NOTICE

Cette livraison couvre les deux grandes figures qui, de 232 à 264 environ, portent l'Église d'Alexandrie à travers les plus violentes crises du IIIᵉ siècle : la persécution de Dèce (249-251), la crise doctrinale et disciplinaire des lapsi, la persécution de Valérien (257-260), les premières querelles christologiques d'envergure (monarchianisme modaliste de Sabellius, subordinatianisme prêté à Denys lui-même), l'émergence de Paul de Samosate à Antioche et la controverse sur le rebaptême des hérétiques.

La Vie d'Héraclas (pp. 36-38) est brève mais riche : elle insiste sur la jeunesse studieuse du patriarche — la scène mémorable de la vieille veuve vendant pour quelques sous le cahier des Épîtres pauliniennes, que le jeune Héraclas achète, mémorise et présente à Démétrius. Elle souligne son rôle pédagogique dans la formation chrétienne des païens puis des idolâtres, et sa succession par le savant Denys. Elle fait aussi allusion, sans les nommer expressément, aux « frères cappadociens » — Théodore, Grégoire et Athénodore — qui viennent étudier à Alexandrie.

La Vie de Denys (pp. 38-44) est beaucoup plus développée : elle retrace les persécutions, la crise des lapsi et la correspondance disciplinaire qui s'ensuivit (parallèle alexandrin à la correspondance de Cyprien), les réfutations hérésiologiques (Sabellius, les Thnetopsychites arabes qui soutenaient la mort de l'âme avec le corps), la lutte contre le rebaptême prôné par Étienne de Rome, l'immobilisation maladive et la mort pacifique de Denys au moment même du synode d'Antioche contre Paul de Samosate. C'est dans cette Vie que Sévère cite pour la première fois la « copie du manuscrit d'Abū Saʿīd ibn Baṭrīq » — c'est-à-dire Eutychius d'Alexandrie (876-940), chroniqueur melkite —, attestant ainsi qu'il a eu accès à deux lignées documentaires indépendantes.

Les identifications des personnages romains et orientaux ont dû être reconstruites à partir de formes arabes parfois très corrompues : Fabien et Corneille de Rome, Novatien (« Aws »), les empereurs Philippe l'Arabe, Dèce, Gallus, Valérien, les évêques cappadociens Grégoire le Thaumaturge et Athénodore. Ces identifications s'appuient sur la collation de Seybold avec l'Hist. eccl. d'Eusèbe (livres VI-VII), dont l'original grec est manifestement la source ultime de Sévère, via une traduction-abrégé copte intermédiaire.

 

Vie d'Héraclas, Patriarche, treizième du nombre

qui est la cinquième Vie tirée des Vies de la sainte Église

Ce Père vivait au temps du patriarche Démétrius, instruisant dans l'Église, glorifiant Dieu par les sciences divines ; et c'était Brīliānus (Brémilianus) l'évêque de Césarée[1] (de Cappadoce) chez qui Ariyānus (Origène) s'était mêlé. Il demeura un temps avec les juifs. L'empereur d'Alexandrie était Rūmiyya [sic] ; il fut treize ans roi ; et régna après lui Maxime (Maksīmūs) César, qui suscita contre les premiers de l'Église une persécution particulière, parce qu'ils étaient les maîtres des enfants du baptême. Beaucoup furent martyrisés en ses jours ; Maxime régna quelque temps, et Kadyānus régna à Rome, où il y avait un patriarche nommé Būnṭīyūs (Pontien), qui demeura six ans et mourut ; après lui devint patriarche Anṭarūs (Antérus) un mois, un jour — on lui demanda de sortir de chez lui, et on trouva dans le désert un homme qui faisait la merveille étonnante qui se manifestait en lui, et en qui étaient descendues les faveurs de l'Esprit-Saint comme la colombe ; ils le prirent, le firent patriarche de Rome. Se reposa Zābīnūs à Antioche, et fut établi à sa place Awrīlās (Aurélien) ; puis fut fait Yarūklā (Héraclas) patriarche d'Alexandrie après Démétrius, et il fut méritant de se consacrer à ce service. Or, en lui se tournèrent les regards pour les jugements à Alexandrie, et il porta [son choix] sur Dionysius ; il lui remit toutes les affaires de son patriarcat — ce dernier étant de race illustre, maître avancé dans l'éducation à Alexandrie, et la cause de son appel et de son entrée dans la foi orthodoxe a été ainsi rapportée : ce Dionysius était un homme qui servait les idoles selon l'opinion des Sabéens avancés, et il était également sage. Tandis qu'il siégeait un certain jour, vint à lui une vieille femme veuve, qui portait un cahier transcrit des épîtres de Paul l'Apôtre. Elle lui dit : « Veux-tu me l'acheter ? » Il le prit, en lut une partie, et il lui parut merveilleux ; cela le frappa d'une impression immense, son cœur se troubla ; lorsqu'il l'eut compris, il en fut ravi au plus haut point, et s'en réjouit. Il dit à la vieille : « Que demandes-tu ? » Elle répondit : « Trois qarārīṭ[2] ». Il les lui donna, et dit : « Va, vois l'endroit où tu as trouvé ce cahier, et rapporte-m'en le complément. » Elle repartit. La vieille posséda le cahier elle lui en donna le prix qu'elle voulait ; elle revint avec trois autres cahiers — il les lui prit, lui donna neuf qarārīṭ, et dit : « Reste-t-il chez toi du livre ? » Elle répondit : « Il en reste chez moi. » Il lui paya six autres dinars. Alors la vieille vit sa probité et son sérieux, et sut que la grâce de l'Esprit-Saint s'appliquait à sa lecture, et qu'il ne se lassait pas des cahiers. Elle se dit en elle-même : « Va à l'Église, demande aux prêtres qui ont achevé le livre : ils te le payeront pour qu'il le lise. » Elle alla le dire aux gens d'Église qui lui conseillèrent : « Il n'y a aucun interdit à ce qu'un homme le lui demande ; bien plutôt, qu'il lui paye ce qu'il veut. » Alors passa chez Augustus l'un des serviteurs de l'Église, qui lui paya les épîtres de Paul complètes ; il les lut et les mémorisa par la force de l'intelligence et la rétention divine, et s'en alla à Démétrius le patriarche[3].

Il lui demanda le baptême, reçut son approbation, et Démétrius lui octroya la grâce. Il devint assidu dans l'Église. De maître des Sabéens idolâtres qu'il était, il devint maître dans l'Église ; il eut beaucoup de disciples, et remplaça ses enseignements premiers. Il prit pour lui la récompense à venir, l'éternité ; le Seigneur l'éleva sur le grand trône après cela en remplacement de sa famille, et fit de sa maison une Église — qui est jusqu'à ce jour nommée de son nom. Il eut pour disciples, nommément : Théodore et Wāghrīghūryūs (Grégoire)[4] et Waṭnāḍūrus (Athénodore)[5] — il leur enseigna la sagesse profane en premier lieu, puis, au moment de leur baptême et de leur admission, il les transféra à la sagesse ecclésiastique, jusqu'à ce qu'ils fussent remplis de la grâce de l'Esprit-Saint. Il les garda avec lui cinq années après leur admission ; puis ils reçurent le degré du sacerdoce. Il eut pour disciple aussi un autre nommé Afrīqūs (Africanus)[6]. Il écrivit cinq livres et y peina. Lorsque le maître Yarūklā en fut informé, le patriarche, il passa à Alexandrie pour apprendre de lui ; et Dionysius disait à Jean : « Toute bête mange l'herbe, mais n'en profite point ; et tout homme qui ne mange pas la nourriture spirituelle est un mort[7] — j'étais quant à moi préoccupé par la nourriture temporelle périssable, et négligeant le pain de vie subsistant, jusqu'à ce que le Seigneur m'y guidât. » Le disciple fut attiré par cette parole, à l'enseignement céleste, jusqu'à connaître la vérité des deux généalogies du Christ dans les évangiles de Matthieu et de Luc — et il n'y trouva rien ensuite [qui fît obstacle]. Yarūklā demeura treize ans, se reposa le huitième [du mois] de Kīhak, et rejoignit ses pères.

Vie de Denys le Sage, Patriarche, quatorzième du nombre

qui est la sixième Vie tirée des Vies de la sainte Église

On marqua comme patriarche, après Yarūklā que nous venons de mentionner, et les Églises ainsi que les fidèles se multiplièrent en ses jours. Ses enseignements au sujet de Dieu furent rendus publics. En ce temps-là on publia des doctrines contre lui dans les contrées d'Arabie[8] : que l'âme meurt avec le corps et ressuscite avec lui au jour de la Résurrection. L'Église sainte se tint à distance de cette doctrine. Après qu'elle fut réunie en concile pour l'examiner, apparut aussi une autre doctrine isolée ; puis elle s'effondra, par l'aide de Dieu Très-Haut, qui demeurait sur le royaume de Philetus[9] qui régna sept années ; et régna après lui Daqyūs (Dèce) — il y avait entre lui et Philetus une grande inimitié —, qui suscita contre l'Église des tribulations nombreuses. Fut martyrisé Fābiyānus[10] le patriarche ; à sa place fut institué Qūrnīliyūs (Corneille). De même Iskandarūs[11] patriarche de Jérusalem confessa [sa foi], manifesta sa constance devant les hérétiques, fut jeté en prison et s'y reposa, après avoir enduré de rudes choses. C'était un homme de sainteté, de patience, de lutte, don très grand, qu'on entendit confesser et glorifier dans la prison, jusqu'à sa mort ; après lui siégea un patriarche nommé Masawīyānūs ; le patriarche d'Antioche Awrīlās confessa aussi, fut emprisonné et se reposa dans la prison, et s'assit Fāwiyūs. Quant à Dionysius le patriarche — je rappellerai ce qu'il a subi, Dieu m'en rendra témoin — Daqyūs roi de Rome le chercha d'une grande poursuite, mais Dieu le cacha à lui, sans qu'on sût où il était ; après quatre jours Dieu lui ordonna de déménager, il s'enfuit, ainsi que ses disciples et un grand groupe de frères, à pied. Or, lorsque le jour avança et que nous approchâmes de notre but, les soldats nous prirent. Après quatre jours, se trouva sauvé l'un de ses disciples, nommé Ṭibāṭāwus, qui atteignit la maison, rencontra l'agriculteur, et lui dit : « Quelles sont tes nouvelles ? » Celui-ci lui apprit la nouvelle du patriarche, et qu'il avait été pris avec ses compagnons. Lorsqu'enlevèrent les soldats Dionysius le patriarche, ils le montèrent sur un âne nu, ainsi qu'il l'a lui-même raconté, et ses disciples marchèrent avec lui. Fāwiyūs (= Fabius) écrivit à Dionysius, patriarche d'Antioche, pour l'informer de la situation des martyrs qui avaient subi à Alexandrie au temps de Dèce. Il narra leur histoire jusqu'à la mention d'un homme, vieillard, nommé Miṭra : ils le prirent, lui ordonnèrent de sacrifier aux idoles, il refusa ; ils le battirent durement, lui cassèrent le visage avec des roseaux, puis le firent sortir hors de la ville et le lapidèrent jusqu'à ce qu'il se reposât. De même d'une femme fidèle : ils la présentèrent pour qu'elle adorât les idoles, elle s'y refusa ; ils la battirent, la dépouillèrent, lui lièrent les pieds et la traînèrent sur les pierres jusqu'à ce que sa chair se fût rompue et que son sang coulât à terre dans les rues, tout en la tirant hors de la ville et en la tuant là ; ils la jetèrent ; ils revinrent aux maisons des croyants, les saccagèrent, y prirent ce qui s'y trouvait d'or, d'argent, de meubles. En ce temps se fit un martyr alexandrin qui prit sa couronne avec joie ; nul ne pouvait même paraître connaître Dieu. En ces jours aussi fut prise une autre jeune fille vierge fidèle, dont le nom était Abūnya (Apollonie)[12] : on lui brisa toutes les dents, on la brûla au feu, vivante, hors de la ville, car ils n'admirent point qu'elle blasphémât, et elle ne renia pas le Seigneur Christ, mais endura cela et rendit son âme. Ils prirent un autre, nommé Sārābiyūn, le torturèrent cruellement et firent [le pire] : tantôt le jetèrent du haut d'un toit, lui consumèrent les os ; il fut martyrisé. Il n'y eut pour les fidèles ni asile, ni retraite, ni jour ni nuit ; cela ne cessa point durant de nombreuses [années]. Ce fut là l'acte du roi Dèce, qui martyrisa des innombrables : on prit aussi le vindicatif Awliyānūs, un homme au corps énorme et au gros ventre, qui ne pouvait se tenir debout, et avec lui deux autres hommes, et on les conduisit à l'étage. L'un des deux nia [sa foi] ; l'autre, qui était cheikh, confessa. Ils furent brûlés dans la ville ; il y avait une foule nombreuse pour assister au châtiment. On en saisit un autre, il cria et dit : « Ô Seigneur, accepte-moi auprès de toi vite ! » Sa tête fut aussitôt tranchée, et il fut brûlé. Deux autres frères furent martyrisés avec lui, et un autre nommé Alexandre avec un groupe qui l'accompagnait, qu'on traîna à la prison ; on les en fit sortir ensuite et ils furent tués. Une femme laissait ses enfants ; ils les tuèrent. Une autre femme fidèle aussi, par ardeur pour sa religion, à laquelle s'opposa le gouverneur, qui la tua également. Un groupe nombreux, innombrable, eut le courage du martyre au nom du Seigneur Christ avec une grande joie, à l'instar de celui qui va aux noces. De même aussi un groupe des villes et villages fut martyrisé. Une grande foule erra dans les montagnes, un grand nombre fuyait les hérétiques ; beaucoup moururent de faim, de soif et de chaleur. Un cheikh évêque de la ville nommée Māliyaḥ, de la région d'Égypte, s'enfuit, accompagné d'une femme. Ses poursuivants ne le trouvèrent pas ; ils n'en surent rien ; mais un groupe d'agents chargés de le prendre le saisit. Ils furent arrêtés en l'absence d'un [fuyard] ; on leur imposa de revenir, mais ils s'y refusèrent. Telle est l'ampleur de la peine, moi Dionysius le patriarche, que je te dis en toute vérité, ô mon frère Fāwiyūs, toutes les tribulations qui nous ont enveloppés, nous les avons supportées, et nous avons rencontré [Dieu]. Et celui qui a mérité le royaume, tout ce que je t'ai dit, mon frère, par la peine de sa face, au Nom du Seigneur Christ.

Ceux qui niaient, dans l'intensité de cette épreuve, revenaient à nous ; nous les accueillions avec la joie de celui qui se réjouit de la pénitence du pécheur, ne voulant pas la mort du pécheur, mais qu'il se repente et vive. Mon récit s'est vérifié : la participation que nous avons eue, ô frère aimé, je te l'ai exposée. En quoi nous avons été de même esprit, de même foi, de même loyauté ; vous aussi, frères et fils, je voulais vous le rappeler à cause des enfants bénis de la foi et de leur patience : sachez comment vos frères ont tenu en la foi orthodoxe, luttant à cause de Celui qui a porté la souffrance pour nous et pour eux, et par Son amour il nous a tous rachetés par Son sang. Ils ont été patients pour Lui, et ne L'ont pas renié dans l'assemblée des hérétiques, ni ne L'ont abandonné dans leur amour pour Lui devant le fil de l'épée[13], ni pour le pillage des biens, ni pour la brûlure du feu. Dieu a fait paraître leurs vertus en ce monde ; ils auront dans l'autre la récompense et la belle condition.

Il y eut un prêtre des gens de Rome qui se vanta[14] et dit : « Il n'est pas permis d'accepter qui que ce soit qui renie le Christ au temps de l'épreuve et de la persécution et revienne vers le Seigneur. » Il disait que celui-ci est tombé, et ne peut se relever, mais doit être rangé parmi ceux qui renient, parmi « les rejetés confirmés ». Ce prêtre était un chef sur la communauté de Rome. S'assembla à Rome un concile où soixante évêques, prêtres et diacres se réunirent à cause de ce prêtre et d'autres : ils écrivirent à tout lieu où était advenu ce qui était advenu. Il y avait un homme nommé Aws, aide de ce prêtre, fâché contre les tenants du repentir — il l'aidait à expulser du royaume [de l'Église] ceux qui voulaient y revenir. Mais les [évêques] refusèrent cela[15], et décidèrent qu'on imposât aux gens le remède — qui est la pénitence, le repentir, le jeûne, les veilles, les pleurs, la prière, la supplication à Dieu pour le pardon. Ils écrivirent à un prêtre d'Antioche à propos de ce qui s'était passé entre eux, et s'accordèrent tous pour accueillir les « revenants » dans l'Église, leur pardonner, leur remettre la pénitence, parce que Dieu est Celui qui les accueille. Ils chassèrent ce prêtre orgueilleux et ses compagnons. Les revenants apportèrent les livres d'Aws et l'aidèrent, et connurent ce qu'il avait écrit à leur égard. Puis Aws usurpa un évêché sans en être digne, ordonna trois évêques et ordonna des prêtres ignorants qui ne savaient rien. Il leur fit croire qu'il était un chef d'évêques ; ils le vénérèrent pour cela. Son histoire parvint à Rome ; elle se répandit et provoqua un très grand schisme. Un groupe d'évêques se réunit contre lui et annula tout ce qu'Aws avait entrepris, reconnaissant son mensonge. Ceux qui l'avaient reconnu comme un groupe ignorant, et tout ce qui portait son nom ou son œuvre, n'eut aucune validité — fut donc rejeté celui qui portait auparavant le nom d'Aws. Il confessa sa faute ; on l'humilia, on le pardonna. On écrivit à son sujet des interdictions sur les chaires, et on avertit de ne pas l'accepter, et plusieurs autres affaires qu'il serait long de mentionner. Puis Dionysius le patriarche écrivit à tous les lieux[16] [des livres] sur l'acceptation de quiconque reviendrait de son reniement ; il établit ceci comme canon permanent pour chacun de ceux qui reviendrait de son erreur ; il écrivit aussi un canon à Qūnūn[17] évêque d'al-Ashmūnayn, dans un livre séparé, outre cela, aux autres évêques ; le peuple présent avec lui à Alexandrie s'adressa à tout ce qu'Aryāns avait entrepris dans toutes les Églises, et avertit d'en abandonner l'usage. Puis il écrivit des canons qui demeureraient dans l'Église, renfermant des enseignements et des règles canoniques. Alors Dionysius[18] le patriarche à la grande cité d'Alexandrie [rédigea] des livres sur ce qu'il avait fait et ce qui lui était advenu durant le temps de son pontificat ; nous avons eu connaissance de cela par ses lettres et ses enseignements, que nous avons vus en tout lieu. Et après que Dèce (Daqyūs) l'empereur eut régné deux ans, et à cause de sa persécution des enfants de l'Église, Dieu le fit périr, lui ainsi que ses enfants, et prit son royaume ; régna après lui Kallās[19]. Dionysius lui écrivit des livres. Or Kallās connaissait tout ce qu'avait fait Dèce, [il savait] qu'il avait dissimulé [en réalité il rendait un culte à] une idole de pierre qu'il vénérait ; il disait : « C'est elle qui a livré [l'empire] à son serviteur. » [Kallās] tua le roi [précédent] et tua les prêtres qui demandaient à Dieu le salut de son royaume et sa stabilité. Il écrivit aussi au patriarche de Rome des livres, cherchant intentionnellement avec eux la continuation de la correspondance et l'accueil de quiconque reviendrait parmi ceux qui avaient nié au temps de la persécution sous Dèce ; il mentionna que toutes les persécutions qu'il avait lui-même subies à Alexandrie, en sa chaire, avaient cessé ; que la paix régnait dans l'Église ; et que tout ce qu'avait fait Aryāns l'égaré pour empêcher l'Église d'exister, parce qu'il avait usurpé la prêtrise pour lui seul, était annulé. En ce moment Démétrius d'Antioche et Masawīyānūs[20] de Būrshilīm (Jérusalem) l'Arménien[21], s'étant reposés, Denys fut consolé à Alexandrie d'une grande joie — toutes les Églises s'étaient accordées sur la foi orthodoxe et l'unité du Christ en tout lieu et endroit, dans une joie exultante, et une parole véridique. Nous parlerons maintenant, les frères : Dieu est unique, notre Seigneur Jésus Christ, la Parole ; l'Esprit-Saint, Dieu un ; et en tout lieu se tient une réunion d'une seule parole, d'un seul cœur, de l'amour fraternel. Ainsi parla Denys. Puis il écrivit aussi à Étienne (Istifānūs)[22] au sujet du rebaptême de ceux qui reviennent de leur reniement du Christ au temps de la persécution, quand il décida de l'établir comme loi, affirmant qu'il s'agissait d'une grande chose. [Mais] ceux qui entraient dans les assemblées des évêques en profitaient, parce que nous avons entendu ceci — et que ceux qui y entraient se voyaient retirés leur confusion avec les hérétiques, baptisés d'un baptême neuf. Denys parle aussi dans son livre du schisme de Sabellius[23], parce que le reproche [qui lui était fait] lui avait donné l'occasion de blasphémer contre Celui qui est au-dessus de tout, Dieu. Denys dit en son livre : « Le livre que tu m'as envoyé, [prescrit] qu'il faut que tu baptises à nouveau ceux qui reviennent des hérétiques, à savoir Amīlyānūs, Anyinūs, Barmīlyānūs et Tāwaktustus[24] et un groupe de leurs compagnons : les purifier. L'Église vécut alors un temps de bonne conduite, jusqu'à ce que le roi mourût et que régnât après lui un empereur impie, dont le nom était Lāriyūs[25] (Valérien). Les troupes le saisirent, l'emprisonnèrent par son ordre, et ils tuèrent un groupe de martyrs, innombrables, au point qu'ils fendirent les ventres des enfants et prenaient leurs entrailles, et les tressaient sur des roseaux, et s'amusaient, faisant [ces choses] aux démons[26]. Puis ils châtièrent Dionysius le patriarche, le sommant de s'agenouiller devant leurs idoles. Il leur dit : « Nous nous prosternons devant Dieu Très-Haut ; mais vous, pourquoi ne vous prosternez-vous pas devant notre Seigneur Christ, créateur du ciel et de la terre, Celui qui anime ? » Le gouverneur lui dit : « Comment, toi, tu ne sais pas que le pouvoir des rois est sur toi ? Si tu te prosternes devant leurs dieux, nous te rendrons hommage et te présenterons devant eux ; sinon, tu ne le feras pas ; tu as résisté et refusé de te prosterner aux idoles. Tu verras ce qui t'arrivera comme ce qui est advenu à tes semblables. » Il les châtia ; après qu'il eut tenu bon, il s'adressa à eux avec beaucoup de paroles, puis les exila en un lieu qu'on appelle Kūf ; leur exil et l'explication de leur situation entraînèrent les gens de ce lieu à s'arrêter et à ne pas se prosterner devant les idoles ; après cela on le ramena pour qu'on le jugeât à la mort ; on l'amena au gouverneur, qui lui dit : « Il nous a été dit que toi, tu te réunis en ce lieu et te sanctifies. » Dionysius dit : « Nous ne cessons de faire nos prières nuit et jour », et lui adressa une foule de paroles de reproche ; puis il le laissa. Alors le patriarche [regarda] ses compagnons qui étaient avec lui, et leur dit : « Allez-vous-en en tout lieu et sanctifiez-vous. Si je disparais à vos yeux par le corps, par l'esprit je suis avec vous. » Ensuite le patriarche fut ramené une autre fois à l'endroit où était une cellule où étaient ses compagnons, car ils avaient disparu. Il dit : « Nous savons que le Seigneur Christ est avec eux en toute manière. » En ces jours, un groupe des frères fut martyrisé, sans nombre, au nom du Seigneur Jésus, pour avoir refusé [de se prosterner aux idoles]. Et quant à Lāriyūs le roi — un groupe [d'étrangers] se dressa contre lui, les Berbères : ils le saisirent et l'asservirent longtemps. Il eut un fils savant, sage et fort. Aux jours de la persécution, Dionysius et ses compagnons publièrent un livre pour les reconduire, ordonnant qu'on écrivît à Yūliyūs (Julius) César le vindicatif, l'empereur aimé de Dieu, à Dionysius le patriarche, et aux autres évêques : il commanda, par un mandement écrit, que ceux qui les avaient méprisés s'éloignassent d'eux, et qu'ils récupérassent leurs Églises. Ils retrouvèrent la force par ces lettres, et il ne leur advint plus après cela ni peine, ni tristesse, ni chagrin, pour qu'ils pussent parfaire leur service de Dieu et leur prière : il leur donna libre cours. Nous retrouvons Arūs ibn Kabriyānus[27] et son épouse qu'il gardait et surveillait, et qui priaient, sanctifiaient leurs prières et sanctifiaient. Ce livre était écrit en grec (yūnāniyya) ; il écrivit un autre livre aux évêques, ordonnant qu'ils reprissent leurs monastères et leurs chaires. C'étaient, en ce temps-là, Qusṭus évêque de Rome, Démétrius évêque d'Antioche, Brīmlīyānūs évêque de Césarée de Cappadoce, Waghrīghūriyūs évêque de Bantīs et son frère Tāwdūrus, Wāliyānūs évêque de Césarée de Palestine, et Masāwīyānūs, évêque de Jérusalem ; c'est celui dont on prit la tête pour sa confession du Christ[28].

Lorsque Dionysius eut affaibli son corps, en ses jours, par excès de ce qui lui était advenu de la persécution, il ne passait même pas une seule nuit sans lire les Livres saints. Quand Dieu Très-Haut reconnut son amour pour les Livres, Il le gratifia d'une force de vue telle qu'il voyait comme il voyait dans sa jeunesse[29]. Lorsqu'il ne put se rendre à l'assemblée qui s'était réunie à propos de Paul le Shmeisāṭī, il envoya ses messagers avec une lettre pleine de sagesse et d'enseignements, aux évêques convoqués au concile, car Paul, comme le loup rapide aux brebis[30], poussait les évêques à le concilier pour glorifier le Seigneur Christ. Parmi ceux qui assistèrent au concile : Brīmiliyānūs évêque de Césarée de Cappadoce, Ghrūghūryūs le précité et son frère Tāwdūrus, Wāliyānūs évêque de Tarse, Nīqūtūmūs évêque d'Iqūnya, Mānāwūs évêque de Jérusalem, Maksīmūs (Maxime) évêque, et Saṭrā et un groupe avec lui, évêques, prêtres et diacres ; ils convoquèrent Paul, lui demandèrent [compte] de ce qu'il avait dit et l'exhortèrent à revenir sur son blasphème envers le Seigneur Christ ; mais comme il ne se rétractait pas, ils le coupèrent [de l'Église] et le bannirent.

En ce temps se reposa Dionysius patriarche d'Alexandrie ; sa durée sur le trône fut de dix-sept ans ; il se reposa le treize de Barmahāt ; dans une copie, celle d'Abū Maqār, la durée de son pontificat est de sept ans ; Saʿīd ibn Baṭrīq atteste dans son livre de l'Histoire qu'elle est de dix-sept ans, ce qui concorde avec la Vie d'où nous avons tiré cette copie[31].

⁂ ⁂ ⁂



[1]Apparat : ms. A wa-Nāṣūris ; ms. D wa-Ghrīghūriyūs. Il s'agit de Grégoire le Thaumaturge, disciple d'Origène à Césarée de Palestine (c. 233-238).

[2]Le qīrāṭ est la 24ᵉ partie du dinar : somme infime pour un cahier entier des épîtres pauliniennes. Scène caractéristique de la conversion providentielle par la Parole.

[3]Scène providentielle : le jeune Héraclas, accidentellement abordé par une veuve vendeuse d'un cahier des épîtres pauliniennes, achète la totalité des Épîtres à un prix ridicule, les apprend par cœur et rejoint Démétrius à Alexandrie.

[4]Théodore et Grégoire, disciples cappadociens d'Origène, voir n. 1.

[5]Seybold rapproche : Euseb. H. E. VI, 30 — Ἀθηνόδωρος, Athénodore, frère cadet de Grégoire le Thaumaturge.

[6]Seybold : Euseb. h. e. VI, 31 ; VII, 1 — Ἀφρικανός. Julius Africanus, chronographe chrétien (IIIᵉ s.), disciple d'Origène.

[7]Adage ascétique : seule la nourriture spirituelle — la Parole de Dieu — sustente véritablement l'homme. Denys, encore jeune, est touché par cette maxime.

[8]Il s'agit des Thnētopsychites (θνητοψυχῖται), que Sévère situe « dans les contrées d'Arabie », combattus précisément par Origène dans un synode d'Arabie vers 246-247, cité par Eusèbe H. E. VI, 37.

[9]Philippe l'Arabe (Φίλιππος ὁ Ἄραψ, r. 244-249) — parfois regardé par la tradition chrétienne comme le premier empereur secrètement chrétien. Règne d'environ sept ans.

[10]Fabien de Rome (236-250, martyr sous Dèce) et son successeur Corneille (251-253), gestionnaire de la crise des lapsi. Sévère condense la crise des trois grands sièges.

[11]Alexandre de Jérusalem, mort en prison à Césarée sous Dèce. La succession complexe d'Antioche est résumée en un paragraphe.

[12]Détails des supplices inspirés d'Eusèbe H. E. VI, 40-41.

[13]Apparat : ms. A ḥadd al-sayf. Écho paulinien : Rm 8, 35 — la liste des séparateurs d'avec l'amour du Christ.

[14]Le prêtre rigoriste de Rome, Novatien (Ναβοῦος, Noūāṭus), opposé au pape Corneille et schismatique en 251 sur la question des lapsi.

[15]Décision collégiale du concile de Rome : réintégrer les lapsi après pénitence — formule canonique universelle. Cf. Eusèbe H. E. VI, 43.

[16]Denys écrit un canon universel sur la pénitence des apostats — évoqué par Eusèbe H. E. VI, 44-46.

[17]Conon, évêque d'Hermopolis (al-Ashmūnayn, l'antique Shmoun). Détail saisissant : cette ville est précisément, sept siècles plus tard, le siège épiscopal de Sévère ibn al-Muqaffaʿ lui-même.

[18]« Denys le Grand » (ὁ μέγας, selon Eusèbe H. E. VII, 1) — Denys écrit des lettres canoniques à toutes les Églises.

[19]Trebonianus Gallus (Kallās), successeur de Dèce (251-253). Information propre à Sévère (absente d'Eusèbe).

[20]Massawiyānūs = Mazabanès (Μαζαβάνης), évêque de Jérusalem après Alexandre.

[21]« Paul l'Arménien » (Būrūslīm Aylīyā al-Armanī) — peut-être Paul de Samosate, ou simplement « Paul évêque d'Aelia [Jérusalem] » (Aelia Capitolina).

[22]Étienne, évêque de Rome (254-257). Correspondance au sujet du rebaptême des hérétiques — controverse célèbre à laquelle Denys prit position contre le rebaptême systématique.

[23]Sabellius, hérésiarque libyen, enseignait le monarchianisme modaliste (une seule hypostase, Père-Fils-Esprit comme trois aspects). Denys, en le combattant, fut accusé d'excès inverse (subordinatianisme).

[24]Les lapsi revenus : Denys leur impose pénitence ; l'Église retrouve la paix jusqu'au règne de Valérien (r. 253-260), qui déclencha une nouvelle persécution (257-258).

[25]Valérien mourut humilié en captivité chez le roi sassanide Shapour (260). Sévère retient la fin tragique de l'empereur persécuteur.

[27]Arūs ibn Kabriyānus — personnage non identifié, peut-être un haut fonctionnaire chrétien. Sévère précise que la lettre impériale de paix est rédigée en grec (yūnāniyya).

[28]Liste d'évêques contemporains : Xystus II de Rome, Démétrius d'Antioche, Mazabanès de Césarée, Eutychien, Théodore frère de Grégoire, etc. « Paul l'Arménien » est vraisemblablement l'évêque d'Aelia/Jérusalem, martyrisé par décapitation.

[29]Motif hagiographique de la lecture ascétique perpétuelle : Dieu, voyant l'amour de Denys pour les Écritures, lui rend la vue de jeunesse.

[30]Synode d'Antioche contre Paul de Samosate (268), qui niait la vraie divinité du Christ. Denys malade ne put s'y rendre, mais envoya une lettre dogmatique. Présents : Firmilien de Césarée de Cappadoce, Grégoire de Néocésarée, Athénodore, Théotecne de Césarée, Maxime suppléant d'Alexandrie (futur XVᵉ patriarche), Hélénus de Tarse.

[31]Sévère cite pour la première fois deux sources distinctes : le monastère de Saint-Macaire (Abū Maqār) et Saʿīd ibn Baṭrīq — c'est-à-dire Eutychius d'Alexandrie (876-940), chroniqueur melkite. Les deux témoins divergent sur la durée (13 ou 17 ans).