NOTICE

Avec la page 16 s’ouvre enfin, dans l’édition Seybold, le corps proprement dit de l’Histoire des Patriarches : la première Vie, consacrée à saint Marc l’Évangéliste, fondateur du siège alexandrin. Le récit, long et soigneusement composé, suit une structure tripartite familière à l’hagiographie copte : enfance merveilleuse (épisode de l’oncle Aristobule et de la théophanie du Jourdain), ministère apostolique (mission à Alexandrie, baptême d’Ananie le cordonnier, miracles et prédication), martyre et transitus (29 Barmūdah, 1ᵉʳ mai du calendrier romain).

À la suite immédiate de cette grande Vie se succèdent, en notices souvent très brèves, les dix premiers successeurs de Marc — d’Ananie (II) à Julien (XI). Ces biographies synthétiques, dont plusieurs ne dépassent pas quelques lignes, couvrent en bloc environ un siècle et demi d’histoire ecclésiastique alexandrine pré-nicéenne, depuis la fin du règne de Néron jusqu’à la veille de l’épiscopat de Démétrius. On notera la synchronie systématiquement établie par Sévère avec les règnes des empereurs de Rome — Domitien, Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Marc-Aurèle, Commode, Sévère — selon un procédé hérité de la chronique eusébienne.

Les noms propres de patriarches nous sont parvenus dans des graphies arabes fortement corrompues : il a fallu, dans plusieurs cas, restituer l’identification avec les formes grecques reçues (Abilius, Cerdon, Primus, Justus, Eumène, Marcien, Celadion, Agrippinus, Julien). Seybold lui-même signale au pied de chaque page les leçons divergentes de ses témoins A, B, C et D ; nous indiquons en note les principales.

Pour faciliter la lecture, nous avons introduit des sous-titres annonçant chaque patriarche, repris tels quels du texte arabe (« Vie d’Ananie le Patriarche, deuxième du nombre », etc.). Ils appartiennent à la mise en page de l’édition Seybold et se retrouvent dans toute la tradition manuscrite.

 

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Dieu unique —

à Lui la louange à jamais et toujours, amen.

PREMIÈRE VIE, TIRÉE DES VIES DE LA SAINTE ÉGLISE

Vie de Marc l’Évangéliste

chef des apôtres, évêque de la grande cité d’Alexandrie, premier d’entre eux

Il advint qu’au temps de l’économie du Seigneur Christ miséricordieux, Jésus — lorsqu’Il assembla auprès de Lui les disciples qui Le suivaient — il y avait deux frères habitant l’une des cités de la Pentapole d’Occident, qu’on appelle Cyrène[1] (Arbāṭūlus) : le premier, et l’aîné, portait ce nom d’Aristobule, et le second se nommait Barnabé. Ils étaient tous deux laboureurs, ensemenceurs et moissonneurs, possédaient beaucoup de biens, et étaient savants dans la Loi de Moïse, avec une excellente connaissance et une mémoire ferme. Ils possédaient plusieurs livres précieux et avaient reçu grande épreuve, au temps d’Auguste, empereur de Rome, du fait des tribus berbères et éthiopiennes qui avaient pillé tout ce qu’ils possédaient, de sorte qu’il ne leur restât plus rien. Ils se mirent alors en route, abandonnant cette contrée, soucieux de leur propre salut, et se dirigèrent vers le pays des juifs. Aristobule avait un fils du nom de Jean, et c’était ce Jean qui grandissait et croissait en sa stature par la grâce de l’Esprit-Saint. Ces deux frères avaient une nièce paternelle, qui était l’épouse de Simon-Pierre (devenu chef des disciples du Seigneur Christ) ; et Jean — c’est-à-dire celui qu’on nomma [ensuite] Marc — se réfugiait auprès de Pierre et apprenait de lui les livres des saints enseignements chrétiens. Or, un jour, Aristobule son père prit son fils Marc au Jourdain. Tandis qu’ils cheminaient tous deux, voici qu’un lion et une lionne leur sortirent au-devant[2] ». Aristobule, voyant l’animal venir vers lui, et considérant la violence de sa rage, dit à son fils Marc : « Ô mon enfant, voici que va paraître la colère de ce lion qui vient sur nous. Va-t-en à présent, sauve ta personne, ô mon fils, laisse-moi et va-t-en ; que Dieu te mette sous Sa garde. Quant à moi, Dieu, qui tient toutes choses en Sa main, est celui qui me sauvera de toute épreuve ; en Lui je crois. » Lorsque le lion se fit plus proche des deux, Marc, le disciple du Seigneur Christ, s’écria d’une grande voix, et dit: « Ô Seigneur Christ, Fils du Dieu vivant, voici que je te commande : que la gueule et les flancs de ce lion se déchirent sur-le-champ et soient séparés ; qu’il n’y ait plus, à l’avenir et pour toujours, aucun fils né de cette montagne. » Aussitôt le lion et la lionne se fendirent par le milieu de leur ventre, et moururent tous deux à l’instant même. Lorsque Aristobule son père vit ce grand prodige qui s’était accompli par la main de son fils Marc, par la puissance du Seigneur Christ, lui qui est invincible, il dit à son fils : « Moi, ô Marc, qui t’ai engendré, je te confesse aujourd’hui comme mon père, mon sauveur et mon choix, maintenant et à jamais, ô mon fils chéri et frère cher ! Nous, nous demandons, par toi, à devenir esclaves du Seigneur Jésus Christ, celui qui annonce la bonne nouvelle. » Alors saint Marc instruisit son père et son oncle dans les enseignements du Christ, dès ce jour. Or Marie sa mère, qui était la sœur de Barnabé, disciple des apôtres — après quoi cela eut lieu dans ces parages, dans un canton qu’on appelle Zdūd —, [ils trouvèrent] un olivier de grande taille. Les gens s’émerveillaient de sa grandeur ; les habitants de cette cité adoraient la lune et priaient cet olivier. Le saint Marc le vit, et leur dit : « Cet olivier dont vous mangez les fruits, dont vous allumez les branches comme combustible au feu, dont vous faites divinités auxquelles vous vous prosternez — qui donc l’a fait ? N’est-ce pas la Parole de Dieu, Son serviteur ? » Et il commanda à l’arbre de tomber sur le sol sans aucune hache qui le fît. Ils lui dirent : « Nous savons que tu es un magicien galiléen, compagnon de Jésus; quoi que tu veuilles, tu le feras. Et nous, nous te prions, Seigneur qui habites en ces parages, que cet arbre olivier se dresse à nouveau, afin que nous continuions à prier devant lui. » Le saint Marc leur répondit, et leur dit : « Moi, je le renverserai à terre, car il s’est tenu debout par votre jugement ; moi, je le détruirai par cette parole, acceptez-la de moi, et tenez-vous loin de lui, vous tous. » Et ils se tinrent à l’écart, considérant, et ils disaient : « Peut-être y a-t-il là quelqu’un d’humain caché ». Alors saint Marc leva son visage vers le ciel, tourna son visage vers la direction du Levant, ouvrit sa bouche et pria, disant : « Mon Seigneur Jésus Christ, Fils du Dieu vivant, écoute ton serviteur, et commande à cet olivier, serviteur de ce monde qui est obéi par les gens de la nuit, de paraître à ta marque et à ton pouvoir, comme un signe de Ton Nom sur ces gens qui n’ont pas de Dieu — qu’ils sachent que Tu l’as créé et que Tu as créé toute la création, et qui est Dieu pour qu’ils L’adorent. Moi, Seigneur, mon Dieu, je sais qu’il n’a pas de voix ni de langue — il n’en est pas coutume qu’il parle — à cela, pour que quelqu’un entende sa parole à cette heure-ci, par la force de Celui qui ne peut être combattu : pour que connaissent ceux-ci qui n’ont pas de Dieu, qu’il n’est pas [un dieu], mais qu’il est serviteur de ton pouvoir, et toi-même — voilà l’arbre, priant, que tu tombes à terre, afin que connaisse ton peuple qu’il n’y a pas d’autre Dieu que toi, et le Père excellent et l’Esprit saint vivifiant, à jamais ! amen. » À cette heure, au moment où s’accomplit sa prière, survint une grande ténèbre au milieu du jour ; la lune leur apparut éclatante au ciel ; ils entendirent une voix sortant de la lune, qui disait : « Ô peu nombreux, je ne suis pas Dieu ; adorez Dieu. Moi, je ne suis qu’une part de Sa création ; moi, je suis serviteur de mon Seigneur, auquel ce Marc, Son disciple, vous annonce la bonne nouvelle; c’est Lui seul que nous adorons, et que nous servons. » À ce moment, l’olivier tomba ; une grande crainte s’abattit sur tous ceux qui assistaient à ce prodige. Quant à ces gens qui servaient l’arbre et s’y prosternaient, ils s’irritèrent, déchirèrent leurs vêtements, saisirent le saint Marc, le frappèrent, et le livrèrent aux juifs qui lui étaient hostiles. Ils le jetèrent en prison. Cette nuit-là, le saint Marc, en son sommeil, vit le Seigneur Christ qui lui disait : « À Pierre : Je fais sortir tous ceux qui sont dans les fers. » Quand il s’éveilla de son sommeil, il vit les portes de la prison ouvertes et sortit, lui et tous ceux qui étaient avec lui dans la prison ; les gardes étaient endormis comme s’ils étaient morts. Quant à la foule qui était témoin de ce qui s’était passé, ils dirent : « Qu’avons-nous fait avec ces Galiléens ? ils accomplissent ces actes au nom de Béelzéboub[3], chef des démons. » Or Marc, étant de ces soixante-dix disciples[4], il était du nombre des serviteurs qui remplirent les jarres d’eau, celles dont notre Seigneur fit du vin, aux noces de Cana, en Galilée. Il est aussi celui qui porta la cruche d’eau dans la maison de Simon le lépreux, à l’heure de la dernière Cène. Et c’est lui aussi qui abritait les disciples en sa maison au temps de la Passion du Seigneur Christ, ainsi qu’après Sa résurrection d’entre les morts, quand Il entra auprès d’eux toutes portes fermées. Et après Son ascension au ciel, Marc s’en alla avec Pierre à Jérusalem, et ils annoncèrent à la foule la parole de Dieu. L’Esprit saint apparut à Pierre, et lui commanda d’aller dans les villes et villages voisins ; Pierre alla, et Marc avec lui, à Bayt ʿAnyā (Béthanie), où il annonça la parole de Dieu. Pierre séjourna quelques jours ; un ange de Dieu lui apparut en songe et lui dit : « À Cordouène[5], — c’est-à-dire au district —, il y a une grande famine. » L’ange de Dieu dit à Pierre : « La cité d’Alexandrie, et la province de l’Égypte, n’est-elle pas famine, ni pain, mais elle est famine de connaissance de la Parole de Dieu, qu’il faut que tu annonces en ces lieux. » Lorsque Pierre s’éveilla de son sommeil, il raconta à Marc ce qu’il avait vu en songe. Alors Pierre partit, et Marc s’en alla aux provinces de Rome ; il y annonça la parole de Dieu. Puis, en la trente-cinquième année après l’ascension du Seigneur Christ, saint Pierre envoya Marc, le père évangéliste, à la cité d’Alexandrie, afin qu’il annonçât la parole de Dieu et qu’il y prêchât l’Évangile du Seigneur Christ — à Lui la gloire, la dignité, la prosternation, ainsi qu’au Père, et à l’Esprit saint, Dieu unique, à jamais, amen.

Martyre de  Marc le Saint et sa prédication à Alexandrie

qui est la seconde section des Vies de l’Église

Lorsque, dans le dessein du Seigneur Sauveur Jésus Christ, après Son ascension au ciel, le lot de tous les apôtres fut réparti par l’inspiration de l’Esprit saint pour prêcher la parole de la bonne nouvelle du Seigneur Jésus Christ — au bout d’un certain temps — le sort de saint Marc l’Évangéliste échut à aller à la province de l’Égypte, à la grande cité d’Alexandrie, par l’ordre de l’Esprit saint, pour y faire entendre la parole de l’évangile du Seigneur Christ, les arracher à leur égarement et à leur immersion dans le culte des idoles et l’adoration des créatures en dehors du Créateur ; car ils avaient des idoles qu’ils servaient et vénéraient en toutes sortes de péchés et de magies, et ils leur offraient, au sujet de leurs enfants, des sacrifices. C’est parce que c’était d’abord la première condition qu’elles jouissaient dans la province d’Égypte, d’Ifrīqiya, de la Pentapole et de tous ses pays. Lorsque, chargé [de cette mission], saint Marc traversa [les cieux], venant de Rome, il se dirigea d’abord vers les Cinq Villes, et annonça en toutes leurs contrées la parole de Dieu ; il fit paraître beaucoup de prodiges : il guérit les malades, purifia les lépreux, et chassa les démons. Par sa présence, Dieu accorda la grâce à ces gens, et beaucoup crurent en Lui, le Seigneur Christ, par son moyen ; et ils brisèrent les idoles qu’ils adoraient ; il abattit tous les arbres dans lesquels les démons se tenaient en embuscade et parlaient aux gens. Il les baptisa au nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint, Dieu unique[6] ». Et pour cela, l’Esprit saint lui apparut, et lui dit : « Avance maintenant jusqu’à la ville d’Alexandrie pour y semer la bonne semence — qui est la parole de Dieu. » Le disciple du Christ se leva, et avança avec la force et l’appui de l’Esprit saint, comme un combattant à la guerre ; il dit adieu à la fraternité [des convertis], leur manifesta son affection, et leur dit : « Le Seigneur Jésus Christ rendra facile le chemin de mon départ vers Alexandrie, pour y annoncer son évangile sacré. » Puis il pria, disant : « Ô Seigneur, affermis les frères qui ont connu Ton nom, ramène-les dans la joie ; eux-mêmes l’escortèrent, et il se dirigea vers la cité d’Alexandrie. Lorsqu’il y entra par sa porte, son soulier se coupa. Quand il vit cela, il dit : « Maintenant, j’ai su que le Seigneur a rendu mon chemin facile. » Puis, il regarda [aux alentours], et vit un cordonnier[7] ; il s’avança vers lui, lui remit son soulier pour qu’il le raccommodât. Le cordonnier, en saisissant le soulier et en prenant l’alène pour le travailler, se perça la paume de la main. Il dit : « Eis théos » — dont l’interprétation est « Dieu est unique ». Lorsque saint Marc l’entendit mentionner le nom de Dieu, il se réjouit extrêmement ; il tourna son visage vers l’orient, et dit : « Seigneur Jésus Christ, toi qui rends facile mon chemin en tout lieu. » Puis il cracha à terre, en prit un peu [et en fit de la boue] ; il le posa sur le lieu où la main du cordonnier était percée par l’alène ; il dit : « Au nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint, Dieu unique vivant éternel, je guéris la main de cet homme à cette heure, afin que soit glorifié ton saint Nom. » À l’instant, sa main fut guérie. À ce moment, Marc le saint lui dit : « Si tu savais que Dieu est unique, pourquoi adores-tu toutes ces fausses divinités ? » Le cordonnier lui dit : « Nous mentionnons Dieu par nos bouches, mais nous ne connaissons pas Qui Il est. » Et le cordonnier demeurait émerveillé de la puissance de Dieu manifestée chez saint Marc. Puis il lui dit : « Je te prie, ô homme de Dieu, de venir en ma maison pour te restaurer, pour manger un peu de pain ; car je te vois, aujourd’hui, qui m’as manifesté miséricorde. » Saint Marc se réjouit, et lui dit : « Que te donne le Seigneur, le Pain de Vie, dans les cieux ! » Et il alla avec lui à sa maison. Lorsqu’il fut entré dans sa maison[8], il dit : « Que la bénédiction de Dieu soit en cette maison ! » Puis il pria. Lorsqu’ils eurent mangé, le cordonnier dit au saint : « Ô mon père, je voudrais savoir de toi qui tu es, qui a accompli cette chose étonnante. » Saint Marc lui répondit, et lui dit : « Moi, je sers Jésus Christ, Fils du Dieu vivant à jamais. » Le cordonnier lui dit : « Moi, je voudrais le voir. » Saint Marc lui dit : « Moi, je t’invite à le contempler. » Puis il commença à lui exposer l’évangile, à lui dire les paroles de gloire, d’honneur, et de la puissance qui est à Dieu depuis le commencement ; à lui déclamer des homélies et des enseignements en grand nombre, qui attestaient sa Vie, jusqu’à ce qu’il lui dît enfin que le Seigneur le Christ s’est, au dernier des temps, incarné de Marie la Vierge ; qu’il est venu au monde, nous a sauvés de nos péchés, et lui exposa ce qu’avaient prophétisé à son sujet les prophètes. Le cordonnier dit : « Mon père, je n’ai jamais entendu quelque chose de tel ; mais peut-être ce sont les livres des philosophes grecs, par lesquels ils enseignent leurs enfants, jusqu’ici, et ainsi aussi les Égyptiens. » Saint Marc lui dit : « La philosophie de ce monde est vaine auprès de la sagesse de Dieu[9] ». » Lorsque le cordonnier entendit la sagesse et la parole des livres saints prononcées par saint Marc, il s’émerveilla de ce grand prodige qu’il avait fait de sa main ; son cœur s’inclina vers lui. Il crut au Seigneur Christ, reçut le baptême, ainsi que toute sa maisonnée et tous ses voisins. Son nom était Ananie (Anyānus). Lorsque les fidèles en Christ furent devenus nombreux, les gens de la cité apprirent que se trouvait là un homme juif galiléen entré chez eux, et qui voulait renverser le culte de leurs idoles et des pierres qu’ils adoraient, et qu’il avait détourné une foule de leur culte. Ils le recherchèrent en tout lieu, dressèrent aux carrefours des gens pour le guetter. Lorsque saint Marc en eut connaissance, il répartit [les siens] : il fit Ananie évêque d’Alexandrie ; il ordonna trois prêtres et sept diacres[10], soit onze personnes ; il les établit pour servir et affermir les frères fidèles ; puis il partit d’auprès d’eux vers les Cinq Villes, y demeura deux ans, prêchant, et ordonnant dans chacune de leurs contrées des évêques, des prêtres et des diacres ; enfin il revint à la cité d’Alexandrie ; il y trouva les frères affermis sur la foi, devenus nombreux par la grâce de Dieu ; ils avaient eu le souci de construireune église, en un lieu qu’on appelle Berbāhī, proche de la mer, sur un rocher d’où l’on tire les pierres[11] ».

Alors saint Marc se réjouit de cela grandement, et se prosterna à genoux ; il bénit Dieu, parce qu’Il avait affermi des serviteurs de foi, qu’Il les avait ordonnés dans les enseignements du Seigneur Christ, et qu’Il les avait éloignés du culte des idoles. Lorsque les gens de l’incroyance surent que saint Marc était revenu à Alexandrie, ils furent remplis de colère, à cause des œuvres qu’accomplissaient les fidèles en Christ : guérir les infirmités, chasser les démons, délier les langues des muets, faire entendre les sourds, purifier les lépreux. Ils cherchèrent saint Marc avec grande colère, mais ne le trouvèrent pas. Ils coururent et grincèrent des dents contre lui avec leurs idoles en leurs temples et leurs lieux, disant : « Regardez ce magicien ! » Or, c’était un des samedis : ce fut le jour de la Pâque du Seigneur Christ, qui tombait en cette année le vingt-neuf du [mois de] Barmūdah[12], étant aussi le jour de la fête des idolâtres infidèles. Ils le cherchèrent avec empressement, et le trouvèrent au Temple ; ils se jetèrent sur lui, l’attrapèrent, et placèrent [une corde] à son cou[13] et le traînèrent à terre ; ils le tirèrent par les deux [extrémités], disant : « Tirons le bœuf à l’étable ». Son corps se brisait en pièces, s’attachait aux pierres des rues, son sang coulait sur la terre, et il glorifiait Dieu en disant : « Louange à Toi, Seigneur, qui m’as rendu digne de souffrir pour Ton saint Nom ; sa chair se dispersait, et se collait aux pierres ». Vers le soir, ils le ramenèrent en prison jusqu’à ce qu’ils fussent convenus de quelle mort le faire mourir. Au milieu de la nuit, les portes de la prison fermées, les gardes endormis, et voici qu’un grand séisme et de violentes secousses se produisirent ; descendit à lui un ange du Seigneur du ciel, et entra auprès du saint, et lui dit : « Ô Marc, serviteur de Dieu, voici que ton nom est écrit dans le Livre de Vie[14], tu es compté dans la communauté des saints, ton esprit glorifie avec les anges aux cieux, ton corps ne périra pas ; il ne passera point sur la terre. » Lorsqu’il s’éveilla de son sommeil, il leva les yeux vers le ciel, et dit : « Je Te remercie, mon Seigneur Jésus Christ ; et je Te demande que Tu me reçoives, pour que je jouisse de Ta bonne santé ».Puis ce discours prit fin. Il dormit aussi. Lui apparut encore le Seigneur Christ en la personne que connaissaient les disciples ; il lui dit : « Paix à toi, ô Marc évangéliste élu ». Le saint lui dit : « Je te remercie, Sauveur Jésus Christ, qui m’as rendu digne de souffrir pour Ton saint Nom ». Il lui donna la paix et s’absenta. Lorsqu’il s’éveilla, la foule se rassembla ; ils le firent sortir de la prison ; ils lui mirent une corde au cou ; ils dirent : « Tirons le bœuf à l’étable ». Ils le traînèrent à terre, et il remerciait le Seigneur Christ, et le glorifiait, et disait : « Je remets mon esprit entre tes mains, mon Dieu. » Le saint dit cette parole, et rendit l’esprit. Quant aux servants des idoles impures, ils rassemblèrent beaucoup de bois en un lieu nommé Angelion, pour brûler le corps du saint [en cet endroit] ; et voilà qu’advint, par l’ordre de Dieu, un grand brouillard et un vent violent, à tel point que la terre tremblait ; et beaucoup de pluies tombèrent ; beaucoup de gens moururent, dans la crainte et l’épouvante. Ils dirent : « Zeus vient sauver l’homme qui est tué ce jour-là ». La fraternité des fidèles s’assembla alors, et ils prirent le corps du saint  Marc des cendres, sans qu’il eût en lui aucun changement ; ils le portèrent à l’église où ils avaient coutume de se sanctifier ; ils le lavèrent, l’enveloppèrent, et prièrent sur lui, selon ce qui était d’usage, et lui creusèrent un lieu et enfouirent son corps ; ils prirent son souvenir en tout temps, avec joie, rogation, et bénédictions, à cause de la grâce qui leur avait été départie par la main du Seigneur Christ, — dans la cité d’Alexandrie. Ils le placèrent dans l’orient de l’église, au jour où s’accomplit son martyre ; il fut le premier martyr des Galiléens sur le nom du Seigneur Jésus Christ à Alexandrie, dans les derniers jours de son existence, au vingt-neuf du [mois de] Barmūdah (dont c’est la deuxième période, des Égyptiens) qui correspond aux Calendes de Mai[15] (1ᵉʳ mai), mois des Romains, étant aussi le vingt-quatre du mois de Nīsān des Hébreux. Nous, les orthodoxes, nous offrons louange, sanctification et prière à notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, à qui soient la gloire, l’honneur et l’adoration, avec le Père et le Saint-Esprit vivifiant, consubstantiel, maintenant et en tout temps,[16]

Vie d’Ananie, Patriarche, second du nombre

tirée des Vies de la sainte Église

Lorsque s’éteignit Marc l’Évangéliste, apôtre du Seigneur Jésus Christ, Ananie (Anyānus) s’assit à sa suite comme patriarche. La fraternité des croyants en Christ s’était multipliée ; il fit d’eux des prêtres et des diacreset s’employa à leur charge vingt-deux ans ; il se reposa, la vingt-deuxième année du règne de Domitien (Dūmāniyūs), roi de Rome[17].

Milius, Patriarche, troisième du nombre

Alors se rassembla le peuple orthodoxe ; ils se concertèrent, et choisirent un homme nommé Milius ; ils le firent patriarche sur le trône de Marc l’Évangéliste, à la place d’Ananie. Ce Milius était homme de continence et de fermeté, ferme en la connaissance du Christ. Les peuples orthodoxes se multiplièrent en Égypte, dans les Cinq Villes et en Ifrīqiya. Il demeura douze ans, et en ses jours l’Église fut en paix. Il se reposa le premier du [mois de] Tūt, en la quinzième année du roi susmentionné[18] ». Puis on apprit que les prêtres et les évêques qui étaient avant lui dans les contrées avaient été attristés du repos du patriarche ; ils s’étaient réunis à la cité d’Alexandrie, délibérant avec le peuple orthodoxe qui y demeurait. Ils jetèrent le sort pour connaître celui qui mériterait de siéger sur le trône du saint Marc l’évangéliste, disciple du Seigneur Christ, après ce père Milius. Leur avis s’accorda avec l’appui du Seigneur Christ notre Dieu, sur un homme élu, craignant Dieu, du nom de Cerdon.

Cerdon, Patriarche, quatrième du nombre

Ils le prirent, ils l’ordonnèrent sur le trône d’Alexandrie ; il était chaste et humble dans la conduite de sa vie. Il demeura onze années entières dans son épiscopat, et se reposa le vingt-et-un du [mois de] Būnah, la neuvième année du roi Domitien[19].

Primus, Patriarche, cinquième du nombre

Et après cela, il y avait dans le peuple du Christ un homme nommé Primus (Ibrīmūs), chaste comme les anges, qui accomplissait de beaux actes d’ascèse. Ils se concertèrent à son propos, le prirent, et le firent asseoir sur le trône évangélique comme patriarche ; il demeura douze ans, et il y eut en ses jours paix dans l’Église ; il se reposa au troisième [du mois] de Misrā, en la cinquième année du roi Hadrien[20]. 

Justus, Patriarche, sixième du nombre

Après cela, le peuple se rassembla, et leur choix tomba sur un homme juste, sage, du nom de Justus ; ils le firent patriarche. Il demeura onze ans, et il se reposa au douzième du [mois de] Būnah, en la seizième année du roi Hadrien ; il fut enseveli auprès de son père[21].

Eumène, Patriarche, septième du nombre des Pères

Et après cela, on ordonna Eumène (Ūmānius) patriarche sur le trône d’Alexandrie ; il demeura treize ans, — Dieu agréa cela ainsi que le peuple —, et il se reposa le dixième de Bāba, la sixième année de l’empereur Antonin le Pieux[22].

Marcien, Patriarche, huitième du nombre des Pères

Or, lorsque le patriarche susnommé fut parti, le peuple se rassembla, et ils prirent un homme pieux envers Dieu, nommé Marcien ; ils l’intronisèrent comme patriarche, et le firent asseoir sur le trône de  Marc le héraut de la bonne nouvelle ; il demeura neuf ans et quelques mois, — vie merveilleuse —, et il se reposa le sixième [du mois] de Ṭūba, en la quinzième année d’Antonin[23].

Celadion, Patriarche, neuvième du nombre des Pères

Il y avait en ces jours, dans le peuple, un homme aimé de Dieu, du nom de Celadion (Kilādiyānūs) ; le peuple orthodoxe et les évêques qui se trouvaient à Alexandrie en ces jours se réunirent ; ils le prirent, le firent patriarche, l’établirent sur le trône évangélique — et il était aimé de tout le peuple. Il demeura quatorze ans sous le règne d’Aurélien et de Lucius[24], les deux rois, et il fut enveloppé dans le linceul et enseveli auprès de son père, les Pères patriarches précités.

Agrippinus, Patriarche, dixième du nombre

Puis le peuple s’assembla encore d’un seul accord, et ils eurent la main sur un homme craignant Dieunommé Agrippinus (Aghribīnū) ; ils le firent patriarche et l’établirent sur le trône évangélique. Il demeura douze ans, et il se reposa le cinquième d’Amshīr, en la dix-neuvième année des rois susmentionnés[25].

Julien, Patriarche, onzième du nombre

Il y avait un homme, prêtre, sage, qui avait étudié les livres de Dieu, nommé Julien (Yūliyānus), cheminant dans la voie de la chasteté, du culte, et de la piété. Se réunit une assemblée d’évêques et de saints, avec le peuple orthodoxe, de la cité d’Alexandrie ; ils cherchaient dans tout le peuple, mais ne trouvaient pas le semblable de ce prêtre. Ils lui firent donc la main, l’installèrent, le firent patriarche ; il composa des homélies et des traités à l’usage des saints, et demeura dix ans. Après ce patriarche, on ne pouvait maintenir d’évêque à Alexandrie : il devint secret que l’on faisait sortir et ordonnait des prêtres en tout lieu ; le siège de  Marc l’Évangéliste demeura vacant. Il se reposa le huitième [du mois] de Barmahāt, en la cinquième année de l’empereur Sévère[26].

⁂ ⁂ ⁂



[1]Note érudite de Seybold : « Arbāṭūlus D, Aryāṭūlus C, Aryāwūlus B, Ibrāṭūlus A ». Seybold conjecture Κυρήνη πόλις (« cité de Cyrène », dont les ruines sont aujourd’hui appelées Grenne), renvoyant à R. A. Lipsius, Die apokryphen Apostelgeschichten, II/2, pp. 332, 336 (variante Κυρηναῖος) ; il note en outre « Qabūrshā 344 = Κυρήνη, corrupté depuis Qabrīna ex قبرس ». Le père de Marc est donc originaire de Cyrène, grande cité de la Pentapole libyque. La généalogie qui rattache Marc à Barnabé et à Pierre par alliance (« fille de l’oncle paternel, épouse de Simon Pierre ») reflète la tradition patristique.

[2]Il s’agit du Jourdain. Le récit du lion et de la lionne surgis au bord du fleuve, exorcisés par le jeune Marc qui invoque le Christ, appartient au cycle apocryphe grec et copte des Actes de Marc ; il sert de théophanie préparatoire à sa vocation apostolique.

[3]Apparat : le ms. D porte Baʿalzabūb (« Béelzéboub »), conforme à Mt 12, 24. Le texte édité par Seybold porte Abʿālzabūz (variante attestée en copte).

[4]Marc est donc présenté comme l’un des Soixante-douze (Lc 10, 1), et comme le serviteur « porteur d’eau » aux Noces de Cana (Jn 2) et lors de la Cène chez Simon le lépreux (Mt 26, 6). Cette identification — particulièrement développée dans l’apocryphe copte — est étrangère aux évangiles canoniques mais tient une place importante dans la tradition alexandrine.

[5]La mission de Marc en Cordouène (« Kūrtīn ») et à Cordyène est mentionnée dans l’apocryphe grec ; la géographie des apôtres — Pierre envoyant Marc à Rome, à Aquilée, à Babylone d’Égypte — varie selon les traditions. Le détail que « la pénurie à Alexandrie n’est pas de pain mais de connaissance de la Parole de Dieu » est une clef herméneutique récurrente chez les Pères.

[6]La date « vingt-deuxième année du roi Domitien (Dūmāniyūs), empereur de Rome » place la mort d’Ananie vers l’an 83 de notre ère, datation traditionnelle (elle ne correspond pas exactement à la chronologie réelle, Domitien n’ayant régné que jusqu’en 96).

[7]L’épisode du cordonnier Ananie (Anyānūs) se blessant la main et guéri par Marc — qui, prenant un peu de poussière mélangée à sa salive, applique ce cataplasme au trou fait par l’alène — est l’une des scènes les plus célèbres de l’hagiographie alexandrine : Ananie deviendra second patriarche. La scène combine un thème de guérison johannique (Jn 9, 6) avec la formule baptismale trinitaire. L’apparition au jeune Marc, qui se répète plusieurs fois dans cette Vie, est signalée par la formule « il entra dans le sommeil » (dakhala fī l-manām).

[8]Apparat : le ms. D porte « pour me reposer ». La scène domestique dans laquelle Ananie invite Marc à séjourner chez lui et reçoit en retour la bénédiction « la bénédiction du Seigneur est sur cette maison » joue un rôle eucharistique : Ananie devient figure de l’Église accueillante.

[9]Apparat : le ms. D porte Allāh ḥikmatuhum (« Dieu est leur sagesse »). La conversion d’Ananie se fonde ici sur l’opposition dialectique classique entre la fausse philosophie des Grecs et la véritable Sagesse incarnée ; topos réputé de la littérature apologétique alexandrine depuis Clément d’Alexandrie.

[10]L’évêque consacré Ananie, les trois prêtres et sept diacres (« l’Un des onze ») ordonnés par Marc avant son départ pour la Pentapole correspondent à la structure canonique primitive : un évêque, un collège presbytéral et diaconal. Le chiffre onze renvoie aux onze disciples après la trahison de Judas, ou aux dignitaires d’une juridiction locale.

[11]L’église construite « près de la mer, sur un rocher près des parcs à bestiaux de Buqālīs » (Boukolia) — le quartier des bouviers — est la première église d’Alexandrie selon la tradition copte, située dans le faubourg oriental de la cité. C’est là que le martyre va se dérouler.

[12]Apparat : les mss. A et D divergent sur la date exacte du martyre ; D mentionne en outre que ce jour coïncidait avec la fête païenne des idolâtres. La date canonique est le 29 ou 30 Barmūdah (= 24 avril julien). Seybold note que le texte porte « le 29 Barmūdah » équivalant au « 24 Nīsān des Hébreux ».

[13]Apparat : le ms. D porte « une corde à son cou » (ḥabl fī ʿunuqihi). Marc est traîné, la corde au cou, par les rues de la ville, depuis le Temple jusqu’au lieu dit « Bouquolès », d’où le sang et les fragments de chair s’écoulent. Traitement conforme aux supplices des suppliciés politiques dans l’Empire romain.

[14]Référence à Ap 3, 5 et Lc 10, 20 : l’inscription du nom dans le Livre de Vie, thème de la liturgie des martyrs. L’apparition d’un ange au martyr pendant la nuit dans la prison, avant la mort, est un topos fixé dès les Actes de Perpétue et Félicité.

[15]Apparat : les mss. divergent sur la forme arabisée du mois : Qalabṭarmānūṣ C, Falṭar Māṣ A, Falṭar Māns D ; équivaut aux Kalendae Maiae, « Calendes de mai », 1ᵉʳ mai du calendrier julien (Seybold). La conversion entre les calendriers copte (Barmūdah), « romain » (julien) et « hébraïque » (Nīsān) est caractéristique du comput copte, utilisé pour déterminer la fête du 29 Barmūdah.

[16]Apparat : le ms. C ajoute « Que sa prière et sa bénédiction soient avec toute la fraternité, amen ». Le ms. D ajoute « que la bénédiction de ses prières soit avec nous ». Ces formules, typiques des colophons copto-arabes, clôturent le récit de chaque patriarche.

[18]Miliyūs — Milius (Μίλιος), identifié selon la tradition alexandrine avec Abilius. Le ms. ajoute : « premier du mois de Tūt, quinzième année du roi susmentionné » (= 29 août julien). Son règne patriarcal de douze ans se clôt donc vers l’an 95/96.

[19]Kadūnus, plus connu sous le nom grec de Cerdon (Κέρδων) : quatrième patriarche. Les listes occidentales l’appellent Κέρδων ou Cerdo ; sa succession est placée la vingt-et-unième année de Domitien.

[20]Ibrīmūs (Ἐφρμις), cinquième patriarche, appelé Primus dans les listes latines (= Πρῖμος). La date « cinq de Misrā, cinquième année d’Hadrien » correspond à l’an 121.

[21]Yūstus (Ἰοῦστος, Justus), sixième patriarche. Fils du précédent patriarche selon le texte, précision rare qui peut refléter une tradition biographique particulière.

[22]Ūmānius (Εὐμένης, Eumène), septième patriarche. La datation « dixième de Bāba, sixième année d’Antonin » = 143 correspond à Antonin le Pieux (138-161).

[23]Marqiyānūs (Μαρκιανός, Marcien), huitième patriarche. La sīra ʿajība (« vie merveilleuse ») de neuf ans et quelques mois est une locution de Sévère pour indiquer un patriarcat riche en prodiges sans entrer dans le détail.

[24]Apparat : le ms. D porte la graphie Kilādiyānūs pour Celadion (Κελαδίων), neuvième patriarche ; Seybold identifie « Aurāliyānus wa-Lūqis » à Marc-Aurèle et Lucius Verus, co-régnant de 161 à 169. Le ms. D ajoute « aimé de tout le peuple ».

[25]Aghribīnū (Ἀγριππῖνος, Agrippinus), dixième patriarche, élu sous le règne des souverains précités. La dix-neuvième année renvoie à 179/180.

[26]Yūliyānus (Ἰουλιανός, Julien), onzième patriarche. Sévère note que c’est à son époque que l’on « commence à sortir en secret et à ordonner des prêtres en tous lieux » : allusion probable à l’organisation de la mission dans la chôra égyptienne, les campagnes étant alors sans évêques résidents. C’est sous son successeur Démétrius (non traité ici) que se développera véritablement la juridiction épiscopale égyptienne.