NOTICE

Cette partie couvre l'un des ensembles les plus dramatiques de toute l'Histoire des Patriarches : les dix-neuf années du patriarcat de Théonas (282-300), qui voient la construction de la première église mariale d'Alexandrie et la naissance miraculeuse du futur martyr Pierre ; puis les onze années de Pierre Iᵉʳ (300-311), figure majeure de la Grande Persécution dioclétienne, surnommé « le Sceau des Martyrs » dans la tradition copte parce que son exécution marque la décroissance des édits impériaux.

La Vie de Théonas (pp. 51-54) est brève mais dense. Elle expose d'abord la construction de l'église Sainte-Marie, première sanctuaire marial attesté à Alexandrie sous le nom de « Ṭāmāwatā » (Theotokos) — vocable qui anticipe d'un siècle et demi la querelle nestorienne. Elle poursuit avec le récit de la naissance de Pierre, fils d'un prêtre et d'une mère stérile qui obtient par prière, devant l'image patriarcale de l'église, la promesse d'un enfant à l'image de Samuel. L'enfance miraculeuse de Pierre est retracée en quelques lignes : baptisé à trois ans, formé dès cinq ans à l'école du patriarche, lecteur à sept ans, diacre à douze, prêtre à seize. Deux épisodes marquants encadrent cette accélération : la confrontation publique avec le sabellianiste « Ṣabliyūs » (écho typologique de David terrassant Goliath), et l'exorcisme d'un démoniaque à la porte de l'Église. Au terme de sa vie, Théonas désigne explicitement Pierre comme son successeur devant le peuple assemblé.

La Vie de Pierre (pp. 54-62) est l'un des morceaux les plus développés du recueil. Elle se déploie en cinq blocs narratifs successifs : (1) l'intronisation en l'an 10 de Dioclétien — immédiatement suivie du premier édit de persécution en 303 ; (2) la décision impériale d'exécuter Pierre, qui se cache d'Alexandrie en Syrie, Palestine, Jéricho (?) et Mésopotamie pour encourager les fidèles de loin ; (3) le récit exceptionnel de Sophia — épouse chrétienne d'un haut fonctionnaire apostat — qui s'enfuit d'Antioche vers Alexandrie avec ses deux enfants, les baptise elle-même en pleine tempête de trois gouttes de son propre sang, puis est brûlée vive avec eux sous le règne de Dioclétien ; (4) la visite d'Arius, jeune prêtre ambitieux déjà infecté du mal qui portera son nom, et le songe prophétique où le Christ apparaît à Pierre, la tunique déchirée, désignant Arius comme responsable de la déchirure ; (5) enfin l'arrestation, la résistance du peuple alexandrin qui veille autour de la prison, la sortie nocturne de Pierre par une brèche qu'il fait pratiquer dans la muraille pour se livrer lui-même à la mort et épargner son troupeau, la prière prolongée au tombeau de saint Marc, énumération généalogique de ses prédécesseurs, et le martyre final au lieu-dit Boukolia, le 29 Hātūr (= 25 novembre).

Ce dernier épisode est particulièrement remarquable pour l'histoire liturgique : Sévère y conserve deux données rituelles propres à la tradition copte — le rite du Synthronos (cathèdre mystique sur laquelle repose le corps du patriarche après sa mort, identifié par Seybold grâce à Renaudot) et la commémoration du Dimanche du Jeûne (sixième vendredi de carême), par référence à la « triple baptismale de Sophia ». Ces passages placent Sévère au confluent d'une tradition hagiographique et d'une mémoire liturgique vivante.

Les noms propres grecs sont souvent très corrompus dans la tradition manuscrite arabe. Les formes restituées — Pamphilus, Mélitios de Lycopolis, Philéas, Hésychius, Pacôme, Théodore, Arius, Alexandre, Achillas — s'appuient sur la collation de Seybold avec Eusèbe, Hist. eccl. VIII-IX, et avec la Passio Petri du dossier hagiographique copte.

 

Vie de Théonas, Patriarche, seizième du nombre

Lorsque Maxime fut parti en paix, Théonas s'assit après lui sur le trône d'Alexandrie, après s'être réunie l'assemblée du peuple, ayant accordé ses volontés sur son mérite. Ils le présentèrent en la première année du règne d'Aqārūs, Qarīnūs et Māryānūs[1] les rois. Il bâtit une belle église au nom de la Sainte-Dame Marie, et on la nomma « Ṭāmāwatā »[2]. Jusqu'à ce temps-là, les peuples se sanctifiaient dans les grottes, les cavernes et les lieux cachés. Depuis mār Marc l'Évangéliste, la troisième année du patriarcat, Théonas demeura dix-neuf ans et s'éteignit dans le mois de Ṭūba (janvier), après qu'il eut exercé dix-neuf ans. Il y avait aux jours de ce Père patriarche Théonas un prêtre saint ayant une femme pure, les deux cheminant dans la voie du Seigneur ensemble, observant Ses commandements, gouvernés par Ses préceptes, affermis sur les lois de la religion, fixés en la foi. Ils n'avaient pas d'enfants et en étaient tristes de cœur, pour cette raison. Ils multipliaient le jeûne, la prière et l'aumône, afin que le Seigneur les comblât par Sa grâce et leur donnât la subsistance d'un enfant, pour que leurs yeux se reposassent sur lui. Or, lorsque vint la fête des deux disciples galiléens, Pierre et Paul[3], au cinquième jour du mois d'Abīb — et que furent présents tous les fidèles à l'église pour en célébrer la fête — arriva aussi la femme de ce prêtre, dont on rapporta à Théonas l'image peinte. Les fidèles voyaient leurs enfants offerts, oints d'huile des lampes et bénis. La femme en soupira d'un cœur blessé[4] et implora le Seigneur ; elle communia aux saints mystères sur les autels, reçut le salut divin, et s'en retourna en sa demeure, remerciant Dieu le Très-Sublime. Elle vit, dans son sommeil, cette nuit-là, deux personnes en habit des patriarches qui lui disaient : « Ne sois pas triste, car le Seigneur a écouté ton invocation, il t'accordera un fils dont tes yeux auront joie et qui deviendra père pour beaucoup de peuples, dont le nom sera manifesté, et son mystère, à l'exemple de Samuel le Prophète — car il est fils de promesse. Et quand viendra le matin, pars au Père Théonas le patriarche, fais-lui part de cela, afin qu'il te bénisse, parce que Dieu te donnera par Sa miséricorde un enfant béni. » Au matin, quand son époux se leva, la femme[5] prêtre lui fit part de cela et lui dit : « Va, fais-le savoir à Théonas le patriarche, ainsi que nous l'a dit. » Elle alla vers lui, lui fit savoir ce qu'elle avait vu, et il la bénit pour cela, et lui dit : « Va, sache que Dieu en toi accomplira ta requête. Le Seigneur est véridique et Ses œuvres sont merveilleuses en Ses saints. » Elle s'en retourna à sa demeure, chargée [de bénédiction]. Ce fut après cela peu de temps : elle-même conçut, se gardant en toute pureté, multipliant le jeûne et la prière nuit et jour, jusqu'au jour de la fête des deux saints Pierre et Paul au cinq d'Abīb. Elle enfanta un fils. Quand le héraut [de l'Église] atteignit le Père Théonas le patriarche, il le mit au courant qu'elle avait enfanté un fils. Il s'en réjouit immensément, et son époux le prêtre Abroṭūs se réjouit aussi. Il lui dit : « Appelle-le[6] le patriarche, et son nom sera Pierre[7] ». On fit ainsi. L'enfant grandit, se développa, et croissait, comme Jean le Baptiste, jusqu'à ce qu'il eût trois ans. Son père le porta alors au patriarche et lui dit : « Ô mon père, ton fils que tu as, bénis-le et oins-le. » Il le bénit et l'oignit. À cinq ans, son père le conduisit à l'instruction. Il apprit la sagesse dans le plus court temps, et devint le plus excellent parmi les fils de son âge à l'église. À sept ans on le nomma lecteur dans le service des grâces spirituelles. À douze ans il devint diacre et exerçait le diaconat avec science et ascèse ; il surpassait les diacres en connaissance et en chasteté, Dieu lui ayant octroyé la grâce de l'Esprit-Saint. Lorsqu'il atteignit seize ans, on le présenta comme prêtre, le patriarche voyant en lui pureté, vertu, science, foi, et attachement fidèle à la connaissance et à la pureté, et à sa présence assidue au service de l'Église, nuit et jour.

Il y avait en ces jours un homme, apparu, blasphémateur, nommé Ṣabliyūs (Sabellius)[8]. Il tenait un discours hors de la vraie foi. C'est-à-dire qu'il croyait en une seule hypostase, Père, Fils et Esprit Saint — et que la Trinité sainte n'était pas trois hypostases, mais trois noms seulement. Il niait l'Évangile ; il n'écoutait pas ce qui est écrit : lorsque notre Seigneur Jésus Christ fut baptisé par Jean, vit l'Esprit Saint descendre sur lui comme une colombe, et on entendit la voix du Père venant du ciel qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je mets toutes mes complaisances. » Or, quand les foules l'entendirent, elles le suivirent, il les égara par sa langue. Il rassembla son peuple et vint à l'Église au moment de la présence du Père patriarche, lui Anbā Théonas, un jour de grande fête. Il se tint à la porte ; il expédia vers lui un envoyé qui lui dit : « Je veux rencontrer aujourd'hui ta vue, pour que, si tu es dans la vérité, je te suive, sinon, je ferai savoir au peuple qu'on t'a mis en erreur. » Le Père patriarche dit au prêtre Pierre : « Sors vers ce mécréant et fais-le taire loin de nous. » Quand il sortit et regarda Ṣabliyūs, il dit : « Si tu avais quelque étendue, je descendrais vers toi, mais tu m'as envoyé, moi qui suis ce qu'il y a de plus modeste auprès du Père Théonas, un des plus petits — dit-il à Pierre : si j'étais près de toi, je serais petit, et moi maintenant, près du père Théonas le grand, et le Seigneur aura besoin qu'il te secoure aujourd'hui, comme il a donné victoire à David sur Goliath le géant[9], Et qu'il paraisse mort dans ta bouche et qu'il venge ton mensonge, qu'il te tue avec tes compagnons, qu'il fasse périr ton opinion, qu'il renverse ta parole, et qu'il ne te reste même plus de mention, et ton discours. » Son propos n'étant pas achevé que le visage de Ṣabliyūs se tourna derrière son cou, il tomba à terre, mort, et s'enfuirent ses compagnons, et fut perdu avec lui et qu'il périt sa mention. Son discours s'éteignit, il n'en resta rien à mentionner : voilà le bout de ce qui fut l'affaire de Ṣabliyūs. Ensuite apparut un autre miracle du Seigneur par la main de Pierre le saint : ce fut qu'en un jour de grande fête dans la ville d'Alexandrie, furent présents le Père Théonas et tous les prêtres et le peuple, qui glorifiaient Dieu et célébraient la fête, un homme, en qui était un démon maudit, se tint à la porte, se mit à lapider les fidèles de pierres contre la porte, avec bave et écume, comme le chameau. Les gens s'enfuirent à l'intérieur de l'Église. Le patriarche fut mis au courant de l'extravagance du possédé. Il dit : « Pierre, fais-le sortir. » Il le fit. Pierre alla chasser ce démon et le demanda à cet homme qui l'avait présenté au père le patriarche ; il prit un plat, y versa de l'eau, et demanda qu'on le lui portât. Il s'exécuta. Pierre sortit, avec lui le récipient d'eau, vers le lieu où était l'homme possédé, et dit : « Au nom de mon Seigneur Jésus-Christ, qui a chassé les démons des siens, et qui guérit toutes sortes de maladies et d'infirmités, sors de lui, ô démon, par la prière de mon père Théonas le patriarche et ne reviens plus à lui. » À l'instant même sortit de lui le démon, l'homme guérit et se trouva sauf, recouvrant la raison et la bonne manière. Si nous décrivions les merveilles qui se manifestèrent par ce saint Pierre, sa longueur nous serait longue à expliquer, et les livres en seraient trop étroits à la contenir. Lorsque Théonas approcha du terme, il transféra à son père ; assemblèrent tous les prêtres et le peuple avec lui, la gorge serrée : « Ô notre père, ne nous délaisses pas comme des orphelins. » Il leur dit : « Vous n'êtes pas orphelins : ceci est Pierre, votre père et votre patriarche après moi ». Il le présenta devant eux et mourut[10].

Vie de Pierre, Patriarche et Martyr, dix-septième du nombre

Lorsque le père Théonas le patriarche se fut éteint, les prêtres d'Alexandrie et le peuple se réunirent ; ils portèrent leurs mains sur Pierre, fils du prêtre et son disciple, l'installèrent sur le siège d'Alexandrie selon l'ordre de Théonas le saint père ; ce fut en la dixième année du règne de Dioclétien[11]. Lorsqu'il vit Arius (Ariyūs) le méchant, bouleverser les lieux par son impiété, il l'excommunia et le chassa de l'Église. Or, en la dix-neuvième année du règne de Dioclétien, ses ordonnances parvinrent à Alexandrie et à l'Égypte, et il fit tomber sur les chrétiens les tribulations multiples : il détruisit les églises de Dieu, fit périr un peuple nombreux par l'épée. Les fidèles s'enfuirent, par amour du Christ, aux déserts, aux grottes, aux cavernes et aux rochers. Dioclétien établit des gardiens et des surveillants en tout lieu de la province d'Égypte et de la Haute-Égypte jusqu'à al-Bīṭan[12], et leur ordonna de tuer tous les chrétiens qu'ils trouveraient.

Or, les premiers de ces gardiens impitoyables saisirent Pierre, patriarche d'Alexandrie, et le jetèrent en prison ; ils firent savoir au roi qu'ils l'avaient pris et enchaîné ; l'empereur impie ordonna qu'on lui coupât la tête. Quand la lettre parvint, pour qu'ils exécutassent promptement l'ordre de l'empereur — et, tandis qu'ils s'apprêtaient à le sortir de sa détention et à le mettre à mort — s'assembla le peuple à la porte de la prison ; ils s'y installèrent, les gardant. Ils dirent : « S'il est tué, nous serons tués aussi », et ces soldats pensaient à une façon de le faire sortir sans qu'une multitude ne mourût à cause de lui : pour le rassemblement de tous les peuples — vieillards, jeunes, moines, femmes et vierges — pleurant avec des larmes amères[13] et se concertant avec les soldats pour qu'ils entrassent et le fissent sortir. Parmi le peuple, certains s'opposaient à eux pour ce qu'y avait ordonné le livre de l'empereur. La cause de l'empereur dans son ordre au sujet de ce Père patriarche, d'abord, et de son exécution, était qu'il y avait à Antioche un homme nommé Sqarāṭīs — du nombre des grands serviteurs du palais[14], frère d'Abādīr, le martyr dont la sœur est Irānī ; ce Sqarāṭīs avait été d'abord chrétien baptisé, puis fut devenu un adversaire aux chrétiens. Il avait une femme bonne, vertueuse, chrétienne. Elle eut de lui deux enfants. Lorsqu'ils grandirent et furent dénoués [du sein], dit-elle à son époux : « Je te demande, ô mon frère, de t'envoyer avec moi à Alexandrie pour que nous fassions baptiser nos enfants, de peur qu'ils ne meurent sans baptême, et que le Messie ne s'irrite contre nous pour notre négligence envers nos enfants. » L'incroyant lui dit : « Tais-toi : n'entends-tu pas la difficulté qui nous est tombée dessus aujourd'hui, pour que le roi ne l'entende ? Il s'irriterait contre nous beaucoup. » Son intention était de l'effrayer ainsi, afin qu'elle laissât ses enfants sans baptême. Quand elle sut qu'il ne la suivrait pas et ne voyagerait pas avec elle, elle prit ses enfants et sortit vers la mer, pria et dit : « Ô mon Seigneur, le Régent du Tout, notre Maître et notre Sauveur Jésus-Christ, si tu facilites ma route pour moi, un bateau mouillé. Ils se mirent à lui regarder et vit un bateau prêt : elle appela l'un des matelots et lui dit : « Où allez-vous ? » Il dit : « À Alexandrie. » Elle dit : « Prenez-moi avec vous, je vous paierai un passage équitable. » Il y consentit ; elle monta avec lui au bateau, elle et ses enfants et ses serviteurs. Au bout de deux jours, survint un vent violent, une furieuse tempête ; tous ceux qui étaient dans le bateau faillirent périr. Cette femme fidèle dit : « Dieu n'écouterait-il pas celle comme moi, à cause de ma faute — mais je sais en mon cœur ce que je ferai. » Elle étendit alors les mains et tourna son visage vers l'orient et pria disant : « Ô Dieu qui sais chaque chose avant qu'elle ne soit : tu sais ce qu'il y a dans mon cœur, et que je n'aime pas l'esprit, ni la richesse, ni ma personne, ni mes enfants, ni moi-même — et voici que je meurs dans les flots pour ton saint Nom, ô Seigneur, mon Dieu mon Sauveur, pour que ne périssent point mes deux enfants sans être baptisés[15] à cause de ton saint Nom. » Lorsque se fut achevée cette parole, elle prit un couteau, et en fit jaillir trois gouttes de sang, qu'elle répandit sur les fronts de ses deux enfants, et sur leur cœur, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et les plongea dans la mer. Elle dit : « Vous voici baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Puis elle les pressa sur son sein et dit : « Si nous mourons tous deux, je meurs en ce jour, ainsi que mes enfants ». Quand le Seigneur regarda sa foi ferme, ainsi Il descendit sur ce vent puissant, et devint d'un grand calme, et ils parvinrent après trois jours à la ville d'Alexandrie. Ils y entrèrent avec l'aide de Dieu miséricordieux, et ce jour était un jour du Vendredi de la Pentecôte baptismale, c'est-à-dire le sixième[16] Vendredi du Jeûne, où l'on baptise les enfants. S'avança cette femme vers l'un des diacres et lui dit : « Ô mon père, je suis étrangère, je voudrais rencontrer le patriarche. » Le diacre dit : « Pour quelle raison le veux-tu ? » Elle dit : « Ô mon père, je suis étrangère, je voudrais baptiser mes enfants. » Il lui dit : « Y a-t-il une autre cause que cela ? » Elle dit : « Non. » Il lui dit : « Assois-toi dans l'église. Voici, le patriarche va arriver, il va baptiser les enfants et baptisera aussi tes enfants avec eux. » Elle le fit. Quand vint le moment, le père saint le patriarche acheva la messe, et on lui présenta les enfants du baptême, qu'il baptisa. Puis on lui présenta aussi les deux enfants de cette femme, Antāqiyya. Quand le patriarche prit les deux enfants pour les baptiser, l'eau devint solide, comme la pierre. Lorsque Pierre le saint patriarche vit cela, il s'étonna, ordonna à leurs fronts, et nul ne sut la cause de la solidification de l'eau. Puis il fit venir d'autres enfants ; quand il s'en approchait, l'eau se déversait, et cela se passait comme aux premiers, qu'il avait baptisés. Puis il ordonna que les enfants de la femme fussent présentés une seconde fois ; on lui apporta l'eau qui se solidifia aussi comme pierre. Il le fit encore présenter les enfants de la ville ; l'eau se déversa et il baptisa. On rappela les enfants de la femme une troisième fois ; l'eau se solidifia de nouveau comme pierre. Le patriarche ordonna aux diacres qu'on lui amenât leur mère ; on l'amena devant lui. Il lui dit : « Fais-moi savoir qui tu es, et quelle est ta religion. » Elle lui dit : « Je suis d'Antioche, mon père est chrétien. » Le patriarche lui dit : « Avais-tu fait quelque chose, parce que Dieu n'accueille pas le baptême de tes enfants ? » Elle lui dit : « Écoute-moi, ô mon seigneur le père, patientons avec mon âme : mon père — Dieu t'éprouve — est celui qui a connu la punition qui est sur les chrétiens du monde en ces jours, et de sorte que son nom est à Antioche. Quand grandissent ces deux enfants et qu'il ne trouva pas de moyen de les baptiser là, je lui ai dit qu'il marche avec moi ici pour les baptiser ; il ne l'a pas fait. J'ai pris mes deux enfants et je suis sortie avec eux vers la mer. Nous nous embarquâmes dans un bateau, et lorsque la mer s'élança, nous nous trouvâmes dans une tempête si violente que le bateau faillit se briser. Alors j'ai pris un couteau, j'ai blessé mon sein droit ; j'en ai pris trois gouttes de sang, j'ai marqué leurs visages, j'ai trempé en la mer au nom du Père, du Fils, de l'Esprit Saint, trois fois. Voilà la cause qui a empêché le Seigneur pour elle le baptême : voilà ma vérité, voilà mon père. » Le patriarche lui dit : « Que ton cœur se rassure, ô ma fille, je ne te désapprouverai point, car le Seigneur est avec toi. Dans le moment où tu as blessé ton sein et que tu en as fait sortir le sang et l'as répandu sur le visage de tes enfants, par la vérité de la Parole incarnée de Dieu qui a été frappée d'une lance au côté sur la Croix et il en est sorti de l'eau et du sang : Celui-ci les a baptisés lui-même par sa divinité. Puis le patriarche pria sur eux en présence des baptisés seulement, et ne put les baptiser une seconde fois, puisque Dieu lui-même les avait baptisés d'abord en la mer. Le patriarche dit : « Nul ne peut baptiser deux fois, car il n'y a qu'un seul baptême[17]. Et ces deux étaient déjà baptisés une seule fois par l'intention de leur mère et sa foi en ce qu'elle fit.

Puis Dieu a consigné, au sujet de cela, une homélie dans laquelle il dit[18] que la miséricorde de Dieu descend sur les hommes, et il donna aux enfants des saints mystères, et les renvoya à leur épouse. Ils célébrèrent la fête de Pâques auprès de lui, puis ils retournèrent à leur ville en paix. Quand son époux sut ce qu'elle avait fait, il rentra chez Dioclétien l'empereur incroyant, et lui dit : « Sache, ô mon seigneur, que ma femme a commis la fornication dans cette ville, et qu'elle ne m'en a pas empêché son départ à Alexandrie. Elle y a forniqué avec les chrétiens de nombreux jours, elle a pris mes enfants et a accompli sur eux quelque chose — c'est ce qu'elle a fait du baptême — et voici, elle est de retour ici. Que vois-tu à faire d'elle ? » Alors Dioclétien se rendit à son époux, pour qu'il amenât sa femme et ses enfants. Il s'exécuta. Quand elle fut devant lui, il lui dit : « Ô femme qui mérites la mort, pourquoi as-tu abandonné ton époux et es-tu allée à Alexandrie forniquer avec les chrétiens ? » Elle lui dit : « Cette sainte chrétienne, qui n'a pas commis de fornication, ni adoré des idoles, moi je veux le faire[19]. Et toi tu n'écouteras de moi aucune autre parole. » Le roi lui dit : « Fais-moi savoir ce qu'il y a avec toi à Alexandrie. Ne lui réponds plus. » L'empereur ordonna alors qu'on attachât ses deux seins à sa poitrine et qu'on fît placer son fils sur son ventre, et qu'on jetât le feu en trois fournaises contre la sainte. On tourna son visage vers l'orient, et ses enfants avec elle, et ainsi ils rendirent leurs âmes et reçurent les couronnes du martyre.

Puis l'empereur dit à l'époux, Sqarāṭīs : « Qui est celui qui fait cela à Alexandrie ? » Il lui dit : « Pierre patriarche des chrétiens. » Lorsqu'il entendit cela, il fut rempli d'irritation et de colère[20] parce qu'il en voulait au saint Pierre le patriarche à cause de ce qu'il avait établi par les livres : la réplique contre le culte des idoles. Il écrivit aux gouverneurs par lui à Alexandrie qu'on lui coupât la tête. Les soldats étaient résolus à exécuter l'ordre du roi — et Pierre en prison, comme nous l'avons dit. Arius[21] l'incroyant sut que l'on voulait le tuer, craignit que le patriarche ne mourût et qu'il demeurât lié, rattaché à lui en [Eglise]. Il partit vers des prêtres, diacres et groupe du peuple, et leur demanda d'entrer à la prison — ils s'étaient concertés pour se tenir aux pieds du patriarche et lui demander de le libérer de ses liens. Ils s'imaginaient que cela était par sincérité. Ils le firent, entrèrent à la prison, se prosternèrent devant lui, lui demandèrent et lui présentèrent des requêtes, demandant qu'il détachât Arius de ses liens. Il cria d'une grande voix et dit : « Éloignez-vous de moi. » Puis il leva les mains et dit : « Arius sera privé[22] en ce monde et dans l'autre monde, de la gloire du Fils de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ. » Quand il dit cela, une immense peur les saisit. Nul n'osa revenir lui parler. Lorsqu'ils virent que leur crainte avait irrité leur cœur, il se leva du milieu d'eux et prit avec lui les deux anciens Arshilā (Archélas) et al-Iskandarūs (Alexandre), ses deux disciples, les éloigna à part[23] et leur dit : « Le Dieu des cieux m'est témoin — ainsi que ma confession —, et toi, ô Archélas le prêtre, tu tiendras siège sur ce trône après moi, puis ton frère Alexandre après toi. Ne dites pas de miséricorde en lui : ce n'est pas un homme de péché, mais c'est l'artisan, caché en Arius — et non pas moi par le Christ, lui qui se confie —, je vous fais savoir que je suis, cette nuit, à la fin de ma prière, et je pris pour étendard ; un jeune homme m'apparut, son visage brillant comme le soleil. Il portait une tunique tissée jusqu'à ses pieds, fendue[24] — il tenait de ses mains la place de la déchirure et s'en couvrait la poitrine, nue. Quand je le vis, je me hâtai, je criai d'une voix haute, et je dis : « Ô mon Seigneur, qui t'a déchiré ta tunique ? » Il me dit : « Arius l'a déchirée. Ne la reçois pas ; ne sois pas avec lui en aucune association. Aujourd'hui, viendra te demander un groupe : ne te plaise pas à lui — je t'en ai averti, et ainsi à tes disciples Archélas et Alexandre, qui s'assiéront sur le trône après toi : je leur fais commandement de ne pas l'accepter. » Et maintenant, ma parole s'est achevée avec lui, moi je vais à mon martyre. Et ce que je vous ordonne vous aussi, ô mes frères, savez comment je suis avec vous : tout mon temps, et quelles épreuves j'ai subies des incroyants idolâtres, et comment je fuyais de lieu en lieu, secrètement, de Ṣādamyā en Syrie, en Palestine, à al-Ramla, aux Îles, sans lâcher d'effort d'enseignement et d'affermissement du peuple par la puissance de notre Seigneur Christ, jour et nuit, jusqu'à ce que mon cœur ait été consolé par ce que j'ai vu de mon peuple — bien qu'il ait été douloureux pour moi. Je ne me suis point négligé par l'effort qui a été fait : Philéas, Hésychius, Pacôme et Théodore[25]. Ceux qui ont été emprisonnés pour la foi en notre Seigneur Jésus-Christ — ils ont mérité la grâce de Dieu — je me suis chargé de leur écrire, et de les rappeler en nos lettres à nos seigneurs, et ce fut pour moi un grand labeur, et ils ont combattu par eux-mêmes nuit et ne laissèrent rien survenir contre eux avec les prêtres qui sont en prison ; et plus de trois cent soixante âmes devinrent martyrs, et je connais maintenant ce que vous avez attendu ; lorsque j'ai entendu qu'ils ont été martyrisés, je me suis prosterné et j'ai rendu grâce à celui qui leur a donné la force — Jésus-Christ — et je les ai comptés avec les martyrs ; de même, je te demande, Archélas, de les compter parmi ceux de nos seigneurs qui ont supporté l'injure avec eux. Tu as connu quel mal a ressenti de Matius l'Asiouti[26] contre l'Église que Dieu a rachetée par le sang saint de la Parole de Dieu, et tu as risqué pour elle. Puis le Père patriarche, Anbā Pierre, fit venir Archélas ; il l'instruit et lui recommanda de se garder des ruses de Matius et qu'il ne s'y mêlât pas — et il lui dit : « Voici, prends-moi à témoin, me voici lié par amour de Dieu et j'attends Sa volonté. Parce que les serviteurs de Dioclétien se concertent chaque jour pour m'exécuter comme vous entendez, je ne crains rien, mais mon âme désire que je parachève la course que Dieu m'a confiée, et le service que j'ai reçu du Seigneur Jésus-Christ — et lui me secourt en tout cela. À présent, mon visage est tourné vers le corps, et je témoigne ceci en ce jour, devant vous, que j'ai accompli toute chose ; j'ai été délivré de l'iniquité ; j'ai gardé le troupeau[27] que le Saint-Esprit m'a confié ; j'ai gardé l'Église que Dieu a rachetée par Son sang — et je sais qu'après vous, se lèvera un groupe parmi le peuple qui prononcera des paroles de blasphème, voulant partager l'Église comme l'a fait Matius, suivi du peuple — et moi je demande à vous que vous soyez fermes, car vous serez laissés à la rencontre par ce que vous avez su ce que le père Théonas qui m'a élevé, après lequel je me suis assis sur son trône, avait subi de troubles par les adorateurs d'idoles ; et ce que je dis moi-même au sujet de Denys (Dionysius) qui avait été caché de lieu en lieu à cause de Sabellius l'opposant ; et que dirai-je donc de Héraclas et de Démétrius, les deux Anbāʾ patriarches — et ce qu'ils ont éprouvé de la part du peuple et des rivalités avec Origène le dément, et tout ce qu'il advint de lui et de ses enfants qui nous ont précédés, et comme ils ont protégé la beauté de l'Église. Mais la grâce de Dieu qui était avec eux est celle qui les a protégés et les a conservés. Et voici que je vous remets maintenant à Dieu, par la parole de sa grâce, à laquelle est la puissance de vous garder et de garder son troupeau.

Lorsqu'il eut dit cela, il se prosterna sur ses deux genoux ; il pria avec eux, il rendit grâces, se prosterna ; et il les embrassa, leur fit ses adieux. Il embrassait ses mains, les adieux dans les pleurs — Archélas et Alexandre — à cause de ce qu'il leur avait dit : « Vous ne me verrez plus après ce jour dans le corps. » Puis il revint à l'assemblée qui était debout dehors, se tint avec eux, leur parla, les affermit, pria sur eux, les bénit, les renvoya en paix. Quand ils s'en allèrent, le peuple commenta ce qu'il avait dit, et ce qui était arrivé à lui dans la prison à cause d'Arius. Lorsque le peuple entendit cela, ils s'étonnèrent, et ils surent que Dieu était avec lui, et qu'Arius s'était séparé d'eux. Et sut Arius par cette affaire, il se tut, dissimula son état, tramait son plan ; il ne cessa pas d'espérer en Pierre le patriarche. Quand le père saint Pierre sut ce qui se passait entre les soldats et les gens de la ville, et leur refus à eux soldats d'approcher de la prison où il était, il craignit qu'on en tuât un à cause de lui ; il voulut préserver son peuple fidèle, et leur donner son âme. Il les envoya à la troupe en secret, et leur dit : « Venez ce soir à la muraille de la prison, à un endroit que je vous désignerai, un mince [endroit] et percez-le du dehors. » Quand ils acceptèrent sa parole, et qu'ils s'y rendirent, à ce lieu secret, dans un endroit à part des autres détenus[28] et qui n'était connu d'aucun d'eux. Lorsque ils entendirent, ils creusèrent, ils ouvrirent l'endroit pour arriver à lui de dedans. Il pria sur son visage, fit sortir sa tête de l'ouverture qu'ils venaient d'ouvrir, et dit : « Le mieux est que je livre mon âme, plutôt que vous ne périssiez à cause de moi[29] Ils lui coupèrent la tête, et s'en allèrent. En cette heure étonnante advint en ce moment un vent violent, de sorte que nul, parmi le peuple qui gardait la porte de la prison, n'entendit le bruit des coups ni ne sut aucun des détenus. Ainsi s'accomplit le propos du saint père, selon l'évangile sacré — comme le dit la parole des juifs le jour du crucifiement : « Mieux vaut qu'un homme meure, et que ne périsse pas un seul du peuple ». Et fut détruit tout le peuple, à l'exemple de son Maître, le Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Le peuple restait assis à la porte de la prison, ignorant ce qu'il était advenu.

Selon une autre copie, on dit qu'il sortit par la brèche, que les soldats le prirent et l'emportèrent à un endroit connu sous le nom de Boukolia[30], « la maison des bœufs », qui est le lieu même où s'était consommé le martyre du père l'évangéliste glorieux, mār Marc, le Prédicateur ; les soldats virent que saint Pierre se livrait lui-même à la mort et ils en furent effrayés. Il leur demanda un moment ; ils le lui accordèrent. Il leur dit : « Que j'aille à la bénédiction du corps de mār Marc l'Évangéliste. » Ils l'y consentirent, et le suivirent, en grande anxiété, et ils dirent : « Quoi que tu veuilles, fais-le vite. » Il se dirigea vers le lieu où reposait le corps du père mār Marc l'Évangéliste, Prédicateur ; il pria, se prosterna, et s'assit auprès de lui comme pour lui parler, disant[31] : « Ô mon père l'Évangéliste, l'Annonciateur du Seigneur Messie Fils unique, le témoin de Ses douleurs, tu es le premier martyr et le premier sur ce trône. Et toi, ô pur, le saint que Dieu t'a élu pour Son Messie vrai, saint, et tu as annoncé la bonne nouvelle en son nom dans la région d'Égypte, et en cette ville, et les œuvres qui furent dans le service, et tu as reçu la couronne du martyre — pour cela, ô Père de l'Évangile Patriarche Martyr Disciple, j'ai mérité, par la foi en Dieu, de manifester la Parole du Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ. Tu as été élu Ananie le bienheureux, parce qu'il a mérité après toi celui qui a été après lui Milius, et Yārūklā (Héraclas), Denys (Diyūnāsiyūs), Maximus (Maksīmūs), et le bienheureux Théonas, mon père, qui m'a élevé, jusqu'à ce que je sois parvenu à ce trône après lui, et moi, pécheur, je ne mérite pas cet honneur, mais j'attends voir celui que tu m'as annoncé, que je sois un martyr véritablement — si c'était moi qui avais été à la hauteur d'honorer sa Croix et sa Résurrection, et qu'il m'est arrivé dans les relents du parfum de l'encens spirituel, que je sois plus agréable par l'effusion de mon sang à son saint Nom, voici que le moment de mon départ est venu. Prie, mon père, pour que je ne sois pas de ceux qui chancellent, mais que tu m'affermisses et que le Seigneur me fortifie jusqu'à ce que je quitte ce monde. Je te confie à présent le troupeau qui m'a été confié, que je l'ai remis aux miens ; et toi, si c'est toi qui m'étais avant, te voilà notre maître, notre seigneur : sois avec nous comme avec tes fils, ainsi que t'a été donné par le Messie. » Puis il se leva au tombeau, leva ses mains vers le ciel, et dit : « Ô Dieu, ô Fils de Dieu Jésus-Christ Parole du Père, je t'appelle et je te demande de faire cesser de nous cette persécution qui touche ton peuple, et que mon sang soit le dernier qu'il arrache à ta persécution[32]. Il y avait, près du tombeau, la demeure d'une jeune vierge et de son père, un vieil homme, qui se tenait debout en prière. Quand sa prière prit fin, elle entendit une voix des cieux disant à Pierre : « Tête des Apôtres, et Pierre. » Quand le saint père entendit de cet homme, les martyrs l'appelèrent au tombeau, et il baisa les tombeaux des Pères qui y étaient, et il monta vers les soldats, et ils regardèrent son visage comme le visage d'un ange de Dieu et en eurent crainte — ils n'osèrent lui parler, parce qu'ils voyaient ne pas être seuls autour de lui. Puis, il leva ses mains vers le ciel, rendit grâces au Seigneur, plaça sur son visage et dit : « Amen » ; il découvrit son cou pur au Seigneur, et leur dit : « Faites ce qui vous a été ordonné ». Ils craignaient de lui faire mal, car s'ensuivait peine, et ils regardèrent entre eux, et nul d'entre eux n'osa lui couper la tête. Alors ils se concertèrent, et ils dirent : « Qu'on apporte[33] le coupeur, que chacun de nous lui paye cinq dinars ». Ils étaient six hommes ; et avec eux un [soldat] qui avait des dinars ; il en tira vingt-cinq dinars, et dit : Quiconque s'avancera vers lui et lui coupera la tête, prendra ces dinars de moi, et des quatre qui restent. » Alors l'un d'eux s'avança, et trancha la tête du saint patriarche martyr saint Pierre, le vingt-neuf du mois de Hātūr — soit onze ans et quelques mois de présence sur le trône évangélique. Pour ce qui est du soldat qui lui paya son prix, comme Judas l'Iscariote, il prit ces dinars, il s'enfuit, lui et ses compagnons, par peur du peuple. Le corps du saint resta gisant pendant la plupart de la journée, et les gens en ignorèrent la nouvelle, jusqu'à ce que le peuple de la prison en fût informé ; ils virent la brèche dans le mur. Ils accoururent alors, trouvèrent son corps et son vêtement, tandis que le cheikh et la jeune vierge étaient assis, veillant sur lui, ils y répandirent le saint corps, ils le parfumèrent d'aromates et recueillirent son sang ; ils se tinrent en pleurant. Puis la ville fut bouleversée, troublée au récit de ce qu'ils avaient vu du martyr, au nom du Seigneur Messie. Arrivèrent alors les chefs de la ville, ils disposèrent son corps sur la natte où il dormait, et le portèrent à l'Église ; ils le conduisirent sur le Synthronos[34], ils célébrèrent la liturgie et le parfumèrent d'encens, célébrèrent la sainte messe, et l'ensevelirent avec les Pères — que ses prières soient avec nous, et avec l'ensemble des fils du baptême. Amen.

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[1]Apparat de Seybold : ms. F Awrūs wa-Qarynūs wa-Qāriyānūs, Codd. Aqārūs wa-Qarīnūs wa-Māryānūs. La succession impériale : Carus (282-283), ses fils Carin et Numérien (283-285). L’an 1 du patriarcat de Théonas correspond à la première année du règne conjoint, soit 282.

[2]La construction de « la belle église au nom de la Sainte-Marie » (baʿa ḥasana ʿalā ism al-sayyida Maryam) est le premier édifice marial attesté à Alexandrie. Elle porte le nom de Ṭāmāwatā (Theotokos), transcription arabe du grec Θεοτόκος (« Mère de Dieu »). Théonas, en donnant ce titre à son Église, anticipe d’un siècle la querelle nestorienne.

[3]Apparat : ms. F al-jalīliyyin (« galiléens »). La fête des « disciples galiléens » désigne la fête des saints Pierre et Paul (29 juin), célébrée depuis Alexandrie par les couples qui implorent Dieu pour la fécondité.

[4]Apparat : ms. D qalb qarīḥ (« cœur blessé »). L’épouse infertile prie devant l’icône sacerdotale, reçoit la vision de deux saints en habit patriarcal, et conçoit un fils par grâce. Motif hagiographique récurrent — comparer avec la naissance de Samuel (1 S 1), annoncée explicitement dans le texte.

[5]Apparat : ms. F add. al-mubārak (« le béni »). La mère, prévenue en songe que son enfant s’appellera Pierre, accomplit la prophétie : le père Abroṭūs (Abrotus) l’élève ; à trois ans on le porte au patriarche Théonas qui le bénit, à cinq ans il entre à l’école patriarcale, à sept ans il est lecteur dans l’Église, à douze ans diacre, à seize ans prêtre (sīra accélérée typique des Vies copto-arabes).

[8]L’hérétique « Ṣabliyūs » est Sabellius (Σαβέλλιος), hérésiarque libyen du IIIᵉ siècle fondateur du monarchianisme modaliste : Père, Fils et Esprit ne seraient que trois modes d’une même hypostase divine, non trois personnes distinctes. Sabellius est ici présenté comme un contemporain de Théonas — compression chronologique, puisque Sabellius avait en réalité été condamné dès l’époque de Denys d’Alexandrie (cf. livraison V).

[9]Miracle de David et Goliath appliqué typologiquement au jeune Pierre qui abat Sabellius d’une seule parole — mort subite de l’hérésiarque par apoplexie foudroyante. Le parallèle avec 1 S 17 est explicite dans le texte arabe.

[10]Théonas meurt après dix-neuf ans de patriarcat (282-300). Sa désignation testamentaire de Pierre comme successeur — « ceci est Pierre, votre père et patriarche après moi » — anticipe l’élection canonique qui suit.

[11]Pierre est intronisé la dixième année de Dioclétien (303), l’année même du premier édit de la Grande Persécution. Son patriarcat couvre les quatre édits de 303-304 et les années de chaos qui suivent.

[12]« Al-Bīṭan » (mss. B D) — lieu-dit proche d’Alexandrie où Dioclétien établit un centre d’exécution systématique des chrétiens d’Égypte et de Haute-Égypte. Lieu-clé de l’ère des Martyrs (comput copte à partir de 284), mais non identifié avec certitude.

[13]Le peuple d’Alexandrie, veillant à la porte de la prison, se prosterne pour empêcher les bourreaux d’enlever Pierre à l’exécution. La scène dure toute la nuit, vieillards, jeunes, moines, femmes et vierges pleurant et suppliant. Peinture hagiographique d’une grande intensité dramatique.

[14]Épisode de la femme chrétienne Sophia et de ses deux enfants. « Sqarāṭīs » (Socratès) son mari, un apostat fonctionnaire impérial au palais — frère d’Abādīr (Apater/Pater) et sœur d’Iranī — est par ailleurs martyrisé. L’épisode de la mère baptisant elle-même, d’urgence, ses deux enfants dans la mer en tempête avec trois gouttes de son propre sang, à l’imitation du côté transpercé du Christ, est un morceau hagiographique copte célèbre : la « triple baptismale de Sophia » est célébrée le vendredi de la sixième semaine de carême (dimanche du Jeûne).

[16]Le sixième vendredi du Carême copte (vendredi de la sixième semaine, dit « le Seigneur fait pleuvoir la miséricorde »). Pierre, voyant l’eau baptismale se solidifier devant les enfants de Sophia — signe que le Christ lui-même les a déjà baptisés —, comprend que la mère a accompli le sacrement dans la tempête. Ce détail liturgique enraciné dans le comput pascal copte est remarquable : Sévère conserve les données rituelles dans le corps même de son récit.

[17]Dieu, par la bouche de Pierre, compose une homélie (mīmar) sur la miséricorde de Dieu, que l’on récite chaque année à l’occasion de ce vendredi (« Dimanche du Jeûne »). Cette mention est d’un grand intérêt pour l’histoire de la liturgie copte : le mīmar (μεμρό du syriaque) — homélie métrique à lire publiquement — est attribué ici à Pierre Iᵉʳ.

[19]Le retour de Sophia : son mari Sqarāṭīs, apprenant qu’elle s’est « enfuie avec les chrétiens » et a « fait quelque chose » à ses enfants, l’accuse d’adultère (zinnā). Dioclétien en personne préside le procès. Sophia refuse de s’expliquer, professe fermement sa foi, Dioclétien ordonne qu’on lui attache ses enfants au ventre et qu’elle soit brûlée tournée vers l’orient. Elle et ses enfants rendent l’âme dans les flammes.

[20]Sqarāṭīs apprend que Pierre — qui avait composé un livre contre le culte des idoles — doit être mis à mort. Il écrit aux fonctionnaires de Dioclétien à Alexandrie d’exécuter la sentence. C’est à ce moment qu’apparaît Arius (Ariyūs) — jeune homme ambitieux soucieux de la succession patriarcale —, venu solliciter, avec un groupe de prêtres, diacres et partisans, que Pierre lui confie la direction après sa mort.

[23]Épisode capital du conflit entre Pierre et Arius. Pierre crie au ciel qu’Arius est « rejeté de ce monde et du prochain », et confie à ses deux disciples Arshilā (Archélas) et al-Iskandarūs (Alexandre) la charge de ne pas l’accueillir à la communion. La tradition copte fait de ce testament prophétique l’origine canonique de l’exclusion d’Arius par Alexandre, XIXᵉ patriarche, au concile de Nicée.

[24]Vision nocturne du Christ apparaissant à Pierre, déchiré à la hauteur de l’hypostase (mawḍiʿ al-kharq, « lieu de la déchirure »). Pierre demande au Christ qui a fendu sa tunique : « Arius », répond-il. Pierre comprend qu’il ne faut pas accueillir Arius, « pas même avec un présent ». Scène d’une puissance symbolique considérable — la tunique sans couture du Christ (Jn 19, 23) devient chez Sévère l’image de l’Église déchirée par l’hérésie.

[25]Les cinq martyrs compagnons de Pierre : « Philéas, Hésychius, Pacôme et Théodore » — Seybold renvoie explicitement à Eusèbe, Hist. eccl. VIII, 13, 7 : Φιλέας τε καὶ Ἡσύχιος καὶ Παχύμιος καὶ Θεόδωρος. Ces quatre évêques martyrs d’Égypte sont ici réunis par Sévère avec Pierre sous l’unité liturgique du supplice.

[26]« Matius l’Asiouti » (Maltīyūs al-Asyūṭī) — ms. Mīlīṭūs. Il s’agit de Mélitios de Lycopolis (Μελίτιος Λυκοπόλεως), évêque schismatique de Haute-Égypte qui rivalisa avec Pierre en ordonnant ses propres évêques pendant l’emprisonnement du patriarche. Sévère mentionne sans préciser que Mélitios sera à l’origine du schisme mélitien, durable jusqu’à Nicée.

[29]Pierre, ne voulant pas que les fidèles combattent les soldats au risque d’un massacre, sort secrètement de la prison en faisant pratiquer une brèche dans le mur (« ouverture pour vous faire entrer » — en réalité, pour lui permettre de sortir sans soulever les gardes). Préférant sa propre mort à celle du peuple, il déclare : « Mieux vaut que je livre mon âme plutôt que tu ne périsses à cause de moi. » C’est le nœud dramatique du récit : Pierre se donne lui-même à la mort pour épargner son troupeau.

[30]Le lieu du martyre : « Būqūlā » (Boukolia), transcription arabe du grec Βουκολία, « quartier des bouviers » d’Alexandrie. C’est là que saint Marc lui-même avait été martyrisé — symbolique forte : Pierre se rend volontairement au lieu du martyre du premier évangéliste, « marchant pour recevoir la bénédiction » du corps du saint, avant d’aller lui-même à la mort.

[31]Prière de Pierre à saint Marc : une longue adresse au « père glorieux, mār Marc l’Évangéliste », énumérant la série des patriarches alexandrins (Anien, Milius, Cerdon, Primus, Eumène — puis « Démétrius, Héraclas, Denys, Maxime et le bienheureux Théonas mon père ») et demandant au premier patriarche la grâce de mourir dignement après eux. Ce passage est particulièrement important : il fonctionne comme une généalogie apostolique que Pierre, dernier de la chaîne, récapitule avant sa mort.

[32]Prière de Pierre au tombeau pour l’arrêt de la persécution : « Éloigne cette persécution de ton peuple, que ma mort soit le dernier tribut versé. » Cette prière est célèbre dans la tradition copte : Pierre est dit « sceau des martyrs » (khatam al-shuhadāʾ) parce qu’après lui, la persécution de Dioclétien commence à décroître, annonce de l’Édit de tolérance (311).

[33]Dernière scène : le visage de Pierre brille comme celui d’un ange. Les soldats hésitent à l’exécuter. Se concertant, ils proposent que chacun donne cinq dinars (soit trente deniers au total — rappel ironique du prix de Judas) à celui qui osera porter le coup, lui-même avancera six dinars en sus. Un soldat se présente, frappe, coupe la tête du saint. Pierre meurt le vingt-neuf de Hātūr — c’est-à-dire le 25 novembre, date canonique de son martyre.

[34]Apparat : ms. A al-Sārnis, ms. C al-Manṭars, ms. D al-Sīris, ms. F al-Sātarn. Seybold : σύνθρονος (synthronos), le « cosiège » ou cathèdre mystique. Seybold renvoie à Renaudot, Liturgiarum orientalium collectio, II, 52 : on cérémonialise le corps de Pierre sur la cathedra, de telle sorte que son pouvoir lui soit concédé après la mort comme durant sa vie. Cette mention liturgique est un des témoignages arabes les plus précis sur l’office d’enthronisation patriarcale dans l’Église copte ancienne.