piété de nous féliciter des dons multiples de Dieu répandus en abondance sur l’Église britannique. En quoi, pour citer ce que votre Chrysostome dit jadis de notre île, « vous pouvez entendre le peuple philosopher d’après la Sainte Écriture en une langue étrangère, mais en une foi familière, usant du langage des barbares, professant la foi des Saints. » Car notre peuple, voué au culte du Christ, est versé dans la claire lumière de l’Évangile, et apaise abondamment sa soif aux limpides courants de l’eau vive, sans empêchement d’aucune part ; et cela ne peut s’obtenir dans les Églises soumises à l’obéissance du pontife romain.
Quant à la discipline, nous différons des autres Églises qui ont été purgées de la lie du papisme ; nous conservons la plus ancienne forme du gouvernement ecclésiastique et les ordres distincts des ministres. Que Dieu, dispensateur de tous les biens, nous les conserve à jamais ; bien que nous, par la dépravation de notre esprit, ayons mérité, à cause de nos péchés et plus particulièrement du crime d’ingratitude, que notre chandelier d’or fût ôté de sa place, et que nous fussions entièrement privés de la lumière de la Sainte Écriture.
Nous n’attribuons pas le bien que nous avons reçu à nos propres mérites, car nous n’en avons aucun ; mais d’abord à la divine bonté, et ensuite à l’amour singulier dont elle entoure l’instrument élu de sa gloire, notre très sérénissime roi Jacques, qui, héritier à la fois de la couronne et de la religion d’Élisabeth de pieuse mémoire, les confirme par ses lois et les rend illustres par son exemple. Car non seulement il est un auditeur assidu des saints discours et un convive de la redoutable Table du Seigneur, surtout aux fêtes les plus solennelles ; mais encore, ce qui est plus que l’exemple et la plus grande chose en ce grand monarque, Qui tot sustineat, qui tanta negotia solus,
il discute savamment les plus abstrus mystères des écoles avec les évêques les plus exercés dans l’arène de la théologie. Il a aussi beaucoup et exactement écrit sur la théologie, et ses ouvrages ont récemment été livrés à la presse : ils sont bien propres à établir la Foi et à détruire les erreurs, particulièrement celles des Romanistes. Je vous félicite d’avoir obtenu l’entière amitié d’un tel roi qui, à la lecture des lettres de Votre Sainteté à moi adressées, salue Votre Béatitude et parle de vous de la manière la plus flatteuse.
Et, pour vous donner une preuve de sa bienveillance, il m’a commandé de recevoir votre Métrophane d’une manière aimable et amicale. Je le chérirai comme un gage et une caution de votre amour pour moi, et je lui fournirai volontiers tout ce qui est nécessaire ou peut être commode. J’ai déjà planté ce généreux rejeton d’une école grecque dans un jardin agréable, où il pourra fleurir parmi nous et, en temps voulu, porter du fruit ; c’est l’Université d’Oxford, où il y a une très excellente bibliothèque et dix-sept collèges, et où une nombreuse race d’hommes savants est entretenue aux frais publics, comme dans un Prytanée.
Votre Métrophane est déjà inscrit sur les registres ; et quand il sera parvenu à maturité et aura porté du fruit, alors, selon ce qui paraîtra le meilleur à votre prudence et le plus avantageux à votre Église, ou bien il prendra parmi nous de profondes racines, ou bien il sera renvoyé à son sol natal et y sera replanté.
Il ne me reste, très saint Frère, qu’à demander que votre piété recommande à Dieu l’Église britannique par une prière continuelle, comme nous intercéderons de même pour celle de Grèce : afin qu’elle, ayant la divine Providence pour rempart, soit affermie dans la paix et l’amour ; et qu’elle soit délivrée de ces nouveaux émissaires qui combattent par leur traîtrise tout ensemble la vérité chrétienne et la liberté chrétienne. Parmi lesquels il faut surtout fuir ces pseudo-moines, fraîchement sortis du tour du potier, qui s’arrogent le nom du Sauveur[133], qui, faisant profession de chercher la paix, jettent toutes choses dans la confusion, et qui, désirant, à ce qu’ils prétendent, la vérité, enseignent l’équivoque, jusque là où elle entraîne le parjure. Que le Grand Pasteur des brebis préserve tout son troupeau de ces renards et de ces loups rapaces ; et qu’en même temps il conserve votre piété dans la paix et une félicité perpétuelle.
Malheureusement, toutefois, pour l’Église grecque en Égypte, un gentilhomme hollandais nommé David le Leu de Wilhem, qui professait de fortes opinions calvinistes, passa quelque temps à voyager en Égypte et acquit une grande influence sur l’esprit de Cyrille, en sorte que celui-ci renonça peu à peu à la foi qu’enseignait sa propre Église, tout en conservant sa position de chef ou de tête de celle-ci. Dès 1618, il écrit pour remercier l’archevêque de Spalato, aussitôt après que ce dernier eut quitté la communion romaine pour l’Église anglaise, d’un exemplaire du De Republica Christiana que l’archevêque lui avait envoyé ; et les extraits suivants de sa lettre montrent son état d’esprit tant à l’égard de l’Église romaine qu’à celui de l’Église égyptienne. Ils montrent aussi combien ses opinions personnelles, ici ouvertement exprimées, s’étaient éloignées des doctrines qu’enseignait son Église :
J’étais malade et alité quand on m’apporta votre livre et votre lettre. Je lus aussitôt la lettre, et dès que j’eus compris ce qu’était le livre, quel en était l’argument et qui en était l’auteur, je demandai l’ouvrage, le pris en mes mains, et n’en interrompis la lecture que lorsque la visite de mon médecin l’arrêta. Le médecin vint et me tâta le pouls ; je lui tendis le livre, car il est romaniste de religion. Que dit-il ? Votre Sainteté veut-elle l’entendre ? Rien d’autre que l’accusation générale des Romanistes : que ce fut le refus de la dignité de cardinal, à laquelle vous aspiriez, qui vous fit tomber dans votre apostasie ! Comme si c’était une apostasie que d’obéir à la sincérité et à la liberté de conscience, et de ne plus tolérer l’ambition et les impostures du pontife romain… Cette seule chose, je la tiens pour une faute : que votre prudence, abusée par Baronius, ait pris cette illusion alexandrine pour une véritable ambassade[134]. Ce ne fut rien au monde que l’imposture de quelque Copte ou eutychien qui se rendit à Rome et se donna pour légat du patriarche d’Alexandrie. Avant la découverte de la supercherie, les flatteurs de Clément écrivirent et prêchèrent merveilles de cette légation, comme si le temps était proche où le monde entier ne ferait qu’un seul Bercail sous le pontife romain. Mais, à l’élévation de Paul et à la découverte de la fraude, le légat fut secrètement banni de Rome, de peur que la farce ne fût éventée, et il retourna en Égypte…
Il en fut de même dans cette histoire des évêques russes, dont je pourrais parler, parce que j’étais alors nonce d’Alexandrie en Pologne, le légat de Constantinople étant mon collègue, et que je me trouvai parmi toute la nation des Russes au concile de Brzesc, assemblé contre ces évêques mêmes qui étaient allés à Rome ; s’il n’était inutile de perdre du temps et d’abuser de votre patience en entrant dans les tromperies, les ruses et les stratagèmes des Romanistes…
Il fut un temps où nous étions ensorcelés, avant de comprendre ce qu’était la très pure Parole de Dieu ; et, bien que nous ne communiquassions pas avec le pontife romain et que nous ne le reçussions pas pour ce qu’il se donnait, à savoir le Chef de l’Église, nous croyions cependant que, hormis quelques points de peu d’importance par lesquels l’Église grecque diffère de la latine, les dogmes de la communion romaine étaient vrais ; et nous abominions la doctrine des Églises réformées comme contraire à la Foi, ne sachant en vérité ce que nous abominions.
Mais lorsqu’il plut à Dieu miséricordieux de nous éclairer et de nous donner l’intelligence de notre erreur passée, nous commençâmes à réfléchir à ce qu’il était de notre devoir de faire ; et, comme il appartient au bon citoyen, en toute sédition, de défendre la cause la plus juste, à plus forte raison estimai-je qu’il était du devoir d’un bon chrétien de ne pas dissimuler ses sentiments en matière de salut, mais d’embrasser franchement le parti le plus conforme à la Parole de Dieu.
Que fis-je donc ? Ayant obtenu, par la bonté d’amis, quelques écrits de docteurs évangéliques que l’Orient non seulement n’avait jamais vus, mais dont, par l’effet des censures de Rome, il n’avait même jamais entendu parler, j’invoquai instamment le secours du Saint-Esprit, et, durant trois ans, je comparai les doctrines des Églises grecque et latine avec celle des réformés. Je laissai les Pères, et je pris pour guide la seule Écriture et l’« Analogie de la foi ».
À la fin, par la grâce de Dieu, parce que je découvris que la cause des réformateurs était la plus juste et la plus conforme à la doctrine du Christ, je l’embrassai. Je ne puis plus souffrir d’entendre dire que les gloses de la tradition humaine sont d’un poids égal à celui de la Sainte Écriture. Quant au culte des images, il est impossible de dire combien il est pernicieux dans les présentes circonstances.
Dieu m’est témoin que je déplore l’état présent de l’Orient, car je n’aperçois aucun moyen de guérir cette laide et honteuse plaie. Non que je pense que les images, absolument parlant, soient à condamner, puisque, lorsqu’elles ne sont pas adorées, elles ne peuvent causer aucun mal ; mais j’ai en horreur l’idolâtrie qu’elles provoquent chez ces adorateurs aveugles. Et bien que, dans mes prières particulières, j’aie parfois observé que le crucifix était un secours pour mon esprit, en ce qu’il en rapprochait plus aisément l’acte même de la Passion, cependant, parce que je vois que le vulgaire — pour ne rien dire de quelques-uns qui sont assez sages à leur propre estime — est détourné du culte vrai et spirituel et de la latrie qui n’est due qu’à Dieu, j’aimerais mieux que tous s’abstinssent entièrement de cette si périlleuse occasion de péché, plutôt que, violant par ignorance la loi de Dieu, ils ne se heurtassent à la pierre d’achoppement et ne se condamnassent éternellement.
Quant à l’invocation des Saints, il fut un temps où je n’apercevais pas combien elle éclipse la gloire de notre Seigneur le Christ, et je la défendis obstinément par deux ouvrages contre le savant Transylvain Marcus Fuxia. Mais, dans sa réponse, il réfuta si complètement mes arguments que je n’eus besoin d’aucun autre livre pour prouver mon erreur ; et maintenant je prends le Seigneur à témoin qu’en récitant l’Office public, c’est pour moi la plus grande peine d’entendre invoquer les Saints en détail, au délaissement de Jésus-Christ et au grand détriment des âmes.
Au début, les vues de Cyrille semblent avoir été celles de l’Église anglaise ; mais l’influence de son ami, M. de Wilhem, le conduisit à devenir un disciple de Calvin et à désespérer de réformer sa propre Église, à laquelle il cessa bientôt de porter aucun intérêt. Sans doute les plus dévots de ses membres regardaient-ils leur patriarche comme un hérétique étranger, et l’occasion de rendre une vie nouvelle à l’Église grecque en Égypte fut perdue. L’Église égyptienne ne valait pas mieux, et une hérésie nouvelle parut alors, d’une nature plus grave, car elle était pratique et non spéculative. Les mœurs des chrétiens égyptiens avaient grandement souffert d’une longue fréquentation des musulmans, et il avait souvent fallu aux évêques protester contre le concubinage sous une forme ou sous une autre. Mais voici que, pour la première fois, l’un des évêques (celui de Damiette) déclara ouvertement que la polygamie, qui n’est pas défendue dans le Nouveau Testament, valait mieux que la fornication ou l’adultère, et prêcha en faveur de la permission, pour les chrétiens, d’avoir plus d’une femme.[135]
Voyant que la remontrance demeurait sans effet, le patriarche (Marc V) excommunia son évêque. Si ce dernier s’était borné à protester contre la sentence et à s’efforcer de défendre ses propres opinions, il serait possible de le considérer comme un homme sincèrement religieux, quoique fort dans l’erreur. Mais il prit un parti qui le priva de tout droit à la considération. Il usa de toute son influence auprès de l’un de ces Coptes qui, comme à l’ordinaire, occupaient les charges de confiance à la Cour, pour se venger de son patriarche ; et le gouverneur musulman, un homme nommé Jaaffa, accueillit l’occasion d’humilier les chrétiens. Marc fut mandé devant lui, et si rudement battu qu’il mourut peu après.
Pour comble aux misères de l’Égypte, une terrible visitation de la peste décima la population durant l’hiver de cette année-là. Ceux qui le purent s’enfuirent du pays ; entre autres, M. de Wilhem, qui envoya à Cyrille une paire de globes en présent d’adieu. L’Église égyptienne était sans chef, et Cyrille, bien qu’il ne s’enfuît pas en réalité du pays, perdit le peu d’autorité qu’il conservait encore sur son Église par sa conduite en cette occasion. Il écrit, apparemment sans la moindre conscience de ce qu’il se dérobait à un devoir manifeste : « On compte jusqu’à ce jour (le printemps de 1619) que quatre cent mille personnes sont mortes ; et pourtant les coins, je dirais presque les rues entières de cette immense cité, sont encore pleins, et il ne semble pas qu’il en manque une seule. Je suis demeuré enfermé, au grand péril, dans ma maison, et je descendais de mes fenêtres les réponses que j’avais à faire à mes chrétiens touchant les morts ; et, par la grâce de Dieu, je suis sauf jusqu’à présent. »
Shamse-ed-din rapporte qu’on tint un compte sommaire des boutiquiers et des gens employés dans les bazars qui moururent de la peste, et que le nombre des décès parmi ceux-là seuls s’éleva à 635 000, « sans compter ceux qui moururent en d’autres lieux ».
Durant ces tristes temps, les Égyptiens élurent un nouveau patriarche, Jean XV, surnommé Melawani, qui vécut environ neuf ans, mais dont nous n’avons aucun témoignage du gouvernement. Le pacha de l’année qui suivit la peste fut plus injuste et plus tyrannique qu’à l’ordinaire, et la crue du Nil fut si haute qu’elle fit grand mal au pays au lieu de bien, en sorte que la famine s’ajouta à la peste, qui reparut, quoique avec moins de virulence.
En 1621, une nouvelle révolution précipita du trône le sultan Osman et y replaça Mustapha Ier. Comme à l’accoutumée, le pacha d’Égypte fut changé, et le pacha sortant s’enfuit en remontant le Nil, poursuivi par les soldats de son successeur. Une autre révolution, en quelques mois, plaça Murad IV sur le trône.
Entre ces deux événements, en 1621, Cyrille Loucaris secoua avec gratitude la poussière d’Égypte de ses pieds, élevé qu’il fut au patriarcat de Constantinople. Il eut pour successeur Gérasime, qui était, comme lui, natif de Crète, mais qui était fermement attaché à l’Église orientale et n’avait aucune sympathie pour les calvinistes. À son arrivée à Constantinople, Cyrille s’engagea dans une lutte avec les jésuites, qui s’employaient activement à faire des prosélytes parmi les membres de son Église en cette ville, et publia un décret pastoral commandant aux fidèles de se retirer de toute communion avec les membres de l’Église latine. Mais il avait sous-estimé la force de son ennemi. Les jésuites résolurent de l’écarter, et soudoyèrent le vizir musulman pour exiler Cyrille[136] sous quelque prétexte frivole à Rhodes. Ils obtinrent même par d’indignes moyens l’élection de l’archevêque d’Andrinople pour le remplacer. L’affaire devint une querelle personnelle entre le pape de Rome et le roi d’Angleterre. Urbain VIII écrivit pour remercier et féliciter l’ambassadeur de France à Constantinople du succès des jésuites, tandis que Jacques Ier écrivit à l’ambassadeur d’Angleterre pour lui enjoindre que Cyrille Loucaris fût rétabli à n’importe quel prix. À la fin, les Anglais l’emportèrent, et Cyrille Loucaris reprit son poste. Les jésuites se refusaient à accepter la défaite, et la lutte se réduisit à une affaire de pots-de-vin. On peut lire cette mélancolique histoire tout au long dans Neale, mais elle serait ici hors de propos, puisque les rapports personnels de Cyrille avec l’Égypte cessèrent lorsqu’il résigna son patriarcat en ce pays, en novembre 1621. Pendant dix-sept ans, les jésuites et les Grecs enchérirent les uns sur les autres en pots-de-vin auprès des autorités musulmanes, pour qui l’affaire valait bien une belle rente annuelle. Finalement, les jésuites parvinrent à obtenir non seulement l’exil de Cyrille, mais son arrêt de mort. L’infortuné prélat fut étranglé par les musulmans, sur une petite barque, hors de vue de la terre, de peur qu’on ne tentât de le délivrer.
Son élève Métrophane, que l’archevêque de Cantorbéry entretint pendant les cinq années de son éducation à Oxford, ne réussit pas aussi bien qu’on l’avait espéré, ainsi que le montrera la lettre suivante de l’archevêque :
Le Grec Critopoulos Métrophane a pris tout récemment son chemin vers la France ou la Hollande, sous prétexte d’aller de là par terre à Constantinople. Je l’ai élevé cinq années pleines à Oxford, avec une bonne allocation pour la nourriture, le vêtement, les livres, le logement et les autres nécessités ; de sorte que sa dépense, depuis sa venue en Angleterre, se monte à près de trois cents livres. Tant qu’il fut en cette Université, il se conduisit bien ; et, à la dernière Saint-Michel, je le fis venir à Lambeth, prenant soin qu’il pût être transporté sur un fort bon navire, pourvu de toutes choses pour le voyage. Mais, par le mauvais conseil de quelqu’un, il désira aller à la Cour, à Newmarket, afin de voir le roi avant son départ.
Sa Majesté le traita bien, mais alors on lui mit en tête qu’il pourrait obtenir quelque chose pour acheter des livres à rapporter au patriarche. Les moyens qu’il convoitait sont tels que vous aurez peine à le croire : d’abord, qu’on fît un chevalier à cause de lui ; puis, après cela, un baronnet, dont un intrigant aurait eu sa part ; ensuite, qu’on portât le roi à donner la collation d’un bénéfice, qu’un faux simoniaque promettait de lui acheter. Je chargeai mon chapelain de l’en dissuader, et j’y interposai mon propre blâme, jugeant ces voies malséantes, peu sages et indignes. Mais, pour satisfaire son désir, je lui achetai tout neufs, à la boutique, nombre des meilleurs auteurs grecs, et parmi eux les huit tomes de Chrysostome ; je le pourvus aussi d’autres livres de prix, en latin et en anglais ; de sorte que je puis hardiment dire que c’était un présent digne d’être envoyé par moi au patriarche de Constantinople.
Cependant, depuis la dernière Saint-Michel, je l’ai logé en ma propre maison ; je l’ai assis à ma propre table, je l’ai vêtu et lui ai procuré toutes commodités, et j’aurais voulu de nouveau le renvoyer sur un bon navire, afin qu’il pût retourner en sûreté ; mais il tomba dans la compagnie de certains Grecs, dont nous avons eu beaucoup à souffrir, pour des quêtes et autrement ; et, bien que je les susse faussaires et vagabonds (comme vous me l’avez maintes fois écrit), je ne pus retenir mon homme au logis : il lui fallait courir au-dehors avec eux, à la dépense de son temps et de son argent. Bref, m’écrivant une sorte d’épître où il disait qu’il aimerait mieux perdre ses livres, souffrir la prison et la perte de la vie, que de rentrer sur aucun navire, et qu’il voulait voir les contrées de la chrétienté et accroître ainsi son expérience, je compris qu’il avait dessein de se faire vaurien et mendiant, et plus encore je ne sais quoi ; et là-dessus je lui mis dix livres en bourse et, le laissant aux soins de Sir Paul Pindar, à mon départ pour Croydon il y a une quinzaine, je le congédiai. J’avais ouï parler auparavant de la bassesse et de la servilité de cette nation, mais je n’aurais jamais pu croire qu’une créature à forme humaine, ayant le savoir et l’éducation qu’il a reçus ici, pût, après tant d’années, être si éloignée de toute noblesse et de toute reconnaissance. Mais qu’il coure sa fortune ; et j’apprendrai par lui à ne plus traiter si bien aucun homme de sa sorte. Seulement, je vous ai ainsi tout au long informé de la conduite indigne de ce garçon ; ce qui, quoique malséant en lui, je ne le lui reproche pourtant pas, pour l’amour du patriarche. Croydon, le 12 août 1622.
Cependant, vers l’année 1626 semble-t-il, Métrophane retourna à Constantinople, et fut chaleureusement reçu par Cyrille, qui se contenta d’une explication fort imparfaite de ce qu’il s’était attardé près de quatre ans en chemin. Dix ans plus tard, lorsque Gérasime se retira dans un monastère, Métrophane fut nommé patriarche de l’Église grecque en Égypte à sa place, mais il ne survécut à son élévation qu’environ deux ans.
Durant la première moitié de ce siècle, une nouvelle mission catholique romaine fut dépêchée en Abyssinie, et plongea de nouveau le pays dans toutes les horreurs de la guerre civile, puisque presque leur seul converti était le roi. Ils l’amenèrent à décréter la réception immédiate, sous peine de mort, de la religion catholique romaine ; la nation prit une fois de plus les armes pour la défense de son Église nationale, et la guerre se poursuivit avec la plus grande âpreté durant six ans. Au terme de ce temps, le roi mourut, et son fils et successeur rejeta aussitôt le joug pontifical, annonça le rétablissement de l’ancienne foi, et envoya en Égypte chercher un métropolite. On permit d’abord aux missionnaires romains de demeurer dans le pays ; mais, quand on découvrit qu’ils s’efforçaient de faire entrer des troupes portugaises pour rétablir par les armes la foi romaine, le roi Facilidas les invita avec bonté, mais fermement, à quitter le pays. Au lieu de ce faire, ils se joignirent à un seigneur abyssin qui était encore en rébellion contre son souverain, mais celui-ci les vendit aux Turcs. Le principal d’entre eux parvint à réunir l’argent de sa propre rançon ; les autres, quoique graciés par Facilidas, qui s’efforça d’obtenir leur élargissement, tombèrent victimes de la fureur de la populace. Facilidas interdit alors l’entrée de son royaume à tout missionnaire romain, et neuf capucins, qui plus tard tentèrent d’y pénétrer, furent victimes de leur zèle. Mais l’Abyssinie ne se releva jamais vraiment des misères que lui avait causées plus d’un siècle de guerre civile. Tel fut l’unique résultat des perpétuels efforts des pontifes romains, durant ce temps, pour imposer leur joug à cette race de montagnards ignorants mais fidèles.
Sous Murad IV (de 1623 à 1640) et les huit pachas qui gouvernèrent l’Égypte en son nom, nous retrouvons la même monotone liste d’exactions, de révolutions et de calamités. Le meilleur de ces gouverneurs fut Khalil ; le pire fut Hussein. Le premier n’exigea du peuple rien de plus que ses droits, fit de son mieux pour tenir les troupes en ordre, et réprima le brigandage qui rendait chaque année l’Égypte moins sûre. En récompense, il fut destitué avant deux ans révolus, tous ses biens furent confisqués par le sultan, et il fut envoyé en exil, deux esclaves seulement étant autorisés à l’accompagner.
Hussein amena avec lui un grand nombre de Druzes, qui furent autorisés à terroriser et à pressurer pour leur propre compte la population sans armes. Il n’y eut d’autre loi en Égypte de son temps que la volonté irresponsable du pacha ; et, outre tous ses autres actes d’injustice, il paralysa le commerce en altérant la monnaie, et fit mettre à mort, dans les deux ans de son séjour, douze mille personnes sans jugement, « sans compter ceux qu’il tua de sa propre main ». Un autre pacha, dont la tyrannie dura trois ans, s’attacha particulièrement à nuire au commerce de l’Égypte, et imposa aux tisserands de soie une taxe nouvelle et arbitraire qui faillit ruiner leur industrie. Il y avait alors environ dix-sept mille tisserands de soie dans les trois villes du Caire, d’Embaba et de Gizeh, dont la plupart étaient probablement chrétiens[137].
Durant ce temps, Jean XV mourut et eut pour successeur Matthieu III, tandis que le patriarche de l’Église grecque fut changé deux fois. À Gérasime succéda ce Métrophane qui avait été instruit en Angleterre ; et, après sa mort, en 1638, il fut remplacé par un homme qui prit le nom de Nicéphore.
L’avènement du sultan Ibrahim n’apporta aucun changement en mieux. Sous son premier pacha, Mustapha, le brigandage s’accrut à tel point que les villes mêmes n’étaient pas sûres, et il ne se passait guère de nuit sans qu’un ou plusieurs vols audacieux fussent commis dans Le Caire même, en sorte que certains quartiers furent désertés par leurs habitants. Lorsque les brigands étaient arrêtés, ce qui arrivait parfois, ils versaient aux autorités une certaine part de leurs gains mal acquis en bakchich, et étaient aussitôt remis en liberté.
Depuis la conquête de l’Égypte par les Ottomans, les éruptions de peste étaient aussi devenues plus fréquentes et plus violentes[138]. En 1642, elle reparut avec plus de furie que jamais.
Elle commença à Boulac, en novembre 1642, et ne cessa ses ravages qu’en mai 1643. Dans deux cent trente villages d’Égypte au moins, toute âme périt, et Shamse-ed-din évalue à environ dix-huit cent mille le nombre des enterrements qui eurent lieu au Caire en trois mois. Mais, même s’il comprend, comme il l’entend certainement, les cinq villes de Babylone, Fostat, Masr, Le Caire et Boulac sous le nom du Caire, cela paraît encore une exagération outrée, puisque la population entière de ces mêmes districts est aujourd’hui inférieure à six cent mille âmes.
Par suite de la terrible oppression et des calamités des soixante dernières années, nombre des Égyptiens, et particulièrement des chrétiens, qui étaient toujours les plus mal lotis, avaient été réduits en esclavage. On avait aussi acquis nombre d’esclaves chrétiens dans les guerres incessantes des sultans, et on les employait au travail forcé pour le compte du gouvernement. Un grand émoi s’éleva en Égypte en janvier 1644 (1053 de l’Hégire), par suite de l’évasion audacieuse d’un certain nombre de ces chrétiens. On les employait à la construction de navires à Alexandrie ; et, voulant lancer un vaisseau nouvellement bâti, le gouverneur fit appeler tous les esclaves qui travaillaient aux alentours, au nombre de six cents, et fut contraint d’ordonner qu’on leur ôtât les chaînes, car il était autrement impossible de mener l’ouvrage à bien. Aussitôt, environ cent cinquante d’entre eux, probablement des Européens, se dressèrent ensemble et se tournèrent contre les musulmans, qui n’osèrent leur résister. Ils forcèrent la porte de l’arsenal, s’emparèrent d’armes, marchèrent délibérément dans Alexandrie, et se servirent à leur gré de tout ce qu’ils voulaient dans les boutiques ; puis, revenant au port, ils s’emparèrent de l’un des vaisseaux qui s’y trouvaient et firent voile, sans perdre un seul homme. Le reste des six cents paraît s’être échappé dans la campagne avant que les musulmans se fussent assez ressaisis pour rien entreprendre.
Cela aurait pu entraîner des représailles sur les chrétiens d’Égypte, si l’attention des autorités n’avait été presque aussitôt détournée par de nouveaux et plus graves soulèvements parmi les troupes mameloukes, qui ne furent réprimés que plus d’un an après, et encore pour un temps seulement. La même histoire se répète année après année durant le dix-septième siècle : les mamelouks s’affranchissant sans cesse de tout contrôle en rixes de rue et en pillages des malheureux Égyptiens sans armes ; les industries du pays opprimées et surchargées d’impôts jusqu’à ce que la plupart périssent entièrement. Les beys militaires des provinces étaient autant de petits tyrans irresponsables, puisque les pachas sans cesse changeants n’osaient se mêler de leurs affaires, et ne songeaient qu’à la promptitude avec laquelle ils pourraient amasser une fortune en pressurant les indigènes, et au meilleur moyen, l’ayant fait, de la conserver après leur destitution. En l’an 1060 de l’Hégire, le Nil fut si bas qu’il en résulta une famine, et le pacha de l’année saisit cette occasion pour augmenter les impôts, tout en n’envoyant au sultan que les deux tiers du tribut annuel, sous le prétexte de la grande disette.
En l’an 1660 (1071 de l’Hégire), le patriarche d’Égypte mourut et eut pour successeur Matthieu IV. Ce fut du temps de ce patriarche que le missionnaire dominicain Vansleb vint en Égypte. À lui revient le mérite d’avoir été le premier étranger, depuis le temps de la conquête arabe, qui prît quelque peine pour s’instruire réellement de l’histoire de l’Église nationale d’Égypte. Comme missionnaire romain, il lui était, bien entendu, particulièrement difficile d’acquérir des informations exactes ; et son livre sur l’Église copte est de peu de valeur, quoique de grand intérêt, vu les circonstances où il fut écrit. Il tombe dans l’erreur ordinaire d’attribuer aux Coptes une entière ignorance de leur propre langue, et affirme qu’il s’entretint à Assiout avec le dernier homme qui parlât copte. Il est vrai que le copte devenait alors rapidement une langue morte ; mais le copte fait au moins autant partie de l’éducation d’un Copte de bonne naissance que le latin ou le grec de celle d’un gentilhomme anglais. Je ne puis non plus découvrir qu’il y ait jamais eu un temps où le copte ne fût régulièrement enseigné dans les écoles coptes, comme il l’est assurément aujourd’hui.
Il existe encore un petit livre écrit vers le milieu du dix-septième siècle par un chrétien copte de « Memphis »[139], surtout connu par son sobriquet d’Abu Dakn, ou « Père des Barbes ». Nous savons fort peu de chose sur lui, mais on le dit homme de haut caractère, et son livre est remarquable par son ton dépassionné, quoiqu’il soit manifestement écrit pour signaler les différences de rite et de discipline entre l’Église d’Égypte et l’Église de Rome. Il affirme que les membres de l’Église égyptienne étaient connus dans tous les autres pays sous le nom distinctif de « chrétiens de la ceinture », mais il ne paraît pas savoir que l’origine de ce nom se trouve très probablement dans l’ancien décret musulman qui obligeait tous les chrétiens d’Égypte à porter une ceinture en signe d’humiliation[140]. Il dit que les Coptes qui servaient les musulmans partout en Égypte jouissaient d’une certaine sécurité et tolérance, et étaient mis sur le même pied que les « Grecs » et les « papistes ». Il donne un bref aperçu de la manière dont les affaires de l’Église sont administrées par le patriarche et les évêques, puis passe à une description de son rite et de sa liturgie. Nous apprenons que, de son temps comme aujourd’hui en Égypte, les sacrements de l’extrême-onction et de la confession étaient tombés en désuétude, et n’étaient administrés que sur le désir exprès du malade ou du pécheur. Le baptême était encore parfois administré dans la grande cuve ou baptistère à l’extrémité occidentale des églises ; et l’enfant était solennellement ceint de la ceinture distinctive par le prêtre, qui l’ôtait et la détruisait après trois jours. La cérémonie de l’Urtass ou Ghitas s’accomplissait encore à l’ancienne manière.
Les diacres doivent jeûner quarante jours avant leur ordination, et payer un droit de trois dinars au patriarche. Ils étaient aussi solennellement ceints d’une ceinture devant la porte du sanctuaire en cette occasion. Un prêtre était censé toujours refuser d’abord l’ordination en raison de son indignité, et n’y consentir que sur l’ordre du patriarche.
Abu Dakn décrit aussi les cérémonies et coutumes des mariages, qui se célébraient alors encore dans les églises, bien qu’il soit aujourd’hui d’usage de lire l’office dans la maison de l’époux — coutume sans doute adoptée d’abord pour plus de sûreté. La période du deuil des morts est de quarante jours, durant lesquels on fait l’aumône aux pauvres et l’on dit des messes pour l’âme du défunt.
Abu Dakn observe que les Égyptiens sont bien plus ascétiques que les moines européens, puisqu’il ne leur est jamais permis de manger de la viande, sinon aux deux grandes fêtes de l’Église, et il leur fait gloire de n’être jamais oisifs. Les couvents de femmes, dit-il, n’étaient autorisés que dans les villes policées et près des églises. Nul, au-dessous de seize ans, n’était admis à jeûner[141]. Il mentionne aussi que tout pèlerin se rendant à Jérusalem payait deux taxes aux Turcs — l’une de huit écus, et une seconde (probablement à l’entrée de la Ville sainte) de quatre. Il dit que, durant quelques-uns des pèlerinages locaux aux sanctuaires égyptiens, il était encore d’usage d’apporter des offrandes d’animaux, qu’on sacrifiait et qu’on mangeait. Mais il remarque qu’aucun saint n’est en grand crédit en Égypte, à moins que son martyre ne date de la persécution de Dioclétien ou d’une époque antérieure.
Il mentionne que, si un prêtre se trouvait parmi les convives d’un dîner, on attendait de lui qu’il prît le pain, le rompît, et en donnât un morceau à chacun avant que personne commençât de manger. Il déclare aussi que les chrétiens égyptiens exerçaient encore exclusivement les métiers suivants : orfèvres, joailliers, cordonniers, forgerons, tailleurs, sculpteurs et architectes. Dans leurs écoles, il avoue qu’on n’enseigne que la lecture, l’écriture, l’arithmétique, la géographie, l’arabe, le copte et la connaissance des Écritures. Il a manifestement à l’esprit que l’éducation des enfants européens était supérieure ; mais, pour le dix-septième siècle en Égypte, cela ne paraît pas un mauvais programme.
L’original copte du livre d’Abu Dakn est probablement encore enfoui dans quelque bibliothèque d’Oxford, mais nous ne savons par qui il y fut apporté. Une traduction latine fut publiée à Oxford en 1675, et une traduction du latin en anglais fut faite par Sir E. Sadleir en 1693.
Le 6 mai 1694 (1105 de l’Hégire), un orage si terrible fit rage au Caire que tout le monde crut la fin du monde venue[142]. La mosquée d’Ebn Touloun fut gravement endommagée, et plusieurs maisons entièrement détruites, tandis que des nuages de poussière obscurcissaient les cieux. Les orages violents sont très rares en Égypte, et la circonstance fit d’autant plus d’impression sur les musulmans qu’elle fondit sur eux pendant l’heure de la prière, un vendredi du Ramadan. La même année, le Nil ne crût pas, et la disette qui s’ensuivit trouva le pays, comme à l’ordinaire, tout à fait incapable d’y faire face. Pendant quelques mois, la famine empira de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin l’attention des beys et émirs rivaux fût un instant détournée de leurs querelles quotidiennes et de leurs rixes de rue, et appelée sur la condition du peuple par une insurrection populaire. La foule affamée entoura la citadelle en hurlant pour avoir du pain ; et, comme on ne prenait nul souci d’elle, elle se mit à jeter des pierres. Chassée par le gouverneur et ses soldats, elle se répandit dans la ville et força les magasins du gouvernement avant qu’on pût l’arrêter. Ceux-ci furent entièrement vidés, mais le soulagement ne fut que temporaire, et la famine devint si cruelle qu’on dit que certains se maintinrent en vie en se nourrissant des corps des morts. Un nouveau pacha (Ismaïl), qui arriva durant cette famine, fut ému de compassion pour l’affreuse misère qu’il contemplait, et obligea les émirs à se charger chacun d’un certain nombre des pauvres affamés du Caire. En cela il donna l’exemple, et distribua gratuitement des rations de pain et de légumes deux fois par jour tant que dura la famine.
Comme à l’ordinaire, la peste succéda à la famine, et le peuple mourait par tas dans les rues. Le pacha, qui ne ressemblait manifestement guère à la plupart de ses pareils, se chargea d’ensevelir les morts indigents, et obligea les émirs à suivre son exemple. Après que la famine et la peste eurent cessé, il donna une fête pour la circoncision de son fils, et avec lui un grand nombre d’enfants de pauvres[143] furent circoncis et vêtus aux frais du pacha.
Dans la dernière année du dix-septième siècle mourut l’historien communément connu sous le sobriquet de Shamse-ed-din (ou « Lumière de la Foi »). Il fut l’un des maîtres les plus renommés d’Égypte, et écrivit plusieurs autres ouvrages outre son histoire de l’Égypte, laquelle n’a de valeur que pour le siècle où il vécut.
Chapitre XXXVI
M. de Maillet en Égypte
À la fin du dix-septième siècle, Mustapha II était sur le trône ottoman, et le pacha d’Égypte d’alors était Ismaïl ; mais le pouvoir réel tombait de plus en plus aux mains du Sheikh-el-Beled, comme les Égyptiens indigènes nommaient le gouverneur du Caire. Il y avait deux grandes familles, dans l’une ou l’autre desquelles cet officier était généralement choisi à cette époque, et entre lesquelles régnait une inimitié ouverte et mortelle. Tous les émirs et beys d’Égypte, qu’ils exerçassent ou non un commandement dans l’armée, se rangeaient du côté de l’un ou de l’autre parti, à peu près comme, aux derniers jours de la domination byzantine, le pays tout entier avait plus ou moins partagé l’animosité entre les factions Vertes et Bleues. Les deux couleurs étaient ici le blanc et le rouge, et Gabbarti nous apprend qu’on poussait l’esprit de parti si loin que les partisans d’une maison ne souffraient pas que la couleur rivale fût employée sur le moindre ustensile de cuisine leur appartenant. Les classes mêmes des artisans d’Égypte, déjà divisées en deux camps qui leur étaient propres, appelés les Sadites et les Haramites, prirent parti dans la grande querelle — les premiers portant le blanc des Fikarites, et les seconds le rouge des Kassemites.
La querelle première s’était élevée entre Kassem Bey, alors Sheikh-el-Beled (ou gouverneur du Caire), et Zulfikar Bey, qui s’attendait à lui succéder dans cette dignité. Les deux hommes étaient d’origine circassienne, descendants d’un célèbre mamelouk qui, lors de la conquête de l’Égypte par les Ottomans, s’était barricadé dans sa maison et y était demeuré, dit-on, prisonnier volontaire le reste de ses jours, refusant de reconnaître le nouveau maître. Durant les dernières années du dix-septième siècle, la lutte entre ces partis rivaux atteignit souvent les dimensions d’une guerre civile, et le monotone registre d’émeutes, de massacres et de pillages peut se lire tout au long dans les pages de Gabbarti.
À la fin du dix-septième siècle, l’afflux de missionnaires romains et de marchands européens introduisit un facteur nouveau dans le monde égyptien. La présence d’un corps restreint, mais à certains égards puissant, de colons européens libres, qui, en vertu des « Capitulations », jouissaient d’une sécurité que nul ne songeait à procurer à la population indigène, influa grandement sur l’état des affaires. Les décrets que nous désignons aujourd’hui brièvement sous le nom de « Capitulations » sont contenus dans une remarquable série de traités entre les premiers sultans ottomans et les principales Puissances de l’Europe. Les plus anciens de ces traités remontent au quinzième ou au seizième siècle[144] et, lorsque l’Égypte devint partie de l’Empire ottoman au seizième siècle, tous ces traités, et ceux qui furent conclus par la suite, furent tenus pour obligatoires dans la nouvelle annexion à la domination turque. Sans de telles immunités, il eût été absolument impossible à aucun missionnaire ou marchand étranger de vivre en Égypte ; ce n’est qu’en notre siècle que les Capitulations sont devenues si étendues et si abusives qu’elles sont un véritable obstacle au progrès du pays.
La France et l’Angleterre étaient représentées par leurs consuls généraux au Caire dès le commencement du seizième siècle, et nous devons au représentant français, M. de Maillet, qui vint en Égypte en 1692, une intéressante relation de l’état du pays à la fin du dix-septième et au début du dix-huitième siècle.
M. de Maillet avait environ trente ans lorsqu’il vint en Égypte, et il y représenta le roi Louis pendant plus de seize ans. Il conçut un vif intérêt pour toutes les choses d’Égypte, et prit même la peine d’apprendre l’arabe, mais non le turc, qui était alors plus nécessaire qu’aujourd’hui pour communiquer librement avec les classes « supérieures ».
Nous apprenons de M. de Maillet que Le Caire, Alexandrie, Rosette et Damiette étaient toutes des villes sans défense, à la merci de tout envahisseur sérieux. Il dit que la seule ville d’Égypte encore entièrement entourée de ses murailles était Mansourah. Beaucoup des grandes portes du Caire subsistaient encore ; mais, comme la ligne qui les reliait paraît avoir été pratiquement sans valeur, elles ressemblaient plutôt à des forteresses isolées qu’à des portes de ville. Il estime la population du Caire de son temps à cinq cent mille âmes, et pense que la population entière de l’Égypte ne saurait excéder quatre millions, donnant pour ville-frontière méridionale Ibrim, qui tenait encore garnison de vingt-cinq ou trente hommes. Il mentionne que, des deux ports d’Alexandrie, les vaisseaux chrétiens n’étaient autorisés à user que d’un seul, et du plus incommode, qu’on appelait le Port-Neuf. Il parle des vestiges de l’ancienne Alexandrie avec une grande admiration, particulièrement d’une superbe colonnade dont une grande partie se dressait encore près de la mosquée (qui était jadis l’église) d’Athanase. Il dit que la mer reculait encore si rapidement qu’une maison qu’il visita à son arrivée en 1692, alors à trente pas seulement de la mer, il la retrouva en 1718 à bien soixante-dix pas de la mer, d’autres maisons étant déjà bâties entre les deux.
Outre l’obélisque encore debout à Héliopolis, M. de Maillet parle d’un sphinx qu’il y vit, presque enseveli sous le sable et brisé par les chercheurs de trésor, mais qui était primitivement, dit-il, de la même taille que le sphinx voisin des pyramides de Gizeh, et taillé de même dans un seul rocher ou bloc de pierre. Il nous apprend que l’un des obélisques se dressait encore aussi à Matarieh, mais que les fameux baumiers avaient entièrement péri.
Il est évident qu’il y a trois cents ans, les vestiges d’anciens palais et édifices se voyaient en bien plus grand nombre qu’aujourd’hui, et qu’on les détruisait chaque jour. M. de Maillet nous raconte qu’un janissaire acheta un jour un terrain vague pour en faire un jardin et que, nivelant une butte à cet effet, il découvrit qu’elle recelait cinq splendides colonnes monolithes. Comme elles étaient bien trop grandes pour être enlevées entières, le janissaire les fit débiter en tronçons qu’il vendit comme meules, sort ordinaire, remarque M. de Maillet, de toutes les plus grandes des anciennes colonnes, bien que, comme meules, elles ne rapportassent tout au plus que deux cents écus, alors que n’importe lequel des princes éclairés de l’Europe donnerait volontiers deux mille écus pour les colonnes telles qu’elles étaient. Il insiste même pour qu’on demande à Sa Majesté de sanctionner l’achat et l’enlèvement de la grande colonne dite de Pompée, à Alexandrie, avant qu’elle ne connût un sort semblable aux mains des Turcs barbares.
Incidemment, nous apprenons que, même pour le consul général de France, une expédition aux pyramides de Gizeh ou de Sakhara ne s’entreprenait pas à la légère. On en donnait avis d’avance à l’un des beys mamelouks, qui envoyait ses hommes en éclaireurs pour assurer la sûreté et le confort du représentant français. On creusait beaucoup dans le grand cimetière entre Sakhara et Gizeh, dans l’espoir constant de trouver des trésors, tout le reste étant détruit. M. de Maillet décrit assez longuement diverses figures, surtout de bois, et des momies couvertes de hiéroglyphes, qu’il vit lui-même apporter des tombeaux de Sakhara, et que l’on brisait aussitôt pour voir si quelque or n’y était point caché. Il a soin, toutefois, de distinguer à cet égard entre les Égyptiens et les Turcs, disant que les premiers, et particulièrement les chrétiens, regardaient de tels procédés comme un sacrilège. Mais il ne paraît avoir eu aucun scrupule à user de tout le pouvoir de sa position officielle pour obtenir des chrétiens celles de ces antiquités qu’ils avaient pu sauver de la destruction massive des musulmans. Il particularise une statue qu’il contraignit un Copte à lui vendre fort contre son gré, car elle s’était conservée dans sa famille depuis près de huit cents ans. M. de Maillet se croyait apparemment extrêmement vertueux de ce qu’il s’abstînt de dénoncer le malheureux Copte au gouvernement turc, et d’obtenir ainsi son antique convoité sans même le payer. La statue était celle d’une femme, la tête et les pieds de pierre de touche noire, le corps en gaine, et fait de vert antique veiné de blanc. La figure avait environ cinq pieds cinq pouces de haut et était d’une grande beauté.
Le Copte dépouillé jura sur l’Évangile la vérité de l’histoire qu’il avait contée à M. de Maillet touchant la statue. L’un de ses ancêtres, qui était au service du souverain musulman de son temps — probablement Shahin, Émir El Gyoush el Alfdal —, se trouvait présent lorsque ce dernier ouvrit l’une des pyramides et y trouva cette statue. On la traîna dehors et on la condamna sur-le-champ à être brisée, lorsque le chrétien qui, selon son descendant, croyait la statue être une représentation de la Vierge Marie, supplia qu’on lui permît de la racheter, ce qui lui fut accordé moyennant le paiement de cent sequins. Depuis lors, elle était demeurée dans la même famille, passant de père en fils comme un héritage chéri, jusqu’à ce que la crainte qu’un refus n’enveloppât dans une destruction commune et la statue et eux-mêmes les obligeât de la céder à la demande du ministre étranger.
Nous apprenons aussi que plusieurs sarcophages, taillés chacun dans un grand bloc de pierre ou de marbre et couverts d’écriture hiéroglyphique, gisaient çà et là en divers endroits du Caire. L’un servait de bassin à une fontaine, qu’on appelait la « fontaine des amants ». Un autre servait à abreuver les chevaux dans la maison d’un officier des janissaires. M. de Maillet donne aussi un soigneux relevé des principaux fruits et autres productions de l’Égypte, qui paraissent être à peu près les mêmes qu’aujourd’hui, sauf que nous n’y trouvons aucune mention de la canne à sucre. Un bon dattier, nous assure-t-il, rapporterait à son propriétaire un revenu annuel de dix livres sterling ! Parlant des divers animaux du pays, il mentionne que le chat est encore en grande faveur chez les Égyptiens, et qu’il mérite de l’être, estime-t-il, quoiqu’il ne soit pas lui-même amateur de chats. Mais il déclare que le chat égyptien de 1700 n’était pas seulement un excellent chasseur de souris, mais toujours d’une grande beauté, tacheté aussi régulièrement qu’un tigre, et ne déparerait pas la Ménagerie royale. « Ce que je trouve ridicule, ajoute-t-il, c’est qu’ils entretiennent encore des maisons ou des hôpitaux pour l’entretien de ces animaux. » Il parle du crocodile comme commun près de Gizeh, quoique rarement vu dans le Delta ; et mentionne que, quelques années avant son arrivée, un hippopotame fut tué près de Damiette.
M. de Maillet discute assez longuement la question du percement d’un canal de Suez, mais décide finalement que, quoique parfaitement praticable, ce ne serait pas une entreprise profitable. Le commerce extérieur de l’Égypte, dit-il, avait diminué, par suite de la mauvaise administration du pays par les Turcs, jusqu’à ce qu’il n’en restât guère que la traite des esclaves, qui avait pris des proportions énormes. Toute la Turquie et l’Europe étaient pourvues de nègres par la voie de l’Égypte — le Soudan ayant déjà dégénéré en un terrain de chasse désolé pour le marchand arabe — et un nombre énorme d’esclaves blancs européens, venus des provinces turques, étaient annuellement importés en échange. Le moins précieux d’entre eux, dit-il, vaut deux cents écus, et il avait vu de jeunes filles estimées huit ou neuf mille livres. Les garçons aussi, de bon sang blanc, étaient encore fort recherchés pour être dressés comme mamelouks. Fort peu de ces esclaves blancs, de l’un ou l’autre sexe, étaient réellement de sang turc, et la plupart étaient nés de parents chrétiens ; mais tous étaient appelés Turcs et faits musulmans. Comme tous, indistinctement, étaient d’origine ou de parenté servile, on ne tenait pas à déshonneur d’avoir été esclave ; au contraire, les ex-esclaves turcs, barbares et illettrés, étaient l’aristocratie du pays, et les descendants de naissance libre des Arabes ou des Égyptiens indigènes, en qui seuls survivait une maigre connaissance des arts et des sciences, étaient méprisés et regardés de haut, bien que musulmans.
Comme toujours, les Coptes étaient la portion la moins ignorante et la moins barbare de la population ; mais M. de Maillet est trop bon catholique pour avoir aucune tolérance envers les membres d’une Église hérétique. Il se plaint pathétiquement que, dans le monde entier, il ne saurait y avoir de peuple si obstiné dans l’erreur que ces schismatiques. Les missionnaires les plus habiles et les plus zélés travaillent maintenant parmi eux, dit-il, depuis des années, sans résultat ! Il convient que les missionnaires étaient poliment reçus, que leur zèle était respecté et leur bonté acceptée avec gratitude ; mais, malgré tout cela, dit-il, il n’y a pas eu une seule conversion véritable. À un moment, ils tentèrent l’expérience d’une distribution gratuite d’aumônes, après leur office, à tous les Coptes qui y avaient assisté, et par ce moyen ils s’acquirent une assez nombreuse assemblée des plus pauvres. Mais lorsqu’un nouveau supérieur arriva, qui ordonna la cessation de ces aumônes indistinctes, l’assemblée disparut ! Reproché de leur désertion, ils répondirent simplement : « Point d’argent, point d’église » (Mafeesh felous, mafeesh kanisa). Quelques-uns demeurèrent avec les catholiques romains, qui avaient été élevés par les Pères dès l’enfance, et il était clairement évident que ce n’était que par ce moyen qu’on pouvait faire quelque brèche dans l’Église nationale. Il est curieux qu’il ne semble jamais être venu à l’esprit de M. de Maillet ni de ses coreligionnaires que le vrai champ de leurs travaux était parmi les musulmans du pays. Chez les missionnaires romains et presbytériens d’aujourd’hui en Égypte, il existe au moins l’entente que leurs sociétés existent pour la conversion des musulmans, quoique leurs écoles soient surtout remplies de chrétiens indigènes, attirés là par l’irrésistible appât d’une instruction gratuite (ou presque gratuite). Du temps de M. de Maillet, cette offre même, si tentante, ne pouvait les séduire et les arracher à leur propre Église.[145]
Ils ont tout essayé (nous assure M. de Maillet), et le seul moyen de faire un converti parmi les Coptes est de prendre un enfant presque dès sa naissance et de le séparer entièrement des siens. Quelques-uns (dit-il) qui furent envoyés en bas âge à Rome, et y furent élevés des années durant, revinrent à leurs erreurs dès qu’ils retournèrent dans leur pays, et ne firent que mieux user de l’instruction reçue pour défendre leur position théologique. Ils nous haïssent tant (ajoute-t-il) que, lorsqu’ils veulent faire à un homme la dernière injure, ils l’appellent Franc. Si vous raisonnez avec eux touchant les deux natures de Jésus-Christ, il est impossible de le leur faire comprendre. Vous leur demandez : « Notre Seigneur ne fut-il pas homme parfait ? » et ils répondent : « Oui. » Vous poursuivez : « Ne fut-il pas aussi Dieu parfait ? » et ils répondent tout aussi volontiers : « Oui. » Et pourtant rien ne saurait les amener à admettre deux natures en lui.
Il n’était même pas aisé, se plaignait-il, d’obtenir des enfants coptes dès leur naissance, afin de les élever dans la foi catholique ; car, bien que ces chrétiens fussent pour la plupart misérablement pauvres et opprimés, rien ne pouvait les amener à se séparer de leurs enfants. « En 1699, écrit-il, je reçus du roi l’ordre de choisir trois enfants coptes et de les envoyer en France pour leur éducation. La Cour désirait que ces enfants fussent de bonne famille et leurs parents à leur aise. » Il rapporte ensuite en détail les efforts qu’il fit et toutes les ressources qu’il employa pour obtenir trois tels enfants pour le roi ; et il finit en disant que, bien loin de persuader quiconque de bonne famille de se séparer de ses enfants pour un tel dessein, ne fût-ce que pour quelques années, il n’en put obtenir un seul, même parmi les plus misérablement pauvres. La rumeur seule qu’une telle tentative se faisait, dit-il, vidait toutes les écoles de la mission, et les pauvres ne venaient pas chercher leurs aumônes accoutumées, pas même ceux qui mouraient de faim. M. de Maillet ajoute, de façon significative, que ces faits montreront le crédit que l’on peut accorder aux relations du P. de Lobo, qui eut la hardiesse d’affirmer que le patriarche des Coptes avait donné aux missionnaires italiens la permission d’emmener des enfants coptes à Rome pour leur éducation.
Le patriarche copte, durant tout le séjour de M. de Maillet en Égypte, fut Jean XVI, et il est évident qu’il n’approuvait pas plus les missionnaires français et italiens qu’ils ne l’approuvaient lui-même[146]. M. de Maillet parle d’une conférence qu’il tint avec Jean sur le sujet du baptême, lequel, le consul général de France l’avait découvert avec horreur, était invariablement différé chez les Coptes jusqu’à ce que la mère fût assez rétablie pour assister à la cérémonie dans l’église. C’était souvent plus long encore, car le baptême était toujours administré, en règle générale, à deux occasions dans l’année, avec grande solennité, dans les diverses églises. Le patriarche, au grand dépit de M. de Maillet, défendit la pratique copte, et déclara nettement au consul qu’il ne jugeait pas que le rite fût administré avec assez de solennité dans l’Église romaine. En particulier, il désapprouvait fort l’usage répandu chez les catholiques romains de baptiser dans les maisons privées au lieu de l’église. Avec une égale indignation, le Français consigne que la circoncision était la règle chez les Coptes.
Parlant des cérémonies particulières en usage chez les Coptes, M. de Maillet en mentionne une qui ne se trouve dans aucune autre relation. Il dit que, dans la province de Behnesa, à environ deux journées de marche au sud du Caire, il y a un village que les Arabes appellent Bir-el-Gernous (ou « les Puits de la Prophétie »). En ce lieu, les Coptes ont un puits sacré par lequel ils peuvent prédire la hauteur de l’inondation annuelle. Chaque année, dit-il, en une certaine nuit, on dresse une grande tente sur ce puits, et le cheikh (ou gouverneur) de la province vient lui-même assister à la cérémonie, accompagné de foules innombrables.
Avec un rituel minutieux, on descend dans le puits une corde de coton, marquée à intervalles réguliers de fils blancs et bleus, de sorte que son extrémité touche l’eau. Puis on place une table sur l’orifice du puits, et l’évêque célèbre une messe solennelle. La messe achevée, on ôte la table et l’on examine la corde. La hauteur à laquelle l’eau a pénétré la corde marque la hauteur, à laquelle ils croient fermement, où l’eau montera cette année-là.
Malgré ses préventions, M. de Maillet ne peut dissimuler une admiration contrainte pour quelques-uns des ouvrages des Coptes. Il dit que, parmi leurs grands monastères, il en est un, à quelque sept ou huit lieues au sud du Caire, où se trouvent trois vieilles églises bâties l’une au-dessus de l’autre, en si bon état qu’elles sont presque comme des églises neuves[147]. En ce lieu, les Psaumes de David sont chantés nuit et jour sans interruption. Mais la grande merveille du lieu était à peu de distance, dans la montagne au-dessus des ruines d’un monastère plus ancien encore.
Là, dit-il, ils ont une promenade la plus merveilleuse et la plus splendide du monde. En quelque temps, ils ont taillé une galerie à travers toute la montagne, laquelle a environ vingt à trente pieds de haut, plus de deux cents pas de large et plus de trois cents pas de long, la longueur courant de l’ouest à l’est. De cette galerie élevée, qui est taillée dans le roc vif et n’a aucune colonne de soutien, la vue s’étend au loin jusqu’à la mer Rouge ; et deux cents moines peuvent aisément s’y promener à la fois. Au plus fort de l’été, l’air de cette galerie est frais et léger.
Jean XVI consacra deux Abounas pour l’Abyssinie, en raison de l’état troublé des affaires de ce pays, qui souffrait encore grandement des efforts persistants des missionnaires catholiques romains pour exciter la guerre civile entre le roi et son peuple. Ainsi, en 1680, il n’y avait pas moins de trois Abounas en Abyssinie : l’Abouna Christodule, déposé par le feu roi en faveur d’un prêtre nommé Shenouda ; l’Abouna Shenouda, qui n’avait pas été régulièrement consacré en Égypte, et qui fut déposé par Yasouf en faveur de l’Abouna Marcus, lequel ne reçut de consécration officielle d’Égypte qu’en 1692.
Trois ambassades différentes furent envoyées de France pour intriguer contre l’Église d’Égypte en Abyssinie durant le règne du patriarche Jean XVI, qui mourut en 1718. La troisième et dernière de ces tentatives eut lieu en 1706, lorsque les jésuites persuadèrent Louis XIV d’envoyer en Abyssinie, par la voie du Soudan, un médecin nommé Du Roule, afin de leur frayer l’accès par la même route. Mais Du Roule[148] fut retenu trois mois, et finalement assassiné à la cour du petit roi de Sennaar, qui paraît avoir encore maintenu une domination précaire sur les royaumes méridionaux du Soudan, bien que le royaume septentrional fût depuis longtemps tombé en ruine et fût alors tyrannisé par une foule de petits chefs musulmans, pour la plupart marchands d’esclaves arabes.
Le roi de Sennaar professait la foi de l’islam, mais il y avait encore des communautés chrétiennes éparses dans tout le Soudan, et plusieurs églises. Sa domination nominale devait atteindre presque la frontière méridionale de l’Égypte, comme le montrera l’incident suivant. À la nouvelle du meurtre de Du Roule, M. de Maillet publia au Caire un décret officiel commandant à tous les sujets français en Égypte de renvoyer de leurs maisons, dans les trois jours, tout Berbère ou autre sujet du roi de Sennaar, et de ne plus jamais employer aucun de ces sujets, sous peine d’une amende de trois cents livres ! Vu que les Berbérins étaient alors, comme aujourd’hui, les meilleurs domestiques qu’on pût avoir en Égypte, l’ordonnance infligeait un préjudice bien plus grand aux sujets du roi de France qu’à ceux du roi de Sennaar ; mais l’interdiction demeura en vigueur une centaine d’années.
M. de Maillet relate assez longuement les circonstances de l’apostasie et du martyre subséquent du père Clément, récollet, aumônier du consulat de France au Caire, qui fit grand bruit à l’époque. Il fut accusé par ses compatriotes de malversation de fonds charitables et, pris de panique, s’enfuit auprès des autorités turques à la citadelle et déclara son intention d’embrasser la foi de l’islam. Cela arriva le 23 avril 1703.
Le lendemain, M. de Maillet écrivit au père une longue lettre, le suppliant instamment de revenir, l’assurant que ceux qui l’avaient calomnié seraient punis, et le conjurant par tout ce qu’il tenait pour le plus sacré de revenir tandis qu’il en était encore temps. « Vous pouvez dire que vous étiez ivre et que vous ne saviez ce que vous faisiez, lui suggère-t-il ; à ce prix, je puis encore vous tirer de leurs mains. »
Le père renvoya une lettre brève et peu satisfaisante ; pourtant, le 25 avril, amené devant le pacha, il déclara qu’il était chrétien et le demeurerait. Mais les musulmans ne permettent jamais à personne de se rétracter. Le 28, il fut circoncis de force, placé en de splendides appartements avec des esclaves pour le servir, et assuré qu’on le marierait aux plus belles femmes. Mais comme il jetait à terre les turbans qu’on lui présentait et persistait dans sa rétractation, il fut battu et jeté à demi mort en prison. M. de Maillet s’efforça de nouveau d’obtenir son élargissement, mais, le 8 mai, il reçut du père une lettre le priant qu’on le laissât expier sa faute par le martyre. Il fut même proposé par un musulman zélé, en plein Divan, qu’il mourût à petit feu, un de ses membres lui étant coupé tous les quarts d’heure ; mais les Européens étaient déjà trop forts dans le pays pour qu’on osât tenter de telles mesures contre l’un d’eux. À vrai dire, le pacha lui eût épargné la vie s’il n’avait redouté la populace musulmane. À la fin, le père Clément fut décapité le jour de l’Ascension, le 17 mai, et le corps fut remis au consul de France et enseveli au cimetière de Khandak. M. de Maillet ajoute qu’il reçut en cette occasion la plus chaleureuse sympathie tant de l’Église grecque que de l’Église égyptienne, et qu’elles ordonnèrent un jeûne de trois jours en l’honneur du martyr.
Les relations de M. de Maillet avec les Turcs étaient évidemment bien plus amicales qu’avec les Coptes, mais il ne cherche pas à dissimuler sa conviction que les premiers étaient seuls responsables de la ruine et de la misère du pays. Depuis le pacha jusqu’au dernier, nul ne songeait qu’à s’enrichir au plus vite aux dépens de l’Égypte, sans égard à la vérité, à la justice, à l’honnêteté ni à la pitié. Le pacha était rarement autorisé à demeurer en charge plus d’un an, bien que, en soudoyant le sultan, quelques-uns eussent réussi à s’y maintenir quatre ans. Il s’arrangeait pourtant toujours pour acquérir, pour lui-même, plus que la totalité du tribut annuel dû au sultan — « surtout, remarque naïvement M. de Maillet, lorsqu’il y a une peste dans son année de charge ». Durant les trois ou quatre mois qu’elle durait généralement, le pacha amassait une immense fortune. Toutes les fois que le percepteur d’un village mourait, le pacha vendait la charge au plus offrant ; et parfois la même charge se vendait trois ou quatre fois dans la même semaine, par suite des morts rapidement successives de ceux qui l’avaient achetée.
Outre le pacha, il y avait les cinq grands corps militaires pour vivre aux dépens de la nation. Quiconque avait quelque bien à sauver et n’était pas prêt à se battre pour le défendre n’osait poursuivre ses affaires sans se mettre sous la protection de l’un ou de l’autre de ces corps, qu’on appelait respectivement les Mustapha Agas, les Azabs (ou Asaphs), les Spahis, les Bashawishes et les Janissaires. Mais, même ainsi, lorsqu’un homme s’adressait, en cas d’outrage ou de pillage, au corps choisi dont il avait si chèrement payé la protection, ceux-ci exigeaient des dons supplémentaires sous prétexte de l’enquête et du châtiment qui s’ensuivaient. De plus, à la mort de ceux qui étaient sous leur protection, ils réclamaient le droit d’administrer la succession ; et l’on n’attribuait généralement qu’une part comparativement petite à la veuve et aux enfants, le reste allant au corps. Ils parvenaient même, nous dit-on, à extorquer de l’argent aux Français en échange de la promesse d’ignorer les relations qui, nous apprend M. de Maillet, existaient généralement entre eux et une ou plusieurs dames du pays ; mais, nous dit-on, leurs exactions à ce chapitre devenaient si lourdes que les banquiers mêmes commençaient à juger qu’ils ne pouvaient se permettre d’entretenir plus longtemps leurs harems. Nul fonctionnaire turc, du plus haut au plus bas, ne songea jamais à appliquer aucune part des revenus qu’il percevait au développement des industries égyptiennes ou aux travaux publics ; bien que de grandes sommes fussent envoyées chaque année à La Mecque, aussi bien qu’au sultan de Constantinople. La terre sortait chaque année de culture ; les digues n’étaient entretenues que par le travail forcé, quand elles l’étaient ; les routes étaient presque inconnues ; et les cinq corps qui vivaient du pillage de la nation ne la défendaient pas même contre le Bédouin pillard.
Les plus savants et les plus religieux des musulmans n’étaient pas même exempts de l’esprit sauvage de leur âge. En 1709, une divergence d’opinion touchant le successeur le plus digne à la charge de Cheikh El-Azhar devint une lutte sanglante, poursuivie deux jours durant dans la mosquée même. Chaque parti apporta armes et fusils pour vider la question ; les portes et les lampes furent mises en pièces ; un grand nombre des étudiants furent blessés, et beaucoup tués. À la fin du second jour, le gouverneur du Caire fit descendre une troupe assez forte pour en imposer aux deux partis, fit évacuer la mosquée, et donna ordre d’emporter les cadavres. Un cheikh fut envoyé en exil, et douze autres hommes qui avaient pris part à l’affaire furent emprisonnés.
Chapitre XXXVII
La tyrannie des beys mamelouks
En 1710, la guerre ayant éclaté entre la Turquie et la Russie, un ordre du sultan réclamant des soldats délivra pour un temps l’Égypte de la présence de quelque trois mille hommes de la détestée armée d’occupation. Mais, au Caire, l’insubordination et les querelles parmi ceux qui demeuraient ne firent que croître, et, dès le début de l’année suivante, la guerre civile se déclara de nouveau. Le gouverneur de la Haute-Égypte fit descendre ses troupes pour y prendre part, et une bataille rangée se livra sur le terrain vague entre la citadelle et la mosquée du sultan Hassan. La mosquée elle-même fut changée en forteresse et fortement barricadée. Touloun et El Mowayid furent également transformées en forts. À vrai dire, le principal usage des plus belles mosquées du Caire, en ce temps, paraît avoir été de servir de places fortes aux troupes des différents émirs.
Le gouverneur de la Haute-Égypte fut défait, le pacha qui l’avait favorisé fut déposé par les émirs du Caire, et le jeu se poursuivit allègrement. Beaucoup de maisons d’émirs furent incendiées par leurs adversaires, et les flammes gagnèrent les demeures privées et les boutiques des paisibles habitants, jusqu’à ce qu’une bonne partie du Caire eût brûlé. Celles qui ne furent pas brûlées furent saccagées et pillées indifféremment par les soldats de tous les émirs. Tous ceux qui le purent s’enfuirent de la ville, qu’on abandonna aux soldats. Ceux qui demeurèrent, dans l’espoir de protéger leurs biens, tombèrent aux mains d’un ennemi plus redoutable encore — une tribu de Bédouins — qui, appelés à renforcer les rangs des Fikarites, se répandirent par la ville, dérobant tout ce qu’ils pouvaient saisir et coupant les conduites d’eau, en sorte que tous risquaient de périr de soif.
Une fois les Bédouins appelés, la lutte ne se borna plus au Caire ; on ne put non plus empêcher les Bédouins de piller toute ville qui se trouvait sur leur chemin. Akhmin en particulier fut réduite à une ruine totale, et nombre de ses habitants tués. C’était encore une cité presque entièrement chrétienne, et c’est là sans doute ce qui explique l’attaque dont elle fut l’objet, puisque aucun autre motif d’offense n’est consigné. Enfin, dans une autre bataille rangée livrée près de Kasr-el-Aïn, Iwaz[149], le chef du parti kassemite, tomba. Le gouverneur de la Haute-Égypte, qui commandait l’armée rivale, avait dressé une embuscade derrière les piles du grand aqueduc et, par une fuite simulée, attira Iwaz Bey sous l’une des arches, où il fut aussitôt assailli et tué. Son fils Ismaïl, garçon de seize ans, déjà renommé pour sa beauté et son courage, fut élu chef des Kassemites à sa place, et une trêve de trois jours fut convenue. Après quoi les hostilités reprirent avec une amertume renouvelée, et durèrent jusqu’à ce que le parti fikarite fût, pour le moment, entièrement mis en déroute, et que le jeune Ismaïl demeurât, en effet, maître de l’Égypte.
Un nouveau pacha — plusieurs nouveaux pachas même — vint de Constantinople dans les treize années suivantes ; mais, pendant la plus grande partie de ce temps, Ismaïl Bey fut le véritable maître du pays et devint l’idole du peuple. Il obtint pour ses propres amis les gouvernements des diverses provinces et les principales charges de l’État au Caire. Il rendit à tous une justice rude mais égale, débarrassa les environs des villes des Bédouins pillards, et, pour la première fois de leur vie, les Égyptiens de sa génération se trouvèrent dans un état de sécurité relative. Même sous la ferme main d’Ismaïl Bey, il n’était pas sûr pour des femmes respectables de sortir sans une forte escorte. À la fête du Sham-en-Nessim de l’année qui précéda son meurtre, un groupe de femmes, suivant l’usage immémorial de ce jour, sortit à dos d’âne vers les faubourgs de la ville. Comme elles atteignaient un pont sur le canal, une bande de mamelouks armés et ivres les entoura et, sous les yeux mêmes de l’officier de garde chargé de maintenir l’ordre dans ce quartier, leur arracha leurs voiles et tous leurs bijoux et ornements. Lorsque ceux-ci se furent éloignés, l’officier et ses hommes survinrent — pour consoler les femmes et les reconduire en sûreté ? Point du tout ! Ils dépouillèrent délibérément les femmes de tout ce qui leur restait et les abandonnèrent absolument nues, à supplier quelque passant charitable de leur apporter les vêtements les plus nécessaires, afin qu’elles pussent regagner leurs demeures.
Mais, comme il se trouva, ce n’étaient point là des femmes chrétiennes ou juives, qu’on pût outrager ainsi impunément. Elles appartenaient toutes à des familles musulmanes de haut rang ; de là que l’historien fasse mention de l’incident. Le lendemain, les dames outragées en appelèrent au pacha pour obtenir réparation, remettant une liste des diamants et autres joyaux qu’on leur avait pris. L’officier de la garde, avec tous ses hommes, fut amené devant le pacha, et deux des hommes, sous la menace de la torture, corroborèrent en tous points le récit des dames, mais alléguèrent pour leur défense qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres de leur supérieur militaire. D’autres habitants du quartier avaient regardé sans oser intervenir, mais, maintenant que le rang des victimes était connu, se montraient empressés à témoigner. L’excuse des hommes fut jugée suffisante ; l’officier fut exilé à Aboukir et frappé d’une lourde amende.
Ensuite, le pacha fit solennelle proclamation par toute la ville — non que quiconque convaincu d’avoir attaqué des femmes sans défense dût être sévèrement puni, mais qu’il ne serait permis à aucune femme de sortir des portes de la ville ni de monter à dos d’âne !
Ismaïl, toutefois, fit de son mieux pour mettre fin au brigandage ouvert et éhonté que pratiquaient les gens des divers chefs militaires, et, en mainte occasion, contraignit à la restitution des biens volés. Durant le Ramadan, il tenait table ouverte après le coucher du soleil pour quiconque voulait venir festoyer à ses frais, et il frappa tout le monde de stupeur par son audace à quitter le Caire pour visiter quelques-uns de ses amis dans leurs diverses charges des provinces. Nul autre émir, disait-on, n’aurait osé quitter le Caire autrement qu’à la tête d’une armée, de crainte d’être assassiné.
Une mort violente, sous une forme ou une autre, était en effet le sort final de tous les émirs mamelouks, et Ismaïl Bey n’y échappa pas longtemps. Avant d’avoir trente ans, il fut traîtreusement assassiné par Zulfikar, le chef du parti fikarite. Il laissa une fille et deux enfants posthumes de différentes femmes, dont aucun ne lui survécut plus de quelques mois. Ismaïl bâtit deux mosquées — l’une à Dessouk, Sidi Ibrahim ; l’autre à Melig, Sidi Ali — et restaura la mosquée d’El-Azhar au Caire. Six fois il conduisit en personne la caravane des pèlerins à La Mecque, et son meurtre, en 1723, fut ressenti comme une calamité nationale par tous les Égyptiens.
La même année, une grande sensation fut causée au Caire par la prédication d’un réformateur musulman, Turc d’origine, qui attirait les foules à l’entendre dans la mosquée d’El Mowayid. Il s’élevait contre les abus qui s’étaient glissés dans le culte de l’islam, et particulièrement contre le culte des saints et contre l’idée que les reliques des morts pussent opérer des miracles. Les cheikhs d’El-Azhar s’alarmèrent et publièrent une déclaration condamnant les opinions du prédicateur et affirmant solennellement que les saints pouvaient opérer des miracles après leur mort. Ils invitèrent le gouvernement à punir le prédicateur.
Quelqu’un prit copie de cette déclaration et l’apporta au réformateur tandis qu’il prêchait. Il déclara qu’il défierait les ulémas à une dispute devant le grand kadi, et adjura ses auditeurs de le soutenir. À grands cris, la foule assemblée l’assura de sa fidélité et, entouré d’un millier environ d’entre eux, il se rendit aussitôt tumultueusement à la maison du kadi. Ce magistrat, fort effrayé, tenta de temporiser et de les congédier, mais fut réellement maltraité par la populace hurlante, et n’échappa qu’à grand-peine dans la sûreté de son harem.
Le mardi suivant, des foules plus grandes encore s’assemblèrent dans la mosquée pour entendre le prédicateur, mais il ne parut point, et le bruit courut que le kadi l’en avait empêché par la force. De nouveau la foule se rua au tribunal, se saisit du kadi et, comme il niait toute connaissance de leur cheikh, le traîna devant le pacha, qui paraît avoir pareillement perdu la tête. Il signa un papier promettant tout ce qu’ils désiraient, et le cheikh délivré fut porté en triomphe à la mosquée de Mowayid, où il prononça un discours des plus enflammés. Cependant le pacha manda les principaux émirs des Fikarites et des Kassemites, déclara qu’il avait été insulté par la foule et qu’il quitterait le pays.
Les émirs ne furent pas lents à embrasser toute querelle. Ils appelèrent leurs gens aux armes et descendirent pour arrêter le prédicateur et ses partisans ; mais le bruit de leur venue les devança, et, lorsqu’ils atteignirent la mosquée, ils n’y trouvèrent personne. Ils parcoururent la ville, arrêtant et bastonnant tous ceux qu’ils pouvaient trouver, « et ainsi les désordres cessèrent », dit Gabbarti. Le prédicateur disparut : les uns dirent qu’il avait été tué, les autres qu’il avait fui le pays.
Au début de juin 1734, un visionnaire chrétien, dont le nom n’est pas donné, prédit que le monde finirait dans deux jours. Chose étrange, sa prophétie rencontra une créance instantanée et générale parmi les Égyptiens musulmans. Du Caire elle se répandit, avec cette rapidité si souvent remarquée chez les Orientaux[150], par toutes les provinces, et le peuple ne parlait d’autre chose. Chacun faisait ses adieux à son voisin et se disposait à la grande catastrophe. Tous les plus pauvres se précipitaient aux rives du Nil pour se purifier en se baignant dans ses eaux. Les uns s’abandonnaient aux festins et aux plaisirs, d’autres quittaient leurs demeures et erraient dans les champs, d’autres se livraient à une terreur frénétique, d’autres au repentir et à la prière. Les cheikhs et les émirs, quoique beaucoup d’entre eux partageassent sans doute l’effroi commun, s’efforçaient de rassurer le peuple et de le persuader de reprendre ses occupations journalières, disant que la nouvelle était sans doute fausse. Mais tous leurs efforts furent vains. « Ce n’est que trop vrai », répondaient invariablement les gens frappés de panique ; « les Coptes et les Juifs l’ont dit, et qui les a jamais vus se tromper dans leurs prédictions, puisqu’à eux sont connus les secrets de la prophétie et de l’astrologie ? » Ils alléguaient même des exemples de prophéties chrétiennes accomplies de leur temps ; mais quelles étaient-elles, l’historien musulman ne le consigne pas. L’homme qui avait prononcé la prophétie fut saisi et amené devant l’un des émirs, mais il refusa de se rétracter. « Jetez-moi en prison jusqu’au vendredi, demanda-t-il ; et si ce que j’ai dit ne s’accomplit pas ce jour-là, qu’on me mette à mort. »
La terreur et le désespoir croissaient d’heure en heure. Tout le vendredi le peuple attendit la fin et, comme l’heure du coucher du soleil approchait sans aucun signe du Ciel, l’un des ulémas fut saisi d’une inspiration de génie. Les chrétiens s’étaient manifestement trompés pour une fois ; pourquoi ne pas tourner cet échec à profit ? Il annonça donc solennellement que Sidi Ahmed el Bedowi, Sidi el Dessouki et Sidi el Shaffei (trois des principaux saints musulmans) avaient intercédé pour eux auprès du Tout-Puissant, et que, en considération des grands mérites des saints défunts, Allah avait exaucé leur prière et consenti à différer la fin du monde jusqu’à une date future. Et le peuple s’entre-bénissait dans l’action de grâces, disant : « Frères, il nous est encore permis de vivre. Dieu veuille que ce répit nous soit utile. »
Ceci advint sous le patriarcat de Jean XVII, qui avait succédé à Pierre VI en 1727, et qui eut à son tour pour successeur Marc VII.
Après la mort d’Ismaïl, le pays retomba dans son état normal d’insécurité et de discorde. Zulfikar, qui avait assassiné Ismaïl, fut lui-même assassiné en peu d’années, et il ne se passait guère de mois sans l’assassinat d’un ou de plusieurs émirs les uns par les autres. Il n’était pas rare qu’un émir invitât un autre, avec ses gens, dans sa maison, puis, à un signal donné, fît massacrer ses hôtes par ses propres serviteurs. Un cas particulièrement honteux de cette espèce arriva en 1736, lorsque onze des principaux émirs furent assassinés dans la maison du Defterdar et par son ordre, parce que l’un d’eux, qui était alors le chef des Fikarites, avait refusé d’élever un mamelouk kassemite à la dignité de sandjak. Mais l’un des plus puissants, Osman Bey Zulfikar, ayant réussi à s’échapper, les assassins, redoutant des représailles, se réfugièrent dans la mosquée du sultan Hassan. On leur en refusa l’entrée, mais ils l’obtinrent par le simple expédient d’en brûler la porte, et se barricadèrent dans la mosquée. Ce fut là le commencement d’une autre de ces luttes sanglantes qui ne cessèrent presque jamais durant le dix-huitième siècle ; les mosquées furent de nouveau changées en forts, les maisons des partis rivaux tour à tour saccagées et pillées, et les rues jonchées de cadavres. Le pacha, comme à l’ordinaire, fut déposé, et un court intervalle de paix relative suivit, durant lequel une peste éclata dans la ville. Dans la maison d’un seul émir, cent vingt-huit de ses gens moururent, et l’on emportait les cadavres pour les ensevelir la nuit.
Ce fut durant ce temps de sécurité relative que Richard Pococke vint en Égypte. L’existence des « Capitulations » rendait depuis quelque temps le pays plus sûr pour les Européens en voyage que pour ses propres et malheureux habitants. On comprenait clairement que le meurtre d’un sujet de l’une des Puissances du Nord serait dangereux et sans profit. Il valait bien mieux les recevoir de belles paroles, et il était même divertissant de voir avec quelle facilité on pouvait les abuser en toutes matières qui ne tombaient pas sous leur observation personnelle. Presque en même temps, Frederick Norden, capitaine de la marine danoise, fut envoyé voyager en Égypte et en faire rapport ; mais son livre est de peu ou de nul prix. Les fonctionnaires turcs découvrirent bientôt qu’on le terrorisait aisément et qu’on le détournait de tout dessein incommode qu’il eût pu former ; et, bien qu’il remontât le Nil aussi loin que Pococke et publiât à son retour quelques imposants volumes, il paraît avoir moins appris sur le pays que même un touriste de quinze jours de notre temps. L’ouvrage du Dr Pococke est d’une réelle valeur, quoique, pour ce qui touchait les Coptes, il pâtît du désavantage ordinaire de recevoir tous ses renseignements sur eux par l’entremise d’interprètes musulmans ou des zélés missionnaires catholiques romains, qui ne pouvaient leur pardonner leur fidélité à leur Église nationale et à leur patriarche. Le Dr Pococke débarqua à Alexandrie en 1737 et alla d’abord visiter Cosmas, le patriarche grec, à Rosette. Jean XVII était alors le patriarche de l’Église nationale ; mais, durant ses voyages, Pococke ne fréquenta guère que des musulmans ou les franciscains catholiques romains, dont les établissements le long du Nil étaient sous la protection des Anglais. Il visita Mohalla-el-Kébir, où on lui dit qu’il y avait cinq cents Coptes, et Pa-Hébeit (Iseum), où il vit les restes d’un grand temple ; puis, après un séjour au Caire, gagna le Fayoum et remonta le Nil. De son temps, les monastères Blanc et Rouge se nommaient encore de leurs noms propres de Deyr Anbar Shenouda et Deyr Anbar Peschoï ; et, à Erment, les restes de la magnifique église, qui était l’une des plus anciennes d’Égypte, excitèrent son étonnement et son admiration. Bien que le pays fût tranquille durant les mois de son séjour en Égypte, et qu’il ne vît aucun combat réel, il observe que l’habitude de s’empoisonner les uns les autres parmi les classes turques était si commune qu’elle excitait à peine la remarque, et que « la parole d’un Turc ne compte pour rien », même entre eux. La plupart des Coptes, trouva-t-il, savaient lire et écrire, mais à peine quelque autre classe d’indigènes le savait. Il mentionne que les janissaires turcs avaient coutume d’être chargés de la perception de la capitation sur les chrétiens indigènes ; mais que désormais ceux-ci étaient encore plus mal partagés, un Turc de Constantinople obtenant ce privilège à force de lourds pots-de-vin au sultan, et s’arrangeant pour extorquer aux chrétiens indigènes plus encore que ne le pouvaient les janissaires. Pococke voyagea aussi à Jérusalem et en Chypre, et finit ses jours comme évêque de Meath.
De 1736 à 1743, Osman Bey Zulfikar fut l’homme le plus puissant d’Égypte, dont on rapporte une vertu tout à fait exceptionnelle — qu’il ne prit jamais de pots-de-vin. Pour le reste, il était — comme ses compatriotes — vindicatif, perfide et impitoyable. À la différence d’eux, toutefois, lorsqu’on ne put plus supporter sa tyrannie, il ne fut pas assassiné, mais exilé à Constantinople, où le sultan le reçut avec honneur et fit quelque tentative pour contraindre à la restitution de ses biens (sa maison ayant été, comme à l’ordinaire, saccagée et pillée), mais sans succès.
En 1743, un pacha nommé Mohammed-el-Yadaksi se proposa de réformer l’Égypte. Il commença par une prohibition absolue du tabac ! Trois fois par jour il envoyait son officier parcourir les rues du Caire, et tous ceux qu’on trouvait fumant étaient sévèrement punis. Il fut rappelé dans les deux ans, et l’on ne rapporte pas de lui qu’il réussît à accomplir aucune autre réforme. Un cheikh savant entreprit aussi de réformer ses compatriotes et prêcha devant plusieurs des émirs contre leur méchanceté. Ceux-ci donnèrent aussitôt à leurs gens l’ordre de l’assassiner, mais il échappa, et renonça probablement à les vouloir influencer, puisqu’il mourut assurément de mort naturelle. Le trait le plus frappant de l’histoire de ce temps est la perfidie de sang-froid dont tous les mamelouks turcs faisaient également preuve dès qu’il semblait y avoir quelque occasion d’y servir leurs propres fins. Nul serment ne paraissait assez contraignant pour les retenir d’actes que le seul lien d’une commune nationalité suffirait à détourner un Anglais de commettre contre un autre.
En 1745, le pacha (Mohammed Rogheb) reçut du sultan l’instruction secrète d’exterminer les familles de Katemesh et de Demiati, deux des plus puissants clans mamelouks. Le pacha tenta d’exécuter ses instructions et projeta un massacre de tous les beys à une assemblée générale du Divan. Mais ni bey ni émir n’allait jamais désarmé ni au dépourvu contre la trahison en ces temps-là ; et, bien que, au premier choc, trois d’entre eux fussent abattus, le reste se défendit et s’échappa de la citadelle. Ils appelèrent leurs gens, et une autre guerre civile eut lieu, qui se termina par la mort de plusieurs autres émirs et la fuite des autres en Haute-Égypte.
En 1748, un pacha nommé Ahmed vint au Caire, lequel était adonné à la science et désirait profiter du savoir des Égyptiens. À cette fin, il s’entoura de tous les cheikhs les plus savants des universités, pour découvrir seulement qu’ils ne savaient presque rien, et que leur temps se consumait pour la plus grande part en subtilités grammaticales et théologiques. L’un d’eux, le cheikh Abdallah el Shabroni, qui était le Cheikh El-Azhar, il le retint quelque temps auprès de lui, espérant trouver que ses premières impressions étaient erronées ; mais le Cheikh El-Azhar était aussi ignorant que les autres. Le pacha demandait à plusieurs reprises où étaient les savants Égyptiens dont il avait tant entendu parler ; et le cheikh ne lui dit pas, ce qu’il devait pourtant savoir, que le peu de savoir et de science qui s’attardait encore en Égypte se trouvait parmi les chrétiens. Il chercha diligemment, en revanche, à trouver un musulman dont le savoir répondît aux modestes exigences du pacha turc, et le trouva enfin en la personne du cheikh Hassan, homme d’extraction abyssine, père de l’historien appelé Gabbarti, et le dernier professeur d’astronomie de la mosquée d’El-Azhar.
Durant la première moitié de ce siècle, les chrétiens avaient été laissés comparativement en paix tandis que les musulmans se querellaient entre eux. Leurs arts et leurs industries, à vrai dire, ne s’étaient jamais tout à fait relevés du coup que leur avait porté le conquérant ottoman, et s’éteignaient peu à peu sous des exactions répétées. Ils avaient aussi souffert, en commun avec les Coptes musulmans, du brigandage incessant des Bédouins et des armées errantes des émirs. Au Caire, nul homme qui eût quelque chose à perdre n’était en sûreté, et moins que tout un chrétien ou un Juif. En 1738 (an 1146 de l’hégire), le kachef de chaque district avait reçu l’ordre, par suite d’un firman du sultan, d’infliger une amende à tout chrétien ou Juif de son district. On les divisait grossièrement en trois classes, selon leurs moyens présumés de paiement ; la première classe fut taxée à quatre cent vingt paras par tête, la deuxième à deux cent soixante-dix, et la troisième à cent par tête[151]. Mais, depuis l’exécution du père Clément, aucun chrétien ne paraît avoir été mis à mort par le gouvernement pour sa religion ; et il n’y avait pas eu non plus d’ordre formel pour la destruction des églises. De plus, les chrétiens étaient devenus de plus en plus indispensables au gouvernement, par suite de l’ignorance et de la malhonnêteté croissantes parmi les classes musulmanes « supérieures ».
En 1731, les missionnaires romains avaient neuf établissements au sud du Caire — à Antinoé, Assiout, Abou-Tige, Sedfeh, Akhmin, Girgeh, Louqsor, Assouan, et même à Deyr en Nubie ; car, cette année-là, nous apprenons que le pape Clément XII envoya l’ordre aux supérieurs de tous ces lieux d’employer leurs plus extrêmes efforts pour obtenir des enfants coptes et les envoyer recevoir leur éducation à Rome. Même alors, les enfants envoyés étaient de parents catholiques romains, puisque aucun membre de l’Église copte ne pouvait, ni par menaces ni par promesses, être amené à se séparer de ses enfants pour un tel dessein. Incidemment, nous apprenons qu’il y avait des passagers français et anglais sur le vaisseau qui les descendit le Nil. Lorsque le navire atteignit Ansena, nous dit-on, les voyageurs français et anglais allèrent voir les ruines de l’ancienne cité ; mais les Coptes catholiques s’empressèrent de se présenter devant le missionnaire résident et assistèrent à un office dans sa chapelle.
Le même pape écrivit à Jean XVII par le cardinal Belluga et un autre missionnaire, qui étaient habilités à traiter avec le patriarche copte au nom du pape, si par quelque moyen on pouvait l’amener à se soumettre, lui et son Église, à Rome ; mais les négociations furent aussi vaines que de coutume. Le successeur de Clément, Benoît XIV, rejeta toute prétention que l’Église copte fût en communion avec Rome et, au lieu de correspondre avec le patriarche, consacra le premier métropolite catholique romain qui possédât quelque juridiction réelle en Égypte. Cet homme était un Copte, résidant à Jérusalem, du nom d’Athanase, et la date de sa nomination est 1741. Athanase continua de résider à Jérusalem et nomma un prêtre nommé Justus Maraglic son vicaire général en Égypte, à qui, en 1745, le pape Benoît adressa une longue lettre d’instructions. Vers ce temps, Raphaël Tuky, natif de Girgeh, qui avait été pris jeune et élevé à Rome, fut nommé évêque d’Arsinoé — où, toutefois, il ne paraît pas qu’on l’ait laissé résider longtemps[152]. C’était un homme d’un savoir considérable, et il fut rappelé à Rome pour aider à la publication de divers ouvrages en copte, y compris une grammaire et quelques liturgies. Outre cela, il traduisit plusieurs livres grecs et latins en copte et en arabe.
En 1748, le roi d’Abyssinie envoya une ambassade au patriarche pour demander un nouvel Abouna, Christodoulos étant mort. L’un des hommes envoyés était un Égyptien nommé George ; les deux autres se nommaient Likanios et Théodore, lequel était prêtre. À cette époque, toute la côte était aux mains des mahométans, et l’Abyssinie n’a jamais recouvré depuis aucun de ses anciens ports. Le gouverneur musulman de Massowa se saisit des trois envoyés et les emprisonna, leur prit la moitié de l’argent qui leur avait été confié pour être porté en Égypte, et les menaça du martyre. George l’Égyptien disparut ; s’il fut assassiné ou s’il parvint à s’enfuir, on ne le sut jamais. Likanios finit par céder et se fit musulman ; seul Théodore, une rançon ayant été envoyée d’Abyssinie, fut élargi et continua sa route vers le Caire. Ce ne fut qu’en 1745 que le nouvel Abouna put se mettre en route pour l’Abyssinie, et, lorsqu’il arriva à Massowa, la même chose se produisit. On les jeta en prison, mais Théodore trouva quelque moyen de faire évader son compagnon et, chose étrange, ne fut pas mis à mort sur-le-champ en conséquence. Il fut de nouveau retenu pour rançon, et finalement relâché à l’arrivée de celle-ci, après quoi il retourna en Abyssinie.
Les missionnaires catholiques romains étaient à cette époque fermement établis en Égypte ; et, quoiqu’ils fissent peu de conversions parmi l’Église nationale, ils avaient un nombreux parti parmi les Syriens établis en Égypte, et parmi d’autres membres de l’Église grecque. Ils avaient des églises à eux, que fréquentaient beaucoup de gens qui ne se joignaient pas formellement à eux, mais qu’on comptait sans doute pour des convertis. Le sultan eut vent de l’accroissement de l’influence européenne par le moyen de ces établissements latins, et s’en inquiéta. Il ordonna au patriarche de l’Église grecque en Égypte de défendre à tout membre de sa communion d’assister aux offices européens, sous peine d’une amende collective de mille bourses. L’argent fut payé, et les Syriens continuèrent de fréquenter les églises latines. L’un des émirs égyptiens saisit l’occasion d’emprisonner quatre des missionnaires latins et d’extorquer une somme d’argent considérable pour leur rançon.
Depuis quelques siècles, il était interdit aux Coptes de faire le pèlerinage de Jérusalem, et cette interdiction était une source constante de chagrin pour les dévots d’entre eux. En l’an 1753 (an 1166 de l’hégire), on résolut de tenter un nouvel effort et d’éprouver ce que la corruption pourrait obtenir. Le secrétaire copte de l’un des principaux émirs entreprit les négociations au nom de sa nation, et finalement le Cheikh El-Azhar consentit, en échange d’un pot-de-vin de mille dinars (sept cents livres), à leur procurer un fetwa (un permis ou passeport) ordonnant que les Coptes fussent autorisés à faire le pèlerinage en paix et en sûreté, et que nul musulman ne les inquiétât. Le fetwa fut dûment délivré aux Coptes, et les préparatifs du pèlerinage commencèrent aussitôt sur une échelle gigantesque. Le lieu du rendez-vous était le désert à l’est du Caire, et là des centaines de chrétiens arrivaient chaque jour ; on préparait des présents à offrir au Saint-Sépulcre, on construisait des litières pour les femmes et les enfants, et l’on engagea une escorte de Bédouins pour le voyage. La nouvelle du pèlerinage se répandit de tous côtés et donna grande offense aux musulmans. Abdallah el Shabroni, le Cheikh El-Azhar, se trouva fort impopulaire par suite de la permission qu’il leur avait obtenue, et à la fin le secret de sa complaisance s’ébruita. On lui reprocha ouvertement le pot-de-vin qu’il avait reçu, et il commença par nier net avoir reçu aucun argent, quoique, à la vérité, il eût reçu un bakchich supplémentaire en sus de la somme stipulée. Lorsqu’il s’aperçut que nier était inutile, il prit un autre moyen de rétablir son prestige parmi les musulmans. Il convoqua les étudiants d’El-Azhar, enflamma la populace par une harangue contre le pèlerinage, et finit en les exhortant à fondre sur le camp des chrétiens sans défiance. La foule n’eut pas besoin qu’on le lui dît deux fois. Une multitude tumultueuse, armée de bâtons et de pierres, se répandit sur les Coptes, qui furent pris entièrement à l’improviste. Ils furent lapidés et battus, tout le camp fut pillé et tout leur fut enlevé. Nuls efforts des Coptes haut placés ne purent obtenir aucune réparation, et toutes les énormes dépenses auxquelles on les avait engagés furent perdues.
Chapitre XXXVIII
Ali Bey
Le premier émir qui se détache assez de la foule des brigands sanguinaires pour mériter qu’on le mentionne est Ali Bey. Il était l’esclave affranchi de l’un des principaux émirs et, après que son maître eut subi la mort ordinaire par assassinat, Ali Bey courut lui-même quelque temps du danger. Il avait amassé une fortune considérable sous son défunt maître, et l’employa à acheter des mamelouks, ou esclaves militaires, pour se fortifier en cas d’attaque. Lorsque l’attaque vint, toutefois, après un combat sanglant dans les rues, Ali Bey fut défait et se réfugia dans le Saïd avec plusieurs autres beys qui avaient épousé sa cause. Rassemblant une force considérable, il marcha de nouveau sur le Caire, défit les émirs rivaux dans une bataille rangée, et les poursuivit jusqu’à Tanta.
Même là ils ne furent pas en sûreté, tant la puissance d’Ali Bey s’était rapidement accrue. Tanta fut prise d’assaut ; l’un des deux émirs qui s’y étaient retranchés fut tué, et l’autre, qui s’était réfugié dans la mosquée, fut réduit par la famine à se rendre, puis étranglé.
Dès lors, à l’exception de deux courtes périodes, dans les années 1763 et 1765, où des explosions populaires de détestation le chassèrent en exil pour quelques mois, Ali Bey régna en maître absolu sur l’Égypte pendant dix ans. Ce fut une véritable terreur ; car, se fiant à son armée privée de mamelouks et au défaut d’entente parmi les autres beys, il exila ou assassina, par vingtaines ou trentaines à la fois, tous ceux qu’il avait quelque raison de soupçonner de vouloir le supplanter. Il défendit à tout autre que lui-même l’achat de mamelouks nouveaux — par quoi seul pouvait s’entretenir le personnel combattant des beys — et confisqua les biens de ceux qu’il avait fait périr ou exiler. Il employa un médecin de l’Église grecque pour empoisonner un rival qu’il n’osait attaquer ouvertement, mais la tentative échoua. Si un homme, et particulièrement un chrétien ou un Juif, paraissait avoir de l’argent, il était exposé à tout moment à être arrêté et torturé jusqu’à ce qu’il eût livré presque tout ce qu’il possédait. Un Juif, commis à la douane de Boulac, mourut sous la bastonnade après avoir déjà versé quarante mille pièces d’or pour acheter son élargissement. Les musulmans non plus n’étaient pas à l’abri de sa rapacité. En 1770, il imposa une taxe spéciale sur toute l’Égypte, en sus de celles sous lesquelles les habitants gémissaient déjà. Chaque village devait contribuer pour cent dollars. Ce n’était pas une consolation pour les Coptes mahométans, en ces circonstances, de savoir que leurs frères chrétiens avaient, outre leur part de cette taxe, à fournir une contribution supplémentaire de cent mille dollars, et les Juifs de quarante mille dollars. Le directeur musulman de la Monnaie ayant amassé une énorme fortune, Ali Bey l’exila et lui prit tout ce qu’il possédait, jusqu’à ses habits, ses armes et ses livres. Il jugea nécessaire de nommer un chrétien pour lui succéder.
Le sultan ottoman s’efforça plus d’une fois de ménager la mort de cet émir trop puissant, et, en 1768, dépêcha formellement au pacha de l’année en Égypte un ordre réclamant la tête d’Ali Bey. Les espions de ce dernier l’avertirent à temps ; il dressa une embuscade au messager impérial, le tua, et lui prit le firman impérial. Le lendemain, il convoqua une assemblée générale des beys mamelouks, étala le firman, et les assura que son propre meurtre devait être suivi d’un massacre général de tous les beys et émirs mamelouks. Il les invita à secouer le joug ottoman et à élire un sultan parmi eux, comme aux anciens jours.
Qu’on le désirât ou non, nul n’osa en ce temps s’opposer à Ali Bey. Le pacha reçut l’ordre de quitter le pays sur-le-champ, et l’Égypte fut déclarée indépendante sous Ali Bey. La côte de Syrie suivit promptement cet exemple, et le sultan ottoman était trop occupé de sa guerre avec la Russie pour prendre aucune mesure efficace contre la Syrie et l’Égypte. Le pacha de Damas reçut l’ordre d’envoyer des troupes contre les rebelles, et le fit, mais fut battu par le cheikh Zahir d’Acre, qui mit en déroute vingt-cinq mille hommes avec six mille dans le nord de la Syrie. Ali Bey dirigea ensuite ses armes contre les Bédouins Hawarah, qui avaient envahi le Saïd et étaient depuis quelques années maîtres du pays entre Assiout et Assouan. Ils furent soumis, et tout le pays se rendit à Ali Bey. Un autre chef bédouin, dont le père et le grand-père avant lui avaient régné sur une étendue de pays sur la rive ouest du Nil, et qui était en relations amicales avec Ali Bey depuis quelque temps, fut soudain attaqué par ce dernier et tué, avec quarante de ses hommes.
Par les procédés sommaires du meurtre et de l’exil, Ali Bey s’était débarrassé de tous les rivaux redoutables parmi les émirs, même de ceux qui avaient été ses amis, mais qui tombèrent victimes de son insatiable amour du pouvoir et de l’argent. Malgré la façon dont il traitait les chrétiens, le seul homme auquel il paraisse avoir réellement fait confiance était un chrétien copte, un homme nommé Moallem Risk, qu’il éleva du poste de secrétaire à celui de contrôleur de la Monnaie.
Moallem Risk était un homme de quelque savoir et particulièrement adonné à l’étude de l’astronomie, ce qui se trouva une heureuse circonstance pour M. Bruce, le célèbre voyageur anglais, qui pénétra en Abyssinie à cette époque. Bruce débarqua à Alexandrie en 1768, et Risk donna des ordres spéciaux pour qu’on ne touchât point à ses bagages à la douane, et qu’on ne perçût aucun droit sur ce qui lui appartenait. M. Bruce, fort satisfait de cette bonne fortune inattendue, envoya en retour un très beau bakchich à Moallem Risk lorsqu’il arriva au Caire. Mais le Copte le lui renvoya avec des présents de sa façon, et un message disant que, quand M. Bruce serait suffisamment reposé, Risk espérait lui rendre visite et qu’il lui serait permis de le voir se servir de ses instruments. Cependant il avait obtenu d’Ali Bey une garantie spéciale pour la sûreté de M. Bruce. Ce fut aussi sur le conseil de Moallem Risk que Bruce alla loger dans l’ancienne forteresse de Babylone, où le patriarche avait ordonné qu’on lui préparât des chambres. Après quelques retards, Bruce se mit en route pour son aventureux voyage en remontant le fleuve, mais, ayant atteint Assouan, il trouva qu’il valait mieux revenir sur ses pas jusqu’à Louqsor et gagner Kosseir, d’où il passa en Abyssinie par mer. Il réussit toutefois à revenir tout le chemin par terre, à travers tout le Soudan, qui était tombé alors dans cet état distrait et dégradé où il est demeuré presque depuis lors. Une dynastie nègre, nominalement musulmane, avait enfin écrasé le royaume chrétien du sud, et, de Sennaar, leur représentant prétendait à une vague souveraineté sur tout le Soudan.
Le grand voyageur rencontra de son vivant la plus imméritée incrédulité et le plus imméritée opprobre ; mais une erreur très extraordinaire où il tomba ne paraît avoir été relevée par personne. Il ne découvrit jamais l’existence de l’Église copte !
Bien que le patriarche de cette Église lui eût donné des lettres sans lesquelles il n’aurait pu accomplir ses voyages en sûreté, et bien que Bruce parle avec une gratitude sincère de l’aide et de la bonté que lui témoignèrent tous les membres de cette Église, il écrit partout de l’Église grecque, et est manifestement dans l’idée que le patriarche Marc (dont il donne le nom correctement) était le patriarche de l’Église grecque orthodoxe, à laquelle, pensait Bruce, toute l’Égypte et l’Abyssinie devaient obédience[153]. Il ne paraît jamais avoir entendu parler du patriarche grec Cyprien, et, à la vérité, il n’est pas improbable que ce dernier ait passé fort peu de sa vie en Égypte.
Au temps où Bruce atteignit de nouveau l’Égypte à son retour, Ali Bey était déchu du pouvoir suprême qu’il avait commis tant de crimes pour obtenir. Il périt non point par l’entreprise du sultan ottoman, contre qui il était préparé, ayant rebâti les forts d’Alexandrie et de Damiette ; ni non plus par la vengeance privée de l’un des nombreux émirs et beys qu’il avait dépouillés et exilés ; mais par la trahison de l’un de ses propres mamelouks — Mohammed Abou Dahab[154]. Cet homme, qu’Ali avait acheté tout jeune, puis affranchi et promu à l’ordinaire, était tout aussi ambitieux et perfide que son maître. Il avait été nommé général en chef de l’armée et, en cette qualité, avait remporté des victoires dans le Hedjaz et en Syrie. Mais, au milieu de ses conquêtes en Syrie, il conspira avec les officiers placés sous lui et convint de désobéir aux ordres d’Ali Bey. Au lieu de poursuivre la campagne, Mohammed reprit tranquillement la route de l’Égypte et refusa de combattre davantage. Comme l’armée était manifestement de son côté, Ali Bey n’osa le punir ouvertement, mais il tenta de le faire assassiner. Sa maison fut cernée durant la nuit ; mais Mohammed Abou Dahab, à la tête de ses gens immédiats, perça les rangs et s’échappa dans le Saïd, où il fut bientôt rejoint par tous les beys mécontents et leurs troupes.
Ali Bey dépêcha contre lui une armée, mais la plus grande partie passa à Mohammed Abou Dahab, qui corrompait à droite et à gauche depuis quelques années. Le petit reste revint avec la nouvelle au Caire. Ali Bey leva de nouvelles troupes et, en envoyant la moitié sous un autre Ali Bey au-devant de Mohammed, il s’établit avec le reste au couvent de Basatin, dont il prit possession. Il éleva des retranchements qui allaient du couvent, sur les rives du Nil, jusqu’aux collines du Mokattam, et plaça du canon à intervalles. Mais ses troupes furent défaites, et les désertions si fréquentes qu’Ali Bey vit que la fin était venue. Dans la nuit, il abandonna sa position et, rassemblant en hâte du Caire ses biens et ses richesses personnels, il s’enfuit en Syrie.
Mohammed Bey Abou Dahab occupa sa position sans frapper un coup. Néanmoins, il pilla, puis brûla l’infortuné couvent qu’on avait contraint d’abriter son rival. Il entra au Caire en conquérant, fit décapiter l’homme dont il avait quelque raison de craindre qu’il demeurât fidèle à Ali, et ordonna que toute la nouvelle monnaie frappée par Moallem Risk fût retirée de la circulation.
Il écrivit alors au sultan pour l’assurer de sa soumission et exprimer qu’il était prêt à recevoir un pacha de la Sublime Porte. Il ordonna à quelques-uns des beys d’écrire une lettre à Ali Bey en Syrie, le priant de revenir et l’assurant qu’ils lui livreraient Mohammed dès qu’il paraîtrait. Cependant Ali Bey avait obtenu des renforts de deux sources en Syrie : il avait négocié avec les Russes, ennemis naturels des Turcs ottomans, le prêt d’artillerie, de munitions de guerre et de trois mille soldats albanais ; et il avait aussi renouvelé son alliance avec Zahir d’Acre. L’un de ses officiers avait déjà reconquis Tyr et d’autres villes de la côte de Syrie, outre Jaffa (qu’il céda au cheikh Zahir), Gaza, Ramleh et Lydda. En recevant la fausse ambassade des mamelouks égyptiens, il dirigea aussitôt sa marche sur l’Égypte, et, à Salahieh, rencontra les forces de Mohammed Bey.
Dans la première rencontre, Ali Bey fut victorieux, mais son perfide mamelouk ne se fia pas au combat seul. Il harangua les troupes égyptiennes sous le personnage d’un musulman zélé, les assurant qu’Allah ne permettrait pas qu’Ali Bey, qui avait renié la foi et conclu une alliance avec les infidèles chrétiens, triomphât d’eux. De plus, il intrigua avec les deux principaux beys qui avaient suivi la fortune d’Ali Bey — Ibrahim Bey et Murad Bey — pour s’assurer qu’ils trahiraient leur maître au moment critique. Outre d’énormes pots-de-vin en argent, Murad Bey stipula en sus que la femme favorite d’Ali Bey, Sitte Nefissa, une belle Géorgienne, lui serait livrée.
Le marché fut conclu et, au moment critique, les deux beys passèrent du côté de Mohammed ; le reste de l’armée d’Ali s’enfuit, les dix mamelouks qui seuls lui demeuraient furent tués, et Ali Bey, mortellement blessé, fut porté en litière au Caire, où, sept jours après, il expira. On dit à l’époque que les médecins que Mohammed Bey lui envoya pour le soigner avaient pour instruction que leur malade ne devait point guérir.
Ali Bey avait beaucoup bâti en Égypte durant ses dix ans de règne, principalement à Boulac, où il avait construit une digue et un bazar, ce qui donna grande offense, puisque cela occupait l’emplacement de jardins magnifiques et fut, au dire de Gabbarti, l’une des plus laides constructions qu’on eût jamais vues.
Dans la seconde moitié de ce siècle, un grand nombre d’édifices furent construits par un émir nommé Abd-el-Rahman. Cet homme bâtit ou restaura dix-huit grandes mosquées au Caire. La mosquée des Moghrabins ; la mosquée d’El Saida el Setouhia, près du Bab-el-Futuh ; la mosquée Hussein, la mosquée Saida Zeinab[155], la mosquée Saida Sekina, une autre appelée Saida Aïsha, la mosquée d’Abou-el-Seoud el Jarhi, la mosquée Sherif-el-Din el Kurdi, la mosquée du cheikh el Hefni, et trois autres dont les noms ne sont pas donnés, sont parmi celles qui étaient neuves. Il établit aussi nombre d’écoles et de sebils (ou fontaines publiques), outre des ponts et des maisons particulières.
Avec tout cela, Abd-el-Rahman ne reçoit pas un fort bon caractère de l’historien musulman Gabbarti, qui l’accuse d’une avarice sans bornes, laquelle le poussait à amasser de l’argent par toutes sortes de voies illégitimes. Il fut le fidèle partisan d’Ali Bey, qui récompensa son dévouement, dès qu’il se sentit assez fort pour le faire impunément, par l’exil dans le Hedjaz. Abd-el-Rahman fut autorisé à revenir, vieillard, en 1776 ; mais le voyage fut trop pour lui, et il mourut quelques jours après.
Mohammed Bey Abou Dahab rappela plusieurs des émirs qu’Ali Bey avait exilés et les rétablit dans leurs anciens privilèges. Il ne jouit toutefois que quelques années du pouvoir suprême qu’il avait tant convoité. En 1775, il envahit la Syrie, qui demeurait encore pour la plus grande part aux mains du cheikh Zahir. Il prit Jaffa d’assaut et en massacra les habitants jusqu’au dernier — musulman, Juif et chrétien indistinctement. La plupart des femmes furent abandonnées en proie aux soldats, et les enfants distribués comme esclaves. Ce sanglant exploit répandit la terreur par toute la Syrie. Le cheikh Zahir quitta Acre, enjoignant aux habitants de faire les conditions qu’ils pourraient. Non seulement Acre, mais toutes les autres villes se soumirent à Mohammed Abou Dahab sans frapper un coup. Le Caire reçut l’ordre de s’illuminer et de se parer en son honneur ; mais, comme il obéissait, vint la nouvelle que Mohammed était mort. On crut généralement en Égypte qu’il mourut de joie de son propre succès.
La mort de Mohammed Abou Dahab laissa l’Égypte aux mains des trois principaux beys mamelouks, puisque les pachas qui allaient et venaient par intervalles de Constantinople n’étaient que des fantoches destinés à flatter l’orgueil du sultan ottoman et à le contenter d’une souveraineté nominale et de son tribut annuel. Ces trois beys étaient Ismaïl Bey, qui avait été laissé à la charge de l’Égypte durant la campagne de Syrie de Mohammed ; Ibrahim Bey, qui était gouverneur du Caire ; et Murad Bey, qui succéda au commandement de l’armée à la mort de Mohammed. Tous ces beys avaient été les esclaves d’Ali Bey et avaient trahi leur maître ; la nationalité du premier n’est pas indiquée, mais les deux derniers étaient circassiens.
Il ne fallut pas longtemps pour que des dissensions éclatassent entre les trois. Murad et Ibrahim se liguèrent contre Ismaïl Bey et, après que de petits combats eurent infligé une misère incalculable à l’innocente population, une bataille rangée laissa les deux Circassiens maîtres du champ. Ismaïl Bey s’enfuit du pays, mais revint en quelques mois avec de nouvelles forces, pour ne recevoir qu’une défaite plus écrasante dans le désert près de Helwan. Presque tout le reste de sa maison périt, et lui-même s’échappa à grand-peine dans l’une des grottes des collines du Mokattam, où il demeura caché trois jours. Murad et Ibrahim vécurent désormais en conquérants dans le pays, pillant où ils voulaient, et se moquant du sultan par un compte annuel où ils représentaient que les sommes dues à l’Égypte par la Sublime Porte surpassaient le montant dû par l’Égypte au titre du tribut.
Durant les années 1777 à 1780, M. Sonnini fut envoyé voyager en Égypte par le gouvernement français, les objets de ses recherches étant à la fois scientifiques et politiques, puisque la Cour de France méditait déjà cette invasion que Bonaparte exécuta quelques années plus tard. M. Sonnini était sans doute un excellent homme de science, mais son caractère impatient et impérieux le rendait peu propre au voyage et à la recherche en Égypte. De plus, il croyait tout ce qu’on lui disait, si incroyable que ce fût, pourvu que ce fût au désavantage des Égyptiens, et particulièrement des chrétiens ; et il avait évidemment une forte partialité pour leurs tyrans mamelouks, quoiqu’il soit contraint d’avouer qu’ils étaient responsables de la ruine et de la misère du pays. Il passa la plus grande partie de son temps à Rosette, où les Européens jouissaient de plus de liberté que dans aucune autre ville d’Égypte ; tandis qu’au Caire il pouvait à peine se montrer hors des portes du quartier français, à cause de l’état troublé de la ville[156]. De Rosette, toutefois, il fit une excursion au Wady Natron ; et du Caire, muni d’une lettre de Murad Bey et déguisé en médecin, il put se frayer chemin à grand-peine jusqu’à Louqsor, dans le vain espoir d’atteindre l’Abyssinie par la voie du Soudan. La guerre civile éclata de nouveau, et il fut contraint de revenir au Caire. Il mentionne que tous les Européens du Caire employaient des Berbères comme domestiques, hormis les Français, à qui leur propre gouvernement l’avait défendu depuis le meurtre de Du Roule en 1706. Trouvant que pas même le tribut en argent ne venait d’Égypte sous Murad et Ibrahim, le sultan de Turquie, alors Abd-el-Hamid, qui avait succédé au trône en 1774, résolut d’intervenir. Il ne se souciait point que l’Égypte fût opprimée ou que son gouverneur fût réduit à un zéro, mais il se souciait de son argent, et résolut de se battre pour lui. En l’an 1786[157] (an 1200 de l’hégire), une armée turque débarqua à Alexandrie sous Hassan Pacha et, après une bataille sanglante, Murad et Ibrahim furent défaits et s’enfuirent dans le Saïd, laissant Hassan Pacha marcher sur le Caire sans résistance[158].
La soumission, toutefois, ne put sauver l’inoffensive population des misères inséparables du passage d’une armée turque. Derrière eux, à mesure qu’ils marchaient, le pays était laissé désolé et ruiné, et heureux étaient ceux des villageois qui avaient le temps de fuir devant eux, et d’échapper ainsi avec la perte de tous leurs biens et la ruine de leurs récoltes. Hassan entra au Caire le 1er août 1786 et commença par confisquer tout ce qui appartenait aux beys rebelles, vendant tout aux enchères publiques, y compris les personnes de leurs harems. Il envoya une expédition dans le Saïd contre Murad et Ibrahim ; mais, après beaucoup de sang versé des deux côtés et la ruine de cette partie du pays, les deux beys se retirèrent dans le Soudan, et l’expédition turque revint au Caire. Hassan Pacha demeura environ un an au Caire et rétablit Ismaïl Bey au pouvoir comme Cheikh El-Beled. Il fit exécuter un grand nombre des plus turbulents mamelouks, et le Caire jouit de quelque sécurité dans les rues publiques durant son séjour. Hormis ce bienfait, toutefois, l’infortuné pays n’en fut guère mieux. Une terrible épizootie de peste bovine détruisit presque le bétail par toute l’Égypte et, loin d’être allégés en conséquence, les impôts furent rendus plus lourds que jamais.
Comme à l’ordinaire, les chrétiens souffrirent le plus puisque, outre les charges qu’ils partageaient en commun avec leurs compatriotes musulmans, Hassan Pacha organisa un système régulier de persécution. Avec l’avènement de Mohammed Abou Dahab, leur brève saison de prospérité avait pris fin ; toutes les anciennes lois iniques furent mises en vigueur contre eux, et tout prétexte cherché pour l’oppression et le pillage. Les Coptes qui s’étaient élevés au pouvoir sous Ali Bey furent dégradés, leurs biens confisqués, leurs maisons et celles de leurs enfants pillées et détruites[159]. Outre les anciennes oppressions, de nouveaux affronts leur furent faits par Hassan Pacha. Il fut annoncé par des hérauts dans les rues qu’il ne serait permis à aucun chrétien de monter aucune bête, ni de posséder un seul esclave. Désormais, en outre, il ne fut permis à aucun chrétien ni à aucun Juif de porter le nom d’aucun prophète ou patriarche mentionné dans l’Ancien Testament. Tous ceux qui étaient déjà connus sous de tels noms devaient en changer sur-le-champ. Cet ordre ne fut obéi que pour ce qui touchait leurs rapports avec les musulmans, en sorte que désormais beaucoup de Coptes furent connus sous un nom auprès des musulmans et sous un autre parmi leurs coreligionnaires. À l’heure présente, le premier nom est, en bien des cas, devenu le nom de famille d’une famille copte.
Cet ordre fut suivi, en quelques jours, d’une confiscation forcée de tous les esclaves possédés par des chrétiens. Les soldats forcèrent toutes les maisons chrétiennes — tâche qui devait leur être singulièrement agréable — et en chassèrent de vive force tous les esclaves qu’ils y trouvèrent. Les malheureuses créatures furent poussées en troupeaux jusqu’à la citadelle, où, par ordre du pacha, on les mit aux enchères publiques. La plupart furent rachetées par les soldats, qui établirent un véritable marché d’esclaves dans la citadelle et vendirent les esclaves à prix accru à tous ceux qui en venaient chercher.
On fit une enquête sur le nombre des chrétiens et sur les maisons et les biens qui leur appartenaient. Une amende de cinq cents bourses leur fut imposée, et la capitation de l’année fut doublée, chaque chrétien d’Égypte payant deux dinars par tête au lieu d’un. En outre, les familles chrétiennes qui avaient été au service des beys rebelles Murad et Ibrahim eurent une amende supplémentaire à payer.
Nulle maison musulmane de quelque richesse ou importance ne pouvait mener ses affaires sans employer des chrétiens à toutes les charges requérant intelligence et probité, et le nombre des chrétiens qui avaient été au service de Murad et d’Ibrahim était si grand que leurs amendes produisirent la somme de soixante-quinze mille dollars. Le patriarche d’alors était Jean XVIII. Son trésorier fut arrêté, mais, par bonheur pour lui, Hassan Pacha fut rappelé en Turquie à l’automne de l’année 1787[160] pour prendre le commandement d’une expédition contre les Russes. Ismaïl Bey fut laissé à l’exercice d’un pouvoir presque sans frein, car Abdi, le nouveau pacha envoyé par le gouvernement ottoman, n’était, comme à l’ordinaire, qu’un zéro. Les bornes du pouvoir d’Ismaïl étaient, à la vérité, fort resserrées en un sens, car Ibrahim et Murad tenaient encore le Saïd, au nord jusqu’à Minieh, en rébellion ouverte[161].
Pendant quelques années, le monotone registre de la discorde et de l’oppression se poursuit. « Durant ce temps, dit l’historien musulman Gabbarti, dont les pages sont pleines de récits détaillés, toute affaire était à l’arrêt, et nous étions plus misérables que nous ne l’avions jamais été de notre vie. Les routes étaient détruites, et nul lieu nulle part n’était sûr. » Là où n’étaient pas les émirs, le Bédouin pillard prenait leur place, et par tout le pays ni la vie ni les biens n’étaient en sûreté. Pas même la caravane du pèlerinage de La Mecque n’était respectée, et Ismaïl Bey tenta en vain de fortifier sa position en important des soldats roumélïotes et albanais ; ils ne firent qu’ajouter de nouveaux éléments de discorde parmi les différents corps militaires. Au début du printemps de l’année 1791 (an 1205 de l’hégire), l’une de ces terribles explosions de peste, si fréquentes aux dix-septième et dix-huitième siècles, emporta Ismaïl Bey parmi des milliers de victimes moindres. Cela ouvrit la voie au retour de Murad et d’Ibrahim Bey, puisque les émirs laissés au Caire étaient trop divisés entre eux touchant la succession pour faire cause commune contre eux. Ils entrèrent au Caire en maîtres reconnus de l’Égypte en juin ou juillet et, leurs propres maisons et familles ayant été détruites et vendues, ils prirent possession de plusieurs appartenant à des émirs récemment morts de la peste, épousèrent leurs veuves et annexèrent leurs esclaves. Les soldats albanais et syriens qui avaient été au service d’Ismaïl reçurent trois jours pour quitter le pays.
Cette année-là, le Nil ne monta à aucune hauteur, et une grande disette de vivres s’ajouta aux autres misères du pays. En vain Ibrahim et Murad patrouillaient-ils dans les rues pour punir tout marchand surpris à vendre sa denrée à prix de famine ; on leur obéissait tant qu’ils passaient dans la rue, et non plus. Pour eux-mêmes, les beys faisaient venir d’abondantes provisions de la Haute-Égypte, mais ils les emmagasinaient dans leurs propres maisons et refusaient de les partager avec la populace affamée. « La tyrannie, l’injustice et la famine, dit Gabbarti, régnaient par tout le pays. » En 1798, la caravane des pèlerins fut de nouveau attaquée par les Bédouins, la plus grande partie des pèlerins massacrée, et tous leurs biens dérobés. Une insurrection populaire avertit les beys qu’il y avait une limite au-delà de laquelle même les Égyptiens désarmés se retourneraient contre eux. Ils jugèrent expédient de signer un papier dressé par les principaux cheikhs de la ville, promettant d’amender leur conduite, d’abolir l’exaction injuste et le pillage ouvert, et d’envoyer leurs redevances plus régulièrement à La Mecque. Mais cet accord ne fut observé qu’un mois environ, et après quoi toutes les anciennes pratiques furent reprises. À la fin du dix-huitième siècle, l’Égypte était peut-être en plus mauvais état qu’elle ne l’avait été à aucune époque depuis la conquête romaine. Ses industries étaient paralysées, son commerce ruiné, et la même rechute dans la barbarie qui avait déjà gagné le Soudan submergeait rapidement le sol plus fertile et la civilisation historique de l’Égypte. Mais le petit corps d’Européens qui, en vertu de leurs immunités et de la puissance étrangère qui les soutenait, entretenaient la faible étincelle de vie commerciale qui seule lui restait, n’avaient pas été des spectateurs indifférents de sa faiblesse croissante ; et les Français, qui par tout le monde à cette date rêvaient de conquête universelle, sentirent que leur heure était venue.
Chapitre XXXIX
L’invasion française
Le 30 juin 1798, la flotte française, portant une armée de trente-sept mille hommes, arriva dans le port d’Alexandrie, et envoya une chaloupe quérir le consul français avant de commencer les hostilités. De lui, on apprit que, le 28 juin, deux jours seulement auparavant, Nelson, avec la flotte anglaise, avait été à Alexandrie en quête des Français et, trouvant que nul ne les avait vus ni n’en avait ouï parler, avait aussitôt remis à la voile pour les chercher plus loin. Nelson avait toutefois vu Saïd Mohammed Kerim, le gouverneur du Caire, et l’avait averti du danger qui approchait du côté des Français. Mais les autorités musulmanes, avec la confiance que donne l’ignorance, refusèrent toute offre de secours ou d’alliance avec les Anglais.
« Ce pays appartient au sultan, dirent-elles, et ni les Français ni personne d’autre n’y ont rien à voir. » Les Anglais se retirèrent, et Saïd Mohammed Kerim envoya la nouvelle au Caire, où elle fut reçue avec le même mépris incrédule. Les émirs se vantaient bien haut que tous les Européens ensemble ne sauraient tenir un seul instant devant eux ; mais qu’ils n’avaient qu’à paraître pour être écrasés sous les pieds de leurs chevaux.
Trois jours plus tard, toutefois, la flotte française parut, et un message d’un tout autre caractère fut aussitôt dépêché par le gouverneur à Murad Bey : « Mon seigneur, la flotte qui vient d’approcher est immense ; nous n’en pouvons découvrir ni le commencement ni la fin. Pour l’amour de Dieu et de son Prophète, envoyez-nous des combattants. »
À la réception de cette communication, Murad Bey chevaucha tout droit à la maison d’Ibrahim Bey (aujourd’hui l’hôpital de Kasr-el-Aïn), et un conseil informel fut hâtivement convoqué. On perdit beaucoup de temps en récriminations inutiles, mais finalement il fut convenu que Murad Bey descendrait la rive gauche du Nil à la rencontre de l’armée française, qu’Ibrahim occuperait Boulac avec une force de réserve pour protéger Le Caire, et que le pacha (Abou Bekr Tarabulsi) enverrait un courrier exprès à Constantinople pour demander du secours.
Cependant, la position de tous les chrétiens du Caire, indigènes comme européens, était des plus dangereuses. À la vérité, la proposition fut aussitôt faite au Divan que la première mesure à prendre fût l’extermination de tout chrétien du Caire dans un massacre général ; et elle ne fut emportée que par une faible majorité de ceux qui se rendaient compte de l’imprudence et de l’extrême difficulté d’un tel procédé en cette conjoncture. Ibrahim Bey, toujours plus favorable aux chrétiens que Murad, fut ferme à les protéger, et sa femme reçut et préserva beaucoup d’Européens et leurs familles ; mais les Coptes étaient journellement insultés et menacés de mort et de pillage à la première occasion. On fouillait leurs églises, leurs couvents et leurs maisons en quête d’armes ; « en un mot, dit Gabbarti, l’Égypte devint dès ce moment le théâtre de rapines et d’assassinats sans nombre. »
Bonaparte débarqua à Alexandrie presque sans opposition, et ses soldats escaladèrent aisément les murailles croulantes. Dans la ville, les musulmans entretinrent quelque temps un feu de leurs fenêtres, mais, dans l’après-midi, ils se rendirent à discrétion. Saïd Mohammed se soumit à Bonaparte, et fut nommé par lui gouverneur civil de la ville sous Kléber, qui fut laissé à Alexandrie avec une garnison de trois mille hommes. Une sorte de conseil municipal fut aussitôt créé, les presses d’imprimerie débarquées et mises à produire des proclamations arabes, dont Bonaparte publia un grand nombre durant son séjour en Égypte. Elles étaient toutes à peu près du même style : appels au peuple opprimé d’Égypte pour qu’il se levât et se joignît à ses libérateurs, assurances que les Français étaient de vrais musulmans, et menaces des terribles châtiments qui devaient promptement atteindre ceux qui oseraient résister[162]. La plupart de ces proclamations sont données en entier par les trois hommes qui ont publié des relations détaillées de l’invasion française — M. Ryme dans son Égypte française, Abderrahman Gabbarti dans son Histoire de l’Égypte depuis la conquête ottomane, et M. Paton dans son Histoire de la révolution égyptienne.
Le 7 juillet, Bonaparte quitta Alexandrie et marcha vers Rahmanieh, l’armée souffrant terriblement de la chaleur et de la soif en chemin. De là, le général Dugua fut dépêché pour s’assurer de Rosette, où la population européenne était en péril imminent ; et, cette fin atteinte, l’armée française continua sa marche sur Le Caire. Chaque village était désert à leur approche, les habitants emportant tout ce qu’ils pouvaient, et les Français souffrirent cruellement du manque de vivres.
À Shebreiss, ils rencontrèrent Murad Bey et quatre mille mamelouks montés mais, après une action vive, ce dernier se retira et se replia vers Le Caire, abandonnant son artillerie et ses bagages. Il prit position à Embaba, où il se retrancha fortement, tandis qu’Ibrahim Bey en faisait autant sur la rive opposée, à Boulac. Le 21 juillet, l’armée française arriva à Embaba, et le jour même commença la grande bataille qui décida du sort de l’Égypte. Les mamelouks combattirent bien, mais ils furent dès le début surpassés en nombre et en généralat. Après quelques heures d’un dur combat, Murad Bey prit la fuite avec ses proches partisans et, s’arrêtant quelques instants à sa maison de campagne de Gizeh pour assurer son argent et ses objets précieux, s’enfuit précipitamment dans la Haute-Égypte. Pour les mamelouks qui combattaient encore à Embaba, ce devint bientôt un simple massacre. Beaucoup se noyèrent dans le fleuve, mais la plupart furent tués sur le champ. Ibrahim Bey, apprenant que tout était perdu, abandonna Boulac et s’enfuit avec Bekr Pacha dans Le Caire.
Là, la panique fut universelle. Quiconque le put s’enfuit vers la Haute-Égypte, et chaque bête de somme valut double prix. Tout le samedi, le flot des fugitifs s’écoula ; mais à peine avaient-ils franchi les portes de la ville qu’ils étaient assaillis par les Bédouins qu’Ibrahim Bey avait appelés à son aide. Ceux-ci prenaient tous les objets précieux que chacun portait avec soi. Ils dépouillaient chaque femme jusqu’à la peau et en déshonoraient la plupart, même celles de haut rang. Ils assassinaient tous ceux qui faisaient la moindre tentative de résistance. Ceux qui purent s’échapper et rentrer vivants dans la ville s’estimèrent heureux. « Jamais, dans toute l’histoire de l’Égypte, dit Gabbarti, il n’y eut de nuit si pleine d’horreur que celle-là. Assez terrible à entendre conter, elle était bien plus terrible à voir. »
Le lundi, les Français entrèrent au Caire, et Bonaparte s’établit dans le palais nouvellement bâti d’un émir, dans l’Ezbékieh. Il se mit à organiser un Divan pour le gouvernement du Caire, sur le modèle de celui qui avait déjà été établi à Alexandrie, sous le général du Puy, fait gouverneur du Caire, et M. Poussielgue, qui devint administrateur général des finances. Dix cheikhs musulmans de descendance arabe ou égyptienne, trois mamelouks choisis par ces cheikhs, et deux Franco-Égyptiens chrétiens composaient ce Divan, qui reçut l’instruction que sa première affaire était de lever une somme de cinq cent mille dollars pour les nécessités de l’armée française. Celle-ci fut aussi autorisée au libre pillage de toutes les maisons des mamelouks ; ceux des Égyptiens qui ne voulaient pas être confondus avec eux, et pillés de même, obtenaient de Bonaparte des brevets de protection par écrit, qu’ils fixaient sur leurs portes.
La sécurité publique fut toutefois maintenue plus efficacement qu’elle ne l’avait été depuis des générations au Caire. Les habitants furent contraints, sous de rigoureuses peines, de balayer, d’arroser et d’éclairer leurs rues, et les massives portes de bois qui, depuis un siècle ou deux, avaient permis de fermer toute rue et toute ruelle de toute communication avec le reste de la ville — précaution des plus nécessaires sous le régime mamelouk — furent enlevées, pour laisser libre la ronde de la garnison française. M. Samuel Bernard fut nommé contrôleur de la Monnaie, et l’on continua de frapper la monnaie aux anciens coins, au chiffre du sultan régnant.
Une force considérable fut dépêchée à la recherche d’Ibrahim Bey, qui, avec ses mamelouks, s’était retiré dans le Delta, et il y eut force combats indécis, où les deux partis se réclamaient de la victoire. Finalement, en août, Ibrahim gagna la Syrie et se réfugia auprès de Djezzar à Acre.
Ce fut le 1er août que Nelson revint sur les côtes d’Égypte à la poursuite des Français, et mouilla devant Aboukir, où la flotte française était stationnée. Au coucher du soleil le même jour, la bataille d’Aboukir commença et, à midi le lendemain, tous les vaisseaux de la flotte française, hormis quatre, étaient pris ou détruits.
La perte de leur flotte frappa de consternation tous les Français d’Égypte. Bonaparte fit de son mieux pour atténuer l’effet sur l’esprit des indigènes, et un Syrien qui avait osé en dire la vérité au Caire fut sévèrement puni ; mais les musulmans comprirent peu à peu l’importance de ce qui était arrivé, et, avant deux mois écoulés, une grave insurrection éclata au Caire. De fait, les vertus des Français leur nuisaient autant que leurs vices ; et ils avaient réussi à dresser contre eux toute classe, toute nationalité et toute croyance d’Égypte. Les mamelouks, bien entendu, étaient leurs ennemis déclarés. Les musulmans arabes et égyptiens ressentaient également leur fausse profession de l’islam ; les vexatoires restrictions bureaucratiques sans lesquelles nul Français ne sait gouverner ; les lois sanitaires qui nécessitaient l’inspection des maisons privées, sans excepter même les harems ; et, enfin — mais non, nous le craignons, le moindre — la licence permise à la soldatesque française en matière de femmes indigènes[163].
Les Coptes, bien entendu, ressentaient non seulement la fausse profession de l’islam mais, ne concevant pas qu’une grande nation pût exister sans aucune religion, comme c’était presque le cas des Français de ce temps, ils identifiaient les envahisseurs avec cette Puissance catholique romaine qui s’efforçait si constamment de leur ôter leur place et leur nation.
La cause immédiate du soulèvement, qui eut lieu le 22 octobre 1798, fut l’imposition d’une taxe sur les maisons au Caire. Les cheikhs d’El-Azhar envoyèrent leurs lecteurs convoquer tous les fidèles à la mosquée d’El-Azhar et, lorsqu’ils furent rassemblés, la première attaque fut dirigée contre la maison du général Caffarelli. On dressa des barricades ; tous les Français surpris à marcher par les rues, parmi lesquels quatre membres de l’Institut, furent assassinés ; et beaucoup de chrétiens indigènes subirent le même sort. Mais les musulmans ignorants n’avaient pris nul soin de garder les mamelons qui dominaient la ville au sud et à l’est, et le lendemain ceux-ci étaient tout hérissés de canons français. Des messages furent envoyés aux cheikhs leur enjoignant une soumission immédiate mais, comme ils étaient reçus avec mépris par les insurgés, l’ordre fut donné de commencer le bombardement.
Quelques heures d’une forte canonnade, principalement dirigée contre les quartiers d’El-Azhar et de Hussein, réduisirent les cheikhs à capituler. Les Français entrèrent dans la ville, abattant les barricades, et occupèrent la mosquée d’El-Azhar, où ils mirent leurs chevaux à l’écurie, brisèrent les lampes et effacèrent les extraits du Coran. De nombreuses arrestations furent faites, et plusieurs des principaux dignitaires, ainsi qu’un grand nombre de moindres, furent décapités. À la vérité, Bonaparte lui-même déclare, dans une lettre au général Regnier, que chaque nuit, en ce temps, il faisait trancher trente têtes en manière d’exemple !
En août, le général Desaix avait été dépêché en remontant le Nil à la recherche de Murad Bey, qui s’arrêta dans le Fayoum pour réformer son armée. La première bataille entre eux fut livrée le 8 octobre à Sediman, près de Beni-Souef, où Murad Bey fut complètement mis en déroute et les Français perdirent quatre cents tués et blessés. Desaix occupa le Fayoum et, y laissant une garnison, suivit Murad en remontant le Nil. Un autre engagement eut lieu le 23 janvier 1799, où Murad fut de nouveau défait. Les Français continuèrent toutefois la poursuite et occupèrent la ville frontière d’Assouan, Murad s’étant retiré en Nubie, où ils ne tentèrent pas de le suivre, quoiqu’ils occupassent Philæ et fortifiassent Assouan. Au cours de la marche de retour, un autre bey mamelouk, avec une nombreuse suite, les rencontra dans la Thébaïde, et plusieurs vives escarmouches eurent lieu.
Cependant, la position des Français au Caire était fort loin d’être confortable. Les Anglais bloquaient la côte, et nul approvisionnement n’était permis d’entrer dans le pays pour les Français. De plus, les Turcs se préparaient à reconquérir l’Égypte par la voie de Syrie, et Bonaparte résolut de les prévenir.
Vers la fin de janvier 1799, Bonaparte quitta l’Égypte avec environ quinze mille hommes. El-Arish se rendit après quelques jours de résistance, et la garnison mamelouke fut renvoyée au Caire et exhibée à la populace comme prisonnière.
Jaffa fut prise d’assaut le 5 mars, et quatre mille hommes de la garnison, qui s’étaient retranchés dans un grand khan, offrirent de se rendre à condition qu’on leur laissât la vie, sinon ils se défendraient jusqu’à la mort. L’offre fut acceptée, et les quatre mille prisonniers furent amenés désarmés à Bonaparte. Il refusa de sanctionner l’accord qu’avaient conclu ses aides de camp, bien qu’ils lui rappelassent qu’ils avaient reçu l’ordre spécial de retenir tout carnage inutile, et, deux jours plus tard, tous les prisonniers furent massacrés de sang-froid sur le rivage par ses ordres.
Par son propre acte, Bonaparte détruisit ainsi toute chance de succès en Syrie. Chaque musulman du pays, averti par le sort des prisonniers de Jaffa, résolut de mourir en combattant, s’il le fallait, mais jamais de se rendre. De plus, les cadavres sans sépulture causèrent en peu de jours un terrible accès de peste, qui emporta une grande partie de la garnison française.
L’armée française fut ensuite menée sur Acre, mais fut désagréablement surprise de trouver une flotte anglaise prête à prendre part à la défense. Le siège commença le 18 mars, et les Français firent tout effort pour s’emparer de la ville, mais en vain. Sir Sidney Smith et ses gens dirigèrent la défense et, à un moment critique, sauvèrent la ville par une sortie personnelle. Le siège avait duré près d’un mois, et durant les deux derniers jours seulement, où les Français livrèrent un assaut désespéré, ils perdirent non moins de sept cents hommes. Bonaparte comprit que son expédition de Syrie avait échoué, et qu’il lui fallait retourner en Égypte. Il envoya une lettre au Divan du Caire, où il les assurait qu’il n’avait pas laissé d’Acre pierre sur pierre ; mais les Cairotes comprenaient fort bien l’état réel des choses, et leur historien Abderrahman Gabbarti se rit de la lettre de Bonaparte, et énumère seize raisons que Bonaparte aurait pu donner de sa retraite d’Acre s’il avait été enclin à dire la vérité.
L’armée française se retira en bon ordre, mais en souffrant grandement, jusqu’à Jaffa. La ville était pleine de la peste, et le nombre des malades et des blessés devint si grand qu’il n’y avait aucun moyen possible de les transporter. Un grand nombre des plus incapables furent entassés dans des barques et invités à gagner Damiette par mer. Mais, n’ayant ni eau ni vivres, ni assez de matelots pour conduire les barques, la flottille, au désespoir, mit le cap droit sur les vaisseaux anglais qui suivaient l’armée française. Sir Sidney Smith les reçut avec la plus grande bonté, les pourvut de toutes les nécessités, et les envoya sous bonne escorte à Damiette. Le sort de ceux qui remplissaient l’hôpital de Jaffa fut moins heureux. Les Turcs approchaient rapidement, et l’armée française devait pousser en avant. Bonaparte donna donc l’ordre d’empoisonner tous les blessés de sa propre armée. Le médecin en chef refusa avec indignation, et l’on ne sait jusqu’à ce jour avec certitude si son adjoint exécuta l’ordre, ou si les Français blessés furent tous massacrés par les Turcs le lendemain.
Le 14 juin, Bonaparte fit une entrée triomphale, musique en tête et bannières déployées, dans Le Caire. Gabbarti remarque significativement que les soldats paraissaient pâles et épuisés.
À la vérité, leurs maux étaient loin d’être finis. Murad Bey descendait en force, ayant divisé son armée en deux parts, l’une avançant par la rive gauche et l’autre par la rive droite du Nil ; tandis que, dans le même temps, les forces combinées des Anglais et des Turcs étaient en route pour attaquer par mer. Bonaparte frappa promptement et avec un effet fatal sur les mamelouks. La force de l’est, qui devait opérer sa jonction avec Ibrahim Bey en Syrie, fut surprise, avec un succès si complet que sept cents chameaux chargés des biens des mamelouks tombèrent aux mains des Français, et les mamelouks furent dispersés dans toutes les directions. La force de l’ouest était sous le commandement de Murad lui-même, dont le but était d’atteindre la côte nord mais, apprenant qu’un fort corps de Français avait été posté pour l’intercepter, il se replia sur Gizeh. Là il fut attaqué par Napoléon en personne, défait, et se réfugia une fois de plus dans le sud.
Le 15 juillet 1799, Napoléon apprit que la flotte turque avait paru devant Aboukir. Il se mit aussitôt en marche en personne avec son armée, et arriva à Alexandrie le 23, pour trouver que l’armée turque avait déjà débarqué en force. Sir Sidney Smith, qui avait accompagné les Turcs, tenta en vain par tout moyen de les induire à fortifier leur position contre l’armée française qui avançait rapidement. Il envoya ce qu’il put d’hommes pour le faire faire, mais on ne put surmonter assez l’inertie des Turcs ; et, quand les Français arrivèrent, les ouvrages de couverture étaient loin d’être achevés. Dans la bataille qui suivit, les Turcs furent totalement défaits, leurs bagages et leur artillerie pris, et plusieurs centaines d’entre eux n’échappèrent à la mort qu’en nageant pour se réfugier aux vaisseaux anglais. Le fort refusa de se rendre, mais les Turcs qui s’y trouvaient passaient leur temps à se battre entre eux, et, après sept jours de bombardement, les restes de la garnison se précipitèrent dehors sans armes et demandèrent grâce. Deux mille d’entre eux furent faits prisonniers. La bataille était gagnée, mais la cause des Français fut perdue à compter de cette même date. Napoléon avait depuis quelque temps entendu des rumeurs touchant la mauvaise fortune de la République française dans ses entreprises récentes, et il était résolu d’obtenir des nouvelles sûres. À cette fin, dit M. Ryme, Napoléon ménagea un échange de prisonniers avec Sir Sidney Smith, et sa relation de l’affaire est un exemple si curieux du préjugé français qu’il vaut la peine d’être traduit :
« L’Anglais non seulement consentit aussitôt à la proposition, mais il combla de bontés les officiers qui l’apportaient, et offrit d’envoyer au général français tous ses derniers journaux, étant sûr, disait-il, que ni les officiers ni les soldats de l’armée française ne seraient fâchés de recevoir des nouvelles du pays dont ils étaient depuis si longtemps séparés. Est-il besoin de dire que Bonaparte se hâta d’accepter une offre qu’il avait espéré recevoir ? Est-il besoin d’ajouter que, sous cette apparence d’une délicate attention, notre ennemi ne cachait qu’une ruse de guerre ? Pourquoi Sidney Smith voudrait-il nous communiquer ses nouvelles d’Europe, s’il n’en prévoyait le résultat désastreux pour la France ? Ce n’était pas seulement qu’il se promettait un malin plaisir du regret que nous devions ressentir ! Il voyait plus loin. Il savait que les journaux exciteraient chez Bonaparte un désir irrésistible de voler au secours de son pays, en sorte qu’il s’estimerait heureux qu’on lui permît de se retirer d’Égypte, ne fût-ce que par une espèce de capitulation. Quel bonheur pour Sidney Smith d’obtenir ainsi par une ruse ce que l’Angleterre avait fait tant de vains sacrifices pour accomplir ! Ou, si Bonaparte abandonnait son armée et partait seul, mieux encore pour Sidney Smith. Il le capturerait ; et, Bonaparte une fois prisonnier, les Français évacueraient bientôt l’Égypte ! »
Tout commentaire sur ce passage est superflu mais, si l’Anglais ne pouvait deviner comment son simple acte de courtoisie serait interprété, le Français, lui, agit précisément comme ses compatriotes semblaient l’attendre. Napoléon, dès lors, résolut d’abandonner son armée en Égypte et de retourner sur un théâtre d’opérations plus familier. Il était las de toute l’affaire, depuis son échec en Syrie, et la lente édification d’un gouvernement réformé en Égypte n’était point du tout à son goût. Il revint jouir d’une autre entrée triomphale au Caire, mais il communiqua aussitôt ses intentions en secret à Berthier, à Bourrienne et à l’amiral Ganteaume, à qui l’ordre fut donné d’équiper les quatre frégates qui étaient tout ce qui restait de la flotte française, avec les choses nécessaires, à l’insu des Anglais. À Kléber, il feignit qu’il allait à Rosette, et prit rendez-vous pour l’y rencontrer le 24 août, en même temps qu’il écrivait à Ganteaume qu’il quitterait l’Égypte le 22 août, car il apprit le 17 que le dernier vaisseau de la flotte anglaise était parti, et c’était tout ce qu’il attendait. Il quitta Le Caire le 18, et le bruit qu’il avait abandonné l’armée se répandit aussitôt et prit force. Lorsque Kléber arriva à Rosette, il apprit pour la première fois la ruse qu’on lui avait jouée et, presque aussitôt, une lettre lui fut apportée de Napoléon, lui remettant le commandement de l’armée d’Égypte, avec pouvoir de conclure une paix avec le sultan ottoman s’il le jugeait à propos. Kléber fut extrêmement courroucé et, retournant aussitôt au Caire, publia le 26 septembre 1799 une proclamation où il exposait que le général Bonaparte était parti pour la France sans en informer personne ; que la force armée avait été réduite à la moitié de son effectif primitif ; que les ennemis des Français n’étaient plus les mamelouks, mais trois grandes Puissances — la Porte, l’Angleterre et la Russie.
De plus, la proclamation déclarait que les soldats étaient presque sans vêtements, et que Bonaparte, bien qu’il eût escompté les taxes, avait laissé un déficit de près de douze millions de francs. Murad Bey avait encore une nombreuse force dans la Haute-Égypte, et les Turcs avançaient de Syrie, outre l’envoi d’une flotte à Damiette. Dans cet état des choses, Kléber annonça qu’il avait l’intention d’ouvrir des négociations avec le sultan.
La première attaque des Turcs sur Damiette fut repoussée, mais Kléber savait que sa position était désespérée, et les négociations furent entamées en novembre, d’abord à bord du vaisseau de Sir Sidney Smith, et ensuite à El-Arish, où le grand vizir de Turquie était campé. Elles furent presque rompues par l’attaque turque sur El-Arish, où les soldats français se mutinèrent contre leurs officiers et refusèrent de combattre ; mais enfin, le 24 janvier 1800, fut signée la Convention d’El-Arish, qui permettait aux Français d’évacuer l’Égypte avec tous les honneurs de la guerre.
Les Égyptiens furent ravis, et une dernière imposition de trois mille bourses sur les habitants du Caire fut payée avec empressement, puisque c’était « pour hâter le départ des Français ». Mais une dépêche de l’amiral Keith[164], datée du 8 janvier, était déjà en chemin pour informer Kléber qu’il avait reçu de Sa Majesté l’ordre positif de ne point permettre aux Français de quitter l’Égypte à moins qu’ils ne rendissent leurs armes, ainsi que les vaisseaux et magasins du port d’Alexandrie.
Sir Sidney Smith fut presque aussi troublé que Kléber lui-même de cette tournure des affaires, et écrivit pour protester contre cette humiliation imméritée infligée à l’armée française, mais sans effet. Kléber refusa absolument d’évacuer le pays à ces conditions ; et, comme le pacha turc le pressait de se retirer du Caire et lui rappelait que le temps accordé par la convention était déjà expiré, il se prépara une fois de plus à la bataille. Il avait déjà été renforcé par les garnisons françaises de la Haute-Égypte et, le 20 mars, il livra bataille à l’armée turque à Héliopolis et la mit complètement en déroute. Mais, imprudemment, il la poursuivit jusqu’à Salahieh, et cependant une autre révolution éclata contre les Français au Caire. Nasif Pacha, le commandant en chef de l’armée turque, n’avait que simulé la fuite et, tandis que les Français étaient à la pleine poursuite du grand vizir, il entra au Caire par un détour et prit possession de la ville au nom du sultan. Il commença par un massacre des Coptes et un pillage de tous les quartiers chrétiens. En particulier, un fanatique musulman parcourut toute la ville en furie, cherchant les chrétiens, dépouillant les femmes toutes nues, et tranchant la tête des enfants. Ce terrible état de choses avait duré deux jours avant que les Français commençassent à revenir, et que l’on sût qu’ils avaient été victorieux à Héliopolis. Tous ceux qui le purent, parmi les Coptes et les Syriens, s’échappèrent par-dessus le mur et se réfugièrent dans le camp français. L’accès au fleuve était coupé par les Français, et Nasif Pacha eût consenti à évacuer Le Caire, mais le parti fanatique était en majorité, et il n’osa aller contre lui.
Boulac fut pris par les Français et livré au pillage et au massacre, puis une entrée dans Le Caire fut pratiquée par des mines. « Cette nuit, dit Gabbarti, fut la plus terrible que nous eussions jamais passée. Les Français portaient des mèches composées d’huile et d’esprit-de-vin, et mettaient le feu partout où ils passaient. » Kléber ordonna que Le Caire fût illuminé trois jours en l’honneur de sa victoire, et cependant il imposa à la ville une amende[165] de douze millions de francs ! De plus, il s’allia maintenant à Murad Bey, le chef de ces mamelouks que les Français étaient venus en Égypte pour détruire. Murad fut autorisé à conserver la possession paisible de toute la Haute-Égypte à condition d’assister les Français contre les Turcs.
Les Français avaient été abandonnés à un moment critique par un général ; ils en perdirent maintenant un autre, à une conjoncture plus périlleuse encore, par assassinat. Le 14 juin, Kléber se promenait après le déjeuner dans le jardin du général Damas, lorsqu’il fut assassiné par un fanatique à la solde des janissaires. Le commandement de l’armée française échut à Menou, qui avait réellement fait ce que tant de Français professaient de faire — il s’était fait musulman, et avait épousé la fille d’un Cairote de basse condition.
Il commença par écarter les généraux Lamisse et Damas, qui lui étaient odieux, et par renvoyer du Divan du Caire tous les chrétiens, francs ou indigènes. Désormais même les taxes devaient être perçues par des musulmans, et les biens personnels des Français en Égypte furent rendus sujets aux lois musulmanes de succession.
Le 28 février 1801 — les Turcs ayant entièrement échoué à déloger les Français d’Égypte —, une flotte anglaise, portant une armée de quinze mille hommes, mouilla dans la baie d’Aboukir. C’était encore moins que le nombre de l’armée française en Égypte (dont vingt-quatre mille furent ensuite ramenés d’Égypte), laquelle avait aussi l’avantage d’être acclimatée. Les Anglais débarquèrent, en dépit du général Friant et des quinze mille hommes postés pour les recevoir, et se frayèrent un chemin vers Alexandrie. Une action sévère fut livrée quelques jours plus tard, quand les Français eurent reçu leurs renforts, où les Anglais perdirent onze cents hommes. Malgré cela, ils tinrent bon, et des renforts furent mandés en hâte d’Alexandrie.
À leur arrivée sous Menou, une autre bataille sanglante fut livrée, et les Français se replièrent sur Alexandrie, ayant perdu dix-sept cents hommes. Mais les Anglais eurent à pleurer la perte de leur général, Sir Ralph Abercrombie, qui refusa de prêter aucune attention à sa blessure jusqu’à ce que la bataille fût finie, quand il était trop tard. Il eut pour successeur le général Hutchinson, qui, le 25 mars, fut renforcé par six mille Turcs, parmi lesquels se trouvait le capitaine d’une troupe albanaise qui devint ensuite le maître de l’Égypte, Mohammed Ali.
Les événements allèrent vite. Le 19 avril, la garnison française de Rosette se rendit à l’armée anglo-turque et livra ses armes. Menou fut enfermé dans Alexandrie, que les Anglais avaient isolée en perçant l’étroite langue de terre entre la baie d’Aboukir et le lit de l’ancien lac Maréotis, lequel est demeuré depuis lors un lac salé — ou plutôt un marais. Rahmanieh fut abandonnée par les Français, et des nouvelles exagérées de leurs pertes causèrent une nouvelle panique au Caire. D’autre part, les Français publièrent une proclamation pour assurer les habitants du Caire que Menou revenait sous peu en triomphe ; que beaucoup d’Anglais mouraient de dysenterie, d’ophtalmie, de faim et de soif ; que quelques-uns d’entre eux avaient déserté vers les Français ; et que ces derniers ne s’étaient retirés de Damiette que pour attirer les Anglais à une destruction plus complète.
Les chrétiens indigènes étaient cette fois préparés au pire, et entendaient vendre chèrement leur vie. Le Copte Jacob, qui avait fortifié sa maison et tenu bon contre les musulmans durant les trois jours de massacre de Nasif Pacha, se prépara maintenant à défendre tout le quartier. Depuis longtemps il s’était occupé d’exercer les Coptes à résister à toute attaque semblable et à défendre leur vie et leurs biens. Il recruta un nombreux corps de ses compatriotes, et les exerça et les arma à la manière des Français. La plupart de ces jeunes gens furent recrutés dans la Haute-Égypte, et tous répondirent à l’appel de Jacob avec le plus grand empressement. Jacob abattit plusieurs des maisons récemment ruinées du quartier chrétien[166] et construisit avec les matériaux une forte muraille, garnie de tours, tout autour du quartier. Aux deux grandes portes, il entretenait des sentinelles régulières, « droites, l’arme au bras, à la manière des Français », dit Gabbarti. Grâce aux efforts héroïques de Jacob, les chrétiens furent épargnés des horreurs d’un nouveau massacre lors de la réoccupation du pays par les Turcs. Mais le quartier ruiné n’était utile que comme forteresse, et il fut abandonné lorsque la position des chrétiens dans le pays fut assez forte pour le leur permettre. Jacob lui-même, à la vérité, n’osa pas demeurer dans sa terre natale lorsqu’elle retomba aux mains des Turcs. Lui et beaucoup de ses soldats quittèrent l’Égypte avec les Français, et moururent en exil quelques années plus tard.
Pour comble de misère de la malheureuse ville du Caire, il y eut un effroyable accès de peste, et, en un mois, le dixième de la garnison française mourut. Dans la Haute-Égypte, ce fut pis encore, et beaucoup de villes furent désertées. Murad Bey tomba victime de la peste à Beni-Souef, et Ibrahim Bey, vieillard cassé, se rendit volontairement au général Hutchinson.
Le 10 juin, les Français publièrent à l’Égypte une proclamation où paraissent les mots suivants :
« Apprenez une fois pour toutes que l’Égypte est devenue définitivement une possession française. Mettez-vous bien cette idée dans la tête, et croyez-la aussi absolument que vous croyez à l’Unité de Dieu. Ne vous laissez point abuser par les envahisseurs qui approchent ; ils ne peuvent absolument rien. Ces Anglais sont des athées et des brigands ; ils n’ont d’autre but que de semer la discorde parmi les nations et de les exciter à se haïr les unes les autres. »
Le 16 juin, la force combinée des Anglais, de l’armée ottomane et de divers mamelouks qui s’étaient joints à eux, investit Le Caire. Le 22, comme ils étaient sur le point de livrer un assaut général, le général français proposa une conférence, durant laquelle les hostilités furent suspendues. Le 26, fut signée la convention par laquelle l’armée française du Caire consentait à évacuer cette ville et à quitter l’Égypte par Rosette. Le 10 juillet, toute l’armée française défila au-dehors, et les Anglais en prirent possession. Le général Hutchinson, toutefois, dont les instructions n’étaient pas de conquérir l’Égypte mais d’en chasser les Français, remit Le Caire aux Turcs, et marcha lui-même vers Rosette pour surveiller l’embarquement des Français. Onze cents soldats et huit mille civils furent expédiés de Rosette, mais bon nombre de soldats français désertèrent, s’étant réellement faits musulmans, et désirant en conséquence demeurer dans le pays.
Cette division de l’armée française étant ainsi réglée, le général Hutchinson marcha ensuite sur Alexandrie et assiégea le reste des Français sous Menou. Ils avaient eu tout le temps de se préparer, mais apparemment ne l’avaient pas fait, car, le 29 août, ils capitulèrent devant les Anglais, et, le 2 septembre, fut signée une convention par laquelle ils étaient autorisés à quitter l’Égypte sur-le-champ.
Les Anglais étaient enclins à insister pour retenir les collections et les dessins faits par les membres de l’Institut français que Napoléon avait établi au Caire, mais cédèrent aux instantes représentations des savants français, qui avaient en vain supplié Menou d’exempter leur trésor scientifique du traité de capitulation. Cet Institut fut en vérité le seul réel triomphe de l’invasion française. À travers toutes les folies, les intrigues et les désastres de cette malheureuse expédition, cette petite troupe de Français avait travaillé et étudié, avait dessiné, enquêté et collectionné ; et les résultats publiés de leurs labeurs sont encore parmi les matériaux les plus précieux pour une étude de l’histoire de l’Égypte. Des signes extérieurs et visibles de l’occupation française de 1798-1801, il ne reste que quelques moulins à vent, pour la plupart tombant en ruine, sur les buttes de décombres du Caire ; quelques inscriptions taillées çà et là sur les rochers du Nil, et quelques boulets encore logés dans les murs brisés de quelques-unes des principales mosquées.
On n’avait pas prévu que l’expulsion des Français d’Égypte s’accomplirait si aisément, et un corps de six mille troupes indiennes sous le général Baird avait reçu l’ordre de gagner l’Égypte pour partager la campagne attendue. Mais, quoique le général Baird traversât rapidement le pays de Kosseir à Kenneh, et descendît le Nil à travers une population curieuse mais accueillante, il arriva trop tard pour aucun combat. Les Indiens n’atteignirent Le Caire qu’à temps de voir l’armée française en sortir, et demeurèrent quelques semaines campés à Rhoda, avant de descendre le Nil jusqu’à Rosette.
Ceux qui souffrirent le plus de l’invasion française furent, comme à l’ordinaire, les chrétiens indigènes. Il est vrai que, malgré leur profession de l’islam, les Français comprirent bientôt la nécessité d’employer les indigènes chrétiens aux charges de confiance, et qu’on leur permit une égalité avec les musulmans, qui remplit ces derniers d’un profond dégoût (Gabbarti ne peut contenir sa fureur lorsqu’il parle de ce qu’on leur permettait de monter à cheval et de porter les armes, comme les musulmans) ; mais, dans les luttes pour la possession du Caire qui eurent lieu au commencement de la fin, et dans les révoltes qui éclatèrent contre les Français durant l’occupation, ils furent toujours les premiers à souffrir ; et, à la fin de cette période, leur quartier fut pillé et ruiné sans remède, en sorte que ceux qui survécurent furent contraints d’en bâtir un nouveau et une nouvelle cathédrale après le départ des Français.
Le patriarche égyptien au temps de l’expédition française était Marc VIII, et voici une citation tirée du registre copte de son patriarcat. Nous apprenons au début qu’il était natif de Tammah, moine de Saint-Antoine, et élu par les Heikeliet au patriarcat. À son avènement, son nom fut changé de Jean en Marc.
« Durant son épiscopat, il y eut beaucoup d’afflictions et beaucoup d’adversités ; et ceci surtout — que, deux ans après sa venue à la Chaire, une multitude des pays francs, appelés les Français, vint et prit possession de l’Égypte. Les habitants du Caire se soulevèrent contre eux, et il y eut guerre entre eux trois jours durant. Alors le patriarche transféra sa demeure de la Harat-el-Roum à l’Ezbékieh. Puis un vizir de Turquie vint, accompagné de certains Anglais, et ils chassèrent les Français hors de l’Égypte. Le peuple souffrit beaucoup aux mains des Français : maintes places furent dévastées, et maintes des églises rendues désolées. Le patriarche aussi souffrit maintes adversités, pour quelle cause il quitta la Harat-el-Roum et vint à l’Ezbékieh, où il bâtit un grand enclos et une grande église au nom de saint Marc l’Évangéliste. C’est là le premier qui habita l’Ezbékieh. Il réparait sans cesse les églises et les monastères en ruine ; et il était toujours en éveil pour prêcher au peuple, et pour l’instruire nuit et jour. De plus, il consacra beaucoup d’évêques. Et lorsque le métropolite d’Abyssinie mourut, et que certains moines et prêtres vinrent avec une lettre du roi d’Abyssinie demandant un métropolite, Marcus en consacra un pour lui, qui partit avec les prêtres abyssins, et il leur envoya aussi des livres de sermons et de doctrines, parce qu’il avait appris que certains d’entre eux étaient devenus hérétiques[167]. »
Le patriarche grec d’Alexandrie au temps de l’occupation française était Parthénios, natif de Patmos, qui probablement s’enfuit du pays, car on ne peut découvrir aucun indice de sa présence en Égypte. Le vicaire du pape en Égypte était Matthieu Righet, mais les catholiques romains n’étaient pas mieux lotis que les Grecs ou les Coptes durant l’occupation française du pays.
Chapitre XL
Mohammed Ali
Le retour de la puissance turque en Égypte fut marqué par ces mêmes scènes de sang qui signalent leur avènement ou leur retour au pouvoir en tout pays. Avant même le départ des Anglais, deux massacres, l’un à Alexandrie et l’autre à Gizeh, réduisirent encore le nombre des beys mamelouks. À Alexandrie même, le pacha turc se servit du nom du général Hutchinson pour induire les beys à accepter une invitation que, sans cela, il savait bien qu’ils eussent refusée. S’étant embarqué avec eux dans une barque, sous prétexte d’une visite au général anglais à bord de son vaisseau, il trouva quelque excuse pour les laisser dans un petit canot, et l’on tenta d’assassiner toute la troupe. Par bonheur, les mamelouks se fièrent à la bonne foi anglaise contre les serments turcs. Sept d’entre eux furent maîtrisés et tués, mais les autres, quoique blessés, se jetèrent à la mer et nagèrent droit aux vaisseaux anglais. « Les Anglais, dit Gabbarti, furent indignés. Ils entrèrent dans Alexandrie et en chassèrent tous les Turcs. Ils fermèrent les portes et garnirent les fortifications, et une partie de leur armée somma les Turcs de sortir et de combattre. Mais ceux-ci répondirent qu’ils n’avaient pas de querelle avec les Anglais, et demeurèrent sous leurs tentes. » Il ajoute, avec un étonnement et une admiration manifestes, que les Anglais non seulement prirent soin des beys blessés, mais qu’ils ensevelirent les morts avec les honneurs militaires, « comme s’ils eussent été des dignitaires anglais ».
Rien n’étonna tant les Égyptiens que la modération et la bonne foi des Anglais. Gabbarti ne peut comprendre pourquoi, lorsque tout le pays était à leurs pieds, ils le laissèrent au sultan au lieu de s’en saisir sur l’heure. Il rapporte une discussion que les musulmans tinrent sur ce sujet, et décide que ce dut être la faveur spéciale de Dieu pour la foi musulmane qui aveugla les Anglais sur leur propre intérêt et leur fit négliger une occasion si évidente. Les malheureux chrétiens, en particulier, souffrirent horriblement. On logea chez eux des troupes turques, qui les pillaient et les outrageaient tout à loisir. Trois des principaux Coptes furent mis à mort par le pacha, probablement parce qu’ils avaient assisté les Français contre les Turcs, puisque nulle raison n’en est donnée. Tous leurs biens furent confisqués, et un peu plus tard Moallem Malati, le Copte qui avait rempli la charge de juge sous les Français, fut aussi décapité. Tous ceux qui le purent prirent la fuite hors du Caire et se cachèrent. Maintes et maintes fois, des sommes énormes furent exigées de la communauté à demi ruinée à titre d’amendes ou de rançon. Après le départ des Anglais, les choses empirèrent grandement. Page après page, Gabbarti est plein de récits détaillés de la tyrannie des Turcs et des atrocités que leur soldatesque commettait impunément. Six semaines après que les Anglais eurent quitté le pays, en mai 1803, une violente révolte éclata, qui chassa du Caire le nouveau pacha turc, un jeune affranchi géorgien nommé Khosref ; et Tahir Pacha, qui lui avait informellement succédé, fut assassiné vingt-deux jours plus tard.
Ce fut à cette conjoncture que Mohammed Ali parut au premier rang. Cet homme remarquable était natif de la Roumélie, l’antique Macédoine, et l’un des nombreux faits frappants à son sujet est que, quoique né libre, il devint le maître suprême d’un pays où, depuis des siècles, nuls que des esclaves n’avaient régné. Il s’était déjà distingué au combat, et ses troupes albanaises, hommes de Macédoine elles aussi, lui furent dévouées toute sa vie. Déjà il apercevait que la route de la souveraineté s’ouvrait devant lui, et il commença par s’allier aux mamelouks qui restaient, lesquels étaient du moins moins détestés que les Turcs. Avec leur aide, il s’empara de Damiette et fit Khosref prisonnier. Un nouveau pacha, Ali Pacha Gazailli, fut envoyé par la Porte, mais, en 1804, fut banni par le parti mamelouk, et tué dans sa retraite vers la Syrie. La même année, un bey mamelouk surnommé Elfi, qui avait été en visite en Angleterre, revint en Égypte ; mais, comme il se mit aussitôt à la tête d’un parti contre Mohammed Ali, ce général l’attaqua sans attendre que l’opposition prît des proportions dangereuses, et Elfi Bey n’échappa qu’à grand-peine avec la vie sous la protection d’un chef bédouin. Là-dessus, le consul anglais demanda une entrevue à Ibrahim Bey et à Osman-el-Bardissi, et déclara qu’il ne demeurerait pas plus longtemps dans un pays gouverné par des hommes qui pouvaient se conduire de la sorte. Il se retira solennellement d’Égypte, et le consul français se proposa d’en faire autant, mais fut persuadé de rester. Aussitôt après, Mohammed Ali infligea une amende de deux cent mille dollars aux chrétiens d’Égypte, afin d’obtenir de l’argent pour payer ses troupes. Cinquante mille devaient être payés par Moallem Ghali, premier intendant d’Elfi Bey, qui était un Copte catholique romain ; trente mille par les héritiers de Victor, l’intendant d’El-Bardissi, qui venait de mourir ; et le reste par les Coptes de l’Église nationale.
Après cela, Mohammed Ali, chez qui nulle considération d’honneur ne l’emporta jamais un instant sur celles de l’intérêt personnel, cerna soudain et attaqua la maison de son principal allié mamelouk, Osman-el-Bardissi Bey, qui avait été l’esclave circassien de Murad Bey. El-Bardissi se fraya un chemin au-dehors avec ses mamelouks, et s’échappa par le désert à la faveur des ténèbres. Encore trop prudent pour assumer ouvertement le pouvoir suprême, Mohammed Ali fit venir un officier ottoman, Ahmed Pacha Kurshid, gouverneur d’Alexandrie, et le fit nommer pacha d’Égypte. Sur lui retomba tout l’odieux d’extorquer de l’argent, pour les besoins nécessaires, au pays ruiné, tandis que Mohammed Ali se posait en ami du peuple et blâmait ses tyranniques exactions.
Le 14 mai 1805, tous ses plans étant soigneusement préparés, une révolte populaire éclata en faveur de Mohammed Ali. Tous les cheikhs se présentèrent aussitôt devant lui, et le supplièrent de prendre le gouvernement. Mohammed Ali affecta de la répugnance, mais y consentit ; et un message fut envoyé pour informer Kurshid Pacha qu’il était déposé. À la différence de la plupart des pachas turcs en pareille circonstance, Kurshid Pacha montra une fermeté inattendue. Il répondit qu’il tenait sa commission du sultan, et qu’il ne la résignerait pas sur l’injonction de ses inférieurs. Il approvisionna la citadelle et se prépara à se défendre.
Mais Mohammed Ali avait trop bien dressé ses plans. La Turquie était loin, et toute l’Égypte était de son côté. Il fit traîner du canon sur les collines du Mokattam pour commander la citadelle, tandis qu’il se préparait à un siège en règle. Les deux partis envoyèrent à Constantinople leur propre version de l’affaire, et cependant le Mokattam bombardait la citadelle et la citadelle bombardait la ville. Le siège se prolongea jusqu’au 9 juillet, où arrivèrent les réponses du sultan ottoman. Kurshid Pacha reçut l’ordre de gagner Constantinople, et Mohammed Ali fut provisoirement nommé pacha d’Égypte, ayant peu auparavant été fait pacha de Djedda. Il n’avait pas encore atteint le faîte de son ambition, et il connaissait bien le besoin de prudence autant que de courage. Par malheur, ses mesures de précaution, comme celles de la plupart des Orientaux, signifiaient généralement trahison et assassinat. Les deux principaux beys mamelouks, El-Elfi et El-Bardissi, étaient encore en liberté, et nouaient de dangereuses alliances avec les farouches tribus bédouines.
Mohammed Ali fit écrire par l’un de ses instruments aux chefs mamelouks, offrant, en retour d’un énorme pot-de-vin, de les admettre dans la ville un jour où Mohammed Ali et ses gens seraient hors des murs, assistant à la cérémonie de l’ouverture du Kalig. Pour échapper à son observation, ils devaient faire le tour de la ville et entrer par le Bab-el-Nasr. Cela les obligerait à gagner la citadelle, à travers tout Le Caire, par la ruelle tortueuse qui n’avait pas encore été remplacée par la rue Mohammed-Ali.
L’offre fut acceptée, et un très grand corps des principaux mamelouks tomba dans le piège. Mohammed Ali avait posté une embuscade de ses fidèles Albanais, toute prête, et à peine les mamelouks furent-ils engagés dans les ruelles étroites qu’ils furent cernés et abattus sans merci.
Quelques-uns des principaux chefs se rendirent à condition qu’on leur laissât la vie ; mais le lendemain matin ils furent tous massacrés, sauf deux ou trois, qui payèrent de lourdes rançons pour ce qui ne fut qu’un répit passager au meurtre. Mohammed Ali fit alors venir sa famille en Égypte, et se prépara à prendre racine dans ce pays. Durant les deux années suivantes, il déjoua avec succès toutes les tentatives de la Porte pour le déloger, obtenant même, à force de menaces voilées et de pots-de-vin manifestes, un firman le confirmant dans sa charge.
En 1806, Osman-el-Bardissi et El-Elfi, dont aucun n’avait été ses victimes dans le premier massacre, moururent de mort naturelle ; et, quoique les Anglais fissent en 1807 une expédition en Égypte, qui menaça gravement sa souveraineté nouvellement acquise, ils vinrent plutôt pour reconnaître que pour toute autre raison ; et, trouvant au pouvoir un homme fort, à qui l’on pouvait se fier pour tenir en bride et les mamelouks et les Turcs, ils se retirèrent après quelques mois d’occupation d’Alexandrie.
Dès lors et jusqu’en 1848, où, par suite de l’affaiblissement croissant de ses facultés mentales, le gouvernement passa à son fils, Mohammed Ali non seulement gouverna mais posséda l’Égypte ; car, en 1808-1810, il accomplit avec succès la répétition de ces formidables actes de spoliation dont Sulieman II, fils du premier conquérant ottoman, lui avait donné le précédent. Par un moyen ou par un autre, et en grande mesure par la confiscation et la suppression délibérées des titres de propriété, il se rendit maître de presque toute la terre d’Égypte, et déclara que désormais il était le seul propriétaire du sol, et que tous les droits de possession ou de tenure devaient relever de lui. De toute classe, de toute ville et de toute province d’Égypte s’éleva une clameur passionnée contre ce vol en masse, mais Mohammed Ali, avec sa terrible armée d’Arnautes derrière lui, tint ferme ; et la population désarmée de l’Égypte se soumit, comme à l’ordinaire, à une tyrannie qu’elle était impuissante à résister[168]. Néanmoins, il demeurait encore dans le pays un assez grand nombre des vieux mamelouks pour faire sentir à Mohammed Ali qu’il n’était pas encore le maître absolu de tout et de tous en Égypte, et il résolut de les balayer eux aussi de son chemin.
En février 1811, il ordonna une assemblée de toutes les troupes pour assister au départ de son fils Toussoun Pacha, qui, avec quatre mille hommes, était sur le point de se rendre en Arabie contre les réformateurs wahhabites de ce pays. Il fut arrangé qu’il monterait en grand apparat à la citadelle pour y recevoir le vêtement d’investiture qui marquait sa prise du commandement, et un grand cortège militaire fut formé pour l’accompagner. Une réception fut tenue par Mohammed Ali dans la grande salle, abattue depuis pour faire place à sa mosquée, et le café fut servi comme à l’ordinaire. Cela fini, le cortège se reforma pour descendre la ruelle escarpée et étroite menant au Bab-el-Azab, depuis remplacée par une large montée macadamisée. La troupe mamelouke était l’avant-dernière du cortège, entre un corps d’Albanais et un corps de troupes régulières, qui avaient reçu leurs instructions. Lorsque toute l’armée qui précédait les Albanais fut sortie, les portes furent soudain fermées, et les Albanais, se tournant contre les mamelouks, se mirent à les tailler en pièces, tandis que les troupes régulières déversaient décharge sur décharge de leurs fusils dans la troupe dévouée. Hormis deux ou trois Français qui s’étaient faits musulmans et mamelouks, et qu’on avait, sous divers prétextes, empêchés de prendre part au cortège, pas un n’échappa. Quatre cent soixante corps gisaient, à demi nus, encombrant les ruelles étroites, et le seul mamelouk égyptien qui échappât avait été laissé par accident hors de la porte[169]. Ce ne furent pas là les seules victimes. L’ordre fut envoyé par tout le pays que les mamelouks fussent saisis et tués partout où on les trouverait, et, en quelques jours, plus d’un millier d’entre eux avaient été massacrés. Au Caire, leurs maisons furent pillées et leurs femmes outragées par la soldatesque, qu’on avait ainsi lâchée sur eux. Dès lors, le nom de mamelouk ne se fit presque plus entendre en Égypte[170].
Mohammed Ali était trop prudent et trop clairvoyant pour laisser le rôle des mamelouks se rejouer par ses propres Albanais. Après une campagne ardue mais finalement victorieuse contre les Wahhabites, les Albanais donnèrent des signes de vouloir faire des difficultés. Leurs chefs furent promptement arrêtés et bannis du pays, mais autorisés à emporter avec eux les dépouilles qu’ils avaient acquises. Mohammed Ali reconstitua son armée sur le modèle européen, et elle fut en grande partie encadrée par des Français, dont quelques-uns s’étaient faits musulmans.
Mohammed Ali était un homme d’une puissance et d’une capacité dominatrices, absolument sans le frein d’aucun scrupule ni principe religieux. Le but de sa vie était de se rendre maître de l’Égypte, et il ne souffrait rien qui se mît en travers de cette passion absorbante. Il voulait être un bon maître, et faire de son mieux pour le pays sur lequel il avait mis le pied ; et en cela il différait des nombreux tyrans musulmans qui l’avaient précédé en Égypte, mais nul d’entre eux tous n’avait réussi à établir une tyrannie si absolue. Il professait l’islam, comme tant des plus grands tyrans du monde ont professé le christianisme, parce que c’était pour lui la chose naturelle et politique à faire, mais il était entièrement affranchi de la foi en aucune religion. Si un homme, ou toute une race d’hommes, se trouvait sur son chemin, on l’en écartait simplement — par trahison ou par attaque ouverte, selon ce qui paraissait le plus expédient sur le moment. Il choisissait les meilleurs hommes pour ses desseins, sans nul égard à leur foi, à leur nationalité ni à leur famille. Ainsi s’entoura-t-il d’Européens et de chrétiens, parce qu’il apercevait qu’ils étaient invariablement plus intelligents, mieux instruits, plus énergiques, et, en règle générale, plus dignes de confiance que les mahométans. Il abrogea toutes les lois portées contre eux, et punit sévèrement tout accès de fanatisme. En même temps, il choisissait invariablement, si possible, des chrétiens arméniens, catholiques romains ou autres Européens, car il apercevait le possible danger futur de laisser les Coptes de l’Église nationale obtenir aucune prépondérance d’influence dans le pays dont ils n’oubliaient jamais qu’il était le leur par héritage. Son véritable ministre des Finances, quoique sans ce titre, était ce Moallem Ghali qui avait été secrétaire et intendant d’Elfi Bey, et avait eu en conséquence sa maison saccagée et pillée. Mais Mohammed Ali prêtait sans cesse l’oreille à de fausses accusations contre Ghali, pour l’argent qu’on pouvait ainsi lui extorquer, et, en 1821, il rendit froidement un ordre pour qu’on le mît à mort. Les uns disent que Moallem Ghali avait encouru son déplaisir en fournissant au sultan un rapport véridique sur les finances de l’Égypte ; les autres, que son crime fut une remontrance lorsqu’on lui ordonna d’obtenir des contributions forcées et illégales de certains villages de la Basse-Égypte ; mais, par quelque moyen que ce fût, il rendit l’intérêt de Mohammed Ali de se débarrasser de lui, et il fut en conséquence assassiné en présence d’Ibrahim Pacha et de Tobia Bey, le propre fils de Ghali, sans nul semblant de procès ni nulle accusation formelle.
Son ministre des Affaires étrangères était Boghos Bey, chrétien arménien, à qui succéda ensuite Artin, de la même nationalité. Sa marine, non moins que son armée, fut formée et encadrée par des Français. Les Anglais étant la seule Puissance que Mohammed Ali craignît réellement, il les employa le moins possible ; mais il fut contraint d’envoyer en Angleterre chercher bon nombre de ses ingénieurs civils.
Ayant écrasé les Wahhabites en Arabie et établi sa puissance sur une base inattaquable en Égypte, Mohammed Ali tourna ensuite son attention vers le Soudan. Depuis la chute des royaumes chrétiens dans la seconde moitié du quinzième siècle, il n’y avait eu aucun gouvernement établi dans le grand district situé entre Wady Halfa et la frontière nord-ouest de l’Abyssinie. Les petits rois de Senaar, nègres de race et musulmans de religion, avaient prétendu à une autorité nominale sur la Nubie dès le début du seizième siècle ; mais, en fait, le Soudan était aux mains d’un groupe de marchands d’esclaves arabes qui vivaient du vol et du pillage en grand d’une population dépendante, parmi laquelle les traces du christianisme étaient rares et clairsemées. Mohammed Ali, quoique sans religion lui-même, en connaissait bien la valeur comme ressort politique, et sanctifia aux yeux de ses sujets musulmans l’expédition qu’il projetait en envoyant avec les troupes trois oulémas, avec instruction spéciale non seulement de décider les Soudanais à professer l’islam, ce qu’une grande partie d’entre eux faisaient déjà, mais à reconnaître qu’une obéissance sans réserve, dans les matières temporelles comme dans les spirituelles, était indubitablement due au calife.
En juin 1820, une flottille de trois mille barques quitta Le Caire pour cette expédition au Soudan, sous Ismaïl Pacha, un fils de Mohammed Ali, tandis qu’une force de cavalerie était dépêchée par terre pour les rejoindre à Assouan. L’expédition pénétra sans grande difficulté jusqu’à Dongola, Berber, Shendy, et finalement à Senaar, où ils trouvèrent des restes de l’antique civilisation que les chrétiens égyptiens y avaient implantée[171], pour ce qui touchait certains arts et certaines industries.
Arrivant à Senaar pendant l’habituelle querelle orientale entre deux frères pour la succession à la couronne, l’envahisseur roumélien n’eut guère de peine à se défaire des deux prétendants. Un roi déposé fut tiré de prison et replacé sur le trône comme vassal de Mohammed Ali, et ainsi s’accomplit l’annexion du Soudan. Il demeura nominalement partie des domaines égyptiens jusqu’en 1886, mais ne fut jamais une possession paisible ni profitable, quoique, sous un bon gouvernement, on eût pu aisément l’en faire une. Mais le sort du général envahisseur victorieux, Ismaïl Pacha, montra combien peu de prise réelle la puissance de l’Égypte avait sur les Soudanais. Au cours de sa marche de retour, Ismaïl Pacha, par ses exactions et ses insultes, offensa tellement le chef indigène de Shendy que celui-ci résolut de se défaire de lui. Il cerna la demeure où Ismaïl Pacha et ses serviteurs dormaient, et la brûla jusqu’au sol. Pas un des occupants n’échappa.
La faiblesse croissante de la Turquie et son occupation des affaires de Grèce rendirent le sultan incapable d’intervenir contre son trop puissant vassal d’Égypte. La Grèce, après une servitude qui avait duré presque aussi longtemps que celle des Égyptiens, leur donnait maintenant l’exemple de se lever pour recouvrer sa liberté nationale — exemple qu’ils n’ont pas encore osé suivre[172]. Mohammed Ali trouva aisément à occuper la plus grande partie de ses troupes en les envoyant assister le sultan dans ses guerres, et s’occupa du développement de l’Égypte, qu’il avait réduite au rang de son domaine personnel, et qu’il désirait par conséquent naturellement améliorer. Son génie était grand, et, en dépit des terribles bévues où son ignorance le portait, la prospérité matérielle de l’Égypte s’accrut beaucoup durant son règne. Il réintroduisit la culture du coton, et fit revivre d’autres industries qui s’étaient éteintes sous la domination flétrissante des Turcs. Il creusa de nouveaux canaux — notamment le Mahmoudieh d’Alexandrie — et établit des hôpitaux et des écoles de médecine sous direction française. En même temps, il gaspilla des sommes énormes à tenter d’établir des manufactures non rentables, et abattit d’antiques temples égyptiens par tout le pays pour bâtir des fabriques qui, en certains cas, ne servirent même jamais. Il rendit sûres les routes d’Égypte, et les villes, pour la première fois depuis bien des siècles, furent placées sous une protection et une surveillance policières régulières et plus ou moins efficaces. Grâce à lui, les routes commerciales et postales furent de nouveau reprises à travers l’Égypte vers l’Inde et les autres pays de l’Orient. De plus, il établit à Boulac une imprimerie sur une grande échelle, qui publiait à très bas prix des traductions en arabe de livres européens, afin de favoriser la diffusion du savoir parmi les Égyptiens.
Avec tout cela, Mohammed Ali gardait fermement devant lui son grand but — l’indépendance absolue de nom comme de fait, et, en 1831, il jugea que le temps d’agir était venu. La Porte était épuisée par les soulèvements de la Servie, de la Bosnie et de la Grèce — soutenus comme ils l’étaient par la France, l’Angleterre et la Russie — et Mohammed Ali saisit quelque frêle prétexte pour envahir la Syrie.
Gaza et Jaffa furent prises sans résistance. Acre, après une vaillante défense de six mois, se rendit le 27 mai 1832 ; et Ibrahim Pacha, qui commandait l’armée d’invasion, marcha sur Damas, livra une bataille rangée à une armée turque que le pacha de Tripoli mena contre lui, et remporta une victoire complète. Toute la Syrie gisait à ses pieds, mais il ne s’arrêta point dans sa carrière victorieuse. En décembre 1832, trente mille Égyptiens sous Ibrahim mirent en fuite soixante mille Turcs à Konieh, et seule l’intervention des Puissances, qui ne voulaient pas voir un Empire musulman nouveau et plus fort s’élever sur les ruines de l’ancien, arrêta la marche de l’armée victorieuse sur Constantinople. Sous cette pression, donc, le sultan conclut une paix avec Mohammed Ali, le confirmant dans le gouvernement de la Syrie, et donnant à Ibrahim la charge supplémentaire de percepteur des revenus d’Adana.
Le gouvernement de la Syrie fut réorganisé à peu près sur les mêmes lignes que l’avait été celui de l’Égypte[173]. Une tolérance absolue fut imposée pour les Druses, les Maronites et toutes les sectes de chrétiens. Les hommes les plus propres à l’œuvre de Mohammed Ali furent employés, sans égard à la nationalité ni à la religion. Les Juifs seuls, quoique non ouvertement persécutés, ne furent point affranchis de leurs incapacités ni défendus contre les actes privés d’oppression.
En 1834, un soulèvement de quelques-unes des communautés montagnardes de Syrie, qui fut réprimé par Mohammed Ali en personne, fournit aux musulmans mécontents un prétexte à de terribles atrocités contre les Juifs ; et les chrétiens de Nazareth, de Bethléem et de Jérusalem eussent subi le même sort s’ils ne s’étaient défendus jusqu’à ce que le secours vînt d’Égypte.
En 1835, le choléra sévit en Égypte plusieurs mois durant avec un effet terrible. Un médecin français, Clot Bey, qui donna son nom à l’une des nouvelles rues de Mohammed Ali au Caire, excita la chaude admiration du pacha par sa conduite héroïque en cette occasion.
Parmi les nombreux visiteurs européens pour qui l’Égypte était un séjour bien plus sûr et plus agréable que pour les Égyptiens, vint le savant bien connu M. Lane, dont le livre sur les Égyptiens modernes, quoiqu’il eût été avec plus de vérité intitulé Les Cairotes modernes, devrait encore être lu de chacun. Il n’a toutefois de valeur que pour la connaissance des musulmans, parmi lesquels il vécut de 1825 à 1828, et de nouveau de 1833 à 1835. Comme il s’identifiait entièrement avec eux, les Coptes, non sans raison, le regardaient avec défiance ; et, à l’exception d’un seul homme qui paraît avoir cherché à gagner sa faveur en médisant de ses propres compatriotes, M. Lane ne put même obtenir de leur parler. Il n’est donc guère étonnant qu’il n’ait réussi à se procurer que fort peu de renseignements à leur sujet, et, pour la plupart, inexacts.
En 1838-1839, Mohammed alla faire une visite d’inspection personnelle au Soudan, principalement par le désir de s’assurer de la vérité touchant les mines d’or dont on parlait, et, durant son absence, le sultan Mahmoud crut l’occasion favorable de lui faire la guerre. L’ambassadeur d’Angleterre, le vicomte Ponsonby, lui représenta en vain la folie suicidaire d’un tel procédé ; le sultan courut à sa propre perte. Une bataille livrée à Nezib en juin 1839 laissa les Turcs totalement défaits, mais le sultan Mahmoud mourut avant que la nouvelle l’atteignît. Son fils Abd-el-Hamid fut proclamé à Constantinople, et le même jour la flotte turque, commandée par Ferzi Pacha, après avoir pavoisé les vaisseaux et tiré des salves en l’honneur de leur nouveau souverain, mit à la voile pour Alexandrie, où le perfide amiral s’était engagé à livrer la flotte tout entière aux mains de Mohammed Ali. Le capitaine Walker, officier britannique attaché à la flotte ottomane, fut, bien entendu, tenu entièrement dans l’ignorance ; et, lorsqu’à leur arrivée à Alexandrie ils furent reçus en amis par Mohammed Ali, il refusa de retourner à bord de la flotte turque, et déclara son intention de regagner seul Constantinople.
Mohammed Ali, toutefois, avait maintenant à compter avec un obstacle à ses plans plus redoutable qu’aucun de ceux qu’il avait jusque-là rencontrés — l’opposition des grandes Puissances, et particulièrement de l’Angleterre.
Donner toutes les raisons qui influèrent sur la décision des Puissances européennes exigerait une trop longue digression, mais il est fort évident que Mohammed Ali, restreint à la tâche qui lui était assignée de gouverner l’Égypte et le Soudan, était de nature à faire quelque bien réel ; tandis que Mohammed Ali, enflé du rêve de la conquête universelle, et envahissant pays après pays avec des troupes guère meilleures que les sauvages turcs, ne pouvait faire que du mal. Les Cabinets alliés, donc, ayant résolu de mettre un terme à ses entreprises ultérieures, convinrent du parti à adopter ; et le gouvernement britannique dépêcha le colonel Hodges de la Servie pour signifier leur décision à Mohammed Ali.
Vers la fin de 1839, le colonel Hodges débarqua à Alexandrie, mais ce ne fut qu’après que tous les avis et suggestions courtois eurent été essayés, sans effet, qu’en janvier 1840 Mohammed Ali se vit dire en termes clairs, par le représentant anglais, que ses persistants projets d’ambition ne pouvaient être ni sanctionnés ni permis. S’il voulait s’engager à se borner à l’Afrique, on ne ferait nulle objection à ce qu’il s’édifiât un empire aussi magnifique qu’il lui plairait ; mais, pour ce qui touchait l’Europe ou l’Asie, on ne pouvait lui permettre de s’établir en aucune des deux.
Mohammed Ali, comme tant d’Orientaux avant et depuis, ne reconnut pas le langage du commandement sous le voile d’un avis courtois. Il refusa de croire que l’Angleterre parlât sérieusement, et parla de ses « droits », s’attirant ainsi un sévère rappel du gouvernement britannique : qu’il n’avait nuls « droits », sinon ceux qu’il tenait du sultan et du consentement des Puissances, lesquels pouvaient à tout moment être retirés. Toutes les représentations se montrant inutiles, toutefois, le colonel Hodges cessa en mars d’entretenir aucune communication avec Mohammed Ali, et, le 15 juillet 1840, une convention fut signée par l’Angleterre, l’Autriche, la Russie, la Prusse et la Porte. La partie qui concernait l’Égypte prévoyait que Mohammed Ali se verrait offrir le pachalik héréditaire d’Égypte, garanti par les Puissances, et qu’il serait en outre autorisé à garder sa vie durant la possession d’Acre et de la Syrie méridionale. Mais si ces conditions n’étaient pas acceptées par Mohammed Ali dans les dix jours de la date de la communication, l’offre d’Acre et de la Syrie serait retirée ; après vingt jours, il serait réputé avoir perdu tout droit au gouvernement de l’Égypte ou de la Syrie.
En août 1840, le commissaire de la Porte, Rifaat Pacha, fut reçu en audience par Mohammed Ali, et lui communiqua cet ultimatum, et le lendemain les consuls des quatre Puissances se présentèrent devant lui pour marquer leur concours aux conditions proposées. Mais Mohammed Ali se fiait à la France pour le secourir et, quoiqu’il ne refusât pas en propres termes les conditions, il tergiversa et différa, désirant gagner du temps ; et, lorsqu’au bout de vingt jours on lui demanda sa décision formelle, il demanda plus de temps, et ne pouvait croire que les Puissances feraient réellement ce qu’elles avaient dit. Il fut bientôt détrompé. Avant la fin de l’année, toute la Syrie était aux mains des troupes ottomanes, avec Sir Charles Smith pour général en chef. Les vaisseaux de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Turquie bloquaient les côtes de Syrie et d’Égypte, et la France s’abstint de l’intervention que Mohammed Ali estimait qu’elle lui avait donné le droit d’attendre. Le 21 novembre, le commodore Napier arriva à Alexandrie, et envoya peu après à Mohammed Ali une lettre officielle sévère, où il lui faisait clairement entendre que le pacha serait encore autorisé à garder l’Égypte s’il faisait sa soumission sans délai. Mohammed Ali comprenait mieux maintenant ce que pareils avis des Anglais pouvaient signifier ; et il signa avec joie un accord préliminaire dressé par Napier et le consul le 27 novembre, par lequel il consentait à restituer la flotte turque et à évacuer la Syrie, sous la condition implicite que les Anglais lui assureraient la conservation du gouvernement de l’Égypte. Ni la Porte, ni l’amiral anglais, ni Sir Charles Smith ne furent satisfaits de cet accord, et ils se plaignirent, avec quelque justice, que Napier eût outrepassé ses instructions. Mais le gouvernement anglais fut satisfait, et la convention fut finalement exécutée. Le 4 février 1841, Mohammed Ali, s’étant retiré de la Syrie, de l’Arabie et de Candie, fut formellement confirmé par la Porte dans le gouvernement héréditaire de l’Égypte, et, durant les cinquante-six années qui se sont écoulées depuis cette date, l’Égypte a été gouvernée par les descendants de l’audacieux et habile aventurier macédonien[174].
Mohammed Ali lui-même survécut sept ans au choc de ces événements, mais, plus de douze mois avant sa mort, il était incapable de gouverner. Sa bonne fortune parut en grande mesure l’avoir abandonné après l’année 1840. En 1843, l’Égypte fut visitée par un terrible accès de peste bovine. Il devint presque impossible de se procurer des bêtes de trait pour les opérations agricoles les plus nécessaires, quoique les chevaux de l’armée fussent réquisitionnés pour ce service. En certains cas, on voyait un chameau attelé à la charrue avec un âne. En maints villages, les paysans s’attelaient eux-mêmes à la charrue, car, cette même année, la crue avait duré plus longtemps que de coutume, et il restait moins de temps pour préparer la terre. En tout, on dit qu’environ deux cent mille bœufs périrent. L’année suivante fut marquée par une invasion de sauterelles, et le choléra sévit aussi durant l’hiver et le printemps.
Le Soudan était loin de se mieux porter de son annexion à l’Égypte. Ahmed Pacha, que Mohammed Ali avait nommé gouverneur, n’était qu’un marchand d’esclaves sur une échelle gigantesque, avec l’appui d’une armée régulière et d’un puissant suzerain derrière lui. On ne peut toutefois charger Mohammed Ali de complicité dans ses pires excès, puisqu’on ne lui envoyait que des rapports soigneusement remaniés, et que le gouverneur du Soudan ouvrait toute lettre européenne qui arrivait à Khartoum et en brûlait la plupart. Les récits des razzias d’esclaves d’Ahmed Pacha sur les malheureux indigènes des provinces écartées seraient incroyables, s’ils n’étaient attestés par d’impartiaux voyageurs européens.
Par toutes ces causes, mais principalement par le nombre énorme de travaux publics qu’on poursuivait par le travail forcé des malheureux paysans, la population de l’Égypte s’appauvrissait d’année en année toujours davantage ; et le terrible état de misère et d’endettement où elle était réduite, tandis que l’argent se gaspillait en fabriques inutiles ou en palais et maisons bâtis à l’européenne dans une ou deux des principales villes, vint frapper soudain Mohammed Ali lorsque, enfin, ses fonctionnaires chrétiens, au désespoir, lui mirent la vérité sous les yeux. La crise fut pour le moment heureusement surmontée, mais Mohammed Ali ne fut plus jamais tout à fait le même homme par la suite. En 1846, il reçut une invitation à aller présenter ses respects au sultan à Constantinople, et cela, bien entendu, signifiait une dépense énorme en pots-de-vin et présents au sultan et à ses fonctionnaires.
Le dernier projet de sa vie fut le Barrage qui, quoique dû en sa conception première au génie d’un Français, attendit près de cinquante ans avant que le génie d’un Anglais trouvât le moyen de le faire fonctionner. La première pierre en fut posée par Mohammed Ali en 1847, avec grand apparat et cérémonie. Vers la fin de cette année, la santé de Mohammed Ali comme celle de son fils Ibrahim Pacha déclina. En juin 1848, Mohammed Ali était tombé en enfance, et le gouvernement passa à Ibrahim mourant. Le père et le fils s’éteignirent à moins d’un an l’un de l’autre — Ibrahim mourant en novembre 1849, et son père, jadis si grand, presque inaperçu, au mois d’août de la même année.
Mais Mohammed Ali avait trop solidement établi les fondations de sa famille pour que la mort, ni même l’imbécillité, eût l’effet ordinaire dans les pays orientaux, et Abbas, petit-fils de Mohammed Ali, succéda à son oncle Ibrahim sans une voix dissidente.
Chapitre XLI
L’occupation anglaise
L’histoire des cinquante dernières années en Égypte a été si bien et si souvent écrite qu’un court chapitre suffira ici pour amener le fil de l’histoire jusqu’à l’occupation du pays par les Anglais. Abbas Pacha était le fils de Toussoun Pacha et, par bonheur pour l’Égypte, son règne ne dura pas plus de six ans. Son influence fut entièrement rétrograde, et son caractère privé était mauvais. Il fut étranglé dans son propre harem en l’an 1854[175]. Saïd Pacha, qui lui succéda, était le fils de Mohammed Ali, et lui ressemblait à bien des égards. Tant sous Saïd que sous son successeur plus brillant et plus dénué de scrupules, Ismaïl, le développement et en même temps l’appauvrissement de l’Égypte se poursuivirent sans relâche — car, avec un véritable instinct oriental, ils commençaient par le mauvais bout ; et ni l’un ni l’autre n’avait nul attachement réel à l’Égyptien proprement dit, chrétien ou musulman, ni nul désir de soulager les classes pauvres. Le travail forcé leur était habituellement demandé pour les coûteux ouvrages qui excitaient l’admiration des Européens ; et les taxes atteignirent un tel point que toute la population agricole s’endetta auprès des usuriers grecs, qui avançaient l’argent nécessaire pour satisfaire les exigences du gouvernement.
À Saïd Pacha revient toutefois le mérite de s’être, sous la direction française, intéressé aux merveilleux vestiges d’une civilisation depuis longtemps révolue dont le pays ruiné de l’Égypte était jonché. Mohammed Ali avait abattu les antiques temples pour en faire des matériaux de construction, ou les avait changés en poudrières. Saïd fonda le musée de Boulac, et conduisit des fouilles à Tanis, Saïs, Themis, Kynopolis, Bubastis, Athribis, Héliopolis, Memphis, Sakhara, Abydos, Dendérah, Thèbes et Edfou. Sous son règne aussi fut établi le chemin de fer d’Alexandrie au Caire, et du Caire à Suez. Le mauvais gouvernement du Soudan continua, et la traite des esclaves se poursuivait activement par toute l’Égypte. Durant tout le règne de Saïd et d’Ismaïl, les Européens — principalement des Grecs, des Italiens et des Français — affluèrent dans le pays. Ce furent eux qui profitèrent réellement de l’exploitation de l’Égypte ; pour les Égyptiens, on ne fit peu ou rien. Les Coptes étaient encore autorisés à jouir de la liberté et de la tolérance que leur avait accordées Mohammed Ali, et furent mis sur un pied d’égalité avec les musulmans sous un autre rapport, qu’ils n’apprécièrent guère. Depuis la conquête arabe de 642, nul Égyptien chrétien n’avait été autorisé par ses maîtres musulmans à porter les armes ; et, après la répression de la dernière grande révolte copte au neuvième siècle, il était devenu presque impossible à aucun Copte de s’en procurer. Les taxes spéciales qu’ils payaient, sans parler des oppressions et exactions irrégulières, fournissaient aux bandes combattantes de soldats étrangers le nerf de la guerre ; mais nul Copte ne fut jamais autorisé à s’enrôler dans les diverses armées d’occupation, et l’on peut affirmer sans risque qu’aucun d’eux ne le désirait. L’esprit guerrier de leurs ancêtres n’était peut-être pas entièrement éteint, comme Jacob l’avait montré ; mais il n’y en a pas autant parmi les Coptes qu’on souhaiterait en voir. Pourtant, il est grossièrement injuste de conclure, comme les Anglais l’ont souvent fait, qu’une pure lâcheté est au fond du désir du Copte d’échapper au service militaire sous ses maîtres musulmans. En premier lieu, il ne peut jamais être sûr qu’on ne l’appellera pas à tourner ses armes contre sa propre nation et ses coreligionnaires ; car les armées musulmanes d’Égypte ont toujours été bien plus souvent employées à maltraiter les chrétiens indigènes désarmés qu’à combattre loyalement un ennemi commun. Et lorsque Saïd Pacha déclara que désormais tous les Égyptiens, sans distinction de religion, seraient sujets à la conscription militaire, le décret fut employé comme un instrument de persécution contre les chrétiens. À Assiout, tous les mâles de quelques-unes des maisons chrétiennes furent saisis, sans qu’il en restât un seul pour soutenir les femmes et les enfants. Une fois dans l’armée, ils étaient exposés à un système régulier de brimades et de persécutions, afin de les forcer à changer de religion. Ils n’avaient nul espoir d’avancement, pas plus qu’ils n’en ont aujourd’hui dans la nouvelle armée égyptienne[176]. Si grande fut la misère infligée aux Coptes par le décret de Saïd Pacha que le patriarche copte — Cyrille le Réformateur — fit appel aux Anglais[177], et l’on fit pression sur Saïd, non par le gouvernement anglais, mais par certains Anglais que le pacha craignait de mécontenter ; en sorte que les Coptes furent une fois de plus exemptés du service militaire. Mais l’affaire ne fut pas oubliée contre le patriarche et, pour cette tentative et d’autres en faveur de son peuple, il fut empoisonné par ordre du gouvernement. Des centaines de Coptes appartenant à l’Église nationale furent renvoyés du service de l’État. Abbas avait supprimé la plupart des écoles établies par Mohammed Ali ; Saïd prit les élèves de celles qui restaient pour son armée ; et la bibliothèque que Mohammed Ali avait commencé de réunir fut ruinée et jetée au rebut.
Saïd mourut en 1863, et eut pour successeur son neveu Ismaïl, le fils d’Ibrahim Pacha. C’est à lui surtout que l’Égypte doit l’écrasant fardeau de dette improductive qui eût depuis longtemps ruiné tout pays moins richement doté par la nature, et qui amena l’Égypte même au bord de la banqueroute. Ismaïl Pacha avait ce même désir passionné de s’agrandir qui avait caractérisé ses ancêtres, et était aussi peu embarrassé de scrupules d’aucune sorte. Accessoirement, sa poursuite de la gloire et du luxe donna beaucoup à l’Égypte : des chemins de fer et des canaux nouveaux, un système de postes et de télégraphes, des écoles, et la sûreté de la vie et des biens — sauf lorsque le meurtre ou le vol se trouvait être de son propre intérêt individuel. Sa plus grande dépense personnelle, ou peu s’en faut, était son harem, qui s’élevait à près de mille femmes, dans différents palais bâtis avec de l’argent emprunté pour leur logement[178].
La guerre d’Amérique apporta à l’Égypte quelques années de prospérité fébrile. La demande de coton égyptien fut presque illimitée durant ces années, et les cultivateurs reçurent des prix qu’ils s’imaginaient fondement devoir durer toujours ; mais, à la fin, beaucoup d’entre eux furent ruinés, et beaucoup d’autres demeurèrent sans espoir au pouvoir de l’usurier grec.
La plus splendide, la plus coûteuse et (pour les Égyptiens) la moins utile réalisation du règne d’Ismaïl fut le canal de Suez. Ce fut un grand triomphe français, une grande commodité anglaise ; mais pour les Égyptiens ce fut un bienfait douteux, acquis au prix de milliers de vies. Ismaïl ne se contenta pas de pressurer jusqu’au dernier liard la misérable paysannerie ; il emprunta dans tout pays qu’il put amener à lui prêter de l’argent ; et, lorsqu’il devint évident que, à moins de mesures énergiques, ni le principal ni les intérêts ne seraient versés, les porteurs de titres travaillèrent les grandes Puissances d’Europe à intervenir. Divers expédients de contrôle financier furent essayés, mais Ismaïl se montra incorrigible.
Ce fut le grand chancelier allemand qui finit par prendre l’initiative. Des décisions furent rendues dans les Tribunaux internationaux[179] en faveur du gouvernement allemand, qui réclamait certaines sommes à l’Égypte. Ismaïl ignora les décisions et refusa de payer l’argent. Bismarck proposa d’en faire le prétexte du renvoi d’Ismaïl, et ni la France ni l’Angleterre ne choisirent d’intervenir, tandis que la Turquie était impuissante à le faire. L’intimation fut donnée le 19 juin 1879 et, après une étouffante semaine de khamsin, durant laquelle les résidents européens attendirent dans l’angoisse, la nouvelle se répandit au Caire qu’Ismaïl avait cédé. Le 26, le souverain déchu descendit, après une abdication formelle, de la citadelle, et Tewfik régna à sa place[180].
Tewfik est un caractère unique parmi les musulmans des diverses dynasties qui ont régné en Égypte. Il fut habituellement mal compris durant sa vie, et, même depuis sa mort, on ne lui a rendu que peu de justice. Tant les Européens que son propre peuple trouvaient malaisé de croire à un homme si peu semblable au produit ordinaire de son milieu et de son éducation. On prenait sa retenue pour de la stupidité ; son hésitation à frapper sèchement pour la défense de son intérêt ou de sa sûreté personnels, pour de la faiblesse ; son sincère effort pour œuvrer bien, avec les éléments en conflit qui l’entouraient, au bien de son pays, l’exposait parfois au reproche d’insincérité. C’était un bon musulman, et pourtant il était entièrement affranchi de cette intolérance de toutes les autres religions qui est devenue une partie du credo musulman ; et il risqua l’impopularité auprès de ses coreligionnaires pour réprimer la doseh et d’autres abus populaires de la religion musulmane. Il était dévoué à son unique épouse, en qui il trouvait une compagne et une aide ; et pourtant il témoigna de la pitié aux centaines de malheureuses femmes que son père avait abandonnées, et fit de son mieux pour elles. Lorsque son père le manda au matin du 26 juin, il crut, comme toute sa maison, qu’il allait être empoisonné, afin d’ôter du chemin de son père le candidat des Puissances. Sa femme le supplia avec larmes de s’enfuir pendant qu’il en était encore temps, au lieu d’aller à la mort ; elle s’enfuit même, dit-on, avec ses habits, afin de lui rendre toute sortie impossible. Mais, toutes les fois que Tewfik n’avait nul doute sur son devoir, il n’y avait nulle hésitation dans ses mouvements. Des années plus tard, il refusa tranquillement l’invitation de l’amiral anglais à chercher la sûreté à bord d’un vaisseau anglais (en 1882), quoiqu’il sût qu’il ne pouvait compter sur un seul homme de ceux qui lui restaient, et qu’il s’attendît tout ce jour-là à être assassiné à tout moment par ses soldats mutinés. Durant les jours terribles qui suivirent le bombardement d’Alexandrie, Tewfik parcourut presque seul les rues, s’efforçant de rétablir la confiance et l’ordre parmi les gens frappés de panique. Ce ne fut qu’à sa reconnaissance fortuite par un jeune Anglais, dont le père était au service de l’Égypte, et qui s’élança juste à temps pour empêcher le tir d’un canon, qu’il dut alors encore d’échapper avec la vie. Ce fut sa mort prématurée, en 1892, qui rendit moralement impossible l’abandon du pays par les Anglais. Rarement plus grand contraste a-t-il été présenté entre deux funérailles d’État qu’entre ces deux-là, qui se suivirent dans le même pays à si court intervalle — les funérailles de Tewfik et celles de son père. Les premières, comme nous le savons tous, furent entièrement inattendues ; à peine eut-on le temps de donner les ordres nécessaires pour une cérémonie officielle. Mais, en cette seule occasion, cet étrange mélange de nations et de religions que nous appelons le peuple égyptien fut ému d’un commun sentiment de douleur. La foule bordait toutes les rues, dense et silencieuse ; si la voix d’un enfant se faisait entendre, elle était d’un commun accord apaisée jusqu’à ce que le cortège approchât, où un universel bruit de deuil courait comme un frisson électrique à travers les masses en attente. Tout le monde était là ; non seulement les fonctionnaires, mais les marchands s’étaient hâtés de quitter leurs bureaux, les matelots leurs barques, pour se joindre au deuil national. Quelques-uns des Anglais qui regardaient avec tristesse le cercueil simplement recouvert, porté au-dessus de la foule pressée, avaient vu tout ce qu’il y avait à voir des cortèges officiels et religieux pendant une longue suite d’années en Égypte, et avaient cru que rien ne pouvait assagir ni toucher les Cairotes babillards et indifférents. Ils apprirent ce jour-là leur erreur.
Lorsque Ismaïl mourut et que vint la nouvelle qu’on le ramenait pour l’ensevelir, la consternation parmi une grande partie des indigènes fut risible. Pour commencer, ils refusèrent de croire qu’il fût mort, et déploraient ouvertement que les Anglais se laissassent si aisément abuser. « Vous aviez dit qu’il ne reviendrait pas du reste de sa vie », tel était le refrain de leurs propos ; « eh bien, naturellement, il meurt pour revenir avec ses propres funérailles. Quoi de plus facile ? Avez-vous envoyé des médecins anglais ouvrir le cercueil avant qu’on le débarque, pour s’assurer qu’Ismaïl est dedans ? Non. Alors vous verrez ce qui arrivera. Ismaïl revient avec ses propres funérailles, et, une fois dans le pays, il s’en emparera de nouveau ; et alors que ferons-nous ? »
Tout le monde savait ce qui allait arriver, et tous ceux qui le purent se tinrent à l’écart des funérailles d’État. Même ceux qu’on contraignit d’y assister s’esquivèrent en divers points le long du parcours, et, le temps que le cortège entrât dans la rue Mohammed-Ali, ce n’était plus qu’une cohue désordonnée de suiveurs babillards, manifestement indifférents ou hostiles de sentiment. Il fut hâtivement déposé dans la mosquée inachevée de Rifaïyeh, et tout le pays se réjouit de croire que son corps était réellement là, et son pouvoir de nuire à son terme.
D’autre part, ce furent en partie les vertus de Tewfik qui mirent son trône en péril. Le rebelle Arabi et ses amis intimes étaient déjà tombés en disgrâce pour insubordination et corruption sous Ismaïl, mais il avait été reçu de nouveau en faveur vers la fin du règne de ce dernier, avait été élevé au rang de colonel dans l’armée, et avait prêté le serment solennel de soutenir Ismaïl jusqu’à la mort. Quarante-huit heures plus tard, Arabi alla offrir son hommage à Tewfik comme nouveau khédive d’Égypte. Tewfik, en montant sur le trône, fit savoir que chacun recevrait l’amnistie du passé et se verrait donner une nouvelle chance. Arabi se fût peut-être contenté du pardon et de l’avancement ; mais les beys et pachas turcs, qui avaient toujours été accoutumés à braver les lois et à opprimer impunément les basses classes, virent avec consternation que Tewfik entendait coopérer loyalement avec ses conseillers européens à la régénération de l’Égypte. Ils résolurent de se servir d’Arabi comme de leur instrument pour renverser la dynastie et, comme ils le croyaient sottement, pour se débarrasser du contrôle européen. Dans cette tentative, ils furent grandement aidés par les efforts bien intentionnés de certains touristes anglais, qui croyaient réellement qu’Arabi était le chef d’un véritable parti national, et proclamaient bien haut leur sympathie. Par suite de leur conduite peu judicieuse, le parti rebelle d’Égypte fut amené à croire que l’Angleterre et la France n’interviendraient pas, et la conduite de leurs gouvernements respectifs n’était pas faite pour dissiper cette impression. Durant tout l’hiver de 1881-1882, la situation devenait chaque jour plus tendue. L’attitude des soldats indigènes devint plus insolente et plus menaçante, et les anciens jours d’insécurité revinrent. Les dames anglaises n’étaient pas à l’abri de l’insulte, et de constantes rumeurs couraient de massacres projetés. Pendant quelques semaines, sous des instructions secrètes de l’Agence, nous vécûmes chacun avec une petite caisse remplie du nécessaire, prêts à nous rassembler et à nous mettre sur la défensive au premier signal.
En avril et en mai, toutefois, nulle action ouverte n’ayant encore été entreprise par les rebelles, les gens commencèrent à penser qu’après tout la révolte se bornerait à la déclamation plutôt qu’aux actes, et la plupart des résidents rentrèrent chez eux pour l’été, comme à l’ordinaire.
Ceux qui demeurèrent furent rudement détrompés. Le soulèvement et les massacres du 11 juin 1882 sont frais dans la mémoire de chacun, et il n’est nul besoin d’en récapituler les douloureux détails. Tewfik descendit du Caire mais, quoiqu’il n’hésitât pas à s’exposer, il ne put rien faire, car il était presque seul. Il avait de bonnes raisons de croire que l’Angleterre et la France l’abandonneraient à son sort, et il feignit d’ajouter foi au démenti d’Arabi quant à sa complicité dans les massacres, le croyant la seule personne assez forte pour rétablir l’ordre, et sachant que le sultan soutenait Arabi et la rébellion. De fait, le 25 juin, Arabi reçut du sultan le grand cordon du Medjidié. Cependant, les Européens fuyaient le pays par milliers. Les navires, envoyés en hâte de tous les ports les plus proches, partaient à mesure qu’ils se remplissaient ; les trains de l’intérieur étaient chargés jusque sur les toits de passagers. Il en arriva jusqu’à quatre mille pour la seule journée du 15 juin. Le commerce était paralysé ; les banques se préparaient à transférer leur personnel sur les vaisseaux de guerre, qui entraient de toutes les nations dans le port ; trente mille indigènes furent jetés hors de tout emploi et laissés sans ressources à Alexandrie. Non seulement les indigènes, mais toutes les familles arabes et turques les plus respectables se hâtèrent de quitter le pays et de se désolidariser de la rébellion. Arabi, fort alarmé, s’aperçut trop tard de la faute qu’il avait commise, et tenta de mettre Alexandrie en posture offensive contre les vaisseaux vengeurs des Puissances européennes. On offrit au khédive la sûreté à bord d’un vaisseau anglais, mais il refusa, disant qu’il ne pouvait abandonner ceux qui lui demeuraient fidèles (quoique toute l’armée fût contre lui), ni, pour assurer seulement sa sûreté personnelle, délaisser l’Égypte si elle était attaquée par une Puissance étrangère. Il fut laissé, s’attendant à un assassinat immédiat aux mains de son armée mutinée, quoique Sir Auckland Colvin fût allé de nouveau, le 10 juillet, le prier de revenir sur sa décision.
Le 11, après avoir vainement cherché la coopération de la France, l’Angleterre agit seule. Tout le jour, ses canons tirèrent sur les forts d’Alexandrie, et, au soir, ils étaient tous silencieux et hors de service. Par le plus grand malheur, nuls matelots ne furent débarqués après l’action pour prendre possession de la ville, et la conséquence fut que, deux jours durant, elle fut changée en un pandémonium par ceux des soldats mutinés qui n’avaient pas obéi à l’ordre de se retirer, et par les basses classes de la ville. Les rues étaient remplies d’une populace en furie, criant « Mort aux chrétiens ! » et pillant tout ce qu’elle pouvait saisir. Des maisons furent incendiées, et l’embrasement devint général. La Grande Place fut entièrement détruite, hormis l’église anglaise, ainsi que la plupart des maisons des principales rues européennes. Lorsque les forces anglaises débarquèrent enfin — les 13 et 14 —, Alexandrie était dans un état épouvantable.
Dès lors, toutefois, il n’y eut plus d’échec ni de délai. Le canal de Suez fut occupé par la marine britannique en août, juste à temps pour empêcher sa destruction par les rebelles, et des troupes arrivèrent rapidement d’Angleterre pour pousser l’attaque. Après plusieurs escarmouches, dont Arabi Pacha envoyait au Caire les relations les plus divertissantes, la bataille finale et décisive fut livrée à Tel-el-Kébir le 13 septembre. Les Égyptiens furent complètement mis en déroute. Arabi s’enfuit à Belbeis, attrapa un train, et arriva au Caire le soir même, où il s’occupa d’arranger un plan pour la destruction et le pillage de toute la ville, qui devait commencer le 15 septembre. Mais les Anglais avaient compris ce qui arriverait, et furent plus prompts que lui. Une petite division de cavalerie fut dépêchée le 13, sous le général Drury Lowe, aussitôt après la bataille, et fit les soixante-cinq milles jusqu’au Caire, où elle arriva vers quatre heures l’après-midi suivant. La garnison d’Abbassieh, forte de plus de six mille hommes, se rendit sans condition à la première sommation. Mais il y en avait encore près de quatre mille à la citadelle. Le colonel Watson fut aussitôt envoyé avec deux escadrons du 4e régiment de dragons de la Garde pour prendre la citadelle. Les hommes étaient en selle depuis le point du jour, et il faisait maintenant nuit ; mais ils savaient combien dépendait d’eux, et furent à la hauteur de la circonstance. Ils s’avancèrent jusqu’aux portes, firent demander le commandant égyptien, et exigèrent son évacuation immédiate de la forteresse. L’infanterie égyptienne fut rangée par régiments pour déposer les armes, puis sortit des portes devant la poignée de soldats anglais. Dès que le dernier d’entre eux eut défilé au-dehors, les soldats anglais entrèrent à cheval et fermèrent les portes. Nous apprenons, par une lettre écrite par l’un des simples soldats qui prirent part à cette mémorable chevauchée, que tout ce qu’ils purent faire fut de se tenir droits sur leurs chevaux jusqu’à ce que le dernier soldat égyptien fût hors de vue, et qu’alors ils tombèrent simplement de leurs selles et restèrent étendus comme des bûches sur le sol. Mais il restait encore à prendre le fort du Mokattam, qui commandait la citadelle.
Enhardi par l’expérience, le colonel Watson envoya l’un des officiers égyptiens qui avaient servi de guide, et lui dit d’aller ordonner à la garnison de descendre à Kasr-el-Nil et d’y mettre bas les armes. L’officier revint au bout de deux heures avec les clefs du fort, et rapporta au colonel Watson que ses ordres avaient été exécutés.
Cependant, Arabi avait passé ces deux jours à envoyer des télégrammes à Mahmoud Sami, dont on trouvera les traductions dans la relation que M. Royle a faite de la campagne. C’est une lecture fort divertissante, surtout ses demandes sur le lieu où pouvait bien se trouver l’armée qu’il avait abandonnée à Tel-el-Kébir. Elle avait absolument disparu. De fait, les malheureux fellahs qu’on avait recrutés de force pour combattre au profit d’un aventurier en qui ils n’avaient ni foi ni intérêt avaient couru à leurs villages respectifs avec le moins de délai possible, jonchant le chemin de leurs habits et de leur équipement, afin de n’être pas reconnus pour des soldats. À Kafr Dowar, à Aboukir et à Rosette, les troupes se rendirent aussi sans combat. Abd-el-Al, à Damiette, refusa d’abord, mais céda en apprenant que les Anglais marchaient contre lui. Le 17 septembre, le khédive signa un décret licenciant l’armée, qui, pour la plus grande part, était déjà de retour aux champs. Les Anglais occupèrent tous les postes abandonnés et prirent charge du pays, où ils sont demeurés depuis lors.
Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans la considération de toutes les raisons qui décidèrent l’Angleterre à occuper l’Égypte ou à y demeurer. On ne sait toutefois pas généralement que la promptitude des Anglais non seulement sauva Le Caire de la destruction et les Européens d’un sérieux danger, mais détourna une nouvelle explosion de persécution contre les Coptes, dont la plupart avaient pleine conscience du danger de leur position, et dont beaucoup se préparaient au martyre qui les eût certainement atteints si Arabi avait réussi. Longtemps après, un Anglais, voyageant dans les églises du désert de la Nitrie, trouva une solennelle formule d’action de grâces en arabe, qui avait été offerte dans les églises pour la venue des Anglais. Presque toutes les classes parlantes d’Égypte nous détestent et souhaitent se débarrasser de nous, pour des raisons que nous ne pouvons discuter ici, mais dont nul Anglais n’a à rougir. Et les grandes masses silencieuses des Égyptiens patients et laborieux, musulmans ou coptes, n’osent dire qu’elles sont reconnaissantes, et ne le diraient pas si elles le pouvaient — par cette même crainte superstitieuse qui porte bien des Européens à fuir toute expression de sentiment qui pourrait provoquer la jalousie des dieux.
Néanmoins, les faits sont là pour parler d’eux-mêmes, et qui court peut les lire. Les Orientaux ont la mémoire courte, et la génération qui sort à peine des écoles nouvelles ne sait rien des anciens jours — l’imposition qui laissait au cultivateur juste de quoi le tenir en vie pour travailler et payer une année de plus ; le travail forcé sans salaire ; la courbache employée à droite et à gauche, souvent par pure gratuité ; les récoltes laissées sur pied jusqu’à ce qu’elles fussent perdues, parce qu’il n’y avait pas assez d’argent pour corrompre l’évaluateur du gouvernement et l’amener à venir faire son office ; l’eau vivifiante prise pour le riche, tandis que le pauvre était laissé à mourir de faim, comme en l’année 1879. L’ancien ordre des choses a passé ; le nouveau n’est nullement parfait, mais c’est un progrès. Il faut trois générations, dit-on, pour faire un gentilhomme ; il n’en peut falloir moins pour faire une nation.
Chapitre XLII
L’Église d’Égypte au dix-neuvième siècle
Au commencement de ce siècle, l’Église d’Égypte était à son plus bas étiage, tant par le nombre que par la fortune. Dans chaque conquête successive, jusqu’à l’invasion des Français, les malheureux Coptes (ou chrétiens de l’Église nationale d’Égypte) avaient été les premiers à souffrir, et, durant toute la domination ottomane, une pauvreté croissante s’était ajoutée aux misères d’une persécution chronique. Sous les sultans mamelouks, quoique leur vie se passât dans le hasard quotidien du pillage et de la persécution, selon l’humeur de leurs oppresseurs, ils étaient du moins employés à l’exercice lucratif des arts qu’ils avaient préservés. Ils bâtirent les belles mosquées que l’on cite comme exemples de l’architecture sarrasine ; ils enluminèrent en bien des cas les manuscrits qui sont aujourd’hui réunis et exposés à la bibliothèque khédiviale. Sans doute la préférence était-elle toujours donnée, où c’était possible, à un Copte musulman pour un tel emploi ; mais la plupart des Égyptiens, en perdant leur religion, semblaient perdre aussi le savoir artistique que leur foi nouvelle leur enseignait à mépriser. La sculpture sur bois, la marqueterie et le travail du cuivre sur petite échelle, pour les maisons privées, se poursuivaient encore, mais l’art de la peinture s’était entièrement éteint, et, après la conquête turque de l’Égypte, il n’y a que fort peu d’édifices publics d’une valeur architecturale quelconque, ni de manuscrits aussi beaux que ceux que les artistes égyptiens du douzième au quinzième siècle étaient grassement payés pour produire.
Une ou deux maisons privées du seizième et du dix-septième siècle montrent des traces persistantes de la beauté d’exécution qui avait été jadis si commune en Égypte ; mais, même lorsque la dynastie macédonienne de Mohammed Ali devint suprême, le processus de dégradation à cet égard ne fut pas enrayé, mais plutôt accéléré. Le goût français dans ce qu’il a de pire domina le nouveau régime, et il y eut moins de demande que jamais pour les arts manuels où les Coptes excellaient. Les seules capacités commerciales de l’antique race étaient prisées, et ils se trouvèrent de plus en plus réduits au rang de simples scribes du gouvernement. À l’époque de l’accession de Mohammed Ali au pouvoir, le nombre des chrétiens égyptiens était à son plus bas. Lane était mal renseigné lorsqu’il les estimait à 150 000 seulement ; mais, en 1855, le patriarche calculait que leur nombre total dépassait à peine 217 000[181]. Il a déjà été remarqué que leur position changea grandement en mieux sous Mohammed Ali ; et depuis lors, en dépit des revers et des accès occasionnels de persécution, elle n’a cessé de s’améliorer.
Si l’Église nationale était à un bas étiage au commencement de ce siècle, l’Église grecque (ou melkite) était bien plus mal encore. Au dix-huitième siècle, elle avait presque cessé d’exister. On donne une suite de noms pour les patriarches successifs ; mais un seul d’entre eux, Samuel, qui fut consacré vers 1710, est plus qu’un nom. C’étaient tous des étrangers, et probablement peu d’entre eux vécurent en Égypte. Ils n’avaient nuls évêques sous eux, et peu de prêtres. Mais, après l’accession au pouvoir de Mohammed Ali, ils commencèrent eux aussi à renaître ; et leur patriarche Hiérothée, qui fut consacré en 1825, semble avoir vécu parmi son peuple, lequel comptait environ cinq mille âmes en tout, et en avoir été fort respecté. Ses relations avec l’Église nationale étaient amicales, et ses funérailles, dont on se souvint pour leur magnificence, furent suivies par des ecclésiastiques coptes. Mais à sa mort, qui survint en 1846, il y eut une lutte entre les autorités ecclésiastiques de Constantinople, qui soutenaient un fort parti en Égypte, et un corps plus restreint mais plus respectable de melkites égyptiens, touchant le successeur à nommer, ce qui jeta de nouveau la communauté dans la confusion.
Durant toute la première moitié du dix-neuvième siècle, le trône de saint Marc fut occupé par Pierre VII, qui succéda à Marc en 1809 et ne mourut qu’en 1854 — l’un des plus longs règnes patriarcaux qu’on ait enregistrés. C’était un homme d’un grand caractère, fort intéressé par les développements nouveaux de son temps, et sincèrement désireux de relever son Église et son peuple de leur mélancolique condition. Mais les procédés des missionnaires catholiques romains, qui au dix-huitième siècle étaient enfin parvenus à établir en Égypte une véritable Église uniate, composée principalement de melkites, mais détachant aussi beaucoup de gens de l’Église nationale, l’avaient rendu défiant des influences occidentales.
La première fois qu’un effort réel fut tenté par une nation occidentale pour aider l’Église d’Égypte[182], au lieu d’ajouter à ses peines par des tentatives de prosélytisme parmi ses membres, ce fut lorsque le révérend Henry Tattam, dont l’attention avait été attirée sur les Coptes au cours de sa recherche d’anciens manuscrits, écrivit pour presser l’archevêque Howley du devoir de l’Église d’Angleterre envers cette antique et malheureuse Église. La correspondance commença en 1836, et se poursuivit plusieurs années. Avant cela, la Société biblique avait publié les quatre Évangiles en arabe et en copte, édités par M. Tattam ; et peu après la S.P.C.K. imprima des traductions arabes des anciens commentaires égyptiens.
M. Tattam ne fut pas le premier à s’intéresser aux anciens manuscrits de l’Égypte, quoiqu’il fût presque le premier Anglais à presser l’Église nationale d’Angleterre de venir au secours de l’Église nationale d’Égypte opprimée. En 1838, M. Curzon était venu en Orient en quête de manuscrits, et visita quelques-uns des plus importants monastères d’Égypte[183]. Comme la plupart des voyageurs, il fut contraint de recevoir ses informations par le canal d’interprètes musulmans, dont la seule présence rendait les Coptes défiants ; mais ses observations et aventures personnelles sont pleines d’intérêt. Ce fut principalement par suite de ses découvertes que M. Tattam put acquérir tant de précieux manuscrits des monastères coptes.
M. Tattam visita lui-même l’Égypte en 1838-1839, et prit grand soin d’apprendre quelque chose de l’Église nationale et de se lier d’amitié avec ses membres. M. Lieder, qui avait été envoyé en Égypte en 1830 par la Church Missionary Society, avait aussi établi des relations amicales avec les Coptes, et put être d’un grand secours à M. Tattam et à l’archevêque. M. Tattam visita les couvents de la Nitrie, et obtint la permission d’en emporter plusieurs manuscrits précieux. Parmi eux se trouvait un ouvrage sur la Trinité de Cyrille le Grand — une copie écrite en 611, et donc aujourd’hui âgée d’environ douze cent quatre-vingt-six ans. Il y trouva aussi plus de trois cents manuscrits syriaques « fort anciens et fort beaux » sur vélin, outre de nombreux livres incomplets et des feuillets épars. Ce reste extrêmement précieux de l’antique bibliothèque de Deyr Suriani fut ensuite acquis pour le British Museum.
En mars 1840, après son retour en Angleterre, M. Tattam rédigea pour l’archevêque un mémorandum sur l’Église copte, en donnant une brève esquisse de sa condition, et finissant par un appel pressant au secours de l’Église d’Angleterre, comme particulièrement apte à influencer les Égyptiens.
Durant l’hiver de 1839-1840, un autre ecclésiastique, le révérend T. Grimshawe, visita l’Égypte, et se lia d’amitié avec divers membres de l’Église égyptienne, en sorte que lui aussi écrivit à l’archevêque pour presser qu’on leur portât secours, et soumettant, de fait, un plan qu’il avait prié M. Lieder de dresser pour l’établissement d’un collège de formation destiné aux jeunes Égyptiens désireux d’être ordonnés prêtres de leur propre Église. Cette école fut effectivement ouverte et entretenue quelques années ; mais M. Lieder se découragea du succès comparativement faible de l’œuvre, et, en 1848, elle fut malheureusement fermée. Même en ces quelques années, toutefois, des semences furent jetées qui étaient destinées à porter fruit dans une génération ultérieure, et peut-être M. Lieder eût-il été encouragé à persévérer s’il avait su que, bien qu’aucun de ses élèves ne fût ordonné prêtre, comme il l’avait espéré, son école produisit avec le temps le patriarche connu sous le nom de Cyrille le Réformateur.
L’Église d’Égypte n’avait jamais, en ses jours les plus sombres, entièrement négligé l’éducation de ses enfants. En chaque paroisse il y avait une école, où on leur apprenait à lire et à écrire, sinon davantage ; mais, depuis quelques siècles, on laissait les filles glaner ce qu’elles pouvaient en fait d’instruction. Nulle disposition régulière n’était prise pour elles, ni à la maison ni dans les écoles. Cyrille le Réformateur, lorsqu’il succéda à Pierre en 1854, vit le mal de cet état de choses, et établit au Caire une école pour les filles aussi bien que pour les garçons, où l’éducation était d’une qualité supérieure.
Cyrille avait été pendant quelques années le supérieur du fameux monastère de Saint-Antoine lorsqu’il fut appelé, plus littéralement qu’on ne le souhaiterait, par acclamation populaire à remplir le trône patriarcal. Ceux qui avaient été ses condisciples et connaissaient son désir d’une réforme de l’Église réclamaient à grands cris sa nomination ; et lorsque les évêques — réduits alors au nombre de douze — se réunirent au Caire pour élire un patriarche, ils trouvèrent le nom de Cyrille dans toutes les bouches. Mais les évêques étaient vieux et timides, et hésitaient à donner le pouvoir suprême à un jeune enthousiaste qui avait été élevé sous des influences étrangères. On apprit qu’ils étaient sur le point d’élire un moine obscur dont le nom même est aujourd’hui oublié, et le peuple se souleva contre eux en une véritable insurrection. Accompagnés d’Abyssins armés, ils firent irruption dans la cathédrale où se déroulait l’élection et l’arrêtèrent de vive force. Les pauvres vieux évêques s’enfuirent de l’édifice, mais consentirent finalement à écouter les représentations des laïques, et un curieux compromis fut convenu. Nul patriarche ne serait élu sur-le-champ ; Cyrille serait consacré métropolite de Babylone (Le Caire), étant entendu que, s’il se montrait digne comme évêque, il serait peu après élu au patriarcat. Tout le procédé était extrêmement irrégulier, car, selon le droit canon de l’Église d’Égypte, les translations sont interdites, et un évêque ne peut être élu patriarche. Néanmoins, les évêques exécutèrent fidèlement leur pacte, et, le temps voulu écoulé, Cyrille fut élu au trône vacant.
Le pontificat de Cyrille ne dura que sept ans, dont plus de deux furent passés en Abyssinie. Pourtant, en ce court espace de temps, il inaugura ce mouvement de réforme du dedans qui ne cessa jamais tout à fait par la suite, et s’est animé en une force vivante et grandissante dans la génération présente. Outre les écoles qu’il établit auprès de la cathédrale, il rebâtit cette dernière entièrement. Elle n’avait nulle valeur archéologique, étant le petit et incommode édifice qu’on avait bâti en hâte — et principalement par la libéralité d’un seul laïque — sous Marc VIII, lorsque l’ancien quartier copte fut ruiné au retour des Turcs en 1802. Comme Cyrille estimait que son peuple était coupable d’idolâtrie dans son culte des images sacrées, il n’en laissa dresser aucune dans la nouvelle cathédrale et, rassemblant toutes celles qui avaient garni l’ancien édifice, il les brûla solennellement en présence d’une foule immense. Il leur fit à cette occasion une allocution expliquant son acte, et conclut, en montrant le bûcher embrasé : « Voyez ces images de bois que vous aviez coutume d’honorer et même d’adorer ! Elles ne peuvent ni vous servir ni vous nuire. Dieu seul doit être adoré. »
Nous serions enclins à regretter cet acte de Cyrille s’il paraissait le moins du monde probable que quelque œuvre d’art eût péri dans sa grande leçon de choses[184]. Mais l’art de la peinture était devenu presque éteint depuis la conquête ottomane, et les images qui avaient été exécutées pour la cathédrale de Marc étaient probablement des barbouillages plus mauvais encore que ceux qui, depuis le temps de Cyrille, ont été placés dans la cathédrale qu’il bâtit. Si elles avaient été belles, il est extrêmement peu probable qu’elles eussent été détruites. Car, à parler généralement, les Coptes n’ont pas encore perdu le sens de la beauté, quoique les jours de leur ignorance les aient presque entièrement privés du sens historique. Un exemple remarquable en est donné dans les travaux récemment menés à la forteresse romaine par Nachli Bey el Barati. Ce monsieur, pieux laïque de l’Église nationale, entreprit de restaurer à ses propres frais l’ancienne cathédrale de Babylone, qui est populairement connue sous le nom d’El Moallakah, et ses abords[185]. Chaque fragment de beau travail ancien fut soigneusement gardé et remis en place, après avoir été si bien réparé qu’il faut un examen attentif pour distinguer le neuf de l’ancien. Lorsque nous nous rappelons les actes de vandalisme dont nous nous rendîmes coupables en Angleterre au début de la restauration des églises, et que nous considérons qu’El Moallakah est ici le premier exemple de restauration, nous ne pouvons être fiers de nous-mêmes. Pourtant, les archéologues anglais n’ont guère un bon mot pour Nachli Bey, qui a dépensé six mille livres de son propre argent à la restauration, parce que ce manque de connaissance historique l’a entraîné dans l’erreur.[186]
Bâtie sur un bastion à demi ruiné de la forteresse de Trajan, à une époque où la sûreté et, autant que possible, la dissimulation étaient les premières choses à considérer dans les places fortes chrétiennes, la cathédrale n’avait nul accès convenable, mais on l’atteignait par un labyrinthe d’étroits passages partant de la petite porte enfoncée à l’angle nord-est de la forteresse. Nachli Bey détruisit tout ce qui se trouvait entre son nouvel escalier et la partie la plus proche du vieux mur, et perça une nouvelle entrée à travers les huit pieds de maçonnerie romaine massive. Ce ne fut pas le pire. L’un des deux grands bastions qui flanquaient l’ancienne entrée méridionale de la forteresse fut rasé jusqu’au sol, afin de ne pas rompre la ligne d’un net mur neuf, et le second bastion allait subir le même sort lorsqu’on l’en préserva heureusement. Lord Cromer apprit ce qui se passait, et l’arrêt que nul en Égypte ne songe à contester fut promulgué. Pas une brique de plus du reste de l’ouvrage romain n’a été touchée.
Depuis lors, avec le plein consentement des Coptes, dont la plupart sont sincèrement heureux d’être protégés contre les conséquences de leur propre ignorance historique, les anciennes églises coptes ont été placées sous la garde du Comité de conservation des monuments « arabes ». Le patriarche consentit volontiers à ce que nul travail de restauration ne fût désormais entrepris sans le consentement de deux membres choisis du comité. Bien plus, il pria Lord Cromer d’aller plus loin, et de promulguer un édit interdisant aux touristes de brutaliser et de corrompre les gardiens des églises afin de les dépouiller des antiques trésors d’art qui subsistent encore en quelques-unes d’elles. Lord Cromer fut obligé d’avouer que son pouvoir ne s’étendait pas sur les touristes, qui constituent à présent le seul danger sérieux pour les antiquités de l’Église d’Égypte. Les prêtres recourent généralement à cette attitude de réserve impénétrable et de dépréciation que les touristes prennent pour une ignorance et une stupidité absolues.[187]
L’œuvre que l’Église d’Angleterre, représentée par la Church Missionary Society, avait abandonnée en l’année 1848 fut reprise, l’année qui suivit l’accession de Cyrille au trône patriarcal, par l’Amérique, représentée par la Mission presbytérienne, qui travaille ici depuis lors. Comme la Church Missionary Society, ils vinrent, en premier lieu, non pour aider les Coptes, mais pour convertir les mahométans ; et, comme tous les missionnaires en ce pays, ils trouvent l’œuvre parmi les mahométans si lente et si décourageante que, sans l’abandonner, en fait leurs élèves et leurs convertis se recrutent pour la plupart dans l’Église nationale, qui, non sans raison, les désapprouve fortement en conséquence. L’établissement moderne de la Church Missionary Society, qui date de 1884, n’est pas aussi mal vu, parce que l’Église d’Égypte reconnaît que l’Église d’Angleterre est une véritable Église épiscopale, et croit que ses émissaires ne sont guère susceptibles ni d’enseigner l’hérésie à ses enfants ni de les amener à reconnaître cette suprématie du pape de Rome contre laquelle l’Église égyptienne a constamment protesté depuis plus de quatorze siècles. Mais, tout en étant profondément reconnaissants aux presbytériens américains de l’invariable bonté et du secours qu’ils en ont reçus, ils déplorent sincèrement la diffusion, qui s’ensuit parmi les Égyptiens, de la déloyauté et du schisme. Ce doit toujours être une source de regret durable pour les membres de l’Église anglaise que l’œuvre confiée d’abord à eux ait été, par leur propre défection, laissée à accomplir aux membres d’une Église dont la constitution est telle que son succès même doit blesser l’Église nationale d’Égypte presque autant que sa faillite l’eût fait. Nous, qui mîmes la main à la charrue et regardâmes en arrière, sommes les dernières personnes qui aient le droit de critiquer les méthodes des hommes et des femmes dévoués qui ont porté le faix et la chaleur du jour dans cette vigne du Seigneur.
Cyrille fit des efforts pour amener une communion plus étroite entre les trois Églises qui ont tant en commun — l’Église égyptienne, l’Église grecque et l’Église anglaise ; mais ses procédés avaient déjà attiré sur lui le soupçon des autorités musulmanes en Égypte, et l’on tint cela pour une claire preuve de ses desseins de trahison. Il fut tranquillement ôté par le poison, et un coup fut porté à la cause de la réforme en Égypte dont elle ne s’est guère encore relevée.
Démétrius, qui lui succéda, était bon et juste, mais loin d’être capable de poursuivre l’œuvre de Cyrille. Les Coptes qui désiraient une vie religieuse et politique plus pleine se joignirent en grand nombre à l’Église presbytérienne, et ceux des membres de l’Église nationale qui étaient assez instruits pour estimer son glorieux passé et son organisation épiscopale furent réduits au désespoir. Démétrius, à la vérité, excommunia l’Église hérétique qui prenait un pied si ferme dans le pays, particulièrement en Haute-Égypte, mais cela fut ressenti par les laïques coptes instruits comme n’étant ni le procédé le plus chrétien ni un procédé susceptible de réussir[188]. À la mort de Démétrius, ils se consultèrent, et résolurent qu’avant d’élire un nouveau patriarche ils dresseraient pour sa signature un plan de réforme de l’Église. Les cardinaux de Rome ont souvent tenté de lier de la même manière leur futur pape, et avec à peu près le même résultat.
Dans les Canons de l’Église d’Égypte, tels que les a recueillis Ebn-el-Assal, qui vivait au treizième siècle, ils trouvèrent la règle sur laquelle ils agirent : —
« En toutes les matières importantes, le patriarche doit consulter des hommes savants et pieux, prêtres et laïques (surtout les personnes attachées au Souverain), individuellement et collectivement. Les décisions auxquelles on parvient doivent être consignées par écrit. »
Sur ce fondement, les Coptes, avec la sanction et le concours de Marcus, métropolite d’Alexandrie, qui faisait fonction de vicaire général durant cet interrègne, dressèrent un plan pour l’institution d’un conseil en chaque diocèse, composé de deux chambres, l’une cléricale et l’autre laïque, sous la présidence de l’évêque du diocèse. Les membres laïques devaient être élus au suffrage général tous les cinq ans, et devaient surveiller les affaires financières et civiles du diocèse. Ce plan fut accepté par tous les évêques ; mais cela ne contenta pas les laïques, et l’un d’eux, qu’on dit être Boutros Pacha Ghali, obtint un décret khédivial pour établir par la loi le conseil proposé. Après deux ans de discussion et d’expérience, le patriarche actuel, Cyrille V, fut élu en 1875, et promit de se conformer aux décisions auxquelles on était parvenu.
Pendant quelque temps, le patriarche et le conseil nouvellement établi travaillèrent harmonieusement de concert. Un collège théologique fut fondé au Caire et placé sous la direction de Philothée, l’actuel doyen de la cathédrale Saint-Marc du Caire, homme d’une habileté et d’un savoir peu communs. Mais des fautes furent commises des deux côtés, et Cyrille s’impatienta d’un contrôle qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait jamais souffert. Mécontent des résultats de son enseignement, il abolit le collège théologique, de sorte que les prêtres se retrouvèrent de nouveau sans aucune formation spéciale pour leur charge ; et la plupart des membres du conseil, voyant leurs avis méconnus et leurs remontrances dédaignées, cessèrent d’assister aux réunions. Cyrille fut laissé à gouverner à l’ancienne mode jusqu’en 1883, où certains scandales liés à un abus des privilèges de l’Église provoquèrent une explosion de sentiment populaire parmi les Coptes. Une génération avait maintenant grandi qui avait été éduquée pour la plupart dans des écoles presbytériennes ou catholiques romaines ; et quoiqu’une forte proportion demeurât fidèle, malgré cet enseignement précoce, à l’Église de leurs pères, ils avaient pourtant appris à être profondément mécontents d’elle. Ils réclamèrent à grands cris la réélection du conseil ; Cyrille céda, les élections se firent, les réunions se tinrent, et diverses décisions furent prises. Mais le patriarche les ignora tranquillement, et elles demeurèrent lettre morte.
En 1890, quelques-uns des plus jeunes laïques se formèrent en une société pour la réforme de l’Église, qui est appelée la Société Tewfik — non d’après le souverain musulman que chrétiens et musulmans également respectaient et aimaient, mais d’un mot arabe signifiant pionnier. Cette société se mit à publier des brochures en arabe, dans l’espoir d’émouvoir l’opinion publique parmi tous les Coptes capables de lire. Quelques-unes de ces brochures ont été traduites en anglais par leurs auteurs, et méritent bien l’étude. La société s’accrut si rapidement et devint si influente que le patriarche et le parti monastique, qui redoutaient le changement, s’efforcèrent de la supprimer. Comme tous les hommes jeunes et ardents dont l’horizon se borne à leur propre expérience, les membres commettaient des fautes de temps à autre, et celles-ci étaient exagérées et défigurées. Cyrille intrigua contre eux auprès du gouvernement, à qui leurs buts étaient représentés comme séditieux. En cela, il put être principalement mû par le désir de sauver sa propre vie, car Cyrille comprenait bien ce qui avait causé la mort prématurée de son homonyme réformateur ; et, quoique la présence des Anglais ici puisse réprimer la violence et la persécution ouvertes, ils ne peuvent abolir tout à fait les méthodes secrètes pour se défaire des gens gênants. Cyrille fonda aussi une société rivale, appelée l’Orthodoxe, et les relations entre le parti de la réforme et le patriarche devinrent chaque jour plus tendues. Au printemps de 1891, une grande manifestation populaire fut organisée au Caire, à laquelle vinrent des délégués de toutes les principales communautés coptes d’Égypte. Des discours furent prononcés, et enfin une députation fut désignée pour se présenter devant le patriarche et le presser de réunir le conseil, et de la nécessité de la réforme.
Cyrille, comme les papes de Rome, ne voyait pas la nécessité d’aucun conseil ; et lorsque la députation se fit pressante, le vieillard fondit en larmes, et quitta la salle. Le peuple annonça une réunion publique au patriarcat. Cyrille écrivit pour en informer le gouverneur du Caire, et demanda des agents de police pour le protéger et maintenir l’ordre. Il convoqua alors un synode à lui, auquel assistèrent tous les évêques, les abbés des monastères et les principaux prêtres des plus importantes églises. Il leur présenta un papier à signer, dont nous n’avons pu apprendre le contenu, mais qui était dirigé contre les réformateurs ; et, quoique la plupart des prélats, qui étaient tous moines et pour la plupart ignorants, signassent sans lire l’épître, quelques-uns des plus capables et des meilleurs prêtres refusèrent de le faire. Parmi ceux-ci étaient Philothée, doyen de Saint-Marc ; Pierre, hégoumène[189] de Faggala ; Joseph, hégoumène de Babylone ; Peschoi, hégoumène de Haret Zawilah ; et Abd-el-Melek, hégoumène d’Abou Sefayn.[190]
Tous les prêtres reçurent ordre de faire lire cette épître à haute voix dans les églises. Puis, avec quelques-uns de ses évêques, Cyrille sollicita une audience du khédive Tewfik et lui demanda conseil.
Tewfik s’enquit soigneusement de toute l’affaire, et conseilla respectueusement au patriarche de céder. Il fit remarquer qu’il avait lui-même passé par une expérience semblable. Il aurait dit : « Avant que les Anglais ne vinssent ici, je gouvernais mon peuple à ma guise, et nul ne pouvait mettre en question ni contrôler ce que je voulais faire. Il n’est pas agréable d’être mis à l’écart et contrôlé. Mais lorsque je vis que ces voies nouvelles étaient bonnes pour mon peuple, alors je n’insistai point sur mes droits, mais m’efforçai de les apprendre, et me soumis à ceux qui m’aideraient à bien régner. Allez et faites de même. »
Malheureusement, Tewfik mourut peu après, et rien ne fut fait pendant quelque temps. Puis le parti de la réforme en appela à Abbas II contre leur patriarche, et supplia le gouvernement musulman de promulguer un décret pour l’élection d’un nouveau conseil. Cyrille refusa d’assister aux élections, lesquelles eurent dès lors lieu sous la présidence du gouverneur du Caire. Toute l’affaire devint de plus en plus déshonorante pour les deux partis. Le désir originel de réforme fut pour un temps obscurci dans la lutte pour avoir le dessus, où les deux camps en appelaient au gouvernement musulman pour le soutenir, en claire contradiction avec les lois du Nouveau Testament. Un seul évêque prit le parti de la réforme, l’évêque de Sanabu, dont le nom était Athanase. Cyrille l’excommunia ; et lorsque Athanase se rendit à la cathédrale du Caire, il en trouva les portes barrées contre lui par le patriarche, qui était parti pour Alexandrie. Finalement, le parti de la réforme réussit à faire exiler leur patriarche à la Nitrie, et Jean, le métropolite d’Alexandrie, au monastère du désert de Saint-Paul.
Cet acte de leur part fut « non seulement un crime, mais une faute », comme ils le découvrirent bientôt. Le sentiment religieux de la nation fut choqué, et ses sympathies détournées du parti de la réforme.
Athanase, qui n’avait eu nulle part à l’exil de son patriarche, fut appelé à faire fonction de vicaire en son absence. Il résolut toutefois, nonobstant l’irrégularité et l’invalidité de la sentence d’excommunication, de la respecter jusqu’à ce qu’il pût en être relevé légitimement, et, par sa sagesse et sa modération, fit beaucoup pour ramener le parti de la réforme dans le droit chemin. Le conseil nomma quatre comités — l’un pour surveiller les écoles, un autre pour recevoir les fonds de l’Église et veiller sur ses biens, un troisième pour examiner l’état des églises, et un quatrième pour régler les tribunaux ecclésiastiques. Mais leur conduite envers le patriarche et la crainte de l’excommunication avaient si fort effrayé la masse de la nation qu’elle se tint à l’écart du parti de la réforme, et même des églises. Athanase, après avoir tenté par tous les moyens possibles d’amener Cyrille à lever l’excommunication, résolut de n’en pas tenir compte. Ses vertus personnelles firent beaucoup pour rétablir la confiance du peuple, et il y réussit en grande mesure. Mais, en peu de temps, Riaz Pacha entra en charge, et il vit d’un très mauvais œil tout signe de vie renaissante parmi les Coptes. Il fit de son mieux pour les contrarier, et finalement les membres les plus âgés du conseil de l’Église convinrent que leur plus sage parti était de se soumettre à leur propre patriarche et de demander son rappel. Athanase résigna tranquillement sa charge vicariale, et Cyrille entra au Caire en un cortège triomphal, comme un conquérant qui revient. Musulmans et chrétiens également se répandirent au-dehors pour l’accueillir à son retour avec de la musique et des acclamations. Son peuple insista pour dételer les chevaux de sa voiture et le traîner lui-même jusqu’au patriarcat. La foule était si grande que des hommes grimpaient aux arbres, aux réverbères, ou à tout ce qui pouvait leur offrir un poste avantageux, et toute circulation dans les rues menant au patriarcat fut interrompue.
Ce fut une touchante démonstration de la loyauté profondément enracinée que la nation ressent pour son patriarche, et il est fort à regretter que Cyrille n’ait pas usé sagement de son triomphe. Mais il parut d’abord n’avoir rien appris, et être incapable d’un magnanime effort pour repartir à neuf, à son retour au pouvoir, avec le pardon du passé et la conciliation pour l’avenir. Ce fut avec la plus grande difficulté qu’on le persuada de se réconcilier avec Athanase et les prêtres qui avaient refusé de s’engager à ne pas accepter de réformes. Il ne voulait ni reconnaître le conseil ni souffrir qu’il continuât l’œuvre qu’il avait commencée. Il le déclara illégalement constitué, ce qui était vrai, et renouvela ses propres pratiques illicites avec le gouvernement musulman. Il accepta même la décoration du grand cordon du Medjidié du sultan turc, en retour de son effort pour décourager la réforme et l’essor des aspirations nationales parmi son propre peuple ! Il dissolut le conseil, mais il choisit du moins quatre de ses membres pour les associer à lui-même dans l’administration des affaires, jusqu’à ce que les élections d’un nouveau conseil de l’Église pussent avoir lieu. L’école théologique fut même rouverte, mais elle fut placée sous la direction d’hommes entièrement impropres à la tâche, et les anciens abus ecclésiastiques se poursuivirent sans frein.
Dans les quelques années qui se sont écoulées, toutefois, depuis le rétablissement du pouvoir de Cyrille, nous sommes heureux de constater qu’il y a eu un changement constant en mieux dans les affaires de l’Église d’Égypte. Le patriarche et le parti de la réforme ont commencé à percevoir que l’Église du Christ ne peut être ni maintenue ni réformée que dans l’esprit du Christ, et chaque parti a montré un désir de paix. Les maîtres incompétents du collège théologique ont une fois de plus été remplacés par des hommes capables d’enseigner et non disposés à refuser une lumière nouvelle. Quelques hommes ont déjà été autorisés à prêcher au sortir de cette école, et l’on espère qu’ils formeront les pionniers d’une nouvelle et meilleure génération de clergé. Beaucoup, certes, ne peut être accompli du vivant du patriarche actuel, qui est vieux et timide — craignant d’une part d’être accusé d’intriguer avec les Anglais, et d’autre part des tendances hérétiques d’une génération éduquée dans les écoles presbytériennes et encline à mépriser ignoramment sa propre Église.
Des récentes tentatives anglicanes pour aider l’Église d’Égypte, il y a peu à dire. Peu après l’occupation du pays par les Anglais, une société fut fondée, appelée « l’Association pour l’avancement du christianisme en Égypte ». Mais cette société fut entravée dès l’abord par son refus d’accepter la position nécessaire et de reconnaître l’Église nationale comme l’Église d’Égypte. Elle recherchait la coopération du patriarche, tout en niant son orthodoxie ; et, à une réunion des débuts de la société, l’un des principaux orateurs prit occasion de proclamer que l’Association refuserait toute tolérance à « l’hérésie homicide des Coptes » ! Naturellement, la société n’a pu faire que fort peu en Égypte, et elle est regardée avec défiance par les deux partis de l’Église égyptienne[191].[192]
Néanmoins, il y a en Égypte un vaste champ de travail où le secours est grandement nécessaire. Mais il ne peut être accompli que par ceux qui sont disposés à regarder les faits en face, et à mettre de côté les préjugés du cinquième siècle pour traiter les problèmes du vingtième.
En comptant l’évêché de Khartoum, il existe maintenant treize sièges dans l’Église d’Égypte, dont six portent encore le titre de métropolite ou d’archevêque. Il y a huit cent trente-sept prêtres de sa communion et environ trois cent soixante-quinze églises encore dans les provinces, lesquelles, avec les églises d’Alexandrie et du Caire, portent le total à quatre cent dix-huit. Outre cela, il y a plusieurs monastères importants et trois couvents de religieuses[193].
Chapitre XLIII
La vie sociale et les coutumes
Grâce à la plus grande liberté et sécurité dont les Coptes ont joui ces dernières années, beaucoup de leurs anciennes coutumes s’en vont, en particulier celles qui étaient étrangères à leur race et qu’ils n’avaient adoptées, au temps des persécutions, que des musulmans. Ainsi, tandis qu’il y a vingt ans un Égyptien chrétien aurait eu autant de honte à être vu avec sa femme ou d’autres parentes que s’il eût été musulman, les hommes plus jeunes savent maintenant qu’aux temps anciens les femmes égyptiennes étaient aussi libres et aussi respectées que le sont aujourd’hui leurs sœurs d’Occident, et ils sont désireux d’abolir les mauvaises coutumes empruntées aux musulmans à cet égard. Heureusement, ce mouvement de réforme semble être en de bonnes mains, et procédera lentement et sagement, à mesure que les femmes égyptiennes se rendront aptes à reprendre leur juste place. Jusqu’ici, les femmes coptes s’efforcent de copier les Anglaises de la bonne manière, dans leur liberté intellectuelle et leur retenue morale, tout en conservant leurs propres modes gracieuses et modestes dans le vêtement et les manières. Avant longtemps, on espère qu’elles iront librement avec leurs maris et leurs frères, ou sous toute autre escorte convenable, et qu’elles exerceront une influence élevante sur la vie de ceux qui les entourent ; mais heureusement, elles ne semblent pas disposées à commencer par le dehors, comme leurs hommes l’ont souvent fait, et à s’imaginer que, lorsqu’elles se sont engoncées dans des vêtements européens malsains et malséants, elles ont adopté la civilisation européenne. Les femmes coptes de ma connaissance sont pour la plupart pleines d’intelligence naturelle, gracieuses et animées dans la conversation, et extrêmement bien élevées.
Quelques-unes des coutumes qui subsistent encore ont une origine plus ancienne ; elles descendent tout droit de l’Égypte païenne, et l’on peut dire peu de chose en leur faveur. Comme chez toutes les autres nations, c’est à l’occasion d’une mort que ces rites païens ont le plus longtemps persisté. Aussitôt après le décès, les pleureuses à gages arrivent et prennent possession des appartements des femmes, où la scène devient une scène d’excitation frénétique et de tumulte. En bas, les principaux endeuillés parmi les hommes sont assis silencieusement dans le coin de la pièce pour recevoir les visites des hommes, qui se bornent à toucher leurs mains en entrant, puis prennent place dans un solennel silence. Le seul point par lequel leur conduite diffère de celle de leurs lointains ancêtres est qu’ils fument tout le temps. Cependant, dans l’appartement des femmes, le corps gît sur le sol, recouvert d’un châle, entouré des femmes de la famille dans leurs plus riches habits[194], s’excitant les unes les autres jusqu’à un état de frénésie. Leurs cheveux sont épars et arrachés ; elles se frappent le visage de mains teintes d’indigo, et poussent des cris aigus avec les pleureuses, dont le battement des tam-tams ajoute un autre élément de discorde impie. Parfois, elles tombent évanouies de pur épuisement, mais la terrible scène se poursuit jusqu’à ce que le corps soit enlevé.[195]
Parmi les basses classes, les femmes suivent le corps, en criant, jusqu’à la tombe, et parfois même se livrent à une sorte de danse funèbre sauvage, tandis que les hommes sont assis passivement à l’entour sur les pierres tombales ; mais ce dernier usage est rare aujourd’hui et, on l’espère, sera bientôt entièrement chose du passé. L’Église, et même le gouvernement, ont tenté d’intervenir pour empêcher ces scènes scandaleuses aux funérailles, mais sont impuissants à opérer aucune réforme réelle tant que l’opinion publique ne vient pas à leur aide.
Le cortège funèbre est généralement précédé du sacristain portant une grande croix d’argent[196], puis des enfants de chœur portant des bannières, après eux les prêtres, suivis du cercueil et des endeuillés. Les Coptes ont toujours enseveli dans des cercueils, mais ceux-ci sont maintenant faits à la forme européenne ordinaire[197]. L’office funèbre est lu dans l’église avant que le corps ne soit porté au cimetière pour y être enseveli. Les proches parents du mort jeûnent tout le temps entre le décès et l’ensevelissement ; aussitôt après, leurs amis leur apportent de la nourriture, et continuent de le faire le deuxième jour. Durant ces trois jours, les femmes à l’étage supérieur, et les hommes au rez-de-chaussée, reçoivent les condoléances de leurs amis. Les lamentations se poursuivent parmi les femmes, et les chanteuses à gages récitent d’impromptus monologues à la louange du défunt. Le troisième jour, le prêtre vient à la maison pour consoler la famille affligée, qui se joint à lui dans la prière, à l’issue de laquelle toutes les pièces de la maison sont aspergées d’eau bénite. Les femmes appellent cela (représentant probablement une tradition antique) la cérémonie du congé de l’esprit du défunt, lequel passe pour rôder autour de la maison jusqu’alors. Mais beaucoup de Coptes croient, comme leurs aïeux païens, que l’âme demeure quarante jours avant que son destin final soit prononcé ; et qu’elle est pesée dans une balance par l’archange Michel, qui prend ici la place de Thoth. Ces quarante jours d’attente et d’épreuve sont la seule forme de purgatoire que les Coptes reconnaissent. Mais quelques-uns d’entre eux croient que les esprits sont relâchés de l’Hadès, où ils attendent le jugement final du monde, pendant quarante jours après Pâques ; et il y a une vieille légende copte qui indique clairement la croyance en un purgatoire assez semblable à celui de l’Église romaine au temps où la légende fut écrite. Michel y est représenté comme ayant le pouvoir, un jour de l’année, d’ouvrir les portes du purgatoire et d’amener à la paix autant des âmes souffrantes qu’il en peut porter sur ses ailes.
Les cérémonies d’un mariage, en revanche, sont pour la plupart belles et symboliques. Malheureusement, l’influence musulmane a affecté celles-ci aussi, et jusqu’à tout récemment on jugeait inconvenant qu’un homme vît même d’avance la jeune fille qu’il allait épouser, à plus forte raison qu’il eût avec elle quelque relation personnelle. Les jeunes gens n’avaient, à la vérité, nulle voix en la matière. Les unions étaient souvent arrangées longtemps avant que le futur mari et la future femme fussent en âge de se marier. À une époque, quinze ans était jugé un âge convenable pour marier un garçon, et douze pour la fille. Déjà, toutefois, l’opinion publique, soutenue par les remontrances de l’Église, s’est améliorée à cet égard, et maintenant un homme doit avoir vingt ans et une fille seize avant que le patriarche ou l’évêque n’accorde la licence sans laquelle nul prêtre ne peut célébrer un mariage. En 1895, le patriarche adressa une lettre encyclique à tout son clergé, leur rappelant que, conformément aux Canons de l’Église, les jeunes gens qui ont l’intention de se marier devraient non seulement se voir mais se fréquenter, afin de bien se connaître, et appelant les prêtres à s’assurer qu’il y avait connaissance mutuelle et consentement au mariage de la part de l’homme et de la femme avant que la cérémonie ne fût accomplie.
Dès qu’un mariage a été arrangé, le jeune homme envoie à la jeune fille, par un prêtre, un anneau d’or ou de diamant appelé El Shabka (ou l’anneau de fiançailles), et un jour est fixé pour la cérémonie des fiançailles (ou Jepeniok). Le soir du jour des fiançailles, le fiancé, accompagné de nombre de ses parents et amis, se rend avec un prêtre à la maison de la jeune fille, où ses parents sont assemblés pour les recevoir. Tous les assistants se joignent à la récitation de l’Oraison dominicale. Puis le prêtre prononce un discours ou sermon approprié, où il fait généralement allusion aux fiançailles de Rébecca à Isaac.
Après cela, les conditions du contrat civil sont discutées, la dot est payée par le fiancé, et un accord est dressé où la date du mariage est fixée. La dot varie en montant, selon les ressources pécuniaires du fiancé ; elle est habituellement de vingt à cent livres. Le père de la fiancée contribue généralement du double de la somme versée, et le tout est dépensé à acheter des bijoux et à constituer le trousseau. Après avoir pris des rafraîchissements, fournis par le fiancé, les invités se dispersent. Si la date fixée pour le mariage est éloignée, le jeune homme est tenu d’envoyer de temps à autre à sa promise des présents de fleurs et de fruits. Si une fête telle que Noël ou Pâques survient, il lui envoie une robe, avec quelques gâteaux et sucreries. Mais il ne lui rend pas visite lui-même et ne correspond pas avec elle.
Les mariages sont généralement célébrés les nuits du samedi et du dimanche ; mais non pendant le Carême, ni durant aucun des jeûnes de l’Église, sauf en des circonstances tout à fait exceptionnelles. La première, la nuit du samedi, est appelée la nuit de la mariée. Au cours de la journée, la mariée va au bain avec ses amies et parentes ; le soir, elle est vêtue de ses plus beaux atours, et tient une réception, à laquelle tous les parents et amis sont conviés[198]. Tous restent à dîner et passent la soirée à écouter des chanteurs ou d’autres personnes louées pour les divertir — car, chez les Orientaux, on tient pour au-dessous de sa dignité de faire quoi que ce soit pour divertir soi-même ses hôtes ; ceux qui se réjouissent avec vous et ceux qui pleurent avec vous sont également loués à cette fin.
La maison est décorée de fleurs et de bannières, et brillamment illuminée la nuit ; mais les femmes et les hommes demeurent à part, comme chez les musulmans. Fort souvent même, les hommes n’entrent pas du tout dans la maison, mais une grande tente est dressée dans le jardin pour les recevoir. Ces tentes, de même que la porcelaine, la vaisselle et les décorations, sont fournies par des entrepreneurs appelés farasheen. Le dîner est servi à la manière orientale ordinaire, sur de grands plateaux de métal circulaires, autour desquels jusqu’à dix personnes peuvent s’asseoir commodément. Chaque convive est pourvu d’une serviette, d’une cuiller pour le potage, et d’un pain plat servant d’assiette, mais ni couteaux ni fourchettes. L’ablution avant le repas se fait en public, comme chez les musulmans, et non en particulier au préalable, comme chez nous. Chacun mange avec ses doigts, mais tous attendent que l’homme le plus important à la table commence. Si un prêtre est présent, il a la préséance sur tous les autres, quel que soit leur rang. Il commence par dire le bénédicité, puis, prenant un pain, il le bénit, le rompt, et en donne un petit morceau à chaque personne présente. On apporte autant de plateaux qu’on en peut commodément disposer à la fois dans la salle à manger, et les convives sont servis par relais. Le fiancé ne paraît pas en cette première nuit, mais il envoie deux ou trois de ses plus proches parents avec un bouquet de fleurs et un cierge de cire, qui doit être aussi long que la mariée est haute. Ce cierge demeure allumé dans la chambre de la jeune fille durant toute la nuit.
Le soir du dimanche — appelé la nuit du fiancé — le shebeen (ou garçon d’honneur), accompagné de deux ou trois des plus proches parents du fiancé, va chercher la mariée et l’escorter en cortège jusqu’à la maison de son époux. Il y a quelques années, ces cortèges chrétiens ne pouvaient se hasarder à se mouvoir que de nuit, et étaient alors bien plus saisissants. La musique allait en tête, escortée de porteurs de torches ; puis les hommes, portant chacun un cierge dans un bouquet ; puis des pages portant des encensoirs et des flacons de parfum, marchant à reculons, le visage tourné vers la mariée ; et puis la mariée, appuyée au bras du garçon d’honneur et suivie des dames, les serviteurs à l’arrière. Maintenant, la mariée et ses dames sont conduites dans des voitures fermées, précédées de musique et escortées du garçon d’honneur et de ses amis. La voiture qui contient la mariée est recouverte d’un châle ou d’un tapis de quelque valeur.
À l’arrivée à la maison, un mouton ou un veau est égorgé sur le seuil, et la chair en est donnée aux pauvres. C’est une coutume qui descend tout droit des anciens Égyptiens. La mariée est alors conduite à l’appartement des dames par le garçon d’honneur. Comme le cortège quitte la maison virginale de la mariée, et comme il entre dans la maison du fiancé, il est aspergé de sel et parfois de pétales de rose, pour détourner les effets du mauvais œil. La compagnie se repose un peu, et de légers rafraîchissements sont servis, après quoi a lieu la cérémonie du mariage.
Cet office se tenait jadis dans l’église, mais aux jours où les chrétiens pouvaient être attaqués impunément, il devint dangereux, et depuis quelque temps c’est la coutume de célébrer le mariage dans la maison du fiancé. On y fait toutefois la préparation convenable, et l’office est conduit avec révérence. Une table est dressée au centre de la plus grande pièce de la maison, sur laquelle on place un exemplaire scellé des saints Évangiles dans un étui d’argent[199]. Autour de celui-ci sont six croix d’argent, à chacune desquelles sont fixés trois cierges de cire. (La triple lumière est destinée à symboliser la sainte Trinité.) Deux fauteuils sont placés devant la table pour le couple sur le point d’être marié ; tous les autres restent debout tout le temps. Le fiancé est revêtu dans une autre pièce de son vêtement de noces — une chape de soie blanche richement brodée, qui couvre toute sa personne[200]. Il ne se découvre pas, toutefois, la tête, bien que cela soit au mépris de toute tradition chrétienne, et l’effet de la robe blanche est gâté par le malséant fez rouge au sommet. La mariée est vêtue de blanc, et couverte d’un voile léger, comme une mariée anglaise, quoique j’aie vu une mariée copte dans la robe de noces de soie rouge des musulmans. Elle devrait, bien entendu, être placée dans le fauteuil à la droite du fiancé dès le commencement ; mais les idées musulmanes ont jusqu’ici tellement prévalu sur les coutumes égyptiennes qu’il arrive parfois que le trône de la mariée demeure vide, et que la pauvre petite mariée épie son propre mariage de derrière la porte. On ne va la chercher que lorsque l’office ne saurait se poursuivre sans elle, et alors aucune des autres dames coptes ne vient avec elle. Parfois, cependant, un mari éclairé la garde auprès de lui après la cérémonie, et la présente même à quelques-uns de ses amis anglais. L’office du mariage n’est pas sans ressembler au nôtre, mais la coutume de couronner et la mariée et le fiancé (à moins que l’un d’eux n’ait été marié auparavant), et de couvrir leurs têtes ensemble d’une écharpe brodée, pour symboliser une tente, subsiste encore parmi les chrétiens égyptiens, et il est à espérer qu’elle continuera de subsister[201].
Après le mariage, la plupart des convives restent à dîner, et passent une grande partie de la nuit dans la maison, à écouter des chanteurs, etc. C’est un point d’honneur pour l’hôte de tenir table ouverte en cette occasion. Nul ne se voit refuser l’hospitalité. Les drogmans musulmans présument souvent de cela pour introduire des touristes sans nulle espèce d’invitation un soir de noces, sachant que, quels que soient ses sentiments intimes, le maître de la maison doit courtoisement recevoir ses hôtes non sollicités. En règle générale, les touristes qui profitent de l’intrusion de leur drogman sont trop ignorants pour savoir si leurs hôtes sont musulmans ou chrétiens, et leur conduite n’est pas faite pour inspirer la croyance en l’éducation ou la civilisation supérieures des visiteurs européens du Caire. Ils entrent, vêtus des mêmes habits râpés et poussiéreux dans lesquels ils ont couru tout le jour ; ils déambulent comme s’ils regardaient un spectacle de figures de cire ; ils font des remarques mal élevées d’une voix forte, sans considérer que la plupart des messieurs indigènes présents comprennent le français et l’anglais (quoique malheureusement ils ne sachent pas toujours la différence entre l’anglais et l’américain) ; bref, ils rendent les Anglais qui peuvent se trouver présents comme hôtes de la famille extrêmement mal à l’aise. Même ces touristes qui savent du moins assez pour demander une invitation à un mariage indigène, au lieu d’y entrer avec un drogman, laissent tant à désirer dans leur conduite une fois qu’ils y sont arrivés, que quelques-unes des grandes familles musulmanes ont annoncé qu’à l’avenir nulle invitation ne serait délivrée à aucun visiteur européen.
Le lundi, le lendemain d’un mariage copte, les plus proches parents des deux côtés passent la journée à la maison du fiancé. La mariée sert sa compagnie en personne, et chaque convive lui présente quelque présent, selon ses moyens. Ce présent peut être un diamant ou une somme d’argent d’une à dix livres ; et chaque donateur reçoit en retour un mouchoir brodé par la mariée. Les amis de la famille contribuent aussi des présents en nature au festin de noces.
Les Coptes sont passionnément attachés aux enfants, et se réjouissent sincèrement de la naissance d’un fils ou d’une fille, surtout du premier. La mère garde la chambre une semaine après la naissance, si pauvre qu’elle soit ; il se trouve toujours quelque volontaire bienveillante pour faire son ouvrage. Le septième jour, le nom du nourrisson est décidé en une sorte de conseil de famille, et, si c’est le premier-né, un déjeuner est offert à toutes les amies de la mère. Le malheureux nourrisson commence par être soumis à toutes sortes d’épreuves — par exemple, on fait sonner un gong près de ses oreilles et on le berce dans un tamis ! Quelques-uns des nourrissons sont fort attachants. L’un des plus jolis et des plus accommodants que je connaisse est un nourrisson copte d’environ cinq mois. Il a d’abondants cheveux, des yeux d’un bleu vif, et roucoule et gazouille de contentement tout le jour, quoiqu’il passe de main en main, d’une fille à l’autre, d’une façon que bien des nourrissons anglais ressentiraient mal. La mère, pauvre enfant ! ne peut guère avoir plus de quinze ans ; mais je suis heureuse de dire qu’elle est la seule mariée parmi quatre ou cinq amies et parentes du même âge ou un peu plus âgées. Lorsque le nourrisson de sept jours a été dûment effrayé, la mère, vêtue tout de blanc, le prend dans ses bras, et le porte en une sorte de cortège par toute la maison. Tous les enfants invités vont devant, portant des cierges ou parfois des encensoirs, et chantant des chansons d’enfants. Des gâteaux sont faits par les parents de la jeune mère, appelés komaya ; et une portion de ce gâteau est envoyée, avec des sucreries et des fruits secs, aux différentes familles liées au jeune couple.
Le soir, une bouteille à eau couverte de soie et ornée de joyaux est placée dans un bassin de métal peu profond. Trois cierges de cire sont attachés au bord du bassin, et reçoivent chacun un nom favori choisi par l’un de la famille. Ces cierges sont alors allumés, et celui qui brûle le plus longtemps donne son nom à l’enfant. Chaque invité à la cérémonie est tenu de mettre une pièce de monnaie dans le bassin, et la collecte est présentée à la nourrice du mois, en sus de ce qu’elle reçoit du père.
Selon les règles de l’Église égyptienne, un enfant mâle doit être baptisé lorsqu’il a quarante jours, un enfant femelle attend jusqu’à ce qu’elle ait quatre-vingts jours. Malheureusement, toutefois, l’observance de cette règle est fort relâchée, et l’on peut trouver des enfants encore non baptisés à l’âge de cinq et six mois. Le baptême a toujours lieu dans l’église, à moins que l’enfant ne soit mourant. Il se fait par triple immersion dans de l’eau froide pure qui a été aspergée d’un peu d’huile consacrée. L’enfant n’est plus ceint de la ceinture qui était jadis une marque distinctive du chrétien égyptien.
Dans l’Église d’Égypte, comme dans l’Église de Rome, le parrainage est tenu pour constituer une parenté matérielle aussi bien que spirituelle ; et les mariages entre personnes ainsi apparentées sont interdits, comme si elles étaient consanguines. Un jeune homme ne peut même pas épouser la fille de son parrain ou de sa marraine, puisqu’elle est comptée pour sa propre sœur. Après la triple immersion, l’enfant est oint du chrême et reçoit la communion. Au baptême, les enfants reçoivent un second nom en sus du premier — généralement celui du saint du jour, à moins que les parents ne préfèrent le nom d’un saint favori. Girghis et Miriam (Georges et Marie) sont peut-être les noms les plus communs parmi les Coptes.
Outre ces noms chrétiens, beaucoup de Coptes au service du gouvernement prennent un troisième nom d’usage courant qui n’est pas distinctement chrétien, et celui-ci devient souvent le nom sous lequel un homme est familièrement connu de tous, ses noms chrétiens n’étant employés que dans les cérémonies de l’Église. Ainsi, un homme qui fut baptisé Marcus est connu partout sous le nom de Skander ; un garçon baptisé Vassili (Basile) est envoyé à l’école sous le nom de Zeki. Quelques-uns des anciens noms grecs ont subi de curieux changements depuis que les Coptes ont perdu l’usage de leur propre langue. Philotheas devient en arabe Feltaus ; Christodulos, Abd-el-Messiah. Victor est maintenant Buktor ; et Theodorus, Tadrus.
La circoncision est très communément pratiquée parmi les Coptes, surtout dans les provinces. Mais il n’y a rien du dégoûtant étalage qui la signale chez les musulmans, et elle n’est pas non plus enjointe comme un rite religieux. Ce n’est qu’une précaution sanitaire, prise chaque fois qu’elle paraît opportune. L’antique coutume de sacrifier un mouton ou un veau prévaut encore à l’occasion de la pose de la première pierre des grands édifices, et la même chose se fait sur le seuil lorsque la maison est achevée. La chair, comme à l’occasion du sacrifice de noces, est donnée aux pauvres.
Les hommes sont bien plus réguliers à fréquenter l’église que les femmes ; et lorsque ces dernières y vont, elles paraissent se parler beaucoup les unes aux autres, au lieu de suivre l’office. Cela, sans doute, se corrigera lorsqu’on permettra aux femmes de reprendre leurs sièges propres dans le corps de l’église, au lieu d’être reléguées dans de hautes tribunes de harem, si placées qu’il leur est presque impossible de voir ou d’entendre ce qui se passe. Apparemment, avant que la crainte des musulmans ne devînt trop forte, les femmes étaient assises à part des hommes, comme elles le sont dans quelques églises anglaises, mais sur le même niveau, et non dérobées à la vue. J’ai trouvé dans une vieille église quatre clôtures. Derrière la première se tenaient les catéchumènes, dans un espace aujourd’hui jamais utilisé ; puis la cour extérieure pour les femmes ; entre la deuxième et la troisième clôture s’asseyaient les hommes ; entre la troisième et la quatrième, les prêtres et le chœur ; au-delà de la quatrième étaient les trois sanctuaires, contenant chacun un autel, dont seul celui du milieu est aujourd’hui utilisé.
Dans l’Église d’Égypte, comme dans l’Église d’Angleterre, la règle est que tous les membres reçoivent le sacrement (sous les deux espèces) au moins trois fois l’an, dont Pâques doit être l’une. Mais tandis qu’en Angleterre la plupart des membres de l’Église communient fréquemment, et que seuls les plus négligents s’en abstiennent tout à fait, il est devenu inhabituel maintenant que même les membres pieux de l’Église d’Égypte communient plus d’une fois l’an — et cela, chose étrange, en Carême ! Un vin doux particulier, appelé abarka, est employé dans la célébration du sacrement. Il est fait à cette fin dans les églises. Des raisins secs sont trempés dans l’eau, puis écrasés, et le jus est clarifié et laissé à fermenter. Cette coutume devint nécessaire en raison des fréquentes et terribles persécutions. Au neuvième siècle, et de nouveau au onzième (voir les chapitres IX et XV), les vignobles furent détruits et la fabrication ou l’importation du vin absolument interdite, dans le dessein avoué de rendre impossible aux chrétiens la célébration de leurs saints mystères. Peu à peu, les musulmans réussirent à extirper entièrement la culture de la vigne et à empêcher l’importation du vin ou des raisins frais. Les chrétiens importèrent des raisins secs, et firent secrètement dans les églises ce qu’ils purent de vin. Maintenant, bien entendu, toutes les restrictions qui rendaient cela nécessaire sont abolies, mais les Égyptiens continuent de suivre une coutume qui, à son premier commencement, fut tenue par quelques ecclésiastiques rigides pour invalider le sacrement. Touchant les vêtements et les ordres de l’Église d’Égypte, nous n’écrirons rien, parce que cela a déjà été fait avec le plus grand soin et le plus grand détail par M. Butler dans ses « Coptic Churches ».
À un reproche, parmi les nombreux si librement et si témérairement lancés contre eux par les visiteurs ignorants et prévenus de l’Occident, les Coptes doivent plaider coupables, sans circonstances atténuantes[202]. Leurs églises sont rarement nettoyées, et leur état en matière d’ordre et de propreté est généralement honteux. Il y a dans la plupart des cas un serviteur appointé de l’église, mais il ne semble jamais lui venir à l’esprit qu’il fasse aucunement partie de son devoir de la tenir propre. Pourtant, il ne faut pas oublier qu’il y a cent ans nos propres églises en Angleterre étaient à peu près dans le même état que les églises d’Égypte le sont maintenant. J’ai sous les yeux les souvenirs d’une vieille dame, où elle décrit un état de saleté et de désordre dans les églises de campagne anglaises qui pourrait servir de description aux églises égyptiennes d’aujourd’hui — sauf que, dans les églises égyptiennes, nous n’entendrions du moins pas de plaintes touchant les femmes qui se servent des feuillets des livres de prières comme papillotes pour l’ornement des têtes des jeunes hommes assis auprès d’elles ! Les Égyptiens ont déjà commencé à restaurer leurs églises ; espérons qu’à quelque date du proche avenir ils réaliseront le devoir de les tenir propres.[203]
Les églises égyptiennes sont dotées par les dons des membres passés et présents de l’Église, de la même manière que les églises anglaises ; les offrandes sont généralement fort petites. Mais le patriarche égyptien a un pouvoir quelque peu semblable à celui qu’exercent les Commissaires ecclésiastiques en Angleterre ; s’il le juge à propos, il peut nommer un Nazir (ou trésorier) à toute paroisse. Ce fonctionnaire perçoit tous les droits et rentes de l’Église, etc., et les remet au patriarche, qui paie un traitement fixe au prêtre en charge, et applique l’excédent de l’argent à telles fins générales de l’Église qu’il peut juger à propos. C’est touchant l’administration des fonds ainsi acquis qu’il y a eu tant de dissension entre le patriarche et le parti de la réforme. Ces derniers affirment, non sans raison, que nul homme seul, fût-ce un patriarche, ne devrait être autorisé à administrer les fonds de l’Église absolument à sa propre discrétion et sans en rendre compte. Ils demandent que leur conseil de laïques soit consulté dans la répartition des fonds, et en particulier qu’on dépense davantage pour l’éducation. Le patriarche, d’autre part, se tient sur ses droits, comme les papes de Rome, et avec plus de justice. Mais l’on convient de toutes parts que, si le patriarche actuel peut être imprudent et prodigue, il est honnête et désintéressé dans l’exercice de sa charge. Il est à espérer qu’à la prochaine vacance les Égyptiens reviendront aux coutumes du christianisme primitif, et choisiront un prêtre marié, savant et d’une expérience éprouvée, au lieu d’un moine saint mais ignorant du désert de Nitrie, pour être leur roi papal.[204]
Quoiqu’il y ait beaucoup de pauvreté, il y a peu de véritable dénuement ou de mendicité parmi les Coptes, car les gens aisés n’ignorent pas leurs voisins plus pauvres, et ceux qui gagnent de l’argent tiennent pour tout naturel d’aider à entretenir ces parents qui sont sans travail. Sauf dans la forteresse romaine, où les touristes leur ont enseigné la mauvaise leçon, il y a fort peu de mendiants coptes. Même en remontant le Nil, où presque toute la population riveraine a été démoralisée par les touristes, les quartiers coptes se distinguent encore honorablement par l’absence de mendicité. Parfois, les garçons demandent des livres ; mais en 1894, lorsque je remontai le Nil pour la dernière fois, quoique les hurlements pour le bakchich rendissent les débarcadères insupportables, je trouvai encore civilité et silence lorsque je me détournai vers les quartiers coptes, tant à Esneh qu’à Assouan. Je n’entendis pas le mot « bakchich » même chuchoté jusqu’à ce que je revinsse dans la ville musulmane. De plus, presque tous les Coptes sont élevés à quelque métier ou industrie, sinon au service du gouvernement, et sont rarement oisifs. On trouve rarement des Coptes comme domestiques, à moins, comme l’un d’eux le dit naïvement, qu’ils ne soient pas assez intelligents pour faire autre chose.
Depuis 1884, les Coptes sont affranchis de toutes incapacités légales, et leur seul grief réel est le favoritisme persistant montré aux musulmans, avouément en raison de leur religion, par la plupart des plus hauts fonctionnaires du gouvernement, anglais aussi bien que turcs. Comme presque tous les hauts fonctionnaires avec qui les Anglais entrent beaucoup en contact appartiennent à la classe même la plus intéressée à tenir les Coptes en bride, on prend toujours soin de représenter ces derniers sous un jour défavorable, et l’Anglais absorbe le préjugé aussi naïvement que possible. En règle générale, il est fermement convaincu — à moins qu’il ne faille le soumettre à un contre-interrogatoire — qu’il parle de sa propre expérience, et il ne lui vient pas souvent à l’esprit que, dans ses arguments, il applique le critère du Nouveau Testament aux Coptes, et un autre critère aux musulmans, bien plus bas que celui qu’il s’applique à lui-même. J’ai parlé des difficultés mises sur le chemin de l’avancement des Coptes dans l’armée, et il en est de même dans presque tout autre département. À la vérité, un Anglais vint en Égypte avec l’intention avouée de n’employer que des musulmans (probablement sous l’impression que seuls les musulmans étaient les vrais Égyptiens), et il met son intention à exécution autant que possible. Il semble que nul Copte, depuis le temps de Mohammed Ali, n’ait été fait gouverneur ou sous-gouverneur d’une province, quoique, en certains districts, ce fût la meilleure et la plus naturelle des nominations. Pourtant, ce ne sont là que de petites épreuves à supporter pour une nation qui a tant souffert pendant plus de mille ans, et la plupart des Coptes sont sincèrement reconnaissants de la protection dont ils jouissent sous l’égide de notre reine Victoria.[205]
Note. — Depuis que ces pages ont été mises sous presse, le patriarche a accru l’épiscopat par l’addition de sept évêques. Quatre d’entre eux sont les supérieurs des grands monastères d’Égypte. Avant ce temps, ces communautés étaient directement sous le patriarche, et non sous l’évêque du diocèse où les monastères étaient situés. La liste des évêques de l’Église d’Égypte s’établit maintenant comme suit :
1. Basile, métropolite de Jérusalem. 2. Timothée, évêque de Dakahlieh, Gharbieh et Sharkieh. 3. Jean, métropolite d’Alexandrie, Behera et Menoufieh. 4. Abraham, évêque de Guizeh et du Fayoum. 5. Joseph, évêque de Beni Souef. 6. Jacob, évêque de Minieh. 7. Athanase, évêque de Sanabu. 8. Pierre, évêque de Manfalout. 9. Macaire, métropolite d’Assiout. 10. Basile, métropolite d’Abou Tig. 11. Matthieu, évêque d’Akhmim. 12. Agapius (Aghabius), évêque de Kenneh. 13. Marc, métropolite d’Esneh. 14. Sarabamoun, évêque de Khartoum et de Nubie. 15. Sévère (Sidarous), évêque du monastère de Baramous (Nitrie). 16. Marc, évêque du monastère de Saint-Antoine. 17. Arsène, évêque du monastère de Saint-Paul. 18. Pacôme, évêque de Deyr Moharrak.
En Abyssinie : 19. Matthieu, métropolite. 20. Pierre, métropolite. 21. Luc, évêque.
Édition Coptipedia
Traduction française intégrale
D’après l’ouvrage d’Edith L. Butcher
The Story of the Church of Egypt (1897)
FIN DE L’OUVRAGE
[1]Note de l’autrice : l’Arabe de race pure en Égypte, représenté par les tribus bédouines actuelles, est encore supérieur au luxe personnel ; mais les Arabes régnants du huitième au onzième siècle dégénérèrent presque aussi vite que leurs successeurs turcs.
[2]Note de l’autrice : il est vrai que l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie fut brûlée par Jules César ; mais elle fut peu après remplacée par la bibliothèque rivale de Pergame.
[3]Note du traducteur : Les termes « melkite » et « monophysite » reflétaient les catégories confessionnelles de l’époque et de l’historiographie occidentale. Du point de vue copte, l’Église nationale d’Égypte n’était pas une communion hérétique, mais l’Église orthodoxe d’Alexandrie fidèle à la christologie cyrillienne.
[4]Note de l’autrice : cet ancien canal est en ce moment (1897) comblé, sur ordre des autorités sanitaires anglaises. On ne sait pas encore si la fête pharaonique du Nil sera, en conséquence, abandonnée.
[5]Note de l’autrice : après cette date, l’élection du patriarche eut généralement lieu à Babylone, mais la consécration se fit toujours dans l’église des Anges, à Alexandrie, jusqu’à la fin du onzième siècle. Le patriarche élu promettait de payer, sur ses revenus officiels, une somme annuelle au clergé d’Alexandrie pour l’entretien de leurs églises.
[6]Note de l’autrice : le professeur Amélineau suppose que ce hameau marque l’emplacement de l’ancienne cité de Nikiou, ou Pshati ; mais il a été égaré par le nom. L’Ibchadi actuel est un village entièrement moderne, comme je m’en suis convaincue par une inspection personnelle. Il n’y a pas un tertre aux environs, pas même une cicatrice sur le sol comme celles que laissent, à la surface de la terre, les villes d’Égypte les plus entièrement détruites, encore moins quelque fragment d’antiquité subsistant. Un prêtre copte du district me dit que l’emplacement ancien de Nikiou était marqué par la ville moderne de Zaouiet-Razin ; et, quelques années plus tard, je pus faire une expédition jusqu’au lieu. Zaouiet-Razin est certainement dans les limites de l’aire de l’ancienne Île de Nikiou, et en est tout aussi certainement le site d’une ancienne cité. J’y trouvai les restes d’un temple pharaonique, et des restes de colonnes, etc., qui avaient appartenu à une église chrétienne. Je n’eus pas le temps d’en voir davantage.
[7]Note de l’autrice : ville d’une grande antiquité, appelée Cynopolis par les Grecs. Elle existe encore sous le nom d’El-Kais, dans la province de Minieh.
[8]Note de l’autrice : ce ne fut que sous le règne précédent d’Abd el-Melek que les Arabes avaient commencé à frapper une monnaie qui leur fût propre.
[9]Note de l’autrice : c’est une remarque commune du touriste moderne que les chrétiens en auraient fait autant en leur temps, et dérobé les colonnes des temples païens pour leurs églises. Il est superflu d’assurer quiconque a étudié l’histoire de l’Égypte chrétienne que cette remarque est fausse. Les premiers chrétiens d’Égypte prenaient un soin particulier de ne rien employer qui eût servi au culte des anciens dieux égyptiens. Même quand la nécessité les poussait à bâtir leurs églises dans les fortes murailles d’un temple abandonné, ils recouvraient les hiéroglyphes de plâtre, et dressaient leurs propres colonnes dans l’enceinte. Le seul exemple que je connaisse où des colonnes d’un temple païen aient été employées dans la construction d’une église est à Louxor, où, dans le siècle présent, quelques vieilles colonnes de l’une des ruines furent offertes par un gouverneur à l’église copte moderne. On trouve à l’occasion d’anciennes pierres gravées encastrées dans les murs des églises, mais placées de telle sorte qu’il est évident que les bâtisseurs n’en connaissaient pas la signification.
[10]Note de l’autrice : un dinar semble avoir valu alors environ douze shillings de notre monnaie.
[11]Note de l’autrice : Fostat et les restes fragmentaires de Babylone sont aujourd’hui appelés, par une méprise quelque peu ridicule passée dans le langage courant, le « Vieux-Caire ».
[12]Note de l’autrice : la date de l’élection du patriarche melkite Cosmas ne peut être donnée avec certitude ; les diverses autorités varient de quinze ans ; mais toutes s’accordent à la placer sous le califat de Hachem, et il semble probable que les melkites auraient choisi le moment où la persécution avait cessé et où le trône patriarcal de l’Église nationale était vacant. Durant ces soixante années, tous leurs évêques étaient morts, et ils avaient récemment dépendu des visites occasionnelles d’un prélat monothélite venu de Syrie. Le Pierre qui, au concile de Constantinople en 680, avait signé comme évêque d’Alexandrie n’était nullement évêque.
[13]Note du traducteur : L’accusation de « fraude » portée ici contre les coptes relève du point de vue melkite. Dans la mémoire copte, le retour de Benjamin Ier et la restauration de l’Église nationale après la conquête arabe ne sont pas une usurpation, mais la fin d’une dépossession imposée par le pouvoir byzantin.
[14]Note de l’autrice : si, au lieu d’églises, on lit autels, l’assertion ne paraîtrait pas improbable. Il y en avait trois dans chaque église, et parfois une chapelle séparée avec un quatrième.
[15]Note de l’autrice : tous ces califes et émirs ont deux, sinon trois noms et surnoms différents ; et comme les historiens les appellent souvent indifféremment par l’un ou par l’autre, c’est un travail long et difficile que de les identifier. Le nom donné dans le texte est, dans chaque cas, celui qui paraît le plus généralement connu.
[16]Note de l’autrice : Mina s’écrit avec un « i » chez tous les écrivains occidentaux jusqu’à ce jour ; mais le vrai son à représenter est probablement celui du « e » bref. En anglais, il devrait certainement s’écrire avec un « e ».
[17]Note de l’autrice : ce récit est tiré de la traduction de Quatremère.
[18]Note de l’autrice : Masr, le nom sémitique de l’Égypte, était employé par les Arabes pour désigner les cités combinées de Fostat et de Babylone ; et il s’applique de même, aujourd’hui, par eux, aux quatre villes bâties successivement l’une au nord de l’autre — Babylone, Fostat, Masr et Le Caire.
[19]Note de l’autrice : cette prière est conservée dans la Vie de Michel, par Jean le Diacre, qui était avec son maître en cette occasion.
[20]Note de l’autrice : le 26 septembre.
[21]Note du traducteur : Le terme « monophysite » est impropre pour désigner les patriarches syriaques orthodoxes d’Antioche. La communion copte les reçoit comme membres de la famille orthodoxe orientale, fidèle à la christologie de saint Cyrille et distincte de l’eutychianisme.
[22]Note de l’autrice : dans l’Église égyptienne primitive, les patriarches n’étaient pas moines, et quelques-uns d’entre eux étaient mariés.
[23]Note du traducteur : L’opposition entre « melkite » et « monophysite » reprend une terminologie ancienne mais réductrice. Pour la tradition copte, il faut distinguer historiquement les chalcédoniens et les non-chalcédoniens, sans identifier ces derniers à une hérésie ni à l’eutychianisme.
[24]Note du traducteur : Le terme « monophysite », appliqué ici à Denys d’Antioche, doit être compris comme une désignation occidentale ou chalcédonienne des orthodoxes orientaux. La tradition copte voit dans cette communion une parenté de foi fondée sur la christologie cyrillienne.
[25]Note de l’autrice : c’est-à-dire Denys et Jacques. Le patriarche de l’Église melkite (ou grecque) en Égypte, à cette époque, était un homme nommé Christophe, frappé d’incapacité peu après son élection par une attaque de paralysie, et dont, par conséquent, nous n’entendons presque rien parler, hormis le fait qu’il porta le titre de 817 à 848.
[26]Note de l’autrice : le seul lieu désigné dans l’histoire de l’Égypte comme « la citadelle », avant la construction de la citadelle actuelle au-dessus du Caire, est la citadelle de Babylone, aujourd’hui en ruine ; aussi sommes-nous amenés à conclure que les Égyptiens firent leur dernière résistance à Babylone.
[27]Note de l’autrice : Quatremère, par une étrange corruption de Girghis, appelle cet homme Kirky.
[28]Note du traducteur : Ce lien ancien entre l’Église d’Égypte et l’Église d’Abyssinie — le patriarche copte ayant longtemps nommé le métropolite (abouna) d’Éthiopie — trouva son couronnement à l’époque contemporaine. En 1959, le pape Cyrille VI accorda à l’Église éthiopienne son propre patriarche, lui reconnaissant l’autocéphalie : l’antique mère-Église d’Alexandrie donnait ainsi à sa fille une pleine maturité, tout en demeurant unie à elle dans la même foi orthodoxe orientale.
[29]Note de l’autrice : selon toute probabilité, c’était à l’origine Kasr el-Khémi (« Château d’Égypte »).
[30]Note de l’autrice : vers cette époque, le patriarche melkite avait, en effet, élevé quatre de ses rares évêchés au rang de métropoles ; et, de ces quatre, Babylone était l’un. Le but en était probablement de donner aux évêques melkites la préséance sur ceux de l’Église nationale, plus importante, dans les principales villes d’Égypte. Comme Babylone, par sa proximité de Fostat — siège du gouvernement mahométan —, était le siège le plus important aux yeux des musulmans, il est aisé de comprendre pourquoi l’évêque de Babylone (de l’Église nationale) désirait prendre rang égal à celui de son rival, quoique les moyens employés fussent indéfendables.
[31]Note de l’autrice : je conclus, de divers indices, que le voile jaune ou couleur de miel était le vêtement porté par les prostituées, mais je n’ai pu m’en assurer.
[32]Note de l’autrice : la nouvelle cité d’Ahmed s’appelait aussi El-Katai. Il y avait déjà, sur le site, un quartier occupé par des soldats, et appelé El-Askar.
[33]Note de l’autrice : ce mot est toujours traduit par les Français par « manège », ou école d’équitation. Il est fort possible que ce soit là le vrai sens du mot meidan ; mais, dans l’arabe vulgaire d’aujourd’hui, il ne signifie qu’une place ou un terrain public.
[34]Note de l’autrice : un autre écrivain l’appelle Abd el-Hamid el-Omari.
[35]Note de l’autrice : autrement écrit Darmus ou Termus ; c’était une cité épiscopale.
[36]Note de l’autrice : le premier à bâtir une mosquée à minarets, comme une église, fut un gouverneur d’Égypte qui régna de 668 à 682 ; mais cela ne devint usuel que bien plus tard.
[37]Note de l’autrice : le nom de cet architecte était probablement Ibn Katib el-Farghani. Si tel est le cas, il fut martyr dans une persécution ultérieure.
[38]Note de l’autrice : depuis que ce passage a été écrit, la mosquée a été de nouveau restaurée.
[39]Note de l’autrice : il y a tout lieu de croire qu’il fut décapité quelques années plus tard, sur son refus de renier sa foi et de se faire mahométan.
[40]Note de l’autrice : nous devons signaler de nouveau que le mot réellement employé en arabe pour les sujets de l’Empire byzantin est Roumi, c’est-à-dire Romain. Mais on le traduit toujours, dans les langues européennes, par le mot « Grec » ; et les Byzantins sont communément appelés Grecs par les écrivains du Moyen Âge et d’après. À strictement parler, traduire Roumi par « Grec » est plus inexact encore que de traduire Agupti par « Copte ». Mais parler de Romains et d’Égyptiens ne ferait qu’embrouiller inutilement le lecteur ordinaire en pareille matière.
[41]Note de l’autrice : cet incident montre que, même à cette époque, la communion à jeun n’était pas une règle absolue, puisque personne, parmi les présents, ne paraît avoir avancé l’argument que l’évêque s’était ainsi disqualifié pour prendre sa part régulière à l’office.
[42]Note de l’autrice : Michel de Tani, cité par Neale.
[43]Note de l’autrice : un Écossais et un Américain, par des moyens que je ne justifie pas, virent et manièrent ce rouleau dans sa cachette il y a environ dix-huit ans. L’alarme fut donnée, et il a depuis disparu. On ne peut que conjecturer son âge et son histoire véritables.
[44]Note de l’autrice : Khamarayeh était favorable aux chrétiens, et l’on dit qu’il passait des heures en adoration silencieuse devant l’image, dans l’église melkite d’El-Kosseir. Il était dans les meilleurs termes avec les moines de ce lieu, et fit bâtir une loggia dans leur enceinte, afin de jouir du paysage lors de ses visites.
[45]Note de l’autrice : ceci se rapporte à l’ancienne Dongola.
[46]Note du traducteur : Le terme « jacobite » est extérieur à la conscience propre de l’Église copte. Les Églises d’Égypte, de Nubie et d’Éthiopie se comprenaient comme orthodoxes dans la succession apostolique et dans la communion de la foi alexandrine, non comme une secte issue de Jacques Baradée.
[47]Note de l’autrice : M. Quatremère ne trouve rien d’incroyable dans cette histoire. Il suggère que les prétendus génies étaient probablement des singes.
[48]Note de l’autrice : c’est cette cité, Masr-el-Askar, qui fut plus tard connue des Égyptiens sous le nom de Masr-el-Atika, ou le Vieux-Masr. Le nom de « Vieux-Caire » est absurdement inexact en lui-même, et tout à fait mal appliqué, par les autorités municipales et les drogmans d’aujourd’hui, à Fostat et à Babylone.
[49]Note de l’autrice : c’est l’église où l’on conduit tous les touristes, avec la minuscule église de Sitte Miriam au-dessous d’elle.
[50]Note de l’autrice : dans certaines listes de patriarches, cet homme est appelé Abraham au lieu d’Éphraïm. Autant que je puisse en juger, les deux noms paraissent identiques en copte, et la prononciation la plus approchante serait Aphrahem.
[51]Note de l’autrice : Abou Sefayn.
[52]Note de l’autrice : Neale et Renaudot parlent tous deux des « crimes de Philothée ». Mais, à l’examen, nous trouvons que les pires accusations que ses ennemis pussent porter contre lui étaient qu’il était négligent à fréquenter l’église, amateur de bonne chère, et qu’il se baignait deux fois par jour.
[53]Note de l’autrice : cette église était celle que venait de restaurer Éphraïm. Elle existe encore, et est l’une des plus intéressantes à voir près du Caire. On l’appelle aujourd’hui du sobriquet arabe de saint Mercure — Abou Sefayn.
[54]Note du traducteur : Le terme « monophysites » employé ici pour les coptes est impropre. La tradition copte est miaphysite et orthodoxe orientale ; elle rejette l’eutychianisme et confesse l’unique Christ, vrai Dieu et vrai homme.
[55]Note de l’autrice : ce nombre est inexact. Cosmas fut le dernier qui eût envoyé un métropolite en Abyssinie ; entre lui et Philothée, il n’y en eut que quatre — Macaire, Théophane, Mena II et Éphraïm.
[56]Note de l’autrice : l’« i » se prononce long, comme « î ».
[57]Note du traducteur : L’opposition entre « melkites » et « monophysites » doit être comprise comme une terminologie historique de conflit. La tradition copte préfère distinguer chalcédoniens et orthodoxes orientaux non chalcédoniens, sans accepter l’accusation de monophysisme.
[58]Note du traducteur : La tradition copte ne nie pas que certains responsables aient pu commettre des fautes graves. Mais elle distingue les péchés personnels, les crises disciplinaires et les abus administratifs de la foi de l’Église elle-même. Un épisode de corruption ou de mauvais gouvernement ne peut être présenté comme la vérité de la tradition copte.
[59]Note de l’autrice : on sous-entend qu’ils refusèrent parce que Jean n’offrait pas d’argent. Mais ils avaient un motif canonique de refus : pour être curé de paroisse, un homme doit être marié ; pour être éligible à un évêché, il doit être moine.
[60]Note de l’autrice : on relève, dans les décombres de Babylone, les traces de douze incendies différents, avant la destruction finale de la ville.
[61]Note de l’autrice : ce couvent fut fondé par Arcadius sur les collines du Mokattam, à l’est de Toura, en mémoire d’Arsène, le précepteur de ses fils, qui se fit moine en Égypte et passa, dit-on, les trois dernières années de sa vie dans une cellule taillée dans le roc, sur la colline de Toura. Arcadius bâtit une église qui devint le noyau de l’un des monastères les plus célèbres d’Égypte. Le nom d’El-Kosseir est une abréviation du nom complet Deyr Johannis el-Kasir — le Couvent de saint Jean le Petit, ce dernier étant un saint bien connu en Égypte. Il fut rebâti après la persécution de Hakim, et appelé le Couvent de la Mule, à cause d’une curieuse circonstance qui répandit sa renommée. Les moines, raconte-t-on, dressèrent un jour une mule de telle sorte qu’elle descendait chaque jour seule jusqu’au fleuve, attendait que l’homme qui y travaillait eût rempli ses outres, puis remontait seule au couvent. Les ruines en subsistent apparemment encore, et il y a, taillées dans la face de la falaise, des cellules qui furent probablement aussi habitées par les moines.
[62]Note de l’autrice : ainsi dans la traduction de Malan. Mais c’est évidemment une coquille : le nombre est donné ailleurs, par Makrizi lui-même, comme étant de 30 000.
[63]Note de l’autrice : parmi les églises d’abord pillées, puis changées en mosquées par El-Hakim — outre celles du Caire et des faubourgs —, Abou Salih signale les suivantes comme ayant été particulièrement belles : l’église et le monastère des nestoriens, près d’Al-Adawiyah ou Miniet-es-Soudan (à environ dix-huit milles au sud du Caire) ; l’église de Notre-Dame à Assouan ; l’église de Notre-Dame à Ashmounayn. Celles-ci furent changées en mosquées. Les célèbres monastères d’El-Kosseir et de Nahya furent aussi brûlés jusqu’au sol par ordre de Hakim, mais furent restaurés peu après la fin de la persécution. Une église particulièrement belle de Saint-Pacôme, à Fau (Bafu, dans le district de Dashna) — dont les dimensions sont données comme de cent cinquante coudées (deux cent vingt-cinq pieds) de long sur soixante-quinze de large, dont les murs étaient couverts de mosaïques de verre, et dont les colonnes étaient de beau marbre — fut détruite par El-Hakim, outre plusieurs églises de Nubie, au cours d’une expédition dans ce pays. Le roi de Nubie qui régnait au temps du calife Hakim se nommait Raphaël, et Abou Salih dit qu’il se bâtit, dans sa cité royale de Dongola, un haut palais aux dômes de brique rouge, qui « ressemble aux édifices d’Al-Irak ». Dongola est décrite, sous ce règne, comme « une grande cité sur les rives du Nil béni, qui contient de nombreuses églises, de grandes maisons et de larges rues ».
[64]Note de l’autrice : cette menace de bannissement ne s’appliquait, je crois, qu’aux Juifs. Les chrétiens, pour la plupart, ne demandaient qu’à fuir, mais il leur était interdit de se déplacer, même d’un district à un autre.
[65]Note de l’autrice : c’était probablement le nom que lui donnaient les musulmans.
[66]Note du traducteur : La tradition copte peut reconnaître des fautes, des conflits ou des abus dans certains moments de son histoire. Mais ces épisodes ne doivent pas être généralisés à l’ensemble de la foi, de la sainteté ou de la dignité du siège de saint Marc.
[67]Note de l’autrice : Dimrua a été identifiée par Neale avec Hermopolis Parva, ou Damanhour, mais sans qu’aucun motif soit avancé. Amélineau ne la mentionne pas, et Quatremère dit que le nom était Timru, et qu’il s’agit d’une ville de la province de Garbieh.
[68]Note de l’autrice : c’est sous ce règne (1054) que se produisit la séparation définitive entre l’Église grecque et l’Église romaine, quoiqu’elle paraisse être passée inaperçue tant de l’Église grecque que de l’Église nationale d’Égypte.
[69]Note de l’autrice : Il est difficile de dire si Bedr el-Jamal était ouvertement chrétien ou non. L’émir chrétien dont parle Abou Salih comme seigneur de toute l’Égypte vers cette époque pourrait être Taj ed-Doula.
[70]Note de l’autrice : Le trône de Nubie passait, non au fils du monarque régnant, mais au fils de sa sœur aînée.
[71]Note de l’autrice : Il semble qu’il ait été enseveli en chrétien dans l’église arménienne de Basatin. (Voir Abou Salih.)
[72]Note du traducteur : Le mot « hérétiques » exprime ici le regard latin médiéval sur les coptes et autres chrétiens orientaux non chalcédoniens. La tradition copte ne reçoit pas ce jugement : elle se comprend comme Église apostolique orthodoxe, fidèle à la foi de Nicée, d’Éphèse et de saint Cyrille.
[73]Note du traducteur : Le mot « hérétiques » et l’appellation « jacobites » appartiennent ici au vocabulaire latin médiéval. Pour la tradition copte, ces jugements ne décrivent pas la foi réelle de l’Église d’Alexandrie, qui se comprend comme orthodoxe, apostolique et cyrillienne.
[74]Note de l’autrice : Makrizi raconte une histoire fort curieuse de ce patriarche. Il affirme que, du vivant de Mustanzir, le Nil venant de nouveau à manquer, le calife envoya le patriarche à travers le Soudan jusqu’en Abyssinie pour tâcher d’en découvrir la cause. Le roi d’Abyssinie vint à sa rencontre et lui demanda la raison de sa venue. Le patriarche lui dit alors qu’il manquait d’eau dans le Nil, et que le peuple d’Égypte en souffrait. Alors le roi ordonna d’ouvrir une certaine vallée close d’où le Nil coule vers l’Égypte. À peine cela fut-il fait que le Nil monta de trois coudées en une nuit, et continua de monter jusqu’à inonder le pays et les récoltes. Puis le patriarche s’en retourna, et El-Mustanzir lui conféra une robe d’honneur, et le traita d’ailleurs fort bien.
[75]Note de l’autrice : C’est El-Afdal qui, en l’an 1107, interdit l’usage de l’année solaire dans toutes les transactions publiques ou officielles.
[76]Note de l’autrice : On trouvera un récit complet et intéressant de Marc ebn Kunbar dans Abou Salih, p. 20 à 48 de la traduction.
[77]Note du traducteur : Le terme « monophysite » appliqué au patriarche d’Antioche doit être corrigé. Les Églises orthodoxes orientales, dont l’Église copte et l’Église syriaque orthodoxe, confessent la foi miaphysite de saint Cyrille et rejettent l’eutychianisme.
[78]Note de l’autrice : Ce ne fut que sous le règne du pape Innocent III de Rome que la confession auriculaire à un prêtre fut déclarée doctrine essentielle de l’Église d’Occident. Innocent III fut élu pape en 1198. Elle n’a jamais été déclarée essentielle dans l’Église égyptienne.
[79]Note de l’autrice : Plus d’un historien occidental dit que ce fut Péluse qu’Amaury prit et saccagea en cette occasion ; quoique les historiens égyptiens parlent clairement de Belbeis, une ville presque aussi peu connue des écrivains occidentaux que la Babylone d’Égypte, mais alors l’une des places fortes de l’Égypte. La même chose est remarquable plus d’une fois : que là où les historiens occidentaux parlent de Péluse, les historiens orientaux donnent le même récit d’événements à Belbeis ; or les deux villes étaient fort éloignées l’une de l’autre. Péluse était la ville qu’une armée marchant de Syrie vers Alexandrie chercherait naturellement à occuper, et Belbeis est sur la ligne de Syrie au Caire.
[80]Note de l’autrice : Certains auteurs se sont efforcés de présenter cela comme le simple incendie des faubourgs du Caire entre Shawer et l’armée envahissante ; mais il n’y a nul doute que ce furent Babylone et une partie de Fostat qui brûlèrent, et celles-ci se trouvaient au sud du Caire, un désert entre elles. Dans cet incendie, l’une des principales églises de Deyr Abou Sefayn fut détruite par le feu. Deyr Abou Sefayn se dressait, non dans la ville proprement dite, mais sur la route qui longeait la rive du fleuve (aux premiers temps) près de Fostat et de Babylone. L’église fut rebâtie, et le Deyr se dresse encore sur le même site, quoique le fleuve se soit maintenant retiré, et que la route qui passe près des murs croulants du vieux Deyr soit occupée par la ligne du chemin de fer de Helwan. Les murs sont solides et anciens, car le lieu ne fut que partiellement détruit par le grand incendie. Il se dresse au nord-ouest de la mosquée d’Amr, et tout près d’elle. Nous n’entendons pas dire que la mosquée d’Amr ait souffert dans l’incendie ; et les églises d’Anbar Shenouda ou de la Vierge, qui toutes deux se dressent dans les murs d’Abou Sefayn, ne sont pas mentionnées dans l’histoire comme ayant brûlé. Le desservant actuel de l’église Saint-Mercure soutient toutefois que ce fut l’église de la Vierge, et non l’église Saint-Mercure, qui périt dans l’incendie de Babylone.
[81]Note de l’autrice : Certains, et parmi eux le patriarche des Arméniens, s’enfuirent en Syrie et se réfugièrent auprès des chrétiens de Jérusalem. (Voir Abou Salih.)
[82]Note de l’autrice : Une autorité musulmane appelle cet homme un Grec.
[83]Note de l’autrice : On dit souvent aux touristes que ces greniers et le grand puits étaient l’œuvre du patriarche Joseph, avant l’Exode.
[84]Note de l’autrice : Ou quelque village près de l’actuelle Mansourah, qui n’existait probablement pas encore alors. On dit qu’elle fut bâtie par Kamil après que Damiette fut tombée aux mains des chrétiens.
[85]Note du traducteur : Le vocabulaire latin qui assimile les coptes à des hérétiques ou les Églises orthodoxes orientales à des « monophysites » ne correspond pas à leur foi propre. La tradition copte confesse l’unique Christ, vrai Dieu et vrai homme, et ne reçoit pas les jugements de croisade comme des critères théologiques objectifs.
[86]Note de l’autrice : C’est-à-dire entrer dans le pays par la branche de Rosette du fleuve, au lieu de tenter de nouveau Damiette.
[87]Note du traducteur : Cyrille III ibn Laqlaq est effectivement l’un des patriarches les plus contestés des sources coptes médiévales. La tradition copte peut reconnaître des abus personnels dans son gouvernement, mais elle ne confond pas ces fautes avec l’identité spirituelle de l’Église, ni avec la dignité du siège apostolique de saint Marc.
[88]Note du traducteur : Le titre de ce chapitre reprend le jugement sévère de l’autrice sur Cyrille III ibn Laqlaq. La tradition copte peut reconnaître que son patriarcat fut problématique, mais elle distingue ce cas personnel de la sainteté de l’Église et de la légitimité du siège patriarcal d’Alexandrie.
[89]Note du traducteur : Le terme « monophysite » est impropre pour désigner l’évêque copte de Jérusalem. La tradition copte reconnaît en lui un hiérarque orthodoxe oriental non chalcédonien, et non un représentant de l’eutychianisme.
[90]Note de l’autrice : Cela paraît se rapporter au fait qu’il avait rétabli la pratique de la confession auriculaire dans l’Église égyptienne.
[91]Note du traducteur : L’expression « profession de foi monophysite » doit être corrigée. La confession copte est miaphysite : elle affirme l’unique Christ, Verbe incarné, vrai Dieu et vrai homme, sans confusion ni séparation.
[92]Note de l’autrice : Un ψήφισμα, à Athènes, était une proposition adoptée à la majorité des voix, par opposition à un προβούλευμα (décret du Sénat) et à un νόμος (loi fondamentale de l’État).
[93]Note de l’autrice : L’homme qui rédigea cet abrégé des Canons était Safi-el-Fedaïl, communément connu sous le nom d’Ebn Assal, théologien distingué de l’Église nationale.
[94]Note du traducteur : Le jugement très dur porté sur David, devenu Cyrille III, vise un patriarche particulier et une crise disciplinaire précise. La tradition copte ne confond pas ces abus avec la foi de l’Église ni avec la mémoire des saints patriarches qui ont gardé le siège de saint Marc.
[95]Note de l’autrice : Cette traduction d’Ibn Saïd est tirée des écrits de Corbet Bey.
[96]Note de l’autrice : La mosquée d’Amr ebn Aas.
[97]Note de l’autrice : L’île de Rhoda.
[98]Note de l’autrice : Melek-el-Saleh, fils cadet du sultan Kamil.
[99]Note de l’autrice : Makrizi dit que Touran Shah n’était pas réellement son fils, mais le fils d’une des épouses du sultan.
[100]Note de l’autrice : Shajar-el-dur n’était pas le vrai nom de la reine, mais un surnom signifiant « L’Arbre de Perles ».
[101]Note de l’autrice : Makrizi conte une curieuse histoire des aventures de douze mamelouks appartenant à la troupe de Phares Oktai, qui s’enfuirent dans le désert du Tih Beni Israël après le meurtre de leur maître, et s’égarèrent. Après cinq jours d’errance, ils aperçurent au loin une ville, et chevauchèrent toute la journée dans sa direction. Le sixième jour, ils entrèrent dans une cité déserte, solidement bâtie « de marbre vert ». Le sable s’était amassé dans les rues et les maisons silencieuses, mais, dans une boutique, ils trouvèrent des vêtements qui tombèrent en poussière dès qu’ils les touchèrent. Dans la même boutique se trouvaient neuf pièces d’or gravées de la figure d’une gazelle et de caractères hébreux. Ils les prirent, et, en creusant, ils découvrirent une source d’eau douce, qui leur fut, sur le moment, de bien plus grand prix. S’étant ainsi rafraîchis, ils quittèrent la cité déserte et marchèrent toute la nuit. Au matin, ils tombèrent sur une troupe de Bédouins, qui les guidèrent jusqu’à Karak. En ce lieu, ils offrirent aux changeurs l’or qu’ils avaient trouvé dans la cité de marbre vert. L’un d’eux déclara aussitôt que cette monnaie avait été frappée au temps de Moïse, et insista pour savoir d’où elle venait. Les mamelouks racontèrent l’histoire de la cité déserte, et découvrirent que les Juifs de Karak en connaissaient l’existence par tradition. Ils déclarèrent qu’elle avait été bâtie par les enfants d’Israël durant leurs quarante années de séjour dans le désert.
[102]Note de l’autrice : À un moment, il interdit absolument la vente et la fabrication de la bière dans toute l’Égypte, et s’efforça constamment d’en faire autant pour le vin. Il fit étrangler l’un de ses principaux émirs parce qu’il était convaincu d’avoir bu du vin. L’usage du café fut découvert au Yémen vers cette époque, mais ne fut introduit en Occident que près de trois siècles plus tard. Bien des musulmans dévots ne voulaient pas y toucher, le rangeant dans la même catégorie que le vin.
[103]Note de l’autrice : « J’adresse ma requête au patriarche d’Alexandrie, notre Père Jean, que je salue avec toute la révérence due au successeur de Marc et d’Anianus. Écoute mes paroles, et accorde-moi ma requête. Envoie-moi un métropolite vertueux, capable de m’instruire en toutes choses bonnes et utiles. Suis le conseil du prophète David, qui dans son psaume t’a adressé ces paroles : “Ô mon fils, ne laisse pas tes brebis aux crocs du loup.” Ces métropolites syriens qui résident en Abyssinie n’ont attiré que notre haine. Nous avons toujours appartenu au patriarcat d’Égypte ; et nous n’aurions pas si longtemps souffert que ces étrangers exerçassent des fonctions épiscopales — nous les eussions chassés de leurs trônes —, n’était qu’ils jouissaient de la protection de notre père, qui n’avait près de lui aucun évêque de ton choix. Mais maintenant, ne permets pas la ruine d’un royaume qui est sous ta charge, et envoie-nous un métropolite, afin que Notre-Seigneur Jésus-Christ fasse pleuvoir sur toi ses bénédictions. Songe à saint Marc, et ne nous abandonne pas pour nous punir de nos péchés. Choisis-nous un métropolite ; ou, si la chose ne dépend pas de toi, demandes-en la permission au sultan. Quand tu auras accordé notre demande, tu obtiendras tout ce que tu désires le plus. Ne souffre pas que ces Syriens exercent plus longtemps l’autorité en notre pays. Au reste, si tu nous dis de les expulser, nous les expulserons. Si tu nous commandes de les garder auprès de nous, nous exécuterons tes ordres. Tu as désapprouvé notre conduite à leur égard ; mais daigne pardonner notre faute, afin que notre péché soit remis. Pardonne aussi à tous nos compatriotes, et que ta bénédiction repose sur nous dans la vie et dans la mort. »
[104]Note de l’autrice : Un mot que je n’ai pu déchiffrer.
[105]Note de l’autrice : Ce nom est probablement une corruption d’Alexandre.
[106]Note de l’autrice : On rapporte que, plus d’une fois en cas d’urgence, le sultan allait avec tous ses émirs aider à la réparation d’un canal, et portait de ses propres mains une corbeille de terre « à la vue de tout le monde », en manière d’exemple.
[107]Note de l’autrice : En l’an 678 de l’Hégire, tous les chrétiens du ministère de la Guerre furent renvoyés et remplacés par des commis mahométans. Ce renvoi massif d’employés chrétiens se produisit plusieurs fois sous les souverains musulmans, mais, tôt ou tard, on trouva toujours nécessaire de reprendre les chrétiens. Le jour même où cet édit fut publié, le monastère de Khandak, dans les faubourgs du Caire, fut rasé jusqu’au sol, une immense populace se déversant hors du Caire pour aider à sa destruction.
[108]Note de l’autrice : Ce marquage — ou, pour parler exactement, ce tatouage — ne se fait pas dans l’enfance, mais quand le garçon est assez grand pour en comprendre le sens et pour y donner son propre consentement. Il existe aussi parmi eux une vieille tradition selon laquelle l’Égypte sera un jour délivrée du joug musulman par les chrétiens du Sud (l’Abyssinie), et que cette marque facilitera, en ce jour-là, aux envahisseurs la reconnaissance des fidèles.
[109]Note du traducteur : Attribuer une dégradation générale du caractère des chrétiens égyptiens à partir d’un patriarche particulier est une généralisation excessive. La tradition copte reconnaît les crises historiques, mais elle souligne aussi la continuité de la foi, de la liturgie, du monachisme et du témoignage des fidèles.
[110]Note de l’autrice : Makrizi (traduction de Malan).
[111]Note de l’autrice : L’année où Nasr fut rappelé au Caire, il tomba des pluies si fortes que de nombreux tombeaux furent entièrement détruits par les eaux dévalant des collines du Mokattam.
[112]Note de l’autrice : Cette année-là éclata aussi en Égypte une peste bovine, qui sévit avec une telle virulence qu’il ne resta que peu de bêtes en vie. Un habitant d’Ashmoun Tana, qui possédait 1 021 têtes de bétail, perdit tout ce grand troupeau, sauf dix-huit.
[113]Note de l’autrice : La traduction littérale du mot Meidan est « école d’équitation », ce qui donnerait une fausse impression. C’était une grande cour ouverte dépendant de l’un des palais du sultan, où il descendait chaque jour depuis la citadelle.
[114]Note de l’autrice : On sait que les églises suivantes furent détruites à cette époque. Au Caire : l’église de Zehry ; une église dans l’enceinte de la citadelle, au lieu appelé « les Ruines des Tartares » ; l’église du quartier de Hamra ; l’église des Vierges, près des « Sept Aqueducs » ; l’église de Mari Mina ; l’église des « Gardiens des Léopards » ; une église du quartier grec ; une autre du quartier militaire ; deux dans la rue de Zawilah ; une église près du dépôt des étendards. Une église à Khandak ; quatre églises à Alexandrie ; deux à Damanhour ; quatre dans la province de Garbiah ; trois dans la province de Sharkiah ; six dans la province de Behnesa ; huit dans la province de Siout et de Manfalout ; onze dans les villes d’Assiout, d’Assouan, de Minieh et de Li Kasib ; une à Atfih ; neuf à Fostat ; le couvent de la Mule, et d’innombrables autres couvents.
[115]Note de l’autrice : Un zeyr est une très grande jarre d’argile poreuse.
[116]Note de l’autrice : Kerim-el-Din était copte, et sa famille n’était devenue musulmane que depuis une génération.
[117]Note de l’autrice : Nasr devint soupçonneux envers tout le monde avant sa mort. Les écrivains contemporains nous assurent qu’il empoisonna au moins cent cinquante personnes qu’il imaginait conspirer contre lui, et confisqua leurs biens.
[118]Note de l’autrice : Le syce égyptien ordinaire.
[119]Note de l’autrice : Probablement une erreur pour Boulac Dakrour.
[120]Note de l’autrice : C’était la seconde phase de la fête du Nil. Quand les cérémonies païennes furent abolies, on descendait la main (momifiée) d’une vierge martyre pour bénir l’eau. On l’appela alors la Fête du Martyr.
[121]Note de l’autrice : Un feddan est un peu plus qu’un acre.
[122]Note de l’autrice : Son indignité se rapporte probablement à son mariage, car nul laïque respectable ne serait demeuré célibataire, et nul homme marié n’était jugé éligible au patriarcat.
[123]Note de l’autrice : Le nom de l’empereur d’Abyssinie.
[124]Note de l’autrice : Cette réunion temporaire est présentée par les historiens catholiques romains comme la soumission solennelle de l’Église copte au pape de Rome, « sous l’autorité duquel elle est demeurée depuis lors ». Mais, s’il en était ainsi, le pape de Rome n’aurait pu reconnaître, comme il le fit, un patriarche rival dans le même siège, celui d’Alexandrie. Ce ne fut pourtant pas une soumission, mais seulement une juste tentative de réconciliation, qui échoua par suite des prétentions extravagantes du pape de Rome à l’autorité suprême. C’est cela qui fit rejeter le concile avec indignation par les Grecs, et l’ignorer en Égypte, lorsque les conditions de la réunion furent portées à la connaissance de ces deux pays.
[125]Note de l’autrice : En 1484, les moines du Deyr Antonius et du Deyr Paulus furent tous massacrés, et les monastères abandonnés pendant quatre-vingts ans. Durant ce temps, la plus grande partie de l’ancienne bibliothèque servit de combustible aux Bédouins errants.
[126]Note de l’autrice : En 1502, Pierre Martyr visita le sultan d’Égypte, envoyé par Ferdinand et Isabelle d’Aragon.
[127]Note de l’autrice : Jean, bien entendu, était mû par la conviction que, s’il se soumettait au pape aux conditions faciles qu’on exigeait, les chrétiens d’Égypte s’assureraient un protecteur efficace.
[128]Note de l’autrice : Les historiens catholiques romains laissent entendre que Jean fut empoisonné, mais rien ne fonde cette supposition.
[129]Note de l’autrice : Baronius, l’historien romain, affirme que le successeur de Jean fit à Rome cette soumission que son prédécesseur avait eu l’intention de faire, et donne même une lettre censée avoir été écrite par Gabriel VIII, outre qu’il assure que la réunion fut acceptée par toute l’Église d’Égypte en janvier 1595. Mais en tout cela Baronius fut trompé, et le récit de ses annales s’est révélé entièrement faux.
[130]Note de l’autrice : Dans une lettre adressée à l’un de ses amis calvinistes, il décrit les Coptes et les Jacobites comme s’ils étaient deux sectes religieuses différentes, et identifie ces derniers aux Nestoriens ! En vérité, il fait preuve d’une si déplorable ignorance de tout ce qui les concerne que Neale douta quelque temps de l’authenticité de la lettre, au motif qu’une telle ignorance de la part du patriarche d’Alexandrie était impossible. Elle peut pourtant se rencontrer chaque jour, en notre siècle éclairé, dans l’ignorance de certains hommes d’Église anglais, qui gouvernent à présent cette même terre d’Égypte, et qui sont responsables, en tant que chrétiens, de l’attitude qu’ils adoptent envers son Église nationale.
[131]Note du traducteur : Ces jugements sur l’ignorance et l’hérésie reflètent le regard de groupes extérieurs sur les coptes. La tradition copte a connu des périodes d’appauvrissement matériel et éducatif sous la pression historique, mais elle a conservé une mémoire liturgique, biblique, monastique et canonique d’une grande profondeur.
[132]Note de l’autrice : Ces expressions visent les missionnaires catholiques romains en Égypte.
[133]Note de l’autrice : Les jésuites.
[134]Note de l’autrice : Ce fut du temps de Gabriel VIII que cette prétendue ambassade fut envoyée à Rome.
[135]Note du traducteur : La tradition copte ne nie pas que des abus disciplinaires aient existé, ni que certains évêques aient pu scandaliser les fidèles. Mais elle distingue ces fautes personnelles de la foi orthodoxe de l’Église et de sa tradition canonique, qui n’autorise pas à identifier un abus local à une « hérésie » de l’Église entière.
[136]Note de l’autrice : C’est Chrysoulus qui fait autorité pour cette assertion.
[137]Note de l’autrice : Shamse-ed-din présente, dans ses douzième et treizième chapitres, d’intéressantes remarques sur les industries et les productions de l’Égypte à cette époque. Il observe que les jardins de baumiers d’Égypte, jadis si fameux, avaient alors entièrement disparu, et que le baume employé par le chimiste et le médecin était apporté du Hedjaz. Les belles manufactures de toile d’Assiout étaient également ruinées, mais on en fabriquait encore beaucoup dans le Fayoum, et les espèces les plus fines d’étoffes brodées à Akhmin ; la culture de la vigne subsistait dans quelques districts, et l’Égypte était encore renommée pour son miel. Il dit qu’en l’an 1035 (1625 de notre ère), les impôts d’Égypte produisirent dix-huit cent mille dinars, dont six cent mille seulement furent envoyés en tribut à Constantinople, le reste servant à l’entretien de La Mecque et de Médine et à la solde des troupes ! Cette somme, dit-il, est indépendante du revenu que le Beyler Bey (ou pacha d’Égypte) percevait pour lui-même. On remarquera que les travaux publics, ou l’entretien de quelque disposition pour le bien-être du peuple, ne sont pas même mentionnés dans cette estimation.
[138]Note de l’autrice : La peste d’Égypte peut se décrire comme une « fièvre de la faim ». Elle éclate toujours après une famine ou une longue période de sous-alimentation, et n’attaque que rarement les personnes bien nourries.
[139]Note de l’autrice : Il se peut que Menouf-Memphis n’ait pas existé, et que les deux noms soient en réalité le même.
[140]Note de l’autrice : Voir tome I, p. 450.
[141]Note de l’autrice : Des garçons et des filles bien au-dessous de cet âge jeûnent de nos jours, au grand détriment de leur santé.
[142]Note de l’autrice : La pluie était chose rare en ce siècle. M. de Maillet dit que, durant trois années consécutives de son séjour, il n’en tomba pas une seule goutte.
[143]Note de l’autrice : Gabbarti porte le nombre à 2 336, et M. de Maillet, qui donne une longue description des festivités, à 5 000 !
[144]Note de l’autrice : Celui conclu avec la France le fut en 1535.
[145]Note du traducteur : Les expressions « Église hérétique » et « schismatiques obstinés » appartiennent au regard catholique ou occidental de l’époque moderne. La tradition copte ne reçoit pas ces jugements : elle se comprend comme Église orthodoxe orientale, apostolique et fidèle à la christologie de saint Cyrille.
[146]Note de l’autrice : Ce fut Jean XVI, surnommé Jean-el-Touki, qui rétablit l’office de la consécration du chrême, qui n’avait plus été pratiqué depuis deux cents ans. Neale dit, sur l’autorité du récit de Bernati à Sokerius, que ce fut le même patriarche qui décréta que les enfants coptes seraient désormais baptisés le huitième jour, et non le quarantième après leur naissance. Cela, toutefois, s’accorde mal avec le récit que fait M. de Maillet de son entretien personnel avec Jean XVI sur ce sujet.
[147]Note de l’autrice : M. de Maillet dit qu’il le vit lui-même, mais il paraît à peu près certain qu’il n’alla jamais plus au sud que Sakhara.
[148]Note de l’autrice : La lettre ci-jointe de l’empereur d’Abyssinie expliquera en partie le sort de Du Roule. Il fut retenu à Sennaar tandis qu’un messager allait s’enquérir des intentions de l’empereur à son sujet. Nous comprenons qu’avec la lettre adressée à Du Roule vinrent des instructions secrètes portant que, si Du Roule était un voyageur de bonne foi, on devait le laisser poursuivre sa route, mais que, s’il était jésuite, on devait l’empêcher à tout prix d’entrer en Abyssinie. La lettre est tirée de la Chrestomathie arabe de M. de Sacy : « Le sultan Thekla Haimanout, fils du sultan Adam Segued, fils du sultan Alaf (ou Olaf) Segued. La présente lettre est adressée par le vénérable Roi, le très digne Empereur, le Suzerain des nations, l’Ombre de la Divinité parmi les hommes, le plus illustre des souverains qui professent la religion de Jésus, le plus puissant des rois chrétiens, celui qui est le Défenseur de la Foi ; sous la protection de qui sont les frontières d’Alexandrie ; celui qui tient également la balance de la justice entre le mahométan et le chrétien ; qui est des Israélites, de la lignée des prophètes David et Salomon, sur qui fut la faveur divine dans la voie du salut. Le sultan Thekla Haimanout, fils du sultan Adam Segued, fils du sultan Alaf Segued, qu’il soit à jamais béni, que son très haut empire soit à jamais conservé, ainsi que les chefs de son invincible armée. Amen. Au très illustre, très estimé et très savant Du Roule, Franco-Syrien ; qui vient à nous de cœur comme de personne, qu’il soit préservé de tout accident et élevé au plus haut rang. Amen. Votre interprète Élias, que vous nous avez envoyé, est arrivé à notre Cour ; son arrivée nous fut agréable, et nous l’admîmes en notre présence. Nous apprîmes de lui que vous nous aviez été envoyé par notre frère le roi de France, mais que vous aviez été retenu à Sennaar. En conséquence, j’écris au sultan Badi qu’il ne vous retienne point, mais qu’il vous permette de poursuivre votre route ; que, loin de vous insulter, il vous traite avec honneur ; qu’il ne vous tracasse point, mais qu’il vous traite, vous et votre suite, avec tout honneur ; qu’il y a entre vous et nous la même foi et la même religion, comme le Syrien Élias votre messager, et tous ceux qui viennent avec vous, soit comme ambassadeurs, soit comme marchands, de la part de notre frère le roi de France ou de son représentant au Caire. Ainsi doit-il traiter tous ceux qui sont unis à nous par les mêmes dogmes, les mêmes lois et la même croyance. Car nous aimons à entrer dans les liens de l’amitié et de l’union, et dans un commerce réciproque avec tous, hormis seulement ceux qui professent des dogmes et reconnaissent des lois contraires aux nôtres, tels que Joseph et ceux de sa société (ce qui vise les jésuites ; « Joseph » est le père Brénedent, missionnaire envoyé en Abyssinie, qui périt avant d’atteindre Gondar), que nous chassâmes aussitôt du milieu de nous. De telles gens, nous ne les admettrons point en notre pays ; ils ne passeront point au-delà de Sennaar, afin qu’ils ne puissent exciter parmi nous dissensions et désordres. Pour vous, il vous est permis de venir à nous, et vous êtes par la présente assuré d’un accueil favorable et gracieux. Soyez donc tranquille, et ne craignez rien. » Signé, et sur le sceau l’inscription suivante : « Jésus, Fils de Marie. Adam Segued, fils d’Olaf Segued, descendant de Salomon, fils de David. Israélite. »
[149]Note de l’autrice : Ce nom s’écrit et se prononce plus correctement Ouad, mais il devient Iwaz sur des lèvres turques ; et naguère un Syrien entreprenant, désireux de passer pour un Anglais, l’a transformé en Howard !
[150]Note de l’autrice : Autrefois, cela paraît s’être fait au moyen de pigeons voyageurs. Il serait curieux de rechercher dans quelle mesure les colombiers actuels de l’Égypte servent au même usage.
[151]Note de l’autrice : La valeur de la monnaie égyptienne changeait si souvent sous les sultans ottomans qu’il est impossible de donner un équivalent exact de cette somme en monnaie anglaise. Pococke dit que, de son temps (1737), une bourse signifiait en Égypte vingt-cinq mille médines, et une médine paraît avoir valu environ deux pence trois quarts.
[152]Note de l’autrice : Dans les dernières années du dix-huitième siècle, les catholiques romains purent enregistrer un triomphe signalé, à savoir la conversion de l’évêque de Girgeh à l’Église romaine. Il fut persécuté, non point, semble-t-il, par les Coptes, mais par les musulmans, et s’enfuit à Rome, où il vécut jusqu’en 1807.
[153]Note de l’autrice : Voir les pages 108 et 109 du tome I des Voyages de M. Bruce, la page 100 du tome III, la page 415 du tome IV, et la page 199 du tome VI.
[154]Note de l’autrice : Il devait son surnom d’Abou Dahab (« Père de l’Or ») à ce que, lorsqu’il fut élevé à la dignité de sandjak, sa largesse à la foule fut jetée en or au lieu d’argent, et qu’il continua, le reste de sa vie, à donner de l’or là où les autres donnaient de l’argent.
[155]Note de l’autrice : La Saida Zeinab ne fut achevée que quelques années plus tard.
[156]Note de l’autrice : Sonnini rapporte que, peu de jours après qu’Ismaïl Bey eut été chassé en exil, Murad Bey, désirant détruire l’un des amis d’Ismaïl qui s’était réfugié dans la citadelle, fit venir un ingénieur anglais nommé Robinson et lui demanda de mettre le feu à la citadelle. L’Anglais refusa, alléguant pour excuse qu’il y faudrait des mortiers et des bombes, et qu’on n’en pouvait procurer de plus près que Venise. Au lieu de décapiter Robinson, comme Sonnini paraît croire qu’on devait s’y attendre, Murad le congédia avec mille sequins !
[157]Note de l’autrice : Au début de cette année 1786, la grande porte de la mosquée du sultan Hassan fut solennellement rouverte. Les boutiques qu’on avait bâties devant elle furent démolies et un mur abattu. La porte avait été murée pendant cinquante ans, depuis le massacre des onze émirs fikarites en 1736, lorsqu’on avait brûlé la grande porte de la mosquée pour y ménager une entrée aux assassins.
[158]Note de l’autrice : Lorsque le gouvernement russe apprit que le sultan ottoman se proposait d’envoyer une expédition en Égypte, le consul de Russie à Alexandrie reçut l’instruction de ménager une alliance avec les beys mamelouks contre la Turquie, et il fit en conséquence des ouvertures à Ibrahim et à Murad Bey. Mais ceux-ci déclinèrent toute ingérence européenne, se croyant en sûreté ; et, lorsque Hassan Pacha débarqua, ils s’aperçurent qu’il était trop tard.
[159]Note de l’autrice : Néanmoins, Moallem Ibrahim-el-Johari, premier commis du département des finances, s’était rendu si universellement aimé et respecté des musulmans comme des chrétiens qu’il fut excepté de la persécution, et sous Ibrahim Bey s’éleva de nouveau en grande faveur. Par son influence, on permit un peu plus tard de restaurer les églises et les monastères, et il donna beaucoup de terres et d’argent pour l’entretien de l’Église nationale. À sa mort, Ibrahim Bey suivit le convoi en personne pour lui faire honneur.
[160]Note de l’autrice : Au début de cette année, les chrétiens avaient été soumis à un nouvel outrage. Abdi Pacha, passant par hasard dans une partie de la ville qu’il n’avait pas encore vue, demanda à Ismaïl Bey, qui chevauchait avec lui, quel était le nom du quartier. Apprenant qu’il était presque entièrement occupé par des chrétiens, il ordonna que toutes les maisons fussent aussitôt démolies. Avant que l’ordre pût être exécuté, les principaux chrétiens en obtinrent la révocation moyennant le paiement d’une somme de trente-cinq mille dollars, dont dix-sept mille furent payés par les Syriens et le reste par les Coptes.
[161]Note de l’autrice : Gabbarti nous apprend qu’en l’an 1789 un ambassadeur arriva de l’Inde, envoyé par le sultan Haïder, pour demander au sultan ottoman du secours afin de faire la guerre aux Anglais dans l’Inde. Abd-el-Hamid lui permit de recruter en Égypte ; mais Gabbarti dit que, comme il exigeait de marquer d’une marque ineffaçable quiconque venait prendre du service sous lui, il n’obtint pas beaucoup de partisans.
[162]Note de l’autrice : Napoléon commit l’une des grandes bévues de sa vie lorsqu’il se proclama musulman et ami des musulmans à son arrivée en Égypte. Pas un seul musulman ne crut à ses protestations ; cela ne fit que mêler le mépris à leur terreur des Français, et détruisit, pour ce qui touchait les Français, cette croyance en la bonne foi et l’honnêteté du Frangui qui est encore l’un de nos auxiliaires les plus précieux dans nos rapports avec les Orientaux. Il donna aussi la plus grande offense en exigeant que tous ceux qui se soumettaient à lui portassent la cocarde tricolore.
[163]Note de l’autrice : Rien n’a tant étonné l’Égyptien de notre temps que la bonne conduite de nos soldats anglais à cet égard. C’est presque le seul sujet sur lequel tous les habitants du pays s’accordent à louer les Anglais. « Pas même de bons soldats musulmans, finissent-ils par dire, n’auraient jamais pu inspirer la confiance qu’inspirent les Anglais ! »
[164]Note de l’autrice : Commandant de la flotte britannique en Méditerranée.
[165]Note de l’autrice : Jacob, l’un des principaux Coptes, qui avait tenu bon dans sa propre maison contre Nasif Pacha trois jours durant, fut chargé de la perception de cette amende. Gabbarti trace un tableau émouvant de la pauvreté à laquelle cette nouvelle exaction réduisit les malheureux musulmans.
[166]Note de l’autrice : Ce quartier fut par la suite déserté par les Coptes, et l’actuel bâti dans ce qui était alors un faubourg du Caire. Les vieilles églises de Harat-el-Roum et de Harat-el-Zawilah, avec leurs enceintes environnantes, sont tout ce qui reste aujourd’hui de cet ancien quartier copte.
[167]Note de l’autrice : D’après la traduction de M. Butler.
[168]Note de l’autrice : Une grande partie de ces biens volés fut octroyée aux partisans turcs de Mohammed Ali, mais beaucoup en demeura à ses descendants. Les Domaines et les biens de la Daïra Sanieh firent partie des terres ainsi dérobées à la paysannerie égyptienne.
[169]Note de l’autrice : Une tradition veut qu’un autre se soit échappé en faisant sauter son cheval du haut de la muraille à pic.
[170]Note de l’autrice : Un certain nombre s’échappèrent vers le sud. De ceux-là, quelques-uns devinrent probablement marchands d’esclaves au Soudan ; d’autres s’emparèrent de villages en Égypte et les changèrent en repaires de brigands. En 1812, une bande de mamelouks pilla Deyr-el-Abiad et brûla cent parchemins, restes de l’antique bibliothèque du couvent. Mais quatre-vingt-dix pour cent des mamelouks d’Égypte mouraient de mort violente avant trente-cinq ans, même au temps où la domination mamelouke régnait en maîtresse sur l’Égypte. Leurs biens, leurs maisons, leurs femmes et leurs esclaves, s’ils n’étaient pas annexés par le meurtrier, revenaient à l’État, et étaient tous vendus au profit du Trésor. Ces quelques descendants des mamelouks qui menaient une vie honorable étaient surnommés Abdullawi, ou « bon à rien », et devenaient bientôt indiscernables des Égyptiens musulmans.
[171]Note de l’autrice : On suppose communément que l’antique Église chrétienne s’était éteinte au Soudan bien avant ce siècle ; mais, quoique dans une grande misère et un grand secret, un reste de fidèles subsista encore en certains districts jusqu’à nos jours. Lorsque Gordon se rendit à Khartoum en 1885, il y avait encore à Khartoum un évêque chrétien indigène de l’Église égyptienne, qui avait sept églises dans son diocèse et un couvent de religieuses. Il amena ces dernières en sûreté jusqu’au Caire avant la chute de Khartoum, et a depuis vécu dans la retraite ; mais ce que sont devenues ses églises et leurs congrégations sous le Mahdi demeure encore inconnu. (Note de 1897 : l’évêque de Khartoum est mort ce printemps.)
[172]Note de l’autrice : Arabi Pacha, bien qu’il ait réussi à en imposer à beaucoup d’Anglais, n’était qu’un aventurier militaire du type qui n’a été, par malheur, que trop commun en Égypte depuis mille ans. Son succès eût été le plus grand malheur possible pour le pays. Il n’y a pas eu de grand soulèvement national en Égypte depuis le neuvième siècle.
[173]Note de l’autrice : On rapporte que les musulmans de Damas se plaignirent à Ibrahim Pacha de ce que l’insolence des chrétiens devenait si grande qu’ils paraissaient même dans les rues à cheval. Ibrahim conseilla froidement aux mécontents de monter des chameaux, s’ils voulaient être montés d’une manière supérieure aux chrétiens.
[174]Note de l’autrice : Durant tous ces événements, Mohammed Ali permit que la route de terre vers l’Inde à travers l’Égypte fût exploitée comme à l’ordinaire, et cet acte de politique clairvoyante lui fit grand bien auprès des Anglais. Les marchands de Bombay frappèrent une médaille en son honneur, avec une inscription élogieuse.
[175]Note de l’autrice : Sa cruauté dans le harem fut exceptionnelle. De sa propre main, il cousit la bouche d’une esclave qu’il avait trouvée en train de fumer, et la laissa mourir lentement de faim.
[176]Note de l’autrice : Quoique la plupart des officiers anglais l’ignorent, il paraît parfaitement entendu parmi les indigènes que, quelque moyen qu’il faille employer, nul Copte ne doit être promu au-delà d’un certain grade.
[177]Note de l’autrice : Sabbatier, le consul général de France, avait offert d’user de l’influence française pour aider les Coptes, si le patriarche voulait rendre une ordonnance autorisant les jésuites à s’établir en Abyssinie. Cyrille savait ce que cela signifiait, et refusa d’acheter la sûreté de ses Égyptiens à un tel prix.
[178]Note de l’autrice : La plupart de ces malheureuses femmes seraient mortes de faim lorsque Ismaïl fut chassé d’Égypte, sans la charité de Tewfik.
[179]Note de l’autrice : Ces tribunaux sont l’un des bienfaits réels conférés à l’Égypte sous le règne d’Ismaïl. Le mérite de leur établissement revient principalement au célèbre Premier ministre chrétien, Nubar Pacha.
[180]Note de l’autrice : Tewfik n’était pas l’héritier selon l’ancienne loi musulmane, qui fait succéder l’aîné mâle d’une famille. Ismaïl avait acheté la Porte pour permettre à la vice-royauté d’Égypte de descendre à son fils aîné, avec qui néanmoins il fut toujours en mauvais termes.
[181]Note de l’autrice : La population totale de l’Égypte était alors d’environ cinq millions d’âmes.
[182]Note de l’autrice : Les tentatives antérieures des Anglais avaient toutes été faites en faveur de l’Église grecque (ou melkite) d’Égypte, et avaient ignoré l’Église nationale.
[183]Note de l’autrice : Dans les monastères de la Nitrie, il trouva encore suspendues dans les églises ces belles lampes de verre que l’on suppose généralement de dessin arabe et réservées à la décoration des mosquées. Mais les anciennes verreries de la Nitrie étaient depuis longtemps ruinées ; et presque tous les premiers spécimens de lampes de verre ecclésiastiques coptes, sur lesquels les Arabes copièrent les leurs, ont péri.
[184]Note de l’autrice : Il est étrange que, comme nous le recueillons de cet incident, les Coptes du temps de Cyrille fussent enclins à rendre à leurs images sacrées la même sorte de vénération excessive que les membres de l’Église grecque. Car il n’y a nulle preuve, dans les temps passés, d’aucune tendance au culte des images parmi les Coptes ; et les hommes d’Église égyptiens d’aujourd’hui ne prêtent pas plus d’attention aux images sur les murs de leurs églises que nous n’en prêtons aux images de nos vitraux, tandis que les images de dévotion sont plus rares dans les maisons coptes que dans les nôtres.
[185]Note de l’autrice : La plupart des églises ont été restaurées depuis la venue des Anglais, mais celle-ci fut commencée plus tôt, en 1879. La plus grande perte qu’elle eût subie fut le fait d’un touriste, qui corrompit l’un des prêtres inférieurs au moyen de cent livres pour lui laisser voler et emporter à Paris les belles portes du sanctuaire en bois de cèdre sculpté. Elles furent ensuite vendues au British Museum.
[186]Note du traducteur : L’art copte ne doit pas être jugé uniquement selon les critères esthétiques occidentaux du XIXe siècle. Même lorsque certaines œuvres sont modestes ou tardives, l’iconographie copte possède une fonction liturgique et spirituelle ; elle transmet la foi, la mémoire des saints et la présence priante de l’Église.
[187]Note du traducteur : Ces jugements sur l’« ignorance » copte reflètent le regard colonial et occidental du XIXe siècle. La tradition copte a connu des périodes d’appauvrissement matériel et éducatif sous la pression historique, mais elle a conservé une mémoire liturgique, biblique, monastique et canonique d’une grande profondeur.
[188]Note de l’autrice : Les écoles bien connues de Miss Whateley furent d’abord ouvertes en 1861, l’année de l’accession de Démétrius. Son œuvre était destinée aux musulmans, et elle n’avait pas grand-chose à faire avec les Coptes, quoique beaucoup avec les chrétiens syriens.
[189]Note de l’autrice : Prononcé par les Coptes « Gommos » ou « Kommus ». Presque tous leurs mots et noms grecs sont corrompus ; en certains cas, on ne les reconnaît qu’avec peine. La traduction anglaise du mot serait « prêtre en chef » ; mais hégoumène, ou Kommus, s’applique aussi en Égypte au supérieur d’un monastère.
[190]Note du traducteur : Le choix des évêques parmi les moines relève de la discipline traditionnelle de l’Église copte et de son enracinement monastique. Le qualifier principalement d’ignorance ne rend pas justice à la place du désert, de l’ascèse et de la consécration dans l’ecclésiologie copte.
[191]Note de l’autrice : Tel est l’enseignement effectif de l’Église d’Égypte sur la question dont il s’agit, tiré de son catéchisme autorisé : — Q. Lui (le Sauveur, en son incarnation) se sépara-t-il du Père et du Saint-Esprit ? R. À Dieu ne plaise qu’on Lui attribue aucune séparation ni aucun éloignement, car Il est le Verbe éternel et infini de Dieu, qui ne peut raisonnablement s’être trouvé séparé de Dieu et de son Esprit ; mais par sa condescendance on entend qu’Il accepta, quoique éternel, de paraître sur la terre sous forme humaine afin de sauver l’homme, sa créature, et de lui faire atteindre par son incarnation la haute position de félicité en son royaume. Et pourtant Il ne fut jamais séparé du Père et du Saint-Esprit. — Q. Que signifie « Il s’unit » ? R. Que le Fils de Dieu prit son humanité (c’est-à-dire son Corps et son Âme) et en fit avec Lui une union une, personnelle et substantielle, au-dessus de tout mélange, de toute confusion, de toute transsubstantiation ou séparation. Par cette union réelle de substance, Il devint une seule personne, une seule substance distincte, avec une seule nature, une seule volonté et une seule action, c’est-à-dire le Fils unique incarné. — Q. Qu’est-ce qui donne un exemple approchant de cette sainte union ? R. L’union de l’âme parlante avec le corps humain, car l’âme est une pure substance spirituelle, et le corps une grossière substance terrestre. Par cette union mutuelle, sans mélange ni transsubstantiation, ils deviennent une seule personne, une seule substance, une seule nature. Cette union de l’âme et du corps en tout homme donne un exemple de l’union de la Divinité éternelle avec l’humanité en la personne du Seigneur Christ, en unité de substance.
[192]Note du traducteur : L’expression « hérésie homicide des Coptes » est un jugement confessionnel violent et injuste. Les dialogues christologiques modernes entre Rome, Alexandrie, les Églises orthodoxes orientales et d’autres traditions chrétiennes ont reconnu que la foi copte ne professe pas l’eutychianisme et ne doit pas être décrite comme une hérésie.
[193]Note de l’autrice : Le titre complet du patriarche de l’Église d’Égypte est : le Très Saint Pape ; Patriarche d’Alexandrie et de toute la terre d’Égypte, de Nubie, d’Abyssinie, de la Pentapole, et de toute la Prédication de saint Marc. L’Église égyptienne est appelée El Kanissa, ou, pour les étrangers, El Kanissa Gupti (l’Église d’Égypte). L’Église grecque est appelée El Kanissa Roumi (l’Église de Roum). L’Église romaine est appelée El Kanissa Katolika, ou Latina (l’Église catholique ou latine). L’Église anglaise est appelée El Kanissa Inglesi, ou Anglikana (l’Église anglaise ou anglicane). L’Église presbytérienne et tous les dissidents sont compris sous le terme général de protestants.
[194]Note de l’autrice : Pendant trois jours, les femmes de la famille portent des habits riches et de couleurs vives ; ce n’est qu’au quatrième jour qu’elles revêtent les vêtements de deuil, qu’elles continuent de porter une année entière. La veuve du défunt porte le noir plusieurs années.
[195]Note du traducteur : Les usages sociaux décrits ici ne doivent pas être confondus avec la foi liturgique de l’Église copte. La tradition copte possède un rite funéraire profondément chrétien, centré sur la résurrection, la prière pour le défunt et l’espérance eschatologique. Les coutumes populaires doivent être discernées sans mépris global pour le peuple copte.
[196]Note de l’autrice : Ce n’est que depuis les trente dernières années que les Coptes ont été autorisés à employer leurs croix en de telles occasions.
[197]Note de l’autrice : En Haute-Égypte, on ensevelit encore avec le défunt tous ses habits et la plupart de ses ornements. Au Caire, ce n’est plus le cas, quoique l’on n’ôte pas souvent les ornements qu’il porte.
[198]Note de l’autrice : Les chrétiens se teignent les mains et les pieds au henné, aussi bien que les musulmans.
[199]Note de l’autrice : Quelques-uns de ces exemplaires scellés n’ont pas été ouverts depuis quatre cents ans, et il n’est pas impossible qu’ils contiennent des copies d’une grande antiquité, scellées lorsqu’on ne pouvait plus s’en servir. C’est une saine pratique que d’employer à ces fins des Évangiles en étui d’argent, que l’on peut nettoyer ; et il serait bon que l’exemple en fût suivi dans nos cours de justice.
[200]Note de l’autrice : Ces chapes appartiennent à l’église, et sont prêtées pour l’occasion, comme les couronnes.
[201]Note de l’autrice : Le divorce est fort rare parmi les Coptes, et n’est accordé que pour adultère. La partie innocente peut se remarier avec la permission de son évêque ou du patriarche ; mais l’office religieux est légèrement différent, et la cérémonie du couronnement est omise, comme elle l’est pour une veuve ou un veuf.
[202]Note de l’autrice : La justice m’oblige à en mentionner un. Le Caire, sur les rives d’un fleuve qui ne tarit jamais, souffre dans ses quartiers les plus pauvres d’une pénurie d’eau. L’un des actes iniques du règne d’Ismaïl a laissé la ville sans défense dans la poigne d’une seule compagnie des eaux étrangère, et les indigènes en pâtissent.
[203]Note du traducteur : La remarque sur l’état matériel des églises reflète en partie des conditions historiques de pauvreté, de persécution, de manque de moyens et de pression sociale. Elle ne doit pas être lue comme un jugement sur la piété liturgique copte, qui accorde une très grande vénération à l’autel, aux saints Mystères, aux icônes et à l’espace sacré.
[204]Note du traducteur : Le souhait d’un patriarche marié reflète une comparaison occidentale et réformatrice. Dans la discipline copte reçue, le patriarche est choisi parmi les moines, signe de consécration ascétique et de détachement. Cette tradition n’est pas une marque d’ignorance, mais une forme ecclésiale enracinée dans le monachisme égyptien.
[205]Note du traducteur : Là s’arrête le récit de l’autrice, au seuil du XXe siècle ; l’histoire qui suivit fut celle d’une renaissance. Le mouvement des écoles du dimanche (1918), puis un profond renouveau spirituel à partir des années 1950, rendirent à l’Église copte une vigueur nouvelle : floraison monastique, essor de la formation théologique, multiplication des églises et rayonnement d’une vaste diaspora établie sur tous les continents depuis les années 1960. Loin de s’éteindre, l’Église fondée par saint Marc demeure aujourd’hui l’une des plus vivantes communautés chrétiennes d’Orient, fidèle après dix-neuf siècles à sa foi, à sa liturgie et à la mémoire de ses saints — au point que la Noël copte est, depuis 2002, fête nationale en Égypte.


