NOTICE

La section traduite ici occupe, dans l’édition Seybold, les pages 8 à 15 ; elle forme, dans la structure du recueil, une sorte de pièce liminaire au corps de l’Histoire : avant même d’ouvrir la Vie de saint Marc, Sévère — ou plus exactement la source manuscrite copte qu’il cite nommément, provenant du monastère de Notre-Dame Bahiyā — insère un récit apocryphe qui se présente comme une confession de Théodose, vieux prêtre juif, faite à son ami Philippe, marchand chrétien venu le visiter lors d’une escale en Syrie.

Ce texte, communément désigné dans la littérature savante comme la Confessio Theodosii Judaei, circule dès le VIᵉ siècle sous des formes grecque, syriaque et copte ; il offre, par la bouche d’un juif, une confirmation du sacerdoce messianique de Jésus, établi à la fois sur la procédure de l’élection sacerdotale au Temple (vingt-deux prêtres en exercice), sur les Psaumes 109 et 88, et sur la bénédiction patriarcale de Jacob à Juda. Sévère l’a très vraisemblablement trouvé dans un recueil copto-arabe de « pièces dont s’édifie l’âme » (sīra rūḥiyya) copié au Wādī al-Naṭrūn, et l’a jugé utile au lecteur comme préface narrative à la série des patriarches alexandrins — tous successeurs du Christ prêtre éternel.

La page 8 s’ouvre sur la clausule de la prière d’invocation commencée à la page précédente ; il convient donc de relier le premier paragraphe au dernier de la livraison précédente. La page 15 se ferme sur un ornement typographique (fleuron) signalé par Seybold, après lequel débute la Vie de saint Marc proprement dite, qui fera l’objet de la livraison suivante.

Les citations scripturaires citées plus ou moins librement par Sévère sont identifiées en note (Mt 11, 28-30 ; Gn 49, 10 ; Ps 109, 4 ; Ps 88, 48-49 ; Lc 4, 14-21). Nous maintenons en arabe translittéré les noms propres (Théodose, Philippe, Julien, Jacob, etc.) dans la forme française consacrée, mais nous mentionnons entre parenthèses ou en note les formes arabes attestées par les manuscrits collationnés par Seybold.

 

« Revenez vers moi, et Je vous pardonnerai, quand bien même vos péchés seraient aussi nombreux que le sable de la mer et que les étoiles du ciel. » Ainsi s’est accomplie Ta promesse à notre endroit, nous les pécheurs ; ne cherche pas à nous arracher un repentir préalable ni une œuvre [méritoire], mais par Ta clémence, Ta miséricorde et Ta bienfaisance, octroie Ton secours à celui qui l’implore, Ton serviteur, le pécheur négligent de Tes préceptes — celui qui a écrit ces glorieuses Vies — lequel commence en disant :

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Dieu unique.

Nous commençons, avec l’aide de Dieu et par la beauté de Sa direction, à rédiger les Vies de la sainte Église. Ainsi parla l’auteur : Ce que moi le pécheur ai compilé et rassemblé depuis le monastère de Saint-Abbā Macaire et les monastères du Ṣaʿīd (Haute-Égypte) — le diacre pieux Mīkhāʾīl fils de Budayr s’est chargé d’en transposer une partie de la langue copte à la langue arabe (ce qui sera mentionné en son lieu) —, excepté ce qui se trouvait dans la grande cité [Alexandrie] ; quant à ce qui en a été trouvé en résumé, touchant la Vie du premier d’entre eux, le Christ — mon soutien, mon espérance, mon secours et mon salut — la première chose qu’on rapportera sera ce qu’a transmis [le manuscrit du] monastère de Notre-Dame Bahiyā, sur la cause du sacerdoce du Seigneur Christ, — que Son Nom soit magnifié —, et de Son entrée au Temple, dans la paix de Dieu, amen, amen, amen.

Voici : au temps de Julien[1] (Yūliyānus), le roi impie, il y avait un homme juif qui était rabbin pour les juifs : son nom était Théodose (Tāwdhūsiyūs), vieillard des plus vénérables. Il y avait aussi un homme chrétien, artisan[2], qui le connaissait et avec qui il entretenait une amitié très solide ; ce chrétien se nommait Philippe (Fīlibbus). Or, un certain jour, Philippe arriva dans l’une des villes de Syrie ; son navire mouilla au port, afin qu’il y écoulât des marchandises qu’il avait avec lui. Philippe se rendit donc chez le juif rabbin Théodose, son ami, pour lui témoigner son affection et s’entretenir avec lui. Il lui dit : « Ô mon frère, j’aimerais que tu deviennes chrétien, afin que notre amitié devienne pleine, et que tu y gagnes la vie présente et la vie à venir. » Théodose lui répondit, en grande amitié, et lui dit : « Par ton affection immense, tu t’es soucié de mon salut, et tu as médité à ce que tu voulais me faire connaître[3] : je ne veux point te laisser ignorant de la connaissance de Dieu Très-Haut, qui m’est témoin de ce que je te dirai, — il n’y a là aucun doute —, en raison de la preuve d’affection que tu me manifestes ; mais je veux que tu gardes mes paroles en ton cœur, sans les redire à personne. Sache que

Celui qu’annoncèrent le Saint-Esprit et les prophètes, c’est le Christ que vous adorez et dont vous confessez qu’Il est véridique, qu’Il est venu, et moi-même, je crois en un cœur sincère et pur, sans aucun doute, en bloc — parce que tu es pour moi un frère et un ami cher ; et c’est pour cette raison que je te dévoile ce mystère ; je te le confirme, car ton amour pour moi et ton désir de mon salut et de mon bien me sont manifestes. Crois-moi donc à présent, mon frère : mes préoccupations charnelles m’ont empêché[4] de recevoir le baptême, parce que je ne suis pas humble, ni capable d’amendement ; je suis infirme. Et parce que je suis rabbin à ce peuple, je jouis chez eux d’une gloire considérable[5] ; j’ai chez eux honneurs, préséance, trésors et richesses ; si je quittais tout cela, mon peuple ne le tolérerait pas, et je suis préoccupé de tout cela. Au surplus, mon peuple ne m’y reconnaîtrait pas. Et les chrétiens mêmes, je le constate aussi, lorsque des juifs se font baptiser, comment sont-ils traités ? Et l’on m’a rapporté que vous dites entre vous : « Lorsqu’un juif est baptisé, c’est comme un âne baptisé[6] ». Dès lors, sous quel visage me ferais-je baptiser ? Et aussi, je vois que les chrétiens commettent l’erreur et courroucent Dieu, qu’ils rejettent la Loi et abandonnent les règles de conduite droite et de vérité qu’ils étaient censés suivre. Or, quand ils voient un peuple dont les cœurs, la foi et la persévérance sont solides, ils prennent appui sur eux. Mais lorsque nous nous sommes enquis du salut qui nous est venu à nous par le Christ, et que nous avons véritablement reconnu en quoi Il consiste, les apôtres — instruits par Lui — vous ont enseigné, vous aussi, de notre race ; et pour que vous rejetiez ce qu’ils ont proclamé et ce qu’Il vous a transmis ; à cause aussi de ce que la plupart des nations n’avaient pas reçu le baptême ni cru jusqu’alors : moi non plus, je n’ai pas reçu le baptême, en raison de la grandeur de ma gloire mondaine et de la thaumaturgie que j’exerce auprès de mon peuple ; et à cause de ce que nous voyons du Christ, de Son commandement et de Sa Recommandation qu’Il fit à Ses disciples : quel soin Il mit à ce que tout cela se déployât, Lui qui voulait qu’il ne restât rien chez vous qu’ils ne vous eussent enseigné. Or, c’est le baptême qui en est le signe : voici ce qu’il vous a été donné. Mais la plupart de notre communauté juive se refuse à en reconnaître la vérité, étant éberluée par le Messie — bien que la plupart d’entre vous soit très éloignée du salut qui leur est échu. Voici à présent que je te fais part des mystères élevés qui nous sont connus depuis le commencement, et voici ce que j’atteste à leur sujet, parce que nous, nous en sommes véritablement certains, par ce que nous savons de Son œuvre et de Ses actes. Plus que vous, chrétiens, nous savons, assurément, que le Messie dont nous venons de parler — écoute de moi ce mystère : voici. Au premier temps, le Temple fut bâti à Jérusalem. Les juifs avaient coutume d’y établir vingt-deux prêtres en service permanent : chacun de ceux qui deviendraient prêtre[7] devait être, par convention, conforme à la loi de Dieu Très-Haut. Les juifs se sont tenus à cette règle ; et Jésus le Christ, en ce temps-là, vivait en Judée. Or cette prescription se trouvait formulée avant l’apparition du Christ : quand venait à mourir un prêtre des vingt-deux prêtres, le sacerdoce tout entier se réunissait pour élire son successeur. Il arrivait alors qu’ils divergeaient dans leurs vues sur celui qui devait le remplacer, et qu’ils disputassent les uns avec les autres. S’il se trouvait qu’aucun d’entre eux ne fît l’unanimité, alors ils tiraient au sort pour choisir celui qu’ils élèveraient au sacerdoce, après avoir examiné s’il était dépourvu de défaut, de tare, de vice ou de cause rédhibitoire. S’ils le trouvaient tel, et que fût établie sa généalogie, ils avaient quelqu’un à présenter, à qui aucun vice ne fût connu, et qu’ils fissent passer. Tel fut le cas, selon le dessein de Dieu Très-Haut[8], qu’en raison de Son opposition à eux, on ne présentât que le détenteur digne du sacerdoce, à savoir Jésus le Messie, l’un des prêtres dont l’âme s’était mise en mouvement par l’Esprit-Saint ; Dieu Très-Haut fit jaillir au milieu d’eux Sa jalousie. Il dit :

« Aujourd’hui[9] et pendant dix jours assemblés, aucun de nous ne sera en mesure de se présenter devant moi, pour que j’enquête et vérifie. » Et sache que la tâche est lourde à proportion de ce qu’on y met ; Dieu Très-Haut connaît la cause du désaccord qui nous divise et la rupture entre nous. On verra paraître cela par la volonté de Dieu Très-Haut. Si l’un d’entre nous parvient à en savoir quelque chose, qu’il nous le déclare ouvertement ; et nous tous, nous le reconnaîtrons par cette preuve. Ils lui donnèrent une grande sanction : qu’ils se remettent à lui et acceptent ce qu’il dira ; et moi, dit [Théodose], je dirai aux prêtres ce qui leur profitera ; et sache que tu ne peux repousser les prêtres : aussi tous jurèrent ce serment.

Or, par la foi, par la véracité des gens simples et par les circonstances, ils accomplirent [le rite] : lorsque parut devant eux celui qui en était digne, selon leur désir, et qu’il fut présenté, l’un d’entre eux prit confiance, et leur dit : « Ô mes frères, je suis convaincu que Dieu Très-Haut a mis dans ma pensée qui est digne de cela : c’est Jésus que nous connaissons comme fils de Joseph, parce que c’est un homme parfait quant à sa race, sa personne et ses œuvres ; il jouit de la puissance de la parole et de l’effet [qu’elle produit] ; Dieu Très-Haut et les hommes le prédominent. Sachez donc que vous ne trouverez pas son semblable dans ce peuple ; il n’y a en lui ni ostentation ni cause [de reproche]. Quand les prêtres entendirent sa parole, ils la connurent, et reconnurent cette déclaration ; ils hésitèrent, par l’effet de la foi. Ils lui dirent : Cette parole est-elle ancienne ? et s’imaginèrent qu’il se retenait. Oui, a-t-il retiré de ce qu’il a dit ? C’est vraiment un bon aveu ; mais il n’est pas de la classe des prêtres ; et le peuple le calomniera peut-être, à cause de sa naissance, en raison des petits enfants qu’Hérode a fait massacrer par le glaive à cause de lui. Lui répondit avec un courroux déguisé : « Eh bien, puisque vous avez prononcé cette parole, raffermissez-vous dans ce qui est juste ; je vous le montrerai par cela même, si l’Esprit[10] de Dieu vous dément ; éloignez-vous de la vérité et acceptez le mensonge : ah, je ne sais si, lorsque j’aurai examiné la question en vérité, Dieu Très-Haut la manifestera. Ils dirent :

Fort bien ! Dis-nous ce que tu sais sur sa naissance et sa filiation, et nous t’assisterons en ce que tu nous demanderas[11] ». Il leur dit : « Partez chercher, afin que vous sachiez vraiment l’exactitude de mes paroles, et que vous le connaissiez comme je le connais. » Ils se crurent véridiques, ils le supposèrent, mais cette pensée rendit son affaire longue. D’abord ils examinèrent sa race ; ils trouvèrent que Marie avait pris les deux tribus, sans qu’ils pussent lui imputer aucune tare, pour récuser [ses titres] à la foi. Ils entamèrent alors leur dispute sur la transcription, et dirent : « Voyons un autre avis : que nous sachions comment fut sa naissance ; parce que sa mère, avouée pour chaste, n’a-t-elle pas été donnée à Joseph, qui a parlé avec elle — et ils se mirent tous d’accord sur cette parole. Et ils firent venir Marie sa mère au Temple ; ils lui adressèrent des questions, leur enseignant les motifs de la sujétion par laquelle elle fut enceinte de Jésus, et d’où il venait ; la Loi était devant eux, pour attester[12] contre elle en cela, sans qu’ils lui imputassent quelque chose de mal, si elle disait le vrai. Et ils lui jurèrent là-dessus, et lui dirent : « Ô femme, voici : voici que nous nous sommes réunis pour ton bien, non pour ton mal, mais pour la cause de Dieu Très-Haut et des hommes ; il est en outre extraordinaire à nos yeux : une foule [de gens] trouvent Dieu Très-Haut venir en sa personne, parce qu’il existe en ce temps-ci chez nous un semblable à Salomon fils de David (dont la mère fut Urie fille de Ḥanān : il l’a élue à cela)[13], et nous nous sommes accordés à l’établir comme prêtre, en raison de son intégrité et d’une seule parole ; aussi bien, nous demeurons dans le doute jusqu’à ce jour : nous voulons savoir de toi d’où il est et de qui il est, toi qui l’as enfanté, pour qu’ainsi la vérité soit avérée, afin que nulle parole suspecte ne se propage à ton sujet et sur ta maternité. Voici donc pourquoi nous t’avons convoquée à attester, afin que nous ne restions pas dans le doute ; dissipe le litige entre nous ; voici la Loi devant nous. Nous confessons devant Dieu Très-Haut que s’Il nous voit ne pas demander rigoureusement ton compte et ne le pas vérifier, c’est bien plutôt pour Te remercier, parce que Tu n’as pas caché de nous la vérité. Et Marie se disait en elle-même : le mystère caché de Sa naissance étonnante qu’Il leur a révélée, ils ne croiront pas, en raison de la gravité de l’affaire pour eux ; et leurs intelligences ne supporteront pas qu’une femme enfante sans le concours d’un homme, ou qu’il y ait fils sans père. Elle leur dit : « Si je vous dis ce qu’il vous faut savoir, le recevrez-vous de moi ? Si donc je vous révèle le secret concernant ma grossesse et ma naissance merveilleuse, me croirez-vous sur ma parole ? » Cette parole me semble bonne et désirable si tu te tais. Mais eux, remplis d’une pensée mauvaise, lui dirent : « Ô Marie, en vérité, c’est ce qui nous tient à cœur : entendre de toi qui tu es et de quel [père] es-tu. Joseph est mort, et notre cœur est suspendu : est-ce qu’il est son père ? Nous t’en prions donc à ce sujet afin que tu nous manifestes la vérité à ta naissance, et que tu ne te troubles pas. De personne nous ne cacherons le droit ; et, selon que tu as gardé le silence sur la Loi, la malédiction s’imprimera sur toi à jamais. » Elle leur dit :

Or elle se troubla[14] et fut émue, Marie, disant : « Je suis anxieuse de toute part, pour ce que j’ai dû enfanter d’insondable ; voici, jusqu’à ce jour, je ne le manifeste pas ; mais moi aussi je connais désormais la naissance qui me nécessite d’apparaître. Et si vous l’entendiez, vous n’en croirez pas, et vous n’accepterez pas ce que je vous dirai. Joseph, qui est mort, vous avez eu un doute à son endroit en ma grossesse, par quoi je n’ai pas enfanté ; il m’a laissée en tranquillité, disant qu’il ne me prendrait pas comme femme jusqu’à ce qu’il eût ma confiance, que l’ange de Dieu lui avait été apparu, et que sa foi serait bonne ; il sera mon témoin auprès de vous, quant à la vérité de ce que j’affirme, parce que la Loi accepte le témoignage de deux témoins plutôt qu’un seul. Quant à moi, je confesse devant Dieu et devant la Loi que j’ai enfanté mon fils Jésus, sans le concours d’aucun homme ; et je vous mentionne comment cette conception m’est arrivée. Ils lui dirent : « Voici que la chose est apparente ; nous confessons devant Dieu et devant Sa Loi sainte que tu dis vrai quant à ta maternité et les douleurs de ton enfantement ». Et il n’y a là rien d’autre, bien qu’elles m’aient étonnée, que des femmes qui entendent une gésine naturelle et les douleurs de l’accouchement.

Or, c’est elle qui se réjouit en sa maternité, à la différence des autres [femmes] : tu as confessé à présent en vérité à quelle conception tu as enfanté [ton fils]. Il faut que nous-mêmes, en un temps, nous ne parlions à personne ; à présent donc, nous parlons à une femme : qu’est-ce qui nous est permis dans ton silence que nous entendons de toi et recevons ? Marie, troublée, baissa la tête, s’attristant, jetant à terre son visage, en larmes, et dit : Je confesse à présent que moi, sans concours d’homme, j’ai enfanté Jésus, comme vous le dites, moi-même en témoigne ainsi ; mais quand vous me dites qu’un homme m’a volée : l’anneau de ma virginité prouve la véracité de mon affirmation.

Et lorsqu’ils entendirent cela, ils s’émurent, et dirent : « Voilà qui ne se reçoit pas — car c’est parole étrange — et comment pourrions-nous inscrire dans le registre le nom de ton fils, dans la généalogie, sans nom du père, ni de quelle tribu il est ? » Il se passa ce qui se passe[15] lorsque Marie entendit cela des prêtres. Elle leur dit : « Au premier, je ne sais rien de ce que vous dites ; croyez ce que je vous dis, en ce qui peut être de moi ; mais si je ne dis pas ce qu’il est en question, pour l’un d’entre eux, il faut que nous agissions selon l’ordre de Dieu ; et ils firent venir parmi eux des femmes de confiance de la maternité, et les interrogèrent en diligence et avec soin, afin qu’elles décelassent si elle était vierge, comme elle le disait devant Dieu et devant la Loi. Elles la vérifièrent et dirent aux [prêtres] : « En vérité, elle est vierge, complète, elle a connu enfantement sans perte de sa virginité, en l’enfant Jésus que vous connaissez ; Dieu vous est témoin de cela ; après quoi, elle a enfanté. Puis ils examinèrent ses voisins et ses proches, pour savoir s’ils ne trouveraient personne qui s’opposât à son enfantement ; mais ils trouvèrent tous ceux qui attestaient de sa maternité et de son âge, [disant] que l’enfant qui est né d’elle est le mystère incompréhensible, et que les humains ne les prêtres ne trouvèrent rien à y redire ni à démentir, mais au contraire l’évidente vérité. Puis, après cela, ils la firent approcher ce jour-là comme il se devait, en troupe, et ils lui dirent : « Nous avons vérifié : nous ne trouvons rien en ce que tu as dit qui soit contraire à ta parole, ni à ce que tu as mentionné ; et il n’y a pas lieu que nous inscrivions ce que tu as dit ; or nous, nous partageons par Dieu le Régent de tout, que tu nous rendes connaissance de celui dont tu es fille — de Jésus — et dont tu l’as enfanté, jusqu’à ce que nous inscrivions son nom dans le registre et la généalogie. » Marie fut silencieuse de l’Esprit saint, et dit : « Ce que je vous dis n’est pas menteur ; Dieu, par Son Nom, vous en adjure, témoin sur moi, en présence de laquelle elle tint à dire : « L’archange Gabriel est venu à moi, m’a apporté la bonne nouvelle ; je te narre tout le récit de l’affaire ». Ils s’étonnèrent, ils s’émerveillèrent, et demandèrent à Dieu de lui pardonner ce qu’ils lui avaient fait d’oppression à raison de cette parole. L’un d’entre eux dit : « Voici qu’il est véritable : ce Messie, dont les prophètes ont attesté qu’Il vient de la maison[16] de David et de la maison de Bethléem de la tribu de Juda. » Ils l’appelèrent donc Jésus, ils l’installèrent comme prêtre, et l’inscrivirent dans la généalogie, [dans les registres] de l’an, du mois et de l’année. Ils dirent : Jésus fils de Dieu, et fils de Marie la Vierge qui l’a enfanté, vierge et elle-même prêtre [par son rôle de mère], et [son fils] digne. Tel est le dessein de ce qui a eu lieu, comme le dit Luc l’Évangéliste le médecin, dans le chapitre de son Évangile où Il dit que Jésus, revenant de Galilée par la puissance de l’Esprit, sa renommée se répandit en tout le district, et Il enseignait dans leurs synagogues, et tous le glorifiaient ; Il vint à Nazareth où Il avait été élevé ; selon sa coutume, Il entra dans leur synagogue, un jour de sabbat. On Lui remit le rouleau qui contenait la prophétie[17]du prophète Isaïe, où il est écrit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi ; c’est pour cela qu’Il m’a oint, Il m’a envoyé pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, pour proclamer aux captifs la délivrance et aux aveugles le recouvrement de la vue, et pour renvoyer les opprimés en liberté, et proclamer l’année agréée du Seigneur ». Alors Il referma le livre, le remit au servant, s’assit, et les yeux de tous les assistants étaient fixés sur Lui ; Il commença à leur dire : « Aujourd’hui, cette prophétie s’est accomplie à vos oreilles. » Et tous attestaient de Lui et s’émerveillaient des paroles de grâce qui sortaient de Sa bouche. — Lors donc que Philippe le chrétien entendit cela de Théodose le juif, il se réjouit d’une grande joie ; puis il lui dit : « Maintenant je sais cela et je lui parle, car je viens des maîtres de la Loi et des proches ; et Celui qui a été affermi dans mon cœur que Celui qu’a enfanté Marie est le Christ, et la prophétie à Son sujet a eu lieu — la prophétie de Jacob à Juda son fils[18], non à un autre ; qu’après lui ne vienne aucun autre messie. Nous savons certainement aussi qu’il est Celui que nous attendons[19], Lui — les Gentils, et l’Être qui vient au monde, le secret, pour celui qui croit en Lui ; et qu’il n’y aura pas après lui de chef ni de prince ni de prêtre en Israël, ainsi que le dit le prophète David, dans le Psaume 109[20] : « Le Seigneur a juré et Il ne se repentira point : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melkisédeq[21] » ; [donc], quelle est la race d’Adam dont un prêtre vit à jamais ? Et David dit aussi au Psaume 88[22] : « Quel homme vit sans voir la mort ? » — or, Il est le Christ, dont David a dit qu’Il est le Prêtre vivant éternellement. » Philippe répondit alors, et lui dit : « Il te faut savoir que cette affaire t’astreint à comparaître au jour du grand jugement ; pour moi, ce qui m’a le plus marqué, ce que j’ai entendu de ta bouche, c’est le lieu de la gloire de Dieu, et ton appartenance à ces dignités élevées, afin que paraisse le blâme des juifs et la faiblesse de leur foi. » Le juif répondit alors au chrétien, et lui dit : « Sache que tu viens jusqu’à ton âme avec cette question : le Juge du pacte qui est entre nous, et l’affaire que tu supposes, ce que tu atteindras s’y rattache, et tu ne saurais t’y soustraire. Si les juifs savent que j’ai déclenché une grande guerre, et que j’ai occasionné de graves conséquences, ils me feront périr dans une grande ruine ; et si je tarde, ils me tueront tous par le glaive, et ne me laisseront pas la vie. Tu serais alors le fauteur de cette perte, aux yeux des chrétiens, — tandis qu’ils n’en auraient guère besoin, eux, de cette enquête des prêtres juifs, puisque vous avez déjà cru, et l’avez reconnu, par les paroles des prophètes et des apôtres ; votre religion s’est vérifiée, et cette enquête a fait taire[23] les juifs à jamais, par ce qui reste chez eux. Si tu veux ôter d’eux la vie, eh bien, crois-moi, ô mon ami, si tout le livre que j’ai lu — il évoque ici la Tôrāh et les Prophètes — et ce que j’ai consulté des prophéties des prophètes, au sujet du Christ, et pour cela cette copie de la généalogie — j’ai chez moi une copie plus forte que mes doutes sur le Messie que vous adorez, lequel est manifesté à tous les mondes ; et je sais que tu dis, lui étant connu, que j’ai perdu l’occasion. Il dit : Je suis Philippe, interrogé par lui avec beaucoup de questions ; il m’a effrayé, et j’ai fini par me taire. Car c’est le jugement de Dieu sur moi. Et il dit : ces témoignages convainquent que Jésus est le Messie, au blâme des juifs ; ils confirment notre foi. Or, lorsque j’eus écrit cela, moi Philippe, je le présentai aux fidèles de l’Église, aux évêques, aux saints moines et aux élus ; ils s’en étonnèrent et en éprouvèrent joie, et reconnurent la véracité du propos des juifs et le témoignage des juifs au Seigneur Christ dans le sacerdoce, comme on l’a écrit dans l’enquête. Puis les évêques et les moines écrivirent au sujet du sacerdoce des prêtres ; on trouve [cela] chez Eusèbe (Usābiyūs), Binfīlāwus[24] — qui en a fait mention en maints endroits des Vies de l’Église ; car le père Binsantīyūs, évêque de Cophte (Qift), l’a fait paraître dans le Livre des temples — et il a mentionné aussi que ce Binsantīyūs, au temps où Jésus entra dans les synagogues, vit le sacerdoce au moment de la purification au Temple ; il invoque aussi le témoignage de Luc l’Évangéliste sur ce que nous avons précédemment rapporté, et parce que le Seigneur Christ Lui-même s’est rendu à une noce et qu’Il est sorti du Temple[25]. Et tous les témoignages concordent sur la parole véridique du juif. Quant à sa sincère amitié pour Philippe, il lui révéla cette affaire cachée, et il témoigna ouvertement à son sujet, puis, lorsque fut[26] cela, Théodose le juif — cette parole véritable à son ami — Philippe devint chrétien ; on lui donna le baptême, et on le marqua du sceau de la sainte chrismation : il reçut les saints mystères, et quiconque avait vu la beauté de sa foi au Seigneur Christ en fut émerveillé — à Sa puissance dont la gloire est élevée —, et ce fut une grande joie pour moi, Philippe, avec Théodose le baptisé.

Et lorsqu’une grande partie des juifs vit cela, en même temps qu’ils connaissaient en lui qu’il était l’un de leurs maîtres de la Loi auprès d’eux, qu’il était de plus leur chef, et jouissait chez eux de grand honneur ; qu’il atteignait au-dessus d’eux des miracles de puissance, et rejetant tout cela, il était devenu chrétien — il y en eut un grand nombre qui crurent et furne baptisés. Dieu Très-Haut accomplit cette faveur par mon moyen à moi Philippe, une âme (var. : un ami juif)[27] qui est à présent chrétien. Et gloire au Seigneur Jésus Christ avec le Père et le Saint-Esprit, à présent, et en tout âge, et dans les siècles des siècles. Amen.

Souviens-Toi, Seigneur, par Ta miséricorde, de Tes serviteurs : celui qui s’est appliqué [à composer], le lecteur, l’humble copiste, et tous les enfants du baptême. Amen.

⁂ ⁂ ⁂



[1]Il s’agit de l’empereur Julien dit « l’Apostat » (361-363). L’indication chronologique est manifestement fausse — la rencontre suppose Théodose déjà âgé au temps du Christ — ; Sévère suit ici une tradition apocryphe dans laquelle l’étiquette « le roi impie » (al-malik al-kāfir) glose Julien comme figure emblématique des persécuteurs, ce qui sert le cadre narratif.

[2]Apparat : le ms. C porte ṣadīq (« ami ») pour ṣāniʿ (« artisan »), variante qui transforme la qualification sociale du personnage.

[3]Apparat : ms. D aṭlaʿaka (« te faire connaître ») ; mss. D et C concordent sur ṣadīq (« sincère/ami »).

[4]Apparat : le ms. C porte tamnaʿunī (« m’empêchent », présent) au lieu de amnaʿatnī (« m’ont empêché », prétérit).

[5]Apparat : ms. D binyat (« édifice ») ; ms. D add. « par le dessein de Dieu » ; ms. D jamīʿā (Codd. « ensemble ») ; mss. C D « il écrit cela à sa place » (fī mawḍiʿihī).

[6]« Un juif baptisé est un âne baptisé » — adage rapporté comme proverbe chrétien hostile et source du scrupule de Théodose. Le dicton circule dans la polémique antijudaïque byzantine et syriaque ; Sévère le rapporte sans commentaire réprobateur, l’intégrant à la psychologie du personnage.

[7]Le chiffre « vingt-deux » correspond au nombre des vingt-quatre classes sacerdotales du Temple (1 Ch 24, 7-18) arrondi. Sévère suit ici une tradition narrative propre, attestée dans la littérature apocryphe copte et byzantine, sur l’entrée du Christ au Temple.

[8]Apparat : le ms. D ajoute au texte la glose « par Son providence » (tadbīr) et précise « par le dessein de Dieu ».

[9]Apparat : le ms. A porte « à sa place » (ʿiwaḍan minhu). La tradition manuscrite hésite entre « pour le remplacer » et « à son poste ».

[13]La mention de Salomon fils de David « dont la mère était Urie fille de Ḥanān, élue pour cela » conflue deux passages bibliques : le mariage de David avec Bethsabée, veuve d’Urie le Hittite (2 S 11-12), dont naquit Salomon, et la typologie de la fondation du Temple (1 R 5-8). Sévère, ou sa source copte, paraphrase librement la généalogie davidique.

[15]Apparat : le ms. D porte ʿan al-khuṣūma (« quant au différend ») ; lecture que Seybold retient en variante principale.

[16]Allusion à la bénédiction de Jacob à Juda (Gn 49, 10) : « Le sceptre ne s’écartera point de Juda, ni le bâton de commandement d’entre ses pieds, jusqu’à ce que vienne Celui à qui appartient la domination ». Théodose attribue ici la prophétie à Jacob bénissant Juda ; le texte arabe porte « prophétie de Jacob pour Juda son fils ».

[17]Référence à Lc 4, 14-21 : le retour de Jésus en Galilée « dans la puissance de l’Esprit », son arrivée à Nazareth, sa lecture d’Isaïe 61 à la synagogue le jour du sabbat (« L’Esprit du Seigneur est sur moi, car il m’a consacré… »). Sévère, ou sa source, cite de mémoire et combine ce passage avec l’entrée au Temple.

[20]Apparat : Seybold signale ici « Numerus litteris copticis expressus est » : le chiffre 109 figure dans le manuscrit en lettres coptes. L’indication est importante car elle atteste que la source directe de Sévère employait une numérotation psalmique copte (héritée du comput grec des Septante).

[21]Apparat : le ms. D porte malshīṣādāq (« Melkisédeq », graphie arabisée) ; la forme du texte édité est mashīṣādaq.

[22]Citation du Psaume 88 (hébr. 89), 48-49 : « Qui est l’homme qui vivra et ne verra pas la mort ? » Cette interrogation est appliquée au Christ vainqueur de la mort, donc éternel prêtre vivant.

[24]Apparat : les noms propres coptes connaissent plusieurs transcriptions : le ms. A Bīnfāwūs / Bīnfūlus ; mss. C Buqlāws ; ms. D Banyūlus. Il faut vraisemblablement reconnaître Eusèbe (Usābiyūs) de Césarée et un « Bensanthios », probablement Panthénos ou Pamphilos. La confusion est caractéristique de la tradition arabe des Pères historiens.

[25]Citation du Psaume 109 (hébr. 110), 4 : « Jurauit Dominus et non poenitebit eum : Tu es sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisedech » — « Le Seigneur l’a juré et ne s’en repentira point : Tu es prêtre pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech ». Texte capital de la théologie sacerdotale chrétienne, commenté notamment en He 5-7.

[27]Apparat : le ms. A ajoute ṣadīq al-yahūdī (« l’ami juif ») comme épithète de Théodose. La formule finale « souviens-Toi, Seigneur… » est une bénédiction-colophon typique des manuscrits coptes et arabes chrétiens, qui introduit le nom du copiste dans la prière du lecteur.