TEXTE NON RÉVISÉ, NON VALIDÉ ET NON COMMANDÉ PAR L'ÉGLISE COPTE ORTHODOXE. TRADUCTION PRIVÉE PROPOSÉE AU LECTEUR.
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HISTOIRE DES PATRIARCHES D’ALEXANDRIE
HISTOIRE
DES PATRIARCHES D’ALEXANDRIE
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De saint Marc l’évangéliste à Joseph Ier
des origines à l’an 849 de notre ère
d’après Sévère ibn al-Muqaffa’
évêque d’al-Achmounaïn
Édition française intégrale en un volume
Traduction, introduction et notes
de Samuel Metias
ÉDITIONS COPTIPEDIA
Cette édition s’appuie sur le texte arabe établi par Christian Frédéric Seybold (CSCO, Scriptores Arabici, 1904 et 1912) et sur la traduction anglaise annotée de B. Evetts publiée dans la Patrologia Orientalis (tomes I, V et X, Paris, Firmin-Didot).
© Éditions Coptipedia. Tous droits réservés. Aucune partie de cet ouvrage ne peut être reproduite ou transmise sous quelque forme que ce soit sans l’autorisation écrite préalable de l’éditeur.
À la mémoire des Pères et Patriarches de la grande cité d’Alexandrie, héritiers de l’évangéliste saint Marc, gardiens fidèles de la foi orthodoxe,
qui rachetèrent les captifs, relevèrent les églises, et tinrent debout, d’âge en âge, la lampe allumée sur le chandelier.
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Le lecteur tient entre les mains l’un des grands livres de la chrétienté orientale, et l’un des moins connus du public de langue française. L’Histoire des Patriarches d’Alexandrie est à l’Église copte ce que l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe est à l’Église des premiers siècles : une mémoire. Non pas une chronique froide, mais le récit vivant, transmis de génération en génération, de la succession ininterrompue des successeurs de saint Marc sur le trône d’Alexandrie — récit de conciles et de martyres, de famines et de miracles, de persécutions endurées et de fidélités obscures, qui court des rives du premier siècle jusqu’au cœur du neuvième.
Avant toute chose, une précision s’impose, et elle commande la lecture de tout ce qui suit : la présente édition n’est pas une version officielle. Elle n’a été ni commandée, ni revue, ni approuvée par le Saint-Synode de l’Église copte orthodoxe ni par aucune de ses autorités. Elle est l’œuvre d’un traducteur laïc, fils de cette Église et travaillant dans l’amour de sa tradition, mais parlant en son seul nom. Les choix de langue, les notes, les rapprochements historiques et les éventuelles erreurs n’engagent que lui. Quiconque cherche le texte reçu pour l’usage ecclésiastique devra se tourner vers les éditions publiées sous l’autorité de l’Église ; quiconque veut entrer dans cette histoire, la comprendre et l’aimer, trouvera ici, nous l’espérons, une porte grande ouverte.
L’œuvre et son auteur
Ce que la tradition appelle l’Histoire des Patriarches n’est pas le livre d’un seul homme, mais le fleuve où plusieurs sources se rejoignent. Au dixième siècle, Sévère ibn al-Muqaffa’, évêque d’al-Achmounaïn en Moyenne-Égypte, théologien et polémiste de langue arabe, entreprit de rassembler ce que les monastères — Saint-Macaire au désert de Scété, Nahya, et d’autres encore — conservaient de vies des patriarches, écrites en copte et en grec, langues que le peuple ne lisait déjà plus. Aidé de collaborateurs chrétiens, dont le diacre Michel fils d’Apater, il fit traduire ces documents en arabe et les mit en ordre, préfaces comprises, avec l’humilité têtue des compilateurs de génie. Après lui, l’œuvre demeura ouverte : des continuateurs — dont Mawhūb ibn Mansūr au onzième siècle — la prolongèrent de siècle en siècle, si bien que l’Histoire des Patriarches accompagne l’Église copte comme une ombre fidèle. Le présent volume couvre la partie la plus ancienne et la plus vénérable de cet ensemble : les cinquante-deux premiers patriarches, de saint Marc à Joseph Ier.
L’historien y trouvera un document de premier ordre ; le croyant, un livre d’édification ; le lecteur, tout simplement, des récits d’une beauté saisissante. Il faut cependant lire cette œuvre pour ce qu’elle est : une histoire écrite de l’intérieur d’une communauté, avec ses ferveurs, ses partis pris et son merveilleux. Les dates y sont parfois flottantes, les chiffres généreux, les adversaires peints à grands traits. Les notes du traducteur, tout au long du volume, s’efforcent de donner au lecteur les repères nécessaires — chronologie, géographie, arrière-plan politique et doctrinal — sans jamais prétendre corriger le texte ni éteindre sa flamme.
Le contexte historique
L’arc de ce volume embrasse huit siècles. Il s’ouvre dans l’Alexandrie du premier siècle, seconde ville de l’Empire romain, cité des philosophes, du Musée et de la plus grande communauté juive de la diaspora : c’est là que saint Marc, selon la tradition unanime de l’Église d’Égypte, apporta l’Évangile et versa son sang. Viennent ensuite les siècles des persécutions impériales — Septime Sévère, Dèce, Valérien, Dioclétien, dont l’ère des Martyrs marque encore aujourd’hui le calendrier copte — puis le grand basculement constantinien, l’âge d’or théologique d’Athanase et de Cyrille, et la blessure de Chalcédoine (451), qui sépara l’Église d’Égypte de l’Église impériale de Constantinople et fit des patriarches coptes, deux siècles durant, des pasteurs traqués par le pouvoir byzantin.
La seconde moitié du volume s’ouvre sur un monde nouveau : la conquête arabe de l’Égypte (639-642) met fin à la domination romaine et place l’Église sous des maîtres qui ne sont plus chrétiens. Les vies d’Agathon à Joseph Ierracontent cette longue école de la patience : la capitation et les recensements, les gouverneurs rapaces et les émirs équitables, la chute des Omeyyades et l’avènement des Abbassides, les révoltes écrasées et les églises rebâties, les ambassades vers les rois chrétiens de Nubie et d’Éthiopie, filles de l’Église d’Alexandrie. On y verra que les chroniqueurs coptes surent juger chaque prince sur ses œuvres, pleurer sous les uns, respirer sous les autres — et maintenir, à travers tout, la succession de saint Marc.
Le contexte liturgique
Ce livre n’est pas seulement une archive : il respire au rythme de la prière. Le lecteur y rencontrera à chaque page le calendrier copte et ses mois — Thout, Hator, Kiahk, Baramouda, Baounah, Abib, Mesra — dont l’année commence le 11 septembre et se compte, depuis le quatrième siècle, à partir de l’ère des Martyrs (284 de notre ère). Les jours de la mort des patriarches y sont notés avec soin, car chacun d’eux est devenu une commémoration : le Synaxaire, lu à l’église après l’Évangile de la liturgie, garde leur mémoire aux dates mêmes que notre texte transmet. La liturgie eucharistique attribuée à saint Cyrille, héritière de l’antique anaphore de saint Marc, les hymnes, les jeûnes, la vénération des reliques et des icônes, l’élection des patriarches au terme de prières et de tirages au sort devant l’autel : tout ce que ces pages racontent se célèbre encore. C’est peut-être le plus émouvant de cette œuvre — elle décrit une Église qui n’a pas disparu, et dont le cent dix-huitième successeur de saint Marc siège aujourd’hui au Caire.
La présente traduction
Le texte suivi est celui de l’édition arabe de Christian Frédéric Seybold (Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium, 1904 et 1912), confronté à la traduction anglaise annotée de B. Evetts dans la Patrologia Orientalis. La présente version française assume franchement son parti : elle veut être une traduction littéraire. Les originaux, écrits dans l’arabe des chancelleries et des monastères, procèdent par longues coulées de propositions juxtaposées, par formules répétées, par doublets pieux ; les rendre mot à mot, c’est les trahir en les rendant illisibles. Nous avons donc réécrit — phrase à phrase, jamais idée à idée — dans une prose française classique de coupe et moderne de vocabulaire, qui cherche le nombre et la clarté sans rien retrancher du fond : rien n’a été abrégé, rien n’a été édulcoré, et les répétitions qui ont valeur rituelle (doxologies, invocations, formules de succession) ont été religieusement conservées. Les citations bibliques suivent le texte tel que le citent nos auteurs — souvent d’après la Septante ou de mémoire — plutôt que les versions françaises reçues ; les notes signalent les écarts notables.
Les noms propres paraissent sous leur forme française consacrée quand elle existe (Athanase, Cyrille, Dioscore, Benjamin), et dans une translittération simplifiée de l’arabe dans les autres cas (’Abd al-’Azīz, al-Achmounaïn, Wādī Habīb) : les voyelles longues sont marquées (ā, ī, ū), tandis que les points souscrits de la translittération savante sont omis et que le ’ayn et la hamza sont rendus par l’apostrophe, afin que le texte se lise d’un seul mouvement. Les notes de bas de page sont de deux ordres : celles qui relèvent de l’érudition des éditions savantes, que nous avons reprises et souvent développées, et celles du traducteur — signalées « N.d.T. » lorsqu’un doute est possible — qui éclairent le contexte historique, liturgique et spirituel pour le lecteur d’aujourd’hui.
Que ce livre soit lu comme il fut écrit : avec gravité et avec joie. Et si quelque mérite se trouve dans ce travail, qu’il soit compté non au traducteur, mais aux Pères dont il rapporte les combats — et que le lecteur, selon la belle demande de Sévère lui-même, veuille bien prier pour celui qui a tenu la plume.
Samuel Metias
LIVRE PREMIER
DE SAINT MARC À BENJAMIN IER
des origines à l’an 661
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Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu unique.
Voici le livre des vies des Pères et des Patriarches. Que Dieu nous accorde la bénédiction de leurs prières.
Ces patriarches furent les successeurs d’un père et d’un missionnaire : saint Marc l’évangéliste, qui porta le saint Évangile et la bonne nouvelle du Seigneur Christ dans la grande ville d’Alexandrie, puis en Égypte, en Éthiopie, en Nubie et dans la Pentapole d’Occident que l’on nomme aussi Afrique, ainsi que dans les contrées voisines. Toutes ces terres lui étaient échues par le sort, sous l’inspiration du Saint-Esprit, afin qu’il y fît entendre sa prédication.[1]
Lorsqu’il eut prêché, annoncé la bonne nouvelle et écrit son Évangile en langue grecque, il acheva sa course et reçut la couronne du martyre au Césarium, un quartier d’Alexandrie que l’hébreu nomme la cité d’Ammon.[2] Sa vie — ce qui lui advint, ce qu’il prêcha, ce qu’il endura — ouvre la série des histoires contenues dans ce livre.
Après lui, nos pères orthodoxes, les patriarches, héritèrent de ses enseignements qui arrachent les âmes à l’enfer. Ils gardèrent fidèlement ce qu’il leur avait transmis ; ils demeurèrent attachés à la foi orthodoxe et patients sous les persécutions endurées pour elle, à toute heure et jusqu’au dernier souffle. Ils s’assirent l’un après l’autre sur son trône épiscopal, chacun recevant la charge de son prédécesseur ; et tous furent ainsi ses représentants, les pasteurs de son troupeau et les imitateurs de sa foi dans le Christ.
Les histoires ici réunies furent rassemblées en divers lieux par les soins de l’illustre père Abba Sévère, fils d’al-Muqaffa’, évêque de la ville d’al-Achmounaïn. Il rapporte les avoir recueillies au monastère de Saint-Macaire, au monastère de Nahya et en d’autres couvents, ainsi que parmi des feuillets épars trouvés entre les mains des chrétiens.[3]Quand votre pauvre frère eut réuni ces documents en un seul volume, au prix de longues recherches et de bien des peines, Dieu lui accorda assez de vie pour écrire cette histoire et la mettre en ordre ; mais l’œuvre ne fut achevée qu’au terme de sa quatre-vingtième année.
Aujourd’hui j’implore le secours de Dieu, afin que nous comprenions ce que nous lisons, que nous obéissions à ces saints patriarches, que nous suivions leurs préceptes, que nous marchions sur leurs traces et que nous demeurions fermes dans leur foi. Car c’est Lui, le Dieu qui entend et qui exauce. À Lui la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu unique.
Louange à Dieu, origine et source de toute connaissance, créateur de toutes choses, qui forme et fait subsister tout ce qui est ; qui conduit et choisit qui il veut, et qui prend parmi ses serviteurs ses élus et son peuple saint. Il relève le pauvre de la poussière et tire l’indigent du fumier pour en faire le chef de son peuple, le prince qui gouverne ses serviteurs et ses terres ; il lui donne en héritage le trône du pouvoir, afin qu’il règne sur la terre avec justice et parmi les hommes avec vérité, qu’il arrache le faible au puissant et l’opprimé à l’oppresseur.[4] Tels sont le jugement et la sagesse de Dieu, que nulle créature ne saurait pénétrer, car ses mystères demeurent cachés aux sages et aux savants. Et en tout temps, il suscite des bergers pour conduire son peuple avec douceur.
Le Seigneur Christ, miséricordieux et compatissant, se livra lui-même par le mystère de son Incarnation pour sauver ses créatures, et il vainquit les puissants par l’humilité et par la faiblesse. C’est lui qui parle par la bouche de ses prophètes, dans le Saint-Esprit. Quand il lui plut de se manifester sur la terre et de prendre chair pour sauver l’ouvrage de ses mains, façonné à la ressemblance de l’image de sa majesté, il parut parmi les hommes dans un corps d’homme, né de la Vierge Marie, la plus excellente des femmes de la création. Il l’avait choisie dans la descendance d’Adam — Adam le pécheur, qui s’était rebellé contre son Seigneur, qui avait écouté son ennemi et transgressé le commandement de son Créateur. Adam devait mourir, car Dieu l’avait averti : « Ne désobéis pas. » Mais il refusa d’entendre, voulut être un dieu semblable à son Créateur, et tomba dans le filet de la chute. Et pourtant, même alors, Dieu le Verbe eut pitié de lui et s’incarna — Lui, l’incréé selon sa divinité, homme selon son humanité, pur de tout péché. La Vierge Marie le porta en son sein et l’enfanta, par un mystère que l’intelligence d’aucune créature ne peut atteindre ; et par ce mystère elle fut élevée au-dessus de tout ce qui existe au ciel et sur la terre — au-dessus des Anges, des Vertus, des Principautés, des Chérubins et des Séraphins, au-dessus de tout ce que Dieu a fait. Car elle devint le trône de Celui qui est le Seigneur du premier et du dernier, sans division ni changement — de Celui que nul espace ne contient et que nul temps n’enferme.[5]
Et quand, dans sa sagesse insondable, il eut établi son économie et l’union de son humanité à sa divinité — mystère caché à tous, au ciel comme sur la terre —, il choisit ses disciples, les apôtres, et leur confia la grande mission, leur donnant le pouvoir de lier et de délier. Ce don, leurs successeurs en héritent après eux dans toutes les régions du monde, chacun marchant sur les pas de celui qui l’a précédé. Ainsi l’autorité que le Christ remit au grand père, à l’apôtre et évangéliste Marc, se transmet-elle à son successeur : au patriarche qui siège sur son trône épiscopal dans la grande ville d’Alexandrie, au cœur des régions qu’il évangélisa.
Saint Marc fut donc le premier patriarche à mener paître le troupeau du Christ. Après lui vinrent, dans la suite des temps, les pères inspirés, les patriarches, de génération en génération. Son siège est indépendant et distinct de tous les autres sièges. Et nul n’y est élevé, nul n’obtient de Dieu cette position glorieuse et ce degré sublime, sinon celui qui a été éprouvé — qui a connu les troubles et les adversités, la résistance des ennemis et les assauts des hérétiques, au point de ressembler aux disciples et aux apôtres du Christ, soutenus par son Saint-Esprit : ces hommes purs, ces hérauts de la bonne nouvelle, qui souffrirent le mépris et les coups, les flagellations, les lapidations, la croix, les naufrages, le feu, les blessures, les précipices et la mort par l’épée — tourments de toute sorte dont le détail, si nous voulions le donner, rendrait ce récit interminable : les auditeurs trembleraient de l’entendre, et les livres n’en contiendraient pas même une faible part. Ils vécurent pourtant dans la patience, portant toutes ces souffrances à l’imitation de leur Seigneur, de leur Maître et de leur Christ, qui les avait envoyés baptiser tous les hommes et toutes les nations pour les attirer à la foi en lui.
Ils enseignèrent aux hommes ce qui leur profiterait à travers tous les âges, toutes les générations et tous les temps, jusqu’à la fin du monde : les moyens de sauver leurs âmes, en cette vie et en l’autre. Et ils transmirent leur doctrine à leurs successeurs, les pères et les patriarches, partout où s’étendit leur prédication ; car les patriarches sont véritablement leurs successeurs et leurs continuateurs. Ainsi donnèrent-ils leur vie pour garder ceux qui leur étaient confiés — les baptisés, les fidèles, les orthodoxes. Comme le dit le grand apôtre et docteur excellent, Paul, l’élu, la lampe de l’Église de Dieu : « Nous nous glorifions dans la tribulation que nous endurons, car nous savons que la tribulation produit la patience, la patience l’épreuve, et l’épreuve l’espérance ; or l’espérance ne déçoit pas, parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit. »[6] Et ailleurs : « En vérité, si vous êtes laissés sans correction — sans cette marque dont furent marqués, avant vous, les élus et les amis de Dieu —, c’est que vous êtes devenus des étrangers pour Dieu, et non ses proches. »[7] Les livres de l’Église abondent en témoignages semblables, venus de Paul, des autres apôtres inspirés, des pères, des docteurs et des prophètes vénérés.
Jamais les patriarches ne cessèrent de repousser les doctrines des hérétiques : ils s’employèrent à les réfuter et à les combattre, à renverser leurs faux principes, à découvrir aux hommes leur incrédulité et la corruption de leurs croyances. Ils composèrent des homélies sur chaque texte, jusqu’à remplir l’Église de Dieu de leurs sermons et de leur enseignement spirituel. Jamais ils n’abandonnèrent l’étude des Écritures, des écrits et des commandements de Dieu : ils lisaient tous les livres ecclésiastiques et tous les ouvrages nécessaires à la composition de leurs homélies, cherchant chaque joyau de la Parole divine et des lettres. Ainsi parvinrent-ils à leur désir et répondirent-ils à l’appel de leur Créateur, chacun disant à son tour : « Me voici, avec les fils que tu m’as donnés ; aucun d’eux n’a péri. »[8] Et ils obtinrent les degrés élevés, les demeures éclatantes de bonheur et de lumière, dont les biens sont éternels et ne périssent pas.
Durant tout leur pastorat, ils ne craignirent pas l’orgueil des princes. Leur cœur ne faiblit jamais dans l’amour de Dieu, ni dans l’enseignement, secret ou public, des voies du salut. Tant qu’ils gouvernèrent l’Église, on ne les vit ni négligents ni frivoles ; ils n’acquirent rien de ce monde qui passe. Ils obéirent aux commandements de leur Seigneur, s’appliquèrent à leurs devoirs d’enseignement et de discipline, et gardèrent les canons et les préceptes de Dieu. Aux yeux de leur troupeau ils étaient grands et savants ; et quand un disciple — ou même un adversaire — les voyait agir, il glorifiait Dieu pour leurs œuvres, et s’accomplissait la parole du Christ dans l’Évangile : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville bâtie sur la montagne ne peut être cachée, et l’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière brille ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux. »[9]
Comme dit l’un des sages : « Celui qui gravit les degrés du savoir et des affaires publiques devient grand aux yeux des multitudes ; celui dont la nature est noble voit ses droits reconnus ; vers celui qui méprise l’argent se tournent les espérances des hommes ; celui qui est raisonnable cesse d’être injuste ; les jugements du juste sont exécutés ; et le vrai chef est celui qui défend sa foi par ses biens, et non ses biens par sa foi. » Et l’on trouve plus belle sentence encore parmi les joyaux des lettres : « Le bon pasteur fait du bien à son troupeau et gouverne la création avec justice. Celui qui est juste dans son gouvernement n’a pas besoin d’auxiliaires. Celui que son rang élève au-dessus des hommes doit protéger ce rang par une bonne administration, afin que sa prospérité dure et qu’il soit béni dans les choses de l’esprit comme dans celles du siècle. Celui à qui Dieu a confié un pays, un peuple et des serviteurs, et dont il a élevé la dignité, doit rendre grâces à Dieu dans la foi, garder sa religion, embellir sa vie, purifier ses pensées, faire de la vertu son habitude et du salut son but. Car l’injustice glisse, appelle la vengeance, détruit le bonheur et fait périr les nations. L’homme précipité échoue même quand il gagne ; l’homme réfléchi réussit même quand il perd. Qui ne s’appuie que sur sa propre opinion tombe dans le filet de ses ennemis ; qui chevauche la hâte, chute ; qui ne fait que ce qui lui plaît récolte le mal. La chute des dynasties vient de l’emploi des médiocres. Qui demande conseil aux sages obtient ce qu’il espère ; qui suit l’avis des prudents marche dans la voie droite. Le bon gouvernement est la lumière de la souveraineté ; la mauvaise administration, la source de la ruine. Favoriser le sot est la pire des bassesses ; employer les sages, le premier des mérites. Tout homme s’accorde avec son semblable, et chaque oiseau se perche auprès des siens. Sachez-le : la ruine des princes vient du rejet des vertueux, de l’emploi des indignes, du mépris du conseiller et de la confiance placée dans le flatteur. Mais Dieu, par sa bonté, sa gloire, sa puissance et sa majesté, soutient le droit ; en vérité, il fait tout ce qu’il veut. À Lui la gloire pour toujours. »[10]
par Sévère, évêque d’al-Achmounaïn
L’auteur de cette histoire, Sévère, fils d’al-Muqaffa’, le compilateur, parle ainsi :
Moi, le misérable, le pécheur noyé dans les mers de ses transgressions, le pénitent qui gaspille ses jours dans la faute, qui pleure sa négligence et les mois et les années de sa vie perdus en vains espoirs et en délais ruineux pour sa foi, j’ai appris quelles grâces le Seigneur Christ, le Sauveur au nom adorable, a répandues sur tous les baptisés qu’il a rachetés de son sang précieux. Comment il a remis son autorité et donné le Saint-Esprit à ses disciples et à ceux qui le suivaient — les Douze élus et les Soixante-Dix —, puis à ceux qui vinrent après eux, comme Paul, le docteur de l’Église, que Dieu appela d’un appel singulier à cause de la vigueur de sa foi et de son zèle. Comment encore il choisit ceux qu’il établit sur le trône épiscopal de son martyr, disciple et évangéliste, envoyé comme apôtre à son peuple, premier des patriarches d’Égypte, de la Pentapole — qui est Barca, le Fezzan, Kairouan, Tripoli d’Occident et l’Afrique —, d’Éthiopie et de Nubie, toutes contrées tombées sous sa prédication par l’ordre du Saint-Esprit.[11] Son martyre eut lieu dans la ville d’Alexandrie, après qu’il eut prêché le nom du Seigneur Christ, comme en témoigne sa biographie. De ses doctrines, qui arrachent les âmes à l’enfer, nos pères les patriarches devinrent les héritiers : assis l’un après l’autre sur son trône épiscopal, tous successeurs de saint Marc, se transmettant son autorité de main en main, bergers de son troupeau, imitateurs de sa foi dans le Christ — de saint Marc, l’évangéliste pur qui vit la face du Christ. Et de ses successeurs nous viennent la connaissance de leur histoire et de leurs noms, les vicissitudes de chacun en son temps, et les épreuves, les douleurs et les combats qui furent le lot de chacun pour le nom de son Seigneur et de son Christ, et pour la garde de son troupeau, d’année en année et d’âge en âge.
Parce que je suis de ceux qui ne sont pas dignes d’écrire de leurs mains misérables et périssables aucune de ces histoires de patriarches, j’ai sollicité l’aide de frères chrétiens dont je connaissais la compétence, et je les ai priés de m’aider à traduire en langue arabe — la langue courante aujourd’hui chez les habitants de l’Égypte — les histoires que nous trouvions écrites en copte et en grec ; car la plupart des fidèles ignorent désormais le copte et le grec, et je voulais qu’ils pussent profiter de cette lecture.[12]
Et j’ai imploré Celui qui rend l’éloquence au bègue, qui ouvre la bouche des lents, et qui appelle à lui ceux qui ploient sous les fardeaux, comme moi, selon la parole de l’Évangile sortie de sa propre bouche sainte : « Venez à moi, vous tous qui peinez et qui êtes chargés, et je vous donnerai le repos. Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Prenez mon joug sur vous, car mon joug est aisé et mon fardeau léger. »[13] Je l’ai imploré de pardonner mes faux pas, et d’excuser la complaisance où je progresse envers mes propres actes blâmables, mes fautes et mes péchés sans nombre.
J’ai copié ce que j’ignorais d’après les anciens, en accord avec les canons de l’Église, comme on le verra, outre ce que la tradition et l’histoire nous enseignent ; et j’y ai joint ce que je savais moi-même des pères et patriarches que j’ai connus. Je demande à Dieu — dont la puissance est glorieuse — de me pardonner l’éloquence superflue et le langage orné qui se trouvent dans ces histoires, et tout ce que je puis revendiquer comme l’ouvrage de mon être pécheur dans le récit de ceux dont je ne suis pas digne d’être le dernier disciple, ainsi que ma peinture des vertus des saints moines inspirés par la grâce du Saint-Esprit, d’après ce que j’ai vu de mes yeux et d’après les histoires traduites.
Je multiplierai mes prosternations pour ceux qui liront ce que j’ai écrit, afin qu’ils prient pour moi et demandent pour moi le pardon et l’indulgence, par l’intercession de l’élue, la Dame du premier et du dernier, Trône du Seigneur des mondes ; par l’intercession des anges qui se tiennent près de Lui, des ordres spirituels, des prophètes inspirés, annonciateurs de vérité, des apôtres purs et élus, des martyrs militants, des saints et justes pères, des anciens vertueux, et de tous ceux, dans la postérité d’Adam, dont Dieu a agréé les œuvres. Amen.
Ô Dieu, je te prie d’ouvrir les yeux de mon cœur et de ma vue, afin que je comprenne tes paroles ; et mon ouïe, afin que j’entende et que je fasse ce qui est juste. Dans ta miséricorde, ne t’irrite pas contre moi pour ce que j’ai écrit, mais pardonne et excuse les fautes que ma négligence y a laissées. Et fais grâce à celui qui parle ici, comptant sur ton pardon.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu unique.
Grand est le Seigneur et infiniment digne de louange ; grandes sont ses œuvres, insondables ses mystères et sa sagesse. Nul homme ne peut comprendre les desseins de Dieu : ils passent l’entendement même de ceux qui comprennent, et des savants dans la Loi. Quand on les interroge, ceux-ci s’humilient et disent : « Ô Dieu, toi qui nous as créés et comblés, qui nous as donné des commandements et des interdits, qui par la crainte du châtiment nous as détournés de ce que tu défends, et qui nous as guidés vers le salut de nos âmes et la voie droite : nous avons glissé dans nos pensées et nous nous sommes rebellés dans notre libre arbitre. C’est pourquoi nous t’implorons, ô patient, bienfaisant, puissant et plein de grâce, toi qui pardonnes à quiconque vient à toi d’un cœur droit : sois miséricordieux envers nous ; sois notre commencement, notre secours et notre perfection dernière sur le chemin par lequel nous avançons vers toi. Ouvre les yeux obscurcis de nos cœurs et nos pensées embrumées, afin que nous observions et accomplissions ce que nous lisons dans tes saints livres et dans les histoires de ceux que tu as aimés, choisis et élus parmi tes serviteurs — ces militants qui ont vaincu leurs désirs et quitté le monde par amour pour toi et par obéissance à tes commandements. Accorde-nous une bonne fin, afin que notre sortie de ce monde soit celle de tes élus, lavés des péchés et des iniquités dont nul homme n’est exempt, et que nous soyons délivrés du lieu redoutable et terrible. Aie pitié de nous ; affranchis-nous du pouvoir du Démon et de l’esclavage du péché. Donne-nous la sagesse spirituelle, pour fouler aux pieds les désirs du monde en gardant tes commandements. Fais-nous sortir de ce monde périssable avec les provisions de la vie éternelle, et mets sur nos lèvres des paroles d’accueil devant ton tribunal redoutable. Et parmi tous tes bienfaits, dirige le cours de notre vie en ce monde, afin qu’elle se passe à faire ce qui te plaît et à t’obéir, selon ta Loi qui guide et qui donne la vie. »
Tu l’as dit, Seigneur : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. »[14] Je te demande donc, plein de confiance en ta parole — sans une action digne de te plaire, sans une bonne œuvre à t’offrir, mais pour l’amour de ton nom dont nous portons le nom —, comme le dit le bienheureux David dans le psaume : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à ton nom donne la gloire, à cause de ta miséricorde et de ta vérité ; que les nations ne disent pas : Où est leur Dieu ? Notre Dieu est au ciel et sur la terre ; tout ce qu’il veut, il le fait. »[15] Ô Dieu, délivre-nous et sauve-nous ; sois pour nous, en ce monde, un protecteur et un sauveur dans toutes nos affaires, petites ou grandes, illustres ou humbles. Sois miséricordieux, ô compatissant ; daigne, ô miséricordieux, nous conduire à ce qui te plaît et nous éloigner de ce qui t’offense. Car tu l’as dit, Seigneur : « Revenez à moi, et je vous pardonnerai, vos péchés fussent-ils aussi nombreux que les sables de la mer et les étoiles du ciel. » Accomplis donc ta promesse envers nous, pécheurs : ne nous demande ni repentance ni œuvres, mais dans ta miséricorde, ta pitié et ta bonté, viens en aide à la prière de ton serviteur pécheur, qui négligea tes commandements — celui-là même qui écrit ces histoires glorieuses, et qui commence ainsi :
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu unique.
Commençons, avec l’aide de Dieu et son secours béni, à écrire les histoires de la sainte Église. L’auteur dit : ce que moi, le pécheur, j’ai écrit, je l’ai recueilli au monastère de Saint-Macaire et dans les monastères de Haute-Égypte. Le pieux diacre Michel, fils d’Apater, fut chargé de traduire certains documents du copte en arabe, comme on le dira en son lieu. À quoi s’ajoutent ce qui fut trouvé dans la grande ville, et les abrégés de certaines histoires découvertes — la première étant celle qui concerne le Christ, mon Secours, mon Espérance, mon Défenseur et mon Salut. Car le premier de ces documents est celui qui fut traduit au monastère de Notre-Dame, à Nahya, touchant le sacerdoce du Christ Seigneur, dont le nom est glorieux, et son entrée dans le Temple. Dans la paix de Dieu. Amen. Amen. Amen.
Au temps de Julien[16], l’empereur mécréant, vivait un Juif qui était prêtre de son peuple, nommé Théodose, et d'un rang élevé. Il y avait aussi un chrétien orfèvre[17] qui le connaissait, et entre eux régnait une vive amitié. Le nom du chrétien était Philippe. Un jour, Philippe se rendit dans l'une des villes de Syrie et amarra son navire au port pour y vendre des marchandises. Il y rencontra son ami, le prêtre juif Théodose. Engageant avec lui une conversation affectueuse, il lui dit : « Mon frère, je voudrais que tu deviennes chrétien, afin que notre amitié soit véritable et que tu en tires profit dans ce monde et dans l'autre. »
Théodose lui répondit avec affection : « J'ai pris soin de mon salut, et il y a une chose que je veux te révéler ; car je ne te laisserai pas sans la connaissance du Dieu très-haut, qui est témoin de ce que je vais te dire. Ne doute donc pas, car je te le dis parce que tu m'as montré ton amour. Mais je préfère que tu gardes dans ton cœur ce que je dis et que tu ne le répètes à personne. Voici : celui qui fut annoncé par le Saint-Esprit et les prophètes est le Messie que vous, chrétiens, adorez, confessant qu'il est venu. Je le crois d'un cœur droit et pur, sans aucun doute. Parce que tu es mon frère et mon ami, je te divulgue ce secret et le certifie en ta présence : ton amour et ton désir du bonheur pour moi me sont si évidents. Crois-moi donc maintenant, mon frère. Mais mes pensées charnelles m'empêchent d'être baptisé. Je ne suis pas humble, je ne suis pas digne, je suis faible. Je suis prêtre de ce peuple, j'ai acquis une grande renommée, des honneurs et un haut rang, par lesquels j'ai gagné trésor et richesse ; et si je les abandonnais, je perdrais tout. Non seulement les miens m'abandonneraient, mais les chrétiens eux-mêmes — selon ce que j'ai observé à propos des Juifs qui se font baptiser et de la position qu'ils acquièrent. J'ai même entendu dire que vous dites : Quand un Juif est baptisé, c'est comme si l'on baptisait un âne. Comment donc pourrais-je maintenant être baptisé ? De plus, je vois des chrétiens pécher, irriter Dieu et négliger la loi, au lieu de marcher dans le droit chemin de la discipline et dans la vérité qu'ils ont reçue. J'en ai vu d'autres dont la foi s'est affaiblie en les regardant, et qui ont imité ces chrétiens insouciants. Quand nous examinons le salut qui vous est venu par nous, nous reconnaissons le Messie ; les apôtres devenus vos docteurs sont aussi de notre race ; mais vous négligez la bonne nouvelle qu'ils vous ont apportée et la doctrine qu'ils vous ont enseignée. Et comme les autres nations n'ont pas été baptisées et n'ont pas cru jusqu'à ce jour, ainsi moi non plus je n'ai pas été baptisé, à cause de la gloire mondaine et des honneurs que je reçois de mon peuple, et parce que je vous vois négliger les commandements et les exhortations que le Christ vous a donnés. Je n'ai pas voulu perdre ma gloire et mon honneur, ni devenir, comme vous, négligent envers ce qui vous a été donné. C'est ce qui m'empêche de recevoir le baptême. Car la plus grande partie de notre communauté juive croit en la vérité du Messie et en ses miracles, et plus fermement que vous, alors même qu'ils sont éloignés du salut qui vous est advenu. Et maintenant je te félicite des glorieux mystères que nous possédons depuis le commencement. Je te déclare ceci : nous connaissons et croyons aux miracles du Christ et à ses œuvres plus fermement que vous chrétiens, et nous savons en vérité qu'il est le Messie qui est venu. »
« Apprends donc de moi ce mystère qui eut lieu dans les temps anciens, alors que le temple se tenait encore à Jérusalem. Les Juifs avaient la coutume d'établir vingt-deux prêtres dans le temple par une loi obligatoire. Il y avait dans le temple un livre où l'on inscrivait la généalogie de chaque homme devenu prêtre, ainsi que les noms de son père et de sa mère, afin que l'on sache qu'il suivait l'ordre du Dieu très-haut. Les Juifs gardaient cette coutume. »
« Or, en ce temps où Jésus-Christ vivait en Judée — ce livre existant avant son apparition —, l'un des vingt-deux prêtres mourut. Les autres se réunirent pour choisir qui ils élèveraient à sa place. Mais leurs avis ne s'accordèrent pas et ils persistaient à s'opposer les uns aux autres. À chaque nom proposé, l'homme était rejeté. Ils tirèrent alors au sort, dans l'intention d'élire celui sur qui le sort tomberait, puis de l'établir s'il n'avait ni défaut ni infirmité, et si rien dans sa famille ne s'y opposait. Car même s'ils trouvaient un homme de généalogie correcte mais peu instruit, ils le rejetaient. Telle était la disposition du Dieu très-haut, à cause de leurs disputes, pour que nul ne fût élevé sinon le Seigneur du sacerdoce, digne de cette place : Jésus-Christ. Et voici qu'après cela, le Saint-Esprit agita l'un des prêtres ; il devint zélé pour Dieu, se leva au milieu d'eux et dit : « Voilà dix jours que nous nous assemblons et nous ne pouvons désigner personne. Je sais avec certitude que notre discussion se prolonge ainsi à cause de celui que le Dieu très-haut va désigner ; c'est la raison de la dispute parmi nous et du renversement de nos intentions. Et cela sera manifesté par la volonté du Dieu très-haut. »
Alors ils lui dirent : « Si tu connais quelqu'un, mentionne-le-nous franchement, et nous t'en saurons grand gré. » Il leur répondit : « Pas avant que vous ne vous engagiez à ne pas rejeter ce que je dirai, mais à l'accepter de moi. Alors je vous dirai qui est digne de la place, mais je sais que vous ne pourrez le rejeter. » Quand tous les prêtres entendirent cela, ils jurèrent par la Vérité et la Sincérité[18] que, si l'on leur montrait un homme digne, ils l'accepteraient et l'établiraient. Quand il fut assuré d'eux, il leur dit : « Mes frères, le Dieu très-haut m'a mis dans l'esprit que celui qui est digne de cette place est Jésus, appelé fils de Joseph ; c'est un homme parfait par sa lignée, sa personne et sa conduite, capable de parler et d'agir devant Dieu et devant les hommes. Sachez que vous ne trouverez nul de pareil dans ce peuple, sans tromperie ni défaut corporel. »
Quand les prêtres entendirent cela et comprirent son discours, ils furent confondus et perplexes à cause du serment. Ils lui dirent alors avec ruse, croyant pouvoir rejeter sa proposition : « Celui que tu nommes est digne, car nous cherchons un homme de bien ; mais il n'est pas de la lignée des prêtres, et le peuple parle avec calomnie de sa naissance, à cause des enfants qu'Hérode fit tuer par l'épée à son sujet. » Il leur répondit sans colère : « Tenez-vous à la vérité ; je vais vous guider sur le bon chemin à son sujet, afin que vous ne vous détourniez pas du Dieu très-haut. Car alors nous nous éloignerions de la vérité et nous croirions des mensonges. Je sais que, si nous cherchons la vérité, Dieu nous la révélera. » Ils dirent : « Apaise nos esprits, comme tu sais, concernant sa naissance et sa famille, et nous consentirons à ce que tu nous dis. » Il leur dit : « Enquêtez, et vous apprendrez qu'aux jours d'Aaron le prêtre il y eut une alliance par mariage entre Aaron et la tribu de Juda, ce dont témoigne le prophète David. J'ai longuement enquêté sur Jésus, sa tribu et sa généalogie ; et je trouve que sa mère Marie est liée aux deux tribus. Et elle est aussi innocente du péché, par un autre grand mystère. C'est pourquoi je désire que vous enquêtiez, afin de savoir avec certitude que ce que je dis est vrai, et de reconnaître que je vous parle honnêtement. »
Mais les prêtres pensèrent que par cette idée ils réduiraient à néant son conseil. Ils commencèrent donc à enquêter sur la famille de Jésus et trouvèrent que Marie unissait les deux tribus, de sorte qu'à cause du serment ils ne pouvaient se dérober. Ils se mirent alors à disputer de la généalogie de Jésus, disant : « Il y a une opinion différente sur ce point. Nous voulons savoir comment sa naissance ne fut pas adultère, puisqu'on accusa sa mère Marie quand elle fut donnée à Joseph. » Et tous convinrent de ce sujet. Ils envoyèrent chercher sa mère Marie au Temple, et la pressèrent avec douceur de leur déclarer le mystère de sa conception de Jésus et d'où il venait. La Loi était entre leurs mains, témoignant contre eux avec elle, afin qu'ils ne pensassent pas mal d'elle si elle disait la vérité ; et ils lui prêtèrent serment en ce sens.
Ils lui dirent : « Ô femme, voici que tu nous vois tous assemblés pour le bien et non pour le mal, mais pour l'affaire de Dieu très-haut que nous tranchons. Nous sommes parvenus à une seule conclusion concernant ton fils, que nous trouvons agréable à Dieu et aux hommes. Il est admirable parmi les hommes, et tous glorifient Dieu très-haut à cause de lui. Il est en ce temps parmi eux comme Salomon, fils de David, que lui donna la femme d'Urie le Hittite. C'est pourquoi nous l'avons choisi et désigné par le sort, pour l'établir prêtre à cause de ses vertus. Mais sur un seul point nous doutons encore : nous voulons savoir de toi d'où il vient, et de qui tu l'as conçu et enfanté, afin que la vérité soit connue par toi, afin qu'aucune mauvaise parole ne soit dite de toi ni du sacerdoce. C'est pour cela que nous t'avons fait venir : pour connaître la vérité et ne pas demeurer dans le doute. Tu mettras alors fin au débat sur ce qui nous occupe. Voici la Loi devant nous, et nous déclarons devant le Dieu très-haut, l'Invisible, qu'aucun mal ni blâme ne te viendra de nous, mais au contraire nous te remercierons grandement de ne pas nous avoir caché la vérité. »
Marie pensa que, si elle leur révélait le mystère caché de sa maternité miraculeuse, ils n'y croiraient pas en raison de la difficulté du sujet, et que leur esprit ne pourrait admettre qu'une vierge devînt mère et qu'un fils existât sans père. Elle leur dit : « Si je vous dis ce que je sais, l'accepteriez-vous ? Si je vous révèle le mystère de ma conception et de ma merveilleuse maternité, vous ne croirez pas mes paroles. Le mieux pour moi est donc de me taire. » Mais les prêtres, mus par leurs mauvaises pensées, lui dirent : « Ô Marie, en vérité, nous désirons entendre de toi de qui Jésus est fils. Car son père Joseph est mort, et nos cœurs doutent qu'il ait été son père ; c'est pourquoi nous te demandons le récit véridique. En le donnant, tu arrêteras toute la dispute sur ta maternité. Nous te prions de nous révéler ce mystère sincèrement et clairement ; ne crains personne, car le bon parti ne nous est pas caché ; mais si tu caches la chose, la Loi prononce contre toi une malédiction éternelle. » Ils lui parlèrent ainsi et d'autres choses semblables.
Marie fut troublée et dit : « Je suis perplexe de toutes parts à cause de l'Incompréhensible que j'ai porté ; et voici que le jour est venu pour moi de le déclarer. Je comprends maintenant le secret de ma maternité que vous me pressez de révéler. Mais quand vous l'entendrez, vous ne le croirez pas et n'accepterez pas ce que je vous dirai. Même Joseph qui, comme vous le dites, est mort, douta de ma conception comme vous le faites et me demanda : Qui a été avec toi ? Je jurai qu'aucun homme ne m'avait jamais touchée ; pourtant il ne me crut pas avant que l'ange de Dieu ne lui apparût et n'apaisât son esprit. Mais il ne vit plus pour témoigner devant vous de la vérité de ce que je dis. Or la Loi accepte le témoignage de deux témoins plus volontiers que celui d'un seul. Toutefois j'affirme, devant Dieu et cette Loi, que j'ai enfanté mon fils Jésus, bien que je sois vierge ; et je vais vous raconter comment je l'ai conçu. »
Ils dirent : « En vérité, la chose est manifeste, et nous reconnaissons devant Dieu et sa sainte Loi que tu as vraiment mis ce fils au monde ; cela n'est pas à cacher, car la femme qui conçoit et endure les douleurs de l'enfantement est celle qui se réjouit plus que les autres à la naissance. Tu as confessé véridiquement que tu l'as enfanté ; ainsi, nous qui depuis longtemps n'avons parlé à personne, voici que nous siégeons à converser avec une femme. Mais nous t'avons dit que nous ne te reprendrions pas, si tu nous racontes ce qu'il nous est permis d'entendre et d'accepter de toi. » Marie, perplexe et craintive, baissa son visage vers la terre en pleurant. Enfin elle dit : « Je sais maintenant que j'ai mis Jésus au monde comme vous le dites, et je le confesse. Mais quant à votre suggestion qu'un homme m'aurait violée, le sceau de ma virginité témoigne pour moi que je vous dis la vérité. »
Quand ils l'entendirent, ils furent troublés et dirent : « C'est là un dire que nous n'accepterons pas, car c'est un conte merveilleux. Comment écrire le nom de ton fils dans la généalogie sans le nom de son père et de sa tribu, selon la coutume en vigueur ? » Quand Marie entendit cela, elle leur dit : « Je vous l'ai dit dès le commencement : je ne sais rien de ce que vous avez dit ; faites donc ce que vous voulez, car je ne vous dirai pas ce qui ne m'est pas arrivé. » Aussitôt qu'elle eut parlé, aucun d'eux ne la contredit. Mais, mus par la providence divine, ils envoyèrent quérir des femmes dignes de confiance parmi leurs sage-femmes, et les supplièrent avec ardeur d'éclaircir la chose : était-elle vierge, comme elle le disait, devant Dieu et la Loi ? Les sage-femmes l'examinèrent et dirent aux prêtres : « Elle dit la vérité ; c'est une vierge intacte, comme elle l'a dit ; sa virginité ne fut pas perdue lorsqu'elle mit Jésus au monde, car comme vous le savez tous, il naquit d'elle. » Ils enquêtèrent ensuite parmi ses voisins et connaissances pour voir si quelqu'un nierait la naissance ; mais ils ne trouvèrent personne, car tous confirmèrent qu'elle avait mis au monde un fils, et le temps de cette merveilleuse maternité, par un mystère que nul ne comprenait. Ainsi les prêtres ne trouvèrent rien à alléguer contre elle, ni rien qui pût la convaincre de fausseté, mais seulement la vérité manifeste.
Ils la firent revenir, contraints par la nécessité et la crainte, et lui dirent : « Nous avons enquêté et nous n'avons rien trouvé de contraire à tes paroles ni à ton récit. Mais il n'est pas juste que nous écrivions ce que tu dis. Nous t'adjurons donc par Dieu tout-puissant de nous faire connaître qui est le père de Jésus, par qui tu l'as enfanté, afin que nous écrivions son nom dans le registre[19] et dans la généalogie. » Marie fut remplie du Saint-Esprit et dit : « Je ne dirai rien avec ruse ni fausseté, et Dieu, par le nom duquel vous m'avez adjurée, m'en est témoin. » Elle commença à leur raconter : « L'ange Gabriel vint à moi et m'annonça la bonne nouvelle. » Et elle leur expliqua tout ce qui lui était arrivé. Alors ils furent confondus et s'émerveillèrent grandement, et prièrent Dieu de leur pardonner les paroles injustes qu'ils avaient prononcées contre elle. L'un d'eux dit : « En vérité, c'est là le Messie dont les prophètes ont prophétisé qu'il viendrait de la maison de David, et de Bethléem de la tribu de Juda. » Ils appelèrent alors Jésus, lui firent prêter le serment du sacerdoce, et écrivirent son nom dans la généalogie avec le jour, le mois et l'année, le décrivant ainsi : « Jésus, fils de Dieu et fils de Marie la vierge, qu'elle enfanta tout en demeurant vierge. Il est vraiment prêtre et digne de cette charge. »
Et ce fut là une disposition providentielle, comme le dit Luc l'évangéliste — qui, dit-on, était médecin — dans un passage de son Évangile[20] : « Lorsque Jésus revint dans la Galilée par la puissance de l'Esprit, sa renommée se répandit dans tout le pays. Il enseignait dans leurs synagogues et tous lui rendaient gloire. Il vint à Nazareth où il avait été élevé, et selon sa coutume entra dans leur synagogue le jour du sabbat. Le servant lui donna le livre du prophète Isaïe, où il est écrit : L'Esprit du Seigneur est sur moi, c'est pourquoi il m'a oint et m'a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, proclamer la liberté aux captifs, le retour de la vue aux aveugles, mettre en liberté les opprimés, et annoncer l'année favorable du Seigneur. Puis il roula le livre, le rendit au servant, et s'assit ; et les yeux de tous les assistants étaient fixés sur lui. Il commença à leur dire : Aujourd'hui cette prophétie s'est accomplie à vos oreilles. Et tous lui rendaient témoignage, s'émerveillant des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. »
Quand Philippe le chrétien entendit ces paroles de Théodose le Juif, il se réjouit grandement. Théodose ajouta : « Je connais ces choses et n'en ai parlé que parce que je suis l'un des maîtres et lecteurs de la Loi ; c'est la Loi qui m'a confirmé dans le cœur que celui qu'enfanta Marie est le Messie, et qu'en lui — et en aucun autre — s'accomplit la prophétie de Jacob à son fils Juda, et qu'aucun autre Messie ne viendra après lui. Car il nous est assuré que c'est lui que les nations attendaient, lui qui devait venir au monde et délivrer ceux qui croient en lui. Et après lui, il n'y aura plus en Israël ni chef, ni guide, ni prêtre, selon les paroles du prophète David à son sujet dans le Psaume 109[21] : Le Seigneur a juré et il ne se repent pas : Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech. Or, qui parmi la postérité d'Adam est prêtre qui vive éternellement ? Car David dit aussi au Psaume 88[22] : Quel est l'homme qui vivra sans voir la mort ? C'est donc du Messie que David a dit qu'il est le prêtre vivant et éternel. »
Philippe répondit : « Il convient que tu saches que la dissimulation de cette affaire te rendra passible du jugement au grand Jour ; et je préférerais révéler ce que j'ai entendu de toi à notre prince religieux, afin qu'il fasse apporter la généalogie écrite dans le registre, et qu'ainsi l'incrédulité des Juifs soit ouvertement condamnée. » Le Juif lui répondit : « Tu sais que tu attireras sur toi un jugement en rompant la promesse qui nous lie. De plus, ce que tu penses réussir à faire, tu n'en seras pas capable. Car lorsque les Juifs en entendront parler, ils susciteront une grande guerre, des événements auront lieu par lesquels beaucoup d'hommes perdront la vie. Si on les force à montrer la généalogie et ce qui y est écrit, ils préféreront la brûler au feu, ou se faire tuer tous par l'épée, plutôt que de la montrer. Tu seras alors à blâmer, et la généalogie sera finalement perdue. Les chrétiens n'en ont pas besoin, car c'est le registre des prêtres juifs ; mais vous croyez en Jésus et vous le connaissez par les paroles des prophètes et des apôtres, et vous êtes déjà assurés des faits de votre religion. Mais ce registre condamnera les Juifs pour toujours, tant qu'il restera avec eux. Pourquoi désires-tu donc le leur enlever ? Crois-moi, mon ami, chaque livre que j'ai lu de la Loi et des Prophètes au sujet du Messie est en accord littéral avec la généalogie à mes yeux, et par lui je confirme ma foi au Messie que vous adorez. Cela est manifeste pour tous les docteurs de la Loi. Et je sais que si tu le mentionnais, tu causerais sa destruction. »
Moi, Philippe, malgré bien des supplications, je cédai à ses injonctions de ne pas révéler la chose à l’empereur ; car il m'effrayait, et je me retins. Il m'avait assuré au nom de Dieu que ce témoignage prouve suffisamment que Jésus est le Messie pour condamner les Juifs et nous confirmer dans notre foi. Moi, Philippe, j'écrivis ce rapport et le présentai à l'assemblée de l'Église, ainsi qu'à certains saints évêques et moines élus. Quand ils l'apprirent, ils en furent étonnés et furent assurés de la vérité des paroles du Juif et du témoignage de son peuple en faveur du Seigneur Christ touchant le sacerdoce, comme cela était écrit dans le registre. Les évêques et les moines écrivirent alors des traités sur le sacerdoce du Christ. Ils trouvèrent qu'Eusèbe de Pamphile mentionne cette affaire en plusieurs passages des histoires de l'Église[23]. Car Flavius Josèphe la met en lumière dans les livres de la Captivité[24] ; ce Josèphe rapporte que Jésus fut vu entrer dans le temple avec les prêtres au moment de la sanctification. On y mentionne aussi le témoignage de Luc l'évangéliste sur l'incident que nous avons rapporté, et le fait que le Seigneur Christ fit un fouet de cordes et chassa les marchands du temple. Ce fait et tous ces témoignages prouvent que les paroles du Juif sont vraies, et qu'à cause de son amitié sincère avec Philippe il lui révéla ce secret et lui en porta témoignage.
Quand le Juif Théodose eut achevé ce véridique discours à son ami Philippe, il fut baptisé et devint chrétien, scellé du sceau du baptême, et reçut les saints Mystères. Tous furent stupéfaits de la solidité de sa foi au Seigneur Christ, dont la puissance est glorieuse. Et moi, Philippe, j'eus une grande joie avec Théodose, le néophyte. Quand beaucoup de Juifs virent cela — sachant qu'il était l'un de leurs maîtres de la Loi, qu'il les dirigeait, qu'il avait acquis de grands honneurs parmi eux et qu'il avait pourtant tout abandonné pour devenir chrétien —, beaucoup d'entre eux crurent et furent baptisés. Aussi, moi Philippe, je glorifiai le Dieu très-haut, parce que j'avais gagné l'âme de mon ami, qui était juif et qui est maintenant chrétien. Et gloire au Seigneur Jésus-Christ, avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant, en tout temps et pour les siècles des siècles. Amen. Amen. Amen.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu unique.
Première biographie de l’histoire de la sainte Église : la vie de saint Marc, disciple et évangéliste, archevêque de la grande ville d’Alexandrie et premier de ses évêques.[25]
Au temps de l’économie miséricordieuse du Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, alors qu’il se choisissait des disciples pour le suivre, vivaient deux frères dans une cité de la Pentapole d’Occident nommée Cyrène. L’aîné s’appelait Aristobule, et l’autre Barnabé. Ils cultivaient la terre, semaient et moissonnaient, car ils possédaient de grands biens ; ils entendaient à merveille la Loi de Moïse et savaient par cœur bien des livres de l’Ancien Testament. Mais de grands troubles s’abattirent sur eux du fait des deux tribus des Berbères et des Éthiopiens, qui les dépouillèrent de toutes leurs richesses au temps d’Auguste César, empereur des Romains. Ruinés et éprouvés, ils quittèrent cette province pour sauver leur vie et gagnèrent la terre de Judée. Or Aristobule avait un fils nommé Jean. Quand ils se furent établis en Palestine, près de la ville de Jérusalem, l’enfant Jean grandit et se fortifia par la grâce du Saint-Esprit.[26]
Ces deux frères avaient pour cousine la femme de Simon Pierre, qui devint le chef des disciples du Seigneur Christ ; et Jean — surnommé Marc — fréquentait Pierre et apprenait de lui, dans les saintes Écritures, les doctrines chrétiennes. Un jour, Aristobule emmena son fils au Jourdain. Comme ils marchaient, un lion et une lionne vinrent à leur rencontre. À la vue des fauves et de leur rage, Aristobule dit à son fils : « Mon fils, vois la fureur de ce lion qui vient nous dévorer. Sauve-toi, mon enfant, et laisse-les me déchirer, selon la volonté du Dieu tout-puissant. » Mais le disciple du Christ, saint Marc, répondit : « Ne crains rien, mon père : le Christ en qui je crois nous délivrera de tout danger. » Et quand les lions furent proches, il cria contre eux d’une voix forte : « Le Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, vous ordonne d’être déchirés en deux, que votre espèce disparaisse de ces montagnes et qu’il n’y ait plus jamais ici de descendance pour vous. » Aussitôt le lion et la lionne éclatèrent en deux et périrent sur place, et leurs petits furent détruits.[27]
Voyant ce grand miracle accompli par son fils dans la puissance invincible du Seigneur Jésus-Christ, Aristobule lui dit : « Je suis ton père, Marc, moi qui t’ai engendré ; mais aujourd’hui c’est toi qui es mon père, mon sauveur et mon libérateur. Et maintenant, mon cher fils, mon frère et moi te prions de faire de nous des serviteurs du Seigneur Jésus-Christ que tu prêches. » Dès ce jour, le père de saint Marc et son oncle commencèrent d’apprendre la doctrine du Christ. Quant à Marie, la mère de Marc, elle était la sœur de Barnabé, le compagnon des apôtres.
Après cela survint l’épisode que voici. Il y avait dans ces régions, en une localité nommée Azotus, un olivier d’une taille prodigieuse, dont chacun admirait les dimensions. Les habitants de cette cité adoraient la lune et rendaient un culte à cet arbre. Les voyant prier ainsi, saint Marc leur dit : « Cet olivier que vous adorez comme un dieu — quand vous avez mangé son fruit et brûlé ses branches pour vous chauffer, que peut-il encore ? Voici : par la parole du Dieu que j’adore, je commanderai à cet arbre de tomber à terre sans qu’aucun outil le touche. » Ils répondirent : « Nous savons que tu uses de la magie du Galiléen, ton maître, et que tout ce que tu veux, tu le fais. Mais nous invoquerons notre dieu, la lune, qui a fait croître pour nous cet olivier afin que nous le priions. » — « Je vais le jeter à terre, répliqua saint Marc ; et si votre dieu le relève, alors je le servirai avec vous. » La parole leur convint. Ils écartèrent tous les hommes de l’arbre, en disant : « Veillez à ce que personne n’y soit caché. » Alors saint Marc leva la face vers le ciel, se tourna vers l’orient, ouvrit la bouche et pria :
« Ô mon Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, exauce ton serviteur. Commande à la lune, cette seconde servante du monde qui éclaire la nuit, de faire entendre sa voix, par ton décret et ton autorité, devant ces hommes qui n’ont pas de Dieu ; qu’elle leur apprenne qui l’a créée, qui a créé toute la création, et qui est Dieu, afin qu’ils le servent. Je le sais, ô mon Seigneur et mon Dieu : elle n’a ni voix ni parole, et elle n’a jamais parlé à personne. Mais que sa voix se fasse entendre en cette heure, par ta puissance irrésistible, afin que ces hommes sans Dieu sachent que la lune n’est pas un dieu, mais une servante sous ton autorité, et que c’est toi qui es son Dieu. Commande aussi à cet arbre qu’ils adorent de tomber à terre, afin que tous reconnaissent ta souveraineté, et qu’il n’y a de Dieu que toi, avec le Père bon et le Saint-Esprit, donateur de la vie éternelle. Amen. »
À l’instant même où il achevait sa prière, une grande obscurité se fit en plein midi, et la lune parut, éclatante, dans le ciel. Et l’on entendit venir d’elle une voix qui disait : « Hommes de peu de foi, je ne suis pas Dieu pour que vous m’adoriez ; je suis servante de Dieu et l’une de ses créatures. Je suis la servante du Christ, mon Seigneur, que prêche Marc, son disciple ; c’est lui seul que nous servons, à lui seul que nous obéissons. » Au même moment, l’olivier tomba. Une grande crainte saisit tous les témoins du prodige. Mais le peuple qui servait l’arbre entra en fureur, déchira ses vêtements, se saisit de saint Marc, le battit et le livra aux Juifs incrédules, qui le jetèrent en prison. Cette nuit-là, saint Marc vit en songe le Seigneur Christ disant à Pierre : « Je ferai sortir tous ceux qui sont en prison. » À son réveil, il trouva les portes de la prison ouvertes ; il sortit avec tous ses compagnons, car les geôliers dormaient comme des morts. Mais les foules qui en furent témoins dirent : « Il n’y a pas de fin à nos peines avec ces Galiléens : c’est par Béelzébul, le prince des démons, qu’ils font ces choses. »
Marc était du nombre des Soixante-Dix Disciples. Il fut parmi les serviteurs qui versèrent l’eau que notre Seigneur changea en vin aux noces de Cana, en Galilée. C’est lui qui portait la cruche d’eau vers la maison de Simon le Cyrénéen, à l’heure de la Cène sacramentelle ; lui encore qui hébergea les disciples dans sa maison au temps de la Passion du Seigneur Christ, et après sa Résurrection d’entre les morts, quand le Christ entra auprès d’eux toutes portes closes.[28]Après l’Ascension, Marc se rendit avec Pierre à Jérusalem, et ils prêchèrent aux foules la parole de Dieu. Le Saint-Esprit apparut à Pierre et lui commanda de parcourir les villes et les villages de la contrée. Pierre partit donc, et Marc avec lui, vers le district de Béthanie, où ils prêchèrent la parole de Dieu ; et Pierre y demeura plusieurs jours.
Or Pierre vit en songe l’ange de Dieu, qui lui dit : « En deux endroits règne une grande disette. » Pierre demanda : « Quels endroits ? » L’ange répondit : « La ville d’Alexandrie avec la terre d’Égypte, et la terre de Rome. Non pas une disette de pain et d’eau, mais la disette née de l’ignorance de la parole de Dieu que tu prêches. » À son réveil, Pierre rapporta sa vision à Marc. Ils se rendirent ensuite au pays de Rome et y prêchèrent la parole de Dieu. Et la quinzième année après l’Ascension du Christ, saint Pierre envoya saint Marc, père et évangéliste, dans la ville d’Alexandrie,[29]pour y annoncer la bonne nouvelle et y prêcher la parole de Dieu et l’Évangile du Seigneur Jésus-Christ — à qui reviennent la gloire, l’honneur et l’adoration, avec le Père et le Saint-Esprit, le Dieu unique, pour toujours. Amen.
Au temps de l’économie du Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, après son Ascension au ciel, toutes les régions du monde furent réparties entre les apôtres, sous l’inspiration du Saint-Esprit, afin qu’ils y prêchent les paroles de la bonne nouvelle.[30] Quelque temps plus tard, le sort désigna Marc l’évangéliste pour la province d’Égypte et la grande ville d’Alexandrie, par l’ordre du Saint-Esprit : il y ferait entendre au peuple les paroles de l’Évangile du Seigneur Christ, et il l’y affermirait. Car ces peuples étaient dans l’erreur, plongés dans le culte des idoles, adorant la créature au lieu du Créateur. Ils avaient une multitude de temples consacrés à leurs dieux méprisables, qu’ils servaient en tout lieu par toute iniquité et tout art magique, et auxquels ils offraient des sacrifices.[31]
Saint Marc fut le premier à prêcher dans la province d’Égypte, en Afrique, dans la Pentapole et dans toutes ces régions. À son retour de Rome, il gagna d’abord la Pentapole et prêcha la parole de Dieu dans tous ses districts. Il y accomplit de nombreux miracles : il guérissait les malades, purifiait les lépreux, chassait les démons par la grâce de Dieu qui reposait sur lui. Beaucoup crurent par lui au Seigneur Christ ; ils brisèrent les idoles qu’ils adoraient, abattirent les arbres que hantaient les démons et par lesquels ceux-ci parlaient au peuple ; et il les baptisa au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu unique.
Alors le Saint-Esprit lui apparut et lui dit : « Lève-toi, va dans la ville d’Alexandrie, et sèmes-y la bonne semence, qui est la parole de Dieu. » Le disciple du Christ se leva et partit, fortifié par le Saint-Esprit comme un combattant qui marche à la guerre. Il salua les frères et prit congé d’eux en disant : « Le Seigneur Jésus-Christ aplanira ma route, pour que j’aille à Alexandrie prêcher son saint Évangile. » Puis il pria : « Seigneur, fortifie les frères qui ont connu ton saint nom, afin que je revienne vers eux dans la joie. » Et les frères lui firent leurs adieux.
Marc se mit en route pour Alexandrie. Comme il entrait dans la ville, la lanière de sa sandale se rompit. À cette vue, il se dit : « Maintenant je sais que le Seigneur a aplani ma route. » Il se retourna, vit un cordonnier, alla vers lui et lui tendit la sandale à réparer. Mais en la prenant, au premier geste de l’alène, le cordonnier se transperça la main.
Il s’écria : « Heis ho Theos ! » — ce qui se traduit : « Dieu est Un. » En l’entendant prononcer le nom de Dieu, saint Marc se réjouit grandement, tourna son visage vers l’orient et dit : « Ô mon Seigneur Jésus, c’est toi qui aplanis ma route en tout lieu. »
Puis il cracha à terre, prit de cette argile, l’appliqua sur la plaie du cordonnier et dit : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Dieu vivant et éternel, que la main de cet homme soit guérie à l’instant, afin que ton saint nom soit glorifié. » Et aussitôt la main redevint entière.[32] Saint Marc lui demanda : « Si tu sais que Dieu est Un, pourquoi sers-tu cette multitude de dieux ? » Le cordonnier répondit : « Nous nommons Dieu de nos bouches, voilà tout ; mais qui il est, nous ne le savons pas. » Et, tout émerveillé de la puissance de Dieu descendue sur saint Marc, il lui dit : « Je t’en prie, homme de Dieu : viens dans la demeure de ton serviteur, pour t’y reposer et y rompre le pain ; car tu m’as fait aujourd’hui un grand bienfait. » Saint Marc répondit avec joie : « Que le Seigneur te donne le pain de vie, dans les cieux ! » Et il alla avec lui dans sa maison. En franchissant le seuil, il dit : « Que la bénédiction de Dieu soit sur cette maison ! » et il fit une prière. Après le repas, le cordonnier lui dit : « Mon père, apprends-moi qui tu es, toi qui as accompli ce grand miracle. » Le saint répondit : « Je sers Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant. » Le cordonnier s’écria : « Je voudrais le voir ! » — « Je te le ferai contempler », dit saint Marc. Alors il commença de lui enseigner l’Évangile de la bonne nouvelle, et la doctrine de la gloire, de la puissance et de la souveraineté qui appartiennent à Dieu depuis le commencement. Il l’exhorta longuement, comme en témoigne son histoire, et conclut : « Le Seigneur Christ, dans les derniers temps, s’est incarné de la Vierge Marie ; il est venu dans le monde et nous a sauvés de nos péchés. » Et il lui expliqua, passage après passage, ce que les prophètes avaient annoncé à son sujet.
Le cordonnier lui dit : « Je n’ai jamais entendu parler de ces livres que tu cites ; ce qu’on enseigne ici aux enfants, ce sont les livres des philosophes grecs, comme font aussi les Égyptiens. » Saint Marc lui répondit : « La sagesse des philosophes de ce monde est vanité devant Dieu. » Ayant entendu de la bouche de saint Marc la sagesse et les paroles des Écritures, et ayant vu le grand miracle opéré sur sa main, le cordonnier sentit son cœur s’incliner. Il crut au Seigneur et fut baptisé, lui, toute sa maison et tous ses voisins. Son nom était Anien.[33]
Quand se furent multipliés ceux qui croyaient au Seigneur, les habitants de la ville apprirent qu’un homme, juif et galiléen, était entré dans leurs murs, qu’il entendait renverser le culte des idoles, leurs dieux, et qu’il avait persuadé beaucoup d’hommes d’en abandonner le service. Ils le cherchèrent partout et postèrent des guetteurs. Sachant qu’ils conspiraient contre lui, saint Marc ordonna Anien évêque d’Alexandrie ; il ordonna aussi trois prêtres et sept diacres, et confia à ces onze le soin de servir et de consoler les frères fidèles. Puis il les quitta et se rendit dans la Pentapole, où il demeura deux ans, prêchant, et ordonnant des évêques, des prêtres et des diacres dans tous les districts.
Saint Marc, en outre, institua la liturgie eucharistique aujourd’hui connue sous le nom de liturgie de saint Cyrille : c’est la forme la plus ancienne de la liturgie alexandrine, transmise oralement avant d’être fixée par écrit par saint Cyrille au Ve siècle.[34] Et il confia l’école théologique qu’il avait fondée à saint Juste, qui devait devenir le sixième patriarche d’Alexandrie.[35]
Puis Marc revint à Alexandrie. Il trouva les frères affermis dans la foi et multipliés par la grâce de Dieu ; ils avaient même trouvé le moyen de bâtir une église, en un lieu appelé Boucalia — le Pâturage des bœufs —, au bord de la mer, près d’un rocher d’où l’on tirait la pierre.[36] Saint Marc s’en réjouit grandement ; il tomba à genoux et bénit Dieu d’avoir affermi ces serviteurs de la foi qu’il avait lui-même instruits dans la doctrine du Seigneur Christ, et de les avoir détournés du service des idoles.
Mais quand les incrédules surent que saint Marc était revenu à Alexandrie, la fureur les embrasa, à cause des œuvres qu’accomplissaient les croyants au Christ : ils guérissaient les malades, chassaient les démons, déliaient la langue des muets, ouvraient les oreilles des sourds, purifiaient les lépreux. Ils cherchèrent saint Marc avec une grande rage et ne le trouvèrent point ; et ils grinçaient des dents contre lui, dans leurs temples et dans les lieux de leurs idoles, en disant : « Ne voyez-vous pas la malice de ce magicien ? »
Le premier jour de la semaine — jour de la fête de Pâques du Seigneur Christ, qui tomba cette année-là le 29 de Baramouda et coïncidait avec une fête des païens —, ils le cherchèrent avec acharnement et le trouvèrent dans le sanctuaire. Ils se ruèrent sur lui, le saisirent, lui passèrent une corde autour de la gorge et le traînèrent sur le sol en criant : « Traînons le serpent à travers le pâturage des bœufs ! »[37] Mais le saint, tandis qu’on le traînait, ne cessait de louer Dieu et de dire : « Merci, Seigneur, de m’avoir rendu digne de souffrir pour ton saint nom. » Sa chair se déchirait et s’attachait aux pierres des rues, et son sang coulait sur le sol.
Le soir venu, ils le menèrent en prison, pour délibérer de quelle mort le faire mourir. À minuit, les portes closes et les geôliers endormis, il y eut un grand tremblement de terre et un puissant tumulte : l’ange du Seigneur descendit du ciel, entra auprès du saint et lui dit : « Marc, serviteur de Dieu, voici ton nom inscrit au livre de vie ; tu es compté dans l’assemblée des saints. Ton âme chantera la louange avec les anges dans les cieux, et ton corps ne périra pas ; il ne cessera pas d’exister sur la terre. » À son réveil, il leva les yeux au ciel et dit : « Je te rends grâce, ô mon Seigneur Jésus-Christ ; reçois-moi auprès de toi, que je sois heureux dans ta bonté. » Ayant dit ces paroles, il se rendormit. Et le Seigneur Christ lui apparut, sous la forme que ses disciples lui connaissaient, et lui dit : « Salut, Marc, l’évangéliste et l’élu ! » Le saint répondit : « Je te rends grâce, ô mon Sauveur Jésus-Christ, de m’avoir rendu digne de souffrir pour ton saint nom. » Le Seigneur et Sauveur lui rendit son salut, et disparut.
Au matin, la multitude s’assembla ; ils tirèrent le saint de la prison, lui passèrent de nouveau la corde au cou et crièrent : « Traînons le serpent à travers le pâturage des bœufs ! » Ils le traînèrent sur le sol, tandis qu’il rendait grâce au Seigneur Christ et le glorifiait, disant : « Je remets mon esprit entre tes mains, ô mon Dieu ! » Et sur ces paroles, le saint rendit l’âme.
Alors les ministres des idoles impures amassèrent une grande quantité de bois en un lieu nommé Angélion,[38] pour y brûler le corps du saint. Mais sur l’ordre de Dieu survinrent un brouillard épais et un vent violent ; la terre trembla, une forte pluie s’abattit, et beaucoup, dans le peuple, moururent de peur et d’épouvante. Ils disaient : « En vérité, c’est Sérapis, l’idole, qui vient chercher l’homme tué aujourd’hui. »
Alors les frères fidèles se rassemblèrent et retirèrent des cendres le corps de saint Marc : rien en lui n’avait été atteint. Ils le portèrent à l’église où ils célébraient la liturgie, l’ensevelirent et prièrent sur lui selon les rites établis. Ils lui creusèrent une place et y déposèrent son corps, afin d’en garder la mémoire à tout instant, avec joie, supplication et bénédiction, à cause de la grâce que le Seigneur Christ leur avait accordée par lui dans la cité d’Alexandrie. Ils le placèrent à la partie orientale de l’église, au jour de son martyre — saint Marc étant le premier des Galiléens à mourir martyr pour le nom du Seigneur Jésus-Christ à Alexandrie. C’était le dernier jour de Baramouda selon le comput des Égyptiens, soit le huitième jour avant les calendes de mai dans les mois des Romains, et le vingt-quatrième de Nisan dans les mois des Hébreux.[39]
Et nous aussi, fils des orthodoxes, nous offrons gloire, sanctification et louange à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, à qui reviennent la louange, l’honneur et l’adoration, avec le Père et le Saint-Esprit, Donateur de la vie et consubstantiel, maintenant et pour toujours.
Anien, deuxième patriarche (62-85)
Quand l’évangéliste Marc, l’apôtre du Seigneur Christ, fut mort, Anien fut intronisé patriarche à sa suite.[40] De son temps, le nombre des frères et des croyants au Christ s’accrut, et il ordonna parmi eux plusieurs prêtres et diacres. Il occupa le siège vingt-deux ans, et entra dans le repos le 20 de Hator, en la deuxième année du règne de Domitien, empereur de Rome.[41]
Avilius, troisième patriarche (85-98)
Le peuple orthodoxe s’assembla alors, délibéra, choisit un homme nommé Avilius et l’établit patriarche sur le trône épiscopal de Marc l’évangéliste, à la place d’Anien. Avilius était un homme de vie chaste, et il affermit le peuple dans la connaissance du Christ. De son temps, le peuple orthodoxe grandit en nombre en Égypte, dans la Pentapole et dans la province d’Afrique. Il demeura douze ans sur son siège, et l’Église fut en paix sous son pastorat. Il entra dans le repos le 1er de Thout, en la quinzième année du règne de l’empereur déjà nommé. Quand les prêtres et les évêques du pays, ses suffragants, apprirent la mort du patriarche, ils prirent le deuil. Ils se rassemblèrent à Alexandrie, tinrent conseil avec les laïcs orthodoxes de la ville, et tirèrent au sort pour savoir qui était digne de siéger sur le trône de saint Marc l’évangéliste après le père Avilius. Leur choix s’arrêta d’un commun accord, sous l’inspiration du Seigneur Christ notre Maître, sur un homme d’élite, craignant Dieu, dont le nom était Cerdon.[42]
Cerdon, quatrième patriarche (98-109)
Ils prirent donc Cerdon et l’établirent sur le siège d’Alexandrie. Il fut chaste, humble et innocent tout au long de sa vie. Il exerça sa charge onze ans, et entra dans le repos le 21 de Baounah, en la neuvième année du règne de l’empereur Trajan.
Primus, cinquième patriarche (109-122)
Il y avait alors, dans le peuple orthodoxe du Christ, un homme nommé Primus, chaste comme les anges, et riche en bonnes œuvres accomplies dans la piété. On tint conseil à son sujet ; il fut choisi et établi patriarche sur le siège évangélique. Il posséda la charge douze ans, et l’Église connut la paix en ses jours. Il entra dans le repos le 3 de Mesra, en la cinquième année du règne d’Hadrien, l’empereur.
Juste, sixième patriarche (122-130)
Le peuple s’assembla ensuite, et son choix se porta sur un homme excellent et sage d’entre eux, nommé Juste, qu’il établit patriarche.[43] Il demeura onze ans en charge, et entra dans le repos le 12 de Baounah, en la seizième année du règne d’Hadrien ; et il fut enseveli auprès de ses pères.
Eumène, septième patriarche (130-142)
Après lui, on établit Eumène patriarche sur le siège d’Alexandrie. Il demeura treize ans en charge, agréable à Dieu et à l’Église, et entra dans le repos le 10 de Paopi, en la sixième année de l’empereur Antonin.
Marc II, huitième patriarche (143-154)
Le patriarche parti, le peuple s’assembla et prit un homme qui aimait Dieu, du nom de Marc ; on l’établit patriarche et on le plaça sur le trône de l’évangéliste saint Marc. Il l’occupa neuf ans et quelques mois, menant une vie admirable, et entra dans le repos le 6 de Toubah, en la quinzième année de l’empereur Antonin.
Célaïdion, neuvième patriarche (157-167)
Il y avait en ces jours-là, parmi le peuple, un homme qui aimait Dieu, nommé Célaïdion. Les laïcs orthodoxes se rassemblèrent, avec les évêques qui se trouvaient alors à Alexandrie ; ils prirent Célaïdion et l’établirent patriarche sur le trône évangélique. Il était aimé de tout le peuple. Il demeura quatorze ans, et mourut sous le règne d’Aurèle et de Vérus, les deux fils des empereurs, le 9 d’Abib. Il fut enseveli et déposé auprès de ses pères les patriarches, dont les noms ont été dits plus haut.
Agrippin, dixième patriarche (167-180)
Le peuple se rassembla de nouveau, d’un commun accord, et imposa les mains à un homme de la communauté qui craignait Dieu, du nom d’Agrippin ; on l’établit patriarche et on le plaça sur le trône évangélique. Il siégea douze ans, et mourut le 5 d’Amshir, en la dix-neuvième année du règne des empereurs déjà nommés.
Julien, onzième patriarche (180-189)
Il y avait un prêtre sage, versé dans les livres de Dieu, et son nom était Julien. Il marchait dans la voie de la chasteté, de la religion et de la tranquillité. Un groupe d’évêques du synode s’assembla, avec les laïcs orthodoxes, dans la cité d’Alexandrie ; on chercha parmi le peuple, et l’on ne trouva personne qui égalât ce prêtre. On lui imposa donc les mains et on l’établit patriarche. Il composa des homélies et des sermons sur les saints, et demeura dix ans en charge. Après ce patriarche, l’évêque d’Alexandrie ne résida plus constamment dans la ville : il en sortait en secret et ordonnait des prêtres en chaque lieu, comme avait fait saint Marc l’évangéliste.[44] Julien entra dans le repos le 8 de Baramhat — ou, selon d’autres, le 12 de Paopi —, en la cinquième année du règne de Sévère, l’empereur.
Ainsi, depuis Anien, premier successeur de saint Marc, jusqu’à Démétrius, douzième patriarche, le christianisme s’étendit pendant deux siècles et finit par gagner tout le pays. Avilius, successeur d’Anien, puis Cerdon, Primus, Juste, Eumène, Marc II, Célaïdion, Agrippin et enfin Julien, prédécesseur de Démétrius, se succédèrent ainsi, de l’an 63 à l’an 188, sur le trône épiscopal, et accompagnèrent l’Église copte dans sa croissance.
Quand le patriarche Julien fut à l’agonie, un ange du Seigneur lui apparut en songe, la nuit qui précéda sa mort, et lui dit : « L’homme qui te rendra visite demain, portant une grappe de raisin, sera patriarche après toi. »[45] Au matin, un paysan vint à lui — un homme marié, qui ne savait ni lire ni écrire ; son nom était Démétrius. Sorti pour tailler sa vigne, il y avait trouvé une grappe de raisin, bien que ce ne fût pas la saison ; et il l’apportait au patriarche. Alors Julien dit à l’assistance : « Cet homme sera votre patriarche : ainsi me l’a déclaré, cette nuit, l’ange du Seigneur. » On se saisit donc de lui de force, et on le lia de chaînes de fer. Julien mourut le jour même, et Démétrius fut consacré patriarche.
La grâce de Dieu descendit sur cet homme, et il fut semblable à Joseph, fils de Jacob — plus excellent que Joseph, même : car Démétrius était marié, et il ne connut pas sa femme. Et si quelqu’un objecte : « Comment est-il licite qu’un patriarche soit marié ? », nous répondons que les apôtres, dans leurs canons, déclarent qu’un évêque uni à une seule femme n’en est pas empêché ; car la femme croyante est pure, sa couche est sans souillure, et nul péché n’en peut être imputé à l’évêque. Le patriarche, en effet, n’est rien d’autre que l’évêque d’Alexandrie, avec un droit de primauté sur les évêques des provinces qui dépendent de cette ville : successeur de saint Marc, apôtre et évangéliste, qui eut juridiction sur toute l’Égypte, la Pentapole, l’Éthiopie et la Nubie parce qu’il y avait prêché l’Évangile, l’évêque d’Alexandrie tient nécessairement la même juridiction sur ces pays.[46] Mais le peuple fut injuste envers ce patriarche : Démétrius, disait-on, était le douzième depuis Marc l’évangéliste, et tous avaient été célibataires, sauf lui ; et l’on déplorait sa prétendue déchéance.
Or il tenait de Dieu un don singulier. Quand il avait achevé la liturgie, avant de donner la communion à quiconque dans le peuple, il voyait le Seigneur Christ distribuer l’Eucharistie par sa main. Et quand approchait une personne indigne de recevoir les Mystères, le Seigneur Christ lui découvrait le péché de cette personne, en sorte qu’il refusait de la communier ; il lui disait la raison du refus, et elle confessait sa faute. Démétrius la reprenait : « Détourne-toi du péché que tu commets, puis reviens recevoir les saints Mystères. » La chose ayant duré, les fidèles d’Alexandrie cessèrent de pécher par crainte du patriarche, redoutant la honte publique ; et chacun disait à son ami ou à son parent : « Garde-toi de pécher, de peur que le patriarche ne te dénonce devant l’assemblée. » Mais certains, dans le peuple, murmuraient : « C’est un homme marié. Comment peut-il nous reprendre, lui qui a déshonoré ce siège ? Nul, jusqu’à ce jour, n’y avait siégé sans être célibataire. » D’autres répondaient : « Son mariage n’amoindrit pas ses mérites : le mariage est pur et sans souillure devant Dieu. »
Mais c’était la volonté de Dieu de manifester ses vertus, afin qu’il fût glorifié et que ce grand secret ne demeurât pas caché — selon la parole de son saint Évangile, sortie de sa bouche très pure : « Une ville bâtie sur la montagne ne peut être cachée. » Dieu rendit donc manifestes les mérites de ce patriarche, pour que son peuple crût en vertu par eux. Une nuit, un ange du Seigneur vint à Démétrius et lui dit : « Démétrius, ne cherche pas ton propre salut en négligeant ton prochain. Souviens-toi de la parole de l’Évangile : le bon berger donne sa vie pour ses brebis. » Démétrius dit à l’ange : « Mon Seigneur, enseigne-moi ce que tu me commandes. Si tu m’envoies au martyre, je suis prêt à verser mon sang pour le nom du Christ. » L’ange dit : « Écoute-moi, Démétrius, et je te le dirai. Le Christ ne s’est incarné que pour sauver son peuple ; il n’est pas juste que tu assures maintenant ton âme et que tu laisses ce peuple plein de scrupules à cause de toi. » Démétrius répondit : « Quel est mon péché contre le peuple ? Apprends-le-moi, mon Seigneur, que j’en fasse pénitence. »
L’ange dit : « Ce secret qui est entre toi et ta femme — que tu ne t’es jamais approché d’elle. Fais-le maintenant connaître au peuple. » Démétrius dit : « J’aimerais mieux mourir devant toi que de te voir révéler ce secret à un homme ! » L’ange répondit : « Sache que l’Écriture dit : le désobéissant périra. Demain donc, après la fin de la liturgie, rassemble les prêtres et le peuple, et fais-leur connaître ce secret qui est entre toi et ta femme. » Le patriarche s’émerveilla et dit : « Béni soit le Seigneur, qui n’abandonne pas ceux qui se confient en lui. » Et l’ange le quitta.
Le lendemain — c’était la fête de la Pentecôte —, le patriarche célébra la liturgie et ordonna à l’archidiacre de prescrire au clergé et au peuple que nul ne quittât l’église, mais que tous se rassemblassent autour du trône patriarcal. L’archidiacre annonça donc à l’assemblée : « Le patriarche souhaite vous parler à tous. Que personne ne s’en aille sans avoir entendu ce qu’il dira. » Quand ils furent assis, le patriarche fit rassembler par les frères une grande quantité de bois ; ils obéirent, étonnés, se demandant : « Que va faire le patriarche ? » Puis il leur dit : « Levez-vous, prions. » Ils prièrent et se rassirent. Il dit alors : « Je vous prie, par votre amour pour moi, de permettre que ma femme paraisse devant vous, afin qu’elle reçoive votre bénédiction. » Ils s’étonnèrent — « qu’est-il en train de faire ? » — et tous dirent : « Tout ce que tu demandes sera fait. »
Le patriarche ordonna alors à l’un de ses serviteurs : « Appelle ma femme, la servante des saints, afin qu’elle reçoive leur bénédiction. » La sainte femme entra et se tint au milieu de l’assemblée. Son mari le patriarche se leva, à la vue de tous, s’approcha du bûcher déjà allumé, étendit son manteau, y prit à pleine main des charbons ardents et les déposa dans l’étoffe. Tous les spectateurs restèrent stupéfaits devant cette braise amassée dans le vêtement — qui ne brûlait pas. Il dit alors à sa femme : « Étends le voile de laine que tu portes. » Elle l’étendit ; le patriarche y transféra les charbons sous les yeux de tous, mit de l’encens sur le feu, et lui ordonna d’encenser toute l’assemblée. Elle le fit — et son voile ne brûla pas. Le patriarche dit encore : « Prions ! », tandis que la braise flambait toujours dans le voile intact de sa femme.[47]
Vous venez d’entendre, mes amis, ce grand prodige. Cet homme s’était fait eunuque de son propre vouloir — plus glorieux, donc, que les eunuques de naissance ; c’est pourquoi le feu n’eut de pouvoir ni sur ce saint, ni sur ses vêtements, ni sur ceux de sa femme : il avait éteint en lui les flammes du désir. Mais abrégeons ce discours et revenons à l’histoire, en glorifiant Dieu pour les siècles des siècles. Quand le clergé eut prié, on dit au patriarche : « Nous prions ta Sainteté de nous expliquer ce mystère merveilleux. »
Il répondit : « Soyez tous attentifs à ce que je vais dire. Sachez que je n’ai pas agi pour la gloire des hommes. J’ai maintenant soixante-trois ans. Ma femme, qui se tient devant vous, est ma cousine. Ses parents moururent en la laissant enfant ; mon père me l’amena, car il n’avait pas d’autre enfant que moi, et elle était l’unique enfant de mon oncle. Je grandis donc avec elle dans la maison de mon père, et nous vivions ensemble. Quand elle eut quinze ans, mes parents résolurent de nous marier, afin que leurs biens ne passassent pas à un étranger et que nous en héritions. Les noces furent célébrées, comme on fait pour les enfants ; et j’entrai auprès d’elle. Quand on nous eut laissés seuls, elle me dit : Comment ont-ils pu te donner à moi, puisque je suis ta sœur ? Je lui répondis : Écoute ce que je vais te dire. Il faudra que nous demeurions ensemble dans cette chambre, sans nous séparer, toute notre vie ; mais qu’il n’y ait entre nous aucune autre union, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Si nous demeurons ainsi dans la pureté, nous nous retrouverons dans la Jérusalem céleste, et nous jouirons l’un de l’autre dans la béatitude éternelle. À ces mots, elle accepta ; et son corps demeura inviolé. Mes parents ne surent rien de notre pacte. Les invités des noces réclamèrent la preuve coutumière de la consommation du mariage, comme font, vous le savez, les hommes ignorants ; mais ma mère leur dit : Ces deux-là sont jeunes, et les jours devant eux sont nombreux. Ainsi gardâmes-nous notre pureté ; et quand mes parents et les siens furent morts, nous restâmes orphelins ensemble. »
« Il y a maintenant quarante-huit ans que j’ai épousé ma femme, et nous dormons sur un seul lit, sur un seul matelas, sous une seule couverture. Et le Seigneur, qui connaît et juge les vivants et les morts, et qui pénètre les secrets de tous les cœurs, sait que je n’ai jamais appris qu’elle est femme, ni elle que je suis homme : nous voyons nos visages, et rien de plus. Nous dormons côte à côte, mais les étreintes de ce monde nous sont inconnues. Quand nous nous endormons, nous voyons une forme aux ailes d’aigle qui vient en volant se poser entre elle et moi sur notre couche ; elle étend son aile droite sur moi et son aile gauche sur elle, jusqu’au matin où elle s’en va ; et nous la voyons jusqu’à son départ. Ne pensez pas, mes frères, et vous, peuple qui aimez Dieu, que je vous aie livré ce secret pour la gloire de ce monde qui passe, ni de mon propre mouvement : c’est l’ordre du Seigneur qui m’a fait agir, car il veut le bien de tous les hommes ; et il est le Christ, notre Sauveur. »
Quand Démétrius eut achevé ce discours, le peuple entier se prosterna face contre terre, disant : « En vérité, notre père, tu es plus excellent que beaucoup de saints ; et Dieu nous a fait miséricorde en te plaçant à notre tête. » Ils lui rendirent grâces et le supplièrent de pardonner les mauvaises pensées qu’ils avaient nourries contre lui. Il leur donna sa bénédiction et pria pour eux ; puis ils se dispersèrent dans leurs demeures en louant Dieu. Après quoi, Démétrius dit à sa femme de retourner chez elle.
Avez-vous jamais entendu, vous qui m’écoutez, parler de telles merveilles ? Ce saint père vécut si longtemps auprès de sa belle et vertueuse épouse, et il soutint l’épreuve. Où sont maintenant les hommes mariés qui commettent l’adultère en se disant chrétiens ? Qu’ils viennent écouter le père Démétrius, le patriarche, disant : « Je n’ai connu de ma femme que le visage, et rien de plus », et qu’ils soient confondus de honte ! Ô vaillant saint, en guerre contre les désirs de son corps ! Ô prodige ! Comment son cœur put-il demeurer impassible devant la beauté de sa femme, et ses sens sans trouble devant sa grâce ? Qu’il fut admirable, ô saint, ton discours dans la chambre nuptiale ! L’archer dont les traits atteignent tous les hommes — Satan — fut impuissant contre toi. Démétrius disait : « Je suis un homme, et j’ai un corps comme tous les autres ; mais je vais vous apprendre comment répondre aux suggestions du Démon. Quand mon cœur était troublé de mauvaises pensées, je me rappelais le pacte conclu avec le Christ, et je craignais, si je le rompais, d’être rejeté du Royaume des Cieux, devant le Père et ses saints anges. Et quand je voyais la beauté et la grâce de mon épouse, je pensais aux cadavres gisant dans leurs tombeaux et à la puanteur de leur odeur, pour me garder de toute parole étrangère — par crainte du feu qui ne s’éteint pas et du ver qui ne s’endort pas, dans l’autre monde, où nul ne peut ouvrir la bouche. »
Ô mes amis, ce père fut choisi de Dieu ; et par son courage et sa vaillance, il fut plus brave que les tueurs de lions — comme dit l’un des docteurs : « Le brave n’est pas celui qui tue les bêtes sauvages, mais celui qui meurt pur des étreintes et des pièges des femmes. » Béni soit ce saint, car son degré est élevé ! Comme Joseph dans la maison de l’Égyptienne, qui le sollicitait en toute occasion, Démétrius lutta contre ses désirs jour et nuit, jusqu’à l’achèvement de son combat, gardant la chasteté et la foi droite tout au long de sa vie.
Démétrius demeura patriarche quarante-trois ans. De son temps, un trouble éclata à Alexandrie, et l’empereur Sévère l’exila dans un lieu appelé le quartier du Musée ; il y mourut le 12 de Baramhat — le jour même, je crois, où sa virginité avait été manifestée.
Les martyrs du règne de Sévère et l’apparition d’Origène
Sous le règne de l’empereur Sévère, beaucoup reçurent le martyre pour l’amour de Dieu. Parmi eux, le père d’un homme nommé Origène — lequel apprit les sciences païennes, abandonna les livres de Dieu et se mit à en parler avec blasphème.[48] Le père Démétrius, ayant entendu parler de cet homme et voyant qu’une partie du peuple s’égarait à la suite de ses mensonges, le retrancha de l’Église.
En ces jours-là, les martyrs Plutarque et Sérénus furent brûlés vifs ; Héraclide et Héron eurent la tête tranchée.[49] De même un autre Sérénus, la femme Héraïs et Basilide ; puis Potamiène, avec sa mère Marcelle, qui souffrirent de nombreux tourments et de cruelles agonies. Vinrent aussi Anatolios, père des princes ; Eusèbe ; Macaire, oncle de Claudius ; Justus ; et Théodore l’Oriental — tous ces martyrs étaient parents. Une vierge nommée Thècle figurait encore parmi eux. Basilide, qui était soldat, se présenta de son plein gré ; interrogé, il dit : « Je suis chrétien, parce que j’ai vu en songe, il y a trois jours, une femme qui m’est apparue et a posé sur ma tête une couronne envoyée par Jésus-Christ. » Ainsi Basilide obtint la couronne du martyre. Et beaucoup d’autres furent martyrisés à leur suite, car Potamiène leur apparaissait en songe et les encourageait à croire au Seigneur Christ, jusqu’à ce qu’ils reçussent, eux aussi, la couronne.
Il était venu à Alexandrie, à la place de Pantène, un nouveau directeur de l’école, dont le nom était Clément ; et il demeura à sa tête jusqu’à ces jours.[50] Ce Clément composa de sa propre initiative des livres où il bousculait la chronologie reçue. Puis un scribe juif nommé Judas, ayant lu le livre des Visions de Daniel — en la dixième année du règne de Sévère —, expliqua mystiquement les années et les dates jusqu’au temps de l’Antéchrist, selon un système de son cru, et déclara ce temps proche, à cause des actes de Sévère, l’empereur ennemi.[51]
Quand Origène — que Démétrius avait retranché pour avoir composé des livres illicites de magie et abandonné les saints écrivains — vit cela, il écrivit de nombreux traités remplis de blasphèmes : entre autres, sa doctrine selon laquelle le Père aurait créé le Fils, et le Fils créé le Saint-Esprit — niant ainsi que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu, et que les Personnes de la Trinité, sans infériorité aucune de l’une envers l’autre, possèdent la même puissance et la même majesté. À cause de cette croyance impie, l’Église l’abandonna : il lui était devenu étranger, il n’était plus de ses fils, et il enseignait des doctrines corrompues. Déposé de sa charge, il quitta Alexandrie pour la Palestine, et y intrigua jusqu’à obtenir le rang sacerdotal : il fut ordonné prêtre par l’évêque de Césarée de Palestine.[52] Puis il revint à Alexandrie, croyant y être reconnu prêtre et pouvoir y agir à sa guise. Mais le saint père Démétrius refusa de le recevoir et lui dit : « Selon le canon apostolique, un prêtre ne doit pas être déplacé de l’autel pour lequel il a été ordonné. Retourne donc au lieu de ton ordination et sers-y en toute humilité, selon le canon ; car je ne briserai pas les canons de l’Église pour gagner l’approbation des hommes. » Ainsi Origène demeura rejeté. C’était avant même que le patriarche eût connaissance de ses blasphèmes et de sa mécréance ; et la chose fit scandale pour tous : il s’était fait maître, lui qui n’était pas digne d’être disciple.
Or Sévère, l’empereur, régna dix-huit ans, puis mourut ; Antonin, son fils, régna après lui. En ce temps vécurent beaucoup d’hommes que le Christ rendit forts, par l’économie de Dieu. L’un d’eux fut Alexandre le confesseur, évêque de Jérusalem, qui succéda à Narcisse.[53]
Le miracle de l’évêque Narcisse
Ce Narcisse accomplit de nombreux miracles au cours de sa vie. Une fois que l’Église manquait d’huile, lors de la vigile de Pâques, Narcisse ordonna de remplir les lampes d’eau ; il pria, l’eau fut changée en huile, et les lampes s’allumèrent.[54] Il opéra ainsi maintes merveilles par sa foi en l’unité du Christ, et tous lui rendaient témoignage ; nous tenons son histoire de personnes dignes de foi. Mais certains hommes, dans leur méchanceté, le prirent en haine et voulurent le perdre : ils forgèrent contre lui des mensonges, jurant qu’il faisait le mal. L’un de ces méchants, comme il allumait un feu, fut consumé par lui ; un autre vit ses entrailles se répandre, et il en mourut ; un autre tomba malade et son corps se consuma ; un autre devint aveugle — en sorte que les hommes comprirent, par ces preuves de sa sainteté, que les paroles portées contre Narcisse étaient mensongères.
Narcisse fut alors fait évêque, et nul mal ne l’atteignit, parce qu’il était pieux et sage, et qu’il confessait le Seigneur Christ. Il advint pourtant qu’il s’enfuit de l’église pour se retirer au désert, parce que le peuple était en désordre et que certains l’accusaient d’intrigue. Mais l’œil qui voit tout ne le souffrit pas : Dieu punit ceux qui nourrissaient sur son compte une croyance erronée et hérétique. Le premier mourut avec toute sa maison, dans un incendie né d’une étincelle tombée sur eux ; un autre fut affligé de douleurs de la tête aux pieds, avec une fièvre violente ; un troisième voulut fuir, poussé par sa mauvaise conscience, mais Dieu le saisit : frappé d’un aveuglement soudain, il reconnut devant tous sa conduite envers le saint évêque, fut dévoré de remords, se repentit et pleura sur sa cécité.
Quant à l’évêque Narcisse, il demeura caché au désert, et nul ne sut, bien des jours durant, où il se trouvait. Mais ses églises restant sans gouvernement, les circonstances exigèrent qu’on établît à sa place un homme nommé Dius, qui n’occupa le siège que peu de temps avant de mourir ;[55] on ordonna à sa place un autre, nommé Germanion. Après cela, le glorieux père Narcisse fut retrouvé, comme un homme ressuscité d’entre les morts. On le supplia de reprendre son siège, et le peuple s’en réjouit grandement. Mais il s’était voué à la philosophie et à la culture des grâces que Dieu lui avait données, et il ne voulut pas revenir servir son diocèse.
Quant à Alexandre, déjà nommé, il possédait un autre siège ; mais il vit en songe l’ange de Dieu, qui lui ordonna d’aller aider Narcisse et de servir Dieu — car il avait été consacré évêque en Cappadoce.[56] Il se rendit alors à Jérusalem pour y prier ; il vit les saintes églises qu’il avait désiré contempler et visita tous les lieux saints. Il se disposait à rentrer en Cappadoce, son pays natal, mais les frères l’en empêchèrent, avertis par un songe : tous avaient entendu dans l’église une voix qui disait : « Sortez à la porte, et le premier homme que vous y verrez entrer, faites-en votre évêque. » Ils firent ainsi, trouvèrent Alexandre, et s’emparèrent de lui. Il s’en défendait — « je n’y consentirai pas » — ; on l’établit donc de force, en présence d’une assemblée d’évêques, dans la cité de Jérusalem, sur leur ordre, d’un seul accord et d’une seule intention. Dans les lettres qu’il écrivit et envoya à Antinoé, Alexandre parla de Narcisse et dit qu’ils avaient une même foi et s’accordaient en toutes choses dans l’Église de Jérusalem. Et dans toutes ses lettres il disait : « Narcisse, qui m’a précédé dans cet épiscopat, vous salue. Il est maintenant avec moi ; il m’encourage et me fortifie de ses prières, afin que je sois fort dans ce ministère. Il sert Dieu ainsi depuis cent seize ans.[57] Je vous prie de demeurer d’un seul cœur et d’une seule pensée. »
Parmi les saints hommes de ce temps figurait aussi Sérapion, patriarche d’Antioche ; à sa mort, Asclépiade le confesseur fut établi à sa place, et sa dignité s’en trouva élevée. Alexandre écrivit au peuple d’Antioche à son sujet : « Alexandre, serviteur de Dieu et croyant en Jésus-Christ, salue dans le Seigneur, avec joie, la sainte Église qui est à Antioche, par la main du chaste prêtre Clément. Mes frères, je désire que vous éleviez Asclépiade, qui est digne de ce poste. » Et il fut ordonné sur le siège.
Sérapion, de son côté, avait écrit au peuple d’Antioche une lettre où il disait qu’un Juif nommé Marcien avait composé des livres attribués à Pierre, le chef des apôtres, et remplis de mensonges.[58] « Méfiez-vous de ces écrits, poursuivait Sérapion. Nous recevons Pierre et les autres disciples comme nous recevons les commandements du Christ, parce qu’ils l’ont vu et ont entendu ses paroles. Mais ces livres mensongers, nous ne les acceptons pas, nous les rejetons : ils ne contiennent rien de la doctrine de nos pères. » Quand le prêtre arriva à Antioche avec ces lettres, il leur dit : « Soyez affermis dans la vraie foi, et ne vous détournez pas vers les écrits apocryphes attribués à Pierre ; ils sont faux et trompeurs, et l’on y trouve le commencement de l’hérésie. C’est pourquoi je suis venu vers vous en hâte : nous avons appris que ce Marcien le Juif égare des multitudes par ses livres, jusqu’à en faire des hérétiques. » Cet homme écrivit en effet de nombreux livres, dont l’histoire d’où nous tirons ce récit donne quelque idée ; mais comme leur liste allongerait trop notre narration, je crois inutile d’en écrire les titres.
Or Démétrius, saint patriarche d’Alexandrie, fit paraître beaucoup de science et de sagesse, lui qui avait été ignorant, incapable de lire et d’écrire ; et tous ses enfants spirituels recevaient continuellement ses avertissements. Quand il se sentit vieillir dans ses recherches sur les doctrines et les divines Écritures — au point qu’on le portait à l’église en litière —, il ne cessa pas d’enseigner du matin au soir, tandis que les frères allaient et venaient pour recueillir son enseignement. Il désigna alors Héraclas comme son adjoint et successeur : un homme d’élite, savant dans les Écritures de Dieu, enseignant la doctrine de l’Église et la science de la parole divine, et qui savait par cœur les canons de l’Église.[59]
Quand Origène, excommunié par Démétrius, vit que l’Église l’avait rejeté, il alla vers les Juifs et leur exposa d’une manière nouvelle une partie des livres hébreux. Il y dissimulait les prophéties concernant le Seigneur Christ : arrivé à la mention du buisson où le bélier d’Abraham, l’ami de Dieu, fut retenu par les cornes — que les Pères interprètent comme une figure du bois de la Croix —, Origène cachait et abandonnait jusqu’à cette interprétation. Il écrivit des livres pleins de mensonges et vides de toute vérité.
Il y avait avec Origène un autre hérétique, nommé Symmaque, qui causa bien des dissensions. Il disait que le Christ était né de Marie par Joseph, rejetant le miracle de la merveilleuse naissance ;[60] il niait aussi que le Christ — né sans douleur, comme il naquit en effet de la Vierge — est vrai Dieu et vrai Homme, un seul à partir de deux, contredisant ainsi le véritable Évangile selon Matthieu et son récit de la Nativité. Mais les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre l’Évangile. Cet hérétique se prétendait chrétien ; ailleurs, il se disait philosophe et lecteur des livres des Sabéens et des schismatiques. Il se lia plus tard d’amitié avec Origène, et égara beaucoup de femmes simples.
En ce temps vivait un homme saint et excellent, doué de la sagesse divine, nommé Ammonius. Il les réfuta l’un et l’autre, exposant leurs interprétations fausses et iniques des Écritures, et leurs mensonges. Après quoi Origène retourna à Césarée de Palestine, où il avait été fait prêtre, et en ramena des livres en grand nombre. Mais le père Démétrius refusa de le recevoir et le bannit, car il connaissait sa conduite. Origène gagna alors un lieu nommé Thmouis, en Augustamnique, et inventa une histoire plausible pour l’évêque du lieu, nommé Ammonius, qui le plaça dans l’une des églises. Quand Démétrius l’apprit, il se rendit lui-même à Thmouis sur-le-champ, bannit Origène et déposa l’évêque Ammonius qui l’avait reçu. Dans son indignation, il nomma un autre évêque à sa place : convaincu qu’Ammonius avait accueilli l’hérétique en pleine connaissance de son histoire et de sa fausse doctrine, il établit à sa place un évêque nommé Phileas, homme craignant Dieu et plein de foi. Mais Phileas dit : « Je ne siégerai pas sur le trône épiscopal tant qu’Ammonius vivra. » À la mort d’Ammonius, l’évêque Phileas prit donc le siège ; il fut martyrisé longtemps après, et passa au Seigneur en paix.[61]
Et Origène, l’excommunié, alla à Césarée de Palestine et commença d’y exercer les fonctions sacerdotales comme s’il en était l’évêque. Le père Démétrius écrivit donc à Alexandre, évêque de Jérusalem : « Nous n’avons jamais entendu parler d’un homme prodigue et hérétique enseignant en un lieu où existaient des évêques dûment établis. »[62] Il blâma ensuite l’évêque de Césarée, nommé Théoctiste, et réprimanda Origène, qui résidait dans son diocèse, condamnant sa conduite : « Jamais je n’aurais pensé qu’une telle chose se ferait à Césarée, sous cet évêque. » Car on avait trouvé, dans certains livres d’Origène, que le Fils et le Saint-Esprit seraient créés. L’évêque de Césarée lut alors dans l’église la lettre du père Démétrius — que l’évêque de Jérusalem lui avait transmise —, suspendit Origène et le chassa du diocèse de Césarée. Et Origène, sans honte, retourna à Alexandrie.
Vu les nombreux changements survenus parmi les empereurs et les patriarches de Rome et d’Antioche, nous avons cru inutile d’en donner le détail, par souci de brièveté. Philétos devint patriarche d’Antioche ; de son temps parut un hérétique qui écrivit des livres étranges. Puis Philétos mourut, et Zébinus fut établi patriarche d’Antioche à sa place. Zébinus défendit de lire tant les œuvres de cet hérétique que celles d’Origène, banni d’Alexandrie, car les écrits de ce dernier étaient devenus célèbres.[63]
Voici les paroles d’Origène sur les livres à lire dans les Écritures :[64]
« Que celui qui veut lire les Écritures lise les livres que voici. Les livres de l’Ancien Testament sont : les cinq livres de la Loi ; le livre de Josué, fils de Noun ; le livre des Juges ; le livre de Ruth la Moabite ; les livres des Rois ; les Paralipomènes ; le livre d’Esdras ; les Psaumes du prophète David ; la Sagesse de Salomon ; le livre d’Isaïe ; le livre de Jérémie ; le livre d’Ézéchiel ; le livre de Daniel ; le livre de Job ; le livre d’Esther ; le livre de Samuel ; le livre des Maccabées ; le livre des Douze petits prophètes. Les livres du Nouveau Testament sont : l’Évangile de Matthieu, qu’il écrivit en hébreu sur un rouleau lorsqu’il était à Césarée, dans la maison d’un homme dont les descendants le conservent de génération en génération ; il fut traduit en grec et rendu en toutes langues par la puissance du Seigneur Christ. Puis l’Évangile de Marc, qu’il écrivit en grec tandis que Pierre, le chef des apôtres, était avec lui, et qui fut lu dans l’assemblée des princes. Puis l’Évangile de Luc, disciple de Paul, qu’il écrivit en grec à Antioche. L’Évangile de Jean, fils de Zébédée, que ses disciples, quand il fut devenu vieux, sollicitèrent tant qu’il l’écrivit en grec à Éphèse. Le livre des Actes des Apôtres et des Disciples, nommé Praxeis. Le livre des Épîtres de Paul l’élu, qui en contient quatorze. Le livre de la Révélation de Jean l’évangéliste, ou l’Apocalypse. »
Il y a aussi le livre de la Didascalie, ou Enseignement des apôtres, et les Canons de l’Église, écrits par les apôtres avant qu’ils ne se dispersent pour prêcher l’Évangile. Tels sont les livres remis à l’Église catholique et apostolique. Après eux viennent les livres des Pères et des docteurs, composés sous l’inspiration du Saint-Esprit — homélies et autres écrits — ; car ils n’ajoutèrent rien aux Écritures et n’en retranchèrent rien. Mais les livres de l’hérétique Origène sont méprisés de Dieu, et rien en eux n’est écrit dans l’esprit du Saint-Esprit. Comme il l’a dit par Paul l’apôtre : « Nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu. »[65]
Le glorieux père Démétrius demeura patriarche quarante-trois ans, et entra dans le repos comme nous l’avons rapporté.
Ce père avait été, au temps du patriarche Démétrius, un maître dans l’Église, et il s’était distingué dans les sciences divines.[66] À cette époque, Firmilien, évêque de Césarée de Cappadoce, découvrit qu’Origène s’était associé aux Juifs de ce lieu et avait vécu quelque temps parmi eux.[67] Quand Alexandre eut régné treize ans à Rome, Maximin César régna après lui. Cet empereur déchaîna une grande persécution, dirigée uniquement contre les chefs de l’Église, parce qu’ils étaient les maîtres de ceux qui recevaient le baptême ; et beaucoup périrent en ses jours.[68] À la mort de Maximin, Gordien régna à Rome. Le patriarche de cette ville était alors Pontien, qui siégea six ans ;[69] à sa mort, Antéros devint patriarche après lui, et n’occupa le siège qu’un mois. On chercha alors qui établir à sa place.
On trouva un homme aux champs, sur qui s’était manifesté un prodige : le Saint-Esprit était descendu sur lui sous la forme d’une colombe.[70] On le prit donc, et on en fit le patriarche de Rome. Zébinus mourut aussi à Antioche, et Babylas fut établi à sa place.
Ainsi Héraclas fut fait patriarche d’Alexandrie après Démétrius, et jugé digne de servir dans le sanctuaire. Il confia la direction des études d’Alexandrie à Denys, et lui remit toutes les affaires du patriarcat. Cet homme, né d’une noble famille et grandi à Alexandrie, était un maître éminent. Voici comment il fut appelé et entra dans la foi orthodoxe.
La conversion de Denys
Ce Denys avait d’abord été adorateur des idoles, selon la religion des Sabéens, parmi lesquels il était un chef et un philosophe. Un jour qu’il était assis, voici que passa une veuve âgée, tenant à la main un livre qui contenait quelques-unes des épîtres de saint Paul, l’apôtre. Elle lui dit : « Veux-tu m’acheter ceci ? » Il prit le livre, l’étudia, et il en fut rempli d’admiration : le livre lui plut extrêmement et prit possession de son cœur. Quand il en eut compris le sens, il s’en émerveilla et s’en réjouit au-delà de toute mesure. Il dit donc à la vieille femme : « Quel prix demandes-tu pour ce livre ? » Elle répondit : « Un carat d’or. » Il lui en donna trois, et lui dit : « Va, fouille l’endroit où tu as trouvé ce livre, et tout ce que tu y découvriras, apporte-le-moi : je t’en donnerai plus que le juste prix. » La vieille femme s’en alla et lui rapporta trois livres ; il les prit et lui donna neuf carats. Mais, les ayant lus, il vit qu’une partie du contenu manquait encore. Il dit à la femme : « Si tu retrouves le reste de ce livre, je te donnerai six deniers. »
La vieille femme, voyant sa foi et son ardeur, et reconnaissant qu’il avait reçu la grâce du Saint-Esprit à la lecture de ces écrits, répondit : « Ne te donne pas tant de peine. Va dans une église, et demande aux clercs le livre entier : ils te le donneront à lire. Je n’ai trouvé ces feuillets que dans les livres de mes pères, qui étaient lecteurs et chantres à l’église. » Denys dit : « Mais les gens de l’Église me confieront-ils ce livre ? » La vieille femme répondit : « Oui. Ils ne refusent pas la connaissance à qui la demande ; ils donnent à tous ceux qui cherchent, sans exiger de paiement. »[71]
Denys alla donc trouver Augustin, l’un des diacres de l’Église, qui lui remit l’intégralité des épîtres de Paul. Il les lut et les apprit par cœur, grâce à la vivacité de son intelligence. Il alla ensuite trouver Démétrius — dont nous avons rapporté la mort plus haut — et lui demanda la seconde Naissance ; Démétrius le reçut, le baptisa, et lui donna la grâce qu’il sollicitait. Denys s’attacha au patriarche et vécut à l’église. Ainsi, de maître chez les Sabéens idolâtres, il devint maître dans l’Église, et beaucoup de disciples vinrent à lui.[72] Au lieu d’enseigner ses anciennes erreurs pour une rémunération passagère, il fut plus tard élevé par le Seigneur sur le grand siège, en récompense de ses labeurs ; et sa maison fut transformée en une église qui existe encore aujourd’hui et porte son nom.
Ses disciples se nommaient Théodore, Grégoire et Athénodore.[73] Il leur avait jadis communiqué sa philosophie étrangère ; mais quand il eut été baptisé et élevé au sacerdoce, il les convertit à la sagesse de l’Église, en sorte qu’ils furent remplis de la grâce du Saint-Esprit. Ils vécurent avec lui cinq ans après son ordination, et accédèrent eux aussi au rang sacerdotal. Denys eut encore un autre disciple, nommé Africanus, qui écrivit cinq livres au prix d’un grand labeur ; ayant entendu parler de la sagesse du patriarche Héraclas, il vint à Alexandrie pour apprendre de lui.[74] Denys avait coutume de lui dire : « Sache que nulle bête qui broute la bryone n’en tire profit ni vigueur ; de même, tout homme qui ne mange pas la nourriture spirituelle périt. Moi aussi, je m’occupais autrefois d’une nourriture qui passe, et je négligeais le pain de la vie éternelle — jusqu’à ce que le Seigneur me conduisît. » Par ces paroles, il attira son disciple aux doctrines célestes, si bien que celui-ci, par ses talents, établit la véritable harmonie des généalogies dans les Évangiles de Matthieu et de Luc, et n’y trouva plus aucune discordance.
Or Héraclas occupa le siège treize ans ; il entra dans le repos le 8 de Kiahk, et fut réuni à ses pères.
De Denys, désigné patriarche après Héraclas, nous avons déjà rapporté quelque chose. En ses jours, les églises devinrent plus nombreuses et les fidèles se multiplièrent ; les églises se remplirent des doctrines divines, et tout se faisait ouvertement, au grand jour. À cette époque, certains hommes, en Arabie, enseignèrent une hérésie selon laquelle l’âme mourrait avec le corps et ressusciterait avec lui au jour de la Résurrection ; mais la sainte Église rejeta cette doctrine, après avoir réuni un concile pour en juger.[75] Une autre hérésie surgit encore, qui enseignait des doctrines corrompues ; elle fut éteinte et réduite à néant, avec l’aide de Dieu, sous le règne de Philippe, qui gouverna l’empire sept ans.[76]
La persécution de Dèce
Après Philippe régna Dèce. Une grande inimitié avait existé entre Philippe et lui : c’est pourquoi il infligea à l’Église une grande persécution. Le patriarche Fabien fut martyrisé, et Corneille devint patriarche après lui. De même Alexandre, patriarche de Jérusalem, confessa deux fois le Christ et manifesta sa foi devant les mécréants ; jeté en prison, il y entra dans le repos après bien des souffrances. Alexandre avait reçu de Dieu un grand don de sainteté, de patience et de courage : on l’entendait, dans son cachot, confesser et glorifier Dieu jusqu’à sa mort. Après lui, un patriarche du nom de Mazabane s’assit sur le trône épiscopal. Le patriarche d’Antioche, Babylas, confessa lui aussi le Christ, fut emprisonné et mourut dans son cachot ; Fabius siégea après lui.
Quant au patriarche Denys, il dit : « Je rapporterai ce que j’ai enduré, en prenant Dieu à témoin. Dèce, empereur de Rome, me cherchait avec diligence ; mais Dieu me cacha à ses yeux, et il ne put découvrir mon refuge. Après quatre jours, Dieu m’ordonna de quitter ce lieu ; je m’enfuis donc avec mes disciples et une troupe de frères, et nous errâmes au loin. Quatre jours encore, et comme la lumière déclinait et que nous approchions de Taposiris, les soldats nous prirent — après quatre jours de cachette. Mais Timothée, l’un de mes disciples, échappa à nos preneurs ; il revenait vers la maison où nous étions lorsqu’il rencontra un paysan, qui lui demanda quelle nouvelle il portait ; et il lui rapporta ce qui était arrivé au patriarche. »[77] Ce paysan rassembla ses compagnons ; ayant délivré des soldats le patriarche Denys, ils le firent monter sur un âne au dos nu, comme il le raconte lui-même — et ses disciples allaient à pied.
Lettre de Denys à Fabius : les martyrs d’Alexandrie
Denys envoya aussi une lettre à Fabius, patriarche d’Antioche, où il racontait l’histoire des martyrs qui souffrirent à Alexandrie sous Dèce.[78] Il rapporta qu’un vieillard nommé Métras fut saisi ; ses preneurs lui dirent : « Veux-tu adorer les idoles ? » Il refusa. Ils lui infligèrent alors une bastonnade douloureuse, lui blessèrent le visage avec des poinçons,[79]puis le menèrent hors de la ville et le lapidèrent jusqu’à la mort. De même, une femme croyante fut conduite pour sacrifier aux idoles ;[80] elle refusa. On la battit, on la dépouilla, on lui lia les pieds et on la traîna sur les pierres, jusqu’à ce que sa chair fût déchirée et que son sang coulât sur le sol des rues ; on la fouettait encore en la traînant hors de la ville. Puis on la tua, et l’on jeta son corps à l’écart. On entra ensuite dans les maisons des fidèles ; on les pilla, on les saccagea, on emporta tout l’or, l’argent et le mobilier qu’on y trouva.
À cette époque, Paul d’Alexandrie fut martyrisé et reçut sa couronne avec joie.[81] Et nul ne pouvait plus professer ouvertement la connaissance de Dieu. En ces jours-là aussi, une vierge fidèle nommée Apollonia reçut la couronne du martyre : tous ses membres furent brisés, et elle fut brûlée vive hors de la ville, parce qu’elle refusait d’obéir en abandonnant sa foi et de renier le Seigneur Christ. Elle regarda la flamme pendant qu’on la brûlait ; la flamme ne la terrifia pas, mais elle l’endura patiemment et rendit l’âme.[82]
On prit aussi un homme nommé Sérapion, qu’on tortura cruellement et qu’on précipita du troisième étage, en sorte que ses os furent rompus ; ainsi souffrit-il le martyre. Les fidèles n’avaient plus ni refuge ni repos, ni de jour ni de nuit ; et ils demeurèrent longtemps dans cet état. Tel fut l’ouvrage de Dèce, l’empereur. Beaucoup furent martyrisés dont les noms ne furent pas consignés. Le bienheureux Julien fut pris à son tour ; corpulent et robuste, il ne pouvait marcher, et deux hommes le portaient. On les conduisit tous au palais ; l’un des deux apostasia, mais l’autre confessa la foi avec le vieux Julien. On les traîna tous deux par la ville, et on les brûla dans le feu.[83] Beaucoup de soldats avaient été préparés pour le supplice des chrétiens ; ils saisirent un autre homme, qui cria d’une voix forte : « Seigneur, prends-moi vite à toi ! »[84]Sa tête fut tranchée et il fut brûlé dans le feu. Avec lui, deux autres furent martyrisés ; puis un autre, nommé Alexandre, avec plusieurs autres qu’on jeta en prison et qu’on en tira ensuite pour les mettre à mort. Il y eut une femme qui quitta ses enfants et fut tuée ;[85] une autre croyante, dans la grandeur de son zèle pour la foi, défia le gouverneur, qui la fit mettre à mort.[86] Une multitude sans nombre se présenta pour souffrir le martyre au nom du Seigneur Christ, avec une grande joie, comme un homme qui court à ses noces ; et de même beaucoup d’habitants des villes et des villages.
Une multitude sans nombre erra aussi dans les montagnes, fuyant les mécréants ; et beaucoup moururent de faim, de soif et de chaleur. Un vieil évêque de la ville appelée Malidj, dans la province d’Égypte, prit la fuite avec une femme qui le suivait ; on ne put les retrouver, ni recueillir d’eux aucune nouvelle.[87] Beaucoup furent capturés par les soldats, qui acceptèrent d’eux des présents et les relâchèrent ; beaucoup errèrent au hasard et ne revinrent jamais.
« Moi, Denys, le patriarche, je n’ai pas dit toutes ces choses sans dessein ; je les ai fait connaître à ta Paternité, mon frère Fabius, avec toutes les épreuves qui nous ont assiégés, et ce que nous avons enduré et affronté. Toutes les personnes que je t’ai nommées, mon frère, ont mérité le Royaume par leurs souffrances et leurs combats pour le nom du Seigneur Christ. Et beaucoup de ceux qui avaient apostasié dans la persécution sont revenus à nous, et nous les avons reçus avec joie, parce que nous connaissions la joie de Celui qui veut la repentance du pécheur, et non sa mort — afin qu’il se convertisse et qu’il vive.
Et parce que je suis assuré de ta communion avec moi, frère bien-aimé, je t’ai exposé ce qui nous est arrivé ; car nous sommes d’un seul esprit et d’une seule foi. À vous aussi, mes frères et mes fils, je veux raconter ces choses, à cause de mes bienheureux enfants et de leur patience : afin que vous connaissiez les luttes de vos frères fidèles pour la foi orthodoxe, et le bonheur où ils sont entrés par leur endurance pour Celui qui a souffert pour nous et pour eux, et nous a tous rachetés de son sang. Car ils ont été patients pour son nom, et n’ont pas voulu le renier devant l’assemblée des mécréants ; et dans leur amour pour lui, ni le tranchant du glaive, ni le pillage de leurs biens, ni la brûlure du feu n’ont pu les épouvanter. Dieu a manifesté leurs vertus en ce monde ; et dans l’autre, ils ont une grande récompense, et un glorieux retour vers lui. »
Le schisme de Novat
Or il y avait un prêtre originaire de Rome qui disait dans son orgueil : « Il n’est pas permis de recevoir aucun de ceux qui ont renié le Christ au temps de l’épreuve et de la persécution, même s’il revient maintenant au Seigneur ; car il est tombé, il n’a pas tenu, il s’est rangé parmi les mécréants. »[88] Ce prêtre appelait « les Purs » ceux qui étaient demeurés fermes, et il était à la tête de leur communauté.[89] Un concile s’assembla donc à Rome — soixante évêques, sans compter les prêtres et les diacres — pour juger la cause de cet homme et de ses adhérents ; et ils écrivirent en tout lieu le récit de ce qui s’y était fait. Un homme nommé Novat assistait ce prêtre dans sa haine des pénitents, et l’aidait à repousser de l’Église tous ceux qui désiraient y revenir.
Il commença donc à interdire à ses adhérents d’administrer au peuple le remède divin : la repentance, la pénitence, le jeûne, la veille, les larmes et l’humble imploration du pardon de Dieu. Le clergé de Rome écrivit alors au clergé d’Antioche pour relater ce qui se passait ; celui-ci fit réponse ; et tous s’accordèrent à recevoir ceux qui revenaient à l’Église, à les absoudre et à les soutenir dans la repentance, parce que Dieu lui-même les reçoit. Ils excommunièrent alors le prêtre orgueilleux qui méprisait les apostats pénitents ; ils firent chercher les lettres de Novat touchant la réconciliation de ces hommes, et apprirent ce qu’il en écrivait. Après quoi Novat, indigne qu’il était, usurpa le titre d’évêque et se maintint dans cette charge trois années, ordonnant prêtres des hommes ignorants qui ne savaient rien ; il fit croire à ses adhérents qu’il était le chef des évêques, et ils l’honoraient en conséquence — jusqu’à ce que le bruit de ses actes parvînt à Rome ; il y eut alors un trouble entre les deux partis dans l’Église, et un grand schisme.
Après cela, un synode d’évêques s’assembla, annula tout ce que Novat avait fait par ses mensonges, et démontra à tous ceux qui l’avaient suivi qu’ils étaient des hommes simples et sans connaissance, et que toutes ses ordinations et tous ses actes étaient invalides. Alors l’un de ceux que Novat avait ordonnés se présenta, confessa son péché et pleura ; les évêques le reçurent et lui pardonnèrent. Et ils écrivirent au sujet de Novat aux divers sièges, avertissant les chrétiens de ne recevoir aucune de ses doctrines. Le nombre de ceux qui publiaient son enseignement, et qu’il avait ordonnés, était le suivant : quarante-sept prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, sept lecteurs et sept portiers.[90] Il fit beaucoup d’autres choses invalides, qu’il est inutile de rapporter.
Alors le patriarche Denys écrivit des lettres en tout lieu, ordonnant de recevoir ceux qui revenaient de leur apostasie ; et il en fit un canon perpétuel pour ceux qui se repentiraient de leur égarement. Il écrivit aussi une lettre particulière, de même teneur, à Conon, évêque d’al-Achmounaïn, outre celles qu’il envoya aux autres évêques.[91]
Et Denys avertit le peuple qui demeurait avec lui à Alexandrie de tout ce qu’Origène avait fait dans toutes les églises, et le mit en garde contre lui. Puis il écrivit des canons, qu’il rendit perpétuels dans l’Église, contenant une exposition des doctrines et des règles de la discipline légale.
Puis Denys, le grand patriarche de la grande cité d’Alexandrie, mit par écrit ce qui lui était arrivé et ce qu’il avait souffert durant son patriarcat ; et nous avons appris ces choses par ses épîtres et ses instructions, que nous avons vues dans toutes les églises, en tout lieu. En somme, Dèce ne régna pas deux ans ; et à cause de sa persécution contre les enfants de l’Église et de leur mise à mort, il fut tué avec ses fils, et son pouvoir princier lui fut ôté.
Après lui, Gallus fut intronisé empereur, et Denys lui écrivit une lettre. Gallus savait tout ce qu’avait fait Dèce ; car celui-ci avait laissé derrière lui une idole de pierre qu’il avait coutume d’adorer, disant que cette idole lui avait donné l’empire ; et il avait fait tuer les prêtres qui priaient Dieu pour son salut et pour l’affermissement de son pouvoir.[92]
Denys écrivit aussi une lettre au patriarche de Rome, demandant l’établissement d’une correspondance régulière entre eux, et l’accueil de ceux qui avaient apostasié pendant la persécution de Dèce mais étaient revenus ;[93] l’informant aussi de la cessation entière de la persécution dans son diocèse d’Alexandrie et du retour de la paix dans l’Église, et de l’extinction du schisme de Novat — en sorte qu’il ne restait plus d’adversaire à l’Église, car celui-ci avait seulement usurpé le pontificat pour lui-même, sans jamais devenir un mécréant : Denys avait examiné les adhérents de Novat sur l’unité de la doctrine.
En ce temps, « Démétrien était évêque dans la ville d’Antioche, Théoctiste à Césarée, Mazabane à Jérusalem — c’est-à-dire Aelia —, et Marin à Tyr ; Alexandre était entré dans le repos à Laodicée.[94] Et toutes les églises étaient en harmonie dans la foi orthodoxe et l’unité du Christ, en tout lieu et en toute région, se réjouissant, magnifiant Dieu, et s’accordant dans les vraies doctrines ; avec gloire à Dieu, le Dieu du ciel, et à notre Seigneur Jésus-Christ le Verbe, et au Saint-Esprit, un seul Dieu, partout où règnent l’accord dans une même croyance et l’amour des frères. » Telles sont les paroles de Denys.
Puis il écrivit encore à Étienne au sujet du baptême de ceux qui étaient revenus après avoir renié le Christ pendant la persécution : il fallait, disait-il, régler cette affaire, qui était de grande importance ; le concile des évêques réunis en avait parlé, comme nous l’avons entendu ; et ceux qui accepteraient l’instruction et abandonneraient le schisme et l’hérésie devaient être lavés, afin de devenir nouveaux par l’immersion et d’être purifiés de leur mélange avec les souillés.[95]
Denys parle aussi, dans sa lettre, du schisme et de l’hérésie de Sabellius, cause des maux qui menèrent au blasphème contre Dieu tout-puissant. Et il dit dans sa lettre : « Il m’a envoyé dire que certains désirent rebaptiser tous les hérétiques ; ce sont Helenus, Firmilien, et beaucoup d’autres avec eux. »[96]
La persécution de Valérien
L’Église demeura dans la tranquillité pendant un temps assez court, jusqu’à ce que l’empereur mourût et qu’un empereur mécréant, nommé Valérien, régnât après lui. Sur son ordre, ses lieutenants se saisirent de Denys et l’emprisonnèrent. Ils firent des martyrs sans nombre — allant jusqu’à ouvrir, dit-on, le corps des nourrissons, à prendre leurs entrailles et à les enrouler autour d’instruments de musique faits de roseaux, dont ils jouaient en l’honneur des démons.[97] Ils torturèrent ensuite le patriarche Denys et exigèrent qu’il adorât leurs idoles. Il leur dit : « Nous adorons le Dieu très-haut ; vous, vous adorez ce que vous aimez. Notre culte est offert au Seigneur Christ, Créateur du ciel et de la terre, que nous aimons. »
Le gouverneur dit alors à Denys : « Tu ne connais pas la mesure de la patience des empereurs à ton égard. Si tu adores nos dieux, nous t’honorerons et nous t’élèverons ; mais si tu ne le fais pas, si tu désobéis au commandement et refuses d’adorer les dieux, tu verras ce qui t’arrivera. » Le gouverneur prit un grand nombre des compagnons du patriarche et les tua, après l’avoir longuement exhorté ; puis il le chassa et le bannit dans un lieu appelé le district de Coluthion — dont l’interprétation est « Chambellan ».[98] Mais les habitants de ce lieu traitèrent avec hospitalité Denys et tous ses compagnons qui refusaient d’adorer les idoles. Après quoi on le ramena pour le condamner à mort ; on le mena devant le gouverneur, qui lui dit : « Nous avons entendu dire que tu te rends en un lieu retiré et que tu y célèbres la liturgie avec tes compagnons. » Denys répondit : « Nous ne cessons jamais de prier, ni la nuit ni le jour. » Le gouverneur l’exhorta longuement, puis le laissa ; et le patriarche retourna vers ses compagnons et leur dit : « Allez en tout lieu, priez et célébrez la liturgie ; si je suis absent de vous par le corps, je suis avec vous en esprit. » Le patriarche fut alors renvoyé au lieu de son exil ; ses compagnons s’attristaient d’être séparés de lui, mais ils disaient : « Nous savons que le Seigneur Christ est avec lui dans toutes ses voies. »
Une multitude innombrable de frères furent martyrisés en ces jours-là pour le nom du Seigneur Jésus-Christ, parce qu’ils refusaient d’adorer les idoles ; et Valérien, l’empereur, fit des martyrs en toute région et en tout lieu. Plus tard, une multitude de Barbares l’attaqua et le mit en grande détresse.[99] Mais il avait un fils très sage, qui demeura en possession du gouvernement et avait grandi aux jours de la persécution. Celui-ci donna à Denys et à ses compagnons une lettre de libération, et commanda qu’on y écrivît ces mots : « Publius César, l’empereur régnant, qui aime Dieu, écrit à Denys le patriarche, à Démétrius et au reste des évêques, et ordonne qu’on les traite avec bonté. Que ceux qui les haïssent s’éloignent d’eux, et que leurs églises leur soient ouvertes. Qu’ils prennent courage par notre lettre ; qu’aucun châtiment ne les touche après ce jour, ni tristesse ni chagrin après ce temps, afin qu’ils accomplissent leur service et leurs prières à Dieu ; car nous les avons mis en liberté. Et j’ai désigné Aurelius Cyrenius, avec ordre de garder les évêques en sûreté et de les traiter avec bienveillance. Qu’ils disent leurs prières et célèbrent leurs liturgies. »[100]
Cette lettre fut écrite en grec. Et l’empereur écrivit une autre lettre aux évêques, leur ordonnant de reprendre possession de tous leurs monastères et lieux d’habitation.
À ce moment, Sixte était évêque de Rome, Démétrien évêque d’Antioche, Firmilien évêque de Césarée de Cappadoce, Grégoire évêque du Pont et son frère Athénodore évêque de Césarée de Palestine ;[101] Hyménée était évêque de Jérusalem — c’est lui dont on trancha la tête parce qu’il confessait le Christ.
Or, comme Denys avançait en âge, son corps s’affaiblit sous le poids des grandes épreuves qu’il avait endurées ; mais il ne cessa pas pour autant, fût-ce une seule nuit, de lire les saintes Écritures. Car le Dieu très-haut, connaissant son amour des saintes Écritures, lui conserva la faculté de la vue, en sorte qu’il voyait aussi bien qu’aux jours de sa jeunesse.
Et comme il ne pouvait se rendre au concile qui s’assembla pour régler l’affaire de Paul de Samosate, il envoya ses émissaires, porteurs d’une lettre pleine de sagesse et d’instruction, aux évêques réunis à ce sujet ; car Paul était comme le loup qui hurle contre les brebis.[102] Les évêques se rendirent donc en hâte à Antioche, pour la gloire du Seigneur Christ. Parmi les présents figuraient Firmilien, évêque de Césarée de Cappadoce ; Grégoire, déjà nommé, et son frère Athénodore ; Helenus, évêque de Tarse ; Nicomas, évêque d’Iconium ; Hyménée, évêque de Jérusalem ; Maxime, évêque de Bostra ; et avec eux une multitude d’évêques, de prêtres et de diacres. Ils mandèrent Paul, l’interrogèrent sur ce qu’il avait dit, et le réprimandèrent d’avoir blasphémé contre le Seigneur Christ ; et comme il refusait de rétracter ses opinions, ils l’excommunièrent et le bannirent.
À cette époque, Denys, patriarche d’Alexandrie, entra dans le repos, après dix-sept années sur son siège ; il mourut le 13 de Baramhat. Un exemplaire conservé au monastère du père Macaire dit, il est vrai, qu’il demeura sept ans sur le trône épiscopal ; mais Saïd, fils de Batrik, atteste dans son livre des annales que la durée fut de dix-sept ans, et cela concorde avec la biographie d’où la présente copie a été traduite.[103]
Après Denys, Maxime fut placé sur le trône de saint Marc, dans la grande cité d’Alexandrie, en la dix-septième année du règne de Gallien et de Valérien ; et il assista les frères dans les affaires de l’Église en tout lieu. Il chassa de l’Église Paul le Samosatène, dès qu’il sut son hérésie ; car un compte rendu de tout ce qui s’était passé au concile d’Antioche à son sujet fut rédigé et envoyé à Denys, patriarche de Rome, et à Maxime, patriarche d’Alexandrie, quand il prit son siège après Denys.[104] Le concile entier souscrivit, d’un consentement spirituel, à l’excommunication de Paul, déclarant qu’il ne convenait plus qu’il portât le nom de l’apôtre Paul. Ils écrivirent à Denys, patriarche de Rome, à Maxime, patriarche d’Alexandrie, et à tous les évêques du monde habité, aux prêtres, aux diacres, à tous les baptisés et à toute l’Église orthodoxe qui est sous le ciel, en nommant les évêques ; et voici ce que disait leur lettre :
Lettre du concile contre Paul de Samosate
« Helenus, Hyménée, Théophile, Théotecne, Maxime, Proclus, Nicomas, Élianus, Paul, Protogène, Bolanus, Hiérax, Eutyche, Théodore, Malchion, Lucius, et les autres qui demeurons dans les villes proches de la nôtre. Nous vous écrivons, à vous nos frères les saints évêques, et aux laïcs qui aiment le Seigneur Christ, Fils de Dieu, vous appelant à prier le Seigneur de faire cesser parmi vous les opinions de Paul le Samosatène, qui enseigne des doctrines engendrant la mort — pour lui plus que pour tout autre ; afin que vous soyez d’un même esprit avec nous, comme Denys, patriarche d’Alexandrie, et Firmilien, évêque de Césarée de Cappadoce, qui nous ont écrit à Antioche. Nous avons ainsi renversé le chef de l’erreur, dont ils ne connaissaient pas les enseignements pervers ; car c’est nous qui avons lu en concile ses écrits, contenant sa foi corrompue, et nous en avons rendu témoignage, avec ceux qui étaient à nos côtés. Après cela, il nous promit de se repentir ; mais ce ne fut de sa part que moquerie et perfidie : son cœur était endurci, il ne voulut pas se repentir, et il demeura dans son erreur, imaginant de vaines choses au sujet du Seigneur dans ses discours. Ainsi il apostasia, et renia le Seigneur dans sa profession de foi.
La condition de ce Paul fut telle qu’il passa de la foi à la mécréance, à l’erreur et à la perdition. Il était notoirement pauvre de naissance — n’ayant rien hérité de ses ancêtres ni rien gagné du travail de ses mains —, mais il s’enrichit de la richesse de l’Église : il dépouillait les sanctuaires sous couleur de droit, et prenait des présents des frères qu’il jugeait ; puis, si leurs adversaires lui en offraient de plus gros, il se retournait contre les premiers et embrassait le parti des seconds. Il s’acquit ainsi de vaines richesses par toutes sortes d’injustices — et cependant il professait servir Dieu. Il marchait avec une escorte, tyrannisait les pauvres et paradait dans les grandes rues ; il aimait à être appelé évêque, et troublait les hommes par la multitude de ses serviteurs. Il portait sur lui des lettres qu’il lisait en marchant, comme un collecteur d’impôts ; il faisait sentir au peuple qu’il était un magistrat, et des hommes en armes le précédaient et le suivaient. Il haïssait l’enseignement spirituel et aimait les doctrines étrangères ; il négligeait les étrangers à l’entrée de l’église ; il recherchait la gloire des magistrats et méditait toutes sortes de pompes vaines — jusqu’à se faire dresser un trône sur une haute estrade, feignant d’être un disciple du Christ quand il était en réalité étranger à l’Église. Il faisait chanter aux femmes, pendant les nuits de fête et à l’assemblée pascale, des chants qui remplaçaient les Psaumes et les hymnes ; et les frères fidèles se bouchaient les oreilles en les entendant. Enfin il refusait de recevoir les Écritures, et de confesser que le Christ est le Fils de Dieu, descendu du ciel et incarné de la Vierge Marie ; il proférait au contraire de nombreux blasphèmes et déclarait que le Christ était l’un d’entre nous.[105] C’est à cause de ces choses qu’il nous a fallu nous assembler en concile pour le retrancher. Et nous avons désigné à sa place un homme craignant Dieu, nommé Domnus, fils du bienheureux Démétrien, qui est maintenant dans l’Église et mérite sa louange. Nous vous écrivons donc ces choses afin que vous écriviez à ce nouvel évêque, et receviez ses lettres en paix, selon la coutume de l’Église. Paul le Samosatène est donc déchu de la foi, et Domnus a reçu son évêché en notre présence, à Antioche. »
Et l’empereur Aurélien commença de susciter une persécution contre l’Église ; mais l’aide du Seigneur ne fut pas avec lui dans son dessein, et après six ans il mourut.[106] Après lui régna Probus, l’empereur.
L’apparition de Manès l’hérétique
En son temps parut un homme méchant nommé Manès, qui fit paraître des œuvres mauvaises, et blasphéma le Père tout-puissant, le Fils unique-engendré, et le Saint-Esprit qui procède du Père. Et il osa dire qu’il était lui-même le Paraclet.[107]
Cet homme avait été l’esclave d’une veuve qui possédait de grands biens. Chez elle avait jadis vécu un grand magicien, originaire de Palestine, qui tomba du toit de la maison et périt. Après quoi la femme acheta ce méchant esclave et le fit instruire à l’école d’écriture ; et quand il fut grand, elle lui donna les livres du magicien. Les ayant lus et y ayant appris la magie, il partit en Perse et visita le lieu où demeuraient les mages, les devins et les astrologues. Quand il fut devenu fort dans les doctrines du péché, Satan lui apparut, le fortifia, et nourrit en lui la haine de l’Église. Il égara ainsi beaucoup de gens par sa magie ; l’argent affluait vers lui ; il tenait asservis par ses sortilèges des jeunes gens et des jeunes filles, instruments de ses désirs pervers. Et il égara une multitude en se disant le Paraclet que le Seigneur Christ avait promis d’envoyer, dans l’Évangile de Jean.
Marcellus rachète les captifs des Perses
Or il y avait un riche chrétien nommé Marcellus, chef d’une cité de la province de Syrie dont l’évêque se nommait Archélaüs. Sur ce chef reposaient l’esprit et la bénédiction d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ; il était disciple de l’Église et assidu à la fréquenter, matin et soir, comme un pauvre qui ne possède rien. Il écoutait les sermons de l’évêque, comme c’était son devoir, et faisait le bien de son argent parmi le peuple de la cité. Sa porte était ouverte à quiconque venait à lui — pauvres, hommes écrasés d’impôts, ou autres —, en sorte qu’il ressemblait au saint homme Job.
À cette époque, les Perses emmenèrent captifs les habitants d’un village proche de la demeure de Marcellus, ravagèrent le village et tuèrent beaucoup de gens. Les prisonniers lui envoyèrent alors demander d’accomplir envers eux une œuvre de miséricorde. Il y consentit par charité, intercéda auprès du chef des Perses, et obtint de lui un grand nombre de captifs. Comparaissant devant le chef perse, Marcellus lui offrit de l’argent, ainsi qu’à plusieurs de sa suite, en disant : « Prenez ce qu’il vous plaira en paiement de ces captifs. » Mais les Perses, voyant sa bonne œuvre, refusèrent d’agir ainsi et lui dirent : « Nous ne le ferons pas ; donne-nous ce que tu voudras en rançon des hommes qui sont entre nos mains. » L’affaire fut donc conclue entre les parties à trois deniers par personne. Ainsi Marcellus délivra tous ceux que les Perses détenaient ; il leur paya l’argent, y ajouta en gratification quelque chose au-delà du prix convenu, reçut d’eux les captifs, et demeura sept jours avec eux. Il soigna les malades parmi ces prisonniers comme ses propres enfants ; il envoya dans leur ville faire ensevelir ceux des leurs que les Perses avaient massacrés ; puis il rebâtit les maisons des vivants qu’il avait rachetés, et le cœur de ceux qui restaient dans la ville fut soulagé ; il leur reconstruisit toutes leurs églises et les rétablit dans leur ville. Et quand les Perses quittèrent son pays pour regagner leur terre, ils racontèrent tout ce qu’il avait fait, la grandeur de sa richesse, et l’amour que lui portaient les gens de sa ville.
La lettre de Manès à Marcellus
Or, quand Manichée, le malin, entendit ce qu’avait fait cet homme, Marcellus, il y songea et se dit : « Si je pouvais gagner cet homme et le recevoir dans ma secte, la Syrie entière passerait sous mon influence. » Il lui écrivit donc une lettre où il disait : « Le Paraclet, Manès, écrit ainsi à Marcellus. En vérité, j’ai entendu parler de l’excellence de tes œuvres ; je sais donc que tu seras pour moi un disciple de choix, à qui je ferai connaître la voie droite que le Christ m’a envoyé enseigner aux hommes. Mais vos maîtres, jusqu’ici, vous ont égarés, puisqu’ils disent que Dieu, dont le Nom est glorieux, est entré dans le sein d’une femme. Et les prophètes ont dit du Christ des paroles fausses ; car le Dieu de l’Ancien Testament est mauvais, et ne veut pas qu’on obtienne rien de lui ; mais le Dieu du Nouveau Testament est bon, et quand on lui prend quelque chose, il ne refuse pas. » Et il dit encore du Christ beaucoup de paroles blasphématoires qu’il n’est pas permis de répéter — Satan lui-même n’a jamais dit la pareille !
Manès remit la lettre à un homme semblable à lui, et l’envoya à Marcellus. Mais quand le messager entra en Syrie, personne sur la route ne voulut l’héberger ; il souffrit grandement de la faim, ne se nourrissant que d’herbes, jusqu’à ce qu’il parvînt à la maison de Marcellus. Celui-ci, ayant reçu la lettre et l’ayant lue, l’envoya à l’évêque Archélaüs ; puis, ayant procuré un logement au messager, il attendit. Quand l’évêque eut lu la lettre, il s’arracha les cheveux en disant : « Plût à Dieu que je fusse mort avant de lire cette lettre blasphématoire ! » Il envoya chercher Marcellus, qui amena le messager devant lui. L’évêque l’interrogea sur l’histoire de ce Manès et sur sa manière de vivre, et le messager le renseigna sur tout cela. Puis ce messager souhaita demeurer auprès de ces deux hommes, à écouter leurs paroles, à contempler leurs vertus et leur excellence. Marcellus lui demanda de retourner vers Manès porter la réponse à la lettre, et lui donna trois deniers ; mais le messager dit : « Pardonne-moi, mon seigneur : je ne retournerai pas vers lui. » Et ils se réjouirent du salut de son âme, arrachée aux pièges de la mort. Marcellus écrivit à Manès une réponse, qu’il lui fit porter par un de ses esclaves. Le père Archélaüs dit à cet esclave : « Ne prends rien de lui, et ne mange ni ne bois avec lui. » Puis il le mit en route.
Le débat de Manès et de l’évêque Archélaüs
Après sept jours, Manès arriva chez Marcellus, vêtu d’un habit de lin fin, avec dessous une tunique rayée d’étoffe précieuse ; il était enveloppé d’un manteau qui descendait jusqu’aux pieds, orné de figures par-devant et par-derrière ; et avec lui marchaient trente-deux jeunes gens et jeunes filles. Entré dans la maison de Marcellus, il alla droit à une chaise et s’y assit, au milieu de la maison ; et il pensait qu’on le prierait de dispenser son enseignement.[108]
Marcellus envoya chercher l’évêque Archélaüs, qui, voyant Manès installé sur la chaise, s’étonna de son impudence. L’évêque l’interrogea : « Quel est ton nom ? » Manès répondit : « Mon nom est Paraclet. » Archélaüs lui dit : « Es-tu le Paraclet dont le Seigneur Christ a dit qu’il nous l’enverrait ? » Il dit : « Oui, c’est moi. » L’évêque demanda : « Quel est le compte des années de ta vie ? » Il répondit : « Trente-cinq ans. »
Alors Archélaüs, l’évêque, lui dit : « Le Sauveur Christ a dit à ses disciples : Demeurez à Jérusalem et ne vous en éloignez pas ; ne prêchez pas l’Évangile avant d’être revêtus de la puissance d’en haut, qui est le Paraclet, le Saint-Esprit. Et dix jours après son Ascension au ciel, comme il l’avait dit, le Paraclet descendit, le jour de la Pentecôte, qui marque l’accomplissement des cinquante jours après la Pâque. Mais à t’en croire, les disciples t’attendraient toujours à Jérusalem — alors que, sur le commandement du Christ, voici près de trois cents ans qu’ils ont commencé à prêcher, que leur voix est sortie par toute la terre et que leurs paroles ont atteint les confins du monde. Si la chose s’était passée comme tu le dis, ils n’auraient pas prêché, mais seraient demeurés en vie jusqu’à présent. Et où as-tu vu le Seigneur Christ, toi dont l’âge est de trente-cinq ans ? Il a interdit aux siens de prendre les premières places dans les assemblées ; et toi, voici que tu as pris le siège le plus élevé de la maison. »
Manès demanda : « L’Évangile ne dit-il pas : Je vous enverrai le Paraclet ? » Archélaüs répondit : « Si tu crois à l’Évangile, il dit à notre Dame Marie, la Vierge : Le Saint-Esprit descendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ; et celui que tu enfanteras est saint, et il sera appelé le Fils de Dieu. » L’évêque produisit alors la lettre que Manès avait envoyée à Marcellus, où il niait la naissance du Christ d’une femme, et déclarait son incrédulité touchant sa mort et sa résurrection d’entre les morts. Manès se mit alors à exposer ses fausses doctrines : il y avait, disait-il, deux dieux, l’un Lumière et l’autre Ténèbres ; et il professait d’autres impiétés du même genre. L’évêque Archélaüs lui dit : « Si je te réfute d’après tes mensonges, tu maintiendras encore tes doctrines devant moi. Mais voici : je vais faire venir devant toi des gens qui ne connaissent pas Dieu, le Dieu du ciel, afin qu’ils te confondent dans tes propres paroles. » Il envoya donc chercher deux hommes — un philosophe médecin et un scribe — et leur dit : « Écoutez ce que dit cet homme. Y a-t-il, dans vos livres, des paroles que vous acceptez et d’autres que vous rejetez ? » Ils répondirent : « Non. Nous acceptons tout ce qui est dans nos livres, et nous n’y rejetons rien ; car si nous séparions une partie de nos livres du reste, nous ne saurions plus ni les lire ni les recevoir. »[109]
L’évêque reprit alors : « Cet homme prêche et se dit le Paraclet envoyé par le Christ — et cependant il néglige les commandements du Christ. » Ils dirent : « Nous n’acceptons pas le Christ, et nous ne touchons à rien qui le concerne. » Mais quand Manès parla, et que l’assemblée entendit ses paroles pleines de blasphème, elle se rua sur lui pour le tuer ; l’évêque le leur défendit : « Il sera tué par une autre main que la nôtre. » Puis il bannit Manès de la ville en lui disant : « Prends garde qu’on ne te retrouve dans notre province, de peur que tu n’y trouves la mort ! »
La fin de Manès
Quand Manès s’en alla, il se rendit dans un village où vivait un prêtre hospitalier, chez qui il s’établit. Il demeura un mois dans la maison de ce prêtre, qui ne savait pas qui il était. Enfin il lui parla de ses doctrines pernicieuses. Le prêtre dit : « Je n’ai jamais entendu ces paroles ; mais je vais envoyer chercher l’évêque Archélaüs, pour qu’il vienne entendre de ta bouche ce que tu dis ; et si c’est bon, nous l’accepterons. » Quand Manès entendit le nom d’Archélaüs, il en fut troublé, car il connaissait sa valeur et la sagesse de Dieu qui était en lui. Il retourna donc sans délai au pays des Perses, où il continua, selon sa coutume, à proférer ses blasphèmes. Mais le véritable Paraclet le condamna par sa sagesse : il le livra au pouvoir du roi des Perses, qui le fit écorcher vif et le jeta aux bêtes sauvages, qui le dévorèrent.[110]
Les successions à Rome et à Antioche
À cette époque mourut Félix, patriarche de Rome ; Eutychien fut intronisé après lui.[111] Le patriarcat de Félix avait duré cinq ans ; Eutychien demeura dix mois, puis entra dans le repos ; et après lui siégea Marcellin. À cette époque aussi, Timée reçut le patriarcat d’Antioche, après Domnus.
Quand Aurélien, l’empereur, mourut, Probus reçut l’empire après lui ; il régna six ans et mourut. Après lui régnèrent Carus, Carin et Numérien, qui gouvernèrent trois ans et moururent. Après eux régna Dioclétien, par qui descendit sur l’Église une persécution plus grande que toutes celles de ses prédécesseurs : il détruisit les églises, brûla les livres, et tua les évêques, les prêtres et une multitude de fidèles.
Anatolius d’Alexandrie et le siège de la ville
Socrate mourut à Laodicée, et Eusèbe fut désigné évêque de cette ville à sa place. Cet homme était venu d’Alexandrie à l’occasion du concile réuni à Antioche au sujet de Paul le Samosatène. Son successeur fut Anatolius, arrivé lui aussi en Syrie depuis Alexandrie, où il avait fixé sa demeure pour y enseigner les jeunes gens ; car il était habile dans les sciences, au point que sa renommée parvint jusqu’à Rome.[112] Et quand une armée marcha de Rome contre la cité d’Alexandrie et l’assiégea, Anatolius, le maître, ne cessa de négocier entre les deux parties, avec une parfaite équité, jusqu’à améliorer l’état des choses, établir la paix et faire cesser la guerre. Les grands de la cité s’irritèrent contre lui, parce qu’il les pressait de faire ce qu’ils ne voulaient pas. Il leur dit donc : « Que les vieillards, les vieilles femmes et les jeunes enfants sortent de la ville, car on n’a pas besoin d’eux ici ; et faites de votre ville ce que vous voudrez : ainsi vous garderez entre vos mains les provisions amassées. » Ce conseil apaisa leurs cœurs ; le lendemain, les soldats et les capitaines de la ville s’assemblèrent, tinrent conseil, et jugèrent qu’il était juste d’agir ainsi. Ils firent donc sortir les vieillards, les vieilles femmes et les enfants — et beaucoup d’autres s’échappèrent par les portes à la faveur de la nuit. Après cela, l’empereur Claude commanda de mettre à mort les troupes de la ville, parce qu’elles avaient aidé le peuple à en sortir ; et la ville fut ravagée.[113] Eusèbe, de son côté, agissait entre les deux partis comme un médecin, ou comme un père qui soigne également les deux camps. Cet homme fut évêque de Laodicée, et il rejoignit son siège en parfait accord avec l’autre évêque venu d’Alexandrie. Après le combat qui se déroula à Alexandrie, Anatolius rédigea de nombreuses instructions, dont les gens de la ville tirèrent profit ; il écrivit aussi pour eux un comput de Pâques.[114]
Et le premier jour du mois qui suivit le concile tenu à Antioche pour juger Paul le Samosatène, Théotecne fut établi évêque sur le trône épiscopal de Césarée de Palestine, et le susdit Eusèbe sur Laodicée. Eusèbe était un homme puissant auprès du Seigneur, comme l’était Anatolius : tous deux étaient inspirés du Saint-Esprit pour communiquer la doctrine spirituelle. Puis ils entrèrent dans le repos, l’un après l’autre, et Étienne devint évêque de Laodicée — un homme plein de sagesse, dont chacun s’émerveillait ; et ce n’était pas seulement une sagesse de paroles, mais la vraie foi orthodoxe ; il rebâtit les églises détruites de sa ville et les renouvela, avec l’aide que Dieu lui donnait. Son successeur, l’évêque Théodote, vécut au temps de la persécution, et fut digne des deux noms qu’on lui donnait : car son nom propre s’interprète « Don de Dieu », outre le titre d’évêque. Il aimait le peuple, dont il fut le pasteur et le médecin, habile à faire du bien aux âmes, en sorte qu’on disait que nul ne l’égalait en charité. Agape, évêque de Césarée de Palestine, lui ressemblait : il travailla parmi son peuple en grande charité, aima les pauvres, et conduisit les siens comme un serviteur fidèle de Dieu ; après quoi il mérita la couronne du martyre, avec beaucoup de prêtres d’Alexandrie. Furent aussi martyrisés avec eux Piérius, et Mélèce, devenu évêque du Pont, qu’on appelait « le Miel » à cause de la douceur de sa langue, pleine de la doctrine et de la grâce de Dieu.[115] Mélèce aimait à donner l’aumône aux pauvres et n’épargnait rien ; tout son enseignement venait de l’Évangile ; il vécut au temps où les hommes étaient dispersés et persécutés, et il demeura pourtant constant dans la doctrine.
Quand Hyménée, évêque de Jérusalem, entra dans le repos, Zambdas fut désigné à sa place ; à la mort de Zambdas vint Hermon, qui souffrit des duretés au temps de la persécution.
Et Maxime, patriarche d’Alexandrie, entra dans le repos le 14 de Baramouda, après dix-huit années sur son siège.
Quand Maxime entra dans le repos, Théonas siégea après lui sur le trône épiscopal d’Alexandrie, le peuple s’étant assemblé et accordé sur sa convenance à la charge. On l’éleva donc la première année du règne des empereurs Numérien, Carus et Carin. Il bâtit une belle église au nom de notre Dame Marie, qu’on appela l’église de la Mère de Dieu.[116] Car jusqu’à ce temps, le peuple avait célébré la liturgie dans des cavernes, des lieux souterrains et des retraites secrètes. Depuis saint Marc l’évangéliste jusqu’à la troisième année du patriarcat de Théonas, il s’était écoulé deux cent dix-neuf années. Et il entra dans le repos le 2 de Toubah, après dix-neuf ans sur son siège.
L’enfant Pierre, fils du prêtre stérile
Il y avait, aux jours de ce père, le patriarche Théonas, un saint prêtre qui avait une épouse pure ; et tous deux marchaient ensemble dans la voie du Seigneur, gardant ses commandements et agissant selon ses préceptes, attachés aux canons de leur religion, fermes dans la foi. Mais ils n’avaient pas d’enfant, et leur cœur en était attristé. Ils multiplièrent les jeûnes, les prières et les aumônes, afin que le Seigneur leur fît miséricorde et leur accordât un enfant dont la vue rafraîchirait leurs yeux.
Quand vint la fête des deux glorieux disciples Pierre et Paul, le cinquième jour d’Abib, et que tous les fidèles étaient réunis à l’église pour la célébrer, l’épouse de ce prêtre, qui se tenait près du lieu où était l’image des deux saints, vit les fidèles apporter leurs enfants et les oindre de l’huile de la lampe allumée devant les deux images. Elle soupira, le cœur blessé, et pria les deux saints d’intercéder pour elle auprès du Seigneur. Elle reçut les saints Mystères et la paix de Dieu, et s’en retourna chez elle en rendant grâce au Seigneur de gloire. Cette nuit-là, elle vit en songe deux personnages vêtus en patriarches, qui lui dirent : « Ne sois pas triste : le Seigneur a entendu ta demande, et il te donnera un enfant qui rafraîchira tes yeux. Il sera père d’un peuple nombreux ; son nom et sa sainteté seront semblables à ceux de Samuel le prophète, car il est fils d’une promesse. Quand viendra le matin, va de bonne heure trouver le père Théonas, le patriarche, et fais-lui connaître ces choses, afin qu’il te bénisse ; car Dieu, dans sa miséricorde, te donnera un enfant qui sera béni. »[117]
Au matin, elle parla à son mari, le prêtre, qui lui dit : « Va, et fais connaître cette chose à Théonas, le patriarche, comme il t’a été commandé. » Elle se rendit donc auprès de lui et lui exposa le songe ; il la bénit et lui dit : « Le Seigneur accomplira ta requête et exaucera ta prière ; car le Seigneur est fidèle à sa parole, et ses œuvres sont admirables parmi ses saints. » Et elle s’en retourna chez elle. Peu de temps après, elle conçut ; elle se garda en toute pureté, dans les jeûnes et les prières continuels, nuit et jour, jusqu’au jour de la fête de Pierre et Paul, le cinquième d’Abib, où elle enfanta un fils. Le messager de la bonne nouvelle courut chez Abba Théonas, le patriarche, et lui annonça qu’elle était devenue mère d’un fils ; il s’en réjouit grandement, et le mari, l’archiprêtre, s’en réjouit avec lui. Abba Théonas leur dit : « Nommez-le Pierre. » Et il en fut fait ainsi. L’enfant grandit et se fortifia, comme Jean-Baptiste, jusqu’à l’âge de trois ans ; alors ses parents l’apportèrent au patriarche en disant : « Voici le fils de tes prières. » Théonas les bénit, bénit l’enfant, et le baptisa. À cinq ans, ses parents le mirent à l’étude : il apprit la sagesse en très peu de temps, et sa mémoire surpassait celle de tous ses compagnons de l’Église. Dans sa septième année, le patriarche le fit lecteur, et il fut rempli de grâce spirituelle ; à douze ans, il en fit un diacre accompli, qui dépassait les autres diacres en science, en piété, et en cette grâce spirituelle et céleste que Dieu lui donnait. À seize ans révolus, il fut élevé à la prêtrise, à cause de la chasteté, de la modestie, de la science, de la piété, de la vraie foi, de la saine doctrine et du service assidu des églises, nuit et jour, que le patriarche voyait en lui.
Pierre confond l’hérétique Sabellius
En ces jours-là avait paru un homme blasphémateur nommé Sabellius, qui prêchait une doctrine étrangère à la foi : il croyait que le Père, le Fils et le Saint-Esprit — la sainte Trinité — ne formaient qu’une seule Personne, et non trois Personnes, mais seulement trois noms. Sabellius rejetait l’Évangile et refusait d’écouter ce qui y est écrit : que notre Seigneur Jésus-Christ, baptisé par Jean, vit le Saint-Esprit descendre sur lui comme une colombe, et entendit la voix du Père venant du ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma complaisance. »[118] Beaucoup, entendant l’enseignement de Sabellius, le suivirent, et il les égara par son impiété. Il rassembla alors les membres de sa secte et vint à l’église où se trouvait le père et patriarche Abba Théonas, un jour de grande fête ; il se tint à la porte et envoya au patriarche un messager qui lui dit : « Sors, et débats avec moi aujourd’hui ; si tu es dans le vrai, je te suivrai ; sinon, je ferai savoir au peuple que tu es dans l’erreur. »
Alors le père et patriarche dit à Pierre, le prêtre : « Sors vers ce mécréant et fais-le taire, afin qu’il ne nous trouble plus. » Pierre sortit donc ; mais quand Sabellius le vit, il dit : « Voyez la hauteur et l’orgueil de Théonas : il ne m’a envoyé que le moindre des jeunes gens qui le servent. » Pierre lui dit : « Si je suis jeune auprès de toi, auprès de mon père Théonas je suis vieux. Et le Seigneur manifestera ta mécréance par mon entremise, en ce jour ; car il me donnera la victoire sur toi, comme il rendit David victorieux de Goliath le géant. Le Seigneur amènera sur toi ton sort : il te punira, te détruira avec tes compagnons, réduira à néant ta doctrine et renversera ton opinion, en sorte qu’il ne demeurera de toi ni mot ni syllabe. » Il n’avait pas achevé que le visage de Sabellius se convulsa ; son cou se renversa en arrière, et il tomba mort à terre. Ses adeptes prirent la fuite en hâte, avec tous ceux qui l’accompagnaient. Ainsi il périt ; sa mémoire fut perdue, son enseignement retranché, et il n’en resta plus de souvenir. Telle fut la fin de Sabellius.
Pierre exorcise un démoniaque
Le Seigneur manifesta encore un autre signe par la main du saint Pierre. Une grande fête se célébrait dans la cité d’Alexandrie ; le père Théonas, tout le clergé et le peuple étaient présents, glorifiant Dieu et faisant fête. Or un homme habité d’un démon rebelle se tint à la porte, jetant des pierres contre les fidèles, écumant de la bouche et grognant comme un chameau. Le peuple s’enfuit devant lui à l’intérieur de l’église, et fit connaître au patriarche l’état de ce furieux. Théonas dit alors au saint Pierre : « Sors vers lui, et chasse de lui ce démon. » Pierre prit un bassin, y versa de l’eau et le présenta au patriarche, le priant d’y tracer le signe de la croix ; ce qu’il fit. Puis Pierre sortit, portant le vase d’eau, jusqu’au lieu où se tenait le furieux, et dit : « Au nom de mon Seigneur Jésus-Christ, qui a chassé la Légion des démons et guéri les hommes de toute maladie et de toute infirmité — sors de lui, Satan, par les prières de mon père Théonas le patriarche, et ne reviens plus en lui ! » Aussitôt le démon sortit de l’homme, qui fut guéri, et redevint sain, raisonnable et calme.[119]
Si nous voulions décrire toutes les merveilles manifestées par ce saint homme, Pierre, leur exposé serait trop long, et les livres trop petits pour les contenir.
Et quand Théonas approcha de la mort, sur le point d’être rassemblé à ses pères, tout le clergé et le peuple se tenaient auprès de lui, pleurant et disant : « Hélas, notre père, tu nous laisses comme des orphelins ! » Il leur dit : « Vous n’êtes pas des orphelins : ce Pierre est votre père, et il sera patriarche après moi. » Ainsi Abba Théonas, avant sa mort, le désigna pour cette charge.
Quand Abba Théonas, le patriarche, entra dans le repos, le clergé d’Alexandrie s’assembla avec le peuple ; ils imposèrent les mains à Pierre, le prêtre, son fils et disciple, et l’assirent sur le trône épiscopal d’Alexandrie, comme le saint père Théonas le leur avait commandé. C’était la seizième année du règne de Dioclétien. Quand Pierre vit qu’Arius le pervers avait rempli tout le pays de confusion par sa mécréance, il le retrancha et le bannit de l’Église.[120]
La dix-neuvième année du règne de Dioclétien, les édits de cet empereur parvinrent à Alexandrie et en Égypte.[121] Il fit subir des épreuves aux chrétiens, détruisit les églises de Dieu, et fit périr par l’épée un grand nombre de personnes ; ceux qui croyaient au Christ s’enfuirent au désert, dans les cavernes et les grottes. Dioclétien établit alors des gardes et des guetteurs dans tous les lieux de la province d’Égypte et de la Thébaïde, jusqu’à Antinoé, avec ordre de tuer tous les chrétiens qu’ils trouveraient. Ces gardes finirent par saisir le bienheureux Pierre, patriarche d’Alexandrie ; ils le jetèrent en prison et firent savoir à l’empereur qu’ils l’avaient pris et enchaîné ; et l’empereur mécréant commanda qu’on lui tranchât la tête.[122]
La femme d’Antioche et le baptême de ses enfants
Or voici la raison pour laquelle l’empereur ordonna de rechercher et de mettre à mort ce père et patriarche. Il y avait à Antioche un homme nommé Socrate, qui commandait des troupes au palais et avait été le compagnon d’Apater — lequel fut martyrisé avec sa sœur Irène. Ce Socrate était chrétien de naissance et avait été baptisé ; mais il renia sa religion et se mit à haïr les chrétiens. Il avait pourtant une femme bonne, charitable et chrétienne, dont Dieu lui avait donné deux enfants.
Quand ceux-ci eurent grandi et furent en âge d’être baptisés, la femme dit à son mari : « Je t’en prie, mon frère : voyage avec moi jusqu’à Alexandrie, afin que nous y baptisions nos enfants — qu’ils ne meurent pas sans baptême, et que le Seigneur Christ ne s’irrite pas contre nous à cause de notre négligence envers eux. » Le mécréant répondit : « Tais-toi. Tu ne sais pas quelles épreuves sont tombées sur nous ces jours-ci ; prends garde que le roi ne l’apprenne et ne se courrouce contre nous. » Il parlait ainsi pour l’effrayer, afin qu’elle laissât ses enfants sans baptême. Mais voyant qu’il ne consentait pas à voyager avec elle, elle prit ses deux enfants et deux serviteurs de confiance, sortit vers le rivage de la mer, et pria : « Seigneur tout-puissant, Père de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, si tu veux rendre mon voyage facile, prépare-moi un navire sur lequel je puisse partir. » Comme elle priait, elle vit un navire prêt à appareiller. Elle appela un des matelots : « Où allez-vous ? » Il répondit : « À Alexandrie. » Elle dit : « Emmenez-moi avec vous, et je vous paierai un fort prix. » Il y consentit ; et elle s’embarqua avec ses deux enfants et ses deux serviteurs.
Après deux jours, un vent violent se leva contre eux, et tous, sur le navire, furent dans l’angoisse. La femme croyante pensa : « Le Seigneur n’écoutera pas une pécheresse comme moi ; mais ce qui m’est venu à l’esprit, je le ferai. » Elle se leva, étendit les mains, tourna son visage vers l’Orient et pria : « Ô Dieu, qui connais toute chose avant qu’elle n’arrive, tu sais ce qui est dans mon cœur : que je t’aime plus que la vie et les richesses, plus que mes enfants et que ma propre âme. Voici que nous mourons au milieu des flots pour ton saint nom. Ô Sauveur, ô Seigneur, ô mon Dieu, Sauveur de mon âme et de mon corps : prends soin de mes enfants, devenus orphelins pour ton saint nom, et ne les laisse pas mourir sans baptême. » Ayant achevé, elle prit un couteau et dit : « Seigneur tout-puissant, tu connais mon cœur. »
Elle s’entailla le sein droit avec le couteau, en tira trois gouttes de sang, et en traça le signe de la croix sur le front de ses deux enfants et sur leur cœur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; puis elle les plongea dans la mer en disant : « Je vous baptise, mes enfants, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Et elle les embrassa, disant : « Si la mort doit venir à nous, qu’elle vienne maintenant, à moi et à mes deux enfants. » Quand le Seigneur vit sa foi si ferme, il apaisa le vent de tempête, et il se fit un grand calme. Trois jours après, ils arrivèrent à Alexandrie.
Ils entrèrent dans la ville, par l’aide du Dieu miséricordieux, pendant la semaine du Baptême — la sixième semaine du Carême, où l’on baptise les enfants.[123] La femme se rendit aussitôt chez un diacre et lui dit : « Mon père, je désire un entretien avec le patriarche. » Il répondit : « Quelle est ton affaire avec le patriarche ? » Elle dit : « Mon père, je suis étrangère, et je veux baptiser mes deux enfants. » Le diacre demanda : « N’as-tu pas d’autre affaire ? » Elle répondit : « Non. » Il dit : « Prends place dans l’église ; le patriarche va venir baptiser les nourrissons, et il baptisera tes enfants avec eux. » Elle fit comme il avait dit. Le moment venu, quand le patriarche eut achevé la liturgie, on lui présenta les enfants à baptiser, et il les baptisa. Puis on lui amena les deux enfants de la femme d’Antioche ; mais quand le patriarche prit ces deux petits pour les baptiser, l’eau se figea et devint comme de la pierre. Le saint patriarche Pierre s’en émerveilla, fit mettre ces deux-là à part sans révéler le prodige à personne, et fit présenter les autres enfants : quand on les lui amena, l’eau redevint liquide comme auparavant, et il les baptisa. Il fit ramener les deux enfants de la femme : l’eau se figea de nouveau, et devint comme de la pierre. Il les fit reconduire ; on lui présenta encore les enfants de la ville, et l’eau redevint fluide, et il les baptisa. Une troisième fois il demanda les deux enfants de la femme ; et l’eau se figea encore. Alors le patriarche ordonna à l’archidiacre de l’église d’aller chercher leur mère. On l’amena, et il lui dit : « Fais-moi connaître ta situation, femme, et dis-moi quelle est ta religion. » Elle répondit : « Je suis d’Antioche, et ma famille est chrétienne. » Le patriarche lui dit : « Qu’as-tu donc fait ? Car voici que le Seigneur ne veut pas accepter tes enfants pour le baptême. »
Elle répondit : « Écoute-moi, mon seigneur et père, et sois patient avec moi. Ta Paternité sait comment les chrétiens sont persécutés dans le monde entier en ces jours-ci, et que le pire de l’épreuve est à Antioche. Quand mes deux enfants eurent grandi, et que je n’eus aucun moyen de les faire baptiser là-bas, je demandai à leur père de voyager avec moi jusqu’à cette ville pour les y faire baptiser ; il ne le voulut pas. Je pris donc mes deux enfants, j’allai avec eux au rivage de la mer, et nous nous embarquâmes. Quand nous fûmes au milieu des flots, une tempête s’éleva contre nous, au point que le navire fut près de sombrer. Je pris alors un couteau, je me blessai le sein droit, j’en tirai trois gouttes de sang, j’en fis le signe de la croix sur le visage et le cœur de mes petits, et je les plongeai trois fois dans la mer, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. C’est pourquoi le Seigneur les écarte du baptême. Voilà, par la vérité de ta sainte Paternité, ce que j’ai fait. » Le patriarche lui dit : « Que ton cœur soit consolé, ma fille ; ne crains rien, car le Seigneur est avec toi. Quand tu as blessé ton sein, que tu en as tiré le sang et tracé la croix sur le visage de tes deux enfants, dans la foi en Dieu le Verbe incarné — dont le côté fut percé par la lance sur la croix, et il en sortit de l’eau et du sang —, c’est lui-même qui a tracé la croix sur tes deux enfants, de sa main divine. » Le patriarche bénit alors ces deux enfants parmi les baptisés, mais ne leur fit rien de plus ; car il ne pouvait les baptiser une seconde fois, le Seigneur les ayant déjà reçus sur la mer. Il dit en effet : « Nul ne peut être baptisé deux fois, car il n’y a qu’un seul baptême ; et ces deux-là ont déjà été baptisés une fois, par l’intention et la foi de leur mère, et par ce qu’elle a fait. »[124]
Le patriarche composa à ce sujet une homélie qui commence ainsi : « La miséricorde de Dieu qui descend sur les hommes. » Il donna aux deux enfants les saints Mystères, puis il garda chez lui les enfants et leur mère jusqu’à la célébration de la sainte Pâque ; après quoi ils retournèrent dans leur ville en paix.
Le martyre par dénonciation du mari
Mais lorsque le mari apprit ce qu’elle avait fait, il alla trouver Dioclétien le mécréant et lui dit : « Sache, mon seigneur l’empereur, que ma femme a commis l’adultère dans cette ville ; et quand je l’en ai empêchée, elle est partie pour Alexandrie, où elle a commis l’adultère avec les chrétiens pendant plusieurs jours ; elle a pris mes enfants et leur a fait subir un rite appelé baptême. Et voici qu’elle est revenue. Que penses-tu que je doive faire d’elle ? » Dioclétien commanda à Socrate de l’amener devant lui avec ses deux enfants ; ce qu’il fit. Quand elle se tint devant lui, il lui dit : « Ô femme digne de mort, pourquoi as-tu quitté ton mari ? pourquoi es-tu allée à Alexandrie, et y as-tu commis l’adultère avec les chrétiens ? » La sainte femme répondit : « Les chrétiens ne commettent ni adultère ni idolâtrie. Fais ce que tu voudras : tu n’entendras pas un mot de plus de ma bouche. » L’empereur lui dit : « Fais-moi savoir ce qui t’est arrivé à Alexandrie. » Mais elle ne voulut pas lui répondre. Alors l’empereur commanda qu’on lui liât les mains derrière le dos, qu’on plaçât ses deux enfants sur ses genoux, et qu’on les brûlât tous les trois. La sainte femme tourna son visage vers l’Orient, et ses enfants avec elle ; et ainsi ils rendirent leurs âmes, et reçurent la couronne du martyre.
L’empereur demanda alors à son mari, Socrate : « Qui fait ces choses, à Alexandrie ? » Il répondit : « C’est Pierre, le patriarche des chrétiens. » À ces mots, l’empereur fut rempli de colère — il était déjà plein d’indignation contre le saint patriarche Pierre, à cause des écrits qu’il avait composés pour réfuter le culte des idoles. Il écrivit donc à ses lieutenants d’Alexandrie, leur commandant de lui prendre la tête.
La vision : la robe déchirée du Christ
Tandis que les soldats exécutaient avec zèle les ordres de l’empereur et que Pierre était en prison, comme nous l’avons dit, Arius le mécréant apprit qu’on allait tuer le patriarche. Il craignit alors que Pierre n’entrât dans le repos en le laissant, lui, lié par sa sentence d’excommunication. Il alla donc trouver des prêtres, des diacres et beaucoup de laïcs, et les pria de se rendre à la prison, de se jeter aux pieds du patriarche et de le supplier de délier Arius de ses liens.
Pensant qu’Arius faisait cette requête par piété, ils y consentirent. Ils entrèrent dans la prison, se prosternèrent devant Pierre et le prièrent, multipliant les prostrations, le suppliant de délier Arius. Mais le patriarche s’écria d’une voix forte : « Vous intercédez auprès de moi pour Arius ? » Puis il leva les mains et dit : « Arius sera, dans ce temps et dans le temps à venir, exclu de la gloire du Fils de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ. » À ces paroles, une grande crainte les saisit, et nul n’osa répondre un mot. Voyant leur effroi, il consola leurs âmes ; puis il se leva du milieu d’eux, prit avec lui les deux vieillards Achillas et Alexandre, ses deux disciples, se retira à l’écart avec eux, et leur dit :
« Dieu, le Dieu du ciel, m’aidera à accomplir mon martyre. Alors toi, Achillas, le prêtre, tu siégeras sur ce trône après moi ; et ton frère Alexandre après toi. Ne dites pas qu’il n’y a pas de miséricorde en moi — je suis un homme pécheur ; mais Arius est plein d’une fraude cachée, et ce n’est pas moi qui l’ai excommunié : c’est le Christ. Je vous le dis : cette nuit, comme j’avais achevé mes prières et m’étais endormi, j’ai vu venir à moi un jeune homme dont le visage brillait comme la lumière du soleil, vêtu d’une robe qui le couvrait jusqu’aux pieds — mais elle était déchirée ; et il en prenait dans ses mains la partie déchirée, pour en couvrir sa poitrine et sa nudité. En le voyant, je me levai en hâte et criai d’une voix forte : Ô mon Seigneur, qui a déchiré ta robe ? Il répondit : C’est Arius qui l’a déchirée. C’est pourquoi ne le reçois pas, et n’aie pas de communion avec lui. Aujourd’hui viendront à toi des gens qui intercéderont pour lui ; mais que ton cœur ne le reçoive pas, car je te l’ai défendu. Charge de même tes disciples, Achillas et Alexandre, qui siégeront après toi sur le trône épiscopal, de ne pas le recevoir. Là cessa mon entretien avec lui. Et maintenant j’accomplirai mon martyre, vous ayant transmis la charge selon qu’il me l’a commandé. »[125]
Après cela, le saint père exhorta longuement les deux disciples ; il leur rappela toutes les épreuves qu’il avait endurées — comment il s’était caché, de la Mésopotamie en Syrie, en Palestine, à Ramleh, dans les îles ; comment il n’avait cessé d’écrire aux deux Églises et de veiller sur Phileas, Hésychius, Pachôme et Théodore, en prison ; comment plus de six cent soixante âmes étaient devenues martyres. Il les avertit aussi de se garder de Mélèce d’Assiout, qui divisait l’Église,[126]et il leur dit : « Désormais, vous ne verrez plus mon visage dans la chair après ce jour. » Achillas et Alexandre baisèrent ses mains, et lui firent leurs adieux en pleurant.
Pierre se livre lui-même à la mort
Quand le père Pierre apprit le conflit qui s’était élevé à son sujet entre les troupes et le peuple de la ville — lequel empêchait les soldats d’approcher de la prison —, il craignit que quelques-uns ne fussent tués pour lui ; il résolut de préserver son peuple fidèle et de le racheter de sa propre vie. Il envoya donc secrètement ce message aux soldats : « Venez cette nuit au mur de la prison, à l’endroit où je frapperai pour vous de l’intérieur ; percez-y un trou, et faites ce que l’empereur vous a commandé. » Ils acceptèrent ses paroles. Cette nuit-là, ils vinrent secrètement à l’endroit indiqué — une cellule où il était séparé des autres prisonniers, à l’insu de tout le peuple ; il frappa au mur de l’intérieur ; ils entendirent, percèrent le mur et y ouvrirent une brèche. Il traça le signe de la croix sur son visage, et passa la tête par l’ouverture en disant : « Il vaut mieux que je donne ma vie, plutôt que le peuple ne périsse à cause de moi. » Sur quoi les soldats lui tranchèrent la tête, et s’en allèrent. Voilà, certes, l’acte le plus admirable !
À cette heure se leva un vent violent, en sorte qu’aucun des gardiens de la porte de la prison n’entendit le bruit de ceux qui perçaient le mur — ni aucun des prisonniers. Ainsi ce bienheureux père accomplit les paroles du saint Évangile, et celle des Juifs qu’il rapporte au jour de la bienheureuse crucifixion : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, plutôt que tout le peuple ne périsse ;[127] et il fut semblable à son Seigneur, le Bon Pasteur, qui donna sa vie pour ses brebis.
Dans une autre copie, cependant, il est dit qu’il sortit par la brèche du mur, et que les soldats le prirent et le menèrent à un endroit appelé Boucalia — dont l’interprétation est « cour à bétail » —, le lieu même où s’accomplit le martyre du glorieux père saint Marc l’évangéliste. Quand les soldats virent le saint Pierre se livrer ainsi à la mort, ils furent saisis de crainte, et la terreur tomba sur eux. Il leur dit : « Je vous prie de me laisser aller recevoir une bénédiction du corps du père, saint Marc l’évangéliste. » Ils y consentirent, et lui dirent, avec honte et les yeux baissés : « Tout ce que tu désires, père, fais-le rapidement. » Il se rendit donc au lieu où reposait le corps de saint Marc, l’évangéliste et porteur de la bonne nouvelle ; il pria, reçut la bénédiction des reliques, s’agenouilla auprès d’elles, et parla au saint comme s’il s’entretenait avec lui : il rappela toute la lignée des patriarches, depuis Anien jusqu’à Théonas, son père, et conclut : « Intercède pour moi, afin que je sois martyr en vérité — si du moins je suis digne d’imiter la crucifixion et la résurrection du Christ. Et voici que je te rends le troupeau que tu m’avais confié, et que tu avais remis avant moi à ceux qui m’ont précédé ; car tu es notre maître, ô notre seigneur. »
Pierre se leva alors d’auprès du tombeau, éleva les mains au ciel et dit : « Ô Fils de Dieu, Jésus-Christ, Verbe du Père, je te prie et te supplie de faire cesser parmi nous cette persécution qui pèse sur ton peuple, et d’accorder que l’effusion du sang de ton serviteur mette fin à l’oppression de ton troupeau raisonnable. » Or il y avait, dans le voisinage du tombeau, une habitation où vivait une jeune vierge avec son père âgé ; elle se tenait debout, à ce moment, pour prier ; quand elle eut fini, elle entendit une voix du ciel qui disait : « Pierre était le premier des apôtres ; et maintenant Pierre est le dernier des martyrs. »[128] Quand le saint père eut achevé son invocation, il baisa le tombeau de l’apôtre, et les tombeaux des pères qui s’y trouvaient. Puis il remonta vers les soldats, qui virent son visage comme le visage d’un ange de Dieu, et eurent peur de lui ; aucun n’osait lui parler. Il éleva les mains au ciel, rendit grâces au Seigneur, traça le signe de la croix sur son visage et dit : « Amen. » Il ôta son pallium, dénuda son cou — qui était pur devant le Seigneur — et leur dit : « Faites comme il vous a été commandé. » Mais les soldats craignaient qu’un malheur ne leur arrivât à cause de lui ; ils se regardaient les uns les autres, et nul n’osait lui trancher la tête, tant la terreur était tombée sur eux. Alors ils se concertèrent : « À celui qui lui coupera la tête, chacun de nous donnera cinq deniers. » Ils étaient six ; l’un d’eux, qui avait quelque argent, tira vingt-cinq deniers de sa bourse et dit : « Celui qui ira jusqu’à lui et lui coupera la tête recevra cette somme, de moi et des quatre autres. » L’un des hommes s’avança, rassembla son courage, et trancha la tête du saint martyr et patriarche Pierre — ce jour-là était le 29 de Hator. Pierre avait siégé onze ans sur le trône évangélique. Quant au soldat qui avait jeté son sort avec Judas l’Iscariote, il prit l’argent et s’enfuit, lui et ses compagnons, par crainte du peuple.
Le corps du saint demeura étendu où il était, fort avant dans la journée, jusqu’à ce que les gens assis devant la prison apprissent ce qui s’était passé et vissent la brèche dans le mur. Ils coururent à l’endroit où il gisait, et trouvèrent son corps couvert de son vêtement, gardé par le vieillard et la jeune vierge. Ils rejoignirent la tête au corps, étendirent dessus un linge, recueillirent son sang, et demeurèrent là à pleurer. La ville fut bouleversée et profondément troublée à la vue de ce martyr du Seigneur Christ. Les principaux de la cité vinrent, enveloppèrent son corps dans la natte de cuir sur laquelle il avait coutume de dormir, le portèrent à l’église, et le placèrent sur le siège patriarcal jusqu’à la célébration de la liturgie.[129] La liturgie achevée, ils l’inhumèrent avec les pères. Que ses prières soient avec nous et avec tous les baptisés ! Amen.
Quand le père Pierre entra dans le repos et que le peuple d’Alexandrie fut privé de sa présence, on envoya assembler les évêques ; et l’on fit patriarche Achillas, le prêtre, à la place de Pierre, comme celui-ci l’avait commandé avant sa mort. Quand Achillas eut pris place sur le trône apostolique et évangélique, un groupe du peuple vint le prier de recevoir Arius. Il accéda à leur demande, et fit Arius diacre. Mais parce qu’il avait reçu Arius, et désobéi ainsi à l’injonction de son père Pierre, il ne demeura sur le siège que six mois ; et il entra dans le repos le 19 de Baounah.[130]
Quand Achillas, le patriarche, entra dans le repos, le peuple s’assembla et imposa les mains au père Alexandre, le prêtre, comme l’avait ordonné le père Pierre, le dernier des martyrs ; et il s’assit sur le trône épiscopal. Quelques-uns vinrent le prier de recevoir Arius. Mais quand Alexandre l’excellent vit Arius, il le rejeta et refusa de le recevoir, et dit à ceux qui intercédaient pour cet homme : « Le père Pierre, quand il était en prison, nous a dit, à moi et à mon frère Achillas : Le Seigneur Christ a anathématisé Arius ; ne le recevez donc pas. Et quand mon frère Achillas désobéit à l’injonction du père Pierre, il ne demeura que six mois sur le trône épiscopal. C’est pourquoi je ne recevrai pas Arius, en aucune façon, puisqu’il est séparé de nous. »
Arius demeura donc en exil, sous la sentence d’excommunication, pendant de nombreuses années. Puis il alla à Constantinople et déposa une plainte devant Constance, fils du bienheureux empereur Constantin, décrivant le traitement qu’il avait subi, déclarant qu’il s’était repenti et avait renoncé à sa fausse doctrine — et il en jura. Il continua ainsi de cacher sa fraude dans son cœur, jusqu’à ce que Dieu manifestât sur lui sa puissance : ses entrailles s’échappèrent de son corps, et il périt ainsi, comme on le racontera plus loin. Car c’est à cause d’Arius qu’eut lieu le saint concile de Nicée, où il fut anathématisé, où la foi orthodoxe fut établie, et où furent fixés les jours du jeûne et le jour de la fête de Pâques.[131]Notre père, le patriarche Alexandre, présida ce concile. Après quoi il entra dans le repos, attaché à la foi orthodoxe. Sa mort survint le 22 de Baramouda ; et la durée de son siège fut de seize ans.
Quand le bienheureux père Alexandre entra dans le repos, l’Église demeura veuve quelques jours. Puis le peuple s’assembla, tint conseil, et nomma le père Athanase, qu’il assit sur le trône évangélique. Il écrivit d’excellents traités et de nombreuses homélies, et il fut appelé, pendant son patriarcat, « l’Apostolique », à cause de la noblesse de ses œuvres, semblables à celles des apôtres.[132]
De son temps eut lieu le concile de Galatie, auquel assista Basile le Grand, l’auteur de la Liturgie, et où l’on excommunia les ariens, sous le règne de l’empereur mécréant Julien ; le patrice Jovien présidait ce concile. Julien fut tué par la main du glorieux martyr Mercure ; après lui, Jovien le patrice fut intronisé empereur, et donna le repos à l’Église durant son règne. Athanase, lui, endura beaucoup d’épreuves et fut envoyé en exil : de mauvais complots furent tramés contre lui, et les persécutions répétées le forcèrent à quitter son siège ; il s’enfuit en Haute-Égypte, y demeura plusieurs années, se déguisa en ouvrier journalier et ne révéla pas qu’il était patriarche. Et les empereurs mécréants Valens et Valentinien régnèrent onze ans. Quand il plut au Seigneur, par les saintes prières agréées de ce patriarche, de le restaurer sur son siège, il fit périr ces empereurs de male mort, à cause de ce qu’ils avaient fait contre l’orthodoxie ; et le Seigneur établit un empereur croyant, nommé Théodose ; l’Église se réjouit en ses jours, et il y eut tranquillité, sécurité et paix.[133]
Quand Athanase revint à son siège, il y eut joie et allégresse dans le pays d’Égypte pour le retour de son berger, parce que le Seigneur avait jugé le peuple digne de revoir son pasteur. Et ce bon pasteur spirituel demeura quarante-sept ans sur le trône de saint Marc l’évangéliste, jusqu’à son entrée dans le repos le 8 de Bashans — gouvernant l’Église, soumettant ceux qui se rebellaient contre la vérité et résistaient à la religion orthodoxe, et portant comme un vêtement l’honneur du Seigneur Christ. Et le peuple pleura ce pasteur apostolique dont il était privé. Il avait quitté son diocèse trois fois, à cause des persécutions qui le traquaient quand les hérétiques s’emparaient de son siège ; sa troisième absence dura onze ans.
Lettre d’Athanase aux vierges : la modération en toute chose
Il écrivit de son exil à certaines vierges de la ville d’Alexandrie, leur disant : « Votre époux est le Christ, l’invisible et l’immortel ; aussi longtemps que vous demeurerez obéissantes à son amour, vous ne serez pas veuves. Sachez que j’ai servi de scribe à mon père Alexandre ; et jamais il ne lisait l’Évangile assis, dans sa cellule ou ailleurs, mais toujours debout, la lumière devant lui — car le Dieu très-haut lui avait donné l’amour de la lecture des Écritures. Un soir donc qu’il se tenait debout, priant et lisant l’Évangile, voici que des religieuses vinrent et demandèrent à le voir. Elles s’avancèrent, se prosternèrent devant lui et dirent : Il y a dans notre couvent des vierges qui jeûnent six jours de la semaine, continuellement ; mais elles ne font aucun travail de leurs mains qui leur permette de gagner de quoi nourrir les pauvres. Nous désirons, notre père, que tu leur ordonnes de travailler, et que tu fixes leur jeûne avec modération. Il leur répondit : Croyez-moi, mes sœurs : je n’ai jamais jeûné deux jours entiers d’affilée sans rompre mon jeûne au cours de la journée ; je mangeais seulement avec modération, sans fatiguer mon âme ni châtier mon corps à l’excès. Il est bon que le jeûne soit avec modération, la boisson avec modération, le sommeil avec modération. Car si un homme mange comme il faut, il est fort pour la prière ; de même s’il dort avec mesure ; mais il faut une limite à la nourriture, une limite à la boisson, et une limite au sommeil. Dis-leur donc de rompre leur jeûne avec modération, et de travailler ; car tout est bon avec mesure — afin que les paroles ne se multiplient pas, et que le commencement ne soit pas oublié. »[134]
L’enfance et l’éducation d’Athanase
Alexandre avait excellemment élevé Athanase. Il était le fils d’une dame de qualité, adoratrice des idoles, fort riche, et orphelin de père. Quand il eut grandi, elle voulut le marier ; mais lui ne le désirait pas. Elle complota alors de le faire tomber avec une femme pécheresse, pour l’enfoncer dans la boue du mariage ; il ne le voulut pas, car le Seigneur le gardait pour de grandes choses. Elle prenait de belles jeunes filles, les parait, les parfumait, les faisait entrer dans sa chambre, dormir près de lui et le solliciter ; mais à son réveil, il les battait et les chassait. Car le désir constant de sa mère était de le marier et de l’établir dans les possessions et la richesse de son père ; et il n’y consentit jamais.
Elle envoya chercher un magicien d’Alexandrie, un sage d’entre les Sabéens, et l’informa de sa situation à l’égard de son fils. Il lui dit : « Permets-moi de manger le pain avec lui aujourd’hui. » Elle s’en réjouit et prépara un grand festin. Le philosophe tint compagnie à son fils ; ils mangèrent et burent. Mais au matin, il vint la trouver et lui dit : « Ne te tourmente pas : tu ne peux avoir aucune prise sur ton fils, car il est devenu Galiléen, selon la doctrine des Galiléens ; et il sera un grand homme. » Elle dit : « Qui sont les Galiléens ? » Il répondit : « Le peuple de l’Église — ceux qui ont ruiné les temples et détruit les images. » À ces mots, elle se dit en elle-même : « Si je le néglige, il s’en ira loin de moi, et je resterai seule. » Aussitôt elle se leva, le prit avec elle, et alla le conduire chez Alexandre, à qui elle exposa la situation de son fils Athanase et toute son histoire. Puis elle fut baptisée, et son fils avec elle.[135]
Quelque temps après, elle mourut, et Athanase demeura comme un fils auprès du père Alexandre, qui l’éduqua paisiblement dans toutes les branches du savoir. Athanase apprit les Évangiles par cœur, lut les divines Écritures ; et quand il fut adulte, Alexandre l’ordonna diacre et en fit son scribe ; il devint comme l’interprète de son père, et le ministre de la parole qu’il voulait prononcer.
La controverse avec Arius devant l’empereur
Quand Constantin le pieux mourut dans une bonne vieillesse, son fils Constance fut intronisé après lui ; mais il ne demeura pas ferme dans la foi orthodoxe, ne craignant et ne respectant que le peuple. Arius trouva alors son heure : il entreprit de gagner l’empereur, l’attira à son sentiment, corrompit son cœur et l’amena à incliner l’empire vers sa doctrine ; il l’égara au point que l’empereur fit quérir Alexandre d’Alexandrie à Constantinople — car il ignorait la puissance d’Alexandre, et la cause pour laquelle celui-ci avait anathématisé Arius et l’avait retranché de l’Église. Or Alexandre avait vieilli et avancé en âge, quoique encore fort de sens et sain de facultés ; et Athanase était son interprète, son scribe et sa bouche, par la puissance du Saint-Esprit, à cause de sa connaissance de la foi orthodoxe.[136]
Le père Alexandre prit donc séance en présence de l’empereur, qui fit mander Arius. Arius prononça son discours impie et multiplia ses phrases viles. Mais Athanase le réfuta par les arguments qu’il déploya, et réduisit son discours à néant. Arius, troublé, rompit l’assemblée en disant : « Nous aurons une autre séance. » Sachant qu’il n’avait aucun pouvoir contre Athanase, il donna de l’argent aux serviteurs des portes royales et convint avec eux qu’ils empêcheraient Athanase d’entrer, avec les autres, à l’assemblée suivante. Le lendemain venu, l’empereur ordonna de les faire entrer ; mais quand Alexandre entra, les portiers refusèrent l’entrée à Athanase l’Apostolique. Quand l’empereur eut pris séance, le patriarche étant présent, Arius parla et tint un long discours. Le père Alexandre tournait les yeux à droite et à gauche sans apercevoir Athanase, son scribe ; il garda donc le silence. L’empereur lui dit : « Pourquoi ne parles-tu pas ? » Alexandre répondit : « Comment parlerais-je sans langue ? » L’empereur comprit qu’il désignait Athanase, et ordonna de le faire entrer. Mais quand Arius vit entrer Athanase, il sortit en hâte, et ne voulut pas demeurer.
Alexandre dit alors à l’empereur : « Sache, ô empereur, que le retranchement de cet Arius eut lieu au concile ; et ce n’est pas moi seul qui l’ai retranché : ton bienheureux père, l’empereur, et tous les membres du concile l’ont retranché, et l’empereur écrivit son anathème de sa propre main. Si tu veux regarder la lettre de ton père, tu trouveras qu’elle est de son écriture. Dirais-je donc de celui qui fut excommunié par l’empereur Constantin et par les membres du concile : je vais l’absoudre ? Non — ce serait de ma part un acte d’hérésie. Car ton père a véritablement écrit son anathème et son excommunication de sa propre main, au concile qui se tint à Nicée. » À ce discours, l’empereur craignit son frère : s’il violait l’ordre de son père, son frère y trouverait prétexte à comploter contre lui. Aussi congédia-t-il le père Alexandre et le rendit-il à son siège. Ainsi Arius demeura justement anathématisé, lié par les censures de l’Église — lui qui avait cru atteindre ses fins par son pouvoir sur l’empereur et par l’argent donné aux serviteurs.
Athanase devient patriarche ; la mort terrible d’Arius
Le père Alexandre entra dans le repos auprès de ses pères, après avoir chargé les prêtres et le peuple, à l’heure de sa mort, d’asseoir Athanase après lui sur le trône ; et ils s’en réjouirent, à cause de leur amour pour Athanase. Une fois sur le trône apostolique, il chassa la secte d’Arius hors de l’Église, produisit la lettre d’excommunication écrite de la main de Constantin et des membres du saint concile, et la lut dans l’église devant l’assemblée. Quand Arius l’apprit, il en fut excessivement irrité ; son orgueil s’embrasa comme un feu, et il alla trouver l’empereur en disant : « Si Alexandre, patriarche de Constantinople, me reçoit par ton ordre, j’atteindrai mon but. » L’empereur fit donc venir le patriarche et lui dit : « Voici que le patriarche d’Alexandrie a refusé de recevoir Arius et a désobéi à notre ordre. Mais toi, tu sais que nous t’avons élevé et assis comme patriarche sur le trône de Constantinople ; il ne te convient donc pas de nous résister comme font les autres, puisque tu es bon ; prends Arius auprès de toi, et reçois-le. » Le patriarche répondit : « Non — l’Église ne le recevra pas ; et il n’est pas juste que nous recevions quiconque, sinon ceux qui s’accordent avec sa foi. Car cet homme a déclaré que l’un des Trois de la Trinité est une créature, et il a été retranché de l’Église à bon droit. » L’empereur répliqua : « Mais il ne dit pas cela ; au contraire, il reconnaît la Trinité. » Le patriarche dit : « Qu’il m’écrive donc, de sa propre main, une confession de sa foi, afin que je sache ce qu’il croit. » L’empereur fit chercher Arius ; et — chose qui venait du Dieu très-haut — celui-ci écrivit de sa main une confession de foi, en dissimulant son hérésie dans son âme. Le patriarche lui demanda alors de jurer qu’aucun doute sur la vérité ne demeurait dans son cœur ; et il le jura. L’empereur dit au patriarche : « Quelle objection te reste-t-il contre Arius, après cela ? » Et le père Alexandre, patriarche de Constantinople, dit au roi : « En vérité, le père Athanase, patriarche d’Alexandrie, a relu à Alexandrie l’anathème prononcé contre Arius, écrit de la main de l’empereur Constantin, ton bienheureux père, et des Pères du concile de Nicée, et il a banni sa secte de son église. Mais si aucun malheur n’arrive à cet Arius d’ici à dimanche, alors je le recevrai, et je l’inviterai à la communion avec les prêtres. »
Arius s’en alla et attendit le dimanche. Le dimanche venu, il entra dans l’église, revêtu d’habits splendides, parfumé et oint d’aromates, et s’assit près de la porte du sanctuaire, parmi les rangs des prêtres. Mais le patriarche et ses amis avaient passé toute la semaine dans le jeûne, debout devant le Seigneur Jésus, le suppliant de ne pas leur imputer le péché d’Arius ; car l’empereur avait juré à Alexandre : « Si tu ne reçois pas Arius dimanche, après son serment, j’exigerai de l’Église une grosse somme d’argent. » Quand le clergé et le peuple furent rassemblés ce jour-là dans l’église, Arius présent, le père et patriarche célébra la liturgie, quoique dans la tristesse. Or, pendant que le lecteur lisait, les entrailles d’Arius s’émurent ; il sortit vers un coin à l’écart pour se soulager — et toutes ses entrailles s’échappèrent de son corps. Comme il demeurait absent de l’assemblée, on le chercha sans le trouver ; on finit par le découvrir assis, raide, vidé, ratatiné, tous ses organes répandus devant lui. On porta la nouvelle au père et patriarche, qui s’en émerveilla, garda le silence, rendit grâces au Seigneur Jésus-Christ, et glorifia Celui qui avait jugé Arius et l’avait promptement détruit, à cause de son faux serment et de sa foi corrompue. Et il fit voir à l’empereur et à l’assemblée toute la vérité des paroles du père Pierre le Martyr, patriarche d’Alexandrie.[137]
Alexandre, patriarche de Constantinople, acheva ainsi la liturgie ce jour-là dans la joie, la gloire et la louange, et envoya à Athanase, patriarche d’Alexandrie, ce message : « Nous glorifions Dieu, et nous te faisons savoir, frère, qu’Arius est mort d’une mort merveilleuse, que sa doctrine est retranchée et sa secte dispersée. » Mais l’empereur n’en fut pas satisfait, à cause des amis d’Arius — Syrianus, Georges et leurs partisans. Ce sont eux qui menèrent l’assaut contre l’église d’Alexandrie.
La persécution arienne et la fuite d’Athanase
Car l’empereur donna à Georges cinq cents cavaliers de son armée, et l’envoya avec eux pour qu’on le fît patriarche d’Alexandrie. Il écrivit à chaque ville des lettres où il répétait la doctrine d’Arius — que le Fils de Dieu serait créé ; mais nul, dans le pays d’Égypte, ne voulut l’accepter, et le peuple continua de recevoir la communion des prêtres ordonnés par Athanase. Ce Georges entra par ruse dans l’église d’Alexandrie ; et nombre de fidèles chrétiens attachés à la doctrine d’Athanase furent tués par les soldats venus avec lui, jusqu’à ce que le sang, dans l’église, leur montât aux genoux. Ils pillèrent les vases sacrés, et violèrent les vierges qui s’y trouvaient.[138]
Cependant Athanase se tenait caché ; et le peuple continua longtemps de communier dans des cavernes, des déserts et des champs, dans toutes les provinces d’Égypte jusqu’à la Thébaïde ; car les ariens, amis de l’empereur, étaient répandus partout. Et Sérapion, évêque de Thmouis, écrivit au patriarche Athanase et à tout le peuple de se garder des ariens. Après six ans, Athanase se manifesta et alla trouver l’empereur, pensant qu’il le tuerait et qu’il recevrait ainsi la couronne du martyre. L’empereur commanda qu’on le mît dans un petit bateau, sans pain ni eau, sans matelot ni pilote — qu’il y embarquât seul, et fût lancé en mer ; ainsi fut fait. Les vagues le portèrent, Dieu le gardant et le guidant, jusqu’à ce qu’il arrivât à Alexandrie, à l’improviste, le troisième jour. Les prêtres et le peuple sortirent à sa rencontre avec joie et cantiques, et l’accompagnèrent jusqu’à son entrée dans l’église, d’où il expulsa Georges et ceux qui croyaient à sa foi corrompue. Athanase célébra ce jour-là une fête au Seigneur, et le peuple se réjouit dans toutes les provinces d’Égypte.
Sept ans après, vint un homme nommé Grégoire, avec deux mille soldats ; il pilla l’église et occupa le siège quatre ans. Athanase fut arrêté ; l’empereur le livra à un homme nommé Philagrius, mécréant et idolâtre, car il voulait le tuer, ainsi que Libère, patriarche de Rome, et Denys, patriarche d’Antioche — parce que ces trois étaient les pères de la foi orthodoxe ; mais le Seigneur les arracha de sa main et les sauva. Athanase partit avec Libère à Rome, et demeura auprès de lui jusqu’à la mort de Constance ; son fils Constant régna après lui, et il était orthodoxe. Dès que Constant prit place sur le trône, il commanda de restaurer Athanase sur son siège.[139]
Le miracle de la colonne de lumière à Jérusalem
À cette époque, Cyrille était patriarche de Jérusalem, et un grand miracle se manifesta par sa main : une colonne de lumière apparut près du tombeau du Seigneur Christ, notre Sauveur. Une multitude de Romains en témoigna ; tous ceux qui étaient dans la ville et aux alentours vinrent la contempler. Elle demeura de la troisième heure à la neuvième, et le peuple accourait de partout pour la voir. Cyrille écrivit à l’empereur Constance pour l’informer de cette merveille.[140]Or Constant, l’empereur, aimait Athanase ; et quand celui-ci revint sur son siège, il y demeura vingt-cinq ans dans la tranquillité et la paix — après avoir passé auparavant vingt-deux ans de son pontificat dans l’exil, le combat et la persécution.
Julien l’Apostat et Basile
Constant mourut, et Julien — le païen, le mécréant, l’idolâtre — régna après lui ; il était fils de la sœur de Constantin le Grand. Il commença immédiatement à rouvrir les temples païens. Julien vivait à Antioche, parce qu’il était indigne d’habiter la résidence du grand Constantin ; et quand il alla au lieu des idoles, il prit un faucon, le donna au prêtre des idoles, qui l’offrit à Satan ; et Julien prit le cœur de l’oiseau et le mangea. Il avait un neveu, fils de sa sœur, nommé Julien comme lui, mécréant comme son oncle, qui se saisit du pieux prêtre Théodoret, le tua, puis vint informer son oncle qu’il l’avait fait mourir. Mais Julien s’irrita contre lui et dit : « Je ne désirais pas que tu le tuasses ; car les chrétiens se font une gloire d’être tués, et disent qu’ils sont devenus martyrs. Mais je suis résolu, si je reviens de combattre les Perses, à exiger de chaque chrétien trois onces de tribut » — entendant par là qu’il opprimerait les chrétiens jusqu’à ce qu’ils adorassent ses idoles, faute de pouvoir payer.
Or l’Église, en ces jours, était riche, et quatre colonnes la soutenaient : Athanase le patriarche ; Antoine et Pacôme, les deux moines, en Égypte ; et Basile, évêque de Césarée de Cappadoce ; Libère était patriarche de Rome.[141] Ce Basile était ami de Julien, l’empereur : ils avaient été élevés ensemble à l’école. Quand donc il entendit parler de sa mauvaise doctrine, il prit avec lui deux évêques et alla le visiter. Julien regarda leurs vêtements et leurs barbes, puis leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils répondirent : « Nous cherchons un bon souverain pour nous gouverner. » Julien dit à Basile : « Où as-tu laissé le fils du charpentier, quand tu es venu ici ? » Basile répondit : « Je l’ai laissé fabriquer ton cercueil, pour t’y mettre. »[142] L’empereur lui dit : « Si tu n’étais pas mon ami, et si je n’avais de l’affection pour toi, je te ferais trancher la tête sur-le-champ. » Basile lui dit : « N’aimais-tu pas la connaissance ? n’y aspirais-tu pas ? Comment donc as-tu abandonné la philosophie ? » L’empereur répondit : « Je l’ai étudiée et apprise par cœur, et je l’ai trouvée vile. »
Basile lui dit : « Tu ne l’as ni bien étudiée ni bien apprise ; car si tu l’avais comprise, tu ne l’aurais pas trouvée vile. » L’empereur répliqua : « Il faut que je vous emprisonne, jusqu’à ce que je revienne de combattre les Perses — et vous verrez alors ce qui arrivera. » Basile reprit : « Si tu pars et si tu reviens, c’est que Dieu n’a pas parlé en moi. » Julien, l’empereur, dit : « Qu’ai-je à voir avec ce Galiléen menteur qui a dit : Je détruirai le temple bâti par les Juifs ? Je le rebâtirai, moi, comme bâtissent les rois ; et il sera évident à tous que sa parole — il ne sera pas rebâti — est fausse. » Et il jeta en prison Basile et les deux qui l’accompagnaient.
La tentative de reconstruire le Temple
Julien marcha donc contre la Perse ; et passant par Jérusalem, il vit le Temple en ruines, sans qu’aucun mur subsistât — car Vespasien, l’empereur, l’avait démoli en détruisant les Juifs et en les emmenant captifs. Julien commanda de déblayer le terrain et de reconstruire le Temple à neuf, puis poursuivit sa marche, laissant un homme pour surveiller le chantier. Celui qui dirigeait l’ouvrage commença par abattre les restes du Temple, en sorte qu’il n’y demeura pas pierre sur pierre — comme dit le saint Évangile ; puis il entreprit de le rebâtir en temple païen. Les ouvriers travaillaient tout le jour jusqu’à la nuit tombée, puis rentraient chez eux ; mais au matin, ils trouvaient détruit tout ce qu’ils avaient bâti — et non par des mains d’hommes ; ils trouvaient les murs mêmes déracinés de leurs fondations et jetés à terre. Ils s’obstinèrent ainsi deux mois, sans pouvoir rien rebâtir.[143] Les Juifs leur dirent alors : « Brûlez ces tombeaux où reposent les chrétiens, et votre construction tiendra. » Ils suivirent ce conseil et mirent le feu aux tombeaux, en commençant par deux, où se trouvaient le corps du prophète Élisée et le corps de Jean-Baptiste ; mais le feu n’eut sur eux aucun pouvoir, et ils s’en émerveillèrent grandement. Le feu fut alimenté plusieurs jours : il ne les touchait pas. Quelques fidèles allèrent alors trouver le gouverneur et lui offrirent de l’argent pour qu’il les autorisât à enlever les deux corps des deux tombeaux ; il accepta l’argent et donna la permission. Ils emportèrent les deux saints corps et les envoyèrent au père Athanase, patriarche d’Alexandrie ; quand on les lui apporta, il s’en réjouit comme s’il voyait les deux saints vivants devant lui ; il les prit et les cacha en un certain lieu, jusqu’à ce qu’il trouvât le moyen de bâtir sur eux une église.[144]
Et tandis qu’Athanase était assis un jour, entouré de nombreux fidèles venus entendre ces discours qui donnaient la vie à leurs âmes, voici qu’il leva les yeux et remarqua certains monticules, en face du lieu où il se tenait. Il dit : « Si j’en trouve l’occasion, je bâtirai sur ces monticules une église à Jean-Baptiste et à Élisée le prophète. » Et Théophile, le scribe d’Athanase, était assis avec lui à table, parmi d’autres fidèles ; il entendit ces paroles, et elles demeurèrent dans sa mémoire.
La mort de Julien et la vision de saint Mercure
Quant à Julien le mécréant, il marcha contre la Perse ; et Dieu le livra aux mains de ses ennemis, à cause des saints qu’il avait emprisonnés et menacés avant son départ. Voici quelle fut sa mort. Il vit, dans la nuit, une armée qui descendait sur lui des airs ; un des soldats le frappa d’une lance à la tête, le transperçant de part en part. Comprenant alors que c’était l’un des martyrs, il emplit sa main de son sang et le jeta vers le ciel en disant : « Prends cela, Jésus — car tu as conquis le monde entier. » Et sur ce blasphème, il tomba mort. Ainsi Dieu délivra son peuple, et les Romains s’en retournèrent dans leur pays.[145]
Et Basile, le saint homme, trois jours avant la mort de Julien, s’éveilla de son sommeil dans sa prison et dit aux deux qui étaient avec lui : « J’ai vu cette nuit le martyr saint Mercure entrer dans son église, prendre sa lance et dire : En vérité, je ne souffrirai pas que ce mécréant blasphème mon Dieu. Ayant dit cela, il a disparu, et je ne l’ai plus revu. » Ses deux compagnons dirent : « En vérité, moi aussi, j’ai vu la même chose. » Ils se dirent l’un à l’autre : « Nous croyons fermement qu’il en est ainsi. » Ils envoyèrent à l’église du martyr saint Mercure chercher sa lance, qui y était conservée, pour voir si elle s’y trouvait encore ; et comme on ne put trouver la lance, ils furent assurés de la vérité du songe. Trois jours après, les lettres annonçant la mort de Julien arrivèrent à Antioche.
Jovien et le retour des Pères
Les grands de l’empire s’assemblèrent et placèrent sur le trône un homme nommé Jovien, croyant et saint, craignant Dieu dès sa jeunesse. Dès son élection, il fit sortir les Pères de prison ; ainsi s’accomplit ce que cette colonne de la vérité, Basile, avait dit à Julien le mécréant, en prédisant qu’il ne reviendrait pas — comme le prophète Michée l’avait prédit à Achab, le roi mécréant des enfants d’Israël ; car Dieu, l’opérateur de miracles, était le Dieu de ces deux hommes, du prophète et de ce saint père, et il agréa leurs paroles.
Jovien, l’empereur, fit sortir les trois Pères, les honora, les combla de présents et les renvoya à leurs sièges ; et il assistait assidûment aux prières dans les églises. Il écrivit à Athanase, patriarche d’Alexandrie, une lettre où il disait : « Ô véritable père et fidèle berger, Athanase, martyr du Christ qui est Dieu, mon empire espère beaucoup de toi ; sois donc plein de courage, prends le bâton sacerdotal, et chasse avec lui les loups ravisseurs du milieu du troupeau raisonnable — ceux dont la bouche est pleine de malédictions et de l’amertume du venin des aspics, car ce sont des tueurs d’âmes. » Cette lettre fut lue dans l’église, à Alexandrie, et Athanase l’envoya dans les provinces d’Égypte, où elle fut lue dans les églises, pour consoler et fortifier les fidèles. Les partisans d’Arius furent ainsi chassés, car ils étaient haïs, et la tristesse les remplit. Quelques-uns allèrent ensuite trouver Jovien et firent appel contre le père Athanase ; mais il ne voulut pas les écouter, car il connaissait leur méchanceté.
Les écrits et les dernières années d’Athanase
Athanase vieillit et avança en âge, après avoir écrit beaucoup d’homélies et de traités : il écrivit sur Melchisédech ; sur le père Antoine, dont il rapporta la biographie ; et quarante-sept Lettres festales. Il écrivit aussi sur la sainte Croix — comment le Seigneur Christ y demeura méconnu du diable, qui le croyait un simple homme ; et quand celui-ci s’approcha de lui, le Seigneur lui perça les narines avec le doigt qui est voisin du petit doigt, et avec le pouce, et le rejeta derrière lui — ce qui signifie qu’il déchira, brisa et anéantit la puissance de Satan, nous montrant qu’il avait vaincu la force du diable par la faiblesse ; car le doigt voisin du petit doigt est celui dont l’homme ne se sert presque jamais, le plus faible des doigts ; et il ne le tua pas sur l’heure, mais affaiblit sa puissance, comme dit l’Écriture au psaume : « Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dispersés. »[146] Athanase écrivit encore de nombreux traités sur la doctrine — des choses qu’on ne saurait compter.[147]
Sévère ibn al-Muqaffa’ s’arrête ici sur la mention générale de cette œuvre immense ; il convient cependant d’en rappeler la matière principale, telle que la tradition l’a conservée. Dès sa jeunesse, encore diacre auprès du père Alexandre, Athanase composa deux traités jumeaux, Contre les Païens et Sur l’Incarnation du Verbe, où il défendait la foi chrétienne contre les sagesses grecques et enseignait que le Verbe de Dieu s’était fait homme afin que l’homme fût divinisé — formule capitale, où toute la sotériologie alexandrine se trouve résumée. Devenu patriarche, il rédigea les Discours contre les Ariens, arsenal classique de la défense de la consubstantialité du Fils ; les Lettres à Sérapion de Thmouis, où il établit pour la première fois en termes précis la divinité du Saint-Esprit ; le Tome aux Antiochiens, par lequel il rassembla en 362 les évêques divisés d’Antioche autour d’une formule de paix ; le De decretis, l’Histoire des Ariens écrite pour les moines égyptiens, le De synodis, et les trois apologies rédigées pendant ses exils pour défendre sa cause. À ces traités s’ajoutent les quarante-sept Lettres festales, expédiées chaque année aux Églises d’Égypte pour annoncer la date de Pâques et nourrir la doctrine au rythme du calendrier ; la trente-neuvième, datée de 367, fixa pour la première fois le canon des vingt-sept livres du Nouveau Testament tel que le reçoit aujourd’hui l’Église universelle. Enfin la Vie d’Antoine, déjà mentionnée, transforma la perception du monachisme dans l’Église grecque et latine, et fut, dans la traduction d’Évagre d’Antioche, l’un des livres qui décidèrent de la conversion d’Augustin, à Milan, en 386. On comprend, à cette énumération sommaire, pourquoi le bibliographe arabe se contente de dire « des choses qu’on ne saurait compter » : aucun docteur du IVe siècle, hormis peut-être Origène, n’a laissé une production aussi étendue et aussi systématique en faveur de la foi orthodoxe.
Il avait coutume d’écrire à Basile, et Basile lui répondait en l’appelant « mon père ». Il écrivit aussi une épître à Arsène, pour le consoler de la mort de son frère Théodore, et lui dit : « Puissions-nous tous obtenir la place de ton frère Théodore, et que notre navire mouille dans son havre ! » Il écrivit encore un traité où il démontre que le mal vient du diable — que Dieu le confonde ! — et qu’il n’y a aucun mal en Dieu.
On dit que ce père Athanase, le patriarche, fut porté par un ange du Seigneur, en l’un de ses voyages, alors qu’il fuyait les empereurs mécréants, jusqu’au lieu où il désirait aller — comme l’ange porta Habacuc, le prophète, de Jérusalem à Babylone, et comme Ézéchiel fut porté de Babylone à Jérusalem ; car rien de cela n’est difficile au Dieu très-haut.[148]Sévère ne donne aucun détail circonstancié sur l’épisode, et la tradition copte n’en a pas conservé le souvenir précis ; mais il faut rappeler, pour mesurer le prodige sous-entendu, que le saint patriarche fut exilé cinq fois durant ses quarante-sept années d’épiscopat. La première fois en 335, au lendemain du concile de Tyr, où les ariens l’accusaient d’avoir fait couper la main d’un évêque mélitien nommé Arsène — accusation qui s’effondra spectaculairement quand Arsène, qu’on croyait mort, parut vivant, et avec ses deux mains, au milieu du concile ; il fut néanmoins relégué à Trèves, en Gaule, par Constantin, jusqu’à la mort de l’empereur en 337. La deuxième fois en 339, sous Constance : il s’enfuit à Rome, auprès du pape Jules, qui lui ménagea quatre années d’asile. La troisième fois en 356, après l’assaut nocturne du général Syrianus contre l’église alexandrine de Théonas, pendant qu’Athanase y célébrait la vigile : c’est durant cette fuite que la tradition place le célèbre épisode de la barque sur le Nil — le saint patriarche, croisant les soldats lancés à sa poursuite et qui ignoraient son visage, leur cria : « Athanase n’est pas loin, hâtez-vous ! », et leur fit remonter le fleuve à sa recherche tandis qu’il le redescendait paisiblement vers Alexandrie. C’est aussi durant ce troisième exil, six années dans les déserts de Haute-Égypte, que l’on place la tradition de l’ange qui l’aurait porté d’un lieu à l’autre lorsqu’il fuyait à pied dans les sables — à la manière dont l’ange porta Habacuc pour qu’il donnât à manger à Daniel dans la fosse aux lions. La quatrième fois en 362, sous Julien l’Apostat, qui fit publier un édit ordonnant son arrestation ; et la cinquième en 365, sous Valens, pour quatre mois seulement, après quoi l’empereur, pressé par les notables d’Alexandrie qui craignaient un soulèvement de la cité, le restaura sur son siège. Cinq exils, plus de dix-sept années passées hors d’Alexandrie ; et durant l’un d’eux, sur l’un des chemins du désert, l’ange du Seigneur le porta — le détail est rapporté par Sévère sans plus de précision, mais l’on comprend qu’il s’agit, dans la mémoire copte, du grand recours céleste ouvert au patriarche fugitif dans sa solitude.
Il y avait à Alexandrie une idole nommée Sérapis ; et quand Athanase fut consumé par la fièvre et que sa mort approcha, il dit : « Si je trouve miséricorde auprès de mon Seigneur Christ, je me prosternerai devant lui, et je ne relèverai pas mon visage avant que la porte de cette idole ne soit fermée. » Les prêtres d’Alexandrie attestèrent qu’au septième jour après sa mort, l’empereur envoya condamner la porte du temple où était l’idole.[149]
Quand le patriarche Athanase l’Apostolique entra dans le repos, les évêques, le clergé et le peuple orthodoxe s’assemblèrent ; ils imposèrent les mains à un prêtre nommé Pierre, et le firent patriarche. De grandes épreuves lui vinrent par un mécréant nommé Lucius — le menteur aux oreilles sourdes —, que le scribe Palladius avait désigné sans l’autorisation de l’empereur.[150] Mais au bout de quelque temps, l’affaire parvint aux oreilles de l’empereur, qui dépêcha un officier ; celui-ci saisit Lucius le mécréant et Palladius le scribe, et les envoya tous deux en exil, où ils demeurèrent jusqu’à leur mort. Et le père Pierre demeura patriarche huit ans, et entra dans le repos le 20 d’Amshir.
Après la mort du père Pierre, le peuple s’assembla avec les évêques et imposa les mains à un prêtre nommé Timothée, qu’on fit patriarche. De son temps eut lieu le concile de Constantinople, où le nombre des évêques fut de cent cinquante ; ils excommunièrent Macédonius, le mécréant, patriarche de Constantinople où se tenait le concile, et un autre, Eunomius, parce que tous deux avaient blasphémé contre le Saint-Esprit en disant, dans leur mécréance, qu’il était créé. Cela se passait au temps de Théodose, l’empereur fidèle.[151] Timothée demeura toute sa vie dans la tranquillité et la paix. La durée de son siège sur le trône d’Alexandrie fut de neuf ans et demi ; il mourut le 7 d’Abib, gardant la foi orthodoxe.
L’élection et la mission de Pacôme à Jérusalem
Quand le père Timothée mourut, les évêques et le peuple s’assemblèrent et nommèrent Théophile patriarche. Il avait été secrétaire du patriarche Athanase, et il était juste dans sa conduite, devant Dieu et devant les hommes. Quand il prit place sur le trône patriarcal, on lui apporta la nouvelle que les idolâtres étaient allés à Jérusalem pour rouvrir leurs temples. Il y envoya d’abord des moines de Basse-Égypte, qui ne purent venir à bout des idolâtres. Théophile manda alors au monastère de Pacôme, en Haute-Égypte, des moines aguerris au combat spirituel ; ils descendirent le fleuve et furent dépêchés à Jérusalem. Là, ils offrirent des prières si ferventes que les démons s’enfuirent du temple païen, lequel devint dès lors une habitation pour les moines de Jérusalem. Quand les moines pacômiens regagnèrent leur pays, le patriarche les retint à Alexandrie une semaine entière, du dimanche au dimanche suivant, mangeant à part avec eux à sa table ; et il leur donna un jardin qui avait jadis appartenu à Athanase.[152]
La veuve romaine et la révélation des trois thêtas
Le père Théophile se souvenait des paroles qu’Athanase avait prononcées un jour, tandis qu’il prenait son repas avec lui, son scribe. Athanase regardait, depuis les fenêtres du palais patriarcal, les grands monticules de gravats qui encombraient le terrain voisin, et disait son désir de les déblayer pour bâtir là une église au nom de saint Jean-Baptiste et du prophète Élisée, dont on avait recueilli les reliques quand Julien l’Apostat avait voulu brûler leurs tombeaux à Jérusalem. Théophile, devenu patriarche, n’avait ni les ouvriers ni l’argent pour entreprendre cette œuvre. Mais voici comment la Providence y pourvut.[153]
Dans la ville de Rome, le mari d’une riche veuve venait de mourir, lui laissant deux jeunes fils, une fortune considérable et, parmi les biens de famille, une icône précieuse de l’archange Raphaël, que les Romains vénéraient depuis plusieurs générations. La veuve, animée d’une grande dévotion, prit ses enfants, son argent et son icône, et fit voile vers Alexandrie, pour mettre sa fortune au service de l’Église d’Égypte. Apprenant l’intention du patriarche de déblayer les monticules pour y bâtir une église, elle se présenta à lui et lui offrit toute la somme nécessaire à l’œuvre.
Les ouvriers furent embauchés, et le déblaiement commença. Quand les manœuvres parvinrent au fond, sous l’amoncellement séculaire de gravats, ils découvrirent une grande dalle de pierre, à demi enfouie. Sur la dalle, trois lettres étaient gravées en caractères coptes : trois fois la lettre thêta — Θ Θ Θ. On en avertit le patriarche, qui descendit lui-même contempler l’inscription. Théophile demeura longuement en prière devant ces signes, et le sens lui en fut révélé par l’Esprit-Saint. Les trois thêtas, dit-il alors aux assistants, sont la signature secrète que les anciens ont laissée pour le jour où le trésor devrait être levé : ils signifient Théos, c’est-à-dire Dieu ; Théodose, l’empereur — Théodose II, fils d’Arcadius, petit-fils du grand Théodose — ; et Théophile, le patriarche d’Alexandrie, c’est-à-dire lui-même. Le concours des trois noms commençant par thêta marquait que le moment fixé d’avance était venu, et que ce trésor revenait, par destination, à Dieu, à l’empereur et au patriarche conjointement.
Quand on souleva la dalle, on trouva en effet dessous une masse d’or considérable, scellée là depuis des temps que nul ne savait dater. Théophile dépêcha aussitôt un courrier à Constantinople pour informer Théodose. L’empereur fit le voyage, vint à Alexandrie, vit le trésor, et — reconnaissant la part qui revenait à Dieu — donna au patriarche, outre la part trouvée sous la dalle, une grande somme prélevée sur sa propre cassette, afin qu’il pût bâtir plusieurs églises.[154]
Les églises bâties et les deux fils ordonnés évêques
Théophile commença par l’église dont Athanase avait rêvé : il l’éleva sur les anciens monticules, et y transféra les reliques de saint Jean-Baptiste et du prophète Élisée. Beaucoup de miracles s’y accomplirent dès le jour de la dédicace, et de nombreux malades y furent guéris. Avec l’argent qui restait, il bâtit une église à Notre-Dame la Vierge, puis une église à l’archange Raphaël, sur l’île d’al-Gizīra, en face d’Alexandrie ; puis sept autres encore. Quant aux deux jeunes fils de la veuve romaine, élevés désormais à Alexandrie sous l’œil du patriarche, ils furent en temps voulu ordonnés par lui évêques, en récompense de la libéralité de leur mère et de leur propre vertu.[155]
L’autorité sur les biens des temples païens
Voyant l’amour de Théophile pour la construction des sanctuaires, l’empereur lui octroya un privilège sans précédent : il lui remit l’usage et la disposition de toutes les anciennes maisons d’idoles de la province d’Égypte, depuis Assouan, à la première cataracte du Nil, jusqu’aux confins de la Syrie, ainsi que dans les provinces intermédiaires. Théophile employa cette autorité avec discernement : là où les sanctuaires païens pouvaient être convertis, il les transforma en églises ; ailleurs, il les fit aménager en hôtelleries pour les voyageurs et les pèlerins, et les pourvut de terres dont les revenus en assuraient l’entretien à perpétuité. Ainsi la chute du paganisme, à laquelle Théodose avait donné la sanction de ses édits, prit en Égypte la forme concrète d’un transfert ordonné des biens, sans pillage ni profit personnel pour le patriarche.
Le miracle de la baleine sous l’église de l’île
L’église de l’archange Raphaël, élevée sur l’île d’al-Gizīra, fut consacrée avec solennité par Théophile, et la mémoire copte en fixa la dédicace au troisième jour du mois d’al-Nasī. Or, tandis que les fidèles y priaient pour la première fois et que le patriarche célébrait la liturgie, le sol de l’église se mit à trembler, le pavement à se déchirer, et le bâtiment tout entier à se déplacer, comme s’il flottait. Le peuple s’enfuit en désordre, croyant qu’un tremblement de terre allait engloutir le sanctuaire. Mais quand l’agitation cessa et qu’on osa revenir examiner les lieux, on découvrit une chose stupéfiante : l’île n’était pas une île de roche, mais le dos d’une baleine immense, fixée là depuis des siècles, que les vents et les courants avaient peu à peu ensevelie sous une telle masse de sable qu’on l’avait crue terre ferme. Le piétinement des fidèles autour de l’autel l’avait détachée du rivage, et Satan, l’ennemi de la foi, avait remué la bête sous les fondations pour faire tomber l’église de Raphaël. Mais l’archange veillait : la baleine se fixa de nouveau, l’église fut consolidée, et le sanctuaire demeura sur le dos du monstre marin, sans plus jamais bouger.[156] Le miracle fit grand bruit dans la chrétienté ; on l’expliquait en se rappelant que Raphaël, dans le livre de Tobie, avait jadis maîtrisé un poisson au bord du Tigre, pour en tirer le fiel qui rendrait la vue au père du jeune Tobie : il convenait que la maison de l’archange en Égypte fût bâtie, par un dessein semblable, sur la nuque d’un poisson de la mer.
La croix de lumière sur les fonts et l’humilité d’Arsène
Théophile écrivit, au cours de sa vie, de nombreuses homélies et de nombreux traités. L’empereur Valentinien était mort après douze ans de règne ; Valentinien et Gratien, ses deux fils, régnèrent après lui — ils étaient croyants, et aimaient Dieu dont le nom est glorieux. Quand Théophile administrait le sacrement du baptême, il avait coutume de voir un faisceau de lumière en forme de croix au-dessus des fonts, devant lui. Mais une certaine année, comme il bénissait les fonts pendant la semaine du Baptême, la croix de lumière ne lui apparut pas, et il en fut attristé. Il lui fut révélé que la cause en était qu’il n’avait pas fait venir le diacre Arsène pour prier avec lui, et que, s’il ne le faisait pas, la lumière ne paraîtrait plus. Théophile congédia donc l’assemblée ce jour-là, envoya chercher Arsène, le trouva dans le voisinage d’Achmoun, et le fit amener en hâte à l’église. Le patriarche se réjouit grandement de l’arrivée d’Arsène et fut consolé ; et la croix reparut au-dessus des fonts. Voyant l’humilité et la vertu de ce diacre, Théophile voulut l’ordonner prêtre ; mais Arsène n’y consentit pas : il pria le patriarche de l’épargner, de le bénir, et de le laisser retourner en son pays. Le patriarche y consentit.[157]
L’éducation du jeune Cyrille au désert
Théophile avait un neveu, fils de sa sœur, nommé Cyrille, qu’il avait instruit et élevé du mieux qu’il pouvait. Après quelque temps, le patriarche l’envoya à la montagne de Nitrie, au désert de saint Macaire. Cyrille y demeura cinq ans dans les monastères, lisant les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament ; car Théophile l’engageait à s’appliquer assidûment à ses études, et lui disait : « Par ces études, tu parviendras un jour à la Jérusalem d’en haut, qui est l’habitation des saints. » Cyrille avait été serviteur de Théophile dans la cellule patriarcale, et il avait été ordonné lecteur. En l’envoyant au désert, le patriarche le confia à Sérapion le Sage, avec charge de lui enseigner les doctrines de l’Église, qui sont les vraies doctrines de Dieu ; et Cyrille apprit toutes les Écritures par cœur. Il se tenait devant son maître pour étudier, une épée de fer à la main : s’il sentait venir le sommeil, il s’en piquait, et se réveillait ainsi ; et la plupart de ses nuits, il lisait, en une seule, les quatre Évangiles, les Épîtres catholiques, les Actes, et la première épître du bienheureux Paul, celle aux Romains. Au matin, son maître reconnaissait à son visage qu’il avait étudié toute la nuit. La grâce de Dieu était avec lui, en sorte qu’un livre lu une fois, il le savait par cœur ; et durant ces années au désert, il apprit ainsi par cœur tous les livres canoniques.[158]
Après cela, le patriarche Théophile l’envoya quérir et le ramena à Alexandrie ; Cyrille habita avec le patriarche dans sa cellule, et il y lisait à haute voix. Les prêtres, les savants et les philosophes s’émerveillaient de lui et se réjouissaient à son sujet, à cause de la beauté de sa personne et de la douceur de sa voix, qui ne se brisa jamais — comme il est écrit : « J’ai ouvert la bouche, et j’ai aspiré l’air. » Tout le peuple, en l’entendant lire, désirait qu’il ne s’arrêtât jamais, tant sa lecture était douce et son visage beau. Son oncle Théophile l’aimait grandement, et remerciait Dieu de lui avoir donné un fils spirituel qui croissait en grâce et en sagesse. La conduite de Cyrille était excellente, et grande son humilité ; il ne cessait d’étudier la théologie ni de méditer les paroles des docteurs de l’Église orthodoxe : Athanase, Denys, Clément patriarche de Rome, Eusèbe, Basile évêque d’Arménie et Basile évêque de Cappadoce — tels sont les pères orthodoxes dont il étudia les œuvres. Il ne voulait pas suivre la doctrine d’Origène, ni même prendre ses livres en main un seul jour ; et quand il apprenait qu’un fidèle avait lu Origène, il le condamnait et l’excommuniait. Quand Cyrille lut dans l’Évangile les paroles : « Demandez, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez », il les comprit, pria Dieu pour obtenir la connaissance, et Dieu la lui donna. Car il était comme l’abeille, qui va butiner sur toute plante et tout arbre et y recueille ce qui lui est profitable, jusqu’à emplir sa cellule d’un miel pur et sans mélange.
Quand le patriarche Théophile mourut, le père Cyrille prit place sur le trône apostolique ; les évêques tinrent les quatre Évangiles au-dessus de sa tête et prièrent sur lui en disant : « Ô Dieu, fortifie cet homme que tu as choisi pour nous. »[159] La première chose que fit Cyrille fut d’instituer des prêtres pour veiller sur les églises de son diocèse, afin qu’ils ne fussent pas détournés de la nourriture spirituelle par laquelle ils pouvaient faire ce qui plaît à Dieu ; et il commença son patriarcat plein de la sagesse qui donne la vie. L’empereur, Théodose le Jeune, qui aimait Dieu, suivait les conseils de ses pères, rassemblait les moines autour de lui et faisait avec eux ses dévotions ; mais il n’avait pas de fils, et sa sœur administrait l’empire.[160] Or le patriarche Cyrille ne se lassait jamais de composer discours et homélies, par la puissance du Saint-Esprit qui parlait en lui — en sorte que la plupart des principaux habitants d’Alexandrie engageaient des copistes pour transcrire à leur usage ce que le père composait.[161]
La destruction des œuvres de Julien
Certains philosophes lui dirent : « Voici des discours écrits par l’empereur Julien, où il jette le mépris sur Moïse et sur tous les prophètes, et allègue que le Christ n’était qu’un simple homme. Nous lisions ses livres parce que c’était l’empereur qui les avait écrits. Julien dit : Je rendrai menteuses les paroles du Galiléen ; car le Christ a dit qu’il ne resterait pas pierre sur pierre du temple de Jérusalem qui ne fût renversée ; mais moi, je rebâtirai le temple, et je démentirai ses paroles. Julien détruisit donc ce qui restait du temple pour le rebâtir ; et il mourut sans en avoir restauré aucune partie. Ainsi les paroles du Sauveur se trouvèrent vraies, et nous avons appris combien grandes sont sa puissance et sa majesté, puisque aucune de ses paroles n’a été démentie. » Quand Cyrille entendit ces choses, il en fut fort troublé, jusqu’à ce qu’il eût trouvé un exemplaire des œuvres de Julien et les eût lues : il les trouva pires encore que les œuvres d’Origène et de Porphyre. Voyant qu’il ne pouvait recueillir tous les exemplaires dispersés çà et là entre les mains de différentes personnes, il écrivit à l’empereur Théodose pour l’informer de l’affaire : « S’il te plaît que les œuvres de Julien soient détruites et sa mécréance déracinée, ordonne que ces livres qu’il a composés, et par lesquels il a égaré les hommes, soient recueillis et brûlés. » L’empereur approuva la lettre de Cyrille, glorifia Dieu, agit selon ses suggestions, et écrivit en retour pour lui demander de bénir son empire. Le père Cyrille s’en réjouit, et composa des homélies et des discours où il réfutait les écrits de Julien et condamnait ses actes.[162]
Nestorius et le concile d’Éphèse
Après cela, la nouvelle concernant Nestorius parvint aux oreilles de Cyrille, qui fut informé de la doctrine corrompue de cet hérétique. Cyrille en fut attristé et dit : « À peine la mécréance de Julien est-elle passée, voici que paraissent les blasphèmes de Nestorius, patriarche de Constantinople. » Quand il eut constaté combien les opinions de Nestorius étaient fausses, il lui écrivit, l’appelant son frère, et le saluant dans la grâce du Dieu véritable.[163]
Cette première lettre — dont Sévère se contente de dire que la suite en est bien connue et n’a pas été transcrite dans la présente histoire — a été conservée par les actes du concile d’Éphèse.[164] Cyrille y commençait par l’adresse : « À son très pieux et très aimant Dieu collègue Nestorius, Cyrille, salutation dans le Seigneur. » Il y rapportait que des hommes respectables et dignes de foi, arrivés à Alexandrie, lui avaient appris combien Nestorius était irrité contre lui ; et que, s’informant de la cause, on lui avait répondu que des Alexandrins faisaient circuler en tous lieux la lettre qu’il avait jadis adressée aux saints moines, et que cette circulation était devenue motif de haine et de déplaisir.
Cyrille s’étonnait que Nestorius n’eût pas considéré que le trouble sur la foi avait commencé avant qu’il ne lui écrivît — à cause de ce que Nestorius lui-même avait dit, ou n’avait pas dit. Il rappelait que des opuscules et des explications circulaient déjà, et que certains, sur cette pente, étaient près de ne plus confesser le Christ comme Dieu, mais comme un simple instrument et outil de la divinité, un homme porteur de Dieu — termes pires encore. Il demandait à Nestorius : comment se taire, quand la foi reçoit blessure et que tant d’âmes s’égarent ? Ne devrons-nous pas comparaître au tribunal du Christ, et y rendre compte d’un silence intempestif ? Il l’avertissait que les rapports parvenus au pieux Célestin de Rome avaient grandement scandalisé l’évêque romain et les évêques qui l’entouraient, et qu’il était impossible d’apaiser ceux des Orientaux qui murmuraient contre les écrits attribués à Nestorius. Le remède était simple : que Nestorius rectifiât son propos, qu’il consentît à nommer la sainte Vierge « Mère de Dieu » — Théotokos —, et l’unité serait restaurée. Cyrille terminait en lui faisant savoir qu’il était prêt à souffrir toutes choses pour la foi du Christ, y compris la prison et la mort même ; il ajoutait qu’il avait composé, du vivant encore d’Atticus de bienheureuse mémoire, un livre sur la sainte et consubstantielle Trinité, contenant un discours sur l’Incarnation du Fils unique, en accord avec ce qu’il écrivait maintenant. La lettre, conciliante de ton mais ferme sur la doctrine, fut portée à Constantinople par un prêtre égyptien nommé Lampon.
Nestorius rendit une réponse pleine de blasphèmes. Cyrille écrivit alors aux évêques pour les informer du cas de Nestorius ; ils tinrent un synode et dirent au patriarche : « Nous avons entendu les rapports concernant Nestorius, et sa situation présente une difficulté singulière. Arius et ses partisans, Paul, Manès et le reste des hérétiques n’étaient pas patriarches — et pourtant ils ont égaré une multitude d’hommes. Comment donc cet homme peut-il demeurer patriarche de Constantinople ? »
Le père Cyrille écrivit alors à Nestorius une seconde lettre, où il disait beaucoup de choses, et entre autres celles-ci : « En vérité, je ne crois pas pleinement ce que l’on me dit de toi. » Il y joignait exhortations et avertissements, enseignait à Nestorius la vraie foi, le priait de revenir de sa doctrine hérétique, et l’avertissait qu’il n’était pas assez fort pour s’opposer à Dieu, qui est monté sur la Croix pour nous. Voici une transcription de la lettre de Cyrille :
« À mon frère et compagnon dans le ministère. Je n’ai pas cru d’abord ce qu’on rapportait de toi, ni que le contenu des lettres qui me parvinrent, dites écrites de ta main, fût réellement de toi ; car les doctrines mensongères qu’elles contenaient y étaient attribuées aux saints, et ce n’étaient que lettres pleines de blasphème. Maintenant, je te somme de rejeter ce blasphème et ces disputes ; car tu n’as pas la puissance de combattre Dieu — qui fut crucifié pour nous en vérité, et mourut dans la chair, alors qu’il demeurait vivant dans la puissance de sa divinité. C’est lui qui est assis à la droite du Père, tandis que les anges, les principautés et les puissances l’adorent ; il est le Roi éternel, entre les mains de qui le Père a remis toutes choses ; il est le Créateur de tout — et tu n’as pas la puissance de t’opposer à lui. Je t’ai rappelé ce qui advint aux Juifs qui lui résistèrent, en sorte que tu n’en es pas ignorant ; et ce qui advint aux hérétiques — Simon le Magicien, l’empereur Julien, Arius. Voici ce que dit le véridique Job : Regarde mes plaies, crains, et glorifie Dieu. Je te le dis : l’Église ne souffrira pas que tu insultes son Dieu ; c’est elle contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront pas ; tu sais quelles épreuves elle a traversées, et que nul n’a jamais eu pouvoir sur elle, parce qu’elle est comme un roc dans sa foi. Prends donc garde à ce que tu fais en ce moment. Porte-toi bien. »
Cette seconde lettre arrivée, Nestorius écrivit une autre réponse, semblable à la première, pleine de blasphèmes. Le père Cyrille lui adressa donc une autre épître, où il dit notamment : « Si tu n’étais pas évêque, nul ne saurait rien de toi, hormis tes voisins et tes parents ; mais puisque tu sièges sur le trône épiscopal du Fils de Dieu, tous te connaissent par la renommée de l’Église. Tu as attaqué le Seigneur avec des paroles de blasphème, que tu ne peux ni confirmer ni prouver. »
Cyrille y exposait au long les témoignages de l’Ancien et du Nouveau Testament — Jean : « le Fils unique-engendré, qui est dans le sein du Père » ; Matthieu : « Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous », comme l’avait dit Isaïe ; Marc : le Christ confessant devant le grand prêtre qu’il est le Fils de Dieu ; Paul, citant la confession de Jésus devant Pilate ; Gabriel à Marie : « Celui que tu enfanteras est saint, et il sera appelé le Fils de Dieu » — pour montrer que Jésus n’est pas un simple homme, mais Dieu incarné, Dieu fait homme.
Quand Nestorius eut lu cette épître, il refusa de recevoir les frères qui la lui apportaient ; il n’accepta ni le conseil qu’elle contenait, ni d’y répondre. Les messagers demeurèrent donc un mois entier à Constantinople, comme le père Cyrille le leur avait commandé, et rendirent de fréquentes visites à Nestorius ; mais celui-ci ne les laissait pas entrer, et endurcissait son cœur, comme Pharaon.
Or Nestorius avait été l’ami de l’empereur Théodose depuis le temps de l’école, et l’empereur avait coutume de lui dire : « Je n’ai jamais entendu aucun des docteurs de l’Église enseigner selon ta doctrine. » Mais Nestorius ne voulait pas l’écouter. Les messagers envoyés par Cyrille revinrent et lui rapportèrent ce qui s’était passé. Alors Cyrille saisit les armes de ses pères, Alexandre et Athanase ; il revêtit la cuirasse de la foi que ses prédécesseurs avaient transmise dans l’Église de saint Marc l’évangéliste, et il sortit à la guerre comme David, le cœur fort dans le Christ qui est Dieu. Il écrivit aux autres évêques, qui adressèrent à l’empereur une lettre le priant de leur permettre de tenir un concile pour examiner l’enseignement de Nestorius, et lui rappelant que ses pères, qui avaient régné avant lui, avaient toujours été les soutiens de l’Église : « Ils ont constamment assisté les évêques pour confirmer la foi orthodoxe, afin que ceux-ci bénissent leur empire. Mais voici que Nestorius a divisé l’Église, et il n’est pas loin de l’erreur de l’idolâtrie, puisqu’il enseigne, par blasphème, que le Christ est un simple homme, et rien de plus qu’un prophète. Beaucoup de prophètes sont venus au monde, et aucun d’eux n’a jamais été adoré ; en sorte que si Nestorius adore un homme, il est devenu idolâtre. Quand Pierre dit à notre Seigneur Christ : Maître, il est bon que nous soyons ici ; faisons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie — il le disait parce que le Christ était le Créateur de ces deux-là et leur Dieu, et qu’il avait manifesté sa gloire à ses disciples en les amenant, l’un du ciel et l’autre de la terre. Nous prions donc ta puissance impériale de nous permettre de tenir un concile pour examiner les doctrines de cet homme ; et nous prierons pour toi et pour ton empire, afin que tu obtiennes le salut, ô toi qui aimes Dieu ! »
Quand l’empereur eut lu cette lettre, il fut ému par la puissance du Seigneur ; et agissant de concert avec le patriarche, il convoqua un concile d’évêques dans la cité d’Éphèse. Deux cents évêques s’y assemblèrent, venus de toutes les villes, chacun amenant deux prêtres et un diacre de son diocèse.[165] On envoya quérir Nestorius pour qu’il y assistât ; on l’attendit plusieurs jours, mais il ne paraissait pas. On écrivit donc à l’empereur, l’informant que Nestorius n’était pas venu, mais qu’on l’attendait. Nestorius pria l’empereur de lui envoyer un officier pour le protéger, disant : « Les évêques sont nombreux, et je crains qu’ils ne me tuent. » L’empereur envoya avec Nestorius un patrice nommé Candidien, dont les opinions s’accordaient avec les siennes. Quand Candidien arriva au concile, il se saisit de Cyrille, de nuit, et l’emprisonna, avec ses amis, dans un lieu où l’on conservait du blé. Cyrille dit à ses compagnons : « Qu’y a-t-il sous nos pieds ? » Ils répondirent : « C’est du blé. » Il dit : « Grâces soient rendues à Dieu, qui nous a donné la victoire : ils nous ont mis dans la maison de la vie. »[166]
Candidien avait agi ainsi pour soutenir Nestorius, et pour intimider Cyrille et les évêques assemblés à son sujet, afin qu’ils se dispersassent. Mais son but ne fut pas atteint : les évêques ne s’étaient pas réunis sans être prêts à se livrer à la mort, s’il le fallait, pour la foi. Quand Candidien en fut convaincu, il libéra Cyrille et ses amis ; puis, craignant que l’affaire ne parvînt aux oreilles de l’empereur, qui le ferait exécuter, il se mit à garder les routes, et empêcha les courriers d’écrire à l’empereur aucun récit de ce qui s’était passé.
Les Pères continuèrent quelque temps à s’assembler et à prier, en compagnie de l’évêque d’Éphèse, tandis que Nestorius demeurait séparé d’eux et refusait de les rejoindre. On lui envoya trois évêques pour le prier d’être présent avec eux à la prière ; mais les soldats de Candidien ne laissèrent pas ces évêques entrer dans la maison où était Nestorius. Comme il se tenait ainsi à l’écart, et que les délais se prolongeaient au point que les évêques souffraient d’être si loin de leurs diocèses, ils furent contraints d’expulser cet ennemi de Dieu de l’Église de Dieu. On apporta les quatre Évangiles ; on produisit aussi les écrits blasphématoires de Nestorius. Et un diacre instruit, Pierre, qui était le scribe de Cyrille et connaissait les passages blasphématoires des compositions de Nestorius, les lut brièvement devant le saint concile ; en les entendant, tous eurent la démonstration de sa mécréance. Les évêques anathématisèrent donc Nestorius et l’excommunièrent, et ils souscrivirent de leur signature la lettre d’excommunication qui lui fut envoyée. Mais Nestorius ne voulut ni la recevoir, ni abandonner sa mécréance.
La lettre cachée dans le roseau
Les évêques voulurent envoyer une copie de leur lettre à l’empereur, mais ne le purent, à cause des gardes que Candidien, le patrice, avait postés sur la route. Ils tinrent donc conseil ; et enfin l’un d’eux prit la lettre, la glissa à l’intérieur d’un gros roseau, se déguisa, et partit pour Constantinople. Là, il remit la lettre à Dalmatius et à Eutychès, les deux moines.[167] Ils la présentèrent à l’empereur ; l’empereur la remit à un eunuque, qui la reçut de lui et la passa au scribe pour qu’il la lût devant l’empereur. Quand il la lut, voici quel s’en révéla le contenu :
« Le concile assemblé à Éphèse déclare ceci. Nous croyons qu’Emmanuel est Dieu incarné. Mais on dit que Nestorius ne partage pas avec nous cette foi. Il est donc étranger au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; étranger à la tradition des apôtres ; étranger à l’unique sainte Église. Quiconque nie que Jésus est Emmanuel, c’est-à-dire Dieu incarné, est anathème. Et quiconque nie que la Vierge Marie est la Mère de Dieu, le Verbe vraiment incarné, est anathème. Jésus est le Créateur ; Jésus est le Vainqueur ; Jésus est le Sauveur de tous. À lui la gloire dans les siècles. Amen. »
Quand cette confession de foi fut lue à l’empereur, lui et tous ceux qui étaient dans son palais s’écrièrent : « Jésus est Emmanuel, Dieu incarné ! » Alors Eutychès, le moine, dit à l’empereur : « Que ta majesté souscrive à son excommunication, et écris aux évêques en leur commandant de paraître devant toi, pour te saluer et bénir ton empire. » Et l’empereur le fit. L’assemblée des évêques voyagea donc vers Alexandrie, puis vers Constantinople. L’empereur les reçut avec bienveillance, s’assit sur un siège plus bas que les leurs, se prosterna devant eux et reçut leur bénédiction. Mais il commanda que Nestorius fût envoyé en exil. Nestorius partit donc en exil, en compagnie d’un chambellan qui le conduisit en Égypte. Les évêques lui adressèrent une lettre avant son départ : « Confesse que le Crucifié est Dieu incarné, et nous te recevrons de nouveau, et nous obtiendrons la révocation de ta sentence d’exil. » Mais Nestorius endurcit son cœur, comme Pharaon, et ne leur répondit pas.
Comme il disait au chambellan : « Reposons-nous ici, car je suis fatigué », le chambellan répliqua : « Ton Seigneur aussi se fatigua, quand il marcha jusqu’à la sixième heure — et il est Dieu. Que dis-tu ? » Nestorius répondit : « Deux cents évêques se sont assemblés pour me faire confesser que Jésus est Dieu incarné, et je ne l’ai pas voulu ; te dirai-je donc à toi que Dieu a souffert la fatigue ? » Le chambellan conduisit Nestorius jusqu’à Akhmim, en Haute-Égypte ; il y demeura en exil, anathématisé et excommunié, jusqu’à sa mort.[168]
Les épîtres après le concile : la paix avec Antioche
Le saint père Cyrille écrivit ensuite de nombreuses épîtres, et Sévère ibn al-Muqaffa’, qui n’en donne que les incipits, en fait connaître la séquence. La principale est celle adressée à Abba Jean, patriarche d’Antioche, commençant : « Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte » — formule empruntée au psaume, qui a donné son nom à la lettre, dite Laetentur caeli.[169] C’est en 433, l’année révolue qui suivit le concile d’Éphèse, que cette épître fut envoyée. Elle scellait la réconciliation entre Alexandrie et Antioche autour d’une formule de foi rédigée par Théodoret de Cyr : on y confessait Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, parfait Dieu et parfait homme, consubstantiel au Père selon la divinité et consubstantiel à nous selon l’humanité ; et l’on y reconnaissait sainte Marie Théotokos. Jean d’Antioche, pour sa part, devait accepter l’excommunication de Nestorius. La lettre est demeurée comme l’un des grands actes de paix conciliaire de l’Église ancienne.
Cyrille écrivit aussi à Acace, évêque de Mélitène, commençant : « Combien est doux un rassemblement de frères parfaits, qui se rappellent mutuellement les doctrines spirituelles. » Cette épître, datée de 434, justifiait auprès d’Acace — inquiet des concessions de vocabulaire faites aux Antiochiens — les compromis de la formule de réunion : Cyrille y expliquait que la confession des « deux natures » avant l’union était admissible, à condition de ne reconnaître, après l’union, qu’une seule nature incarnée du Verbe — la formule cyrillienne mia physis tou Theou Logou sesarkômenê.[170]Il adressa une lettre à Valérien, évêque d’Iconium, commençant : « Le frère bien-aimé et compagnon dans le ministère », pour défendre, sur les mêmes bases, la légitimité de la paix avec Antioche.
Il envoya une épître aux prêtres, diacres, moines et ascètes demeurés fermes dans la foi orthodoxe après l’excommunication et le bannissement de Nestorius ; et une épître à Eulogius, prêtre alexandrin résidant à Constantinople, commençant : « Les hommes sont irrités contre nous au sujet de la foi proclamée par les évêques de l’Orient. » Cette dernière, courte mais d’une grande portée, distinguait soigneusement entre la formule d’union — qu’on pouvait accepter par charité, avec ceux qui revenaient à l’orthodoxie — et la doctrine de Nestorius elle-même, qu’on ne saurait jamais accepter. Cyrille y répétait que la paix avec les Orientaux ne signifiait nullement le ralliement à leurs catégories christologiques, mais leur ralliement à la foi de Nicée et d’Éphèse.
Il écrivit enfin à Anastase, Alexandre, Martinien et Jean, à Parégorios le prêtre et à Maxime le diacre : « Je loue grandement votre amour pour la connaissance », pour leur expliquer point par point les mêmes distinctions, et leur recommander la prudence dans la transmission de la doctrine. Dans chacune de ces épîtres, Cyrille fait mention de la foi orthodoxe, expose les erreurs de Nestorius et la corruption de sa doctrine, et montre qu’elle s’oppose à la foi des saints Pères et à ce que contiennent les divines Écritures de l’Ancien et du Nouveau Testament ; et il le prouve par d’authentiques témoignages tirés des saints écrits, où le Saint-Esprit parle par la langue des prophètes véridiques, des apôtres élus, et des saints pères et docteurs de la sainte Église catholique et apostolique. La somme de ces correspondances, où s’entremêlent la fermeté dogmatique et un art consommé de la diplomatie ecclésiastique, fait de Cyrille non seulement le grand combattant d’Éphèse, mais l’architecte patient de la réception de ce concile dans l’ensemble des Églises d’Orient.
L’élection et les premiers temps
Quand le saint patriarche Cyrille fut entré dans le repos, Dioscore fut fait patriarche sur le siège de la cité d’Alexandrie. Il avait été doyen du Didascalée d’Alexandrie et secrétaire personnel de Cyrille, son prédécesseur, qu’il avait accompagné au concile d’Éphèse, en 431, en qualité d’archidiacre ; nul ne semblait mieux préparé à reprendre le combat christologique que Cyrille avait mené. Dès son accession au trône évangélique, il s’employa à conserver dans son intégrité la foi définie à Éphèse, et à veiller que la formule de l’union — « une seule nature incarnée du Verbe » — fût enseignée sans concession dans les Églises soumises au siège alexandrin.[171]
Il endura une persécution sévère pour la foi orthodoxe, aux mains de l’empereur Marcien et de sa femme Pulchérie, qui le bannirent de son siège par l’action partiale du concile de Chalcédoine et par l’asservissement de ce concile à la volonté de l’empereur et de sa femme. C’est pour cette raison que les membres de ce concile, et tous les adeptes de leur croyance corrompue, sont appelés Melkites — du syriaque malkā, « roi » — parce qu’ils suivent l’opinion de l’empereur et de sa femme, en proclamant et renouvelant la doctrine de Nestorius.
Le concile de Chalcédoine (451)
Sévère ibn al-Muqaffa’ note que la coutume des anciens était d’écrire, en chaque génération, l’histoire des prédécesseurs : au temps des Israélites, Philon le Pharien, Justus, Josèphe et Hégésippe écrivirent une partie de la vie de Jésus-Christ et le récit de la ruine de Jérusalem par Vespasien et Titus ; après eux vinrent Africanus et Eusèbe ; puis un certain Ménas écrivit les épreuves et les persécutions endurées par les pasteurs et leurs troupeaux aux jours du patriarche Cyrille le Sage, ce qui se passa entre lui et Nestorius, et ce que souffrit le père Dioscore, après lui, au concile de Chalcédoine.[172] Mais à cette époque, ajoute Sévère, « les confessions se séparèrent, les sièges furent déchirés, en sorte qu’il ne resta personne pour écrire les histoires des patriarches, et la pratique de les composer fut interrompue ». Aussi reconnaît-il qu’aucune biographie du saint patriarche Dioscore après son bannissement n’a été trouvée. Le récit qui suit est donc tiré du Synaxaire copte au septième jour du mois de Tut, jour anniversaire de la mort du saint patriarche, où la tradition liturgique a conservé ce que la chronique de Sévère ne contenait plus.[173]
L’année 451 après le Christ, l’empereur Marcien convoqua dans la ville de Chalcédoine — sur la rive asiatique du Bosphore, en face de Constantinople — un grand concile, pour traiter de la doctrine que défendait à Constantinople l’archimandrite Eutychès, et pour reprendre les actes du second concile d’Éphèse (449), qu’Anatolius de Constantinople, Léon de Rome et le parti impérial qualifiaient désormais de « brigandage ». On manda Dioscore d’Alexandrie pour qu’il y assistât, et il y vint, accompagné d’une délégation d’évêques d’Égypte. Six cent trente évêques s’étaient assemblés à l’appel de l’empereur, selon la mémoire copte ; les sources grecques en comptent environ cinq cents — chiffres considérables en tout état de cause, auprès des trois cent dix-huit de Nicée et des deux cents d’Éphèse.
Quand Dioscore parut devant cette grande assemblée, il interrogea les Pères : « En qui la foi fait-elle défaut, pour qu’on rassemble une telle assemblée ? » Ils lui répondirent que c’était l’empereur Marcien qui l’avait convoquée. Le patriarche d’Alexandrie répliqua, avec la fermeté que la tradition lui prête : « Si ce concile est convoqué par l’ordre de notre Seigneur Jésus-Christ, alors je resterai, et je parlerai selon ce que Dieu me donnera de dire ; mais si ce concile est convoqué par l’ordre de l’empereur, que l’empereur dirige son assemblée comme bon lui semble. » Ce mot devait demeurer comme l’une des grandes paroles de la conscience épiscopale d’Orient opposée à la sujétion impériale dans les affaires de la foi.
Dioscore prit ensuite connaissance du Tome envoyé par l’évêque de Rome, Léon le Grand, au patriarche Flavien de Constantinople, à l’occasion du procès d’Eutychès en 449 ; il y entendit la doctrine selon laquelle, après l’union, le Christ subsisterait en deux natures et deux opérations, agissant comme Dieu par sa nature divine et comme homme par sa nature humaine. Il prit la charge de réfuter cette nouveauté, qu’il jugeait incompatible avec la formule cyrillienne de l’unique nature incarnée du Verbe, et il défendit la mémoire de Cyrille contre l’interprétation qu’en donnaient les légats romains. Mais le concile, sous la pression conjointe du parti impérial, des Romains et des Orientaux revenus à la communion d’Antioche, n’en voulut rien entendre. Les Pères, ne pouvant condamner Dioscore pour hérésie sans condamner Cyrille avec lui, lui firent grief de canons : on lui reprocha sa conduite au second concile d’Éphèse, où il avait fait acquitter Eutychès et déposer Flavien sous des pressions militaires. La sentence prononcée fut donc, en apparence, disciplinaire et non doctrinale : Dioscore fut déposé pour irrégularités canoniques, non condamné comme hérétique.[174]
L’exil à Gangres
L’empereur, irrité de la résistance que Dioscore avait opposée à la formule chalcédonienne, ordonna son bannissement dans l’île de Gangres, en Paphlagonie — région du nord de l’Asie Mineure, l’actuelle Çankırı, en Turquie. On lui adjoignit dans l’exil le saint Macaire, évêque d’Edkou, en Égypte, et deux autres prélats fidèles ; et le concile de Chalcédoine fut repris, en leur absence, pour rédiger la définition de foi qui devait devenir la pierre d’achoppement de la chrétienté orientale.
Quand les officiers impériaux conduisirent Dioscore à Gangres, l’évêque du lieu — qui adhérait pour sa part à la doctrine nestorienne, et regardait avec une particulière satisfaction la déposition de l’Alexandrin — l’accueillit avec mépris et dédain, le tenant pour un hérétique vaincu. Mais Dieu opéra par les mains de Dioscore, en cette terre étrangère, beaucoup de signes et de prodiges : des malades furent guéris, des possédés délivrés, des conversions s’opérèrent parmi la population, en sorte que tous finirent par lui obéir, le respecter et le révérer grandement ; car Dieu honore ses élus en tout lieu. L’évêque local, témoin de ces grâces, fut amené à révérer à son tour le patriarche en exil ; et l’île, où l’on avait cru reléguer Dioscore dans le silence et l’opprobre, devint au contraire le théâtre d’une réputation grandissante de sainteté.
Pendant son exil, Dioscore reçut un jour la révélation du sort qui attendait son compagnon de captivité, le saint Macaire d’Edkou. Il le prit à part et lui dit : « Tu recevras la couronne du martyre à Alexandrie. » Puis il le confia à l’un des marchands chrétiens qui faisaient route vers l’Égypte, et le fit embarquer secrètement. Macaire, parvenu à Alexandrie, refusa toute communion avec le patriarche Protère, que Marcien avait installé sur le siège alexandrin à la place de Dioscore ; il fut bientôt saisi par les autorités impériales, et reçut effectivement la couronne du martyre, accomplissant la prophétie de son père spirituel.[175]
La mort en exil
Dioscore demeura plus de trois années dans l’île de Gangres. Selon la mémoire copte, c’est le septième jour de Tut — soit le quatre septembre de l’année 454 de notre ère — que le grand combattant de l’orthodoxie y entra dans le repos. Il avait achevé son bon combat, défendant jusqu’au bout la foi reçue de Cyrille, et il reçut la couronne de la vie éternelle. Son corps fut déposé dans l’île ; et le peuple copte continua de le tenir pour son patriarche légitime jusqu’à sa mort, refusant la communion de Protère et préparant le retour, sur le siège évangélique, de Timothée Aelure, disciple direct de Dioscore. Il préserva ainsi la foi orthodoxe, qui persiste dans le siège de saint Marc l’évangéliste à ce jour et pour toujours ; et il reçut la couronne du martyre dans l’île de Gangres, par ordre de l’empereur Marcien — car c’est dans cette île que Dioscore mourut.
Après que le militant père Dioscore, le patriarche, fut entré dans le repos, le Seigneur Christ suscita sur le trône épiscopal d’Alexandrie un patriarche nommé Timothée, qui souffrit des duretés et la lutte avec les dissidents. Lui et son frère Anatole furent bannis dans l’île de Gangres, comme Dioscore, durant sept années entières ; mais il revint à Alexandrie, par la grâce de Dieu, sur ordre de l’empereur. Son ordination eut lieu aux jours de Léon, l’empereur. Il demeura patriarche vingt-deux ans, et entra dans le repos le septième jour de Mesra.[176]
Quand Timothée alla au Seigneur, Pierre, le prêtre, fut ordonné par ordre de Dieu dans l’église d’Alexandrie, et fait patriarche. Mais l’empire des Romains demeurait fondé sur la mémoire toujours renouvelée du concile impur de Chalcédoine, car il n’était pas bâti sur le fondement du Roc ferme, qui appartient à Dieu le Verbe, Jésus-Christ. Après la consécration de Pierre, Acace, patriarche de Constantinople, lui écrivit de nombreuses épîtres et lettres pour lui demander de le recevoir en communion : car il rejetait le concile de Chalcédoine — dont il appelait les membres hérétiques — et le blasphématoire Tome de Léon, comme il rejetait la doctrine de Nestorius. Pierre écrivit donc des lettres à Acace, afin de s’assurer que sa doctrine était saine ; quand elles lui parvinrent, celui-ci les reçut avec joie et allégresse, les montra à qui voulut parmi les croyants, puis écrivit une lettre synodale qu’il envoya au bienheureux Pierre.[177]
Mais certains évêques n’étaient pas présents quand les lettres furent écrites par les deux patriarches, Pierre et Acace ; et Satan — que Dieu le confonde ! — suscita un trouble dans le cœur de ces évêques. Jacques, évêque de Saïs, en devint le chef, avec Ménas, évêque de Munyat Tāmah. Ils allèrent à Alexandrie et dirent au patriarche : « Comment as-tu pu recevoir Acace, alors qu’il est de ceux qui étaient présents au concile de Chalcédoine ? » Il leur répondit avec calme et douceur : « Je l’ai reçu seulement parce qu’il avait abandonné cette doctrine. » Il les informa des épîtres d’Acace venues jusqu’à lui, qui témoignaient de son retour à la vérité et de sa confession de la foi orthodoxe ; il leur rappela qu’il avait envoyé des évêques à Acace pour entendre ses expressions, selon le canon de l’Église. Mais ils ne voulurent pas recevoir ses paroles, parce que l’orgueil s’était établi dans leurs cœurs ; et ils se séparèrent du trône de l’évangéliste, saint Marc l’apôtre, disant dans leur ignorance, comme avaient dit les enfants d’Israël, qu’ils n’avaient pas de part avec David ni d’héritage avec le fils d’Isaï. Et parce qu’ils s’étaient divisés du saint patriarche Pierre et refusaient d’entrer sous son obéissance, les orthodoxes les appelèrent « ceux qui n’ont pas de tête » — c’est-à-dire les Acéphales.
Ce Pierre, devenu patriarche d’Alexandrie, eut à souffrir des hérétiques : ils le bannirent, et livrèrent son siège à un homme appelé Timothée — nommé aussi Antoine, ou Théognoste —, qui était de Canope ; puis vint Jean le Tabennésiote, qu’ils établirent après la mort d’Antoine. Plus tard, le patriarche Pierre revint sur son siège dans une grande gloire ; la durée de son occupation du trône patriarcal fut de huit ans, et il mourut en paix et en grand honneur le 2 de Hator. Toutes ses épîtres sont conservées au monastère du père Macaire ; parmi elles se trouve une épître de Zénon, le bienheureux empereur, avec sa réponse — où l’on trouve des joyaux de langage, des paroles de sainteté, et la confession de la foi orthodoxe.
Quand le saint père Pierre entra dans le repos, Athanase fut désigné. Il avait été prêtre, chargé de l’église d’Alexandrie ; il en fut alors fait patriarche. C’était un homme bon, plein de foi et du Saint-Esprit, et il accomplit ce qui lui avait été confié. En ses jours, il n’y eut ni désordre ni persécution dans la sainte Église. Il demeura sept ans, et entra dans le repos le 20 de Thout.
Quand Athanase le Jeune entra dans le repos, Jean le Moine fut désigné patriarche sur le trône évangélique ; et il marcha selon la vie des excellents pères qui l’avaient précédé. L’Église, le peuple et les habitants des campagnes furent, en ses jours, en sécurité et en paix, par la grâce du Seigneur Christ. Il vécut au temps du saint Zénon, le bienheureux empereur ; et à cause de sa foi et de sa bonté, l’empereur commanda, en ses jours, qu’on portât au monastère de saint Macaire, au Wādī Habīb, tout ce dont les moines avaient besoin — blé, vin, huile, et tout ce qu’il fallait à l’équipement de leurs cellules.[178] Abba Jean, le patriarche, accomplit ainsi son ministère dans la sécurité et la tranquillité, aux jours de Zénon, le bienheureux et fidèle empereur ; il entra dans le repos le 4 de Bashans, après huit ans de patriarcat, et fut rassemblé à ses pères.
Quand Abba Jean, le patriarche, entra dans le repos, on désigna à sa place, par ordre de Dieu, un homme qui était ermite, et que l’on appelait Jean ; ce Jean était parent du patriarche défunt. Il écrivit, de son temps, beaucoup de livres et d’homélies. Et Dieu manifesta en ses jours une chose merveilleuse : il suscita ensemble, pour l’Église, la royauté et le sacerdoce, dans les personnes de l’empereur Anastase, le pieux croyant, et du patriarche Sévère l’excellent, vêtu de lumière, occupant le siège d’Antioche — qui fut une corne de salut pour l’Église orthodoxe, et s’assit sur le trône du grand Ignace.[179]
Sévère écrivit une lettre synodale au père Jean, le patriarche, concernant l’unité de la foi, où il annonçait leur accord dans l’unique foi orthodoxe des saints Pères. Jean, le patriarche, et ses évêques acceptèrent cette lettre et la lurent dans leurs églises à travers le pays d’Égypte ; ils offrirent des prières et rendirent grâces au Seigneur Christ, qui avait restauré à leurs places les membres divisés. Et c’est avec une grande joie et une exultation spirituelle que Jean, le saint patriarche, écrivit au grand Sévère une réponse à sa lettre, en langue canonique, pleine de la foi orthodoxe — celle des docteurs de l’Église —, comme le bienheureux Sévère lui avait écrit. Quand les envoyés de Sévère lui revinrent avec ce don, digne récompense de son amitié, il se réjouit et fut heureux au-delà de toute mesure. Jean demeura patriarche onze ans, et entra dans le repos le 27 de Bashans.
Quand le père Jean, le patriarche, entra dans le repos, son scribe, dont le nom était Dioscore — un homme parfait en toutes ses relations, humble et bon, et tel qu’il n’y en avait pas de semblable en son temps —, fut ordonné patriarche sur le trône évangélique. Il écrivit alors une lettre synodale au père Sévère, l’informant de la mort du bienheureux père Jean, et lui annonçant qu’il avait pris séance après lui sur le trône apostolique. Sévère lui écrivit une réponse pour le consoler, le confirmer dans la foi orthodoxe, le charger d’enseigner le peuple sans relâche, et l’encourager dans ce travail. Dioscore demeura patriarche trois ans — bien qu’une autre histoire rapporte qu’il ne continua qu’un an et demi — ; il entra dans le repos le 27 de Babah, et fut rassemblé à ses pères.
Alors Timothée prit séance comme patriarche sur le trône d’Alexandrie. Et Anastase, l’empereur fidèle, mourut ; on suscita après lui, pour gouverner l’empire, un homme méchant et hérétique dont le nom était Justinien. Quand Justinien prit place sur le trône, il employa tous ses efforts à ramener les croyants orthodoxes à la foi du concile de Chalcédoine ; et la première chose qu’il entreprit fut de se saisir du saint patriarche Sévère.[180] Justinien assembla à Constantinople un concile, de sa propre initiative, où étaient présents Vigile, patriarche de Rome, Apollinaire, qu’il avait fait patriarche d’Alexandrie, Eutychius, patriarche de Constantinople, et les évêques de leur juridiction. Il envoya en outre quérir le père Sévère, le patriarche, et les évêques d’Orient — car il pensait pouvoir gagner l’esprit du saint Sévère et l’incliner à sa doctrine, afin que tous les évêques lui obéissent, puisqu’ils croyaient fermement en Sévère et en sa foi, et qu’ils reconnaissent ainsi la mauvaise doctrine de l’empereur. Mais le grand Sévère ne prêta nulle attention à l’empereur. Et il alla à Constantinople avec ses évêques, pour confirmer la foi ; car il pensait que cet empereur mécréant se convertirait de sa doctrine corrompue.
Quand le père Sévère arriva à Constantinople, l’empereur commença par l’honorer grandement ; il exalta son rang et lui dit de bonnes paroles, cherchant à obtenir de lui des concessions sur le Tome de Léon et l’adoption de sa foi. Mais Sévère, champion de Dieu, avait mis dans son cœur les paroles que Pierre, l’apôtre, dit à Simon le Magicien : « Que ton argent périsse avec toi ; car je vois que tu es plein d’amertume, plus encore que le serpent. » Et Justinien, l’empereur, était semblable à Nestorius. Un jour, il commanda que les évêques — faussement ainsi nommés — s’assemblassent en concile ; mais ni le père Sévère, le vaillant, ni aucun de ses évêques ne voulurent y paraître, car il dit : « S’ils n’anathématisent d’abord le Tome de Léon et l’impur et méprisable concile de Chalcédoine, je ne consentirai pas avec eux à la doctrine de la mécréance. » L’empereur fit alors des choses que ce livre est trop petit pour rapporter, de peur que le récit ne s’allonge à l’excès. Quand l’ordre de l’empereur parvint à Sévère et qu’il ne rejoignit pas les évêques en concile, épreuves et persécutions descendirent sur lui.
Mais après deux ans, à la requête de la croyante impératrice Théodora, l’empereur laissa Sévère tranquille et le lui remit ; elle le renvoya vers son siège.[181] En ces jours-là, Timothée était à Alexandrie. Quand Sévère, le patriarche, et ses évêques venus d’Orient furent chassés d’Antioche, ils vinrent en Égypte, et ces évêques gagnèrent la cité d’Alexandrie. Et de nombreuses moniales vierges furent chassées des monastères.
L’hérésie de Julien le Phantasiaste
Et le père Sévère, au temps de cette épreuve, fuyait de ville en ville, secrètement ou ouvertement, et de monastère en monastère. Il écrivait aux évêques, ses compagnons, qui étaient à Alexandrie ; il les consolait, les encourageait à la patience, et les chargeait de supporter les persécutions avec courage. Or il y avait avec eux un homme qui n’était pas vraiment évêque, du nom de Julien. Cet homme montra clairement qu’il participait du concile de Chalcédoine, parce qu’il divisait le Seigneur Christ, qui est Un, en Deux, et le mettait en deux natures après l’ineffable Union. Trouvant son occasion dans l’absence du père Sévère, il écrivit, à mauvaise intention, un Tomarion adressé à des personnes malades et enivrées, où il exprimait son approbation de la foi d’Eutychès le mécréant, d’Apollinaire, de Manès et d’Eudoxe, les mécréants ; et il l’emplit de la croyance blasphématoire de ceux qui suivent la doctrine des Phantasiastes et nient la Passion vivifiante du Christ Seigneur.[182] Il envoya ce livre à travers l’Égypte, et aux moines du désert ; ils le reçurent et tombèrent dans le piège — hormis sept personnes, dont Dieu illumina les cœurs, en sorte qu’elles refusèrent de l’accepter ; car elles entendirent une voix qui disait : « Ceci est le Tomarion impur. » Ceux qui étaient tombés dans l’erreur de Julien se levèrent contre eux et en tuèrent deux ; les autres furent dispersés, et se mirent à célébrer la liturgie dans leurs cellules, au monastère de saint Macaire et dans les autres monastères. Telle fut la cause de leur séparation, et de la prévalence de l’erreur dans les quatre monastères et les ermitages. Puis, par la puissance et la grâce du Saint-Esprit, du secours vint aux cinq moines qui restaient des sept, et ils empêchèrent les autres moines d’accepter le Tomarion. Mais la source de cette erreur, Julien, ne cessait d’envoyer ses écrits dans le pays, pour égarer les hommes et les attirer à lui.
Quand le père Sévère l’apprit, par la puissance du Saint-Esprit qui demeurait en lui, il écrivit en tout lieu, afin qu’un vrai récit des faits fût répandu et que le vrai sens de Julien fût connu ; il informait les hommes, dans ses lettres, que Julien était un serpent maudit, rempli de blasphème. Sévère prodiguait ses soins à ceux qui étaient atteints de ce fléau, pour les guérir, et il encourageait ceux qui ne suivaient pas le Tomarion, d’où surgissaient trouble et division.
Cependant le père Timothée, le bienheureux patriarche, entra dans le repos, établi dans la foi orthodoxe — car il avait combattu pour elle, comme le père Sévère, et réfuté Julien et toute sa doctrine. La période durant laquelle Timothée demeura patriarche sur le trône d’Alexandrie fut de dix-sept ans ; il mourut le 13 d’Amshir.
Par l’ordre de Dieu, les évêques et le peuple orthodoxe s’assemblèrent après la mort de Timothée ; et par la dispensation du Seigneur Christ, ils ordonnèrent patriarche le saint père Théodose. Il était vierge, et maître du style littéraire en usage dans les écrits ecclésiastiques. Mais peu après, l’ennemi du bien lui suscita une épreuve, et excita le trouble parmi de méchantes gens de la cité, maîtres des arts vils. Il y avait un homme âgé, avancé en âge, nommé Gaïanus ; il était archidiacre de l’église d’Alexandrie, et il se tenait debout, lors de l’ordination du père Théodose, parmi les évêques, les prêtres et les principaux de la ville, jusqu’à ce qu’on eût ordonné Théodose, écrit son diplôme de consécration, et qu’on l’eût élevé au degré de primat sur le diocèse apostolique, avec le consentement de tout le peuple chrétien et aimant Dieu. Mais après cela, certaines gens égarèrent l’archidiacre ; ils changèrent ses pensées dans sa simplicité et lui donnèrent ce conseil : « Cette dignité et cette élévation te reviennent ; il n’est permis à personne d’être élevé avant toi. » Ils lui insufflèrent leurs mauvaises suggestions, peu à peu, jusqu’à ce qu’il acceptât leur conseil. Ils le prirent et le menèrent dans la maison d’un prêtre nommé Théodore, homme malfaisant et de grande richesse ; et là, ils ordonnèrent patriarche l’archidiacre Gaïanus. Il y avait avec eux, pour les assister, Julien, le corrompu de foi, en accord avec Théodore, le prêtre ; car Théodose, le bienheureux, devenu patriarche, avait anathématisé Julien comme refuge des hérétiques.[183]
Gaïanus alla alors trouver le gouverneur et le commandant des forces ; il leur offrit des présents et gagna leurs cœurs par ses nombreux dons, jusqu’à les amener à susciter un grand trouble contre le père Théodose, le patriarche, et contre l’Église, et à chasser le saint Théodose du siège d’Alexandrie vers Hiérasycamine, où il demeura six mois.[184] Le gouverneur cacha à l’empereur ce qu’ils avaient fait au patriarche, l’ordination d’un autre à sa place, et tout ce qu’avaient fait Julien, Théodore et Gaïanus, unis contre lui.
Mais le sage Sévère, le patriarche, appelait Théodose son frère, son aide et son associé dans l’unique vrai labeur évangélique ; il avait coutume de le consoler et de l’encourager dans ses souffrances pour la foi orthodoxe, le comparant à Paul, l’apôtre, au temps de son premier choix et de sa première croyance dans le Christ — lui rappelant comment la famille et les amis de Paul le rejetèrent, et comment les croyants le descendirent du mur dans un panier, afin qu’il pût s’enfuir de Damas. Car le père Théodose souffrait épreuve et persécution continuelles de la part des hérétiques ; et c’était en l’année 242 de Dioclétien. Or Sévère, le patriarche, se cachait de Justinien, l’empereur hérétique, dans une ville aimant le Christ, appelée Sakhā, en Égypte, dans la maison d’un homme nommé Dorothée, qui prenait soin des affaires des moines âgés ayant rejeté l’erreur de Julien le mécréant. Cet homme avait ses entrées auprès du gouverneur d’Égypte, Aristomaque ; il le pria d’avoir pitié des anciens parmi les moines du désert, en leur accordant la faveur de bâtir églises et tours à la place de celles que Julien et ses compagnons leur avaient prises. Aristomaque ordonna donc à Dorothée de faire selon son désir ; et Dorothée rendit grâces au Dieu très-haut.
Le rappel de Théodose et la chute de Gaïanus
Les laïcs d’Alexandrie, le clergé et les officiels de la cité s’affligeaient que leur patriarche leur eût été enlevé, et ils dirent au gouverneur : « Pourquoi as-tu retiré d’entre nous le bon pasteur Théodose ? » Le gouverneur en eut peur, redoutant que l’affaire ne fût rapportée à l’empereur, et il chassa Gaïanus, l’hérétique, hors de la cité. Après cela, un des officiels alla traiter une affaire auprès de l’empereur ; il fit connaître à la fidèle impératrice Théodora — laquelle était originaire d’Alexandrie — que le bienheureux Théodose avait été banni d’Alexandrie. Elle entra alors auprès de l’empereur, calmement, sagement, humblement, et l’informa de tout ce qui était advenu, sans son aval, au père Théodose, le patriarche, dans la cité d’Alexandrie. Quand l’empereur l’entendit, il se réjouit en son cœur de l’épreuve et du conflit que les orthodoxes enduraient, parce qu’ils ne consentaient pas à partager la foi corrompue et impure de Chalcédoine, qu’il professait ; mais, voulant plaire à l’impératrice et la réjouir, il lui donna pouvoir de faire, en cette matière, tout ce qu’elle désirerait, par son autorité. Elle envoya à Alexandrie examiner l’affaire et restaurer le père Théodose sur son siège ; et elle commanda à ses messagers de l’informer de la manière dont son élection s’était faite lors de son ordination, et si elle s’était accomplie selon le canon de l’Église. Quand ses messagers arrivèrent dans la cité, ils enquêtèrent selon ses ordres : ils examinèrent les circonstances de son ordination, cherchèrent à savoir si elle s’était accomplie selon le canon, et enquêtèrent aussi sur la manière dont Gaïanus, l’archidiacre, avait été désigné, et lequel des deux avait été consacré le premier. Le gouverneur et le commandant des forces, en retour des présents et des pots-de-vin qu’ils avaient reçus, suscitèrent quelques personnes pour crier à haute voix : « C’est Gaïanus qui a été ordonné le premier ! » Mais leurs paroles ne furent pas confirmées ; car cent vingt hommes, prêtres et officiels de la cité, souscrivirent de leur signature une déclaration affirmant que c’était Théodose qui avait été ordonné le premier.
Ils s’assemblèrent — l’aide du Seigneur Christ étant avec eux — en présence des officiers et chefs militaires de l’empereur, de ses envoyés et conseillers de confiance, et de tous les Alexandrins, dans la sainte église. On apporta les saints Évangiles et le décret de l’empereur, auquel étaient attachés son sceau et son image ; on introduisit le père Théodose, le bienheureux patriarche, et le corps des évêques qui avaient assisté à sa consécration ; on les sépara, et on les interrogea un à un, en consignant leurs réponses. Leur témoignage se révéla vrai en chaque cas : tous déclarèrent, sans hésitation ni discordance, que c’était Théodose, le bienheureux, qui avait été ordonné le premier, avec le consentement des évêques et du peuple, selon le canon de l’Église ; et que deux mois plus tard, ils avaient entendu dire que Gaïanus avait été fait patriarche. Gaïanus s’avança alors devant l’assemblée, confessa que la déclaration était véridique, et demanda pardon pour ce qu’il avait fait. L’assemblée pria le bienheureux père Théodose de recevoir Gaïanus et d’accepter sa repentance, à condition qu’il écrirait de sa propre main avoir agi contre le canon ecclésiastique, qu’il demeurerait dans sa charge de diacre — redevenant archidiacre comme auparavant —, et qu’il s’humilierait et se soumettrait au père Théodose, lui obéissant jusqu’à sa mort ; Gaïanus consentit à tout. Tous apposèrent leurs sceaux à cette déclaration, comme vraie et véridique ; toute l’assemblée se réjouit, glorifia Dieu et lui rendit grâces, parce que leur bon pasteur, Théodose, le patriarche, leur était revenu et avait pris séance sur son trône, pour gouverner l’Église et le peuple en paix.
Le refus de Théodose et son nouvel exil
Quand les affaires de l’Église furent bien établies, le père Théodose se réjouit, et écrivit des lettres de remerciement à l’empereur et à l’impératrice, qu’il envoya par leurs messagers, Aristénète, Nicétas et Philodore. Quand les envoyés arrivèrent, remirent les lettres à l’empereur et lui firent connaître tout ce qui était advenu, ses pensées furent abattues et troublées. Il pensa : « Voici que j’ai cédé le trône d’Alexandrie à Théodose ; et pourtant, quand je lui octroierais encore toutes les provinces d’Égypte, d’Afrique et tous les autres pays, il ne s’accordera jamais avec moi dans la croyance que je préfère, en sorte que toute l’Église soit d’une seule foi. »
Justinien, l’empereur, écrivit donc ensuite au gouverneur et aux officiels d’Alexandrie, et au père Théodose, dans le dessein de l’attirer par l’espoir de la récompense : il le priait de recevoir le Tome de Léon et de céder sur ce point, lui promettant, en ce cas, qu’il tiendrait les deux offices — le patriarcat et la charge civile —, que tous les évêques d’Afrique seraient sous son obéissance, et qu’il aurait commandement sur tout ce territoire. « Mais, ajoutait l’empereur, s’il refuse d’obéir et de consentir, qu’il soit chassé de l’Église et aille où il voudra ; car celui qui ne s’accorde pas avec moi dans ma foi n’aura aucune prélature, ni sur le peuple ni sur l’Église. » Quand le bienheureux père et patriarche Théodose, le confesseur du Christ, entendit la lettre et les propositions de l’empereur, il s’écria, en présence de l’assemblée, du gouverneur et des envoyés : « Le saint Évangile dit que le Diable prit le Seigneur et Sauveur, le conduisit au sommet d’une haute montagne, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui dit : Tout cela est à moi, et si tu m’adores, je te le donnerai. Pareillement, ce que vous me promettez serait la destruction de mon âme, si j’agissais selon votre proposition ; et je deviendrais par là un étranger au Christ, le vrai Roi. » Et il leva les mains, devant l’envoyé de l’empereur, devant le gouverneur et devant cette grande assemblée, et dit : « En vérité, j’anathématise le Tome de Léon et le concile de Chalcédoine ; et quiconque les reconnaît est anathème, désormais et pour toujours. Amen. » Puis il dit au gouverneur et à toute la troupe de l’empereur : « L’empereur n’a de pouvoir que sur mon corps ; mais le Seigneur Jésus-Christ, le vrai et grand Prince, a pouvoir sur mon âme et sur mon corps ensemble. Voici donc les églises devant vous, avec tout ce qu’elles contiennent : faites à leur égard ce que vous voudrez. Quant à moi, je suis mes pères qui m’ont précédé, les docteurs de l’Église apostolique — Athanase, Cyrille, Dioscore et Timothée, et ceux qui furent avant eux —, dont je suis le représentant, bien qu’indigne. » Théodose se leva alors, et sortit en disant : « Que ceux qui aiment Dieu me suivent. Car je suis venu nu du sein de ma mère, et j’y retournerai nu. Et celui qui perd sa vie en ce moment pour la foi la sauvera. »
On l’emmena au palais, où on le garda un jour et une nuit ; le lendemain, on le congédia, comme l’empereur l’avait commandé dans sa lettre : « Qu’il aille où il voudra. » Il sortit donc de la cité, et la puissance du Seigneur Christ le guida ; car Aristomaque pourvut à ses besoins, lui prépara tout ce qu’il fallait, et le fit transporter en barque en Haute-Égypte, où il demeura, enseignant le peuple et les moines dans les monastères, les affermissant dans la foi orthodoxe, et les encourageant à endurer le combat jusqu’à la mort. L’envoyé de l’empereur revint vers lui et lui fit connaître tout ce qui s’était passé : comment Théodose, le patriarche, était sorti de la cité sans accepter aucune des offres de l’empereur. Justinien et tous ses serviteurs s’étonnèrent que le patriarche eût rejeté ce poste de gouverneur, contesté l’ordre royal, et fût demeuré ferme dans la foi. L’empereur pensa : « Si je le laisse où il est, tout le peuple suivra sa foi, et il ne le laissera pas accepter le Tome de Léon. » Il écrivit donc au patriarche Théodose une lettre pleine d’assurances et de promesses, déclarant qu’aucune peine ni aucun dommage ne lui viendrait de lui, mais toute bonté et bienveillance ; et il envoya cette lettre par un scribe, à qui il dit : « Traite-le courtoisement jusqu’à ce que tu me l’amènes, et dis-lui : L’empereur désire conférer avec toi. »
Quand le bienheureux patriarche eut lu la lettre de l’empereur, il pria pour obtenir le secours de la puissance du Seigneur Christ ; il prit avec lui, parmi le clergé, certains hommes sages, savants et excellents ; ils s’embarquèrent sur un navire, et voyagèrent jusqu’à Constantinople. Théodose entra auprès de l’empereur et de l’impératrice, qui, voyant sa sérénité, son humilité et son excellence, le reçurent avec bonté et le logèrent dans des appartements préparés pour lui et ses compagnons. L’empereur l’envoya ensuite chercher une deuxième, une troisième, jusqu’à une sixième fois ; chaque fois, il s’adressait à lui avec courtoisie, désirant qu’il cédât en confirmant le concile de Chalcédoine, et il lui prodigua maintes marques d’honneur, de priorité et de préséance. Mais Théodose dit : « Ni la vie ni la mort, ni la disette, ni la nudité, ni le glaive ne détourneront mon cœur de la foi de mes pères ; je n’abandonnerai pas un iota ni un trait de ce que mes pères, les docteurs inspirés, ont écrit avant moi — ces pasteurs du troupeau raisonnable du Christ, depuis Marc l’évangéliste jusqu’au jour où je fus fait diacre par le père Timothée, après qui je devins patriarche par la dispensation de Dieu. »
Quand l’empereur ne put attirer Théodose à sa doctrine, il le laissa, et l’envoya en exil dans la disgrâce.[185] Mais il accorda faveur au clergé d’Alexandrie, et fit ordonner par Mennas, patriarche de Constantinople, un homme nommé Paul de Tennès, afin qu’il fût patriarche sur le trône d’Alexandrie ; et il l’y envoya, accompagné d’une troupe de soldats. Mais quand Paul arriva à Alexandrie, pas un des habitants ne voulut le recevoir ; ils disaient : « C’est le nouveau Judas ! » Il y demeura un an, pendant lequel personne ne voulut l’écouter, et personne ne communia de sa main, hormis l’envoyé qui l’avait accompagné, les soldats arrivés avec lui, le gouverneur et ses serviteurs. Les gens de la cité avaient coutume d’insulter Paul en disant : « C’est Judas, le traître ! » Il écrivit à l’empereur pour lui faire connaître ce qui lui arrivait — comment on le fuyait comme les brebis fuient le loup —, et il envoya la lettre par un patrice. L’empereur, irrité, envoya par un autre patrice une lettre où il commandait que les portes des églises de la cité d’Alexandrie fussent fermées et scellées de son sceau, et qu’on postât des gardes devant elles, afin que nul n’y pût entrer. Quand cette lettre coupable arriva, il y eut à cause d’elle une grande tristesse, une angoisse et une douleur sans bornes pour le peuple orthodoxe. Ils demeurèrent en cet état une année entière — sans communion, sans église pour prier, sans lieu pour baptiser.
La construction de deux églises en secret
Mais les lettres de leur bienheureux père Théodose leur parvenaient de son lieu d’exil, leur rappelant la foi, les consolant, les encourageant à la patience. Quand leur épreuve s’accrut, une assemblée d’orthodoxes se réunit, prêtres et laïcs, et délibéra de bâtir une église où se réfugier, afin de ne pas être comme les Juifs. Ils firent ce qu’ils avaient résolu, et bâtirent une église, par la puissance du Christ, dans la partie occidentale d’Alexandrie, au lieu appelé les Piliers, ou le Sérapéum ; et cette église est l’Angélion, qu’ils bâtirent en secret, aux Cent-Cinq Degrés.[186] Une autre congrégation du peuple bâtit aussi une autre église, au nom de Cosme et Damien, à l’est de l’amphithéâtre et un peu à l’ouest de la colonnade ; ils l’achevèrent en l’an 278 de Dioclétien. Quand l’empereur l’apprit, il envoya rouvrir toutes les églises, et les remit sous l’autorité des Chalcédoniens. Quand le bienheureux père Théodose apprit qu’il ne lui restait que ces deux églises nouvellement bâties — l’Angélion et l’église des martyrs Cosme et Damien —, il soupira et pleura ; car il connaissait les Alexandrins, il savait qu’ils aimaient la pompe et l’honneur, et il craignait qu’ils ne quittassent la foi orthodoxe pour gagner l’honneur de l’empereur. Il avait coutume de prier ainsi : « Ô mon Seigneur Jésus-Christ, tu as acheté ce peuple de ton précieux sang, et tu pourvois à lui ; ne retire donc pas ta main de lui — mais que ta volonté soit faite ! »
Théodose demeura vingt-huit ans en exil et ailleurs, et quatre ans en Haute-Égypte, conservant la foi orthodoxe. Il composa, durant son patriarcat, qui dura trente-deux ans, plus d’homélies et de traités de doctrine qu’on ne saurait compter. Théodose fut enlevé, dans la paix du Seigneur Jésus-Christ qu’il aimait, le 28 de Baounah ; et il reçut la couronne de victoire, avec l’assemblée des saints, au pays des vivants, pour toujours. Et nous, les croyants demeurés dans la foi orthodoxe, et jugés dignes d’être appelés Théodosiens d’après son nom, supplions Dieu — le Père, le Fils et le Saint-Esprit — de nous donner des pensées spirituelles et le courage, gardant la vraie foi sans nous lasser, comme la garda ce saint père et prélat, qui confessa devant les hérétiques, les rois, les princes et les autorités de ces temps mauvais ; que notre vie devant lui soit sans reproche, que nous ne nous détournions pas de sa volonté, et que nous ayons pleine part avec lui dans le Royaume des cieux, par la grâce de notre Dieu, le Christ. Amen.
Quand le patriarche Théodose fut banni par l’empereur Justinien, on établit à sa place — bien qu’il fût encore vivant — Paul de Tennis, ordonné à Constantinople. Ainsi commença, pour les patriarches melkites, la coutume d’être ordonnés à Constantinople puis envoyés à Alexandrie. Au bout de peu de temps, le Seigneur fit périr Paul de Tennis d’une mort funeste ; on nomma à sa place Apollinaire, qui prit lui aussi possession de l’église par l’autorité de l’empereur, et qui ordonna qu’aucun des évêques croyants ne se montrât dans la cité d’Alexandrie. En ce temps-là, il y avait union entre l’Église d’Antioche et l’Église d’Alexandrie, dans la foi orthodoxe et la charité chrétienne ; car Théodose avait confessé devant l’empereur, avec ses compagnons, qu’il était en communion avec le père Sévère, patriarche d’Antioche, ajoutant : « J’accepte tout ce qui a été dit par saint Jean Chrysostome et par le sage Cyrille. »
Quand Théodose entra dans le repos, Apollinaire, l’hypocrite, s’en réjouit grandement, et donna un grand festin au clergé et au peuple de la cité, pensant qu’ils se rangeraient à sa croyance — puisque aucun des pères et évêques ne pouvait se montrer, ni à Alexandrie ni à Antioche, à cause de ce qu’avait commandé l’empereur hérétique. Mais, par la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, Alexandrie était gouvernée par un homme excellent et philanthrope, qui s’était rangé du côté des orthodoxes. Il commanda donc qu’on leur ordonnât un patriarche en secret, à la suite du père Théodose, et leur dit : « Sortez au monastère d’al-Zajāj, comme si vous vouliez y prier, et établissez sur vous, comme patriarche, celui que vous aurez élu. » Ils rendirent grâces à Dieu, glorifièrent le Seigneur Christ, envoyèrent dans les cités du nord de la terre d’Égypte mander trois évêques, et sortirent avec eux au monastère d’al-Zajāj, où ils ordonnèrent patriarche un prêtre nommé Pierre.[187] Le peuple reçut par lui consolation, et leur foi en fut affermie ; mais on ne pouvait le faire entrer ouvertement dans la cité, par crainte de l’empereur et d’Apollinaire, le patriarche des hérétiques. Sa résidence fut donc établie hors d’Alexandrie, à neuf milles de distance, à l’église dédiée au nom de Joseph ; on lui portait tout ce dont il avait besoin, et l’empereur n’en sut rien.
L’affaire fut ensuite ébruitée : on apprit que Pierre était devenu patriarche à la suite de Théodose, le défunt. Apollinaire, en l’apprenant, fut extrêmement irrité, et écrivit à l’empereur pour l’en informer. Mais avant que sa lettre n’atteignît Justinien à Constantinople, l’ange du Seigneur frappa l’empereur, et il mourut ; sa mort fut funeste, semblable à celle d’Hérode.
Pierre était bien fait et de beau visage, paré de toute bonne œuvre, aimant ceux en qui se trouvait la connaissance de Dieu. Il chercha un homme excellent et savant dans les saints canons pour en faire son scribe ; on lui désigna un moine qui était diacre, nommé Damien, au monastère des Tôn Patérôn, écrivain habile. Le père Pierre alla au monastère, s’entretint avec Damien, et lui demanda de l’aider et de travailler avec lui aux œuvres de l’Église ; Damien y consentit. Or il y avait en ce lieu six cents monastères florissants, peuplés comme des ruches, tous habités par des orthodoxes, moines ou moniales ; et en outre trente-deux fermes, appelées Sakatīna, dont toute la population gardait la vraie foi. Le père et patriarche Pierre était l’administrateur de toutes leurs affaires.[188]
Quand les orthodoxes d’Antioche apprirent ce qu’avaient fait les habitants d’Alexandrie, ils prirent eux aussi un homme du nom de Théophane et le firent patriarche à la suite du bienheureux père Sévère ; ils l’établirent sur le trône dans un monastère appelé monastère d’Aphtonios, parce que les hérétiques interdisaient aux évêques orthodoxes d’entrer dans la ville d’Antioche, comme on l’avait fait à Alexandrie. Les deux patriarches se trouvaient donc dans une situation semblable, vivant chacun dans un monastère, hors de leurs villes respectives.
Pierre, patriarche de la cité d’Alexandrie, tomba malade et entra dans le repos, après avoir achevé sa course et un ministère agréable à Dieu. Il demeura deux ans dans sa charge, et mourut le 25 de Baounah. Que ses prières soient avec nous ! Amen.
Quand le saint père Pierre entra dans le repos, on intronisa à sa place son scribe Damien, diacre et moine, fort en œuvres comme en paroles, et dans la grâce du Seigneur qui descendait sur lui. Il avait été moine dès sa jeunesse dans le désert du Ouadi Habib, et avait été formé par des saints au monastère de saint Jean, où il demeura seize ans, servant Dieu selon le service des saints ascètes, avant de venir à Pihénaton, au monastère des Tôn Patérôn — c’est-à-dire des « Pères ». C’était au temps de la reconstruction des quatre monastères du Ouadi Habib, qui grandissaient comme les plantes des champs, dans la sécurité et sous la conduite de Dieu ; on apportait à leurs habitants, qui travaillaient assidûment à la construction, tout ce dont ils avaient besoin.
Mais il y avait parmi eux les mélitiens — j’entends les disciples de Mélèce —, qui avaient coutume de recevoir la Coupe plusieurs fois dans la nuit, avant de venir à l’église.[189] Pour cette raison, lorsque le père Damien, le patriarche, fut jugé digne de siéger sur le trône évangélique, il écrivit à la sainte montagne et commanda que les mélitiens en fussent bannis. Peu après, une voix vint du ciel sur ce désert, disant : « Fuyez ! Fuyez ! » Quand les habitants des quatre monastères les eurent quittés, ceux-ci tombèrent en ruine ; et à cette nouvelle, le patriarche Damien fut extrêmement attristé.
Or ce saint père vivait reclus, comme nous l’avons dit en commençant, au monastère des Tôn Patérôn, en qualité d’évêque suffragant. Par la sagesse que Dieu lui avait donnée, il composa le Logos, qui est un discours de sagesse ; il écrivit aussi les Mystagogies, des Lettres festales et des Catéchèses. Les disciples de l’impure hérésie venaient à lui pour disputer de la foi ; mais, par la grâce du Seigneur qui était avec lui, il dissipait leurs arguments comme une toile d’araignée. Il leur parlait avec courtoisie, leur enseignait à comprendre les mystères de la doctrine chrétienne, et les rendait semblables à Achab devant notre père Élie, le prophète.
L’hérésie des Acéphales
En la huitième année du patriarcat de Damien, une pensée satanique tomba dans le cœur des Acéphales, qui vivaient à l’est de l’Égypte.[190] Car il restait quatre prêtres de ce parti impur, qui dirent : « Que ferons-nous ? Nous périssons, et il ne nous reste plus d’évêque. Venez, faisons de l’un de nous un évêque, de peur que notre souvenir ne disparaisse de la face de la terre. » Ils choisirent le plus ancien d’entre eux, nommé Barsanuphi ; les trois prêtres le prirent et l’établirent évêque, et sa doctrine hérétique fut nommée de son nom.[191]
Quand les habitants de l’ouest de l’Égypte apprirent cela, ils s’irritèrent grandement de ce qu’on l’eût fait sans les consulter, et se séparèrent d’eux, pour ne pas se joindre à eux. Pour cette raison, ces derniers n’eurent plus personne pour les baptiser, leur donner la communion ou prier avec eux ; et les autres ordonnèrent donc pour eux un évêque. Or l’empereur, à cette époque, était Maurice, qui aimait excessivement l’argent et rejetait les orthodoxes.
Quand le père Théophane, patriarche d’Antioche, entra dans le repos et alla au Seigneur, le peuple d’Antioche prit un des prêtres de l’église, nommé Pierre, et le fit patriarche. Il avait l’esprit grossier, l’âme pécheresse, l’intelligence trouble, et il était contraire à la juste foi — comme l’a dit ce sage dans le Seigneur, Cyrille, le saint patriarche, au sujet des disciples d’Anatolius : « Ils sont obscurs dans leurs pensées. »
À cause de l’union des deux sièges, Pierre écrivit une épître synodale au père Damien, le patriarche, selon la coutume. Quand cette épître synodale parvint à Damien, il s’en réjouit et assembla les évêques. Mais en examinant la doctrine de Pierre déclarée dans ce texte, il y trouva une erreur dans la confession de la sainte Trinité. C’est pourquoi il chercha, dans sa sagesse et sa douceur, à attirer Pierre à lui par la bienveillance, afin que l’Église ne fût pas divisée et que l’union des deux sièges ne fût pas rompue. Il lui écrivit donc une homélie, où il lui rappelait tous les hérétiques et la doctrine établie par Sévère, le patriarche, dans le dessein de lui faire comprendre la foi et de guider son intelligence. Car Pierre disait, dans son étrange philosophie : « Il n’est pas nécessaire de nommer la Trinité. » Or tous les docteurs de l’Église — et Cyrille le Sage, et ceux qui vinrent après lui jusqu’aux jours de Damien — confessent dans leurs écrits la sainte Trinité, déclarant qu’elle est trois Personnes en une seule nature et une seule divinité, créatrice et ne contenant rien de créé ; distinguée dans les Personnes, et véritablement une dans la substance et dans le nom.
Mais Pierre, patriarche d’Antioche, fut comme l’aspic sourd, qui se bouche les oreilles et ne veut écouter ni la voix du charmeur, ni le remède que prépare un sage ;[192] il demeura obstiné dans ses idées erronées, confessant et disant, de sa langue qui méritait d’être coupée : « Quel besoin avons-nous de nommer la Trinité ? » Ainsi il divisait la Trinité indivisible. Il en résulta un conflit entre les Égyptiens et les Orientaux ; ils demeurèrent vingt années en dispute, sans parvenir à un accord, jusqu’à ce que Dieu eût pitié de son peuple, dont il prend soin en tout temps, et brisât la vie de l’hérétique, en le retranchant du monde.[193]
Damien, le bienheureux patriarche, passa tous ses jours à composer des lettres, des homélies et des traités où il réfutait les hérétiques. Il y eut de son temps certains évêques qu’il admirait, s’émerveillant de leur pureté et de leur excellence ; parmi eux Jean de Borollos, et Jean son disciple, et Constantin l’évêque, et Cleistus, et bien d’autres, qui cultivaient la vigne du Seigneur Sabaôth. Le patriarche Damien ne cessa d’enseigner tous les jours de sa vie. Et par la multitude de ses jeûnes, de ses prières et de ses combats, quand sa course fut achevée, il tomba malade et entra dans le repos, dans la paix du Seigneur, après trente-six ans de patriarcat, gardant la vraie foi, dans une bonne vieillesse. Il partit vers le Seigneur Christ, qu’il aimait, le 28 de Baounah.
Le Seigneur Christ considéra son peuple — car il est le chef et le conducteur des pasteurs — et suscita un homme sage, paré de vertus, dont le nom était Anastase : un habitant d’Alexandrie, l’un des prêtres de l’église, savant dans les Écritures et dans les doctrines de la foi. Il fut placé, par les décrets ineffables de Dieu, sur le trône apostolique, et commença à nommer évêques et prêtres selon le canon de l’Église. Anastase était d’un cœur courageux : il allait en tout temps à la cité, y entrait, y ordonnait les prêtres — car, comme nous l’avons dit, les évêques orthodoxes avaient interdiction de paraître dans Alexandrie. Et il attira beaucoup de gens à lui par sa sagesse : c’était un homme savant, connu pour son appartenance au conseil municipal. Il avait été prêtre président des deux églises que nous avons mentionnées — l’Angélion et l’église des saints Côme et Damien —, ainsi que des couvents de vierges et de la plupart des monastères.
Anastase se mit à bâtir église sur église : il prit l’église qui se trouve sur un tertre de ruines, et une église dédiée à saint Michel. Il connut de grandes épreuves de la part du parti de Tibère et de Bélisaire — sur qui était venu le nom de Gaïanus —, des disciples de l’impur concile de Chalcédoine, et d’un autre homme, nommé Euloge. Ce dernier était extrêmement indigné contre le père Anastase, et désirait faire venir sur lui tous les maux et toutes les tortures ; mais Dieu ne le livra pas entre ses mains.[194]
En ces jours-là s’éleva un homme du palais, l’un des chefs des officiers, nommé Phocas, qui tua l’empereur et s’assit à sa place, et commit des actes méchants : il aimait le plaisir de la chair et corrompait toutes les filles des patriciens ; il aimait la discorde, sans crainte. Euloge, qui le savait et avait entendu parler de ces faits, écrivit à Phocas une lettre calomnieuse au sujet du père Anastase, pleine de mensonges et de sottises : il disait que, lorsque Anastase prêchait dans l’église de saint Jean-Baptiste, il l’anathématisait avec les empereurs victorieux et le concile de Chalcédoine, ajoutant : « Et je m’étonnais que les sources et les eaux ne fussent pas asséchées. » Euloge écrivit ainsi à l’empereur pour susciter des épreuves aux orthodoxes.
Quand Phocas, qui s’était emparé de l’empire, l’apprit, il fut troublé, et écrivit au gouverneur d’Alexandrie d’enlever au patriarche Anastase l’église des saints Côme et Damien, avec toutes ses dépendances, et de la remettre à Euloge, l’égaré. On saisit donc cette église ; le père Anastase, le bienheureux, en fut attristé, et retourna au monastère avec un grand chagrin et de profonds soupirs.
La réconciliation avec Athanase d’Antioche
Or Anastase désirait que Dieu réunît les membres de l’Église que Satan avait divisée — j’entends la séparation entre Antioche et Alexandrie, dont la cause avait été Pierre, patriarche d’Antioche. Et Dieu entendit ses prières : le susdit Pierre mourut, et l’on établit à sa place, sur le trône de Sévère, à Antioche, un homme qui était moine, prêtre et savant, nommé Athanase, extrêmement sage et pur de cœur. C’est lui qui prononça une homélie où il parla du saint Sévère ; et quiconque la lisait savait que le Seigneur Christ était avec lui, et que la sagesse habitait en lui.[195]
Quand le père Anastase apprit qu’Athanase avait pris séance comme patriarche sur le trône d’Antioche, il se hâta de lui écrire une épître synodale pleine de sagesse, où il l’appelait son collègue, son frère, son ami, attentif à la foi et à la réparation de ce qu’avait corrompu Pierre, le défunt égaré : « Car tout l’Israël spirituel est un seul troupeau, écrivit Anastase, et tu l’uniras, afin de recevoir la couronne du témoignage et de l’unité. »
Or Athanase était une bonne terre féconde : il reçut avec joie la semence spirituelle, prit l’épître synodale qui lui était venue, assembla les évêques de son ressort et leur dit : « Sachez que le monde, aujourd’hui, se réjouit dans la paix et la charité, parce que les ténèbres chalcédoniennes ont passé, et qu’il est resté ce seul rameau lumineux et porteur de fruit de la vraie vigne — le siège de Marc l’évangéliste, et la province d’Égypte. Car nous avons été tenus pour hérétiques et schismatiques depuis le patriarche Sévère, qui fut pour nous un guide et une voie de salut. Et vous savez que Pierre, l’apôtre, et Marc, l’évangéliste, avaient un seul Évangile qu’ils prêchaient ; de même, Sévère et Théodose eurent une même foi, et vécurent dans l’unité, endurant l’exil et les combats jusqu’à la fin. »
À ce discours, les pères et les évêques se réjouirent grandement ; ils convinrent d’accepter l’épître synodale, et déclarèrent que les deux Églises seraient une, que les deux patriarches seraient d’un seul esprit — lampe illuminant les orthodoxes. Le bienheureux Athanase prit donc avec lui cinq évêques, excellents et savants, et fit voile vers Alexandrie. Quand ils y arrivèrent, on les informa que le père Anastase était dans les monastères ; ils sortirent donc vers lui. À l’annonce que le patriarche d’Antioche venait à lui, Anastase assembla évêques, prêtres et moines, et se leva en grande humilité ; il sortit à pied à sa rencontre, avec chants et hymnes, joie et allégresse. Ils entrèrent ensemble au monastère qui est sur le rivage, au nord-est des monastères, et là ils s’assirent, dans la paix et la joie.
Le père Anastase envoya aussitôt mander tout le clergé d’Alexandrie, afin qu’il fût présent à la rencontre des pères, qu’on célébrât ensemble la liturgie et qu’on communiât aux saints Mystères. Athanase prononça, dans cette assemblée, un discours merveilleux, plein de sagesse, dont tous les présents s’émerveillèrent ; et il finit en disant : « À cette heure, ô mes amis, il nous faut prendre la harpe de David et chanter avec la voix du psaume : La miséricorde et la vérité se sont rencontrées — Athanase et Anastase se sont embrassés. La vérité est apparue de la terre d’Égypte, et la justice s’est levée de l’Orient. L’Égypte et la Syrie sont devenues unes dans la doctrine ; Alexandrie et Antioche sont devenues une seule Église, une seule épouse vierge d’un seul époux pur et chaste, qui est le Seigneur Jésus-Christ, le Fils unique-engendré, Verbe du Père. »[196]
Athanase demeura un mois auprès d’Anastase, méditant avec lui les saintes Écritures et les doctrines salutaires ; puis il retourna en paix dans sa province, avec grand honneur. Et depuis ce jour, il y a eu accord entre le siège d’Antioche et le siège d’Alexandrie, jusqu’à ce jour.
Anastase pourvut avec assiduité aux affaires de l’Église et à l’enseignement spirituel, car le Seigneur lui accorda la tranquillité. Dès la première année où il s’assit sur le trône, il commença par la première lettre de l’alphabet, et fit de chaque lettre successive la lettre initiale de ce qu’il écrivait chaque année dans un livre — mystagogie, épître synodale, épître syntactique, épître festale ou homélie. Il demeura sur le trône, gardant la foi orthodoxe, pendant douze ans, durant lesquels il écrivit douze livres.[197]
Durant les quarante jours du Carême qui précède la Nativité, le Seigneur Christ — qui aspire après ceux qui croient en lui et fait des merveilles parmi ses saints — regarda Anastase, et il lui plut de le transporter au pays de ceux qui vivent éternellement. Il entra donc dans le repos le 22 de Kihak, en l’an 330 de Dioclétien, le tueur des justes martyrs. Que leurs intercessions soient avec nous ! Amen.
Quand Anastase entra dans le repos, on intronisa un homme savant, diacre de l’église de l’Angélion, vierge et scribe, dont le nom était Andronicus. Il était très riche, fort enclin à l’aumône, conducteur du peuple, aimant la miséricorde et donnant sans cesse ; sa famille comptait parmi les principaux de la cité, et son cousin avait été nommé chef du conseil d’Alexandrie. Pour cette raison — à cause du pouvoir de son autorité et de son éminence —, les hérétiques ne purent le chasser d’Alexandrie vers les monastères, comme on l’avait fait auparavant ; et il résida toute sa vie dans sa cellule, à l’église de l’Angélion.[198]
L’invasion perse
Or il s’était levé, en Perse, un roi nommé Chosroès, qui assembla une grande armée et marcha, avec une puissance redoutable, contre l’armée des Romains ; il la défit complètement et l’anéantit. Il prit possession du pays des Romains, des terres de Syrie, de Palestine et d’Idumée, et du pays d’Égypte ; il les foula comme les bœufs foulent l’aire à blé, et amassa toute leur richesse dans ses trésors. Par amour de l’argent, il tuait un homme pour un denier, ou pour trois deniers ; il avait beaucoup de sujets, et ne connaissait pas Dieu, mais adorait le soleil.[199]
S’étant emparé de l’Égypte et ayant affermi son pouvoir, il entreprit de conquérir la grande cité d’Alexandrie. Or il y avait au Hénaton, près de cette ville, six cents monastères florissants, semblables à des colombiers ; et les moines étaient devenus indépendants et arrogants, sans crainte, à cause de leur grande richesse, et ils faisaient des œuvres de moquerie. L’armée des Perses les encercla à l’ouest des monastères : il ne leur resta plus de refuge. Tous furent passés au fil de l’épée, sauf un petit nombre qui se cacha et fut ainsi sauvé. Tout ce qu’il y avait d’argent et de mobilier fut pris en butin par les Perses ; et ils ruinèrent les monastères, qui sont demeurés en ruines jusqu’à ce jour.
La nouvelle parvint à Alexandrie, dont les habitants ouvrirent les portes de la cité. Le gouverneur perse, chef de guerre et lieutenant du roi Chosroès, vit en songe, la nuit, un personnage qui lui dit : « Je t’ai livré cette cité, ses bâtiments et tout ce qu’elle contient. Prends donc garde de ne pas faire injure à la ville ; mais que ses habitants n’y soient pas laissés, car ils sont hypocrites en religion. » Or les Perses appellent leur commandant, dans leur langue, Salar, ce qui signifie « commandeur » ; et c’est ce Salar qui bâtit à Alexandrie le palais nommé Tarawus — dont l’interprétation est « Maison de l’Anneau » —, maintenant appelé Château des Perses.
Quand le Salar eut reçu autorité sur le peuple d’Alexandrie, voici comment il agit dans sa ruse. Il commanda que tous les jeunes hommes de la cité, de dix-huit à cinquante ans, sortissent pour recevoir chacun vingt deniers. Tous les jeunes hommes de la cité s’assemblèrent, et leurs noms furent inscrits, tandis qu’ils croyaient recevoir le don promis. Quand il sut qu’ils étaient tous sortis et qu’aucun ne restait dans la ville, il commanda à ses troupes de les encercler et de les passer tous au fil de l’épée. Le nombre de ceux qui furent ainsi massacrés fut de quatre-vingt mille hommes.
Le Salar fit cela, puis marcha vers la Haute-Égypte. Or il y avait, dans la cité de Niciu — qui s’appelle aussi Ibshādī —, des personnes qui le renseignèrent sur les moines qui vivaient dans les montagnes et les cavernes, au nombre de sept cents ; elles lui dirent comment ils étaient enfermés dans une enceinte fortifiée, et que leurs œuvres étaient répréhensibles, à cause de la grandeur de leur richesse. Sur ce rapport, le Salar envoya ses troupes et les encercla ; quand le soleil se leva, elles entrèrent et les tuèrent tous par l’épée, sans qu’un seul demeurât.[200]
Quand le patriarche Andronicus eut accompli six ans dans son office patriarcal, ayant souffert de cette nation des Perses et vu tous ces désastres, qu’il affronta et endura avec patience, il entra dans le repos, et partit vers le Seigneur dans une paix parfaite, tenant ferme la juste foi, la foi de ses pères, le 8 de Toubah.
BENJAMIN IER, TRENTE-HUITIÈME PATRIARCHE (622-661)
La vocation du jeune Benjamin
Un an avant la mort du père Andronicus, il y avait un frère craignant Dieu et croyant, nommé Benjamin, dans un monastère appelé monastère de Canope. Il y était venu en ce temps-là, et avait trouvé refuge auprès d’un saint vieillard nommé Théonas — car les Perses n’avaient pas détruit ce monastère parmi les autres qu’ils avaient ravagés, parce qu’il se trouvait au nord-est de la ville, sous la protection de Saitus. Ce frère Benjamin était originaire de la province de Béhéira, d’un hameau nommé Barshout. Il avait aspiré à la vie monastique et à la pratique de l’ascèse ; aussi avait-il quitté ses parents et tous leurs biens — car ils étaient très riches — et était-il parti au monastère, où le saint vieillard Théonas l’avait revêtu de l’habit de la vie monastique et l’avait élevé dans la crainte de Dieu. Il croissait de jour en jour en sainteté, en patience et en maîtrise de soi. Il avait appris les Écritures par cœur, en sorte que ce qui était arrivé à Paul lui arriva semblablement : car le grand Paul fut élevé à Jérusalem auprès d’un homme nommé Gamaliel, puis sa propre assiduité et la grâce du Seigneur Christ l’élevèrent jusqu’à le rendre plus capable et plus excellent que son maître. De même, Benjamin se châtiait par des pratiques ascétiques, ne prenait aucun sommeil les nuits d’office à l’église, et lisait spécialement l’Évangile du bienheureux Jean, qu’il savait par cœur.
Or, une certaine nuit, il vit en songe un homme en habit lumineux, debout près de lui, qui lui dit : « Réjouis-toi, ô Benjamin, humble brebis — toi qui es aussi le pasteur destiné à paître le troupeau raisonnable du Seigneur Christ. » À ces paroles, il fut troublé et tourmenté ; puis il se réjouit de la grâce qui lui était donnée du ciel. Il se leva en hâte et raconta la chose à son père Théonas. Le vieillard crut à ses paroles touchant cette vision, mais il lui dit : « Ne t’égare pas, mon fils ; car Satan désire, par là, te faire périr par l’orgueil. Va, veille sur toi-même, et ne tombe pas par la vaine gloire. Voici cinquante ans que je suis dans ce couvent, sans avoir vu de telle vision, ni que personne m’ait jamais dit avoir rien vu de semblable. » Benjamin se tut, et reçut les paroles de son maître ; et la grâce croissait en lui de jour en jour, envoyée du Dieu de gloire ; toutes ses paroles et toutes ses actions étaient assistées du ciel. Le vieillard Théonas, et tous ceux qui connaissaient Benjamin, s’émerveillaient de la grâce de Dieu sur lui, et croyaient qu’il était hors de lui-même.[201]
Théonas finit par le prendre, et alla trouver le père Andronicus, le patriarche, à qui il exposa la situation. Andronicus dit : « Amène-le-moi, que je l’entende parler. » Quand Benjamin entra, il se prosterna devant le père Andronicus, le patriarche, qui vit la grâce du Christ qui était sur lui, et lui demanda doucement de lui faire connaître ce qu’il avait vu. Benjamin avoua, et lui décrivit l’événement ; et le patriarche les retint tous deux auprès de lui cette nuit-là. Au matin, Théonas demanda à Andronicus la permission de repartir en paix vers leur monastère ; mais le patriarche dit : « Toi, va en paix ; mais le frère Benjamin, désormais, ne t’appartient plus, car le Seigneur l’a choisi pour être son serviteur. » Et aussitôt il le prit, et l’ordonna prêtre. Benjamin se mit à vivre avec le patriarche, à l’assister dans les œuvres ecclésiastiques et dans son administration. Andronicus se réjouissait grandement de lui ; et quand sa mort approcha, il chargea le clergé de faire Benjamin patriarche après lui. Ainsi, lorsqu’il entra dans le repos, on fit Benjamin patriarche sur le trône évangélique.
Héraclius et la persécution melkite
Les Perses demeurèrent maîtres de l’Égypte et de ses provinces six ans encore. Puis Héraclius, qui avait été chef des patrices sous Phocas, l’empereur mécréant, lui succéda sur le trône, et se consacra à la tâche de combattre les Perses. Par la grâce du Christ, il marcha contre eux, tua Chosroès, leur roi mécréant, ruina sa ville et la rendit déserte, et emporta ses richesses et ses captifs en triomphe à Constantinople. Maître du pays, Héraclius nomma des gouverneurs en tout lieu, et envoya en Égypte un gouverneur nommé Cyrus, pour être à la fois préfet et patriarche.[202]
Quand Cyrus vint à Alexandrie, l’ange du Seigneur en annonça la venue au père Benjamin, et lui ordonna de fuir : « Fuis, toi et ceux qui sont avec toi ici, car de grandes épreuves viendront sur vous. Mais console-toi : ce combat ne durera que dix ans. Écris à tous les évêques de ton diocèse de se cacher, jusqu’à ce que la colère du Seigneur soit passée. » Le père Benjamin — le confesseur, le combattant par la puissance de notre Seigneur Jésus-Christ — régla les affaires de l’Église, instruisit le clergé et les laïcs, et leur enjoignit de demeurer attachés à la juste foi jusqu’à la mort. Puis il écrivit aux autres évêques de la province d’Égypte de se cacher avant la tentation à venir.
Après cela, Benjamin partit par la route de la Maréotide, marchant à pied, de nuit, accompagné de deux de ses disciples, jusqu’à al-Muna. De là, il alla au Ouadi Habib. Les moines y étaient peu nombreux, car peu de temps s’était écoulé depuis la ruine survenue aux jours du patriarche Damien, et les Berbères ne leur permettaient pas de s’y multiplier. Benjamin sortit alors du Ouadi Habib et partit en Haute-Égypte ; il s’y cacha dans un petit monastère du désert jusqu’à l’accomplissement des dix années, comme l’ange du Seigneur le lui avait dit. Ce furent les années pendant lesquelles Héraclius et le Colchien régnèrent sur la terre d’Égypte. Et à cause de la grandeur des épreuves, des angoisses et des afflictions que le Colchien fit descendre sur les orthodoxes pour les contraindre à entrer dans la foi chalcédonienne, un nombre incalculable d’entre eux s’égarèrent — les uns sous la persécution, les autres par les présents et les honneurs, d’autres encore par la persuasion et la tromperie. Cyrus, évêque de Niciu, et Victor, évêque du Fayoum, et beaucoup d’autres renièrent ainsi la foi orthodoxe, pour n’avoir pas obéi aux instructions du bienheureux père Benjamin et ne pas s’être cachés comme les autres ; car le Colchien les prit à l’hameçon de son erreur, et ils se rangèrent à l’impur concile de Chalcédoine.
Le martyre de Ménas, frère du patriarche
Héraclius fit saisir le bienheureux Ménas, frère du père Benjamin, le patriarche, et fit venir sur lui de grandes épreuves. Il fit appliquer des torches allumées à ses côtés, jusqu’à ce que la graisse de son corps suintât et coulât à terre ; il lui fit briser les dents, parce qu’il confessait la foi ; et il commanda finalement qu’on remplît un sac de sable, qu’on y plaçât le saint Ménas, et qu’on le noyât dans la mer. Car Héraclius, le mécréant, leur avait ordonné : « Si l’un d’eux dit que le concile de Chalcédoine est véritable, laissez-le aller libre ; mais noyez dans la mer ceux qui disent qu’il est erroné et faux. » Ils firent donc comme l’empereur le commandait, et emmenèrent Ménas pour le noyer. Ils conduisirent le sac à sept portées d’arc de la terre, et lui dirent : « Dis que le concile de Chalcédoine est bon, et pas autrement, et nous te délivrerons. » Mais Ménas ne le voulut pas. Ils recommencèrent trois fois ; et comme il refusait, ils le noyèrent. Ils ne purent vaincre ce champion, Ménas : c’est lui qui les vainquit, par sa patience chrétienne.[203]
Héraclius établit alors des évêques par tout le pays d’Égypte, jusqu’à la cité d’Antinoé, et soumit les habitants de l’Égypte à de dures épreuves ; comme un loup ravisseur, il dévora le troupeau raisonnable, sans s’en rassasier. Et ce peuple bienheureux, ainsi persécuté, c’étaient les Théodosiens.
Le songe d’Héraclius et l’apparition des musulmans
En ces jours-là, Héraclius vit un songe dans lequel on lui disait : « En vérité, viendra contre toi une nation circoncise, qui te vaincra et prendra possession du pays. » Héraclius pensa qu’il s’agirait des Juifs, et donna en conséquence l’ordre que tous les Juifs et les Samaritains fussent baptisés, dans toutes les provinces qui lui étaient soumises. Mais après peu de jours parut un homme d’entre les Arabes, des districts du sud — c’est-à-dire de La Mecque ou de ses environs —, dont le nom était Muhammad. Il ramena les adorateurs d’idoles à la connaissance d’un Dieu unique, et leur fit déclarer que Muhammad était son apôtre. Sa nation était circoncise dans la chair — non par la Loi — et priait vers le sud, tournée vers un lieu qu’ils appelaient la Kaaba. Il prit possession de Damas et de la Syrie, traversa le Jourdain et l’endigua. Le Seigneur abandonna devant lui l’armée des Romains, en punition de leur foi corrompue, et à cause des anathèmes prononcés contre eux, pour le concile de Chalcédoine, par les anciens pères.[204]
À cette vue, Héraclius assembla toutes ses troupes, depuis l’Égypte jusqu’aux frontières d’Assouan. Pendant trois ans, il continua de payer aux musulmans les impôts qu’il avait exigés pour lui-même et son armée — on appelait cette taxe le bakt, c’est-à-dire une somme prélevée par tête —, jusqu’à ce qu’il leur eût payé la plus grande partie de son argent ; et beaucoup de gens moururent des épreuves endurées.
L’arrivée de ’Amr ibn al-’Ās
Quand dix ans furent écoulés du règne conjoint d’Héraclius et du Colchien — lequel ne cessait de rechercher le patriarche Benjamin, tandis que celui-ci fuyait de lieu en lieu, se cachant dans les églises fortifiées —, le prince des musulmans envoya en Égypte une armée, sous le commandement d’un de ses compagnons de confiance, nommé ’Amr, fils d’al-’Ās, en l’an 357 de Dioclétien, le tueur des martyrs. Cette armée de l’islam descendit en Égypte en grande force, le douzième jour de Baounah — qui est le sixième de juin selon les mois des Romains. Le commandant ’Amr détruisit le fort, brûla les navires, défit les Romains, et prit possession d’une partie du pays. Arrivé d’abord par le désert, il fit prendre à ses cavaliers la route des montagnes, jusqu’à une forteresse de pierre située entre la Haute-Égypte et le Delta, appelée Babylone. Ils y plantèrent leurs tentes, jusqu’à être prêts à combattre les Romains et à leur faire la guerre ; et plus tard ils nommèrent ce lieu — j’entends la forteresse — dans leur langue, Bāblūn al-Fustāt ; et tel est son nom jusqu’à ce jour.[205]
Après trois batailles contre les Romains, les musulmans les vainquirent. Voyant cela, les chefs de la cité allèrent trouver ’Amr et reçurent un sauf-conduit, afin que la ville ne fût pas pillée. Cette forme de traité, que Muhammad, le chef des Arabes, leur avait enseignée, ils l’appelaient la Loi ; et il avait dit à ce sujet : « Quant à la province d’Égypte, et à toute cité qui consent avec ses habitants à vous payer la taxe foncière et à se soumettre à votre autorité, faites traité avec eux, et ne leur faites pas de tort. Mais pillez et faites prisonniers ceux qui n’y consentent pas et vous résistent. » Pour cette raison, les musulmans n’étendirent pas la main sur la province ni sur ses habitants, mais ils détruisirent la nation des Romains et leur général, qui se nommait Marianus. Ceux des Romains qui échappèrent s’enfuirent à Alexandrie, en fermèrent les portes aux Arabes, et se fortifièrent dans la cité.
En l’an 360 de Dioclétien, au mois de décembre, trois ans après que ’Amr eut pris possession de Memphis, les musulmans s’emparèrent de la ville d’Alexandrie ; ils en détruisirent les murs, et brûlèrent par le feu beaucoup d’églises. Ils brûlèrent l’église de saint Marc, bâtie près de la mer, là où reposait son corps — ce lieu même où le père et patriarche Pierre, le Martyr, était allé, avant son martyre, bénir saint Marc et lui confier son troupeau raisonnable, comme il l’avait reçu. Ils brûlèrent donc ce lieu, et les monastères qui l’entouraient.
La tête de saint Marc retrouvée
Or, à l’incendie de cette église, il arriva un miracle que le Seigneur accomplit. L’un des capitaines de navires — j’entends le capitaine du navire du duc Sanutius — escalada le mur, descendit dans l’église, vint au sanctuaire, et trouva qu’on en avait enlevé les couvertures, les pillards pensant qu’il y avait de l’argent dans la châsse. N’y ayant rien trouvé, ils avaient ôté le voile qui recouvrait le corps du saint Marc ; mais ses ossements avaient été laissés en place. Le capitaine du navire mit la main dans la châsse, y trouva la tête du saint Marc, et la prit. Il retourna secrètement à son navire, n’en parla à personne, et cacha la tête dans la cale, parmi son bagage.
Quand ’Amr fut pleinement maître d’Alexandrie et eut réglé ses affaires, l’infidèle gouverneur d’Alexandrie — qui était à la fois préfet et patriarche de la cité sous les Romains — craignit que ’Amr ne le tuât : il suça une bague à chaton empoisonné, et mourut sur-le-champ. Mais Sanutius, le duc croyant, fit connaître à ’Amr la situation du père et combattant, le patriarche Benjamin — comment il était fugitif devant les Romains, par crainte d’eux. ’Amr, fils d’al-’Ās, écrivit alors aux provinces d’Égypte une lettre où il disait : « Il y a protection et sécurité pour le lieu où se trouve Benjamin, patriarche des chrétiens coptes, et paix de Dieu sur lui. Qu’il vienne donc, en sécurité et en tranquillité, et qu’il administre les affaires de son Église et le gouvernement de sa nation. »
Le retour de Benjamin et sa rencontre avec ’Amr
À ces paroles, le saint Benjamin revint à Alexandrie avec une grande joie, portant la couronne de la patience et du dur combat tombés sur le peuple orthodoxe persécuté par les hérétiques — après une absence de treize années : dix années d’Héraclius, le mécréant romain, et trois années précédant la conquête d’Alexandrie par les musulmans. Quand Benjamin parut, le peuple et toute la ville se réjouirent ; son arrivée fut signalée à Sanutius, le duc qui croyait au Christ, lequel avait obtenu du commandant ’Amr le retour du patriarche, et reçu de lui un sauf-conduit. Sanutius alla donc trouver le commandant et lui annonça que le patriarche était arrivé ; et ’Amr donna l’ordre que Benjamin lui fût amené avec honneur, vénération et amour.
’Amr, en voyant le patriarche, le reçut avec respect, et dit à ses compagnons et à ses amis intimes : « En vérité, dans tous les pays dont nous avons pris possession jusqu’ici, je n’ai jamais vu d’homme de Dieu semblable à cet homme. » Car le père Benjamin était de beau visage, excellent en parole, discourant avec calme et dignité. ’Amr se tourna vers lui et lui dit : « Reprends le gouvernement de toutes tes églises et de ton peuple, et administre leurs affaires. Et si tu pries pour moi — afin que j’aille à l’Occident et à la Pentapole, que j’en prenne possession comme je l’ai fait de l’Égypte, et que j’en revienne sain et sauf et rapidement —, je ferai pour toi tout ce que tu me demanderas. » Alors le saint Benjamin pria pour ’Amr, et prononça un discours éloquent qui fit l’admiration de ’Amr et de tous les présents — un discours plein d’exhortation et de grand profit pour ceux qui l’entendaient ; il révéla aussi à ’Amr certaines choses, et sortit de sa présence honoré et révéré. Tout ce que le bienheureux père avait dit au commandant ’Amr, fils d’al-’Ās, celui-ci le trouva vrai — il n’en manqua pas une lettre.[206]
Quand donc ce père spirituel, Benjamin, le patriarche, s’assit une seconde fois au milieu de son peuple, par la grâce et la miséricorde du Christ, toute la terre d’Égypte se réjouit. Il ramena à lui la plupart de ceux qu’Héraclius, l’empereur hérétique, avait égarés ; car il les amenait à revenir à la juste foi par sa douceur, les exhortant avec courtoisie et consolation. Beaucoup de ceux qui s’étaient enfuis à l’Occident et à la Pentapole par crainte d’Héraclius, apprenant la réapparition de leur pasteur, revinrent à lui avec joie, et obtinrent la couronne du confesseur. De même, les évêques qui avaient renié leur foi, il les invita à revenir à la croyance orthodoxe ; certains revinrent avec d’abondantes larmes ; mais les autres ne voulurent pas revenir, par honte devant les hommes — qu’il fût su parmi eux qu’ils avaient renié la foi —, et ils demeurèrent dans leur erreur jusqu’à leur mort.
Le miracle du navire immobile
Après cela, ’Amr et ses troupes partirent d’Alexandrie, et le duc Sanutius, aimant le Christ, partit avec lui. Cette nuit-là, le patriarche vit en songe un homme en habit lumineux, vêtu comme les disciples, qui lui dit : « Ô mon bien-aimé, fais-moi place auprès de toi, pour que je demeure en ce lieu aujourd’hui, car j’aime ta demeure. » Or le lieu où résidait le patriarche était une demeure pure et sans souillure, dans un monastère appelé monastère de Métras, qui était la résidence épiscopale. Car toutes les églises et tous les monastères appartenant aux vierges et aux moines avaient été souillés par Héraclius, l’hérétique, quand il les avait forcés à recevoir la foi de Chalcédoine — sauf ce monastère seul : ses occupants étaient extrêmement vaillants, Égyptiens de race et tous indigènes, sans un étranger parmi eux ; et il n’avait pu incliner leurs cœurs.
Lorsque les navires portant les provisions et le butin des troupes, et le bagage du duc croyant Sanutius et de ses compagnons, furent sur le point d’appareiller, le propre navire de Sanutius demeura immobile, et l’on ne pouvait le mettre en route. Une grande foule s’assembla près de ce navire, supposant qu’il avait touché le fond ; on attacha des câbles de halage, on tira de toutes ses forces : le navire ne bougeait pas. On alla trouver le duc et on l’en informa, car il voguait avec le commandant. Le duc s’en étonna grandement, fit ancrer le navire où se trouvait le commandant ’Amr, et revint, accompagné de beaucoup de gens. Arrivé au navire, il vit près de lui une foule innombrable d’hommes, incapables de le faire bouger. Il leur dit : « Tournez la proue de ce navire vers la cité. » Quand on l’eut tourné, comme pour entrer dans la cité, il fila vers elle comme une flèche. Le duc dit : « Tirez-le vers le large. » On le tira jusqu’à sa position première : il s’arrêta et demeura immobile. On retourna le navire vers l’intérieur — il fila ; on le tira vers l’extérieur — il s’arrêta. Cela arriva trois fois. Le duc dit alors au capitaine du navire : « Apporte-moi le bagage des matelots, que j’en fasse l’inspection, pour voir ce qu’il en est, et découvrir la cause qui contraint ce seul navire, parmi tous, à demeurer immobile. »
Le capitaine qui avait pris la tête du saint Marc, l’évangéliste, prit peur ; il se jeta aux pieds du duc, et lui avoua ce qu’il avait fait, et que la tête était cachée parmi son bagage. On hala donc son bagage de la cale, et l’on y trouva la tête. On courut faire savoir au père Benjamin exactement ce qui s’était passé. Il monta sur-le-champ à cheval, prit avec lui un groupe du clergé, vint au duc, et lui raconta le songe qu’il avait eu cette nuit-là ; sur quoi tous dirent : « En vérité, c’est la tête du saint Marc, l’évangéliste. » Dès que le patriarche Benjamin arriva au navire et prit la tête pure — libérant ainsi le navire —, celui-ci appareilla aussitôt et partit en ligne droite. Lui, le duc et tout le peuple connurent la vérité du récit, rendirent témoignage à ce miracle, et glorifièrent Dieu.[207]
Le duc donna au patriarche beaucoup d’argent et lui dit : « Reconstruis l’église du saint Marc, et prie-le pour notre salut. » Le père patriarche retourna à la ville, portant la tête sur sa poitrine ; le clergé marchait devant lui, chantant et louant, comme il convenait à la réception de cette tête sacrée et glorieuse. Il fit faire un coffret de bois de teck, muni d’un cadenas, où il plaça la tête ; et il attendit le moment où il pourrait trouver les moyens de bâtir une église.
La grande famine sous ’Abd Allāh ibn Sa’d
Quand ’Amr fut revenu en Égypte, il en repartit encore une fois vers l’armée du prince des musulmans, et un homme nommé ’Abd Allāh, fils de Sa’d, fut envoyé en Égypte à sa place. Cet homme arriva accompagné de beaucoup de gens ; étant cupide, il amassa pour lui-même des richesses en Égypte. Il fut le premier à construire le Dīwān à Misr, et commanda que tous les impôts du pays y fussent réglés.
Aux jours de ’Abd Allāh, fils de Sa’d, une grande disette se déclara, telle qu’on n’en avait pas vu de pareille depuis le temps de Claude, le mécréant, jusqu’à son temps. Tous les habitants de la Haute-Égypte descendirent dans le Delta en quête de provisions ; les morts étaient jetés dans les rues et sur les places, comme les poissons que l’eau rejette à terre, parce qu’on ne trouvait personne pour les ensevelir ; certains dévoraient de la chair humaine. Et si le Seigneur n’avait été compatissant — par la multitude de ses miséricordes et les prières de notre père Benjamin, le saint — et n’avait mis fin promptement à cette disette, tous les habitants de la terre d’Égypte auraient péri ; car chaque jour mouraient, parmi le peuple, des myriades innombrables. Mais le Seigneur exauça les prières du patriarche, eut pitié de son peuple, et le rassasia de ses biens, comme il est écrit : « Les yeux de tous se tournent vers toi, et tu leur donnes la nourriture en son temps ; quand tu la leur donnes, ils vivent, et sont rassasiés de tes biens. »[208]
Agathon, fils spirituel de Benjamin
Or le saint Benjamin avait auprès de lui un homme plein de grâce et de sagesse, doux comme la colombe, dont le nom était Agathon ; il était prêtre de l’église, et originaire de la Maréotide. Aux jours d’Héraclius, à Alexandrie, il se déguisait en habit de laïc et allait, la nuit, consoler les orthodoxes qui se cachaient, régler leurs affaires et leur donner les saints Mystères. S’il fallait le faire de jour, il portait sur l’épaule une corbeille contenant des outils de charpentier, et se faisait passer pour charpentier, afin que les hérétiques ne l’arrêtassent pas ; il trouvait ainsi moyen d’entrer dans les maisons ou les logements des orthodoxes, pour leur donner les Mystères, les encourager à la patience et les consoler. Il fit cela dix ans, jusqu’au temps de l’apparition des musulmans. Quand donc le bienheureux Benjamin revint en paix sur son siège, il adopta Agathon comme son fils, dans l’administration de la sainte Église.[209]
La consécration de l’église de saint Macaire
Le père Benjamin raconta à Agathon le grand mystère qu’il avait vu, manifestement, lors de la consécration du saint sanctuaire du glorieux père saint Macaire, au Ouadi Habib, et les canons et règles qu’il y dressa. Voici son récit : « Quand j’étais dans ma cité d’Alexandrie, ayant trouvé un temps de paix et de délivrance des persécutions et des guerres des hérétiques, vint la fête de la Nativité du Seigneur Christ, le 28 de Kihak ; et nous nous assemblâmes en l’église de la Pure Dame Marie, Mère de la Lumière, qu’on appelle le Portique des Anges. Nous offrîmes de nombreuses prières, en présence du clergé, des chefs de la cité et de tout le peuple, vieillards et enfants, pour célébrer la louange de la Dame et Vierge qui enfanta Dieu le Verbe, véritablement incarné en ce monde, Seigneur des seigneurs et Roi des rois ; et pour observer en même temps la fête du Seigneur Christ, Fils unique-engendré, qui s’est incarné et s’est fait homme, et est né de la Pure Vierge à Bethléem de Juda — un seul Christ, indivisible. Je vis alors certains moines au visage calme et digne, semblables à des anges, qui s’étaient placés au milieu de l’assemblée ; quelques-uns étaient prêtres, et d’autres venaient du désert du saint Macaire. Ils ne pouvaient m’atteindre, à cause de la multitude. L’un des prêtres vint vers moi et me signala leur entrée ; je dis : Je les ai vus. Et je lui dis d’aller à eux ; il les invita à venir à moi.
Quand ils m’approchèrent, je m’enquis de la cause de leur venue de si loin. Ils dirent : Nous sommes venus prier ta paternité, en nous prosternant, de prendre, pour l’amour de Dieu, la peine d’un voyage au monastère de la Sainte Montagne, le Ouadi Habib, demeure de notre père Macaire le Grand, afin de consacrer la nouvelle église qui lui a été bâtie au pied du rocher, parmi les cellules ; car beaucoup de vieillards et de malades habitent des cellules éloignées, près de l’eau, et se fatigueraient à monter au sommet du rocher. Sois-nous donc favorable, ô notre père, et supporte cette fatigue, afin que les pères et les moines reçoivent ta bénédiction ; tous aspirent à voir ta sainteté. À ces paroles, je leur dis, dans ma pauvreté, avec joie : Ah ! plaise à Dieu de me rendre digne de cette tâche ! »
Le patriarche fit le voyage avec Agathon, le prêtre, et Cosmas, le scribe. Ils visitèrent Tarujah, puis le désert d’al-Muna — celui d’Abba Isaac —, près de la montagne de Bernuj, et les frères qui s’y trouvaient s’en réjouirent grandement. Ils arrivèrent au monastère de Baramous — celui de Maxime et Domèce —, où ils descendirent à l’église du saint Isidore et passèrent un jour. Enfin, ils vinrent au monastère du saint Macaire. À leur approche, les jeunes moines vinrent à leur rencontre, des palmes à la main ; après eux venaient les vieillards, portant des encensoirs fumants, et un groupe du clergé, chantant comme des anges — semblables à ceux qui vinrent à la rencontre du Seigneur Christ, depuis Jérusalem, le dimanche des Rameaux.[210]
Une vision du patriarche Macaire
Quand vint le matin du 8 de Toubah, et qu’on commença la prière de consécration, le patriarche vit un vieillard à la grande lumière, l’éclat rayonnant sur le visage. « Tandis que je le contemplais, raconte-t-il, je me dis en moi-même : Cet homme est digne d’être fait évêque, pour gouverner un peuple nombreux ; s’il plaît au Seigneur, dès qu’un siège sera vacant, je l’y établirai ; car c’est un saint homme, propre à cet office. Pendant que je pensais cela, un séraphin à six ailes m’apparut, et se tint à mes côtés. Il me dit : Ô évêque, pourquoi penses-tu à ce vieillard ? C’est saint Macaire, le père des patriarches, des évêques et des moines qui ont vécu dans ce désert ; il est venu pour la consécration de cette église. À ces paroles, je fus confondu devant lui ; je le contemplai, tandis qu’il se tenait parmi ses fils dans une grande joie ; la voix du séraphin retentissait à mes oreilles, et j’avais peur de lui. »
Le séraphin dit ensuite à Benjamin : « Si ses fils marchent dans la voie droite où il a marché, ils entreront avec lui dans la demeure du Roi et se réjouiront avec lui. Mais celui qui brise ses commandements n’a pas de part avec lui : il sera chassé du troupeau, et n’aura pas d’héritage avec lui. » Le saint Macaire dit alors au séraphin : « Ne scelle pas, ô mon seigneur, mes fils par ces paroles. Car s’il se trouve une seule grappe sur un cep, elle ne périra pas, parce que la bénédiction de Dieu est en elle ; et j’ai confiance dans le Christ, l’Amant de mon âme : s’il trouve chez mes enfants un seul commandement gardé — l’amour les uns des autres —, ou s’ils lèvent, ne fût-ce qu’une fois par jour, les yeux au ciel vers le Seigneur Christ, il ne les oubliera pas dans sa miséricorde, mais les délivrera de la punition de l’enfer éternel. Car le Seigneur, l’Ami des hommes, accorde au pécheur la repentance, et il ne veut pas sa mort, mais qu’il se tourne et se repente, afin de le recevoir. »[211]
Quand j’eus entendu ces paroles de saint Macaire au séraphin, je compris son amour pour ses enfants. Toi, Agathon, et l’évêque de Niciu, vous me dîtes : « À qui parles-tu, ô notre père ? » Et je vous dis : « Je parle à saint Macaire, le père de cette montagne. Car il est un temps pour parler, et un temps pour se taire. » Je montai au sanctuaire, dis la prière sur le chrême, et le pris pour oindre le saint sanctuaire. Et j’entendis une voix qui disait : « Observe, ô évêque ! » Quand je marquai le sanctuaire avec le chrême, je vis la main du Seigneur Christ, le Sauveur, sur les murs, oignant le sanctuaire. Une grande crainte tomba sur moi, et un tremblement, tel que vous l’avez vu en moi ; mais vous, et les présents, vous ne saviez pas la cause, ni ce que j’avais vu et entendu.
La vision du Paradis et les canons du monastère
Quand j’eus terminé la consécration du dôme, je sortis dans le corps de l’église pour en consacrer les murs et les colonnes ; et pour finir, je revins m’asseoir dans le dôme. Je vous dis alors : J’ai été ravi aujourd’hui au Paradis du Seigneur Sabaôth, et j’ai entendu des voix qui ne peuvent être exprimées, ni conçues dans le cœur de l’homme, comme le dit le sage apôtre Paul. Croyez-moi, mes frères : j’ai vu aujourd’hui la gloire du Christ remplissant ce dôme ; et j’ai vu, de mes propres yeux de pécheur, la sainte paume, la sublime main du Seigneur Jésus-Christ, le Sauveur, oignant la table d’autel de ce saint sanctuaire. J’ai vu aujourd’hui les séraphins, les anges et les archanges, et toutes les saintes armées du Très-Haut, louant le Père, le Fils et le Saint-Esprit dans ce dôme. J’ai vu le père des patriarches, des évêques et des docteurs de l’Église orthodoxe, debout au milieu de nous, parmi les frères, ses fils, dans la joie — j’entends le père Macaire le Grand. Vraiment, ce sanctuaire est sous le trône du Tout-Puissant. Ce sanctuaire est ce que décrit le prophète Isaïe, quand il dit : Il y aura un autel pour Dieu dans la terre d’Égypte, et une stèle ; et cinq villes parleront la langue de Canaan.[212]
Quand j’eus achevé le service divin et donné la communion au clergé, je vis encore une grande grâce, que je ne dois pas te cacher. Car lorsque les vieillards montaient pour la communion, je voyais une vapeur d’encens monter, comme un parfum, de leurs bouches — en sorte que je pensais que chacun de ces pères et moines portait un encensoir en venant communier. Le toit de l’église s’ouvrit, et ce parfum monta. J’observai leurs bouches pendant qu’ils priaient en s’approchant de l’Hostie, et je vis les paroles et l’encens qui sortaient de leurs bouches monter au ciel. Je m’assurai alors que c’étaient leurs pétitions et leurs prières, qu’ils prononçaient en recevant les saints Mystères — le Corps et le Sang du pur Seigneur Jésus-Christ. Je vis les anges recueillir leurs prières et les porter devant le trône du Seigneur. Et devant la puissance de leurs prières et de leurs supplications, je pensai : Vraiment, ceci est le chandelier d’or qui porte la lampe ; ceci est le joyau précieux ; ceci est l’étoile du matin, qui se lève et brille sur le monde entier.
Cette nuit-là, Benjamin vit en songe un homme lumineux, qui lui dit : « Réveille-toi, ô évêque, et lève-toi pour mettre en ordre les canons de cette église et de ce sanctuaire ensemble, afin que chacun, prêtre ou diacre, se garde dans sa conduite, en parfaite patience et vertueuse tranquillité — parce que le Christ, notre Seigneur, et tous ses anges sont ici ; et écris ces canons en mémorial pour cette sainte église, à jamais. Car viendra une génération tordue, qui aimera la louange des hommes plus que la gloire de Dieu, qui foulera ce saint lieu sans honte et avec arrogance, marchandant pour de l’or la grâce du Saint-Esprit qu’il a donnée à son peuple, et brisant les canons apostoliques. »
Les canons du monastère de saint Macaire
Le patriarche promulgua alors les canons suivants pour le monastère de saint Macaire. Premièrement : aucun prêtre ne montera au sanctuaire avant d’avoir revêtu son pallium, avant de porter l’encens au sanctuaire. Deuxièmement : aucun prêtre ni diacre n’y communiera avant de s’être revêtu de l’épomis ou d’un pallium. Troisièmement : aucun prêtre ni diacre ne dira, dans ce saint dôme, aucune parole oiseuse, et ne s’y assoira pour lire quelque livre ; qui transgressera ce canon sera anathème. Quatrièmement : si quelque prêtre ou moine entre dans ce dôme sans être affecté au service de ce sanctuaire, qu’il soit anathème. Cinquièmement : si quelque prêtre de ce lieu amène dans ce dôme et tabernacle saint un prêtre étranger de Misr, ou un officiel, pour la gloire humaine, qu’il soit anathème. Sixièmement : si quelqu’un persiste à entrer indûment dans ce saint dôme, le Seigneur Jésus-Christ le rejettera. Septièmement : si quelqu’un transgresse pour obtenir une part en ce saint lieu par argent ou par présent, qu’il soit dégradé — lui, et quiconque l’aide à y entrer pour la gloire humaine, surtout s’il est notoirement mauvais et orgueilleux.
« Sachez, mes frères, que pas un de ceux-là ne recevra le lot de Jacob ; et la puissance qui demeure en ce lieu et en ce saint sanctuaire ne consentira à aucune de ces choses. Mais que le moine soit humble, pur, pacifique, parfait en toutes les qualités approuvées, comme le maître Paul l’a attesté en parlant de ce degré. » Le séraphin annonça enfin à Benjamin : « Ton départ de ce monde, ô Benjamin — la séparation de ton âme et de ton corps —, correspondra au jour de la consécration de cette église. Tu partiras vers le Seigneur Christ, que tu aimes, pour te reposer dans la Jérusalem céleste, cité des prédestinés, avec tous les élus. »
Le miracle de la guérison du fils de l’officier
Il y avait, dans la cité de Niciu, un grand officier dont la coutume était d’entrer toujours dans les saints monastères du Ouadi Habib ; il était présent au jour de la consécration de l’église de saint Macaire, accompagné d’un fils affligé d’une maladie — en qui se manifesta un autre grand et éclatant prodige, opéré par le bienheureux père Macaire, le père de la Sainte Montagne au Ouadi Habib, consolateur de tous les patriarches, évêques, moines et docteurs du monde entier. Cet officier confia son fils à un saint moine. Quand la consécration et la liturgie furent achevées, et le peuple ayant communié, le fils de l’officier dormait dans la sainte église ; et à ce moment, il poussa dans son sommeil un cri qui effraya les présents. Le moine s’enhardit, alla au jeune homme et le réveilla ; et à son réveil, l’assemblée le contempla : voici qu’il était guéri, et semblait, ce jour-là, une nouvelle créature. Tous glorifièrent Dieu pour ce grand miracle.
Le père Benjamin appela le jeune homme et lui dit : « Ô mon fils, explique-moi ce que tu as vu en songe, et ne m’en cache rien. » Le jeune homme dit : « Pendant que je dormais, je vis un grand vieillard, à la barbe légère descendant sur sa poitrine, qui pressa mon corps de ses mains, en sorte que je criai de douleur. Puis il saisit de sa main le bord de mon vêtement, et le tira par-dessus ma tête ; et je vis toute ma maladie et mes plaies adhérant à mon vêtement, enlevées avec lui de mon corps. Et il me dit : Aie bon courage, mon fils, car voici, tu es guéri. Quand ce père et moine eut fini, je me relevai guéri. Voilà ce qui m’est arrivé, ô mon seigneur et père. »
La mort du père Benjamin
Le bienheureux père Benjamin fut atteint d’une maladie aux pieds, outre la vieillesse qui était venue sur lui. Il demeura ainsi, malade, deux années, jusqu’à ce que les saints priassent pour lui, afin que Dieu le libérât de la prison de ce monde plein de tristesse et le conduisît auprès d’eux, au lieu où il n’y a ni tristesse ni douleur, mais qui est plein de joie, au pays des vivants. Dieu accepta leurs prières, et envoya à Benjamin trois personnages — Athanase l’Apostolique, Sévère et Théodose, les patriarches —, qui furent présents à sa mort et précédèrent sa sainte âme, tandis que les saints anges la portaient sur leurs ailes pures, montant avec elle au ciel, avec gloire et honneur, les voix de louange et de glorification la précédant, jusqu’à ce qu’elle atteignît le pays des saints — comme l’époux entre dans sa chambre, ou le roi dans son palais.[213]
Il partit donc vers le Christ, son Roi, après avoir achevé son combat, fini sa course et gardé sa foi, sans avoir perdu une seule de ses brebis, le 8 de Toubah, après trente-neuf ans de patriarcat — gardant la foi, portant la couronne de l’exil qu’il avait reçue du Seigneur Christ. À lui la gloire, avec le Père miséricordieux et le Saint-Esprit, le Donateur de vie. Amen.
Abba Agathon dit : « Ceux dont les pensées sont au ciel sont éclairés par la gloire de Dieu, qui est le Père de la lumière ; l’amour spirituel de Dieu est en eux, comme il est écrit : Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon.[214] Tel fut le père Benjamin, le patriarche, le maître des orthodoxes, qui comprenait l’interprétation des Écritures, demeurait au désert et saisissait beaucoup de mystères ; car il méprisait son corps et retranchait ses désirs, pour l’amour du Seigneur Christ, notre Dieu, qui est au-dessus de tout. Et moi, le pécheur Agathon, je fus le fils du père Benjamin, et j’ai connu beaucoup de ses vertus, par mon intimité avec lui. »
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Avec l’aide de Dieu s’achève la première moitié de la première partie du Livre des Histoires des Patriarches de la grande cité d’Alexandrie, successeurs de saint Marc l’évangéliste. Que Dieu nous accorde la bénédiction de ses prières et des leurs ! Et leur nombre est de trente-huit patriarches.
[1] Selon la tradition ancienne, les apôtres se partagèrent le monde par tirage au sort après la Pentecôte. Ce motif, attesté dès les Actes apocryphes, fonde la revendication alexandrine d’une origine proprement apostolique.
[2] Cf. Jérémie XLVI, 25 ; Nahum III, 8 ; Ézéchiel XXX, 14-16 : « Nô-Amon », la cité du dieu Amon, désigne Thèbes chez les prophètes, mais la tradition copte en étendit le nom à la métropole égyptienne par excellence, Alexandrie.
[3] Le monastère de Saint-Macaire, au désert de Scété (l’actuel Wādī al-Natroun), fut du VIe au XIe siècle la véritable bibliothèque de l’Église copte et la résidence habituelle des patriarches ; Nahya se trouvait aux portes de Gizeh. C’est dans ces fonds monastiques que dormaient les vies coptes et grecques dont ce livre est la somme.
[4] Écho du cantique d’Anne (I Samuel II, 8) et du psaume CXIII (Septante CXII), 7-8 — versets que la liturgie copte applique volontiers à l’élection des pasteurs : Dieu choisit ses patriarches comme il choisit David, au plus humble du troupeau.
[5] Cette page est un précis de christologie copte : l’union sans division ni changement de la divinité et de l’humanité dans l’unique Christ incarné, selon la formule de saint Cyrille d’Alexandrie. Le titre de la Vierge « trône du Seigneur » est familier de l’hymnographie copte, notamment des théotokies du mois de Kiahk.
[6] Romains V, 3-5.
[7] Hébreux XII, 8, dans une paraphrase libre : l’épître aux Hébreux était reçue dans le canon alexandrin comme quatorzième épître de Paul.
[8] Cf. Isaïe VIII, 18 et Jean XVII, 12 : la parole du prophète, reprise par le Christ au soir de la Passion, devient ici la devise de tout pasteur rendant compte de son troupeau.
[9] Matthieu V, 14-16.
[10] N.d.T. — Ce florilège de maximes sur l’art de gouverner appartient au genre arabe des « miroirs des princes » (adab). Sa présence en tête d’une histoire ecclésiastique dit bien le milieu de Sévère : une élite copte lettrée, nourrie de culture arabe classique, qui lisait la sagesse profane à la lumière de l’Évangile.
[11] La « Pentapole » désigne les cinq cités grecques de Cyrénaïque (l’actuelle Libye orientale) ; mais l’énumération de Sévère, qui court jusqu’à Kairouan, reflète la géographie de son propre temps : aux yeux du Xe siècle, tout l’Occident africain relevait, de droit, du trône de saint Marc.
[12] N.d.T. — Ces lignes datent un tournant de l’histoire copte : au Xe siècle, l’arabe supplante le copte comme langue vivante des chrétiens d’Égypte. L’œuvre de Sévère inaugure la grande littérature copte de langue arabe ; le copte demeurera la langue sacrée de la liturgie, qu’il est encore aujourd’hui.
[13] Matthieu XI, 28-30.
[14] Matthieu VII, 7.
[15] Psaume CXV (Septante CXIII B), 1-3.
[16] Les versions grecques portent : « du temps de Justinien de pieuse mémoire ».
[17] ἀργυροπράτης, un commerçant en argent.
[18] L'Urim et le Thummim, en grec Δήλωσις καὶ Ἀλήθεια, en latin Doctrina et Veritas.
[19] Du grec κῶδιξ, registre officiel.
[20] Luc IV, 14-22.
[21] Psaume CX, 4 (Septante CIX).
[22] Psaume LXXXIX, 48 (Septante LXXXVIII).
[23] Cf. Eusèbe, Histoire ecclésiastique, I, 3.
[24] « Dans les Mémoires de sa captivité » (Ἐν τοῖς τῆς αἰχμαλωσίας αὐτοῦ ὑπομνήμασιν).
[25] Cf. Bargès, Homélie sur saint Marc, Paris, 1877, p. 73-80 (premier appendice). N.d.T. — L’Église copte compte saint Marc lui-même comme premier patriarche : le pape actuel d’Alexandrie porte ainsi un numéro d’ordre qui remonte, sans interruption revendiquée, jusqu’à l’évangéliste.
[26] Jean, « surnommé Marc » : c’est l’usage même du Nouveau Testament (Actes XII, 12.25 ; XV, 37). La tradition copte a gardé de lui ce double nom, hébreu et latin, signe d’une famille juive de la diaspora hellénisée.
[27] N.d.T. — Le lion accompagnera saint Marc pour toujours : il est devenu, dans l’iconographie de toute la chrétienté, le symbole du deuxième évangéliste — de Venise, qui lui déroba ses reliques au IXe siècle, jusqu’aux icônes coptes où le fauve dort aux pieds de l’apôtre.
[28] N.d.T. — La tradition identifie la maison de Marc au Cénacle : la « chambre haute » de la Cène et de la Pentecôte serait ainsi la maison même de la famille de l’évangéliste (cf. Actes XII, 12). L’Église copte y voit la première église de l’histoire.
[29] Eusèbe, Histoire ecclésiastique, II, 16. La quinzième année après l’Ascension place la mission alexandrine de Marc vers l’an 43-48, sous le règne de Claude.
[30] Cf. Bargès, op. cit., p. 81-90 (second appendice) ; Acta Sanctorum, 25 avril.
[31] N.d.T. — L’Alexandrie du Ier siècle était dominée par le culte de Sérapis, divinité créée par les Ptolémées pour unir Grecs et Égyptiens ; son sanctuaire, le Sérapéum, passait pour l’un des plus beaux temples du monde. C’est contre ce paganisme savant et puissant — et non contre quelque superstition de village — que Marc engagea la partie.
[32] N.d.T. — Le geste répète exactement celui du Christ guérissant l’aveugle-né (Jean IX, 6) : l’apôtre agit comme son Maître, avec la boue de l’Égypte pour matière du miracle. Toute la scène — la sandale rompue, l’artisan, l’exclamation « Dieu est Un » — fait de la conversion d’Alexandrie une affaire d’humbles, commencée sur le pas d’une échoppe.
[33] Anien (Anianus) : le cordonnier d’Alexandrie deviendra le deuxième patriarche. L’Église copte aime ce raccourci saisissant : entre l’évangéliste qui vit la face du Christ et l’artisan converti sur le seuil de sa boutique, la succession apostolique ne connaît pas de différence de rang.
[34] N.d.T. — L’anaphore dite de saint Marc, conservée en grec, est la souche dont la liturgie copte de saint Cyrille est l’héritière directe. Elle est encore célébrée dans l’Église copte, principalement au Carême et au mois de Kiahk : le fidèle d’aujourd’hui prie, pour l’essentiel, avec les paroles que ce chapitre attribue à l’évangéliste.
[35] N.d.T. — Ce Didascalée d’Alexandrie deviendra, avec Pantène, Clément et Origène, la première grande école de pensée chrétienne — le lieu où la foi apprit à parler la langue de la philosophie grecque.
[36] Τὰ Βουκόλου, « le Pâturage des bœufs » : quartier du littoral oriental d’Alexandrie. C’est là que s’élèvera, siècle après siècle, le Martyrium de saint Marc, cœur de l’Église d’Égypte.
[37] Σύρωμεν τὸν βούβαλον ἐν τοῖς Βουκόλου — littéralement : « Traînons le bouvillon dans le quartier de Boucalia. » N.d.T. — En l’an 68, la Pâque chrétienne coïncida avec les fêtes de Sérapis : le martyre de Marc naît de cette collision des deux calendriers, celui du dieu de la ville et celui du Ressuscité.
[38] Τὸ Ἀγγέλιον, lieu-dit d’Alexandrie.
[39] N.d.T. — Soit le 24 avril de l’an 68. L’Église copte célèbre le martyre de saint Marc le 30 Baramouda, et sa mémoire demeure au 25 avril dans les calendriers d’Occident. Le chef de l’évangéliste, conservé à Alexandrie à travers toutes les vicissitudes, est encore remis solennellement à chaque nouveau patriarche lors de son intronisation.
[40] Eusèbe, Histoire ecclésiastique, II, 24.
[41] N.d.T. — « Entrer dans le repos » : la formule reviendra pour chaque patriarche. Elle traduit le vocabulaire même du Synaxaire copte, où la mort des justes est une dormition ; et la date copte qui l’accompagne est, aujourd’hui encore, celle de leur commémoration liturgique.
[42] N.d.T. — Que l’on retienne ce tableau : évêques, prêtres et laïcs assemblés, la prière, puis le sort. L’élection du patriarche d’Alexandrie associe encore aujourd’hui le peuple au choix de son pasteur, et le tirage au sort sur l’autel, entre les derniers noms retenus, demeure l’acte final de la désignation — l’Église y lit la main de Dieu, comme au remplacement de Judas (Actes I, 26).
[43] N.d.T. — C’est à ce Juste que saint Marc, selon le récit qui précède, avait confié l’école théologique d’Alexandrie : le sixième patriarche fait ainsi le lien entre la génération apostolique et le grand Didascalée du siècle suivant.
[44] N.d.T. — Discrète mention d’un fait capital : la persécution rôde, et le patriarche devient itinérant et caché. Deux siècles plus tard, sous la domination byzantine, puis souvent encore sous l’islam, cette Église apprendra de nouveau à vivre avec des pasteurs voyageurs, réfugiés dans les monastères du désert.
[45] Cf. Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 22 ; VI, 2, 3, 8, 19, 26 ; Acta Sanctorum, 9 octobre. N.d.T. — Avec Démétrius, l’histoire des patriarches sort de la pénombre : quarante-trois ans de pontificat, contemporains de Clément et d’Origène, abondamment documentés par Eusèbe. Le récit de la grappe hors saison appartient, lui, au trésor propre de la tradition copte.
[46] N.d.T. — Le célibat épiscopal, universel en Orient à partir du VIe siècle, ne s’était pas encore imposé : l’apologie que développe ici le chroniqueur montre que la question troublait déjà ses lecteurs. Le canon apostolique invoqué est le cinquième, qui défend à l’évêque de renvoyer sa femme « sous prétexte de piété ».
[47] N.d.T. — La scène a la structure d’une liturgie : la Pentecôte, l’assemblée retenue, la prière, l’encensement. Le feu qui ne consume pas est le signe biblique par excellence de la présence divine dans la chair vierge — le buisson ardent, que l’hymnographie copte applique précisément à la virginité ; ici, il atteste celle d’un couple.
[48] Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 1 : Léonidès, le père d’Origène, fut effectivement martyrisé sous Sévère. N.d.T. — Le lecteur doit être prévenu : le portrait d’Origène qui court dans tout ce chapitre est celui, très noirci, de la polémique postérieure. L’histoire retient un géant — le plus grand savant chrétien de son siècle, maître du Didascalée à dix-huit ans, confesseur torturé sous Dèce — dont certaines spéculations furent condamnées trois siècles après sa mort (553). Le conflit avec Démétrius, réel, fut d’abord une affaire de juridiction et d’ordination irrégulière ; la tradition copte, fidèle à son patriarche, l’a relu comme un procès en hérésie.
[49] Eusèbe, op. cit., VI, 4-5. Aquila était le préfet d’Égypte qui mena la persécution ; les supplices eurent lieu vers 203, sous le pontificat de Démétrius, principalement en Thébaïde.
[50] Le Didascalée d’Alexandrie ; le grec d’Eusèbe (VI, 6) dit qu’il « dirigeait la catéchèse d’Alexandrie ». N.d.T. — Clément d’Alexandrie, l’auteur du Pédagogue et des Stromates, premier grand penseur à réconcilier délibérément la foi et la culture grecque.
[51] Eusèbe, op. cit., VI, 7.
[52] Eusèbe, op. cit., VI, 8.
[53] Eusèbe, op. cit., VI, 8.
[54] Eusèbe, op. cit., VI, 9.
[55] Eusèbe, op. cit., VI, 10.
[56] Eusèbe, op. cit., VI, 11.
[57] Soit l’âge total de Narcisse.
[58] Eusèbe, op. cit., VI, 12. N.d.T. — Il s’agit du débat autour de l’apocryphe dit Évangile de Pierre : le passage est l’un des plus anciens témoignages du discernement de l’Église entre Écritures reçues et écrits forgés.
[59] Eusèbe, op. cit., VI, 15.
[60] Eusèbe, op. cit., VI, 17.
[61] Eusèbe, op. cit., VIII, 9-10. N.d.T. — Phileas de Thmouis, décapité vers 306 sous la grande persécution, est l’un des martyrs égyptiens les mieux documentés : le procès-verbal de ses interrogatoires nous est parvenu sur papyrus.
[62] Cf. Eusèbe, op. cit., VI, 19.
[63] Eusèbe, op. cit., VI, 23-25, 32, 36.
[64] Eusèbe, op. cit., VI, 25. N.d.T. — Ironie de la tradition : c’est à l’« hérétique » que le chroniqueur emprunte, sans sourciller, l’un des plus anciens canons des Écritures. La liste qui suit, précieuse pour l’histoire de la Bible, mêle au témoignage d’Origène des traditions propres sur l’origine de chaque Évangile.
[65] I Corinthiens II, 12.
[66] Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 15. N.d.T. — Héraclas avait dirigé le Didascalée après Origène, dont il fut d’abord l’élève puis l’adjoint : la chaire d’Alexandrie menait alors tout droit au trône de saint Marc. C’est à lui, selon une tradition rapportée par Eutychius, que fut donné pour la première fois le titre de « papa » — pape —, un demi-siècle avant que Rome n’en use.
[67] Eusèbe, op. cit., VI, 26.
[68] Eusèbe, op. cit., VI, 28.
[69] Eusèbe, op. cit., VI, 29.
[70] N.d.T. — C’est l’élection célèbre de Fabien de Rome (Eusèbe, VI, 29) : un laïc venu de la campagne, désigné par la colombe aux yeux de tout le peuple. Le chroniqueur copte la rapporte avec une visible tendresse — elle ressemble tant à l’élection de son Démétrius, paysan à la grappe de raisin.
[71] N.d.T. — Cette scène vaut un traité : l’Évangile entre chez le philosophe par le commerce d’une pauvre veuve, feuillet à feuillet, comme une marchandise d’occasion — puis la veuve lui apprend que la Parole, elle, ne se vend pas. Toute l’économie de la grâce est dans ce renversement.
[72] Eusèbe, op. cit., VI, 29 ; sur Denys, VI, 35.
[73] N.d.T. — Ce Grégoire n’est autre que Grégoire le Thaumaturge, apôtre du Pont, et Athénodore son frère : l’école d’Alexandrie essaimait jusqu’aux rives de la mer Noire.
[74] N.d.T. — Jules l’Africain, auteur des Chronographies en cinq livres, le premier chronologiste chrétien, et de la célèbre lettre à Origène sur l’histoire de Suzanne.
[75] Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 37 : la doctrine des thnétopsychites — « l’âme mortelle » —, condamnée lors d’un synode où Origène, ironie de notre chronique, fut précisément l’artisan du retour des égarés.
[76] Celle des Elcésaïtes (Eusèbe, VI, 38). Philippe l’Arabe (244-249) passe, depuis Eusèbe (VI, 39), pour le premier empereur favorable aux chrétiens — certains ont même voulu voir en lui un baptisé secret.
[77] Eusèbe, op. cit., VI, 40. N.d.T. — La suite du récit d’Eusèbe est savoureuse : le paysan se rendait à une noce ; les convives se levèrent de table en masse et fondirent sur l’escorte, qui s’enfuit — et Denys, qui espérait le martyre, dut supplier ses libérateurs de le laisser aux soldats, avant d’être emmené de force sur son âne. L’Église a toujours souri de cette page.
[78] Eusèbe, op. cit., VI, 41. Le manuscrit arabe, comme certains manuscrits d’Eusèbe, porte ici « Fabien ». N.d.T. — Cette lettre est l’un des plus précieux documents du IIIe siècle : le récit d’un témoin oculaire, écrit à chaud, d’un pogrom urbain puis d’une persécution d’État.
[79] En grec : κάλαμοις ὀξέσι, « avec des roseaux pointus ».
[80] Quinta, selon Eusèbe.
[81] Mauvaise lecture du grec d’Eusèbe, qui mentionne deux personnes distinctes : un certain Sérapion, et une vieille femme nommée Apollonia — celle-là même dont il va être question. N.d.T. — Ces petites confusions sont la trace du long voyage du texte : du grec d’Eusèbe au copte, du copte à l’arabe, et de l’arabe jusqu’à nous.
[82] N.d.T. — Sainte Apollonie, à qui les bourreaux brisèrent les dents, est devenue dans toute la chrétienté la patronne des maux de dents ; l’art médiéval la représente tenant une dent au bout d’une tenaille. Eusèbe précise ce trait bouleversant : sommée de prononcer les paroles impies, elle demanda un instant, et d’elle-même sauta dans le feu.
[83] Eusèbe écrit κάμηλοις ἐποχούμενοι, « portés sur des chameaux » — que le traducteur arabe a probablement lu autrement : chez Eusèbe, les deux confesseurs traversent l’immense Alexandrie juchés sur des chameaux, flagellés en route, avant le bûcher.
[84] Besas, selon Eusèbe — un soldat, précisément : il avait pris la défense des condamnés contre les insultes de la foule.
[85] Dionysia, selon Eusèbe.
[86] Ammonarion, selon Eusèbe.
[87] Chérémon, évêque de Nilopolis (Eusèbe, op. cit., VI, 42).
[88] Il s’agit de Novatien (Eusèbe, op. cit., VI, 43). N.d.T. — Derrière la querelle des noms — le prêtre romain Novatien, le prêtre carthaginois Novat, que notre texte fond en un seul personnage comme Eusèbe lui-même — se joue l’une des grandes décisions de l’histoire chrétienne : l’Église sera-t-elle la société des parfaits ou l’hôpital des pécheurs ? Rome, Carthage et Alexandrie répondirent d’une seule voix, contre les rigoristes : la porte de la pénitence ne se ferme à personne.
[89] Καθαροί, en grec — d’où le nom de « cathares », que la postérité donnera aux Novatiens bien avant de le donner à d’autres.
[90] Ce sont en réalité les effectifs du clergé catholique de Rome, que la lettre de Corneille énumère avec fierté ; Eusèbe donne aussi 42 acolytes, 52 exorcistes, lecteurs et portiers — et quinze cents veuves et indigents nourris par l’Église : le premier recensement social d’une communauté chrétienne.
[91] « Évêque du diocèse des Hermopolitains », dit le grec d’Eusèbe (VI, 46). N.d.T. — Al-Achmounaïn, l’ancienne Hermopolis Magna, est précisément le siège de Sévère, notre compilateur : on imagine avec quelle émotion il recopia la lettre du grand Denys adressée, sept siècles plus tôt, à son propre prédécesseur.
[92] Traduction incertaine d’Eusèbe (VIII, 1) : le grec dit que Gallus répéta la faute de Dèce en chassant « les saints hommes qui suppliaient Dieu pour sa paix et sa santé » — chassant ainsi, dit Denys, les prières mêmes qui le protégeaient.
[93] Étienne (Eusèbe, op. cit., VII, 2-5).
[94] Eusèbe, op. cit., VII, 5.
[95] N.d.T. — C’est la grande querelle baptismale du IIIe siècle : faut-il rebaptiser ceux qui viennent des sectes ? Rome disait non — l’imposition des mains suffit —, Carthage et une partie de l’Orient disaient oui. Denys, fidèle à son surnom, fit œuvre de paix entre les deux rives, multipliant les lettres pour empêcher la rupture.
[96] Denys écrit ici à Sixte, et parle d’Étienne (Eusèbe, op. cit., VII, 5). N.d.T. — Sabellius enseignait que le Père, le Fils et l’Esprit ne sont que trois masques d’une unique Personne ; c’est en le réfutant que Denys forgea des formules si vigoureuses sur la distinction des Personnes qu’il dut s’en expliquer devant son homonyme de Rome — échange fameux, prélude aux débats de Nicée.
[97] Interprétation défaillante d’une phrase d’Eusèbe (VII, 10) : chez lui, ce sont des sacrifices divinatoires — l’inspection d’entrailles d’enfants — que pratiquait Macrien, le mage égyptien qui poussa Valérien à la persécution. L’horreur, hélas, n’est pas moindre.
[98] Sévère tire peut-être ce nom du grec ἀκόλουθος, « accompagnateur, suivant ».
[99] N.d.T. — L’histoire retient la fin de Valérien comme un jugement : capturé par le roi perse Chapour Ier en 260 — seul empereur romain jamais pris vivant —, il mourut en captivité. Les chrétiens y lurent la main de Dieu.
[100] Eusèbe, op. cit., VII, 13 : c’est l’édit de tolérance de Gallien (260) — le premier acte impérial reconnaissant à l’Église l’existence légale et la propriété de ses lieux de culte, quarante ans avant Constantin.
[101] Eusèbe, op. cit., VII, 14.
[102] Eusèbe, op. cit., VII, 27 : premier concile d’Antioche, vers 264. N.d.T. — Paul de Samosate, évêque d’Antioche et haut fonctionnaire de la reine Zénobie de Palmyre, niait la préexistence du Verbe ; il fallut trois conciles pour le déposer. La lettre d’excuse de Denys, écrit Eusèbe, fut son dernier acte : il mourut pendant le concile.
[103] N.d.T. — Saïd ibn Batrīq n’est autre qu’Eutychius, patriarche melkite d’Alexandrie (933-940) et annaliste : Sévère, son contemporain et son adversaire confessionnel, ne dédaigne pas de le citer comme témoin — belle leçon de probité d’historien. La critique moderne confirme : dix-sept ans (247-264).
[104] Eusèbe, op. cit., VII, 30.
[105] N.d.T. — Ce portrait-charge, conservé par Eusèbe, est l’un des premiers pamphlets de l’histoire chrétienne, et un document social sans prix : Paul, protégé de la reine Zénobie de Palmyre, cumulait sa chaire épiscopale avec la charge de ducenarius — haut fonctionnaire des finances —, d’où le trône, l’escorte et les lettres lues en marchant. Sa doctrine faisait du Christ un simple homme adopté par Dieu ; le concile qui le déposa (268) prépare, à soixante ans de distance, le vocabulaire de Nicée.
[106] Eusèbe, op. cit., VII, 30-31. N.d.T. — Détail piquant rapporté par Eusèbe : Paul refusant d’évacuer la maison épiscopale, c’est à l’empereur Aurélien — un païen — que l’Église en appela ; il attribua l’édifice « à ceux avec qui correspondaient les évêques d’Italie et de Rome ». Premier arbitrage impérial d’un litige ecclésiastique, quarante ans avant Constantin.
[107] Le récit qui suit — Manès, Marcellus et Archélaüs — est tiré des Actes du débat d’Archélaüs, conservés seulement dans une version latine ; des fragments d’une version copte, provenant du Monastère Blanc en Haute-Égypte, sont gardés à la Bibliothèque nationale, à Paris. N.d.T. — Derrière la caricature, un adversaire immense : le manichéisme, religion dualiste organisée en Église rivale, se répandit de l’Espagne à la Chine, où il survécut mille ans ; saint Augustin lui-même fut neuf ans « auditeur » manichéen avant de devenir son plus grand contradicteur. C’est en Égypte que la secte connut l’un de ses premiers foyers — d’où la vivacité de nos chroniqueurs.
[108] N.d.T. — Le costume est un portrait théologique : les Actes latins décrivent le hiérophante en manteau bigarré et hautes bottines, l’attirail du mage perse. Tout l’épisode oppose deux mises en scène — le prophète paré qui s’assied de lui-même à la place d’honneur, et l’évêque qui n’apporte que l’Écriture.
[109] N.d.T. — L’argument est d’une belle ironie : Manès prétendait recevoir l’Évangile en n’en gardant que ce qui s’accordait à son système ; l’évêque fait constater par deux païens qu’aucune école au monde ne traite ainsi ses propres livres. La critique du « tri » dans les Écritures — héritée de la controverse antimarcionite — restera un lieu classique de la polémique chrétienne.
[110] N.d.T. — L’histoire profane confirme l’essentiel : Manès mourut en prison, vers 276-277, sous le roi sassanide Bahram Ier, livré par le clergé zoroastrien — persécuté, donc, par une religion d’État qui n’était pas la chrétienne ; la tradition veut que son corps écorché ait été exposé aux portes de Gundishapur. Ses fidèles firent de cette mort leur « crucifixion ».
[111] La suite de cette vie est tirée d’Eusèbe, op. cit., VII, 32.
[112] N.d.T. — Eusèbe (VII, 32) fait d’Anatolius le maître de toute la science alexandrine : arithmétique, géométrie, astronomie, physique, rhétorique — les notables lui avaient même confié la chaire de la « succession aristotélicienne » d’Alexandrie. L’épisode qui suit se rapporte au siège du quartier du Bruchion, lors des guerres civiles des années 260-270.
[113] N.d.T. — Chez Eusèbe, le stratagème d’Anatolius est un pur acte de miséricorde déguisé en calcul militaire : sous couleur d’épargner les vivres des assiégés, il fit ouvrir les portes à tous les inutiles à la guerre — et avec eux, cachés sous des haillons, une foule de chrétiens qu’il sauva de la famine et du massacre.
[114] N.d.T. — Le canon pascal d’Anatolius, fondé sur le cycle de dix-neuf ans, fait de lui l’un des pères de la science du comput : fixer la date de Pâques demeura pendant des siècles le grand problème d’astronomie de la chrétienté, et Alexandrie — cité des astronomes — en fut l’arbitre reconnu.
[115] N.d.T. — Eusèbe l’appelle « le miel de l’Attique » (τὸ μέλι τῆς Ἀττικῆς). Quant à Piérius, prêtre d’Alexandrie et maître du Didascalée, sa science lui valut le surnom d’« Origène le Jeune » — que notre chronique, on le comprend, préfère taire.
[116] Theomètor, « Mère de Dieu », en grec : l’une des premières mentions historiques d’une église dédiée à la Théotokos. N.d.T. — Un siècle et demi avant Éphèse (431), Alexandrie priait donc déjà Marie sous le titre qui allait devenir le cri de ralliement de saint Cyrille et de toute l’Église copte : la dévotion précéda le dogme, comme il arrive presque toujours.
[117] N.d.T. — Le récit est bâti sur le patron biblique d’Anne, mère de Samuel (I Samuel I) : la femme stérile qui prie au sanctuaire, la promesse, l’enfant voué à Dieu dès avant sa naissance. La fête des saints Pierre et Paul, le 5 Abib, demeure l’une des grandes fêtes du calendrier copte, au terme du jeûne des Apôtres.
[118] N.d.T. — La scène du Baptême du Christ — le Fils dans le fleuve, l’Esprit en colombe, la voix du Père — est depuis toujours l’argument populaire par excellence contre le sabellianisme : les trois Personnes s’y manifestent ensemble et distinctement. La liturgie copte de l’Épiphanie la chante précisément comme la « manifestation de la Trinité ». On aura noté que la chronologie du récit est ici largement légendaire : le vrai Sabellius enseignait un demi-siècle plus tôt ; la tradition a voulu donner à son erreur une fin exemplaire, sous les coups du futur martyr.
[119] N.d.T. — On remarquera l’humilité mise en scène : à chaque prodige, Pierre s’efface derrière « les prières de mon père Théonas » — l’eau même de l’exorcisme est bénie par le patriarche, non par lui. La sainteté, dans cette tradition, s’apprend comme un métier, dans l’obéissance.
[120] N.d.T. — Arius entre ici en scène pour la première fois : simple clerc d’Alexandrie, excommunié par Pierre — pour son ralliement au schisme de Mélèce, disent les sources anciennes — vingt ans avant que sa doctrine n’embrase l’Empire et ne provoque le concile de Nicée. Notre chronique aime cette continuité : le dernier des martyrs a démasqué le premier des hérésiarques.
[121] N.d.T. — La grande persécution de Dioclétien (303-311) fit tant de martyrs en Égypte que l’Église copte compte depuis lors les années à partir de son avènement : l’ère des Martyrs (anno martyrum), qui commence en 284, règle toujours le calendrier liturgique copte.
[122] Voir les trois versions des Actes de saint Pierre, publiées par Baronius puis Mai (Spicilegium Romanum, III, Rome, 1840), Surius (25 novembre), Combefis (Paris, 1660), Viteau (texte grec, Paris, 1897), Bedjan (version syriaque, Acta martyrum et sanctorum, t. V, Paris, 1895) et Hyvernat (Actes des Martyrs tirés des manuscrits coptes, Paris, 1886).
[123] N.d.T. — Trait liturgique précieux : dans l’ancienne tradition alexandrine, les catéchumènes étaient baptisés au terme du Carême, et le vendredi de la sixième semaine demeure dans l’Église copte la « clôture du Baptême » — après quoi l’on ne baptisait plus jusqu’à la Pentecôte. Tout le récit suppose ce calendrier : la femme arrive juste à temps.
[124] N.d.T. — Ce récit, l’un des plus aimés de toute la tradition copte, est une véritable leçon de théologie sacramentaire en forme de conte : l’eau qui se fige proclame l’unicité du baptême (« un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême », Éphésiens IV, 5), et la sentence de Pierre reconnaît ce que les théologiens nommeront le baptême de désir — la foi et l’intention suppléant, dans la nécessité, au rite qu’elles appellent. Le sang tiré du sein maternel répond à l’eau et au sang du côté transpercé : c’est le Crucifié lui-même, dit le patriarche, qui a baptisé ces enfants.
[125] N.d.T. — La vision de la tunique déchirée est l’une des images fondatrices de la conscience copte : la robe du Christ, c’est l’Église, tissée d’une pièce comme la tunique sans couture de la Passion (Jean XIX, 23-24) — et l’hérésie la déchire. Le Synaxaire la lit au 29 Hator ; l’iconographie la représente inlassablement ; et l’histoire lui a donné raison à sa manière : quinze ans plus tard, Arius embrasait toute l’Église.
[126] N.d.T. — Mélèce, évêque de Lycopolis — l’actuelle Assiout —, profita de l’emprisonnement des évêques pour ordonner de son propre chef dans leurs diocèses, puis reprocha au patriarche sa clémence envers les chrétiens tombés durant la persécution : rigorisme et ambition mêlés, comme chez Novatien. Son schisme des « Mélitiens » empoisonna l’Église d’Égypte un siècle durant, et servit de premier appui à Arius.
[127] Jean XI, 50 ; XVIII, 14.
[128] N.d.T. — La parole est passée en titre : l’Église copte vénère Pierre Ier comme « le Sceau des martyrs » — le dernier patriarche mis à mort par Rome païenne ; deux ans après lui, l’édit de Milan changeait le monde. Sa prière fut donc exaucée à la lettre : son sang ferma l’ère des persécutions, celle-là même qui donne son nom au calendrier copte.
[129] N.d.T. — La tradition ajoute ici un trait que tout copte connaît : de son vivant, par humilité, Pierre ne s’était jamais assis sur le trône de saint Marc — il célébrait depuis le marchepied. Mort, son peuple l’y assit enfin. Et son sang scella l’usage : le patriarche d’Alexandrie porte depuis lors le titre de « treizième apôtre ».
[130] N.d.T. — Six mois : la brièveté du pontificat est lue par la tradition comme un jugement, et la leçon court dans tout le chapitre suivant. L’histoire nuance le tableau : Achillas, prêtre éminent qui avait dirigé le Didascalée, crut sans doute à la sincérité d’un pénitent ; c’est Arius qui mentait.
[131] N.d.T. — Nicée, 325 : premier concile œcuménique, réuni par Constantin contre Arius, prêtre alexandrin qui niait la divinité éternelle du Fils. Les trois cent dix-huit Pères y proclamèrent le Fils « consubstantiel au Père » — et le diacre qui portait les arguments d’Alexandrie s’appelait Athanase. Le Credo chanté à chaque liturgie copte est celui de Nicée, complété à Constantinople ; et c’est également Nicée qui confia au siège d’Alexandrie, cité des astronomes, le soin d’annoncer chaque année à toute l’Église la date de Pâques — d’où les Lettres festales dont il sera question au chapitre suivant.
[132] N.d.T. — Le titre est demeuré : l’Église copte ne nomme jamais Athanase sans dire al-Rasūlī, « l’Apostolique ». La postérité entière a ratifié le jugement : Athanasius contra mundum — Athanase contre le monde — est passé en proverbe pour dire un homme seul qui a raison contre tous.
[133] N.d.T. — Ce préambule condense — et bouscule — un demi-siècle : la chronique donne d’abord la fresque, puis reprendra le détail. L’historien rétablira l’ordre des règnes (Constantin, Constance, Julien, Jovien, Valens, Théodose) et notera que Valentinien fut en réalité favorable aux orthodoxes ; mais la mémoire copte a fondu tous les persécuteurs en une seule figure, face au patriarche inamovible.
[134] N.d.T. — Page d’or de la spiritualité alexandrine : la mesure comme sommet de l’ascèse, enseignée par le plus intraitable des dogmaticiens. C’est la doctrine même que la Vie d’Antoine prête au père des moines — la discrétion, reine des vertus —, et l’Église copte, si rude jeûneuse, a toujours gardé ce contrepoids : le jeûne est pour la prière, non contre le corps.
[135] N.d.T. — La tradition connaît une autre enfance d’Athanase, que Rufin rapporte : le petit garçon jouant à l’évêque sur la plage d’Alexandrie, baptisant ses camarades avec l’eau de mer selon le rite exact, sous les yeux du patriarche Alexandre qui décida de l’élever. Les deux récits disent la même chose : cet enfant appartenait à l’Église avant de le savoir.
[136] N.d.T. — Le lecteur attentif aux dates sourira : Alexandre mourut en 328, un an après Constantin… Notre chronique télescope ici deux scènes historiques — la controverse d’Alexandrie avant Nicée, où le diacre Athanase fut réellement « la bouche » de son vieux patriarche, et les intrigues ariennes auprès de Constance après 337. La vérité du tableau n’est pas dans la chronologie mais dans le trait : partout où Arius parle à l’oreille d’un empereur, un Athanase lui ferme la bouche.
[137] N.d.T. — La mort d’Arius, en 336, à la veille du jour où on allait le réintégrer de force, est attestée par les historiens du siècle même — Socrate, Sozomène, et Athanase en personne, qui la raconte dans une lettre à Sérapion avec une sobriété frappante : il y voit le jugement de Dieu et défend d’en triompher. Le lieu, une arrière-cour proche du forum de Constantin, était encore montré un siècle plus tard. La mort du traître Judas (Actes I, 18) fournit évidemment le modèle scripturaire de la scène.
[138] N.d.T. — Georges de Cappadoce, l’antipape arien installé par la force en 356, marchand de porc salé devenu évêque, resta dans les mémoires comme le type de l’intrus : quand Julien monta sur le trône, la foule païenne et chrétienne d’Alexandrie, unie dans une même détestation, le lyncha (361). Notre chronique inverse au passage l’ordre des deux usurpateurs — l’histoire place Grégoire (339-345) avant Georges — mais ne perd rien de l’essentiel : le trône occupé, jamais possédé.
[139] N.d.T. — Ici encore la chronique intervertit les deux frères : c’est Constant, empereur d’Occident et orthodoxe, qui protégea Athanase du vivant de l’arien Constance, et le second exil (339-346) s’acheva bien à Rome, auprès du pape Jules. La mémoire copte a gardé le dessin juste — Rome refuge de l’exilé, l’Occident garant de Nicée — en simplifiant les noms.
[140] N.d.T. — L’événement est daté au jour près : le 7 mai 351, une croix lumineuse parut dans le ciel de Jérusalem, du Golgotha au mont des Oliviers, et la lettre de Cyrille à Constance — le plus ancien écrit conservé de ce Père — la décrit en témoin oculaire. L’Église copte en garde la fête, comme l’Église byzantine.
[141] N.d.T. — Le tableau des « quatre colonnes » dit une vérité profonde : au IVe siècle, l’Égypte donne à l’Église à la fois sa théologie (Athanase) et son désert (Antoine, père des ermites ; Pacôme, père des cénobites). Athanase fut le premier patriarche à s’appuyer ouvertement sur les moines — il écrivit la Vie d’Antoine, se cacha parmi eux, ordonna leurs higoumènes ; l’alliance du trône de saint Marc et du désert, scellée alors, est encore l’armature de l’Église copte.
[142] N.d.T. — La riposte est l’une des plus fameuses de l’hagiographie ; le cycle légendaire de Basile et Julien, né en Cappadoce, a couru toutes les langues de la chrétienté. L’histoire confirme au moins l’amitié d’école : Basile et Julien furent condisciples à Athènes, vers 355, aux leçons des mêmes rhéteurs.
[143] N.d.T. — L’échec de la reconstruction du Temple, en 363, est l’un des rares miracles chrétiens attestés par un témoin païen : Ammien Marcellin, officier et historien de Julien, rapporte que « d’effrayants globes de flammes, jaillissant près des fondations, rendirent le lieu inaccessible aux ouvriers » et firent abandonner l’entreprise. Julien voulait démentir la prophétie du Christ (Matthieu XXIV, 2) ; il lui donna son plus éclatant accomplissement.
[144] N.d.T. — La translation des reliques de saint Jean-Baptiste et du prophète Élisée à Alexandrie est confirmée par Rufin, qui vivait alors en Égypte. La suite appartient au chapitre de Théophile : c’est lui, le petit scribe assis à la table d’Athanase quelques lignes plus bas, qui bâtira l’église promise — l’un des plus beaux effets d’annonce de toute notre chronique.
[145] N.d.T. — « Tu as vaincu, Galiléen » : le mot, sous cette forme, vient de Théodoret, et la légende dorée l’a rendu immortel. Julien mourut bien d’un coup de lance, le 26 juin 363, dans une escarmouche en Mésopotamie, sans qu’on ait jamais identifié la main ; la tradition chrétienne y reconnut saint Mercure, le soldat martyr de Dèce — Abū Sayfayn, « l’homme aux deux épées », l’un des saints les plus aimés d’Égypte, dont la grande église du Vieux-Caire garde le nom.
[146] Psaume LXVIII (Septante LXVII), 2. N.d.T. — Ce verset ouvre encore aujourd’hui la prière copte contre les puissances du mal ; on le chante à Pâques, l’icône de la Résurrection montrant le Christ foulant les portes brisées de l’enfer.
[147] Pour un inventaire complet et critique des œuvres authentiques d’Athanase, voir M. Geerard, Clavis Patrum Graecorum, t. II, Turnhout, 1974, nᵒˢ 2090-2165 ; sur la trente-neuvième Lettre festale de 367 et la fixation du canon, D. Brakke, « Canon Formation and Social Conflict in Fourth-Century Egypt », Harvard Theological Review 87 (1994), p. 395-419.
[148] Les cinq exils d’Athanase sont méthodiquement étudiés par Ch. Kannengiesser, Athanase d’Alexandrie évêque et écrivain, Paris, 1983, et T. D. Barnes, Athanasius and Constantius, Cambridge (MA), 1993 ; l’épisode de la barque sur le Nil est rapporté par Rufin, Historia ecclesiastica, X, 18.
[149] N.d.T. — Athanase mourut le 2 mai 373 — le 8 Bashans du calendrier copte, jour où le Synaxaire le commémore encore. Sa dernière prière fut exaucée au-delà de la lettre : dix-huit ans plus tard, sous son ancien scribe Théophile, ce n’est pas la porte du Sérapéum qui fut fermée, mais le temple entier qui tomba — on le lira en son lieu.
[150] N.d.T. — Lucius, l’intrus arien, avait déjà tenté de s’emparer du siège à la mort de Georges ; installé par la force en 373 avec l’appui du préfet, il persécuta si durement les fidèles et les moines du désert — dix-neuf ans après, on montrait encore les cicatrices — que même les historiens grecs favorables à Constantinople l’ont chargé. Pierre II, comme jadis Athanase, trouva refuge à Rome auprès du pape Damase.
[151] N.d.T. — Constantinople, 381 : le deuxième concile œcuménique, qui acheva le Credo de Nicée en confessant le Saint-Esprit « Seigneur et donateur de vie, qui procède du Père, adoré et glorifié avec le Père et le Fils ». Le symbole que chante chaque liturgie copte — et chaque liturgie chrétienne — porte depuis lors le nom des deux conciles : Nicée-Constantinople. Timothée d’Alexandrie y siégea au premier rang, et ses réponses canoniques font toujours partie du droit des Églises d’Orient.
[152] N.d.T. — Théophile est le patriarche sous lequel le paganisme d’État mourut en Égypte : c’est en 391, sur un édit de Théodose obtenu par lui, que tomba le grand Sérapéum d’Alexandrie — la prière du mourant Athanase, rapportée au chapitre précédent, exaucée au centuple. Sévère, curieusement, ne raconte pas la scène fameuse du colosse de Sérapis fendu à la hache, d’où s’enfuit un peuple de rats ; il préfère montrer, dans les pages qui suivent, l’autre visage du même homme : le bâtisseur.
[153] Synaxaire copte au 18 Babah, fête de saint Théophile, et au 3 al-Nasī, jour de la dédicace de son église de l’Archange Raphaël. Sévère ibn al-Muqaffa’ y renvoie lui-même : « son histoire est rapportée dans la lettre d’Athanase, outre une histoire de Théophile et de l’ange Raphaël, non transcrite dans cette biographie » (Evetts, Patrologia Orientalis I, p. 429).
[154] N.d.T. — Le trésor des trois thêtas est l’une des légendes les plus répandues du cycle de Théophile ; on la retrouve, avec des variantes, chez les chroniqueurs byzantins et arabes. Elle transpose en conte une réalité fort attestée : les richesses colossales des temples désaffectés passèrent alors à l’Église, et Théophile bâtit tant qu’on le surnomma le « lithomane » — le fou de la pierre. La chronique, en associant Dieu, l’empereur et le patriarche dans un même monogramme, dit finement la théologie politique de l’époque théodosienne.
[155] Synaxaire copte au 18 Babah : « Quant aux deux fils de la femme qui était venue de Rome, il les ordonna évêques. »
[156] L’épisode est conservé par le Synaxaire éthiopien et par le Synaxaire copte au 3 al-Nasī, jour de la dédicace. N.d.T. — La tradition y lit un parallèle exact avec le livre de Tobie : Raphaël, qui maîtrisa jadis le poisson du Tigre pour en tirer le remède qui rendit la vue au vieux Tobie, tient ici la bête sous sa maison. Le conte porte aussi sa géographie : ces petits jours d’al-Nasī, le « mois oublié » de cinq jours qui clôt l’année copte, tombent au plus haut de la crue du Nil — saison où les îles, réellement, bougent.
[157] N.d.T. — Le lecteur reconnaîtra la silhouette de saint Arsène le Grand, précepteur des fils de Théodose devenu le plus silencieux des anachorètes de Scété — « J’ai souvent regretté d’avoir parlé, jamais de m’être tu. » La leçon de l’épisode est toute alexandrine : la croix de lumière ne se montre au patriarche bâtisseur que si l’humble caché prie à ses côtés ; l’Église tient par ses invisibles.
[158] N.d.T. — Cette formation au désert, sous un ancien du monastère, est la matrice de toute la suite : le plus grand théologien de l’Incarnation aura été façonné par les moines avant de l’être par les livres. L’Église copte tient à ce détail — aujourd’hui encore, ses évêques et ses patriarches sont choisis parmi les moines, et nul ne monte sur le trône de saint Marc sans être passé par la cellule.
[159] N.d.T. — Le rite se voit encore : à la consécration du patriarche copte, l’Évangéliaire ouvert est tenu sur sa tête pendant la prière — signe que l’homme disparaît sous la Parole qu’il devra porter. Quant à celui qu’on consacre ici, l’Église copte ne le nomme jamais que « Cyrille le Grand » ou « le Pilier de la foi » (’amūd al-dīn) ; l’Occident l’a fait docteur de l’Église. La postérité entière lui doit sa grammaire de l’Incarnation.
[160] N.d.T. — Pulchérie, vierge consacrée et impératrice de fait, qui gouverna au nom de son frère et fit de la cour de Constantinople un demi-monastère. On la retrouvera à Chalcédoine, dans un tout autre rôle : la chronique copte n’a pas oublié qu’elle fut l’appui du concile honni.
[161] N.d.T. — L’historien doit ici un aveu de probité : la chronique, toute à la gloire doctrinale de Cyrille, ne dit rien des violences civiles qui ensanglantèrent les premières années du pontificat — l’expulsion des Juifs d’Alexandrie, la guerre avec le préfet Oreste, et le meurtre de la philosophe Hypatie par une foule chrétienne (415), que les sources anciennes elles-mêmes, y compris chrétiennes, rapportent avec effroi et dont la responsabilité personnelle de Cyrille reste débattue. Le lecteur gardera les deux images ensemble : le docteur incomparable, et le siècle brutal où il régna.
[162] N.d.T. — Le Contre Julien, dédié à Théodose II, est l’une des grandes œuvres apologétiques de l’Antiquité — et un paradoxe de l’histoire : c’est par les longues citations qu’en fait Cyrille pour le réfuter que le pamphlet de Julien, Contre les Galiléens, nous est en partie conservé. Le censeur est devenu l’archiviste de son adversaire.
[163] N.d.T. — L’enjeu tient en un mot : Nestorius refusait d’appeler la Vierge Théotokos, « Mère de Dieu », n’y voyant que la mère de l’homme Jésus. Cyrille y entendit la foi entière se défaire : si Marie n’a pas enfanté Dieu, alors Dieu ne s’est pas vraiment fait homme, et nous ne sommes pas sauvés. Toute la querelle d’Éphèse est dans ce titre — que la liturgie copte chante à chaque heure de l’office.
[164] Le texte de la première lettre de Cyrille à Nestorius est conservé en grec dans les Acta Conciliorum Œcumenicorum, éd. Schwartz, 1.1.1, p. 23-25. Pour l’analyse historique, voir J. A. McGuckin, St. Cyril of Alexandria : The Christological Controversy, Leyde, 1994, p. 245-272.
[165] N.d.T. — Éphèse, juin 431 : le troisième concile œcuménique — tenu, la tradition aime à le rappeler, dans la ville même où la Vierge avait vécu auprès de saint Jean. C’est de là que le titre de Théotokos, défendu par l’Égypte, passa dans la prière de toute l’Église.
[166] N.d.T. — Le mot est un éclair : le blé est la matière du Pain de vie, et le cachot devient sanctuaire. On y entendra aussi un écho de Joseph, jeté en prison puis maître du blé de l’Égypte — figure familière à un patriarche alexandrin.
[167] N.d.T. — Le mendiant au bâton creux est passé dans la légende dorée des conciles ; Dalmatius, le vieil archimandrite qui n’était pas sorti de sa cellule depuis quarante-huit ans, traversa Constantinople en procession pour porter la lettre à l’empereur. Quant au second moine, qu’on retienne son nom : cet Eutychès, champion de Cyrille aujourd’hui, sera dans quinze ans l’hérésiarque qui provoquera, par l’excès inverse de celui de Nestorius, la tourmente de Chalcédoine.
[168] N.d.T. — L’ironie de la géographie n’échappa à personne : le contempteur de l’Égypte doctrinale mourut prisonnier de l’Égypte réelle, exilé à la Grande Oasis puis dans la région d’Akhmim — à quelques lieues d’al-Achmounaïn, le futur siège de notre chroniqueur. Il mourut vers 451, à la veille même de Chalcédoine, laissant une apologie, le Livre d’Héraclide, retrouvée au XXe siècle en traduction syriaque.
[169] La lettre à Jean d’Antioche, datée du printemps 433, contient en son centre la Formule d’union rédigée par Théodoret de Cyr et acceptée par Cyrille (éd. Schwartz, ACO 1.1.4, p. 15-20) ; sur l’historique de la réconciliation, voir L. R. Wickham, Cyril of Alexandria : Select Letters, Oxford, 1983.
[170] N.d.T. — C’est la formule sur laquelle l’Église copte tient depuis quinze siècles : une seule nature incarnée — non une nature simple, mais l’unité vivante du Dieu fait homme. Tout le drame de Chalcédoine viendra de ce que les mêmes mots, physis, nature, n’avaient pas le même sens à Alexandrie et à Constantinople.
[171] Sur Dioscore avant Chalcédoine, voir A. Grillmeier, Le Christ dans la tradition chrétienne, t. II/1, Paris, 1990, p. 130-148 ; J. McGuckin, « The Christology of Dioscorus of Alexandria », The Patristic and Byzantine Review, 1990 ; et W. H. C. Frend, The Rise of the Monophysite Movement, Cambridge, 1972, p. 25-49.
[172] N.d.T. — Chalcédoine (451) est la grande blessure dont tout le reste de ce livre porte la trace : l’Église d’Égypte, fidèle à la formule cyrillienne de l’unique nature incarnée du Verbe, refusa la définition du concile et fut désormais traitée en dissidente par l’Empire. On l’a dite « monophysite » ; elle se reconnaît dans le terme de miaphysite ; et les déclarations christologiques communes signées avec Rome (1973) et Constantinople (1989-1990) ont établi que la foi au Christ, vrai Dieu et vrai homme, est la même de part et d’autre — le vocabulaire seul ayant divisé.
[173] Synaxaire copte au 7 Tut, fête de saint Dioscore Ier. C’est de ce texte liturgique que viennent les épisodes du dialogue avec l’assemblée, du Tome de Léon, de l’évêque de Gangres et de la prophétie faite à Macaire d’Edkou.
[174] La distinction est explicite dans les actes mêmes de Chalcédoine, où le nom de Dioscore ne figure pas parmi les anathèmes doctrinaux, mais seulement parmi les évêques déposés pour irrégularités. Cette nuance, capitale dans la perception copte, fonde la vénération continue de Dioscore comme saint et docteur orthodoxe par les Églises orientales non chalcédoniennes.
[175] N.d.T. — Le pseudo-patriarche Protère lui-même n’échappa pas à la fureur du siècle : à la mort de Marcien (457), la foule d’Alexandrie le mit en pièces dans le baptistère. L’Empire venait d’apprendre, pour deux siècles, qu’on n’impose pas un pasteur à l’Égypte.
[176] N.d.T. — C’est Timothée Aelure — « le Chat », disaient ses adversaires, à cause de sa maigreur d’ascète et de ses visites nocturnes de cellule en cellule. Élu par le peuple en 457 contre le patriarche impérial, deux fois exilé, deux fois rendu par la volonté des empereurs et des foules, il fut aussi un théologien de premier ordre, qui combattit avec la même vigueur Chalcédoine et Eutychès : ni deux natures séparées, ni humanité absorbée — la voie cyrillienne, exactement.
[177] N.d.T. — Derrière cet échange se tient l’Hénotique de l’empereur Zénon (482) : un édit d’union qui confessait la foi de Nicée, d’Éphèse et des douze anathèmes de Cyrille, en passant Chalcédoine sous silence. Alexandrie et Constantinople communièrent sur cette base pendant trente-cinq ans — au prix d’un schisme avec Rome, dit d’Acace. La chronique copte garde de cet épisode le souvenir d’une paix possible : il suffisait de ne pas imposer Chalcédoine.
[178] N.d.T. — Le Wādī Habīb est l’autre nom du désert de Scété, l’actuel Wādī al-Natroun. Qu’un empereur de Constantinople approvisionne les moines coptes dit la douceur singulière de la parenthèse zénonienne — la dotation impériale du monastère de Saint-Macaire resta dans les mémoires comme la mesure de ce que fut la paix.
[179] N.d.T. — Sévère d’Antioche (512-538), le plus grand théologien du parti miaphysite, dont notre chroniqueur, son homonyme, se réclame constamment. Chassé d’Antioche en 518, il passera vingt ans caché dans les monastères d’Égypte : l’Église copte, qui garde sa mémoire au Synaxaire et chante ses hymnes, le compte parmi ses docteurs au même rang que Cyrille.
[180] N.d.T. — La chronique fond en un seul règne Justin Ier (518-527), qui chassa Sévère d’Antioche, et son neveu Justinien (527-565), qui poursuivit l’œuvre d’uniformisation religieuse de l’Empire ; le portrait n’en est pas moins exact au fond : sous ce couple d’empereurs, l’orthodoxie copte devint définitivement une Église de la résistance.
[181] N.d.T. — Théodora, l’impératrice venue du peuple, fut pendant vingt ans la protectrice déclarée des « orthodoxes d’Orient » : elle cacha des évêques miaphysites dans son propre palais, fit ordonner Jacques Baradée qui reconstitua toute la hiérarchie syrienne, et couvrit l’Égypte de son crédit. La tradition copte la dit alexandrine d’origine et la tient pour sienne ; l’histoire hésite sur son berceau, non sur son cœur.
[182] N.d.T. — Julien d’Halicarnasse, évêque réfugié en Égypte comme Sévère, enseignait l’incorruptibilité du corps du Christ dès avant la Résurrection — d’où le nom de « Phantasiastes » que leur donnèrent leurs adversaires : un corps impassible ne souffre qu’en apparence. La controverse entre Sévère et Julien, menée à coups de traités depuis leurs cachettes égyptiennes, est l’un des grands duels théologiques du VIe siècle ; on notera l’argument du chroniqueur, qui a sa logique : nier la vraie Passion, c’est diviser le Christ autrement, et rejoindre Chalcédoine par l’autre bord.
[183] N.d.T. — Le schisme des « gaïanites » n’est donc pas une simple querelle de personnes : Gaïanus était le candidat du parti julianiste, et Alexandrie se déchira des années durant entre « théodosiens » et « gaïanites » — entre la Passion réelle et la Passion impassible. Le parti de Gaïanus survécut longtemps ; on en trouvait encore des communautés au VIIe siècle, jusque dans les listes des sectes que dressèrent les premiers auteurs arabes.
[184] N.d.T. — Hiérasycamine, aux confins méridionaux de l’Empire, en Nubie : on ne pouvait exiler plus loin sans sortir du monde romain. C’est pourtant de ces marches que partira, sous ce même Théodose, la mission qui convertit la Nubie au Christ — l’exilé y gagna un royaume.
[185] N.d.T. — L’exil fut doré, mais définitif : Théodose passa près de trente ans à Constantinople, gardé d’abord par Théodora dans le palais d’Hormisdas — véritable monastère miaphysite au cœur de la capitale —, reconnu jusqu’à sa mort (566) comme chef de toute la communion anti-chalcédonienne. C’est de son exil que la hiérarchie séparée s’organisa pour durer ; et l’Église copte a gardé de lui jusqu’à un comput : ses fidèles s’appelèrent « théodosiens » un siècle durant, comme le rappelle la fin de ce chapitre.
[186] N.d.T. — Bâtir l’église clandestine des orthodoxes sur les ruines mêmes du Sérapéum — le sanctuaire païen abattu par Théophile — n’est pas un hasard de topographie : le lieu de la victoire d’hier abrite la résistance d’aujourd’hui. L’« Angélion » reparaîtra plusieurs fois dans la suite de l’histoire, comme cathédrale de l’ombre.
[187] N.d.T. — Cette ordination clandestine, au monastère « du Verre » sur le rivage occidental d’Alexandrie, inaugure pour près d’un siècle une situation sans précédent : un patriarche orthodoxe résidant hors de sa ville, dans les monastères ou en fuite, tandis qu’un patriarche melkite, ordonné à Constantinople, tient le siège officiel sous la protection impériale. L’Église copte date de là sa physionomie durable — une Église dont le centre de gravité n’est plus le palais patriarcal, mais le désert.
[188] N.d.T. — Ces six cents monastères du Hénaton — le « neuvième mille » à l’ouest d’Alexandrie — donnent la mesure de ce qu’était encore l’Égypte monastique à la veille des catastrophes : une seconde ville face à la ville. On les retrouvera, deux chapitres plus loin, sous l’épée des Perses.
[189] Reliquat du schisme mélitien du IVe siècle (voir la vie de Pierre Ier le Martyr) : les mélitiens d’Égypte avaient développé un rituel sacramentaire particulier, resté dissident. N.d.T. — Trois siècles après leur fondateur, on les retrouve donc au désert : la longévité des schismes est l’une des leçons silencieuses de cette chronique.
[190] Du grec ἀκέφαλοι, « sans tête » : la faction séparée du patriarcat d’Alexandrie depuis l’accord entre le patriarche Pierre III et Acace de Constantinople (l’Hénotique de Zénon, 482) — leur nom venant de leur refus de toute autorité épiscopale jugée trop accommodante.
[191] N.d.T. — Trois prêtres consacrant un évêque : le geste, canoniquement nul, dit toute la logique de l’agonie sectaire — survivre à tout prix, fût-ce en fabriquant sa propre succession. Les « barsanuphiens » traînèrent encore un siècle dans les listes d’hérésies ; Jean Damascène les mentionne.
[192] Psaume LVIII (Septante LVII), 4-5.
[193] N.d.T. — La querelle entre Damien et Pierre de Callinique — vingt ans de traités croisés sur le mode de subsistance des Personnes divines — est le grand débat trinitaire du miaphysisme, et il divisa réellement Alexandrie et Antioche jusqu’à la réconciliation racontée au chapitre suivant. La chronique en simplifie l’objet ; l’essentiel demeure : même exilée et pourchassée, cette Église ne cessa jamais de penser.
[194] N.d.T. — Euloge, le patriarche melkite d’Alexandrie, fut pourtant l’un des hommes les plus considérés de son temps : correspondant et ami du pape Grégoire le Grand, qui lui adressa quelques-unes de ses plus belles lettres. La chronique copte et les sources grecques regardent les mêmes années par deux fenêtres qui ne donnent pas sur la même ville.
[195] N.d.T. — Athanase le Cameleir — « le chamelier », du métier de sa jeunesse —, patriarche d’Antioche de 595 à 631 : l’un des grands artisans d’unité de l’histoire syriaque. La rencontre qui suit, en 616, scella pour toujours la communion des deux Églises sœurs, copte et syriaque-orthodoxe — communion jamais rompue depuis quatorze siècles.
[196] Psaume LXXXV (Septante LXXXIV), 10, dont Athanase adapte le verset : « La miséricorde et la vérité se sont rencontrées, la justice et la paix se sont embrassées. » N.d.T. — Le jeu sur les deux noms — Athanase, Anastase : l’Immortel et le Ressuscité s’embrassant — est l’un des plus beaux mots de toute la chronique.
[197] N.d.T. — Un livre par an, chacun ouvrant sur la lettre suivante de l’alphabet : l’abécédaire d’une vie. Le procédé, hérité des psaumes alphabétiques, dit l’homme d’ordre et de lettres que fut ce patriarche de conseil municipal.
[198] N.d.T. — Après un demi-siècle de patriarches du désert, un patriarche que sa naissance protège : pour la première fois depuis Théodose, le successeur de Marc réside dans Alexandrie même — dans la cathédrale de l’ombre bâtie sur les ruines du Sérapéum. L’Église apprenait toutes les formes de la survie.
[199] Chosroès II Parviz (590-628), roi sassanide, dont la conquête de l’Égypte (619-629) ravagea les structures monastiques du Wādī al-Natroun et creusa encore la séparation entre coptes et Romains — préparant, sans le savoir, la conquête arabe.
[200] N.d.T. — La chronique n’épargne personne, pas même les siens : par deux fois, elle note que la richesse et l’arrogance des moines avaient précédé le désastre — trait d’une lucidité rare, qui donne au récit du massacre sa gravité de jugement. Dix ans plus tard, Benjamin trouvera le Ouadi Habib presque désert.
[201] N.d.T. — Le discernement du vieux Théonas — croire à la vision, et pourtant humilier le visionnaire — est du plus pur esprit du désert : les Apophtegmes enseignent qu’une grâce vraie survit à l’épreuve du soupçon, quand l’illusion s’y effondre. Benjamin, qui se tait et obéit, donne la contre-épreuve : c’est l’obéissance qui authentifie le songe.
[202] Cyrus, évêque de Phasis en Colchide — le « Colchien » des sources coptes, l’« al-Muqawqis » des sources arabes —, fut nommé par Héraclius patriarche melkite d’Alexandrie et gouverneur d’Égypte (631), avec mission de ramener de force les coptes à la foi chalcédonienne sous le compromis monothélite. Voir A. J. Butler, On the Identity of Al-Mukaukis of Egypt, 1901. N.d.T. — Cumuler dans une seule main la croix et le glaive : la formule dit tout de la décennie qui s’ouvre, la plus dure que l’Église copte ait connue de la main d’un empire chrétien.
[203] N.d.T. — Le frère du patriarche noyé dans un sac, au large d’Alexandrie, par un empereur chrétien : la mémoire copte a retenu la scène comme le sceau de la décennie du Colchien. Quand les historiens s’étonnent que l’Égypte ait si peu défendu Byzance en 640, ce sac de sable est une part de la réponse.
[204] N.d.T. — Cette lecture providentialiste de la conquête arabe — châtiment divin de Byzance pour Chalcédoine — est propre aux sources coptes, et reflète l’expérience de la génération de Benjamin, pour qui les Arabes furent d’abord des libérateurs de la persécution melkite. Ce passage est aussi l’une des plus anciennes notices chrétiennes sur l’islam naissant : rédigée à distance d’une vie d’homme, sans polémique, en simple constat d’historien — la sobriété en fait le prix.
[205] N.d.T. — Le camp (fustāt) dressé devant la forteresse de Babylone deviendra la première capitale de l’Égypte musulmane, noyau du Caire ; et c’est à l’ombre de ses murs que bat encore le cœur du Vieux-Caire copte — l’église Suspendue, Abū Sarga, Saint-Mercure. La date de l’entrée : 639-640 de notre ère.
[206] N.d.T. — La rencontre du patriarche et du conquérant, vers 644, est l’une des scènes fondatrices de la mémoire copte : elle scelle le pacte tacite qui permit à l’Église d’Égypte de traverser les siècles de l’islam — loyauté civile contre liberté religieuse. Treize siècles plus tard, on la citait encore, de part et d’autre, comme le modèle des commencements.
[207] N.d.T. — Le saint qui refuse de quitter sa ville : le motif court dans toute l’hagiographie méditerranéenne, mais nulle part avec cette pointe — l’évangéliste martyrisé à Alexandrie retient le navire comme il retient son Église. Lorsque les Vénitiens enlèveront le corps de saint Marc en 828, les coptes répondront que la tête, elle, n’a jamais quitté l’Égypte : elle est aujourd’hui encore l’un des trésors du patriarcat, et chaque nouveau patriarche la reçoit dans ses bras au jour de son intronisation.
[208] Psaume CIV (Septante CIII), 27-28 ; CXLV (Septante CXLIV), 15.
[209] N.d.T. — Le prêtre déguisé en charpentier, portant les Mystères de cache en cache dans sa corbeille d’outils : l’image, digne des catacombes, dit ce que fut l’Église copte sous le Colchien. Cet Agathon succédera à Benjamin sur le trône de Marc, et c’est à sa plume de témoin que la chronique doit tout ce chapitre — le lecteur entend ici, pour la première fois dans ce livre, un biographe qui a vu de ses yeux.
[210] N.d.T. — Ce voyage de consécration, vers 645-646, est un événement historique de premier ordre : la première visite d’un patriarche au Ouadi Habib depuis des générations, et le sceau de l’alliance définitive entre le trône de Marc et le désert de Macaire. L’église consacrée ce jour-là est l’ancêtre de l’actuelle grande église du monastère de Saint-Macaire — où reposent aujourd’hui les reliques du patriarche Benjamin lui-même.
[211] N.d.T. — Le vieux père marchandant avec le séraphin la miséricorde pour ses fils — « une seule grappe sur un cep » — est l’une des pages les plus tendres de toute la littérature copte : l’intercession du fondateur, plus forte que la sentence de l’ange. Les moines de Saint-Macaire la lisent encore à la fête de la consécration de leur église.
[212] Isaïe XIX, 19 et 18. N.d.T. — Le verset d’Isaïe sur « l’autel au milieu de la terre d’Égypte » est, depuis les origines, le titre biblique de l’Église copte : elle s’y lit tout entière, Égypte bénie et consacrée. Qu’il retentisse ici, au cœur du désert, à l’aube de l’ère nouvelle, donne à cette consécration valeur de programme pour les siècles.
[213] N.d.T. — Le cortège des trois patriarches venus chercher l’âme de Benjamin résume tout le livre : le docteur de Nicée, le docteur d’Antioche, le confesseur de l’exil — les trois âges de la fidélité, assemblés au chevet de celui qui fit passer leur Église dans un monde nouveau. Et la prophétie du séraphin s’accomplit à la lettre : Benjamin mourut un 8 de Toubah, jour anniversaire de la consécration de l’église de saint Macaire.
[214] Psaume XXXIV (Septante XXXIII), 8.


