SÉVÈRE IBN AL-MUQAFFAʿ

évêque d’al-Ashmūnayn

( fl. 955 – 987 )

HISTOIRE DES PATRIARCHES D’ALEXANDRIE

Kitāb siyar al-ābāʾ al-baṭārika

(Historia Patriarcharum Alexandrinorum)

Traduction française intégrale

d’après l’édition critique de Ch. Fr. Seybold

(Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium,

Scriptores Arabici, ser. III, t. IX ; Beyrouth – Paris, 1904)

 

AVERTISSEMENT

La présente traduction est faite directement sur le texte arabe établi par Christian Friedrich Seybold et publié en 1904 à Beyrouth et Paris, en fascicule inaugural du tome IX de la troisième série des Scriptores arabici du Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium. Seybold a collationné plusieurs témoins manuscrits, qu’il désigne par les sigles A, B, C, D et E, et dont les divergences principales sont signalées au pied de chaque page de son édition ; nous reproduisons en notes les variantes qui affectent le sens.

L’œuvre se présente comme une vaste compilation : Sévère ibn al-Muqaffaʿ, évêque copte d’al-Ashmūnayn (l’antique Hermopolis Magna) à la fin du Xᵉ siècle, a rassemblé en un unique recueil les biographies des évêques et patriarches d’Alexandrie depuis saint Marc l’Évangéliste jusqu’à ses propres contemporains, à partir de matériaux épars conservés dans les monastères du Wādī al-Naṭrūn (Saint-Macaire) et dans les mains de particuliers. Le texte primitif, rédigé en copte bohaïrique et en grec, a été traduit et refondu par Sévère en arabe, langue devenue prédominante dans la chrétienté égyptienne du Xᵉ siècle.

Nous avons cherché à rendre la langue arabe classique de Sévère — solennelle, riche en incises et en parallélismes — dans un français soutenu, en nous efforçant de ne pas gommer l’accent liturgique et scripturaire qui marque constamment la diction de l’auteur. Les citations bibliques implicites (Saint Paul, Psaumes, Évangiles) sont signalées en note. Les noms propres coptes et grecs sont restitués dans leur forme traditionnelle ; nous conservons entre parenthèses la forme arabe translittérée lorsqu’elle diffère sensiblement.

 

 

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Dieu unique.

LIVRE DES VIES DES PÈRES PATRIARCHES

Que Dieu nous accorde la bénédiction de leurs prières.

Les successeurs du Père évangéliste, mār Marc l’Évangéliste — lui qui annonça l’Évangile saint et la Bonne Nouvelle du Seigneur Christ dans la grande cité d’Alexandrie, ainsi que dans les provinces d’Égypte, d’Abyssinie, de Nubie et dans la Pentapole d’Occident, c’est-à-dire l’Ifrīqiya avec ses dépendances : toutes ces contrées lui échurent en partage, par inspiration de l’Esprit-Saint, pour qu’il y portât la prédication. Son martyre advint après qu’il eut consommé cette prédication et cet évangile, et après qu’il eut rédigé son Évangile en langue grecque. L’accomplissement de son labeur eut lieu dans la cité de Qaysūn, qui est Alexandrie, appelée en langue hébraïque « cité d’Ammon[1] » ; et sa Vie, qui relate ce qu’il fit, sa prédication, et ce qu’on lui fit subir, est détaillée au commencement des biographies que renferme le présent livre.

Nos pères les patriarches orthodoxes, après lui, héritèrent de son enseignement pur, lequel sauve les âmes de la géhenne, et ils se tinrent fermes à ce qu’il leur avait transmis : la conservation de la foi orthodoxe, l’attachement à celle-ci, et la patience dans les épreuves qu’elle entraîne, en tout temps, jusqu’au dernier souffle — c’est-à-dire jusqu’à la mort. Ils siégèrent sur son trône, l’un après l’autre, successeur après prédécesseur : ils sont tous ses successeurs, les pasteurs de son troupeau, se conformant à son exemple et soutenus par lui dans le Christ.

Ces biographies, c’est notre vénérable père Abbā Sévère[2] (Sāwīrus) fils d’al-Muqaffaʿ, évêque de la cité[3] d’al-Ashmūnayn, qui les a toutes rassemblées[4] en un seul corps et s’est appliqué à les recueillir de toute part. Il déclare les avoir réunies depuis le monastère de Saint-Macaire (Abū Maqār), depuis celui d’Abū Yuḥannā[5] et depuis d’autres monastères, ainsi que des fragments épars qu’il trouva entre les mains des chrétiens. Lorsque votre humble frère les eut assemblées en ce livre unique, après recherche et diligence, le Seigneur lui accorda une longue vie, jusqu’au jour où il parvint à mettre par écrit la présente Histoire et s’y employa ; mais il ne put l’achever avant la quatre-vingtième année de son âge. C’est à Dieu que je demande assistance pour comprendre ce que nous y lirons, pour leur obéir à eux, [ces saints pères], pour agir selon leurs préceptes, suivre leurs traces et nous attacher à leur foi : car Il est Celui qui entend et exauce. Louange à Dieu, à jamais et pour les siècles. Amen[6].

 

 

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Dieu unique.

Gloire à Dieu, source des sciences et leur révélateur ; créateur des choses et leur ordonnateur ; artisan des créatures et leur auteur ; guide de celui qu’Il veut guider et qu’Il a choisi ; qui élève celui qu’Il élit parmi Ses serviteurs, comme élite et comme ami, parmi les justes, qui l’agrée et se complaît en lui. C’est Lui qui relève de terre l’indigent, et tire le misérable de la poussière, pour faire de lui un roi sur Sa créature, souverain préposé au gouvernement de Ses serviteurs et de Ses contrées, auquel Il transmet en héritage le trône de gloire, afin qu’il juge sur la terre avec équité et tranche entre les hommes selon la vérité, qu’il réprime[7] le fort au profit du faible et délivre l’opprimé de l’oppresseur. Tel est le jugement de Dieu et Sa sagesse, que nulle créature ne saisit, Lui dont les secrets demeurent voilés aux sages et aux hommes d’entendement — Lui qui, en tout temps, suscite quelqu’un qui rappelle les siens au Seigneur Christ miséricordieux et plein de compassion, lequel s’est livré, par le mystère de Son incarnation, pour le salut de Sa créature, qui a vaincu les forts par l’humilité et par ce silence qui parle sur les lèvres de Ses prophètes, par Son Esprit-Saint. Au temps qu’Il voulut se manifester sur la terre et s’incarner pour le salut du monde qu’Il avait créé à Sa ressemblance, à l’image de Sa souveraineté, Il parut parmi les hommes, incarné par Marie la Vierge, la plus excellente des femmes du monde, qu’Il élut d’entre la postérité d’Adam — Adam qui avait péché, désobéi à son Seigneur, obéi à son ennemi et délaissé le précepte de son Créateur, en sorte qu’il dut mourir de mort, comme Dieu le lui avait dit, l’ayant averti de ne pas transgresser. Mais il ne l’entendit point ; il voulut être un dieu, se comparer à son Créateur, et tomba dans le piège de la chute. Alors Dieu le Verbe eut pitié de lui, Lui fit miséricorde, et l’Incréé Lui-même, en Sa divinité éternelle[8], s’incarna par une humanité exempte de tout péché. Marie la Vierge très pure Le porta et L’enfanta selon un mystère que les intelligences des créatures ne peuvent saisir, Dieu la préférant par là au-dessus de tous les êtres des cieux et de la terre, des anges, des Puissances, des Dominations, des Chérubins, des Séraphins et de tous les êtres créés, célestes ou terrestres. Elle devint le trône du Seigneur des premiers et des derniers, sans séparation ni changement, Lui qu’aucun lieu ne contient, qu’aucun temps ne circonscrit. Lorsqu’Il eut accompli Son économie selon Sa sagesse insondable et selon l’union dont le mystère demeure caché à tous ceux qui sont au ciel et sur la terre, Il élut Ses disciples les apôtres, leur conféra la grande autorité, leur octroya le pouvoir de lier et de délier, et accorda qu’ainsi leurs successeurs, après eux, héritassent de ce don en toutes les contrées du monde, successeur après prédécesseur. C’est ainsi que l’héritage de cette autorité, que le Christ confia au grand Père évangéliste Marc l’apôtre, passa à son successeur, qui siège sur son trône, parmi les patriarches de la grande cité d’Alexandrie et des provinces voisines, qui furent le lieu de sa prédication. Il fut ainsi le premier patriarche qui fit paître le troupeau du Christ ; puis le suivirent, de génération en génération, les Pères patriarches assistés [de l’Esprit]. Ce trône en particulier, entre tous les autres, n’admet aucun patriarche à Lui succéder, ni à obtenir auprès de Dieu le rang éminent et la dignité glorieuse, sans qu’au préalable il ait été éprouvé et mis à l’épreuve, n’ait enduré peine, fatigue, résistance des ennemis, combat contre les adversaires [hétérodoxes], et qu’il ne se soit ainsi rendu semblable à ses disciples et à Ses apôtres — ces saints prédicateurs soutenus par Son Esprit-Saint, qui essuyèrent l’avilissement, les coups, la flagellation, la lapidation, le crucifiement, l’engloutissement dans les abîmes des mers, la brûlure du feu, les blessures, la précipitation du haut des lieux élevés vers la terre, l’égorgement par le glaive, et toutes espèces de supplices ; et dont, si nous voulions relater le détail à la lettre, le récit se prolongerait démesurément, la description deviendrait énorme, les corps frémiraient à l’entendre, et les livres ni les volumes ne suffiraient[9] à en contenir la narration. Or, ils demeurèrent dans la patience et l’endurance à travers tout cela, à l’imitation de leur Seigneur, de leur Maître, de leur Christ et de leur Envoyé, afin de baptiser les nations et les peuples, de les attirer à la foi en Lui, et de leur enseigner ce qui leur serait utile à travers la durée des âges, des générations et des siècles, jusqu’aux derniers jours du monde, c’est-à-dire ce en quoi réside le salut de leurs âmes en cette vie et dans l’autre. Et ils transmirent leur science à leurs successeurs, les Pères patriarches, dans chaque province que toucha leur prédication et leur annonce ; car les patriarches sont leurs successeurs et leurs continuateurs. Ainsi se dépensèrent-ils eux-mêmes pour conserver ce qui leur avait été confié : les fils du baptême, les orthodoxes fidèles, comme l’a dit l’Apôtre glorieux, le docteur éminent, Paul l’élu, flambeau de l’Église de Dieu : « Bien mieux, nous nous glorifions de ce que nous endurons d’afflictions, sachant que l’affliction produit en nous la patience, que la patience est épreuve et tribulation, que les tribulations appellent l’espérance, et que l’espérance ne déçoit point, parce qu’elle répand dans nos cœurs l’amour de Dieu par l’Esprit-Saint[10] ». Et il a dit encore : « Si vous avez été négligés et laissés sans correction, si vous n’avez point reçu la discipline qui a été infligée à l’élite des saints de Dieu qui vous ont précédés, c’est que vous êtes étrangers à Dieu et non de Ses proches[11] ». De tels témoignages abondent dans les livres de l’Église, tant de lui que d’autres parmi les apôtres inspirés, et des Pères docteurs qui vinrent après les Prophètes vénérés. Ceux-ci n’ont cessé de réfuter les propos des hétérodoxes, s’appliquant à les contester, s’opposant à eux, renversant leurs doctrines, exposant aux yeux de tous leur incroyance et la perversité de leur foi. Ils se sont attachés à vérifier chaque parole, emplissant l’Église de Dieu d’homélies (mayāmir), de prédications et d’enseignements spirituels. Ils n’ont négligé ni l’étude des Livres saints, ni la discipline ni les préceptes de Dieu, sans rien laisser de côté des règles ecclésiastiques et des autres formulaires dont ils avaient besoin dans la composition de leurs homélies : quêtant ainsi, parmi les joyaux de la parole divine et des lettres, tout ce qu’ils désiraient, jusqu’à ce qu’ils parvinssent à leur but et circonscrivissent l’enseignement de leur Créateur et Sa miséricorde, lorsqu’Il appelait les hommes en leur disant : « Me voici, Moi et les fils que Tu m’as donnés ; voici ceux que Tu m’as octroyés ; je n’en ai laissé périr aucun. Ils ont été parés des degrés élevés, des demeures du bonheur et de la lumière, de la trinité [des vertus] dont les bienfaits sont sans déclin et ne passent point ». Ils ne furent pas, durant le temps de leur pastorat, craintifs devant les rois impies, et leurs cœurs ne fléchirent ni ne vacillèrent dans l’amour de Dieu et l’enseignement donné aux hommes, en ce qui touche au salut de leurs âmes, ni secrètement ni publiquement. Ils ne furent, en leur conduite pastorale, ni indolents ni distraits, ni attachés à quoi que ce fût des biens du monde périssable. Bien au contraire : écoutant leur Seigneur, Lui obéissant, perfectionnant par leur discipline et leur enseignement ceux qui leur étaient confiés, faisant observer les lois de Dieu et Ses commandements, ils se montraient, aux yeux de leurs ouailles, doctes grands maîtres. Et si quelqu’un d’entre les tenants des doctrines adverses ou les hérétiques les avait contemplés — eux et leurs œuvres —, il aurait glorifié Dieu à cause d’eux, selon la parole évangélique qui dit : « Vous êtes la lumière du monde : une ville ne saurait se cacher, lorsqu’elle est bâtie sur une montagne ; on n’allume point non plus une lampe pour la mettre sous le boisseau mais bien sur un lampadaire, pour qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Qu’ainsi resplendisse votre lumière devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est aux cieux ». De même qu’un ancien sage l’a dit: « De la finesse des degrés du savoir les plus sublimes aux yeux des nations ; et celui qui ennoblit la nature de sa créature, son droit est d’être respecté. Celui qui subit le déshonneur, les espérances se détournent de lui. Dénué de raison est celui qui persiste à commettre l’injustice. De raison sensée procède la sagesse. Le chef qui dissipe sa religion et ne tient pas compte de sa foi perd son royaume ; et déjà l’on a dit, parmi les joyaux du discours, qu’il faut que le bon pasteur œuvre au bien du troupeau, et que par la justice celui qui règne en son pouvoir l’emporte sur les créatures. Celui qui dépasse ses subordonnés en excellence en ce qui touche au gouvernement et à l’ordonnancement de la politique a droit à ce qu’il observe exactement la bonne conduite pastorale qui le rend digne d’acquérir les bienfaits durables et de s’élever en religion et dans le monde. Celui que Dieu a établi sur Sa terre et dans Ses contrées, à qui Il a confié les créatures, et qu’Il a élevé en rang et en dignité, se doit, par devoir, de rendre grâce à Dieu, de garder fidèlement son dépôt, de porter sincèrement la religion, d’embellir la conduite, d’améliorer la disposition intérieure, et de choisir ce qui est bien, en vue du pacte conclu et de la rémunération à recevoir. Car l’iniquité fait chanceler le pas, suscite la vengeance, fait s’évanouir la grâce et perdre les nations. Le précipité commet l’erreur ; le réfléchi accomplit tout ; le temporisateur y parvient, tandis que le téméraire périt. Qui prend appui sur son seul avis trébuche dans le piège de ses ennemis ; qui monte la bête du précipité tombe dans les abîmes. Qui fait selon ce qu’il veut obtient ce qui lui est nuisible, jusqu’à la chute de sa dynastie par la pratique de ce qui est bas. Qui sait demander conseil aux hommes d’intelligence obtient ce qu’il espère. Qui interroge les hommes à la raison sensée marche dans la voie droite. La bonne politique est la lumière du pouvoir, la mauvaise gestion est cause de ruine[12].

L’action bonne de l’ignorant est laide et détestable ; l’action bonne de l’homme intelligent est meilleure et plus excellente ; car la bienfaisance de l’homme sensé atteste la prédominance en lui de la raison, tandis que la bienfaisance de l’ignorant atteste la prédominance en lui de l’ignorance. Toute chose gravite vers ce qui lui ressemble ; tout oiseau descend auprès de son semblable[13]. Sache que la cause qui fait périr les rois, c’est le rejet des gens de vertu et des hommes des vertus ; c’est d’opprimer et de dédaigner le sincère conseiller ; c’est l’orgueil d’être loué et flatté. Mais Dieu accorde la réussite au bien par Sa faveur, Sa munificence, Sa gloire, Sa puissance, Sa majesté et Sa grandeur, car Il est le tout-puissant pour qui le veut. À Lui est la louange, toujours et à jamais.

 

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR

Ainsi parla l’auteur de cette Histoire, Sévère ibn al-Muqaffaʿ, le compilateur.

Quand j’eus reconnu, moi l’infortuné pécheur, le transgresseur plongé dans la mer de mes péchés, moi qui accumule les fautes tout au long de mes jours — m’affligeant d’avoir dissipé et gaspillé les mois et les années de ma vie à l’illusion des espérances, à la procrastination et aux prétextes qui ruinent ma religion et mon corps —, ayant vérifié ce dont m’a gratifié le Seigneur Christ le Sauveur, à savoir l’obligation de se prosterner à l’évocation de tous les fils du baptême, qu’il a acquis par Son sang très pur, et à l’évocation de Sa souveraineté ainsi que du don de Son Esprit saint à Ses disciples et à Ses suivants, les Douze et les Soixante-douze élus, et à ceux qui les suivent, à l’instar de l’Évangéliste Marc — l’Église qu’il a spécialement désignée pour la proclamation — : pour que Dieu lui accordât, par la puissance de son secours et autrement encore, d’être élu pour le trône du martyr [saint Marc], et d’avoir ses disciples l’évangélisateur, son prédicateur et son envoyé vers ses frères (? et la Pentapole, qui comprend cinq villes, à savoir Barqa, Fazzān, Qayrawān, Ṭarābulus l’Occident, Ifrīqiya et l’Abyssinie, et la Nubie, — toutes ces régions lui échurent par le sort en sa prédication, par l’inspiration de l’Esprit saint — et que son martyre advînt après sa prédication, au nom du Seigneur Christ, dans la cité d’Alexandrie, selon ce que l’on trouve attesté en sa biographie ; ayant aussi constaté que nos pères, les patriarches, héritèrent de ses enseignements purs pour les âmes, [les délivrant] de la géhenne, et qu’ils siégèrent sur son trône l’un après l’autre, successeur après prédécesseur: alors chacun d’eux fut ses successeur [imitant] en son pasteur, et ses disciples, se conformant à son exemple par Son secours, dans le Christ Marc l’Évangéliste pur et contemplateur de Sa face. Et pour chacun de ses successeurs, les patriarches, est consignée la relation de leur conduite, avec leurs noms et les péripéties qui touchèrent chacun d’eux en son âge et son temps — ce qu’ils reçurent comme peine, labeur et lutte, au nom de leur Maître et leur Christ —, et la mention de leur troupeau en tout temps ; quand j’eus parcouru cela, un siècle après l’autre, moi qui ne suis pas digne que de ma main écrive en traces de ma misère de quoi que ce soit de leurs nouvelles, je consultai les plus avisés parmi leurs mérites, des frères chrétiens, et les priai de m’aider à transcrire ce que j’en trouverais en écriture copte et en écriture grecque, vers l’écriture arabe, laquelle est de notre temps familière aux habitants de la province d’Égypte, étant donné que la majorité d’entre eux a perdu la langue copte et la langue grecque, se contentant dès lors et parvenant à [pratiquer seulement l’arabe]. Je me suis en outre tourné vers Celui qui donne la parole à tout être privé de la voix ainsi qu’à tout esprit obtus, priant pour que je sois rangé parmi les appelés qui portent les fardeaux, au sens de cette parole évangélique : « Venez à moi, vous tous qui portez des fardeaux, vous qui êtes chargés, et je vous donnerai le repos ; chargez-vous de mon joug, et apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur, pour que vous trouviez le repos de vos âmes. Mon joug est aimable et mon fardeau léger ». J’ai donc osé m’appliquer à ce qui ressemble — — à mes actions détestables, à mes péchés, à mes fautes nombreuses ; et j’ai reproduit ce que je connaissais des anciens [documents], selon ce que renfermaient les canons de l’Église, conformément à ce qui est parvenu en explication, et à ce qu’en ont annoncé les récits et les traditions ; j’y ai ajouté ce que j’ai su des biographies de ceux que j’ai vus parmi les Pères patriarches. Je demandai à Celui dont la puissance est exaltée qu’Il me permît d’accomplir ce que je pouvais[14] et que ce que j’attribue à ma personne faillible, quoique superflu en forme ou corrigeant l’expression, en sorte qu’il mérite que son moindre disciple le composât — par la vertu des pères patriarches aidés par la grâce de l’Esprit saint, témoins — que je transmette les nouvelles tandis que je place de nombreuses demandes auprès de quiconque lira ce que je m’apprête à écrire[15], qu’il implore pardon pour moi, m’appelle à l’indulgence, au pardon et à la clémence, par l’intercession de la Dame des premiers et des derniers, élue du trône, Reine des mondes ; et par celle des anges, des ordres spirituels inférieurs et supérieurs, des prophètes véridiques, des apôtres purs et des messagers élus, assistés [de l’Esprit] ; des martyrs, des combattants et des Pères saints ; des justes, des anciens et des bons ; de tous ceux dont Dieu s’est agréé des œuvres parmi la descendance d’Adam. Amen. Seigneur, que je te demande d’ouvrir mes yeux, mon cœur et ma vue, afin que je comprenne Ta parole ; mes oreilles, afin que j’entende, et que je fasse ce qui convient ; et accorde-moi de ne pas m’en prendre rigueur : pardonne-moi, par Ta mansuétude, et remets-moi le manquement par lequel j’ai cherché mon aise en ma bienfaisance, disant cela et contrit, en implorant le pardon de Dieu le Très-Haut.

 

 

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Dieu unique.

Il est grand, Seigneur, et hautement loué, grandes sont Ses œuvres. Nul ne sonde les secrets, ni ne connaît Sa sagesse ; nul humain ne peut parvenir à saisir aucune de Ses choses sublimes ; la compréhension des sages et des juristes est dépassée par Ses questions, et il est à elles préservé[16]. Ô Toi, notre Seigneur, qui nous as créés, nous as donné la subsistance, nous as commandé, nous as interdit, nous as avertis du châtiment, qui nous guides vers ce qui nous est utile dans Ta voie, qui nous as dirigés vers le salut de nos âmes et vers les voies bonnes : saisis-nous par notre libre choix, et accueille-nous selon notre choix : nous implorons Ton humble don, ô Toi de large largesse et de grande bienfaisance, puissance, bienveillance et gratitude ; accepte nous et exauce-nous, de quiconque se tourne vers Toi en ferme intention. Et s’il advient que le commencement soit de Toi ainsi que le soutien et la permanence dans la voie, par laquelle nous te suivons — en laquelle Tu ouvres les yeux de nos cœurs obscurcis et de nos pensées troublées, pour que nous gardions et mettions en pratique ce que nous lisons dans Tes saints Livres — et l’évocation de Tes amis et de Tes élus parmi les combattants triomphants, les confesseurs, leur écoute en Toi et leurs commandements et Tes préceptes ; et accorde-nous un bel achèvement, afin que soit rendu notre départ de ce monde : fais-nous sortir sauvés des péchés et des fautes qui ne sont pas sauvés par quelque annonce que ce soit, et afin que nous échappions à la place d’effroi terrifiant, si Tu nous accordes d’échapper à la puissance d’Iblīs et à la servitude du péché ; accorde-nous aussi la sagesse spirituelle par laquelle nous méprisions les convoitises temporelles, en pratiquant ce qui observe Tes commandements et en nous arrachant à cette vie fugitive comme un provisionnement pour la vie bienheureuse, afin que nous répondions par une réponse agréée, devant Ton trône redouté ; et accorde-nous un bonheur en notre séjour dans ce monde, ce qui Te plaît en Ton obéissance et en l’observance de Ta loi pure, et guide-nous à Ta conduite en bonne manière (al-muhdhadhdhaba), pour que nos esprits aspirent à Ton royaume et que nos œuvres deviennent vérifiées [comme conformes] aux enseignements de Ton saint Évangile, où Tu as dit : « Ô Seigneur, ils ont demandé : vous demanderez et il vous sera donné, vous chercherez et vous trouverez, vous frapperez et il vous sera ouvert. » Et moi je demande à Toi avec confiance par Ta parole, non par mes œuvres qui Te plaisent, ni par quelque mérite que je T’aurais présenté, mais bien pour l’amour de Ton Nom saint qu’on nous a imposé — comme l’a dit David l’inspiré dans le psaume 113[17] : « Non à nous, Seigneur, non à nous, mais à Ton Nom donne la gloire, en ta miséricorde, afin que ne disent pas les nations : où donc sont leurs dieux ?[18] » Notre Dieu dans le ciel et sur la terre a fait tout ce qu’Il a voulu. Fais, Seigneur, ce qui nous sauve, surtout, et sois pour nous en notre vie terrestre préservateur et introducteur en tout ce qui nous touche, petits et grands, élevés et humbles, avec compassion et miséricorde, Ô Toi, tendre et prévenant en Ta direction, vers ce qui T’agrée, en éloignant de nous ce qui Te déplaît ; car Tu as dit : « Ô Seigneur, revenez… »

 



[1]Apparat critique de Seybold : le ms. D porte wa-raʿiyyatahu (« et son troupeau ») ; les mss. A D E portent wa-raʿiyatahu, même sens.

[2]Apparat : les mss. D et E portent la graphie « Sāwīrus » avec alif long, contre Aswīrus dans le ms. de base. Il s’agit de Sévère ibn al-Muqaffaʿ, évêque d’al-Ashmūnayn (Égypte moyenne), actif vers 955-987.

[3]Apparat : les mss. D et E portent la graphie fautive bidīnat pour madīnat (« cité »). Nous lisons madīnat al-Ashmūnayn : la ville de Shmoun (Hermopolis Magna), siège épiscopal de Sévère.

[4]Apparat : le ms. D porte jamīʿahā (« l’ensemble ») au lieu de ajmaʿahā (« il les rassembla toutes »). Variante orthographique pour codices.

[5]Apparat : les mss. D et E portent fīhā (« en elle ») au lieu de anbā, titre monastique copte précédant le nom. Le monastère ici évoqué aux côtés de Saint-Macaire est sans doute celui de Jean-le-Petit ou celui d’Anbā Bishoy au Wādī al-Naṭrūn, foyer majeur de la tradition manuscrite copto-arabe.

[6]Addition du ms. D, à la fin du prologue : « Seigneur, pardonne les péchés de celui qui a parachevé la transcription, du copiste et du lecteur, par Ta miséricorde, ô Toi le plus miséricordieux des miséricordieux. Amen. »

[7]Apparat : le ms. D porte li-yamnaʿ (« pour qu’il interdise ») au lieu de yaqmaʿ (« qu’il réprime »). Sens voisin.

[8]Apparat : le ms. D porte al-abadī (« perpétuel, éternel a parte post ») au lieu de al-azalī (« éternel a parte ante »). L’auteur affirme ici la préexistence divine du Verbe.

[9]Le nombre original dans le manuscrit n’est pas lisible sans ambiguïté ; nous conservons la numérotation de Seybold. La clause « les livres ni les volumes ne suffiraient » évoque Jn 21, 25.

[10]Citation paulinienne : cf. Rm 5, 3-5 — « la tribulation produit la patience, la patience une vertu éprouvée, la vertu éprouvée l’espérance, et l’espérance ne trompe point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ».

[11]Citation : cf. He 12, 7-8 — « Si vous êtes sans correction, vous êtes donc des bâtards, et non des fils ».

[12]Apparat de Seybold : « Ḥusn al-siyāsa nūr al-riʾāsa ; sūʾ al-tadbīr sabab al-tadmīr » — distique gnomique arabe (« la bonne politique est la lumière du pouvoir ; la mauvaise gestion est cause de ruine »). Seybold renvoie à Freytag, Proverbia, III, 1, p. 447, et à Bardenhewer, Prolegomena à Hermès Trismégiste, De castigatione animae libellum (Bonn, 1873), p. 2 : « Yā nafsī, innī arā kulla shaklin yamīlu ilā shaklihi wa-kullu nawʿin yanḍammu ilā nawʿihi » (« Ô mon âme, je vois toute forme tendre vers la sienne et toute espèce s’unir à la sienne »).

[13]Variantes : ms. D umūr (« affaires, choses ») ; ms. D muṭīʿīn (« obéissants ») ; ms. C al-lāhī (« distrait ») ; ms. C adraka (« il atteignit »).

[14]Apparat : le ms. D porte yasmaʿ li-mā ṣāfiya (« qu’il écoute ce qui est pur ») ; ms. B C yasmaḥ ʿalā mā fīhi ; ms. C yaghfir zallī wa-mā fīhi. Les variantes convergent toutes vers un appel à l’indulgence du lecteur.

[15]Apparat : ms. D yaqdum ; Seybold signale « Numeris copticis A. om. » — l’un des témoins omet les chiffres coptes et arabes.

[16]Citation presque littérale de Psaume 113 (Vulg. 113 B ; TM 115), 1 : « Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam » — « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à Ton Nom donne la gloire ». La numérotation psalmique grecque/copte explique le 113 du texte.

[18]Référence probable à Ps 115 (TM), 2 : « Quare dicunt gentes : Ubi est Deus eorum ? » — « Pourquoi les nations diraient-elles : où donc est leur Dieu ? »