TEXTE NON RÉVISÉ, NON VALIDÉ ET NON COMMANDÉ PAR L'ÉGLISE COPTE ORTHODOXE. TRADUCTION PRIVÉE PROPOSÉE AU LECTEUR.

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L’Histoire de l’Église d’Égypte

Aperçu de l’histoire des Coptes depuis la conquête romaine
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

par

EDITH LOUISA BUTCHER

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Œuvre originale publiée à Londres en 1897

Smith, Elder & Co. — en deux volumes

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Traduction française intégrale

PREMIERE PARTIE

 


 

Une vie au service de l’Église copte

Edith Louisa Butcher (1854-1933)

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Lorsque parut, à Londres, en 1897, The Story of the Church of Egypt, le public lettré découvrit la première histoire de l’Église copte jamais composée en langue anglaise. Derrière ces deux volumes denses se tenait une femme discrète, Edith Louisa Butcher, née Floyer, qui avait consacré près d’un quart de siècle à rassembler, à vérifier et à mettre en ordre la longue mémoire des chrétiens d’Égypte.

Edith Louisa Floyer voit le jour le 13 février 1854 à Marshchapel, village du Lincolnshire proche de Grimsby, dans l’est de l’Angleterre. Elle est l’une des sept enfants du révérend Ayscoghe Floyer (1821-1872), recteur de la paroisse de Marshchapel, et de Louisa Sara Floyer, née Shore (1830-1909). Élevée dans un presbytère de campagne, elle grandit au milieu des livres et de la foi, dans ce milieu de clergé anglican cultivé d’où sont sortis tant d’érudits de l’époque victorienne.

C’est l’Égypte qui devait orienter toute son œuvre. Jeune femme, Edith part tenir la maison de l’un de ses frères installé au Caire — vraisemblablement Ernest Ayscoghe Floyer, son aîné de deux ans, inspecteur général des Télégraphes égyptiens et auteur d’un récit de voyage sur le Béloutchistan, qui repose aujourd’hui au Caire. Le pays, ses monuments, ses Églises et son peuple la marquent durablement. Plus tard, elle dédiera son histoire de l’Église copte à ses deux frères, Ernest et George ; ce dernier, George Wadham Floyer, ingénieur du chemin de fer reliant Assiout à Girga, devait mourir prématurément en Égypte, à vingt-six ans seulement.

Vingt-trois années de recherches patientes furent nécessaires à l’achèvement de son grand ouvrage. Edith Butcher aimait à répéter, avec un humour tranquille, qu’elle avait eu bien de la chance de terminer son histoire avant son mariage : autrement, confiait-elle, elle ne l’aurait jamais menée à son terme.

En 1896, âgée de quarante-deux ans, elle épouse en effet le doyen Charles Henry Butcher (1833-1907), aumônier anglican de l’église All Saints du Caire et ancien doyen de Shanghai. Le mariage est célébré à Rome, en l’église Saint-Paul-hors-les-Murs. Le couple s’établit ensuite au Caire, où l’un et l’autre continueront d’écrire — le doyen Butcher signant lui-même des romans historiques inspirés de l’Égypte, tels qu’Armenosa of Egypt et The Oriflamme in Egypt.

Car Edith Butcher était, avant tout, femme de lettres. Elle avait publié dès 1877 un recueil de poèmes, puis, sous le pseudonyme transparent de « Fleur de Lys », une série de romans — A Black Jewel (1888), Molly’s Heroine (1889), Unto Death (1891) — qui connurent un large succès et furent réédités durant de longues années. À côté de cette œuvre romanesque, elle donna plusieurs livres consacrés à l’Égypte qu’elle aimait : Things Seen in Egypt, Egypt as We Knew It, ou encore une brochure sur les églises coptes destinée aux voyageurs.

De toutes ses publications, c’est pourtant The Story of the Church of Egypt qui assura sa renommée durable. Dès 1900, une traduction arabe en parut au Caire ; aujourd’hui encore, la communauté copte tient l’ouvrage en haute estime et garde fidèlement le souvenir de cette amie anglaise des coptes.

Edith Louisa Butcher s’éteint le 4 mai 1933 à Sidmouth, dans le Devon. Elle est inhumée au cimetière des saints Pierre et Marie, à Salcombe Regis, non loin de la mer. Son nom serait peut-être tombé dans l’oubli, comme celui de tant de femmes savantes de l’âge victorien, si l’Église dont elle avait écrit l’histoire n’avait pieusement entretenu sa mémoire.

C’est cette œuvre que la présente édition rend accessible au lecteur francophone, dans une traduction qui veut être à la fois fidèle au texte de 1897 et facile à lire.[1]


 

Avertissement au lecteur

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La présente édition française de The Story of the Church of Egypt ne doit pas être lue seulement comme la traduction d’un ouvrage ancien. Elle doit aussi être reçue comme le témoignage exceptionnel d’une femme de lettres occidentale de la fin du XIXᵉ siècle, profondément marquée par l’Égypte, par son peuple et par l’histoire souvent méconnue de l’Église copte.

Publié à Londres en 1897, l’ouvrage d’Edith Louisa Butcher occupe une place singulière. Il fut, dans le monde anglophone, l’un des premiers travaux d’ensemble consacrés à l’histoire de l’Église d’Égypte. Dans l’espace francophone, sa mise à disposition intégrale revêt une importance particulière : rares sont les synthèses accessibles qui embrassent avec une telle ampleur l’histoire des coptes, depuis les origines chrétiennes de l’Égypte jusqu’au XIXᵉ siècle. À côté des travaux savants de Martiniano Pellegrino Roncaglia, essentiels mais centrés principalement sur les premiers siècles, le livre de Butcher offre une traversée historique beaucoup plus longue, narrative et continue.[2]

Il se dégage de ces pages un amour réel de l’autrice pour l’Égypte, une sympathie évidente pour les coptes, et une honnêteté intellectuelle qui donne à son récit une force particulière. Sa prose, souvent ample et élégante, ne relève pas seulement de l’érudition : elle porte aussi la marque d’une écrivaine attentive aux peuples oubliés, aux fidélités silencieuses et aux souffrances historiques. Le passage consacré au concile de Chalcédoine et à Dioscore d’Alexandrie mérite, à cet égard, une attention particulière. Malgré les limites de son vocabulaire théologique, Butcher y fait preuve d’une remarquable prudence historique : elle perçoit que la condamnation de Dioscore ne peut être réduite à une simple question de foi, et que les enjeux politiques, impériaux, disciplinaires et ecclésiologiques y furent considérables. Ces pages comptent parmi les plus fines de l’ouvrage.

Cette admiration ne doit cependant pas dispenser le lecteur d’une lecture critique. Edith Louisa Butcher écrit depuis un horizon occidental, victorien et anglican. Elle appartient à un monde où l’Église copte était encore très souvent décrite, dans les catégories héritées de la polémique post-chalcédonienne, comme « hérétique », « monophysite » ou même « monothélite ». Ces qualifications apparaissent régulièrement dans son texte. Elles doivent être comprises comme les marques d’un contexte intellectuel et confessionnel aujourd’hui dépassé, non comme des jugements théologiques recevables en l’état. L’autrice les emploie manifestement de bonne foi, mais elles n’en demeurent pas moins inexactes et blessantes pour la tradition copte.

L’Église copte orthodoxe ne professe pas le monophysisme eutychien, qui absorberait l’humanité du Christ dans sa divinité. Elle confesse, conformément à la christologie de saint Cyrille d’Alexandrie, l’unique nature incarnée du Verbe de Dieu : une union réelle, parfaite et indivisible de la divinité et de l’humanité du Christ, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation. Elle est donc miaphysite, et non monophysite. De même, lorsqu’elle insiste sur l’unité du vouloir et de l’agir du Verbe incarné, cette affirmation doit être comprise dans le cadre de son langage cyrillien propre, et non assimilée mécaniquement au monothélisme condamné dans le contexte byzantin du VIIᵉ siècle.

Les dialogues christologiques du XXᵉ siècle ont profondément renouvelé la compréhension de ces questions. La déclaration commune signée en 1973 par le pape Paul VI et le pape Shenouda III a reconnu une foi christologique commune entre Rome et Alexandrie. Les dialogues entre les Églises orthodoxes orientales et les Églises orthodoxes byzantines ont également montré que les divergences anciennes relevaient en grande partie de formulations différentes, de malentendus historiques et de condamnations mutuelles héritées de contextes politiques et ecclésiaux troublés. À la lumière de ces accords, il n’est plus juste de lire l’Église copte comme une Église hérétique, ni de réduire sa foi au monophysisme ou au monothélisme.

Le lecteur devra donc conserver une double attitude. D’une part, il convient de recevoir ce livre avec gratitude, tant il demeure un document rare, beau et édifiant. D’autre part, il faut le lire avec discernement, en tenant compte des limites de son époque, de son vocabulaire confessionnel et de l’état des sources disponibles à la fin du XIXᵉ siècle. Certaines sources anciennes, coptes, grecques, syriaques ou arabes, aujourd’hui plus facilement accessibles — notamment grâce aux ressources mises à disposition sur Coptipedia — doivent être consultées en parallèle pour compléter, corriger ou nuancer certaines affirmations.

Cette prudence n’enlève rien à la valeur de l’œuvre. Elle permet au contraire de mieux l’honorer. Lire Edith Louisa Butcher aujourd’hui, ce n’est pas adopter sans réserve toutes ses catégories ; c’est reconnaître le courage, la beauté et l’ampleur d’un travail pionnier, tout en le replaçant dans la lumière plus juste de la recherche historique contemporaine et des rapprochements théologiques intervenus depuis. Son livre demeure un bijou : non parce qu’il serait exempt de limites, mais parce qu’il unit, d’une manière rare, l’amour de l’Égypte, la dignité du récit historique et une profonde admiration pour la fidélité multiséculaire de l’Église copte.


 

Table générale de l’ouvrage

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PREMIÈRE PARTIE

I.         La venue de César

II.       La venue du Christ

III.     La prédication de saint Marc

IV.      Un patriarche et sept empereurs

V.       Les voyageurs du Nil au deuxième siècle

VI.      La première école théologique

VII.    Origène

VIII.  La persécution de Dèce

IX.      La persécution de Valérien

X.        Saint Ammon et saint Antoine

XI.      Une lutte pour la liberté

XII.    L’ère des martyrs

XIII.  La controverse arienne

XIV.  Hérésie et schisme

XV.    Grégoire et Georges de Cappadoce

XVI.  Le retour et la mort d’Athanase

XVII.        Le suicide de la nation égyptienne

XVIII.      Le dernier évêque arien d’Alexandrie

XIX.  La chute de Sérapis

XX.    Les Longs Frères

XXI.  Synésius de Cyrène

XXII.Chénouda d’Akhmîm, et autres

XXIII.      Cyrille le Grand

XXIV.       Papes rivaux

XXV. Le concile de Chalcédoine

XXVI.       La valeur d’une préposition grecque

XXVII.     Un règne de paix

XXVIII.   Le commencement de la fin

XXIX.       La révolte des frères

XXX. La conquête perse

XXXI.       L’acte d’union

XXXII.     La conquête arabe


 

« Celui qui vaincra sera ainsi revêtu de vêtements blancs ; je n’effacerai point son nom du livre de vie, et je confesserai son nom devant mon Père et devant ses anges. Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises. »

Apocalypse III, 5-6

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Dédicace

À MON FRÈRE ERNEST,

sans la bonté désintéressée duquel je n’aurais jamais vu la terre d’Égypte ;

ET À MON FRÈRE GEORGE,

mort à son poste en Égypte, et dont le corps repose dans un cimetière de ces chrétiens oubliés,

CE LIVRE EST DÉDIÉ.


 

Préface

de l’autrice

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Le but que je me suis fixé en écrivant les pages qui suivent est fort modeste : rassembler, sous une forme aisée à lire et en un volume mesuré, tout ce que les recherches des savants et des historiens ont pu découvrir jusqu’ici sur ce reste de l’ancien peuple égyptien que l’on appelle communément les coptes, depuis le jour où ils embrassèrent pour la première fois le christianisme jusqu’à nos jours. Pendant toute cette durée, leur histoire est inextricablement mêlée à celle de leurs maîtres successifs — Romains, Byzantins, Arabes, Kurdes, Circassiens et Turcs — qui ont véritablement fait de la terre d’Égypte une maison de servitude pour ses propres enfants. Beaucoup, aujourd’hui, ont découvert que les vrais descendants des anciens Égyptiens sont des chrétiens, et non des mahométans, et voudraient apprendre quelque chose à leur sujet sans se livrer à ces fastidieuses recherches parmi les dictionnaires et les traductions qui, pour moi, ont été un travail d’amour.

Ce sont là, à vrai dire, mes seuls titres pour une telle tâche : l’amour de mon sujet, et une vingtaine d’années passées en Égypte, qui me permettent de parcourir ces villages peu connus où l’antique christianisme d’Égypte se maintient encore, prêtant l’oreille aux légendes et aux récits de gloires anciennes — lesquels, plus souvent que je ne m’y attendais, se trouvaient confirmés par la recherche parmi les rares documents disponibles. J’ai pris grand soin d’être exacte, surtout dans mes dates[3] ; mais les érudits trouveront sans doute bien des choses à critiquer. Si ce livre en pousse un seul à écrire cette histoire comme elle devrait l’être, mes efforts auront été plus précieux encore que je ne l’espérais.

J’avais dressé, pour mon propre usage, une table chronologique — contenant le nom de chaque suzerain, empereur ou calife ; le nom de chaque vizir ou sultan local ; le nom de chaque patriarche de l’Église nationale ; et le nom de chaque patriarche de l’Église grecque (ou melkite) — en quatre colonnes parallèles, avec la date de leur accession au pouvoir. Mais cela ressemblait trop à un échafaudage pour être publié avec le livre, car bien des noms n’offraient pas le moindre intérêt au lecteur ordinaire. Je n’ai donc placé en tête que la seule liste des patriarches.

Certaines périodes des quatre premiers siècles de l’histoire égyptienne ont été traitées de façon exhaustive d’un point de vue théologique, qui n’est pas le mien ; mais beaucoup seront heureux d’apprendre ce que je puis, moi aussi, leur dire de ces dix-neuf siècles qui séparent l’Égypte des Ptolémées de l’Égypte politique d’aujourd’hui.

Il est un point sur lequel je voudrais attirer l’attention. À une seule exception près, imparfaite et datant du VIIᵉ siècle, tous les ouvrages disponibles sur l’histoire de l’Église d’Égypte — comme on peut le voir par la liste qui suit — ont été écrits par des hommes étrangers par la race ou hostiles par la croyance, le plus souvent les deux à la fois. Je prie mes lecteurs de songer à ce que serait l’histoire de n’importe quelle Église d’Occident si les seuls livres traitant du sujet avaient été écrits par des hommes d’une autre nationalité, ouvertement hostiles ou indifférents. Je n’ai, que je sache, dissimulé aucun fait honteux relatif à un pape égyptien tel que le rapportent ces historiens[4] ; et pourtant je ne pense pas que les annales de l’Église d’Égypte se comparent défavorablement à celles des plus fières de ses sœurs d’Occident. N’oublions pas, dans notre fidélité à notre propre Église, que l’Église universelle est au-dessus de toutes les Églises nationales et les embrasse toutes — tous les vrais chrétiens, sans distinction de race ni d’organisation. Car de même qu’en Christ il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre — bien que les distinctions demeurent —, de même en Christ il n’y a ni Grec ni Romain, ni Anglais ni Égyptien, car nous sommes tous entrés dans le royaume de notre Père.

Il est vrai que l’Église d’Égypte possède une chronique qui lui est propre, écrite par plusieurs mains et s’étendant sur une période de trois siècles. Elle fut commencée dans la seconde moitié du Xᵉ siècle par Sévère, évêque d’Achmounaïn (l’antique Hermopolis Magna), puis continuée par Michel, évêque de Tanis, et par bien d’autres, jusqu’à l’année 1243. Mais, autant que je sache, il n’existe qu’un seul exemplaire complet de ce livre précieux, conservé à la bibliothèque de Paris. Il n’a jamais été traduit ni publié dans aucune langue européenne.

La liste d’autorités qui suit a été jointe pour la commodité de ceux qui voudraient étudier le sujet par eux-mêmes. On remarquera que, à l’exception d’un ou deux ouvrages traitant spécialement des coptes, aucun livre publié au cours des cinquante dernières années n’y figure. La plupart d’entre nous ont lu les travaux récents les plus importants, et leurs titres sont, de toute façon, faciles à se procurer.

Je dois mes plus vifs remerciements à ceux qui ont eu la bonté de m’aider dans la préparation de ce livre — en particulier à Marcus Bey Simaïka, qui m’a rendu l’assistance la plus précieuse ; au professeur Vollers, de la bibliothèque khédiviale ; et à mon mari, qui m’a soutenue à travers toutes les difficultés de mon entreprise avec une patience inlassable, et à qui je dois entièrement mon index.

E. L. BUTCHER.

Church House, Le Caire,

jour de la Saint-Pierre [29 juin] 1897.

 

PREMIÈRE PARTIE

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Chapitre premier

La venue de César

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Dans la vie d’une nation qui compte son âge par siècles et non par années — dont le plus grand temple, qu’on peut encore voir dans sa désolation, exigea plus de deux mille ans pour être bâti, et près de deux mille autres pour tomber en ruine —, un seul siècle peut sembler de peu d’importance. Pourtant, dans le bref espace de cent années, l’Égypte reçut trois visiteurs dont la venue changea tout le cours de sa vie nationale pour de longs siècles. L’un d’eux est honoré dans tous les mondes, un autre dans toute l’Égypte, jusqu’à ce jour. Entre 80 avant Jésus-Christ et 60 après, l’Égypte vit la venue de César, la venue du Christ, la venue de Marc.

Le César sous lequel l’Empire romain enserra dans sa fatale étreinte l’antique terre d’Égypte fut ce même César Auguste dont nous lisons, dans le Nouveau Testament, qu’il « fit un édit ordonnant le recensement de toute la terre ». En l’an 30 avant Jésus-Christ, il posa sa poigne de fer sur l’Égypte et la nomma province romaine — bien que les Romains, à la différence des Grecs qui les avaient précédés, fussent du premier au dernier jour une race étrangère dans le pays : méprisés et détestés, mais redoutés. À parler exactement, d’ailleurs, l’Égypte ne devint jamais, au sens propre, une province romaine. Elle était plutôt un domaine privé de l’empereur régnant, et nul sénateur n’avait le droit d’y pénétrer. On donnera dans ce chapitre une brève esquisse de l’état de l’Égypte au moment de la conquête romaine, juste avant l’introduction du christianisme.

Les habitants du pays se divisaient, en gros, en trois classes — Grecs, Juifs et Égyptiens —, bien que ces derniers conservassent une immense prépondérance numérique. Or le nombre total des coptes, c’est-à-dire des Égyptiens de sang pur dans leur propre pays, est aujourd’hui inférieur à celui des Juifs établis à l’intérieur de ses frontières au temps de la conquête romaine. Car l’afflux de Grecs et de Juifs, au cours des siècles précédents, avait été si considérable qu’ils formaient pour ainsi dire deux nations étrangères distinctes, installées dans le pays, parlant leur propre langue et vivant sous leurs propres lois. Bien que nés et élevés depuis plusieurs générations sur le sol égyptien, les Grecs se regardaient encore comme des colons et des conquérants, et tenaient fort légèrement à leur allégeance envers leurs empereurs romains récemment acquis. Ils avaient perdu l’esprit guerrier de leur ancienne race, et leurs intérêts étaient désormais entièrement commerciaux et intellectuels. Ils vivaient dans leurs propres cités — qui, bien souvent, n’étaient guère plus que des comptoirs commerciaux fortifiés —, conservaient leurs droits de citoyens libres, riaient de leurs maîtres romains, et semblent en général s’être soumis au joug parce que c’était le plus court chemin vers l’aisance et la richesse.

Trois légions romaines et neuf cohortes suffirent à tenir tout le royaume d’Égypte en sujétion. La principale cité des Grecs était Alexandrie — le Paris du monde antique ; tandis que Ptolémaïs, seule autre ville d’Égypte régie par les lois grecques, était, au temps de la conquête romaine, la plus grande cité de la Thébaïde, à peine moindre que la ville purement égyptienne de Memphis. Héliopolis, l’antique université de l’Égypte, où les hommes les plus sages de l’ancienne Grèce étaient venus avec joie étudier, n’était déjà plus qu’une ville déserte, où l’on montrait une ou deux maisons en ruine comme ayant été celles où Platon et ses compatriotes avaient vécu. Babylone, clef du sud, avait beaucoup gagné en importance depuis sa fondation aux premiers temps des conquêtes perses, et fut agrandie et fortement fortifiée par les Romains. Naucratis, l’un des plus anciens établissements grecs, renfermait encore une université de quelque renom, dont les écoles ne furent définitivement fermées qu’à la fin du deuxième siècle. Thèbes et Abydos étaient tombées au rang de villages. Cyrène (Kiruan), colonie grecque qui, pendant plus de deux cents ans, avait été soumise à l’Égypte et comptée comme une partie de ce pays, conserva son rang d’université et de grande cité commerçante jusqu’à la fin du quatrième siècle.

Chacune des trois nations — grecque, juive et égyptienne — demeurait attachée à sa propre religion, mais les deux dernières bien plus fortement que les Grecs, qui à cette époque étaient pratiquement athées et se souciaient aussi peu de leurs dieux que de leurs empereurs. Ptolémée Sôter avait tenté de trouver un objet de culte commun à ses sujets grecs et égyptiens, et avait bâti le grand temple de Sérapis à Alexandrie, pour y recevoir un colosse venu de Sinope, en Paphlagonie, que Grecs et Égyptiens reconnaissaient également comme le dieu des Enfers. Les Grecs l’appelaient Pluton, les Égyptiens Asar-Api (Osiris caché) ; mais avant qu’un siècle se fût écoulé, le dieu n’était plus connu que par une contraction de ce dernier nom : Sérapis. Ce fut là, toutefois, le seul terrain commun entre Grecs et Égyptiens, et ce n’est qu’après l’introduction du christianisme que le culte de Sérapis fit quelque progrès dans le pays, hors d’Alexandrie.

L’antique religion des Égyptiens avait depuis longtemps cédé la place à un simple culte des animaux ; les éléments spirituels et moraux, qui avaient si profondément influencé les rois et les sages des siècles antérieurs, en avaient disparu, ou ne subsistaient plus que sous les formes de la plus grossière superstition. Les bêtes et les oiseaux, qui n’étaient à l’origine, selon toute vraisemblance, que les emblèmes des différents nomes — comme les armoiries des villes et des familles du Moyen Âge —, étaient désormais ouvertement adorés comme des dieux, et donnaient lieu à de violentes rivalités qui dégénéraient parfois en guerre civile entre les districts[5]. C’est cela qui contribua si grandement à la désagrégation de la nation et la rendit incapable de toute union, même contre un ennemi étranger. À Memphis, le taureau Apis régnait en maître ; à Ombos, le crocodile ; à Oxyrhynque, on adorait un certain poisson du Nil ; à Assiout, le loup ; à Cynopolis, le chien ; la liste est trop longue pour qu’on la poursuive. Sans doute beaucoup de prêtres et de gens des classes supérieures croyaient-ils encore au Dieu unique et trine, auteur de tout bien, dont toutes leurs divinités n’étaient qu’autant de manifestations ; mais ils méprisaient trop les masses ignorantes pour contrarier le jaloux attachement à telle bête ou tel oiseau qui avait pris chez elles la place de la religion. Ils avaient un proverbe qui montrait que certains Égyptiens, du moins, plaçaient les observances extérieures de leur religion bien au-dessous de la droite foi d’une vie juste : « Le lin blanc et la tonsure, disaient-ils, ne font pas un adorateur d’Isis. »

Une certaine forme de spiritisme, qui semble en général accompagner un bas état de la foi, était fort pratiquée par les Égyptiens. Ils se faisaient fort — directement ou indirectement, et moyennant finance — de rappeler les esprits des morts et de leur faire répondre à toutes les questions qu’on pouvait leur poser. La ventriloquie, art de tout temps connu en Égypte, était alors souvent détournée à de semblables fins.

On avait depuis peu de nouveau autorisé les Égyptiens à battre monnaie ; et, durant plusieurs siècles à partir du règne de Claude César, la série des monnaies égyptiennes est presque ininterrompue, et d’un grand prix pour l’historien. Les carrières de porphyre et les mines d’émeraude — qui tombèrent ensuite dans un oubli si total qu’on en vint à nier leur existence même, et qu’on ne redécouvrit qu’à notre époque — étaient alors en plein rendement, quoique exploitées entièrement par des esclaves et des forçats. Les chimistes, teinturiers et fabricants de papier, de soie et de verre égyptiens étaient encore célèbres dans tout le monde civilisé ; et leurs plaines fertiles, dès la première décennie de la conquête romaine, furent contraintes de fournir à leurs maîtres étrangers d’énormes cargaisons annuelles de blé. On fabriquait déjà huit sortes de papier en Égypte, et sous le règne de Claude une neuvième fut produite, qui reçut son nom en son honneur. Le lin, le coton et le vin étaient également produits en grandes quantités, bien que la qualité de ce dernier fût généralement tenue pour inférieure aux vins de Grèce et d’Italie. On brassait et l’on buvait beaucoup de bière — et il en va encore ainsi de nos jours, quoique la vigne ait presque entièrement disparu de la culture, pour des raisons qui apparaîtront au cours du récit.

L’état du Soudan — qui, sous les pharaons et un temps sous les Ptolémées, avait renfermé quelques-unes des plus importantes provinces de l’empire — était désormais tel qu’aucun commerce ne descendait plus le Nil jusqu’à Assouan (Syène) ; mais les produits de l’Afrique méridionale étaient apportés par des navires caboteurs jusqu’à Bérénice. La domination romaine ne fut jamais réellement reconnue au sud de Wady Halfa, et leur frontière méridionale demeurait souvent bien en deçà. Sous le règne d’Auguste César, Candace, reine d’Éthiopie, envoya une armée de trente mille hommes envahir l’Égypte ; ils écrasèrent les cohortes romaines à Éléphantine, Syène et Philae, mais furent ensuite repoussés par Gallus, qui se rendit temporairement maître de la capitale éthiopienne, Napata[6].

On estime qu’au temps de la conquête romaine il devait y avoir environ un million de Juifs en Égypte. Un flot continu d’émigration venu de Palestine se poursuivait depuis des siècles, depuis l’époque où Johanan, fils de Karéah, malgré les protestations du prophète Jérémie, prit le reste de Juda — et Jérémie le prophète, et Baruch fils de Nérija — et les emmena au pays d’Égypte, à Tahpanhès, à Migdol, à Noph et au pays de Pathros[7]. En Égypte, bien des malheurs s’abattirent sur eux, comme Jérémie l’avait annoncé ; mais cela ne parut nullement freiner leur immigration. Car, environ trois cents ans plus tard, lorsque l’ancien empire égyptien eut été pris par les Perses — qui, à leur tour, avaient cédé la place aux Grecs —, on trouve le chiffre, non négligeable, de 120 000 Juifs en Égypte, que Ptolémée Philadelphe racheta de l’esclavage à ses propres frais. Ceux-là étaient venus en Égypte contre leur gré, beaucoup ayant été pris dans les guerres entre son père et le roi de Syrie ; mais il y avait quantité de colons libres qu’avaient attirés la prospérité et le bon gouvernement de l’Égypte, de sorte que les 120 000 esclaves affranchis ne représentent en aucune façon l’ensemble de la population juive, même au temps de Ptolémée Philadelphe.

Sous le règne de Ptolémée Philométor, Onias, fils du grand prêtre, se réfugia en Égypte et obtint du roi la permission de bâtir le temple, plus tard célèbre, d’Onion, à Léontopolis, dans le nome d’Héliopolis. Ce temple constitua pour les Juifs une attraction nouvelle et très puissante, et, au temps de la conquête romaine, le gros de la population juive vivait dans le nome d’Héliopolis ou dans la cité d’Alexandrie, où deux des cinq quartiers entre lesquels la ville était divisée leur étaient entièrement abandonnés.

Ces deux nations étrangères, les Grecs et les Juifs, possédaient les droits de cité encore refusés aux malheureux Égyptiens dans leur propre pays. On leur accordait leurs propres magistrats et tribunaux ; et bien que, lors de l’occupation du pays par Auguste César, les Grecs d’Alexandrie l’eussent aussitôt prié de retirer aux Juifs le droit de cité pour le réserver aux seuls Grecs et Romains, il refusa très justement de le faire. En même temps, il ne pouvait remédier ni au peu d’estime où les Grecs et les Égyptiens de souche tenaient les Juifs, ni faire respecter ces droits des Juifs que les Grecs ignoraient habituellement.

Sous le règne de Caligula, Alexandrie ne fut qu’une longue scène d’émeutes entre Juifs et Grecs. Ces derniers assouvirent leur haine des Juifs en prenant sur eux d’appliquer aux synagogues juives ce décret de Caligula qui ordonnait l’érection de sa propre statue, pour le culte, dans chaque temple de l’empire — et de l’imposer par des combats incessants. Le préfet romain Flaccus prit le parti des Grecs, et il en résulta une farouche persécution des Juifs. Le roi juif Agrippa se trouvait justement venir à Alexandrie en ce temps-là, et ses instantes représentations décidèrent Caligula à rappeler le préfet et à consentir à recevoir une députation des Grecs comme des Juifs. À la tête de l’ambassade juive se trouvait le célèbre Philon, l’homme le plus savant d’Alexandrie ; et à la tête des Grecs, Apion, qui passait pour citoyen grec en raison de son origine, bien qu’il fût né et eût été élevé en Égypte. Les Grecs eurent l’habileté de se borner à une seule accusation contre les Juifs — d’avoir refusé d’adorer la statue de Caligula — ; et comme les Juifs ne pouvaient le nier, l’empereur refusa d’entendre quoi que ce fût de ce qu’ils avaient à dire. Par bonheur, Caligula mourut peu après, et sous le gouvernement de Claude, Grecs et Juifs observèrent une paix de façade.

Il devait être mortifiant pour les Grecs de sentir que les Juifs méprisés avaient en grande mesure acquis la suprématie sur eux, sur leur propre terrain. Les principaux savants et écrivains d’Alexandrie n’étaient plus des Grecs. Les écoles d’Alexandrie — quoique de bien moindre réputation qu’elles ne l’avaient été sous les Ptolémées, ou qu’elles ne le devinrent ensuite sous les chrétiens — étaient encore renommées dans tout le monde civilisé ; mais les noms de leurs grands philosophes étaient hébreux. La principale gloire de l’école alexandrine, au premier siècle, fut le Juif Philon.

La famille de Philon occupait à Alexandrie une très haute position sociale et financière. Philon lui-même naquit peu après la conquête romaine, en Égypte ; et la grande maison de commerce à laquelle il appartenait paraît s’être attachée dès l’origine à la fortune des empereurs victorieux. Le frère de Philon, Alexandre — qui semble avoir été le chef de la firme où Philon ne fut probablement jamais qu’un associé passif — fut nommé alabarque et chargé des affaires d’Antonia, belle-sœur de Tibère. Il prêta de fortes sommes au roi juif Agrippa, et finit par marier deux de ses fils aux filles de ce roi. Un autre de ses fils, nommé Tibère Alexandre, abandonna la religion de ses pères et fut par la suite fait gouverneur d’Égypte.

À cette vie affairée de négoce, Philon ne prit aucune part. Il consacra tout son temps à des travaux religieux, philosophiques et littéraires. Lorsque les circonstances l’obligèrent un temps à se mêler de la politique de la cité et à se porter à la défense de ses compatriotes opprimés, il ne se déroba point à son devoir, mais laissa consignés ses regrets d’avoir été arraché à ses études bien-aimées et à la solitude pour être jeté dans cette mer agitée. Dans sa vieillesse, il avait apparemment coutume de se retirer par intervalles pour partager un temps la vie de cette communauté de Thérapeutes dont il a laissé un tableau si frappant dans son De Vita contemplativa.

Le commencement de la décadence d’Alexandrie date des règnes vicieux des derniers Ptolémées ; mais si les empereurs romains étaient revenus à la sage politique des trois premiers rois de cette race, la ville se fût bientôt relevée. Au lieu de quoi sa chute fut précipitée par le changement de maîtres. Auguste alla jusqu’à tenter délibérément de ruiner la place en bâtissant une nouvelle capitale, appelée Nicopolis, à environ trois milles à l’est, où il transféra de force les sacrifices publics et le sacerdoce d’Alexandrie. Mais la nature et les Grecs furent trop forts pour lui, et la nouvelle capitale fut laissée à tomber en ruine avant même d’avoir été bâtie. Et, malgré la conquête romaine, Alexandrie demeurait encore, au début de notre ère et pour quelque temps après, la plus grande ville du monde, sans même excepter Rome ni Athènes. Les palais et les temples d’Alexandrie, en l’an 1, couvraient le quart de toute sa superficie. Ses deux ports contenaient plus de navires qu’aucun autre port du monde ne pouvait en montrer ; son commerce d’exportation passait pour plus considérable que celui de toute l’Italie. Le Muséum avait été rebâti depuis que les soldats de Jules César y avaient mis le feu, et sous le règne de Claude César on en construisit un autre, qui porta son nom. Un nouveau palais fut bâti par et pour les Césars romains, communément appelé le Césaréum ; tandis que le grand temple-forteresse de Sérapis abritait une bibliothèque que l’on évalua plus tard à 700 000 volumes, pleine de l’antique sagesse des Égyptiens. De même que les Grecs avaient leur Muséum, et les Égyptiens la bibliothèque de leur temple, de même les Juifs s’enorgueillissaient de leur grande synagogue centrale, bâtie en forme de basilique, objet de fierté pour les Juifs d’Égypte comme pour ceux de Palestine.

Telle était, en très bref aperçu, la contrée et le peuple sur lesquels l’empereur romain venait régner. Il était loin de savoir qu’avant sa mort un autre Roi entrerait en Égypte — sous l’empire duquel Grec, Romain, Juif et Égyptien tomberaient pareillement, et dont le nom serait connu dans tous les âges et dans toutes les contrées où sa propre puissance n’avait jamais pénétré.

 

Chapitre II

La venue du Christ

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Dans une certaine galerie de Londres se trouve un tableau célèbre, que la plupart d’entre nous ont vu, intitulé Anno Domini. Il représente une scène alors fort commune dans l’Égypte de cette année-là : une somptueuse procession des dieux égyptiens. Les chanteurs vont devant, les musiciens suivent ; au milieu, des jeunes filles jouent du tambourin ; et, à la place du plus haut honneur, on porte la déesse Isis, Horus sur les genoux. Les malades sont amenés par leurs proches au bord du chemin, pour recevoir force et guérison au passage des dieux. On vend de petites images de ces divinités, comme des amulettes destinées à écarter le mal de l’acheteur. Mais, au centre de la toile, une bien humble cavalcade rencontre la grande procession des dieux et lui cède le pas : un âne fatigué portant une femme et un enfant, tandis que l’époux, paysan, chemine péniblement à côté. Ces dieux antiques sont perdus et oubliés, leurs temples ne sont plus que ruines solitaires ; mais le nom de cet enfant est aujourd’hui honoré aux quatre coins du globe : Jésus-Christ, le Sauveur du monde.

Il n’y a rien d’invraisemblable dans une scène telle que celle qui nous est ici représentée. Joseph aurait naturellement amené sa femme et son enfant de Bethléem par la route qui traverse le désert vers l’Égypte, en passant par Kantara, puis de là vers Héliopolis, sur le chemin de Babylone, où il semble s’être finalement établi pour la durée de leur séjour en Égypte. Le grand temple juif d’Onion se dressait encore, un peu au nord-est, mais ils ne paraissent pas s’y être attardés — sans doute Joseph avait-il des parents ou des amis fixés à Babylone. En presque tous les lieux qu’ils traversèrent, les légendes égyptiennes nous parlent de miracles de guérison opérés par le contact de l’enfant, inconscient de sa puissance. La plupart des anciens évangiles apocryphes rapportent aussi la chute des idoles d’Héliopolis lorsque l’enfant fut introduit dans le temple. On montre encore, à Matarieh — village situé juste au sud d’Héliopolis —, une source d’eau pure dans laquelle, selon une tradition très ancienne, Marie lava les langes de son enfant tandis qu’ils se reposaient au bord du chemin, au dernier jour de leur voyage. Puis ils gagnèrent Babylone, où leurs longues pérégrinations prirent fin pour un temps.

La Babylone d’Égypte a subi une éclipse imméritée, dans l’ombre de la cité plus ancienne et plus célèbre du même nom, en Asie ; à tel point qu’il se trouve aujourd’hui encore bien des Européens cultivés qui n’en ont jamais entendu parler. Le doyen Farrar, écrivant il n’y a pas tant d’années, pouvait n’y faire qu’une brève allusion, en note, comme à « une obscure bourgade d’Afrique du Nord » dont les prétentions à une visite de saint Pierre ne méritaient pas un instant de considération sérieuse ! Une étude attentive des auteurs plus anciens — avant que les épaisses ténèbres de la domination mahométane n’eussent presque effacé l’Égypte du regard de l’Europe — conduit à une conclusion tout autre[8].

On donne plusieurs récits de l’origine de la Babylone d’Égypte. Diodore y fait allusion sous le règne de Ramsès II (Sésostris) : les Babyloniens qu’il avait faits prisonniers à la guerre et réduits en esclavage finirent, dit-il, par se révolter et, occupant le port de Ha-ben-ben[9] — position forte sur le fleuve, en face de Memphis et légèrement au nord —, soutinrent victorieusement la guerre contre le pays environnant, jusqu’à ce que Ramsès leur pardonnât et en fît des sujets paisibles, en leur permettant de garder, à titre de colonie, le site où ils campaient. Là, ils bâtirent une ville qu’ils appelèrent, du nom de la capitale de leur propre pays, Babylone[10].

Jean de Nikiou, écrivant au VIIᵉ siècle de notre ère, dit, à propos de la forteresse que Trajan édifia à Babylone d’Égypte :

« Une forteresse antérieure avait été bâtie ici par Nabuchodonosor, qui l’appela la forteresse de Babylone. C’était au temps où il était devenu roi en Égypte, lorsque, après la destruction de Jérusalem, il avait exilé les Juifs, et que ceux-ci avaient lapidé à Thèbes, en Égypte, le prophète du Seigneur, ajoutant péché sur péché. Nabuchodonosor était alors venu en Égypte avec une armée nombreuse, avait conquis le pays parce que les Juifs s’étaient révoltés contre lui, et avait donné à la forteresse le nom de sa propre ville, Babylone[11] »

C’était bien sûr cette forteresse antérieure que mentionne Strabon lorsqu’il décrit sa visite en Égypte, juste après la conquête romaine de ce pays. La forteresse de Trajan, dont le mur en ruine se dresse encore, fut bâtie quelques centaines de mètres au nord de la première, vers 100-117 après J.-C.

Il existe de curieuses traditions locales touchant l’antique établissement des Juifs à Babylone d’Égypte. Une synagogue subsiste encore, dont l’histoire remonte, à travers plusieurs reconstructions sur le même emplacement, jusqu’au temps de Notre-Seigneur. La tradition la fait remonter plus loin encore, aux jours de Jérémie. Makrizi, dans son archéologie de l’Égypte, donne sur cette synagogue la note suivante :

« La synagogue des Syriens se trouve dans l’enceinte de Kasr el-Shama (c’est-à-dire le Château de la Chandelle, ou du Phare, au Vieux-Caire[12]). Elle est ancienne ; sur la porte, une vieille inscription gravée dans le bois, en hébreu, déclare qu’elle fut bâtie en l’an 336 de l’ère d’Alexandre, soit environ 45 ans avant la seconde destruction du sanctuaire de Jérusalem par Titus, ou quelque 600 ans avant l’Hégire[13]. Dans cette synagogue, on trouve un exemplaire de la Thora dont tous s’accordent à dire qu’elle fut écrite tout entière par le prophète Esdras. »

Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, ce rouleau de la Loi mentionné par Makrizi demeurait encore dans une cachette sacrée, au sein de la même synagogue, sous la malédiction qui frappait quiconque oserait y toucher. Par la trahison d’un Juif, son existence vint à être connue des Gentils. En l’absence de ses gardiens légitimes, et malgré les malédictions et les menaces de la femme laissée en faction, deux antiquaires zélés s’introduisirent dans la synagogue, forcèrent la cachette sacrée et tentèrent de dérouler le rouleau. Mais, durant les siècles de sa solitude et de ses ténèbres, un serpent — dont on retrouva la peau vide — s’était glissé par une fente du bois et avait fait son nid dans la cachette. Les bords du rouleau étaient tous collés ensemble par les sécrétions du serpent, et les deux savants s’aperçurent que, faute d’instruments appropriés, ils ne pourraient le dérouler sans le mettre en pièces. Ils en virent assez pour se convaincre de son extrême antiquité, et se retirèrent, dans l’intention de revenir en faire un examen approfondi. Mais, lorsqu’ils visitèrent la synagogue pour la troisième fois, ils découvrirent que les gardiens du rouleau, pris d’alarme, l’avaient transporté dans une cachette nouvelle et plus sûre, en la ville du Caire. Ils y ont substitué une copie relativement moderne, qu’ils montrent désormais aux visiteurs comme étant l’original. Peu de temps après, l’ancienne synagogue fut démolie, et une nouvelle bâtie sur le même emplacement. À travers toutes les transformations du lieu, cependant, on a soigneusement préservé, dans le corps de la synagogue, un certain tombeau dont les Juifs déclarent qu’il contient le corps du prophète Jérémie.

En tout cas, il ressort clairement de nombreux indices qu’il y avait ici une colonie juive avant et au temps de la naissance de Notre-Seigneur, et que les Juifs attachaient une valeur particulière à ce site précis de la Babylone d’Égypte. Le gros de la colonie devint chrétien de bonne heure, et la synagogue fut transformée en église. Lors de la rupture entre l’Église grecque et l’Église égyptienne, en 451 après J.-C., cette église fut l’une de celles qui restèrent aux mains du parti grec, ou melkite. Mais, à mesure que déclinait la puissance de ce parti, l’église tomba en désuétude et en partie en ruine. En cet état, on la laissa passer aux mains des Égyptiens ; et ce fut là cette « église melkite en ruine » où se réfugia Michel III lorsque, dans la seconde moitié du IXᵉ siècle, le gouverneur mahométan lui donna quatre mois pour réunir une énorme rançon auprès de son Église, sous peine de mort pour lui-même et de persécution pour l’Église.

Dans cette extrémité du patriarche, les Juifs de Babylone, qui désiraient vivement le site en ruine, virent leur occasion. Ils offrirent de l’acheter à Michel, et le marché fut conclu. L’argent vint grossir la rançon exigée, et les Juifs ont, depuis lors, conservé la possession du site et du tombeau — lequel, qu’il soit ou non celui de Jérémie, est sans conteste l’objet chez eux d’une grande vénération.

Non loin de cette synagogue, et également dans l’enceinte de la forteresse romaine, s’élève une église — presque la seule du pays que l’on mène voir aux touristes, à cause de l’ancienne tradition qui s’y rattache. L’église qui se dresse aujourd’hui au-dessus du sol est dédiée à Anbar[14] — ou Abou Sergeh — et ne fut bâtie qu’après l’abandon de la forteresse par la garnison byzantine, au VIIᵉ siècle, probablement pas avant le VIIIᵉ siècle. Mais, au niveau primitif du sol — lequel s’est considérablement élevé depuis la construction de la forteresse —, se trouve une toute petite église d’une grande antiquité, qui n’est plus aujourd’hui qu’une crypte de l’église supérieure. La tradition veut que cette église plus ancienne ait été bâtie à l’âge apostolique, pour marquer l’endroit où s’élevait la maison dans laquelle Notre-Seigneur et ses parents demeurèrent durant leur séjour à Babylone.

Le revêtement actuel des murs, et les minces colonnes qui soutiennent aujourd’hui le toit, sont probablement d’une date bien postérieure ; mais, malgré cela, ce lieu peut légitimement prétendre être la plus ancienne — et peut-être la plus petite — église qui existe. Les extrémités occidentale et orientale sont toutes deux murées, de sorte qu’on ne peut en déterminer la longueur exacte ; mais la longueur actuelle est d’environ vingt pieds, et la largeur de quinze pieds. Le baptistère, dans le bas-côté sud, sert encore ; et les coptes ignorants qui gardent aujourd’hui ce lieu extrêmement intéressant occupent l’esprit des touristes de récits ridicules sur la manière dont Joseph et Marie y dormaient. La petite chapelle est dédiée à Sitti Miriam (Madame Marie[15]).

Aux jours de Notre-Seigneur, ce lieu se trouvait presque au bord du fleuve, et le mur massif qui, aujourd’hui, tombe en ruine tout autour n’avait pas encore été bâti. C’était le quartier juif de Babylone, et il n’y a pas lieu de douter de la tradition qui amène Joseph et Marie à s’y établir pendant la plus grande partie de leur séjour en Égypte — séjour dont la durée est diversement estimée par les controversistes d’Occident et d’Orient. Les uns la réduisent à six mois ; d’autres l’étendent de deux à quatre, voire à six ans.

 

Chapitre III

La prédication de saint Marc

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Il est admis de tous que le fondateur de l’Église d’Égypte fut l’évangéliste saint Marc, encore que l’année exacte de sa première visite en Égypte ne puisse être fixée avec certitude. Il semble avoir été accompagné jusqu’à Babylone par saint Pierre, dont la première épître générale est datée de cette ville. On ne peut, à vrai dire, prouver de façon absolue que la Babylone de l’épître soit la Babylone d’Égypte, et bien des auteurs occidentaux se sont efforcés de démontrer que la ville en question est l’antique Babylone d’Assyrie, ou bien une métaphore désignant Rome. Mais il est juste de dire que l’ensemble des indices penche en faveur de la supposition la plus naturelle : saint Pierre écrivait depuis une ville importante et bien connue, largement habitée par des Juifs, dans le pays où son Maître avait trouvé refuge — et non depuis une cité déserte, hors des limites de l’Empire romain, dans un pays qui n’avait sur lui aucun droit particulier. Il n’y a pas davantage de raison de supposer que saint Pierre, à l’instar de l’auteur mystique de l’Apocalypse, ait employé « Babylone » comme synonyme de Rome. Mais, même dans les premiers siècles du christianisme, on connaissait mal, dans les Églises d’Occident, la Babylone d’Égypte[16] ; dans le monde ecclésiastique, l’Égypte était représentée par la cité d’Alexandrie. Les écrivains ecclésiastiques d’Occident perdirent si complètement, après la séparation de 451, toute connaissance de Babylone parmi les autres villes d’Égypte, que toutes les mentions de la Babylone d’Égypte trouvées chez les auteurs chrétiens plus anciens furent rapportées sans hésitation à la Babylone d’Asie ; et c’est parfois sur de telles références erronées que reposaient les arguments mêmes qui semblent décisifs en faveur de la cité égyptienne.

Marc lui-même, selon la tradition égyptienne, était originaire de la Pentapole[17], laquelle, depuis les jours de Ptolémée Iᵉʳ, était une province périphérique de l’Égypte, à son extrême frontière nord-ouest. Il appartenait à une famille fortunée, que ruina une invasion de tribus nomades, soit avant la naissance de Marc, soit alors qu’il était encore enfant. Son père, Christobule, beau-frère de Barnabé, émigra en Palestine et s’établit près de Jérusalem. Pierre s’allia à la famille par mariage, et Marc fut instruit de bonne heure dans la foi chrétienne. Sa première visite en Égypte eut probablement lieu en l’an 45 après J.-C.[18], et ce fut sans doute à cette occasion qu’il put être accompagné de saint Pierre.

Comme la plupart des voyageurs de cette époque, ils vinrent par la route des caravanes, à travers le désert depuis la Syrie, et par Héliopolis jusqu’à Babylone. Après un séjour en ce lieu, ils se séparèrent : Pierre retourna en Palestine par où il était venu, envoyant Marc à Alexandrie et en Pentapole. Il n’est pas improbable qu’une bonne partie de l’Évangile selon saint Marc ait été écrite durant ce séjour à Babylone, auprès de Pierre, à l’usage de Marc pour l’évangélisation de l’Égypte.

La tradition dit que le premier converti de Marc à Alexandrie fut un certain Annianus[19], cordonnier de son état. Ceux d’entre nous qui connaissent les bazars de cordonniers d’Égypte — intérieurs frais et sombres, égayés de longs festons de souliers rouges et jaunes, avec d’étroits divans où les ouvriers pittoresques bavardent à loisir avec les passants — n’auront aucune peine à imaginer la scène de la première prédication de Marc, et ses discussions avec les marchands de souliers. On raconte qu’il opéra un miracle sur Annianus — probablement en le guérissant de quelque mal tenu pour incurable[20]. Dans sa gratitude, Annianus invita l’étranger à demeurer chez lui, et finit par embrasser le christianisme. D’autres suivirent son exemple ; et lorsque Marc retourna en Palestine — ce qui dut avoir lieu avant la fin de l’an 49, probablement plus tôt —, il consacra Annianus premier évêque de la nouvelle Église, avec trois prêtres et sept diacres pour l’assister.

En l’an 50, nous retrouvons Pierre et Marc tous deux en Palestine, à l’occasion du concile de Jérusalem. Quelque temps après, Barnabé et Paul projetèrent un nouveau voyage, auquel le premier voulait associer Marc. La suite est bien connue : les deux apôtres se séparèrent, et Barnabé emmena son neveu avec lui à Chypre. Le récit des Actes ne les suit pas plus loin, mais il est très probable que Marc se rendit de là à Cyrène, puis revint par la Pentapole à Alexandrie. Des allusions incidentes du Nouveau Testament confortent cette opinion, et la tradition égyptienne affirme que Marc fonda cinq autres Églises entre sa première et sa seconde visite à Alexandrie, dont celles de Cyrène et de Libye.

Si Marc quitta jamais de nouveau l’Égypte, nous ne saurions le dire ; mais s’il fut jamais à Rome avec Pierre, ce dut être vers la fin de la vie de cet apôtre. Tous les auteurs anciens parlent de Marc comme s’il était demeuré à Alexandrie depuis sa seconde arrivée jusqu’au temps de sa mort.

Durant cette période, on dit que la première église d’Alexandrie fut bâtie en un lieu appelé Baucalis, près du rivage de la mer. Baucalis fut plus tard la paroisse du grand hérétique Arius ; toutefois, vu les persécutions et les destructions incessantes qui régnèrent durant les trois premiers siècles à Alexandrie, il est peu probable que l’église dont Arius avait la charge fût celle qui avait été bâtie au temps de saint Marc. Strabon nous apprend que les faubourgs avaient autrefois été occupés par des pâturages à bestiaux — d’où le nom de Baucalis, ou Boucalis.

Toutes les dates données pour la vie de saint Marc varient, chez les premières autorités, de deux ou trois ans, et celle de sa mort ne fait pas exception à la règle. La date la plus probable semble être la huitième année de Néron, soit le début de l’an 62 après J.-C. Le 25 avril était une grande fête de Sérapis, et, en l’an 62, ce jour tomba un dimanche. On dit que Marc dénonça publiquement la fête prochaine comme idolâtre et impie, exaspérant ainsi les païens de la ville, déjà inquiets de la rapide propagation du christianisme. L’agitation s’acheva en émeute le samedi ; et, vers le soir, les païens se saisirent de Marc et, lui passant une corde autour du cou, le traînèrent par les principales rues de la ville. À la nuit tombée, il fut jeté en prison, où la vision d’un ange venu le fortifier le réconforta. Le lendemain, il fut de nouveau traîné à travers la ville — probablement dans la procession triomphale de Sérapis — jusqu’à ce que la mort mît fin à ses souffrances. Il fut enseveli dans l’église de Baucalis, et, pendant des siècles, l’élection des patriarches d’Alexandrie se fit auprès de son tombeau.

L’Église d’Égypte, ainsi fondée par saint Marc, diffère moins de l’Église d’Égypte d’aujourd’hui — pour ce qui touche sa constitution et ses cérémonies — que presque aucune autre Église ne diffère de ce qu’elle était au temps de son premier fondateur. En elle, la juste succession des trois ordres — évêques, prêtres et diacres — s’est perpétuée sans interruption jusqu’à ce jour. Hélas, comme toutes les Églises, elle tomba, quelques siècles plus tard, dans le piège d’imposer un célibat obligatoire au patriarche et aux évêques de sa communion ; mais elle ne s’écarta jamais de la règle primitive au point d’imposer la même incapacité aux ordres inférieurs du clergé. Le sacerdoce égyptien, comme le sacerdoce grec et à la différence du latin, est résolument un sacerdoce marié.

Dès les temps les plus anciens, l’Église d’Égypte a reconnu sept sacrements, tout en n’insistant que sur deux comme nécessaires au salut : le baptême et la sainte communion. Le baptême lui-même, aux troisième et quatrième siècles, était constamment différé jusqu’à la fin de la vie d’un homme. Bien des usages qui survivent jusqu’à aujourd’hui, même dans nos Églises d’Occident, furent empruntés aux anciens Égyptiens aux premiers jours de l’Église. On peut citer, parmi eux : le surplis, le vêtement de lin blanc des prêtres d’Isis ; la tonsure, qui était aussi une marque distinctive du sacerdoce égyptien ; et l’usage de l’anneau dans la cérémonie du mariage. Les anciens Égyptiens, avant l’introduction de la monnaie, se servaient d’anneaux de divers métaux en guise d’argent. Dans leur contrat de mariage, l’homme avait coutume de donner à sa femme un anneau d’or, en signe qu’il la dotait ainsi de ses biens. Cette coutume se maintint chez les Égyptiens après leur conversion au christianisme, et passa d’eux à l’Église tout entière.

Les jeûnes de l’Église ont peut-être changé plus que toute autre chose, ayant beaucoup gagné en rigueur. L’usage primitif variait considérablement ; mais, une fois l’an du moins, tous les hommes jeûnaient quarante heures, entre le Vendredi saint et le jour de Pâques — temps que Notre-Seigneur était censé avoir passé au séjour des morts. À la fin du deuxième siècle, le jeûne de quarante jours, au lieu de quarante heures, était devenu général en bien des pays[21]. Démétrius, qui devint patriarche d’Alexandrie en 189, aurait fixé à quarante jours le jeûne du Carême de l’Église d’Égypte. Aujourd’hui, à vrai dire, les Égyptiens jeûnent près de la moitié de l’année : quarante jours avant Noël ; quarante-cinq avant Pâques (beaucoup jeûnent aussi les dimanches, et le portent à cinquante) ; quarante jours après la Pentecôte, appelé le jeûne des Apôtres ; trois jours au printemps, appelé le jeûne de Ninive ; quinze jours en août, en l’honneur de la Vierge ; et chaque vendredi, jusqu’à l’heure de none. De plus, le jeûne égyptien est chose très réelle. Non seulement le poisson et la viande de toute espèce sont interdits, mais ni lait, ni œufs, ni beurre ne sont admis dans la maison pendant toute la période. Rien n’est permis que les fruits et les légumes — crus, ou cuits à l’eau ou à l’huile végétale —, le riz et autres farineux, et le pain sec. Dans certaines maisons, on ne prend aucune nourriture, quelle qu’elle soit, avant trois heures, durant le jeûne ; dans certains districts, le pain est cuit au début du jeûne et devient si dur qu’une demi-heure de trempage dans du lait chaud n’y fait aucune impression. Les gens s’épuisent à mesure que le jeûne avance, et travaillent aussi peu qu’ils le peuvent. Le coucher du soleil ne leur apporte aucun soulagement, comme il le fait au musulman — lequel s’attire tant de mérite pour son jeûne, une fois l’an, de vingt-huit jours, durant lequel, autant que possible, il dort tout le jour et festoie toute la nuit. Il ne paraît pas impossible que la fréquence et la rigueur croissantes de ces jeûnes aient contribué à affaiblir l’énergie des coptes, qui, depuis plusieurs siècles maintenant, n’ont fait aucune tentative pour combattre en faveur de leur liberté et de leur indépendance.

Autant que nous puissions l’établir, il n’y avait, au premier siècle de l’Église, ni moines ni moniales chrétiens ; mais, au milieu du deuxième siècle, cette coutume d’embrasser une vie de jeûne, de solitude et de prière, au lieu d’accomplir les devoirs naturels de la vie, fut elle aussi empruntée à la religion des anciens Égyptiens, et se répandit d’eux dans tout le monde chrétien.

Telle est l’Église d’Égypte, fondée par saint Marc, et qui a duré à travers la tempête et l’épreuve, à travers la persécution et l’oppression, jusqu’à ce jour. Les visiteurs d’Occident sont enclins ou bien à ignorer son existence, ou bien à ricaner en passant, ne voyant que son humiliation et sa dégradation. Pourtant, les pages qui suivent diront une histoire qui pourrait bien faire honte aux annales de branches plus favorisées de l’Église universelle, dont le Chef jugera, au dernier jour, non selon le jugement des hommes : « Et ceux qui craignent le Seigneur seront à moi, dit le Seigneur des armées ; au jour où je formerai mon trésor. »

 

Chapitre IV

Un patriarche et sept empereurs

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

On sait fort peu de chose d’Annianus, sinon qu’il succéda à saint Marc comme patriarche d’Alexandrie vers l’an 62, et qu’il gouverna le siège, avec l’estime de tous, pendant vingt-deux ans[22]. Durant ce temps, pas moins de sept empereurs — Néron (qui mourut environ six ans après l’élection d’Annianus comme patriarche), Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus et Domitien — occupèrent successivement le trône impérial. Le préfet d’Égypte, en l’an 62, était Babillius, qui avait succédé à Tibère Alexandre en l’an 56. Il paraît avoir porté un intérêt intelligent au pays qu’il était envoyé gouverner, car il écrivit une histoire de l’Égypte, malheureusement perdue. Il employa aussi comme secrétaire d’État Dionysius, chef du Muséum et écrivain. Il ne semble pourtant pas avoir été populaire auprès des Égyptiens ; et, à la mort de Néron, il fut rappelé par Galba, qui nomma à sa place Tibère Julius Alexandre, fils du préfet Alexandre et petit-fils du frère de Philon. Il était donc, comme le patriarche Annianus, un Juif d’Alexandrie, mais sans doute, comme son père, un renégat de sa religion.

Dans la Grande Oasis subsiste encore une inscription qui rapporte le décret promulgué par ce préfet pour redresser les torts que les Égyptiens avaient subis sous Néron. Entre autres dispositions, le préfet assure à ses sujets égyptiens que nul ne sera plus contraint à l’avenir de servir comme percepteur provincial, qu’aucune vente ne sera annulée sous le prétexte de sommes dues au fisc impérial, et qu’aucun homme libre ne sera jeté en prison pour dette, à moins qu’il ne s’agisse d’une dette envers le trésor royal. La langue de ce décret, comme de tous les autres, était le grec. Il est très curieux d’observer combien l’Égypte demeura toujours absolument intacte — en dépit de ses maîtres romains — de la langue latine et de toute influence latine. Cela tenait en partie à ce que, bien que le grand empire auquel ils appartenaient désormais fût appelé, par courtoisie, « romain », les premiers empereurs, vraiment romains, ne portèrent que peu ou pas d’intérêt à l’Égypte, sinon comme source de revenus ; et, avant que deux siècles se fussent écoulés, le trône impérial était occupé par une série d’aventuriers heureux, de sang mêlé — grec, africain, syrien, voire barbare —, qui ne se souciaient de Rome que comme du signe extérieur et visible de leur pouvoir souverain. Nous verrons plus loin comment le transfert de la capitale impériale affecta l’empire, et particulièrement l’Égypte et ses provinces orientales.

Les brefs règnes d’Othon et de Vitellius ne laissèrent aucune trace en Égypte ; mais lorsque Vespasien, au milieu de ses guerres en Palestine, résolut de se faire César, il écrivit d’abord à Tibère Alexandre, gouverneur d’Égypte, pour l’informer qu’il avait été élu empereur par l’armée, et savoir s’il pouvait compter sur son appui et sur celui des légions d’Égypte. Tibère prit aussitôt les mesures nécessaires, et l’Égypte reconnut Vespasien pour empereur sans une voix dissidente. Il est un peu curieux que les Juifs se soient apparemment montrés aussi prompts que les Grecs et les Égyptiens à accepter l’homme qui menait de si sanglantes guerres contre leurs propres compatriotes en Palestine ; mais nous n’apprenons pas qu’aucun membre de la communauté juive d’Égypte ait protesté. Leur grand historien, Flavius Josèphe, avait déjà renoncé à une lutte inégale et, fait prisonnier à la prise de Jotapata, s’était attaché à la fortune de Vespasien, comme ami et comme sujet.

Vespasien se maintint à Beyrouth, et la malheureuse Palestine jouit de quelques mois de répit, jusqu’à ce qu’il apprît que le général qu’il avait envoyé prendre possession de Rome en son nom avait réussi dans son entreprise. Il se rendit alors, non pas à Rome — où il comptait évidemment sur son fils Domitien pour maintenir l’ordre —, mais à Alexandrie, où il fut reçu par les philosophes des écoles et par les magistrats, avec grande pompe et toutes les apparences d’un accueil cordial. Les trois principaux philosophes d’Alexandrie en ce temps-là étaient Euphrate, platonicien ; Dion, surnommé Chrysostome, c’est-à-dire « Bouche d’or » ; et ce curieux personnage, Apollonius de Tyane, que son biographe Philostrate éleva plus tard au rang d’une sorte de prophète divin. Celui-ci écrivit en effet la vie d’Apollonius à peu près sur le modèle de nos propres Évangiles, et avec une référence au christianisme évidente, quoique indirecte. Il le compare à Pythagore ; et, s’il ne le compare pas en toutes lettres au Christ, l’allusion est assez manifeste.

Apollonius s’attacha à Vespasien durant tout son séjour en Égypte, et lui fut d’un grand secours pour s’assurer l’adhésion des Alexandrins. Tacite rapporte une curieuse histoire, qui montre que, même à cette époque, on croyait au pouvoir guérisseur du contact du souverain. Deux hommes — l’un aveugle, l’autre perclus de la main — se jetèrent aux pieds de Vespasien comme il marchait dans les rues d’Alexandrie, et le supplièrent de les toucher pour qu’ils fussent guéris. Vespasien se mit à rire ; mais, voyant que les médecins d’Alexandrie affectaient de croire au remède, il consentit à l’appliquer, et les amis de l’empereur ont consigné que l’expérience réussit.

Vespasien se déclarait fort attiré par la religion des Égyptiens, et consulta le dieu Sérapis sur son propre avenir et sur celui de l’empire. Il s’attarda quelques mois à Alexandrie, renvoyant son fils Titus achever la guerre en Palestine. Mais il commença bientôt à perdre du terrain dans l’affection des inconstants Alexandrins. Au lieu des largesses qu’ils attendaient de lui, il augmenta certains impôts ; mais son crime suprême fut que, dans un accès de colère provoqué par quelque sotte plaisanterie des citadins au sujet d’une dette de six oboles dont il avait exigé le remboursement de l’un de ses amis, il imposa cette somme comme amende, ou capitation, à chaque homme de la ville. L’imposition fut, il est vrai, aussitôt remise à la prière de son fils Titus, plus politique ; mais la bonne entente ne fut pas rétablie, et Vespasien fit voile vers Rome sans attendre la fin de la guerre de Palestine.

À l’automne de cette année-là (70) arriva la nouvelle longtemps attendue : Jérusalem était tombée. Quatre-vingt-dix-sept mille Juifs furent condamnés à l’esclavage, principalement dans les mines d’Égypte ; et, outre le triste spectacle de cette armée d’esclaves suivant Titus, des centaines de Juifs affluèrent dans le pays pour se réfugier auprès de leurs frères égyptiens, plus fortunés. Cet afflux d’hommes lésés et désespérés se prolongea quelque temps, jusqu’à ce que les Juifs d’Alexandrie s’alarmassent pour leur propre sécurité. Car beaucoup des Juifs de Palestine reprochaient ouvertement à ceux d’Égypte leur soumission docile à l’empereur romain, et les appelaient à prendre les armes pour la défense de leur liberté et de leur patrie désolée. Une telle guerre sainte trouvait peu de faveur aux yeux des Juifs d’Égypte, riches et cultivés, qui avaient tout à perdre et, à leur avis, rien à gagner à se révolter. Ils flétrirent ces prédicateurs fanatiques d’une cause perdue du nom de Sicaires, ou brigands ; et, le danger semblant croître, les principaux Juifs de la ville convoquèrent même une assemblée générale de leurs compatriotes et démontrèrent que leur seul espoir de salut était de se saisir de ces malheureux exilés et de les livrer au gouvernement, afin de s’affranchir de tout soupçon de complicité dans leurs folles espérances. Six cents de ces patriotes proscrits furent saisis sur-le-champ ; et, bien que beaucoup se fussent échappés dans les provinces, la plupart furent repris et ramenés. On les soumit, en bien des cas, à la torture pour leur faire jurer fidélité à Vespasien ; mais pas même les jeunes enfants parmi eux n’y voulurent consentir, et tous furent mis à mort. Il n’est pas étonnant que les premiers écrivains chrétiens laissent brièvement entendre que l’épiscopat d’Annianus ne fut pas un temps de paix. Mais nul n’a laissé de témoignage subsistant sur la part qu’il prit à ces jours troublés. La flamme de la rébellion gagna, parmi les Juifs, jusqu’à Cyrène, où un certain Jonathan, tisserand de son état, prêcha le patriotisme avec quelque succès « parmi les plus pauvres », comme les décrit Josèphe. Il conduisit son armée sans armes dans le désert, vers l’Égypte, leur promettant un secours surnaturel dans leur entreprise. Mais la trahison de leurs frères plus riches de Cyrène les livra à Catullus, gouverneur de cette province, qui les poursuivit en hâte et les défit aisément. Il épargna cependant la vie de Jonathan, à condition qu’il livrât les noms des Juifs qui avaient promis de se ranger à ses côtés en cas de succès. Que Jonathan ait juré vrai, ou qu’il ait seulement voulu se venger de ceux qui l’avaient trahi, on ne pourra jamais le savoir ; mais il livra les noms de beaucoup des Juifs les plus riches et les plus puissants, non seulement de Cyrène, mais d’Alexandrie et de Rome. Ceux de Cyrène — au nombre, selon Josèphe, de près de trois mille — Catullus les fit périr sans plus de façons, et confisqua leurs biens au profit du service public. Quant aux Juifs d’Alexandrie et de Rome, il en informa l’empereur, et la fin de tout cela fut un coup terrible porté à l’orgueil et à la puissance des Juifs d’Égypte : le décret fut promulgué que le Temple d’Égypte serait fermé, et le culte public des Juifs désormais interdit.

Pendant trois cent quarante-trois ans, ce temple avait été l’orgueil et la gloire des Juifs d’Égypte. Il était un rival du Temple plus ancien que l’on venait de détruire à Jérusalem ; et ainsi, d’un seul coup, les Juifs d’Égypte furent réduits, du point de vue religieux, à la même condition que les Juifs de Palestine qu’ils avaient méprisés. Ils ne furent pas, à la vérité, légalement dépouillés de leur droit de cité ; mais, en pratique, ils le perdirent aussi, et tombèrent au niveau des Égyptiens de souche. Le site du temple d’Onion est aujourd’hui réduit à un état plus désolé encore qu’au temps où Ptolémée Philométor accorda à Onias la permission « de purifier ce temple en ruine de Léontopolis, afin qu’il pût y bâtir ». C’est en vérité « un monceau de décombres » — une profonde cicatrice à la face de la terre fertile. Les lignes de la double enceinte se dressent, nues et hautes, au-dessus de la plaine ; et, à l’intérieur, ce n’est qu’un lit de tessons brisés, de deux à cinq pieds d’épaisseur. Les mahométans, au cours des siècles, en ont emporté toutes les pierres, au point qu’il n’en reste pas une sur l’autre — seul un énorme bloc de granit de l’ancien édifice égyptien (Ramsès III), avec quelques fragments épars d’albâtre blanc, s’y trouvait encore en 1893. Aujourd’hui, comme on approche du Tell désolé à travers les plaines de trèfle, où les huppes voltigent d’un sillon à l’autre et où l’ibis blanc marche paresseusement parmi le vert ondoyant, on croise les chariots grinçants — qui prennent rapidement la place du chameau silencieux —, chargés de ces mêmes tessons, en route pour être broyés en ciment et servir de fondations à des maisons neuves.

Les Égyptiens de souche furent mieux traités sous Vespasien et Titus qu’ils ne l’avaient été depuis quelque temps. Titus lui-même se rendit en grande pompe à Memphis, pour assister à la cérémonie de la consécration d’un nouvel Apis, ou taureau sacré ; et, sous le règne de Vespasien, le grand temple de Kneph, à Latopolis[23] — lequel, comme la plupart des temples égyptiens, avait été le lent ouvrage des siècles —, fut achevé. C’était un édifice digne des meilleurs temps de l’architecture égyptienne, et le nom de Vespasien fut gravé dans la dédicace, au-dessus de la porte d’entrée.

Sous le règne de Domitien, le poète romain Juvénal — bien qu’il fût alors dans sa vieillesse — fut envoyé en Égypte à la tête d’une cohorte, et y mourut. Il détesta beaucoup cet exil, comme il le considérait, et a laissé un portrait peu flatteur des Égyptiens de province et de leurs animaux sacrés.

Ce fut sous ce règne qu’Annianus mourut, et qu’il eut pour successeur, au patriarcat, Abilius.

Nerva, qui succéda à Domitien, s’attira la gratitude des Juifs en supprimant la capitation d’un demi-sicle par tête qui leur était imposée depuis le temps des Ptolémées. L’impôt fut toutefois rétabli par un empereur postérieur. Durant ces règnes, l’Église d’Égypte fut en paix, et s’accrut grandement.

 

Chapitre V

Les voyageurs du Nil au deuxième siècle

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Dans les premières années de son règne, Trajan fut tout entier occupé des affaires d’Europe ; mais deux ouvrages importants furent alors exécutés en Égypte. Le canal des Ptolémées, entre le Nil et la mer Rouge, était tombé en désuétude et en ruine ; Trajan, non content de le réparer, en accrut considérablement la longueur en le prolongeant jusqu’à Babylone, par Scenæ Veteranorum et Héliopolis. Ce canal est, pour l’essentiel, le même que l’actuel El-Khalig, bien qu’il ait fallu le réparer de nouveau et le prolonger un peu (à cause du déplacement du fleuve) à l’époque mahométane. Il bâtit aussi, à Babylone, la grande forteresse qui, dans son état de ruine actuel, est appelée Kasr-el-Shamma[24]. Elle renferme aujourd’hui six des plus anciennes églises chrétiennes du Caire ; mais, à cette époque, la seule qui existât était l’actuelle crypte d’Abou Sergeh. Le site de la forteresse plus ancienne, mentionnée par Strabon, se trouve au sud du Kasr-el-Shamma, près de l’actuel Deir Bablun.

Tout le monde connaît les célèbres lettres de Pline et de Trajan au sujet des chrétiens ; comme elles paraissent n’avoir eu aucune incidence sur les affaires des chrétiens d’Égypte, nous ne les citerons pas ici. La politique de Trajan envers les chrétiens semble avoir été, dans l’ensemble, tolérante ; mais le martyre de saint Ignace, évêque d’Antioche, a laissé une tache sombre sur son nom. La dix-huitième année du règne de Trajan, de nouvelles émeutes éclatèrent entre les Grecs et les Juifs d’Alexandrie, et elles enflèrent à la longue en une rébellion générale des Juifs dans toute l’Égypte et la Cyrénaïque, que le préfet Lupus s’efforça en vain de réprimer. Un certain Lucuas, de Cyrène, fut choisi pour chef des Juifs, et, pendant deux ans, il se maintint contre la domination romaine, tandis que le malheureux pays souffrait toutes les horreurs de la guerre civile. L’empereur finit par envoyer Marcius Turbo en Égypte avec une nombreuse armée ; et, après une lutte opiniâtre et plusieurs batailles rangées, les Juifs furent défaits et massacrés par milliers. Ils furent alors légalement privés de leur droit de cité ; et, perdant tout espoir de domination juive, beaucoup d’entre eux se firent ensuite chrétiens en grand nombre.

Très peu après la fin de cette guerre civile, Trajan mourut, et eut pour successeur Hadrien, qui, la quatrième année de son règne, partit pour une inspection prolongée et personnelle des diverses provinces de son empire. Il vint en son temps en Égypte, et remonta le Nil, accompagné de son favori Antinoüs, esclave européen d’une grande beauté. Les véritables circonstances de la mort de ce dernier ne seront jamais connues ; mais une version légendaire en fait un acte suprême de sacrifice de soi. Comme la procession royale des barques descendait le Nil, avec ses drapeaux flottants et sa musique triomphale — ainsi que de semblables cortèges royaux et vice-royaux sont venus et repartis sur ce même vieux fleuve pendant cinq mille ans avant le temps d’Hadrien, et près de deux mille autres depuis ses jours —, l’âme de l’empereur était oppressée d’une crainte superstitieuse. Son bonheur et sa prospérité avaient été si grands qu’ils devaient nécessairement éveiller la colère des dieux jaloux, et qu’il fallait offrir quelque grand sacrifice pour apaiser cette jalousie, avant que la ruine ne le frappât. Antinoüs, qui aimait son maître par-dessus tout, découvrit la cause du nuage qui l’assombrissait, et ne tarda pas à faire son choix. Affirmant fièrement que, puisqu’il se savait le bien le plus cher de son maître, il lui était doux de mourir pour assurer le bonheur de ce maître, il se jeta dans le Nil et s’y noya. La douleur démesurée d’Hadrien est bien connue : comment il décréta les honneurs divins à son ami défunt, et fonda une ville — appelée de son nom Antinoé — près de l’endroit où il avait donné sa vie. Cette ville devint plus tard la capitale de la Thébaïde ; aujourd’hui, son site est occupé par un petit village arabe nommé El-Bersheh. Le nom d’Antinoüs fut aussi donné, par le poète alexandrin Pancrate, à une nouvelle variété de lotus qu’il présenta à l’empereur à son retour du Nil ; sa rareté tenait à ce qu’il était de couleur rose, au lieu de bleu ou de blanc. Outre le poète Pancrate, d’autres écrivains de renom à Alexandrie, au temps de la première visite d’Hadrien, étaient Apollonius Dyscole — dont les écrits sont presque tous perdus, sauf une partie d’un recueil de folklore et de contes égyptiens — et Appien, jurisconsulte, qui avait passé plusieurs années de sa vie à Rome et écrivit une histoire romaine après son retour dans sa patrie.

En l’an 131-132, un autre patriote juif, surnommé Bar Cochba (« le fils d’une étoile », ou, selon d’autres, « le fils d’un mensonge »), leva l’étendard de la révolte en Palestine, avec un succès temporaire. Une armée de Juifs sortit d’Égypte et de Libye pour se joindre à ses forces ; mais, comme Tinnius Rufus, préfet de Judée, se montra inférieur à la situation, Sévère fut rappelé de Bretagne et mit fin à la rébellion après une lutte sanglante qui dura près de quatre ans.

En cette même année 131, Hadrien fit une seconde visite à l’Égypte ; et, cette fois, il amena avec lui la reine Sabine et une suite de dames. Ils remontèrent de nouveau le Nil, la reine Sabine étant particulièrement désireuse de voir et d’entendre la fameuse statue musicale de Memnon — l’une des grandes statues de la plaine thébaine, que nous reconnaissons aujourd’hui pour celles d’Aménophis III, appartenant à un temple disparu de son règne lointain. Lorsque la reine Sabine visita les lieux, la statue était en un plus mauvais état de ruine qu’elle ne l’est même aujourd’hui — la moitié supérieure gisant en fragments sur le sol —, et aucun son ne sortit des lèvres brisées quand la joyeuse compagnie royale se rassembla autour d’elle pour guetter le prodige, au lever du soleil. Une menace de déplaisir de l’empereur suffit aux prêtres égyptiens, et l’on entendit, le lendemain matin, les sons musicaux saluer l’aurore. Les gens de la suite de la reine gravèrent leurs noms sur la base de la statue, comme n’importe quel touriste d’aujourd’hui ; et l’une d’elles, Julia Balbilla (fille de ce Claudius Balbillus qui avait été préfet d’Égypte sous le règne de Néron et avait écrit une histoire de l’Égypte), s’amusa à graver deux ou trois courts poèmes sur le pied de la statue, où elle rappelait sa descendance du roi Antiochus de Commagène, et sa visite à Thèbes avec l’empereur et son épouse.

En cette occasion, Hadrien demeura environ quatre ans en Égypte, tenant sa cour, pour la plus grande part, à Alexandrie. Depuis sa première visite au pays, en 122, le patriarche Primus était mort, et avait eu pour successeur Justus, dont on rapporte qu’il était l’un de ceux qui avaient été baptisés par saint Marc. Justus était mort l’année qui précéda la seconde visite d’Hadrien en Égypte, et le trône patriarcal était désormais occupé par Eumène, ou Hymeneus, dont on sait peu de chose.

Il existe une vague tradition selon laquelle les chrétiens d’Alexandrie auraient subi une persécution sous Trajan, et de nouveau, à cette époque, sous Hadrien ; mais aucun des faits connus de l’histoire ne la confirme. Il n’est cependant que trop probable que beaucoup de chrétiens aient souffert comme Juifs lors de la répression des rébellions sous ces deux empereurs, car on les regardait fréquemment, aux premier et deuxième siècles, comme une secte particulièrement dangereuse de Juifs. De plus, l’Égypte a toujours été féconde en hérésies nées d’intelligences inquiètes ; et, au temps du second séjour d’Hadrien en Égypte, les chrétiens d’Alexandrie étaient divisés en tant d’écoles différentes qu’Hadrien peut bien être excusé de la confusion d’idées où il tomba à leur sujet. Carpocrate, Basilide et Valentin étaient tous originaires d’Égypte, et enseignaient alors, en perfectionnant leurs spéculations mystiques, à Alexandrie. Ces hommes furent tous flétris comme hérétiques après leur mort ; mais il ne semble pas qu’aucun d’eux ait été condamné par l’Église de son vivant. Tous croyaient aux vérités fondamentales de la religion chrétienne, et paraissent avoir surtout choqué par leur tentative de greffer les mystères occultes de la pensée égyptienne sur les faits simples de la religion chrétienne. Les spéculations auxquelles ils se livraient sur la nature des trois Personnes de la Trinité, et sur la constitution et la création du monde, étaient assurément mieux réservées — comme le sacerdoce égyptien les avait réservées — à ceux qui avaient été soigneusement formés à de tels exercices de l’esprit. Ce dut être cette forme de christianisme qui vint surtout à la connaissance d’Hadrien, comme le montrera la lettre suivante de lui[25] :

« Hadrien Auguste à Servianus, consul : salut. Quant à l’Égypte, que tu me vantais, très cher Servianus, j’ai trouvé son peuple tout entier léger, versatile, et courant après le moindre souffle d’une rumeur. Ceux qui adorent Sérapis sont chrétiens, et ceux qui se disent évêques[26] du Christ sont dévoués à Sérapis. Il n’est pas un chef de synagogue juive, pas un Samaritain, pas un presbytre des chrétiens, qui ne soit mathématicien, augure et devin. Le patriarche lui-même, quand il vint en Égypte[27], était dit par les uns adorer Sérapis, et par les autres adorer le Christ. Comme race d’hommes, ils sont séditieux, vains et malveillants ; comme corps, riches et prospères, et nul d’entre eux ne vit dans l’oisiveté. Les uns soufflent le verre, d’autres font du papier, d’autres encore de la toile. Il y a du travail pour le boiteux, et du travail pour l’aveugle ; même ceux qui ont perdu l’usage de leurs mains ne vivent pas dans l’oisiveté. Leur Dieu unique n’est rien[28] : chrétiens, Juifs et toutes les nations l’adorent. Je voudrais que ce corps d’hommes fût mieux conduit, et digne de son nombre ; car, à ce compte, ils devraient tenir le premier rang en Égypte. Je leur ai tout accordé ; je leur ai rendu leurs anciens privilèges, et les ai rendus reconnaissants en y ajoutant de nouveaux. »

Avant la fin de sa vie, Hadrien connut mieux la religion chrétienne qu’au temps où il écrivit cette lettre. Deux des plus anciennes « Apologies » de la religion chrétienne lui furent présentées : l’une écrite par Quadratus, l’autre par Aristide. Le premier de ces auteurs ne peut guère avoir vécu au temps d’Hadrien, puisqu’il dit dans son Apologie (au témoignage d’Eusèbe, qui l’avait lue) que quelques-uns de ceux sur qui les miracles de guérison de Notre-Seigneur s’étaient opérés étaient encore en vie. Le traité put être présenté à Hadrien par quelque membre de l’Église, soit à Athènes, soit à Alexandrie, soit à Rome. On ne sait à quel pays appartenait Quadratus, car on ne peut l’identifier à l’évêque d’Athènes de ce nom qui vivait au temps d’Hadrien. Aristide était un philosophe chrétien d’Athènes ; et son Apologie, après avoir été perdue pendant des siècles, fut retrouvée dans un tombeau égyptien au cours de ces dernières années.

Nous trouvons des traces de l’influence gnostique jusque dans les monnaies du règne d’Hadrien, remarquables tant par leur nombre que par leur variété. Chaque nome, ou district, du pays avait sa propre monnaie : les unes marquées d’emblèmes gnostiques, d’autres d’emblèmes égyptiens, et l’une à l’effigie d’Antinoüs divinisé. On a souvent dit d’Hadrien qu’il bâtit, vers la fin de son règne, des temples sans statues, dans l’intention de les dédier au Christ ; mais, bien que l’existence de tels temples puisse être admise, l’histoire contemporaine n’autorise nullement à parler d’une telle intention de dédicace. Trois ans après son départ définitif d’Égypte, le règne d’Hadrien et la grande période sothiaque de 1 460 ans prirent fin ensemble.

 

Chapitre VI

La première école théologique

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Sous le règne d’Antonin, on dressa un nouveau relevé de toutes les routes militaires d’Égypte, connu sous le nom d’Itinéraire d’Antonin. Ces routes étaient au nombre de six, dont deux passaient par Babylone : l’une venant de Nubie, qui, après avoir quitté Babylone, traversait les districts des Juifs jusqu’à Klysma ; l’autre allant de Memphis à Péluse, et qui franchissait le fleuve à Babylone. Antonin fit aussi construire à Alexandrie un hippodrome, ou champ de courses, et ajouta à cette ville les deux portes appelées la Porte du Soleil et la Porte de la Lune. Nous avons aussi la preuve qu’il restait quelque vie dans l’antique religion du pays, car, sous ce règne, un nouveau temple fut bâti à Amon-Kneph, dans la Grande Oasis. C’est sous ce règne également — probablement vers l’an 151 — qu’une tradition, qu’il n’y a nulle raison de mettre en doute, nous rapporte que saint Fronton, ou Frontonius, las du monde, rassembla une troupe de frères et les conduisit dans le désert de Nitrie (aujourd’hui appelé Ouadi Natroun), où il fonda la première laure chrétienne[29].

En 161, Antonin mourut, et eut pour successeur son fils adoptif, Marc Aurèle. Cet empereur avait été soigneusement formé par Diognète, un artiste, à la philosophie stoïcienne, et particulièrement à l’incrédulité à l’égard de tous les miracles et de toutes les visions. Sous son règne, « c’était la mort, soit de confesser le christianisme, soit d’accuser autrui d’être chrétien » ; de sorte que, dans les accès de persécution contre les chrétiens, on les mettait généralement en accusation comme coupables de s’abstenir du culte des dieux, ou comme athées. Plusieurs Apologies furent écrites sous ce règne : une seconde par Justin le Martyr, et celle que l’on connaît sous le nom d’Épître à Diognète (le précepteur de Marc Aurèle), que tous les critiques s’accordent à louer, et que beaucoup placent au rang immédiatement après les épîtres canoniques du Nouveau Testament. Pendant quelques siècles, cette Apologie fut attribuée à Justin le Martyr, et ce n’est que de notre temps que les travaux de Cureton ont établi qu’elle était d’un certain Ambroise, « un personnage éminent de Grèce, qui se fit chrétien, et contre qui tous ses collègues du conseil élevèrent une clameur ». Mais les plaidoyers de Justin et d’Ambroise furent vains. En 166 ou 167, Justin lui-même fut martyrisé à Rome ; quelques années plus tôt, saint Polycarpe avait souffert à Smyrne ; et, en 177, Blandine et ses compagnons périrent à Lyon. Il ne paraît pas probable que Justin le Martyr eût jamais fait plus qu’une visite passagère en Égypte ; mais les maîtres chrétiens éminents, hérétiques ou non, ne manquaient pas à Alexandrie, et l’on gagnait de nobles recrues parmi les rangs du paganisme. Athénagore (originaire d’Athènes) occupait l’une des chaires professorales du Muséum, ce bastion du paganisme intellectuel d’Alexandrie. Il s’intéressait beaucoup, comme tous les philosophes platoniciens de son temps, au christianisme ; et, désireux d’en exposer les erreurs et les prétentions, il se mit sérieusement à en étudier les écrits. Le résultat, fort naturel, en fut sa propre conversion à cette religion. Il portait encore l’habit du philosophe, et n’abandonna pas ses études antérieures ; mais il devint l’un des grands champions du christianisme. Son « Apologie » est adressée à Marc Aurèle et à Commode, et sa date probable est 176-177.

Contemporain d’Athénagore fut Claude Ptolémée, le géographe, comme on l’appelle, bien qu’il fût tout aussi célèbre comme astronome. Il appartenait à l’école mathématique d’Alexandrie, et écrivit, entre autres sujets, un livre sur l’harmonie musicale. Il a laissé le relevé d’une série d’observations d’éclipses, couvrant huit cents ans avant son temps. La plupart avaient été prises à la Babylone d’Assyrie ; mais les plus récentes, d’après les latitudes et longitudes données, avaient probablement été observées à la Babylone d’Égypte.

Durant les années paisibles qui avaient suivi la répression de la dernière rébellion juive, en 135, le christianisme s’était grandement accru en Égypte. Ce fut vers la fin de ce siècle que fut fondé le célèbre collège connu sous le nom d’école catéchétique d’Alexandrie ; mais ni la date de sa fondation, ni le nom de son premier directeur ne sont incontestés. Malheureusement, nous ne savons presque rien du règne de Marc Aurèle en Égypte, sinon qu’en l’an 172 il y eut une rébellion des régiments « indigènes » qui, après une lutte opiniâtre, fut réprimée par Avidius Cassius, à la tête des légions romaines — lequel se proclama ensuite empereur (175). Mais, avant que Marc Aurèle, à la tête d’une autre armée, pût atteindre l’Égypte, il fut accueilli par la nouvelle que l’armée d’occupation d’Égypte avait tué Cassius et son fils, et était revenue à son allégeance. Marc poursuivit sa marche, et demeura quelque temps à Alexandrie, où il se gagna, dit-on, l’estime générale par sa clémence et par ses rapports amicaux avec les philosophes de la ville. Ce fut au cours de ce voyage, et soit à Athènes, soit à Alexandrie, qu’Athénagore présenta son Apologie à l’empereur ; et nous n’entendons parler d’aucune persécution en Égypte, bien que celle de Lyon eût lieu l’année suivante.

Dans la première ou la deuxième année du règne de Commode, nous trouvons Pantène à la tête du collège catéchétique. Il semble probable que lui-même et son contemporain plus célèbre, Clément d’Alexandrie, eussent été élèves d’Athénagore ; et tous deux, comme la plupart des premiers chrétiens d’Égypte, avaient reçu une excellente éducation dans tout le savoir des Anciens, aussi bien que dans les vérités du christianisme. À cette époque, Julien était patriarche d’Alexandrie, ayant succédé à Agrippin en 179, dernière année de Marc Aurèle. On raconte une curieuse histoire au sujet de la désignation de son successeur. Julien, étant à l’article de la mort, fut informé par un ange, dans une vision ou un songe, que l’homme qui lui apporterait le lendemain un présent de raisins avait été choisi par Dieu pour lui succéder au patriarcat. Le lendemain, l’homme parut, et se trouva être un jeune laïc — en fait un paysan égyptien illettré, ou fellah —, marié, et qui apportait des produits de sa vigne. Informé de son élection au patriarcat, il supplia instamment qu’on lui épargnât une si grande responsabilité ; mais il fut, nous dit-on, consacré de force. Il s’appliqua aussitôt, avec une grande diligence, à réparer les défauts de son éducation, et devint l’un des prélats les plus savants de son temps. Son épiscopat dura quarante-trois années remplies d’événements.

L’un de ses premiers actes fut d’envoyer Pantène en mission aux Indes. Il avait reçu une ambassade de ce pays[30], avec la prière que le patriarche d’Alexandrie (alors réputée la ville la plus savante du monde) leur envoyât un maître de la foi, dont la science égalât la piété. Démétrius transmit la requête à Pantène, qui consentit de bon gré à y aller lui-même, et laissa Clément à la tête de l’école jusqu’à son retour. On rapporte qu’il trouva en usage chez les Indiens, et tenu par eux pour leur plus grand trésor, un exemplaire de l’Évangile de saint Matthieu en hébreu, qu’ils disaient avoir été apporté dans le pays par saint Barthélemy. Jérôme affirme — sans toutefois citer son autorité — que Pantène rapporta ce manuscrit avec lui à Alexandrie. On ignore combien de temps Pantène fut absent ; mais, à son retour, il reprit la charge du collège théologique jusqu’à sa mort, laquelle eut lieu probablement en l’an 194 : car on le dit avoir vécu jusque sous le règne de Sévère (193-211), et il ne peut avoir vécu beaucoup plus longtemps, puisque Clément était évidemment, depuis quelques années, seul à la tête de l’école lorsque la persécution éclata en 203.

Le grand développement de la science chrétienne stimula l’école païenne à une activité nouvelle. Les rayons de la bibliothèque d’Alexandrie renfermaient alors des copies de tous les auteurs anciens de la Grèce et de l’Égypte, et l’on y ajoutait sans cesse des livres nouveaux. L’écriture sous la dictée des auteurs vivants, et la multiplication des copies des œuvres des morts, donnaient de l’emploi à toute une armée de scribes à Alexandrie. Ils se divisaient en deux classes — les tachygraphes et les copistes de livres —, dont les noms suggèrent les fonctions différentes. Trois des auteurs les plus célèbres de ce temps — Athénée, Julius Pollux et Chéron — étaient tous originaires de Naucratis. Du premier, nous possédons encore un livre, intitulé le Deipnosophiste, ou le Banquet des sophistes, qui donne un tableau divertissant de la société d’Alexandrie. Julius Pollux ne fut guère qu’un critique verbal ; mais Chéron écrivit une histoire des rois et des prêtres d’Égypte qui est, très malheureusement, perdue. Un autre écrivain du règne de Commode fut Lucien, l’auteur des Dialogues, qui était à cette époque secrétaire du préfet d’Égypte. L’un des philosophes des écoles païennes, Celse, épicurien, écrivit une attaque contre la religion nouvelle — devenue déjà plus grande, en Égypte, que les croyances juive ou païenne ; mais ses écrits ne nous sont guère connus qu’à travers la réponse d’Origène à ses arguments. Bien des livres aussi, qui rentrent dans la catégorie des « pieuses supercheries »[31], furent écrits sous ce règne ; et bien d’autres faits, plus dignes de foi, rendent évident que le christianisme — outre qu’il conquérait le bastion du savoir dans le monde, et montrait à Alexandrie seule une telle triade de noms que Démétrius, Pantène et Clément — devenait rapidement la religion dominante en Égypte. Jusqu’à ce règne, le patriarche d’Alexandrie avait été le seul évêque d’Égypte ; mais Démétrius jugea nécessaire d’en ordonner trois autres pour les provinces plus éloignées. On en trouve un autre indice dans la lamentation pathétique sur la ruine de l’antique religion nationale, due à l’auteur de l’Hermès Trismégiste :

« Notre terre (écrit-il) est le temple du monde ; mais, comme les sages doivent tout prévoir, sachez qu’un temps viendra où il semblera que les Égyptiens auront en vain, par une piété sans défaillance, servi Dieu, et où leur sainte religion deviendra vaine ; car la divinité remontera de la terre au ciel, l’Égypte sera abandonnée, et la terre qui fut le siège de la divinité demeurera vide de religion. Car, lorsque des étrangers posséderont ce royaume, la religion sera négligée, et des lois seront portées contre la piété et le culte divin, avec des châtiments contre ceux qui les favorisent. Alors ce saint séjour sera plein d’idolâtrie, de temples d’idoles et de tombeaux de morts. Ô Égypte, Égypte ! il ne restera de ta religion qu’une vaine apparence, à laquelle la postérité ne croira plus ; et rien que les lettres gravées sur tes colonnes ne proclamera tes actes pieux ; et habiteront en toi les Scythes, les Indiens, ou quelque autre nation barbare. La divinité s’envolera vers le ciel, et l’Égypte sera abandonnée de Dieu et des hommes. Je t’invoque, ô fleuve très saint, et je te prédis ce qui doit arriver : tes eaux et tes flots sacrés seront remplis de sang et déborderont de tes rives, de sorte que les morts seront plus nombreux que les vivants ; et celui qui demeurera en vie ne sera reconnu pour Égyptien qu’à son langage, tandis que, dans ses actes, il paraîtra un barbare. »

Vers cette époque aussi, on jugea nécessaire de traduire la vie du Christ en égyptien, ou, comme on l’appelle aujourd’hui, en copte. Cet Évangile selon les Égyptiens, ainsi qu’il était intitulé, est perdu depuis longtemps, de sorte que nous ne pouvons aujourd’hui dire duquel des quatre Évangiles il fut traduit. À vrai dire, d’après les quelques fragments qui nous en restent (en grec), il semble avoir été plutôt une compilation qu’une traduction, et avoir été si profondément teinté de mysticisme égyptien qu’Origène et Jérôme le mentionnent comme un écrit hérétique. À l’époque, cependant, il circulait librement dans le pays, sans protestation d’aucune partie de cette Église savante et tolérante, dont la paix devait être si tôt rompue par la première persécution des chrétiens, comme tels, qui soit attestée en Égypte.

 

Chapitre VII

Origène

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Au début du règne de Sévère, Clément d’Alexandrie — comme on l’appelle toujours pour le distinguer de son homonyme de Rome — était, nous l’avons dit, à la tête de l’école catéchétique d’Alexandrie. Le nom complet de cet homme remarquable était Titus Flavius Clemens, ce qui indique un lien avec la famille impériale ; mais on ne sait rien de certain sur sa naissance, bien qu’on l’appelle généralement alexandrin. Il fut converti du paganisme après quelques années de voyages et d’études, et devint ensuite l’ami intime et le disciple de Pantène. Pendant l’absence de ce dernier aux Indes, il prit la charge du collège théologique, et, à sa mort, lui succéda comme directeur. Vers cette époque aussi, il fut ordonné prêtre ; de fait, à l’exception d’Origène — qui ne fut ordonné qu’après avoir rompu tout lien avec l’école —, le directeur semble avoir généralement été un clerc.

Clément ne fut pas seulement un grand maître ; il fut un écrivain fécond, et cinq de ses livres nous ont été conservés jusqu’à ce jour, outre de nombreux fragments. La grande vérité qu’il fut l’un des premiers à proclamer, et qu’il met en lumière de bien des manières, est que le christianisme est l’héritier de tout le passé et l’interprète de l’avenir : non pas un fait isolé, ni en opposition aux manifestations antérieures, mais l’accomplissement et l’interprète de tout ce qui avait été précédemment révélé, ou justement enseigné, dans les écoles du Juif ou du Gentil, dans les philosophies de la Grèce et de l’Égypte. Il cite expressément et continuellement, non seulement l’Ancien et le Nouveau Testament, mais les livres des Apocryphes, et ce qu’on pourrait appeler les apocryphes chrétiens : les épîtres de Barnabé et de Clément de Rome, la prédication de Pierre, le Pasteur d’Hermas, et l’Évangile selon les Hébreux. Les deux premiers de ces écrits, il les tient pour d’un poids égal aux épîtres canoniques.

Mais ces temps tranquilles de l’Égypte — ces soixante-dix ans de paix entre les rébellions et les oppressions des Juifs et les persécutions des chrétiens, durant lesquels presque tout le pays était devenu chrétien — touchaient maintenant à leur fin. Depuis son avènement, Sévère avait été occupé de guerres incessantes contre des prétendants rivaux au trône, et n’avait guère prêté attention à l’Égypte, tout en se montrant absolument favorable aux chrétiens, allant jusqu’à les employer comme serviteurs auprès de son fils. On ignore ce qui le porta à tourner son attention vers la répression et la persécution du seul peuple paisible de son empire, sitôt qu’il eut réduit à la sujétion les éléments belliqueux ; mais, vers l’an 202, il publia un édit interdisant les conversions futures au judaïsme ou au christianisme.

Aussitôt après la promulgation de cet édit, il visita l’Égypte[32] et remonta le pays jusqu’à Thèbes. Apparemment, il considéra le christianisme, répandu et savant, qu’il y trouva comme un danger pour l’Empire romain ; car, coïncidant avec son arrivée, la persécution devint bien plus sévère, et se prolongea quelque temps après son départ. Le préfet — ou vice-roi, comme l’appelle Eusèbe —, Lætus, exécuta les ordres de son maître con amore, traînant ses victimes de toutes les parties de l’Égypte. Alexandrie elle-même, comme bastion du christianisme, souffrit le plus. Démétrius demeura ferme à son poste ; mais, apparemment avec son assentiment, l’école fut temporairement fermée, les élèves se dispersèrent dans leurs foyers, et Clément se sauva par une fuite précipitée hors du pays. Il vécut encore quelques années, et la plupart de ses livres furent publiés après cette époque ; mais on ne connaît aucun détail de sa vie ultérieure ni de sa mort.

Le rôle d’appel des martyrs égyptiens — même de ceux dont les noms sont parvenus jusqu’à nous (fraction infime de l’ensemble) — est si long que, dans aucune persécution, il ne sera possible de faire plus que de citer un ou deux des principaux noms. Potamienne a toujours été retenue pour sa jeunesse et sa beauté ; pour les tortures prolongées qu’on lui infligea dans l’espoir de la faire abjurer, avant qu’elle fût enfin livrée aux flammes avec sa mère Marcella ; et pour ce fait que son courage et sa constance agirent si fort sur l’officier chargé de son exécution que, peu après sa mort, il se livra lui-même aux autorités comme chrétien, et fut décapité. Il est curieux d’observer que, selon tous les récits, ce furent toujours les femmes qui souffrirent le plus cruellement dans ces persécutions, les hommes étant souvent décapités sans torture supplémentaire. Parmi ces hommes se trouvait Léonidas, dont le titre d’honneur, pour tous les temps, a été qu’il fut le père d’Origène. Au-delà de cela, on sait peu de chose de lui, bien que certaines autorités — nullement contemporaines — l’aient décrit comme un évêque. Si tel est le cas, il dut être l’un de ceux que Démétrius avait récemment nommés pour les provinces. Il avait une femme et sept fils, dont Origène, l’aîné, avait, au moment de l’arrestation de son père, environ quinze ou seize ans. Il s’était déjà fait remarquer à Alexandrie comme l’un des élèves les plus prometteurs du collège ; et, joignant à cela la plus haute réputation de bonne conduite et de foi fervente, il était la joie du cœur de ses parents. Quand Léonidas fut arrêté, Origène était apparemment hors de la maison ; il revint pour trouver sa mère et les plus jeunes garçons au comble du désespoir. On imagine les sentiments de la pauvre mère lorsque, épanchant sa triste histoire devant son fils aîné, celui-ci déclara aussitôt son intention de se livrer aux autorités pour rejoindre son père dans un glorieux martyre. Les larmes passionnées et les supplications de sa mère semblent l’avoir détourné d’une action immédiate — peut-être était-il déjà trop tard dans la journée — ; et, dans la nuit, la malheureuse femme déroba, pendant qu’il dormait, jusqu’au moindre vêtement appartenant à son fils, et le retint ainsi prisonnier, jusqu’à ce qu’il eût promis de ne pas l’abandonner sans nécessité. De cette tendre captivité, le jeune homme envoya à son père, dans la prison, une lettre le suppliant de ne se laisser influencer par aucune crainte pour eux ni pour leur avenir. Eusèbe avait, en effet, réuni une collection de plus de cent lettres écrites par Origène durant sa vie ; mais, comme tant d’autres choses, elles ont péri dans les bibliothèques incendiées d’Égypte et de Palestine.

Enfin vint la nouvelle que Léonidas avait été décapité, et ses biens confisqués au profit du trésor impérial ; et Origène se trouva sans le sou, avec une mère à entretenir et six frères cadets à élever. Une certaine dame, de grande fortune et de grande influence, dont le nom n’est pas donné, déploya tous ses efforts pour protéger les chrétiens durant ce temps de crainte et de trouble à Alexandrie. Et le secret qui l’enveloppe, et l’immunité dont elle paraît avoir joui, rendent probable que cette dame n’était pas elle-même une chrétienne avouée ; mais sa bourse et sa maison étaient ouvertes non seulement aux membres de l’Église orthodoxe, mais aussi aux hérétiques, tant d’Égypte que d’Antioche.

La persécution dura quelques années ; et, durant ce temps, Origène dut son immunité, en grande partie, au fait qu’il était connu comme un protégé de cette dame. Car, après la mort de son père, il ne se cacha plus, mais alla hardiment visiter les confesseurs qui remplissaient les prisons, leur rendant tous les services possibles et fortifiant leur foi. Le patriarche Démétrius prenait un grand intérêt à ce jeune homme, et l’encouragea non seulement à poursuivre ses propres études, mais lui trouva des élèves, même en ces temps dangereux, dont les honoraires étaient le principal soutien de ce foyer dans la pauvreté. Peu à peu, en effet — bien qu’on n’osât point se rassembler de nouveau dans les bâtiments du collège —, toute l’école se rassembla autour de ce jeune homme qui, naguère encore, en avait été l’un des principaux élèves. Il est difficile de se représenter la vie quotidienne des Égyptiens sous ces persécutions. Elles semblent avoir été généralement intermittentes : un farouche accès de fureur, où hommes et femmes étaient pris presque au hasard dans la population chrétienne, et où beaucoup d’entre eux étaient torturés et mis à mort presque aussitôt ; puis on laissait les autres languir dans les prisons, traités durement ou non selon le caprice du moment, mais souvent autorisés à communiquer librement avec leurs amis et à recevoir d’eux des secours. La routine de la vie — l’achat et la vente, les divertissements et les affaires de la cité — continuait comme auparavant ; et les chrétiens allaient et venaient parmi leurs voisins juifs et païens, nul ne sachant quand son tour viendrait, ni quel serait le sort de ceux qui étaient déjà en prison. Puis la nouvelle se chuchotait parmi eux : « As-tu entendu ? Un tel a été arrêté ; on dit qu’il ne tiendra jamais » ; ou : « Quelle perte terrible ; ne peut-on rien faire ? » — à mesure que l’un, puis l’autre, disparaissait, jusqu’à ce que les prisons devinssent trop pleines, ou qu’un nouveau soulèvement populaire amenât une nouvelle foule d’exécutions. Et, pendant tout ce temps, le vieux patriarche né paysan, et le jeune Origène, si cultivé, avec beaucoup d’autres, allaient et venaient vaillamment à leurs labeurs quotidiens, et nul ne portait la main sur eux, bien qu’ils dussent souvent être en péril imminent. Pas moins de cinq des élèves de l’école catéchétique, qui continuaient de venir s’instruire auprès d’Origène, furent, l’un après l’autre, arrêtés ; et, après de longs jours d’outrages et de prison, conduits au supplice pour la foi que ces braves garçons refusaient de renier. Le premier de ces cinq fut Plutarque, frère d’un autre élève, Héraclas, qui échappa par quelque moyen à l’arrestation, et vécut pour devenir chef du collège, puis patriarche d’Alexandrie. Origène resta auprès de son ami jusqu’au bout, et se porta en avant pour lui donner un dernier baiser d’adieu sur le lieu du supplice, malgré la foule hurlante qui réclamait son arrestation et le lapidait ; pourtant, il en réchappa. Les autres élèves furent Sévère, qui fut brûlé vif ; Héraclide et Héron, qui furent décapités ; et un autre Sévère, qui subit de longues tortures avant que l’épée le délivrât.

Après environ deux ans de cette vie, Démétrius nomma formellement Origène à la tête du collège qui avait refusé de se laisser disperser, et dont il avait eu la charge effective depuis le début de la persécution. Cela fit d’Origène une cible encore plus en vue pour la haine de la populace païenne ; mais Démétrius semble s’être fié, non sans raison, à la protection secrète, mais puissante, sous laquelle vivait Origène. Son danger, constamment imminent, tenait au risque d’être assassiné dans les rues par la foule, et non à la probabilité d’une arrestation par les autorités. Eusèbe dit que « la persécution contre lui s’enflammait chaque jour avec une telle violence que la ville entière d’Alexandrie ne pouvait plus le contenir, comme il passait de maison en maison, chassé en tous sens, à cause du grand nombre de ceux qu’il avait amenés à la vraie foi ». Et pourtant, la foule elle-même se montrait parfois sensible au charme de ce jeune homme, qui les bravait tous chaque jour, non par des injures, mais avec un esprit prompt et une humeur égale. Épiphane rapporte qu’un jour la foule le saisit dans la rue et le porta, en une procession tumultueuse, jusqu’au grand temple de Sérapis. Là, de force, mais apparemment sans réelle violence, ils lui donnèrent la tonsure[33], le revêtirent de la robe blanche d’un prêtre du temple, puis l’amenèrent dehors et le tinrent au sommet du grand escalier. Là, ils lui ordonnèrent de distribuer les palmes à la foule des adorateurs d’idoles qui riaient et applaudissaient en bas. Origène prit les rameaux de palmier et les offrit au peuple, criant à haute voix tandis qu’il le faisait : « Venez recevoir les palmes, non des idoles, mais du Seigneur Jésus-Christ. » C’est une scène agréable sur laquelle s’arrêter, en ce temps sombre et douloureux : le grand temple-forteresse, sombre sur le bleu d’un ciel d’Égypte ; la cour en contrebas, pleine de la foule orientale, rieuse, huante, bigarrée, telle qu’on peut en voir aujourd’hui à la procession du Mahmal ; le grand escalier grouillant de païens plus pressants encore, chargés des gracieux rameaux ; et, au milieu d’eux, cette unique figure juvénile, le fort soleil sur sa robe blanche et son visage souriant, élevant la palme et imposant silence à la foule par son appel clair et intrépide au culte du Christ.

Jusqu’au moment de sa nomination formelle à la tête de l’école, Origène avait enseigné non seulement le christianisme, mais toutes les branches du savoir et de la science dans lesquelles il avait lui-même été instruit. Avant que la persécution n’éclatât, lui et bien d’autres jeunes chrétiens avaient étudié non seulement au collège théologique des chrétiens, mais à l’école païenne d’Ammonios Saccas, l’un des professeurs les plus savants d’Alexandrie. « Mais lorsque, dit Eusèbe, il vit venir un plus grand nombre d’élèves — leur instruction lui ayant été entièrement confiée par Démétrius, l’évêque de l’Église —, il jugea qu’enseigner les lettres et la philologie était incompatible avec l’étude de la vérité divine, et, sans tarder, il abandonna l’école de philosophie comme inutile et comme une entrave à ses études sacrées. » Cette opinion, il vit par la suite des raisons de la modifier, et revint à ses études dans le savoir des Anciens avec une diligence redoublée ; mais, entre-temps, il vendit tous ses anciens livres d’école, ainsi que les copies qu’il avait lui-même faites de livres de la bibliothèque, à un homme qui lui accordait en retour quatre oboles[34] par jour, dont il vivait. À vrai dire, il paraît s’être jeté, à cette époque, dans cet enthousiasme passionné de renoncement et de sacrifice de soi qui a toujours été un trait si frappant des Égyptiens religieux, et qui refuse tout exercice légitime aux facultés du raisonnement.

Son véritable génie, son humilité, et — pouvons-nous l’ajouter — son sens de l’humour le sauvèrent de cette fuite vers un tombeau du désert, à la recherche de la mort dans la vie, qui fut la conséquence logique de telles prémisses pour tant de saints égyptiens, et le ramenèrent finalement dans une atmosphère plus claire et plus saine ; mais, entre-temps, il avait cruellement gaspillé ses forces et s’était marqué d’une incapacité qu’aucun repentir ultérieur ne pourrait effacer. Pourtant, combien touchante est l’histoire de ces premiers jours, lorsqu’il s’efforçait d’accomplir littéralement chaque précepte du Nouveau Testament : lorsqu’il refusait de posséder deux vêtements, allait pieds nus hiver comme été, ne s’accordait que le pain, l’eau et les légumes crus du plus pauvre des paysans égyptiens, et se refusait même toutes ces études littéraires qui avaient été son plus grand plaisir. Et ce ne fut pas même là qu’il s’arrêta dans son interprétation littérale de l’Écriture. Il n’était qu’un jeune homme, avec les passions d’un jeune homme ; et, comme ses devoirs, en ces temps troublés, le jetaient dans un commerce familier et constant avec les deux sexes à toute heure, il souffrit de la tentation, et résolut de se mettre au-delà de toute possibilité de chute et de soupçon, de la manière suggérée par un certain verset du dix-neuvième chapitre de saint Matthieu.

On peut imaginer l’inquiétude et la perplexité croissantes avec lesquelles le vieux patriarche au cœur simple — qui avait remercié Dieu pour sa femme et apporté les fruits de sa vigne en offrande à l’Église — dut observer ce nouveau développement dans le caractère du brillant jeune homme qu’il aimait et honorait. En particulier, il fut atterré par cet acte suprême de sacrifice de soi d’Origène, non seulement comme principe abstrait, mais aussi pour cette raison pratique que, dans l’esprit du patriarche, il mettait fin à toute idée d’admettre Origène, comme ses prédécesseurs Clément et Pantène, au sacerdoce. Bien que, jusqu’alors, il n’y eût eu aucune promulgation formelle d’une loi canonique sur ce sujet, l’opinion générale de l’Église était claire et ferme. De plus, par son acte, Origène s’était rendu passible de la loi civile de l’empire, qui le comptait pour un meurtre[35]. Un canon de Nicée stipule que tout prêtre qui s’est ainsi mutilé « doit cesser son ministère ». Plus tard, Origène fit un touchant aveu de son erreur sur ce point, par les paroles de son commentaire sur le passage en question.

Durant les sept années entières de cette persécution, les chrétiens de Rome — et particulièrement les serviteurs chrétiens du palais de l’empereur — semblent avoir été laissés en paix. Ils formaient probablement un corps nombreux, mais comparativement sans influence, et ne constituaient pas, dans l’esprit de l’empereur, le même danger pour l’État que pouvait devenir un royaume riche et savant comme l’Égypte — vivement consciente de sa grandeur politique perdue et de sa grandeur intellectuelle présente — s’il venait à être uni par les liens d’une religion commune. À Carthage, à Antioche et dans toute la province d’Égypte, il fallait abattre le christianisme ; dans la capitale, à l’ombre de la cour et de l’armée, on pouvait le mépriser et le tolérer. Ce fut probablement durant une accalmie de la persécution à Alexandrie qu’Origène fit sa brève visite à l’Église sœur de Rome ; et, à son retour — ou peut-être avant son départ —, Héraclas, qui était désormais dans les ordres, lui fut associé dans la charge de l’école. Vers cette époque, Origène se permit d’apprendre l’hébreu, afin de se préparer à la compilation des Hexaples, qui fut l’une de ses grandes œuvres, bien qu’elle ne fût publiée que des années après cette époque.

C’était une Bible sextuple, disposée en colonnes parallèles : la première donnait le texte hébreu ; la deuxième, le même en caractères grecs ; la troisième était la traduction d’Aquila[36] ; la quatrième, celle de Symmaque, un chrétien ébionite qui vivait sous le règne de Marc Aurèle, ou, selon certaines autorités, sous Sévère. Il vécut et écrivit, croit-on, en Palestine ; mais Origène devait bien connaître la traduction de Symmaque avant de trouver l’exemplaire que, longtemps après, Palladius décrit avoir vu portant cette annotation de la main d’Origène : « J’ai trouvé ce livre dans la maison de Julienne la Vierge, à Césarée, lorsque je m’y cachais ; elle disait l’avoir reçu de Symmaque lui-même, l’interprète des Juifs. » La cinquième était l’édition connue sous le nom de Septante, et la sixième celle de Théodotion, originaire d’Éphèse, qui écrivit vers l’an 180. Irénée affirme qu’il était un converti du paganisme au christianisme. Sa traduction ne portait que sur l’Ancien Testament, et l’on croit qu’elle ne comprenait pas le livre des Lamentations. Elle fut collationnée avec divers manuscrits anonymes qu’Origène, comme le dit Eusèbe, « rechercha et dépista dans je ne sais quelles antiques cachettes, où ils étaient demeurés dissimulés depuis des temps reculés, et qu’il ramena à la lumière ». Lorsqu’il était douteux pour lui de quel auteur ils provenaient, il ajoutait seulement la remarque qu’il avait trouvé cette traduction « à Nicopolis, près d’Actium », et telle autre « en tel lieu ». Dans les Hexaples des Psaumes, en effet, après ces quatre éditions notées, il en ajoute non seulement une cinquième, mais une sixième et une septième traduction ; et, de l’une, il est remarqué qu’elle fut découverte à Jéricho, dans une jarre, au temps d’Antonin (Caracalla), le fils de Sévère.

Les Hexaples, tels qu’Origène les écrivit, périrent comme tant d’autres volumes précieux ; mais sa recension de la Septante fut constamment copiée d’après les manuscrits originaux conservés à Césarée au temps d’Eusèbe et de Pamphile, et entra dans l’usage commun pour la lecture publique. Au début du septième siècle, Paul, évêque de Pella, traduisit cette édition de la Septante en syriaque ; et, pendant plus de mille ans, un exemplaire de cette traduction fut conservé dans l’un des monastères du désert de Nitrie. Il se trouve aujourd’hui au British Museum, mais en un état incomplet.

Dans la poursuite d’une telle œuvre, et à mesure que sa renommée se répandait de plus en plus, Origène apprit peu à peu combien avait été erronée sa première mutilation, du corps comme de l’esprit, et s’employa à réparer son erreur autant qu’il le pouvait. Il ne pouvait reprendre ce droit d’aînesse de la virilité qu’il avait si témérairement abandonné ; mais il revint avec avidité à ses études dans les sciences et les lettres. De fait, il lui fallut par la suite défendre ses études profanes contre la censure des esprits étroits et ignorants, et nous possédons encore une partie de la lettre où il le fit. Il écrit :

« Lorsque je me fus entièrement consacré à la Parole, et que ma réputation se répandit touchant mes progrès, comme j’étais visité tantôt par des hérétiques, tantôt par des gens versés dans les études des Grecs — surtout par ceux qui s’adonnaient à la philosophie —, je résolus d’examiner et les opinions des hérétiques, et les ouvrages des philosophes qui parlent parfois de la vérité. En cela, nous n’avons fait qu’imiter Pantène, qui en a tant aidé avant nous, et qui n’était pas médiocrement pourvu d’une telle érudition ; et Héraclas, qui occupe maintenant un siège au presbytère d’Alexandrie, et que j’ai trouvé avoir persévéré cinq ans auprès d’un maître de philosophie avant que je ne commençasse à m’appliquer à ces études. »

Et l’un de ses plus célèbres disciples des années suivantes, Grégoire le Thaumaturge, écrivait de la méthode de son maître :

« Aucun sujet ne nous était interdit, rien n’était caché ni inaccessible. Il nous était permis de prendre connaissance de toute doctrine, barbare ou grecque, sur les choses spirituelles ou mauvaises, divines et humaines ; parcourant en toute liberté et explorant le cercle entier de la connaissance, et nous rassasiant de la pleine jouissance de tous les plaisirs de l’âme. »

Outre les Hexaples, Origène commença durant cette période cette longue série de commentaires sur les livres de la Bible, dont la plupart sont perdus pour nous depuis longtemps, bien qu’ils fussent bien connus au temps d’Eusèbe. À mesure que la renommée du grand maître chrétien d’Alexandrie — qui semblait porter une vie enchantée à travers tous les troubles de cette malheureuse cité — se répandait de plus en plus dans le monde civilisé, on venait à lui, ou l’on envoyait vers lui, de tous les pays. Eusèbe mentionne trois expéditions distinctes en Arabie. Il faut se rappeler qu’« Arabie », comme « Inde », était en ce temps-là un nom d’une signification vaste et vague. La ville de Bostra, Botara ou Bosrah, est dans une oasis du désert de Syrie, aujourd’hui appelé le Hauran, à environ quatre journées de marche au sud de Damas.

La plus ancienne de ses expéditions eut lieu durant ces années (de 208 à 215). En cette première occasion, ce fut le gouverneur d’Arabie qui envoya des lettres, tant au préfet d’Égypte qu’au patriarche d’Alexandrie, demandant que l’homme nommé Origène lui fût envoyé sans délai pour lui exposer les doctrines du christianisme. Il est extrêmement improbable que, tant que durait la persécution, un tel message ait pu être ouvertement envoyé d’un gouverneur à un autre. Mais, en 211, Sévère mourut, et les chrétiens d’Égypte respirèrent de nouveau librement. Son fils et successeur, mieux connu par son surnom de Caracalla, avait été rendu favorable au christianisme par sa première éducation et ses fréquentations ; et, avec son avènement, la persécution prit fin. La date de la première visite d’Origène en Arabie peut donc être fixée vers l’an 212-213. Il laissa Héraclas à la tête de l’école durant son absence, qui ne dura pas très longtemps. Un certain Béryllus fut nommé évêque de Bostra, en Arabie — probablement consacré par Démétrius comme chef de la mission dans ce pays. On ne pouvait se passer d’Origène pour qu’il y demeurât, quand bien même il n’eût pas été évident que Démétrius le tenait, malgré tout le respect dû à sa sainteté et à son savoir, pour inéligible à l’admission au sacerdoce.

Caracalla était le genre d’homme que nous appellerions aujourd’hui, avec plus de signification que d’exactitude peut-être, un Levantin. Son père était moitié gaulois, moitié africain ; sa mère, une Syrienne ; et cette origine mêlée s’accorde bien avec le mélange de ruse trompeuse, d’habileté souple et d’accès de sauvagerie qui apparaît dans son caractère. Dans l’un de ces derniers, il tua son frère, en présence de leur mère, l’année qui suivit leur accession conjointe au trône. Incidemment, et désirant seulement accroître ses revenus, il changea d’un seul coup tout le statut des chrétiens d’Égypte. Un certain impôt était levé sur les citoyens romains, dont les étrangers et les serfs étaient exempts. Caracalla doubla le montant de ce tribut, et étendit le droit de cité à toutes les provinces. Désormais, l’Égyptien, le Carthaginois ou le Syrien si longtemps opprimés purent porter la tête haute, sur un pied d’égalité avec la race dominante. S’il était chrétien — bien que sa vie pût encore, à tout moment, être déclarée acquise à l’État —, il ne pouvait plus, à moins d’être réellement esclave, être crucifié ni jeté aux bêtes sauvages : ses tortures ne devaient plus être que celles auxquelles les citoyens romains étaient exposés, et sa mort finale devait être par l’épée.

On a déjà mentionné que, pour l’esprit moqueur des Alexandrins — chrétiens ou païens —, aucun empereur, vivant ou mort, n’avait rien de sacré ; et bien des plaisanteries amères et des surnoms peu flatteurs avaient été décernés tour à tour aux différents Césars. Caracalla avait plus souffert qu’aucun de ses prédécesseurs de leurs langues ; et, bien qu’il affectât de mépriser leurs propos, en réalité ils s’enfonçaient profondément dans son cœur, et il n’attendait qu’une occasion favorable de se venger. En 215, il était en Syrie, et annonça son intention de visiter Alexandrie. Les habitants de cette ville, reconnaissants des trois années de répit qu’ils avaient connues sous cet empereur, oublieux des propos acerbes par lesquels ils avaient marqué leur désapprobation du meurtre de son frère et de ses autres crimes, et tout disposés à montrer leur loyauté par des fêtes et des spectacles publics, firent tout préparer pour l’accueillir avec honneur ; et des foules affluèrent dans la ville pour assister aux jeux quotidiens et le saluer d’acclamations durant son séjour.

Lorsqu’il annonça que, ayant déjà une phalange macédonienne et une phalange spartiate, il allait honorer la principale cité d’Égypte par la formation d’une phalange alexandrine, les citoyens accueillirent l’idée avec un joyeux empressement ; et, au jour fixé, des milliers de jeunes gens se rangèrent dans la plaine hors de la ville, pour l’inspection de l’empereur, avant d’être enrôlés et de recevoir des armes. C’était jour férié, et les amis et parents des jeunes gens se pressèrent hors de la ville, dans le clair soleil, pour voir le spectacle. L’armée régulière était disposée en rangs serrés autour du terrain de manœuvre, tandis que Caracalla, avec ses gardes, passait le long des lignes de volontaires, salué d’acclamations loyales. Puis il se retira, en donnant le signal attendu aux mercenaires endurcis, qui savaient fort bien quelle besogne de boucher on attendait d’eux. Ils abaissèrent leurs lances et chargèrent de toutes parts sur la multitude sans défense. Les cris de joie et les sons de la musique se changèrent en hurlements de rage et de désespoir, tandis que les jeunes gens et leurs amis étaient massacrés de sang-froid, ou poussés à demi morts pour être noyés dans les fossés et les canaux qui menaient à la mer. On dit que les eaux du Nil coulèrent rouges jusqu’à la mer, du sang des victimes. Un ou deux fugitifs terrifiés en réchappèrent et, gagnant la ville, frappèrent tous les cœurs de consternation par la nouvelle. Nul ne savait ce qui pourrait arriver ensuite, et il paraissait probable que ce ne fût là que le premier acte d’une persécution plus terrible qu’aucune de celles que l’on eût encore connues. On disait que les légions seraient ensuite lâchées sur la ville, et que l’empereur avait spécialement ordonné la dissolution des académies. Tous ceux qui le purent s’enfuirent en hâte de la ville ; et Eusèbe — qui ne nomme pas Caracalla, mais dit de ce terrible épisode qu’« une guerre considérable éclata dans la ville » — mentionne qu’Origène fut parmi ceux qui s’échappèrent d’Alexandrie et qui, « ne pensant pas qu’il serait sûr de demeurer en Égypte, vint en Palestine et fixa sa demeure à Césarée ». Démétrius et Héraclas restèrent ; et les chrétiens découvrirent bientôt que la fureur de l’empereur n’était pas spécialement dirigée contre eux, bien que sa vengeance ne s’arrêtât pas là. Il supprima les jeux publics et la distribution de blé aux citoyens ; et aussi, pour réduire les dangers de rébellion, il bâtit des fortifications entre la ville proprement dite et le grand quartier des palais appelé le Bruchium. Il encouragea la religion mourante de l’ancienne Égypte, et bâtit un temple à Isis à Rome. Caracalla ne demeura pas longtemps à Alexandrie, et fut assassiné deux ans plus tard par Macrin.

Cependant, Origène avait été reçu avec les plus grands honneurs à Césarée — à tel point que, outre ses leçons professorales des jours de semaine, il fut prié par Alexandre, évêque de Jérusalem (qui avait été son condisciple), et par Théoctiste, évêque de Césarée, de prêcher publiquement dans les églises. Lorsque cela vint aux oreilles de Démétrius, à Alexandrie, il écrivit pour reprocher aux deux évêques de permettre à un laïc — fût-il Origène — de prêcher dans l’église. Les évêques répondirent par une défense respectueuse, citant des précédents pour la conduite qu’ils avaient tenue ; mais le robuste vieux patriarche n’était pas homme à se laisser fléchir. Il envoya ensuite des lettres, par des diacres de l’Église, à Origène lui-même, l’exhortant à cesser ces pratiques irrégulières et à revenir, maintenant que tout était redevenu calme, à sa tâche propre à Alexandrie. Origène, avec cette humilité qui est l’un des plus beaux traits de son caractère, obéit aussitôt et retourna à Alexandrie.

Macrin ne régna que deux mois ; mais, durant ce temps, il rappela le préfet d’Égypte et envoya Basilianus, un de ses amis, avec Marcus Secundus comme second. Ce dernier doit être noté comme le premier sénateur qui eût jamais exercé le commandement en Égypte.

Caracalla n’avait pas laissé de fils ; mais la sœur de sa mère, Julia Mæsa, qui était phénicienne, avait deux filles, dont chacune avait un fils. Ces trois femmes — Julia Mæsa, Julia Soæmias et Julia Mammæa — avaient vécu à la cour romaine du vivant de Caracalla ; mais, à son meurtre, elles furent contraintes de se réfugier en Syrie. Là, elles ourdirent un complot heureux pour regagner le pouvoir qui avait été perdu pour leur famille. Julia Soæmias fit courir le bruit que Caracalla était le véritable père de son fils. Ce garçon portait quelque six noms impériaux ; mais, comme son prédécesseur, il est généralement connu par un surnom : on l’appela Héliogabale, ou Élagabale, en référence à sa religion syrienne. Les légions romaines de Syrie reconnurent volontiers le garçon, et le reçurent, avec sa mère et sa grand-mère, dans leur camp. Une bataille rangée entre les partisans de Macrin et ceux d’Héliogabale décida de la souveraineté en faveur de ce dernier. Mais, à Alexandrie, la paix ne fut pas rétablie de sitôt. Chaque jour, les partis rivaux se battaient dans les rues, jusqu’à ce qu’enfin Marius Secundus fût tué et que le préfet s’enfuît du pays.

Les quatre années du règne d’Héliogabale furent de mauvais jours pour la plus grande partie du monde romain ; mais, après la première, ce furent des temps de paix en Égypte. Origène poursuivit ses labeurs d’enseignement et d’écriture avec un zèle renouvelé ; Démétrius, qui ne semble jamais avoir quitté son poste un seul jour, s’appliqua avec une plus grande diligence et une plus grande liberté aux affaires de l’Église ; et la nouvelle école païenne de philosophie, fondée par Ammonios Saccas[37], grandit et prospéra.

Vers cette époque, Origène fit la connaissance d’un homme de fortune et de condition que l’on appelle Ambroise « d’Alexandrie » ; mais s’il avait été originaire de cette ville, nous aurions probablement entendu parler de lui avant le retour d’Origène de Palestine. Il semble plus vraisemblable qu’il fût l’un des amis qu’Origène se fit en Palestine. La chaude affection qui exista entre eux, depuis ce temps jusqu’à la mort d’Ambroise, eut une influence importante sur la vie d’Origène. Ambroise avait appartenu à l’une des nombreuses sectes hérétiques avant de rencontrer Origène, qui le ramena dans le sein de l’Église. Beaucoup des principaux livres d’Origène furent écrits à l’instigation et aux frais d’Ambroise, qui entretenait à cette fin un personnel de tachygraphes et de copistes (dont quelques-uns étaient des jeunes filles).

En 222, Alexandre Sévère devint seul empereur. Ce jeune homme était le fils de Julia Mammæa, qui était retournée à Rome avec sa sœur Julia Soæmias lors de l’avènement du fils de cette dernière, Héliogabale. La soldatesque s’était lassée de la sauvagerie de son jeune souverain, et un fort parti se forma en faveur de son cousin Alexandre. On en vint enfin à la guerre ouverte : les deux sœurs, chacune avec son fils, se placèrent à la tête des armées rivales ; Soæmias et son fils furent tués, et le fils de Mammæa monta sur le trône.

Alexandre Sévère avait alors environ dix-sept ans, et fut l’un des meilleurs empereurs romains. Son court règne de onze ans montre une lutte constante contre l’anarchie et la corruption de l’empire, et un courageux effort pour arrêter l’avance de leur antique ennemi, les Perses, qui connurent à cette époque un merveilleux renouveau de vie nationale. Il protégea les chrétiens, rendit un jugement en faveur de leur capacité à posséder des terres, et, bien qu’il n’abandonnât pas ouvertement le culte syrien dans lequel il avait été élevé, il regardait le Christ comme l’un des plus grands maîtres qui eussent jamais vécu, et plaça sa statue, en compagnie de celles d’Abraham, d’Orphée, d’Alexandre le Grand et d’Apollonius de Tyane, dans sa chapelle privée. Par une confusion de noms — assez naturelle, quand on se rappelle que chaque empereur était connu sous un nom, ou un surnom, différent dans presque chaque province de l’empire —, Alexandre Sévère fut représenté, dans les temps postérieurs, comme un persécuteur des chrétiens ; mais le témoignage, non seulement de ses contemporains, mais de tous les historiens pendant plus de deux siècles après sa mort, dément cette calomnie. Sous son règne, les philosophes d’Alexandrie, tant chrétiens que païens, poursuivirent leurs travaux en paix. Plotin, originaire de Lycopolis (Assiout), porta les principes du néo-platonisme à leur plus haut développement, et Hérodien travaillait à son histoire.

Origène paraît avoir été absent deux fois d’Alexandrie durant cette période : une fois lorsqu’il fut mandé auprès de Mammæa, la mère de l’empereur, et une fois lorsqu’il fut envoyé pour les affaires de l’Église en Grèce. Ce second voyage fut une crise dans sa vie, et aboutit à une rupture entre lui et son vieil ami et évêque, Démétrius. C’est une triste histoire, et ni l’un ni l’autre ne peut en être entièrement absous, bien qu’une grande part de l’amertume du différend fût due à l’esprit de parti de leurs amis respectifs.

Il est clair que Démétrius, tout en respectant l’enthousiasme qui avait conduit à l’acte erroné de sacrifice de soi d’Origène dans sa jeunesse, l’avait toujours regardé comme le disqualifiant pour le sacerdoce, auquel il était par ailleurs si bien fait. Origène désirait évidemment l’ordination, mais avait jusqu’alors respecté la décision de son évêque. Démétrius avait, maintes et maintes fois, montré sa confiance en Origène par toute la teneur de sa conduite, et en l’envoyant, tout laïc qu’il fût, en des ambassades spéciales touchant les affaires de l’Église. Il est probable qu’Ambroise et d’autres admirateurs d’Origène inclinaient à ressentir cette exclusion de l’office divin du plus grand théologien vivant, par un patriarche qui, jusqu’à son élévation inattendue, avait été un fermier illettré ; et ils le pressèrent de défier Démétrius et d’aller trouver les évêques de Palestine, qui étaient ses anciens condisciples, et trop désireux de l’ordonner. Quoi qu’il en soit, Origène, au lieu d’aller droit en Grèce pour la mission qui lui était confiée, fit un détour par la Palestine, et fut ordonné à Césarée.

Démétrius fut très irrité de ce défi flagrant à son autorité. Il écrivit en termes peu mesurés à ceux qui y étaient mêlés ; et lorsque, quelques mois plus tard, Origène revint à Alexandrie, il s’aperçut bientôt que sa position était devenue intenable. Il aurait pu se croire justifié dans la conduite qu’il avait tenue ; mais il était bien trop grand, d’esprit et de caractère, pour ne pas voir clairement qu’il serait mal, dans les circonstances présentes, qu’il demeurât à Alexandrie. Il résigna tout lien avec le collège théologique, et se prépara à quitter la ville pour de bon. Il est difficile d’estimer quels scandales et quelles hontes auraient pu être attirés sur l’Église si la noblesse et l’humilité de caractère d’Origène ne l’avaient ainsi conduit à accepter franchement les conséquences de ses propres actes et à se retirer dans un exil volontaire. Malheureusement, Démétrius ne montra pas la même magnanimité.

Il avait le droit de refuser de recevoir dans son diocèse un prêtre qu’il avait toujours déclaré inéligible à l’ordination, et qui avait reçu les ordres des évêques d’un autre pays au mépris de son opinion connue. Mais il ne s’en tint pas là. Bien qu’Origène, conformément à la décision du concile d’évêques et de presbytres que Démétrius réunit, eût résigné son lien avec l’école catéchétique et quitté son pays natal, Démétrius fut irrité au-delà de toute mesure par l’espèce de triomphe avec lequel Origène fut reçu par ses amis les évêques de Palestine, qui avaient probablement prévu ce qui arriverait. À en juger par le passage où Eusèbe fait allusion à leur conduite, ils semblent avoir étalé leur admiration affectueuse pour Origène, et leur mépris de l’opinion de Démétrius, d’une manière qui donna à ce dernier quelque excuse à son indignation. Mais cela même ne saurait excuser la conduite du patriarche. Piqué par la défection et le défi de l’homme qui, après tout, lui devait beaucoup, et qu’il avait aimé depuis l’enfance, il assembla ses évêques et excommunia formellement Origène, envoyant ensuite des lettres à toutes les Églises pour les en informer. Origène ressentit vivement cette excessive dureté, comme on peut le voir par l’extrait suivant, écrit après qu’il se fut établi à Césarée :

« Après cela, nous fûmes tirés hors d’Égypte, car Dieu nous délivra, lui qui en fit sortir son peuple. Plus tard, lorsque mon ennemi me livra la guerre la plus amère par ses nouvelles lettres, vraiment en inimitié avec l’Évangile, et déchaîna tous les vents, la raison m’exhorta à tenir bon dans le combat et à sauvegarder le principe directeur au-dedans de moi, de peur que des disputes orageuses ne parvinssent à amener la tempête jusque sur mon âme, plutôt que de composer le reste de mon commentaire avant que mon entendement n’eût retrouvé le calme. De plus, l’absence de mes tachygraphes habituels m’empêchait de dicter mes méditations. Mais maintenant que Dieu a éteint les nombreux traits enflammés qui avaient été lancés contre moi, en sorte que leur force est épuisée, et que mon âme, familiarisée avec les choses qui sont arrivées à cause de la Parole céleste, est amenée à supporter plus aisément les assauts qui m’ont été livrés, ayant pour ainsi dire obtenu quelque beau temps, je ne veux pas différer plus longtemps la dictée de ce qui reste. »

La sentence d’excommunication fut traitée comme lettre morte par les évêques d’Arabie, de Grèce, de Cappadoce et de Palestine. Origène exerça en Palestine toutes les fonctions d’un prêtre, en plus de ses travaux continués de maître et de théologien. Il semble cependant avoir été parfois troublé, dans son humilité sensible, à la pensée qu’après tout il eût peut-être mal agi. À Jérusalem, il lut comme texte : « Mais à l’impie, dit Dieu, pourquoi prends-tu mon alliance dans ta bouche, toi qui hais la correction et qui rejettes mes paroles derrière toi ? » Puis, apparemment frappé de l’amère conscience que son vieil ami et évêque eût appliqué de telles paroles à lui-même, il fondit en un tel torrent de larmes qu’il fut incapable de poursuivre son sermon ; et toute l’assemblée pleura avec lui.

Origène s’établit finalement à Césarée, où Ambroise, avec sa femme et sa famille, le rejoignit aussitôt, et où les élèves affluèrent vers lui. Ses deux condisciples qui avaient été ses chers amis en Égypte, Héraclas et Denys, ne se relâchèrent jamais de leur affection personnelle pour lui ; mais, sur le point même en litige, ils durent partager l’opinion de Démétrius — car, bien que tous deux, du vivant d’Origène, fussent parvenus au patriarcat, ni l’un ni l’autre ne lui offrit de le rappeler à Alexandrie. Peu après cette mélancolique querelle avec son ancien favori, Démétrius mourut, à un grand âge, ayant vu pas moins de six empereurs successifs monter sur le trône. Héraclas lui succéda au patriarcat, et Denys devint chef de l’école catéchétique.

 

Chapitre VIII

La persécution de Dèce

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Deux ans après le départ d’Origène de sa terre natale, l’empereur Alexandre fut assassiné par Maximin — un géant barbare qui lui devait presque tout, jusqu’à la position dans l’armée qui lui permit de devenir l’idole de ces soldats inconstants et d’organiser la conspiration contre son maître. Comme à l’ordinaire, le Sénat ne put rien contre le choix de l’armée, et Maximin fut reconnu empereur. Il commença aussitôt les hostilités contre les chrétiens, apparemment parce qu’ils avaient été particulièrement favorisés et estimés d’Alexandre. La persécution fut en Italie et en Palestine. Ambroise et un autre ami et disciple d’Origène, à Césarée, furent arrêtés et emmenés prisonniers en Germanie. Origène échappa, et se réfugia à Césarée de Cappadoce, dont l’évêque, Firmilien, était aussi son ami chaleureux et son admirateur. Il y vécut quelque temps dans la maison d’une femme riche et cultivée, nommée Julienne. En Égypte, Héraclas se retira d’Alexandrie pour échapper à la persécution de Maximin ; mais plusieurs Égyptiens, tant d’Alexandrie que des provinces, y perdirent la vie.

La tyrannique usurpation ne dura pas très longtemps. Avant que trois ans se fussent écoulés, une révolte en Maurétanie éleva les deux Gordien, le père et le fils, au trône impérial pour trois mois. À leur mort — le fils au combat, le père de sa propre main —, Maxime et Balbin furent élus ; et, dans la guerre qui suivit, Maxime fut assassiné par ses propres soldats. Mais la populace et l’armée n’étaient pas encore contentes. La famille des Gordien était l’idole de l’heure. Les deux empereurs qu’avait élus le Sénat furent assassinés dans le palais, à Rome, et Gordien III, un garçon de quinze ans, fut revêtu de la pourpre romaine. À son avènement, le pays connut le repos de la persécution, sinon de la guerre. Origène revint de Cappadoce et rejoignit Ambroise, dont la vie fut probablement sauvée par le renversement d’autorité consécutif à ces révolutions. Les six ans du règne de Gordien n’appellent aucune remarque particulière : ce furent des années de paix, et apparemment de croissance pour l’Église chrétienne d’Égypte, car on nous dit qu’Héraclas créa plusieurs nouveaux sièges. Quelques auteurs ont affirmé qu’Héraclas fut le premier patriarche égyptien qu’on appela « pape » ; mais c’est une erreur : le titre était en usage en Égypte depuis les temps les plus anciens, et s’appliquait à l’origine aux prêtres aussi bien qu’à l’évêque. Julius Africanus visita l’Égypte à cette époque.

Ce fut probablement durant les dernières années du règne de Gordien qu’Origène fit son second voyage en Arabie, où Béryllus, évêque de Bostra, était tombé dans l’hérésie et enseignait que Notre-Seigneur n’existait pas avant sa naissance humaine. Origène eut avec lui de nombreuses discussions ; et, finalement, Béryllus fut convaincu de son erreur, de sorte qu’un nouveau schisme dans l’Église fut évité. Origène dut entendre beaucoup parler, durant cette visite, d’un certain Philippe, originaire de Bostra, dont le père est appelé « un fameux chef de brigands » — autrement dit, un Bédouin du désert. Ce Philippe avait été fait préfet du prétoire, et intriguait déjà contre son maître impérial. Durant tout le règne de Gordien, les Perses avaient harcelé la frontière orientale de l’empire ; et, à la fin, Gordien résolut de marcher en personne contre eux. Si peu attendait-on une défaite que Plotin, le philosophe platonicien d’Alexandrie, se joignit à l’expédition dans l’espoir d’apprendre quelque chose de la philosophie perse. Mais Philippe saisit cette occasion pour trahir son maître : Gordien fut tué, à l’âge de vingt et un ans ; et Philippe, concluant une paix hâtive avec les Perses, retourna à Rome. Là vint aussi Plotin, qui avait échappé avec peine à la déroute de l’armée ; et, rejoint par d’autres des savants d’Alexandrie, il vécut et enseigna à Rome le reste de sa vie.

Eusèbe appelle Philippe un chrétien ; mais comme il mentionne ensuite lui-même Constantin comme le premier empereur chrétien, et comme Philippe persécuta indubitablement les chrétiens, du moins en Égypte, il semble probable que ce soit une erreur. Juste avant que la persécution ne commençât, Héraclas mourut, et eut pour successeur Denys, qui avait été chef du collège théologique.

Denys était un homme de bonne famille, élevé dans le paganisme. On raconte qu’un jour une pauvre femme chrétienne lui prêta à lire les épîtres de saint Paul, et qu’elles l’intéressèrent tant qu’il acheta le livre et demanda si les chrétiens avaient d’autres livres du même genre qu’il pût emprunter. Elle lui conseilla de s’adresser aux prêtres, qui lui prêtèrent volontiers d’autres livres. Il devint chrétien et disciple d’Origène. Il paraît clair qu’il avait été marié, si même sa femme n’était pas encore en vie au moment de son élévation au patriarcat. Denys fut l’un des hommes les plus célèbres de son temps, et beaucoup de ses lettres sont encore conservées, dont quelques-unes seront insérées ici, comme donnant un tableau vivant de ces temps troublés. Son successeur, à la tête de l’école catéchétique, fut Piérius, prêtre savant et écrivain. Piérius était aussi célèbre pour son éloquence, qui lui valut le nom d’« Origène le jeune ». Quelques-uns disent qu’il souffrit le martyre ; si tel est le cas, ce dut être dans la persécution de Valérien. La date de sa mort n’est donnée nulle part ; mais lorsque Théonas devint patriarche, en 282, le chef de l’école était Théognoste, dont on sait peu de chose. Le célèbre Pamphile de Césarée reçut son éducation au collège d’Alexandrie, sous Piérius.

L’éclatement de la persécution sous Philippe paraît avoir été confiné à la province d’Égypte, et avoir été dû à la bigoterie locale plutôt qu’à quelque décret de l’État. Denys, écrivant plus tard à Fabien, évêque d’Antioche, en donne le récit suivant :

« La persécution, chez nous, ne commença pas par l’édit impérial, mais le précéda d’une année entière. Un certain prophète et poète, néfaste à la cité — qui qu’il fût —, excita contre nous la masse des païens, les ranimant à leur superstition native. Stimulés par lui, et prenant pleine licence d’exercer toute sorte de méchanceté, ils tinrent cela pour la seule piété, et pour le culte de leurs démons : nous massacrer. D’abord donc, se saisissant d’un certain vieillard nommé Métras, ils le sommèrent de proférer des paroles impies ; et, comme il n’obéissait pas, ils lui meurtrirent le corps à coups de bâton, lui piquèrent le visage et les yeux, puis l’emmenèrent dans les faubourgs, où ils le lapidèrent… Ensuite, d’un commun accord, tous se précipitèrent sur les maisons des fidèles ; et ceux de leurs voisins qu’ils connaissaient, ils les y poussaient en toute hâte, les dépouillaient et les pillaient, mettant à part pour eux-mêmes les objets de plus grande valeur, mais jetant çà et là et brûlant dans les rues le mobilier le plus commun et de bois — offrant un spectacle pareil à celui d’une ville prise par l’ennemi. Mais les frères se retirèrent et cédèrent ; et, semblables à ceux dont Paul rend témoignage, ils virent eux aussi avec joie le pillage de leurs biens. Et je ne sais si quelqu’un, hormis un seul tombé entre leurs mains, a jusqu’ici renié le Seigneur. Ils se saisirent aussi de cette admirable vierge, Apollonie, alors d’un âge avancé ; et, lui frappant les mâchoires, ils lui brisèrent toutes les dents ; puis, allumant un feu devant la ville, ils menacèrent de la brûler vive si elle ne répétait leurs paroles impies. Elle parut d’abord reculer un peu ; mais, dès qu’on la laissa aller, elle s’élança soudain dans le feu et fut consumée. Ils saisirent aussi un certain Sérapion dans sa propre maison ; et, après l’avoir torturé avec les plus extrêmes cruautés et lui avoir rompu tous les membres, ils le précipitèrent du haut d’un étage. Il n’y avait plus de chemin, plus de voie publique, plus de ruelle où nous pussions marcher, de jour comme de nuit, tous criant sans cesse, en tout temps et en tout lieu, que quiconque refuserait de répéter ces paroles impies serait aussitôt traîné dehors et brûlé. Ces choses prévalurent longtemps de cette manière. Mais comme la sédition et la guerre civile fondaient sur ces misérables[38], leur cruauté se détourna de nous vers eux-mêmes. Nous reprîmes alors un peu haleine, tandis que leur rage contre nous se relâchait quelque peu. Mais bientôt nous fut annoncé ce changement d’un règne plus doux, et une grande terreur nous menaçait désormais. Le décret était arrivé[39], fort semblable à celui qu’avait prédit Notre-Seigneur, présentant l’aspect le plus effroyable, en sorte que, s’il était possible, les élus mêmes trébucheraient. Tous, certes, furent grandement alarmés ; et beaucoup des plus éminents cédèrent aussitôt : les uns, qui exerçaient des charges publiques, y étaient conduits par leurs fonctions mêmes ; d’autres y étaient amenés par leurs connaissances et, appelés par leur nom, s’approchaient des sacrifices impurs et impies. Mais, pâles et tremblants, comme s’ils n’allaient pas sacrifier, mais être eux-mêmes les victimes et les offrandes aux idoles, ils étaient raillés par une grande partie de la multitude environnante, et visiblement aussi craintifs de mourir que d’offrir le sacrifice. Quelques-uns, cependant, s’avançaient avec plus d’empressement vers les autels, affirmant hardiment qu’ils n’avaient jamais été chrétiens auparavant. De ceux-là, la parole de Notre-Seigneur est très vraie : qu’ils seront difficilement sauvés. Des autres, les uns suivirent l’un ou l’autre des exemples précédents ; quelques-uns fuirent ; d’autres furent pris, et, parmi ceux-ci, les uns tinrent bon jusqu’à la prison et aux chaînes, et quelques-uns, après quelques jours de prison, abjurèrent avant même de paraître devant le tribunal. Mais quelques-uns aussi, après avoir enduré la torture un temps, finirent par renier. D’autres, cependant, fermes et bienheureuses colonnes du Seigneur, fortifiés par le Seigneur lui-même, et recevant en eux-mêmes une force et une puissance adaptées et proportionnées à leur foi, devinrent d’admirables témoins de son royaume. Le premier de ceux-ci fut Julien, un homme affligé de la goutte, incapable de marcher ni de se tenir debout, qui fut traduit en justice avec deux autres qui le portaient. De ceux-ci, l’un renia aussitôt ; mais l’autre, nommé Cronion, surnommé Eunus, et le vieux Julien lui-même, ayant confessé le Seigneur, furent promenés à dos de chameau par toute la ville — fort grande, comme vous le savez —, et, ainsi élevés, furent flagellés, puis enfin consumés dans un feu immense, entourés de la foule pressée des spectateurs. »

Suivent ici les récits du martyre de six hommes et de quatre femmes, parmi lesquels un jeune homme nommé Dioscore. Quelques-uns furent amenés des provinces, d’autres étaient citoyens d’Alexandrie.

« Après avoir flagellé les autres (poursuit-il), il les livra aussi au feu. Mais Dioscore fut renvoyé par le juge, qui admira la grande sagesse de ses réponses aux questions qu’on lui posait, dans le dessein, dit-il, de lui laisser plus de temps pour se repentir, à cause de son âge. Et maintenant, ce très pieux Dioscore est parmi nous, attendant un combat plus long et plus rude. »

Cette lettre fut écrite peu après le renouvellement de la persécution, sous le règne de Dèce ; mais la suivante, que nous allons insérer, se rapporte à la période antérieure mentionnée dans la première moitié de cette lettre : l’éclatement sous Philippe. Germanus, un évêque de l’intérieur de l’Égypte, avait appris que Denys, à la différence de Démétrius, s’était retiré d’Alexandrie fort peu après le début de cette persécution, et n’était revenu que lorsque la lutte pour l’empire, entre Dèce et Philippe, eut donné aux chrétiens ce répit auquel Denys fait allusion dans la lettre précédente. Supposant que ce fût l’effet de la lâcheté, Germanus fit des reproches à son patriarche, et provoqua de Denys cette défense, grave et digne :

« À Germanus… Mais je parle devant Dieu, et il sait que je ne mens pas : ce ne fut jamais de mon propre conseil, ni sans avertissement divin, que je projetai ma fuite. Avant la persécution de Dèce, Sabinus, à l’heure même, envoya Frumentarius à ma recherche. Et moi, en effet, je restai chez moi environ quatre jours, attendant l’arrivée de Frumentarius. Mais lui allait examinant tous les lieux — les chemins, les rivières, les champs — où il soupçonnait que j’irais ou me cacherais. Or il fut frappé d’aveuglement, ne pouvant trouver la maison, car il ne pouvait croire que je demeurerais chez moi quand j’étais persécuté. À peine quatre jours s’étaient-ils écoulés que Dieu m’ordonna de partir, et m’ouvrit la voie d’une manière des plus remarquables. Moi, mes serviteurs et beaucoup de mes frères, nous sortîmes ensemble. Et que cela arrivât par la providence de Dieu, ce qui suivit le montra — chose en quoi, peut-être, nous ne fûmes pas inutiles à quelques-uns… Mais, vers le coucher du soleil, saisi avec ma compagnie par les soldats, je fus emmené à Taposiris. Or Timothée[40], par la providence de Dieu, se trouva n’être pas présent, ni même saisi ; mais, venant ensuite, il trouva la maison déserte, gardée par des serviteurs, et nous, réduits en servitude… Un homme de la campagne rencontra Timothée fuyant, et fort troublé ; comme on lui demandait la cause de sa hâte, il déclara la vérité. L’ayant entendue, l’homme passa son chemin, car il se rendait à une fête de noces (c’est leur coutume, en ces occasions, de veiller toute la nuit) ; et, lorsqu’il entra, il le raconta à ceux qui étaient au festin. Ceux-ci, aussitôt, d’un seul élan, comme par convention, se levèrent tous et accoururent en hâte se ruer sur nous ; et, tandis qu’ils se ruaient, ils poussèrent un grand cri. Les soldats qui nous gardaient prirent aussitôt la fuite ; et ils tombèrent sur nous, étendus que nous étions sur des couchettes nues. Pour moi — Dieu le sait —, je les pris d’abord pour des brigands venus piller et saccager. Demeurant donc sur mon lit, nu, couvert seulement d’un vêtement de lin, je leur offris le reste de mes habits, qui gisait à côté de moi. Mais ils m’ordonnèrent de me lever et de partir au plus vite. Alors, comprenant dans quel dessein ils étaient venus, je me mis à pleurer, les suppliant de s’en aller et de nous laisser ; ou, s’ils voulaient nous faire quelque bien, de devancer ceux qui m’avaient emmené et de me trancher la tête. Comme je criais ainsi — mes compagnons et associés dans toutes mes détresses le savent bien —, ils tentèrent de me relever de force. Je me jetai alors sur le dos, à terre ; mais ils me saisirent par les mains et les pieds et m’entraînèrent, tandis que les témoins de tout cela — Caïus, Faustus, Pierre et Paul — suivaient. Ceux-ci aussi, me prenant, m’emportèrent hors de la ville et m’emmenèrent sur un âne sans selle. »

Cette persécution de Dèce fut très sévère en Palestine également ; et, cette fois, Origène n’échappa point. Il avait récemment fait son troisième voyage en Arabie, où certains membres de l’Église prêchaient que l’âme mourait avec le corps et ressuscitait avec lui, mais pas avant[41]. Origène fut de nouveau appelé, et de nouveau réussit à convaincre ceux dont les opinions s’opposaient à la doctrine reçue de l’Église. À son retour en Palestine, Origène fut jeté en prison. Eusèbe ne nous donne aucun détail sur son arrestation ; mais, après avoir mentionné qu’Alexandre, évêque de Jérusalem, et Babylas, évêque d’Antioche, moururent tous deux en prison après la torture, il continue :

« Mais le nombre et la grandeur des souffrances d’Origène en ce lieu, durant la persécution… sous un collier de fer et dans les plus profonds recoins de la prison, lorsque, pendant bien des jours, il fut étendu et tendu jusqu’à l’écart de quatre crans sur le chevalet — outre les menaces du feu, et quelles autres souffrances ses ennemis lui infligèrent —, il les supporta noblement. Et quelle fut l’issue finale de ces souffrances, lorsque le juge s’efforçait de tout son pouvoir de prolonger sa vie afin de prolonger ses tourments ; et quelles paroles, après cela, il laissa derrière lui, toutes pleines de profit pour ceux qui ont besoin de consolation : tout cela, les nombreuses épîtres de cet homme le rapportent avec non moins de vérité que d’exactitude. »

Deux seulement de ces nombreuses lettres ont été conservées entières, et ni l’une ni l’autre ne nous apprend rien sur la persécution ; le reste n’est que fragments. Comme presque tout le livre d’Eusèbe sur Origène a été perdu, lui aussi, il est étonnant de voir combien une vive impression de la personnalité de cet homme se détache sur le sombre arrière-plan de l’époque. La torture d’Origène dura longtemps, et usa une constitution déjà affaiblie. Il fut réconforté en recevant une lettre de Denys, qui l’encourageait et compatissait avec lui ; cette lettre n’a pas été conservée.

Tant de chrétiens succombèrent durant cette persécution et sacrifièrent quand on l’exigeait, que ce devint, dans l’Église, une question sérieuse : comment les traiter lorsque, la persécution se relâchant, ils venaient confesser leur faute et supplier d’être réadmis dans l’Église. Plus tard, l’Église établit pour ces cas un système régulier de pénitence. De tels cas avaient dû se présenter à chaque persécution ; mais ce semble avoir été la première fois que la question devint pratique, et elle occasionna une abondante correspondance entre les évêques des différentes provinces. La plupart inclinaient à la miséricorde sur preuve de repentir ; mais Novat, prêtre de Rome — dont le propre passé n’était guère bon, et qui avait obtenu d’évêques d’une province lointaine, par de fausses représentations, sa propre consécration comme évêque de Rome —, se montra si violent dans sa condamnation de ceux qui avaient failli au temps de la persécution qu’il créa un schisme partiel. Il déclarait que ceux qui avaient une fois renié le Christ dans la persécution ne pourraient jamais être réadmis à la communion, quelque pénitence qu’ils accomplissent, l’Église n’ayant pas le pouvoir de leur pardonner. Un concile d’au moins soixante évêques, outre des prêtres et des diacres, fut réuni à Carthage, sous la présidence de Cyprien, pour examiner l’affaire, et adopta à l’unanimité la résolution suivante :

« Que Novat, et ceux qui s’étaient unis à lui pour adopter l’opinion peu charitable et tout inhumaine de cet homme, ils les comptaient parmi ceux qui étaient retranchés de l’Église ; mais que les frères tombés en quelque calamité fussent traités et guéris par le remède de la pénitence. »

La seule chose sur laquelle tous les partis s’accordaient était d’en appeler à l’évêque, ou pape, d’Alexandrie. Corneille, qui avait été récemment élu évêque de Rome à la place de Fabien le martyr — car la consécration irrégulière de Novat[42] ne fut jamais reconnue, sinon par son propre petit parti —, écrivit à Denys en termes de plainte quelque peu échauffés et extravagants contre cette « bête rusée et malicieuse », comme il appelle Novat ; et Novat lui-même écrivit à Denys pour s’excuser de sa consécration irrégulière, déclarant qu’elle lui avait été imposée par certains frères. Les violents reproches de Corneille et de Cyprien semblent n’avoir eu aucun effet sur Novat ; mais la lettre suivante, de Denys, dut sûrement lui toucher le cœur :

« Denys salue son frère Novat. Si, comme tu le dis, tu as été contraint contre ta volonté, tu le montreras en te retirant volontairement. Car c’était un devoir de tout souffrir, plutôt que d’affliger l’Église de Dieu ; et, en vérité, il ne serait pas moins glorieux de souffrir même le martyre pour elle que pour avoir refusé de sacrifier aux idoles — à mon avis, ce serait une plus grande gloire. Car, dans un cas, l’homme rend témoignage pour le salut de sa propre âme ; dans l’autre, pour celui de l’Église entière. Et maintenant, si tu peux persuader ou contraindre tes frères de revenir à la concorde, ton bien faire l’emportera sur ta faute ; mais si tu n’as sur eux aucune influence, et qu’ils refusent, sauve du moins ta propre âme. Avec l’espoir que tu désires la paix dans le Seigneur, je te dis adieu. »

Denys écrivit aussi à Fabius d’Antioche, qui semblait enclin à adopter les vues peu charitables de Novat. Nous en donnons un extrait :

« Mais je te donnerai un exemple qui s’est produit chez nous. Il y avait un certain Sérapion, vieux croyant, qui avait passé sa longue vie de manière irréprochable ; mais, comme il avait sacrifié durant la persécution, bien qu’il suppliât souvent, personne ne voulait l’écouter. Il tomba malade, et demeura trois jours de suite sans parole et sans connaissance. Le quatrième jour, reprenant un peu ses sens, il appela son petit-fils auprès de lui et dit : “Ô mon enfant, combien de temps me retiendras-tu ? Je t’en supplie, hâte-toi, et absous-moi vite ; appelle-moi l’un des prêtres.” Ayant dit cela, il redevint sans parole. L’enfant courut chez le prêtre ; mais il était nuit, et le prêtre était malade. Comme j’avais cependant, auparavant, donné l’instruction que ceux qui étaient à l’article de la mort, s’ils le désiraient — et surtout s’ils l’avaient demandé d’avance —, reçussent l’absolution, afin de quitter la vie dans une espérance consolante, je donnai à l’enfant une petite portion de l’eucharistie, lui disant de la tremper dans l’eau et de la laisser tomber dans la bouche du vieillard. L’enfant revint avec le morceau. Comme il approchait, avant qu’il fût entré, Sérapion, s’étant de nouveau ranimé, dit : “Tu es venu, mon enfant ; mais le prêtre n’a pu venir. Toi donc, fais vite ce qui t’a été commandé, et laisse-moi partir.” L’enfant l’humecta, et en même temps le laissa tomber dans la bouche du vieillard ; et celui-ci, en ayant avalé un peu, expira aussitôt. N’a-t-il donc pas été manifestement conservé, et n’a-t-il pas continué de vivre jusqu’à ce qu’il fût absous et que, ses péchés effacés, il pût être reconnu pour croyant à cause des nombreuses bonnes actions qu’il avait faites ? »

L’histoire de Paul l’Ermite appartient à cette persécution, bien qu’il ne devînt célèbre que longtemps après, et que Denys paraisse n’avoir rien su de lui. Il était originaire de la Basse-Thébaïde, et fut laissé orphelin à l’âge de quinze ans. Il avait hérité d’une fortune considérable, et reçu une bonne éducation. Après la mort de ses parents, il vécut dans la maison d’une sœur, dont le mari n’était apparemment pas chrétien, jusqu’à l’éclatement de la persécution de Dèce ; il se retira alors, pour sa sûreté, dans une maison de campagne appartenant à son beau-frère. Là, peu après, il fut averti — probablement par sa propre sœur — que son beau-frère avait l’intention de le dénoncer au gouvernement, afin d’acquérir ses biens. Agissant selon la lettre de l’Écriture, Paul fit aussitôt don de tous ses biens à sa sœur et à son mari, et annonça son intention de se consacrer à une vie solitaire de communion avec Dieu dans le désert, comme saint Frontonius l’avait fait avant lui. Il dit adieu à sa sœur et s’en alla seul dans le désert, qui n’est, partout au sud de Memphis, qu’à une journée de marche du fleuve. Il y mena quelque temps une vie errante ; mais un jour il découvrit par hasard, parmi les collines, une retraite qui lui convint si bien qu’il y fixa sa demeure permanente. L’entrée en était bien dissimulée du dehors ; mais, à l’intérieur, elle s’ouvrait sur un espace assez vaste, entouré de tous côtés de rochers inaccessibles, et ouvert seulement sur le ciel bleu. Il y trouva d’étranges outils et de vieux métaux abandonnés depuis des siècles : en fait, comme son éducation lui permit bientôt de le reconnaître, il était tombé sur un atelier monétaire clandestin, qui avait servi à des faux-monnayeurs au temps de Cléopâtre la Grande. Mais, ce qui importait davantage à ses besoins, un palmier-dattier croissait dans ce réduit écarté, et une minuscule source d’eau coulait à son pied, qui se perdait presque aussitôt dans le sable. Dans cette retraite Paul s’établit, et l’on dit qu’il y vécut la vie d’ermite pendant quatre-vingt-dix ans. S’il en est ainsi, il devait avoir environ cent douze ans à sa mort, car il en avait vingt-deux lorsqu’il s’installa dans la grotte. La chose n’est pas absolument incroyable, car nous savons que beaucoup de ces ermites égyptiens vécurent jusqu’à un âge prodigieux. Sa seule nourriture, au début, fut les dattes et l’eau ; mais lorsque les simples campagnards du district habité le plus proche eurent connaissance de la présence du saint homme, ils prirent l’habitude de lui apporter des offrandes de légumes verts et de pain, et de lui demander conseil en toutes les occasions importantes. Il leur prêchait le christianisme lorsqu’ils venaient à lui, et devint une si grande puissance que sa renommée se répandit au loin ; et, peu avant sa mort, Antoine lui-même vint le voir, et demeura pour donner la sépulture à son corps[43].

Au moment de la fuite de Paul hors du monde, il n’était qu’un parmi des centaines d’inconnus qui abandonnaient tout pour l’amour du Christ dans le pays d’Égypte. Mais un temps de délivrance — bien que court — était proche. En octobre 251, Dèce fut tué dans une expédition contre les Goths, qui avaient envahi l’empire romain pour la première fois en 250 ; et Gallus, son successeur, laissa tomber la persécution. Quelque temps après, écrivant à Étienne, le nouvel évêque de Rome, Denys félicita l’Église de ce que, avec la cessation de la persécution, le schisme de Novat eût aussi pris fin.

Ce fut durant la persécution de Dèce que Mercurius — familièrement connu sous le nom d’Abou Sefayn, ou « le père aux deux épées » — subit le martyre. Les récits de ce saint, l’un des plus largement connus et vénérés en Égypte, sont contradictoires et obscurs ; et les légendes s’attardent plus sur sa descente du ciel pour tuer Julien l’Apostat que sur aucun détail de sa vie. Deux versions de la légende égyptienne le concernant sont données dans le second volume de l’ouvrage de M. Butler sur les églises coptes.

La mort de Dèce rendit Origène à la liberté, mais pas à temps pour lui sauver la vie. Il languit environ un an encore, et mourut à Tyr, au début de 253, âgé de soixante-neuf ans. Là où il mourut, là il fut enseveli ; et son tombeau fut connu et honoré jusqu’à la destruction de la ville. Une splendide cathédrale fut bâtie au-dessus de son tombeau, que visitèrent bien des voyageurs ; mais, au milieu du seizième siècle, le lieu où reposait Origène n’était plus connu que par tradition. On dit qu’aujourd’hui encore les indigènes montrent le vestige d’une ancienne église, désormais recouverte de leurs huttes, et disent que le corps d’« Oriunus » repose dans un caveau au-dessous.

Dans une histoire populaire, toute critique des œuvres de ce grand Égyptien serait déplacée. Le nombre de ses livres est très grand ; Épiphane affirme même que la rumeur publique lui attribuait six mille ouvrages ! Ce doit être une erreur de copiste pour six cents ; mais, même ainsi, la quantité est extraordinaire, vu toutes les circonstances de l’époque. Un nombre limité seulement nous est parvenu, et beaucoup d’entre eux sont incomplets. Ils comprenaient de longs commentaires sur presque chaque livre de l’Ancien et du Nouveau Testament ; des réponses à Celse et à d’autres hérétiques, des exhortations, des homélies et des traités sans nombre. Les plus célèbres et les plus caractéristiques sont son livre Des principes, écrit à Alexandrie lorsqu’il avait environ trente ans ; les Hexaples ; la Réponse à Celse ; et l’essai Sur la prière.

L’histoire de l’Église de Carthage n’a rien à voir avec notre sujet ; il vaut pourtant la peine de s’arrêter un instant et de comparer brièvement les deux Églises d’Afrique, et les caractères des grands hommes qu’elles produisirent l’une et l’autre vers cette époque. Tertullien, qui vécut jusqu’à une vieillesse décrépite, venait de mourir, et Cyprien était au faîte de sa puissance et de sa renommée. Lire les écrits de ces deux hommes, et les comparer aux écrits de Clément et d’Origène, c’est se demander s’ils pouvaient vraiment avoir appartenu à la même foi. Nulle part les caractères raciaux ne sont plus nettement contrastés. Les deux Églises avaient été plantées sur le sol africain ; mais l’Église d’Alexandrie était égyptienne par l’origine et grecque par la langue, tandis que l’Église de Carthage était phénicienne par l’origine et latine par la langue.

Si nous éprouvons les esprits des deux Églises d’Afrique, nous sommes frappés de l’extraordinaire différence de leur tempérament et de leur enseignement. Toutes deux tenaient aux doctrines fondamentales du christianisme ; mais, telle la colonne de nuée qui parut à certains une colonne de feu, le Credo était pour l’Église d’Alexandrie un phare rayonnant, et pour l’Église de Carthage un mystère de nuages et de ténèbres. Tertullien et Origène, Clément, et, plus tard, Augustin, récitaient les mêmes formules de foi ; mais, pour les Carthaginois, elles donnaient de la Nature divine des vues fort différentes de celles que les Alexandrins y trouvaient. L’antique religion des fondateurs de Carthage consistait en rites farouches et en sacrifices sanglants, et se glorifiait de serments liant les hommes à une vengeance perpétuelle. Les préceptes chrétiens domptèrent cet esprit colérique, mais ne le changèrent pas ; de sorte que le Dieu de la théologie de Tertullien était un Être exultant dans les angoisses de ses créatures rebelles, et amassant des desseins de vengeance de génération en génération. Les farouches anathèmes et les dures décisions d’Augustin passèrent dans la théologie populaire de l’Occident, tandis que, pendant des siècles, le génie aimant d’Origène fut ignoré, et les spéculations mystiques dont il se plaisait furent condamnées comme hérésie. C’est un fait, plein de signification, que nous ayons canonisé Augustin et excommunié Origène.

L’Église farouche de Carthage a disparu de la terre ; l’Église égyptienne n’est plus que l’ombre d’elle-même ; mais, comme l’a fait observer un sympathique érudit[44], son art, même dans son déclin, se distingue encore honorablement par l’absence d’images macabres. Bien que l’Église d’Égypte ait souffert de la persécution — et des terribles tortures qui en furent trop souvent la conséquence — plus qu’aucune autre Église du monde, celles-ci n’ont pas détruit la tendre espérance de sa vie religieuse. Allez où vous voudrez dans les pauvres églises d’Égypte : vous n’y trouverez pas une seule représentation de l’enfer ou de la torture, pas un crâne grimaçant ni un squelette macabre. Ses martyrs sourient avec calme du haut des murs, comme si le souvenir de leurs souffrances était depuis longtemps oublié. Il y a bien des saints guerriers qui, en franc combat, tuent un dragon ou un apostat couronné ; mais leurs propres souffrances ne sont jamais représentées, non plus que celles d’aucun pécheur après la mort. Ils se contentent d’abandonner, non seulement eux-mêmes, mais aussi leurs ennemis et leurs oppresseurs, à la miséricorde de Dieu.

 

Chapitre IX

La persécution de Valérien

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

À la mort de Dèce, ce fut la bousculade habituelle pour l’empire. Gallus s’empara du pouvoir souverain pour deux ans, et, avec son fils Émilien, s’établit quelques mois en Pannonie. Durant ce temps, la persécution des chrétiens fut suspendue ; mais il semble que le terrible accès de diphtérie auquel Denys fait allusion dans une lettre que nous citerons plus loin eût commencé avant même l’avènement de Gallus. En juillet 254, Valérien — homme de bonne naissance romaine, qui avait rempli toutes les hautes charges de l’État — fut reconnu empereur, et son fils Gallien lui fut associé au gouvernement. Les évêques de Rome changeaient presque aussi vite que les empereurs. Depuis qu’il avait accédé au patriarcat d’Alexandrie, Denys avait connu Fabien, Corneille, Lucius, Étienne ; et nous le trouvons maintenant écrivant à Xystus, évêque de Rome, successeur d’Étienne, au sujet d’un homme qui avait reçu le baptême des hérétiques et désirait être rebaptisé. Apparemment, les hérétiques en question étaient des disciples de Novatien, qui enseignait qu’il n’y avait pas de pardon pour les péchés commis après le baptême — doctrine qui eut des effets funestes, en portant les gens à différer leur baptême, comme dans le cas de Constantin, jusqu’à la veille de leur mort.

Au début de son règne, Valérien s’était montré favorable aux chrétiens, et son palais était rempli de croyants. Mais il inclinait davantage, pour lui-même, vers l’antique sagesse des Égyptiens ; et l’un de ses conseillers les plus écoutés était le préfet du prétoire Macrien, qui était égyptien. Denys l’appelle « le maître et chef des mages d’Égypte », entendant probablement par là que Macrien était un membre influent de l’antique caste sacerdotale et royale de l’Égypte. Quoi qu’il en soit, il paraît avoir été dévoué à l’antique religion de son pays, et ne se lassait pas d’inculquer à son maître impérial que les détresses de l’empire venaient de la négligence des vrais dieux et de la tolérance envers cette vile superstition du charpentier crucifié. De fait, les détresses de l’empire étaient alors plus grandes qu’elles ne l’avaient jamais été. De tous côtés, les barbares — Goths, Germains, Francs, Burgondes et Perses — se déversaient dans les diverses provinces de l’empire, ravageant et dévastant le pays. Ville après ville était prise d’assaut, de Tarragone en Espagne à Antioche en Syrie. Et, par-dessus tout, la peste, qui avait commencé avant la mort de Dèce, devenait de plus en plus meurtrière, surtout en Égypte, où elle dura quinze ans. Denys met tout le blâme de la persécution renouvelée sur Macrien — sans doute un ancien ennemi à lui dans la foi, dont lui-même peut à peine parler avec charité.

Une lettre à Germanus — qui avait de nouveau fait des reproches à Denys, cette fois apparemment pour avoir suspendu les assemblées publiques de l’Église — donne le récit de sa propre arrestation, et de la confession qu’ils firent aussitôt devant le préfet. Il décrit comment ils furent envoyés prisonniers à Cephro :

« Mais à Cephro, une nombreuse assemblée se réunit autour de nous, composée en partie des frères qui nous avaient accompagnés depuis la ville, en partie de ceux qui se joignirent à nous venant d’Égypte ; et ainsi Dieu ouvrit là aussi une porte à la Parole. Et d’abord, à la vérité, nous fûmes persécutés, nous fûmes lapidés ; mais, à la fin, bon nombre des païens, abandonnant les idoles, se tournèrent vers Dieu, car la Parole fut alors semée pour la première fois parmi eux, comme ils ne l’avaient jamais entendue auparavant. Et ainsi, comme si Dieu nous avait conduits vers eux pour cette cause, après que nous eûmes accompli ce ministère, nous fûmes de nouveau transférés ailleurs… Car Émilien projetait de nous transporter, à ce qu’il semblait, en des lieux plus rudes et plus remplis d’horreurs libyennes ; et il ordonna que tous, dans le district maréotique, fussent rassemblés, leur assignant des villages séparés à travers le pays. Mais notre groupe, avec ceux qui devaient être pris les premiers, il ordonna qu’on le laissât en chemin ; car, sans doute, il entrait dans ses plans que, chaque fois qu’il voudrait se saisir de nous, il pût aisément nous faire captifs. Or, lorsqu’on m’ordonna d’abord d’aller à Cephro — bien que je ne susse où c’était, en ayant à peine entendu le nom auparavant —, je partis néanmoins avec joie et tranquillité. Mais lorsqu’on me dit de me retirer dans la région de Colluthion, ceux qui étaient présents savent combien j’en fus affecté ; car ici je m’accuserai moi-même. D’abord, en effet, je fus affligé, et le supportai mal ; car, bien que ces lieux me fussent plus connus et familiers, on disait que c’était une région dépourvue de frères et de gens de bien, exposée à l’insolence des voyageurs et aux incursions des brigands. Mais je reçus consolation des frères, qui me rappelèrent que c’était plus près de la ville. Cephro, à la vérité, nous avait amené un grand nombre de frères, indistinctement, venus d’Égypte, de sorte que nous pûmes étendre l’Église plus loin ; mais, la ville étant plus proche de là, nous jouirions plus souvent de la vue de ceux qui nous étaient vraiment chers et bien-aimés. Car ils viendraient, et s’attarderaient ; et, comme dans des faubourgs plus reculés, il y aurait encore des assemblées partielles. Et il en fut ainsi. »

Des prêtres et des diacres mentionnés par Denys dans cette lettre, Eusèbe nous apprend que Faustus subit le martyre dans la persécution de Dioclétien, à un grand âge ; que Maxime succéda à Denys lui-même comme patriarche d’Alexandrie ; et qu’Eusèbe devint par la suite évêque de Laodicée. Denys raconte qu’à son retour à Alexandrie, des diacres — dont beaucoup étaient restés cachés dans la ville pour servir les frères —, trois seulement se trouvèrent avoir survécu : Faustus, Eusèbe et Chérémon, tous les autres étant morts de la peste.

La persécution de Valérien ne dura que quarante-deux mois. En 260, il fut pris vivant par les Perses, et vécut en captivité jusqu’à sa mort. Gallien, qui lui succéda, fit d’Odenath, roi de Palmyre, son collègue en Orient, et lui imposa le devoir de défendre cette frontière contre les Perses. Il mit aussi fin à la persécution ; et Denys fit une longue tournée en Égypte parmi son peuple dispersé, consacrant et ordonnant où il le fallait, et s’efforçant de les consoler dans leurs afflictions. Dans le diocèse d’Arsinoé[45], il trouva le commencement d’un schisme fort prometteur ; et il est instructif de voir comment il le traita.

L’ancien évêque de ce diocèse était un certain Népos, homme savant et de très haute vertu, en qui son troupeau croyait implicitement. Il leur avait enseigné à attendre un règne matériel de mille ans du Christ en personne sur la terre, interprétant à la lettre tous les passages de cette nature dans l’Apocalypse, et avait écrit un livre contre ceux qui déclaraient ce livre une sainte allégorie. De son vivant, les gens de son diocèse se contentaient d’accepter son enseignement sans se mettre en peine de l’opinion du reste du monde religieux ; mais, après sa mort — comme il arrive si souvent —, ils commencèrent à disputer entre eux, et finirent par former un parti séparé sous la conduite d’un certain Coracion. Heureusement, cependant, ils s’accordèrent tous à en appeler au patriarche à son arrivée ; et Denys fut à la hauteur de la circonstance. Il les reçut tous avec un égal respect et une égale courtoisie ; et, convoquant les prêtres et les diacres du diocèse, avec ceux des fidèles laïcs qui voulurent y assister, il proposa que l’affaire fût discutée paisiblement et franchement, et que le traité de Népos fût lu à haute voix parmi eux, afin que tous pussent s’accorder dans une pieuse union et concorde. Le peuple y consentit volontiers ; et, pendant trois jours, du matin au soir, le bon évêque siégea au milieu de son peuple — comme on peut voir aujourd’hui les docteurs assis parmi une foule de disputeurs sur le sol d’El-Azhar, écoutant et posant des questions.

Le résultat sera donné en ses propres termes[46] :

« Je fus alors aussi grandement charmé d’observer la constance, la sincérité, la docilité et l’intelligence des frères, à mesure que nous avancions dans l’ordre ; et la modération de nos questions, de nos doutes et de nos concessions mutuelles. Car nous évitâmes soigneusement, par tous les moyens possibles, d’insister sur les opinions que nous avions jadis adoptées, quand même elles paraîtraient justes. Nous ne cherchâmes pas non plus à soulever des objections, mais nous efforçâmes autant que possible de nous tenir à notre sujet et de le confirmer ; ni n’eûmes honte, si la raison l’emportait, de changer d’opinion et de reconnaître la vérité, recevant plutôt, avec une bonne conscience, avec sincérité et d’un cœur simple devant Dieu, tout ce qui était établi par les preuves et les doctrines des saintes Écritures. À la fin, Coracion, qui était le fondateur et le chef de cette doctrine, confessa et déclara devant nous, à l’ouïe de tous les frères présents, qu’il n’y adhérerait plus, ne la discuterait plus, ne la mentionnerait ni ne l’enseignerait plus, ayant été pleinement convaincu par les arguments contraires. Les autres frères présents se réjouirent aussi de cette conférence, et de l’esprit de conciliation et de l’unanimité que tous y montrèrent. »

À une époque postérieure, Denys jugea nécessaire de réfuter ces opinions par écrit, ce qu’il fit dans le Traité sur les promesses, d’où nous donnons l’extrait suivant :

« Mais ils produisent un certain ouvrage de Népos, sur lequel ils insistent beaucoup, comme s’il avançait des choses irréfutables, lorsqu’il affirme qu’il y aura un règne terrestre du Christ. À bien d’autres égards, je suis d’accord avec Népos et l’aime grandement, tant pour sa foi et son labeur, et sa grande étude des Écritures, que pour sa grande application à la psalmodie, dont beaucoup font encore leurs délices. Je révère aussi grandement cet homme pour la manière dont il a quitté cette vie. Mais la vérité doit être aimée et honorée avant tout. Il est juste, certes, que nous louions et approuvions tout ce qui est dit avec raison ; mais c’est aussi un devoir d’examiner et de corriger ce qui ne paraît pas écrit avec assez de solidité. S’il était présent, en effet, et qu’il avançât ses sentiments de vive voix, il suffirait de discuter le sujet sans écrire, et de convaincre et d’affermir les adversaires par questions et réponses. Mais comme l’ouvrage est publié, et qu’il paraît propre à convaincre ; comme il est des docteurs qui disent que la Loi et les prophètes sont sans valeur, qui renoncent à suivre les Évangiles, qui déprécient les épîtres des Apôtres, et qui annoncent en même temps la doctrine de cet ouvrage comme un grand et caché mystère ; et qui n’ont non plus aucune conception sublime et grande, ni de l’apparition glorieuse et vraiment divine de Notre-Seigneur, ni de notre propre résurrection, ni de notre rassemblement et de notre assimilation à lui, mais leur persuadent d’attendre des choses petites et périssables, et un état de choses tel qu’il existe maintenant, dans le royaume de Dieu : il devient donc nécessaire, à nous aussi, de raisonner avec notre frère Népos comme s’il était présent. »

Dans le cours de ce livre, il examine soigneusement le livre de l’Apocalypse, et montre qu’il est impossible qu’il doive être entendu au sens obvie et littéral. Il affirme aussi, modestement mais fermement, et en donnant de bonnes raisons de son opinion, que l’Apocalypse ne fut pas écrite par l’apôtre Jean — bien qu’il dise ne pas nier qu’elle soit l’œuvre d’un Jean, et, de plus, l’œuvre de quelque homme saint et inspiré. Mais, tout en montrant clairement que l’Évangile et l’Apocalypse pouvaient difficilement avoir été écrits par le même homme, il dit : « Pour ma part, je n’oserais écarter cet ouvrage, car il est beaucoup de frères qui en font grand cas. »

Ces exemples montreront l’esprit dans lequel Denys recevait et exerçait à la fois la critique. Mais il n’eut guère de loisir, dans son épiscopat, pour de tels écrits. Ses épîtres pastorales, il ne manqua jamais d’y trouver le temps, bien qu’il fût souvent difficile de les faire parvenir une fois écrites. La paix de la persécution était à peine établie que la guerre civile éclata de nouveau. Macrien prit la pourpre, et fit de son mieux pour se rendre seul maître de l’empire. Mais il n’était pas à attendre que l’Égypte chrétienne acquiesçât au règne d’un homme qui, fût-il de leur propre sang, s’était montré leur pire ennemi. À Alexandrie, donc, le préfet Émilien fut dressé en opposition tant à Macrien qu’à Gallien, lequel vivait oisivement à Rome. Cet homme prit le nom d’Alexandre, et gouverna l’Égypte durant son court règne avec une grande vigueur. Il descendit à travers tout le pays et repoussa les barbares du Sud dans le Soudan, avec un courage et une promptitude auxquels ils n’étaient plus accoutumés depuis quelque temps. Le tribut envoyé à Rome fut suspendu, et l’Égypte semblait en passe de recouvrer son indépendance. Mais Théodote, le général de Gallien, vint au secours de la domination romaine, et attaqua Émilien dans Alexandrie. Celui-ci se fortifia dans le quartier du Bruchium, et Théodote l’y assiégea, occupant l’autre moitié de la ville. La situation est le mieux décrite par les propres paroles de Denys. Cette lettre est adressée à Hiérax, un autre évêque d’Égypte :

« Mais quel sujet d’étonnement y a-t-il à ce qu’il me soit difficile, à moi aussi, d’adresser des épîtres à ceux qui sont si éloignés, lorsque je suis embarrassé de pourvoir à ma propre vie, ou de raisonner avec moi-même ? Car, en vérité, j’ai grand besoin d’envoyer des messages écrits à ceux qui sont comme mes propres entrailles, mes compagnons, mes frères les plus chers et membres de la même Église. Mais comment les envoyer, je ne saurais l’imaginer. Car il serait plus aisé à quiconque, je ne dis pas de franchir les limites de la province, mais même de voyager de l’orient à l’occident, que d’aller d’Alexandrie à Alexandrie même. Car le cœur même de la ville est plus désolé et plus impraticable que ce vaste désert sans routes que les Israélites traversèrent en deux générations ; et nos ports unis et tranquilles sont devenus comme cette mer qui s’ouvrit et se dressa comme des murailles des deux côtés, leur permettant de passer, et dans le chemin de laquelle les Égyptiens furent engloutis. Car souvent ils paraissent comme la mer Rouge, à cause des fréquents massacres qui s’y commettent ; mais le fleuve[47] qui baigne la ville a parfois paru plus sec que le désert aride, et plus épuisant que celui où Israël fut si accablé de soif dans son voyage qu’il murmura contre Moïse, et où l’eau jaillit pour eux du rocher brisé, par la puissance de Celui qui seul fait des merveilles. Parfois aussi, il a tellement débordé qu’il a inondé tout le pays alentour, les routes et les champs semblant menacer de ce déluge d’eaux qui advint aux jours de Noé. Il coule aussi toujours souillé de sang et de carnage, et de la noyade continuelle des hommes, tel qu’il était jadis lorsque, devant Pharaon, il fut changé par Moïse en sang et en pourriture. Et quelle autre purification pourrait-on appliquer à l’eau, qui purifie elle-même toutes choses ? Ce vaste et infranchissable océan pourrait-il jamais laver cette mer amère ? ou ce grand fleuve même qui sortait d’Éden, quoiqu’il versât en un seul Gihon les quatre bras en lesquels il se divisait, pourrait-il laver cette souillure ? Quand cet air, corrompu comme il l’est par les exhalaisons nuisibles qui s’élèvent de partout, deviendra-t-il pur et serein ? Car il vient de la terre de telles vapeurs, et de la mer de telles tempêtes, des fleuves et des brumes venant des ports, qu’on dirait que nous aurons pour rosée le sang corrompu de ces cadavres qui pourrissent dans tous les éléments autour de nous. … C’est pourquoi cette puissante cité ne nourrit plus en son sein un tel nombre d’habitants, depuis les enfants sans parole jusqu’aux vieillards décrépits, qu’elle en avait autrefois d’hommes fermes et vigoureux dans l’âge… Et pourtant, bien qu’ils voient sans cesse le genre humain diminuer et dépérir au milieu même de cette destruction croissante, de cet anéantissement, ils ne s’alarment pas. »

De nouveau, il dit dans sa lettre pascale[48], écrite probablement en l’an 264 :

« Pour d’autres hommes, à la vérité, le temps présent ne paraîtrait pas une saison propre à une fête ; et ni celui-ci, ni aucun autre temps, n’est pour eux une fête — je ne parle pas des temps de deuil, mais pas même de celui qu’un homme joyeux jugerait particulièrement tel. Mais aujourd’hui, toutes choses sont pleines de larmes, tous sont dans le deuil ; et, à cause des multitudes déjà mortes et mourant encore, des gémissements retentissent chaque jour par toute la ville. Car, ainsi qu’il est écrit touchant les premiers-nés d’Égypte, ainsi maintenant aussi une grande lamentation s’est élevée : car il n’est pas de maison où il n’y ait un mort. Et plût à Dieu que ce fût tout ! Bien des calamités horribles ont précédé celle-ci. D’abord, en effet, ils nous chassèrent ; mais, solitaires et en exil, persécutés et mis à mort par tous, nous célébrions encore la fête ; et tout lieu marqué de quelque affliction particulière était encore pour nous un lieu distingué par nos solennités — le champ ouvert, le désert, le navire, l’auberge, la prison. Mais la plus joyeuse fête de toutes fut célébrée par ces parfaits martyrs qui festoient maintenant dans les cieux. Après cela vinrent la guerre et la famine, que nous endurâmes, il est vrai, avec les païens ; mais nous portâmes seuls les misères dont ils nous affligèrent, tout en éprouvant aussi les effets de celles qu’ils s’infligeaient, et en souffrant les uns des autres. Et de nouveau nous nous réjouîmes dans la paix du Christ, qu’il nous donna à nous seuls, lorsque eux et nous obtînmes un très court répit. Puis nous fûmes assaillis par cette peste… Car elle ne se tint pas non plus à l’écart de nous, bien qu’elle frappât surtout les païens. La plupart de nos frères, dans leur très grand amour et leur affection fraternelle, ne s’épargnant pas et s’attachant les uns aux autres, surveillaient sans cesse les malades, pourvoyant à leurs besoins sans crainte et sans repos ; et, les guérissant dans le Christ, ils s’en allaient très doucement avec eux — remplis du mal pris de leurs voisins, attirant sur eux la maladie d’autrui, et tirant volontairement à eux, par succion, leurs douleurs[49]. Ainsi, beaucoup qui avaient guéri et fortifié les autres moururent eux-mêmes, transférant sur eux la mort d’autrui, et vérifiant en fait cette banale expression qui ne semblait auparavant qu’une politesse ou un vain compliment : ils furent en effet, dans leur mort, « le rebut de tous ». Les meilleurs de nos frères ont quitté cette vie de cette manière : quelques prêtres, quelques diacres, et, du peuple, ceux qui étaient le plus loués ; en sorte que cette forme même de mort, avec la piété et la foi ardente qui l’accompagnaient, parut peu inférieure au martyre lui-même. Ils prenaient les corps des saints à mains nues et sur leur poitrine, leur fermaient les yeux et la bouche, les portaient sur leurs épaules, disposaient leurs membres, les embrassaient, s’attachaient à eux, et les préparaient décemment, avec ablutions et vêtements ; et, peu après, ils recevaient eux-mêmes les mêmes offices, les survivants suivant toujours ceux qui les avaient précédés. Chez les païens, ce fut tout le contraire : ils repoussaient ceux qui commençaient d’être malades, fuyaient leurs amis les plus chers, les jetaient à demi morts sur les routes, ou rejetaient les morts sans sépulture, évitant toute communication et toute participation à la mort — laquelle, pourtant, il était impossible d’éviter par toutes les précautions et tous les soins. »

Les horreurs de ce siège furent grandement adoucies, à d’autres égards, par la conduite des prêtres chrétiens, particulièrement Eusèbe et Anatole, qui furent ensuite nommés successivement à l’évêché de Laodicée. Eusèbe l’historien, parlant d’Anatole, dit :

« On rapporte de lui d’innombrables exploits au siège du Bruchium, à Alexandrie, car il était honoré de tous les magistrats avec une distinction extraordinaire ; mais, comme échantillon, nous ne mentionnerons que celui-ci. Comme le pain, dit-on, vint à manquer dans le siège, de sorte qu’ils pouvaient mieux soutenir leurs ennemis du dehors que la famine du dedans, Anatole, qui était présent, imagina un projet tel que celui-ci. Comme l’autre partie de la ville était alliée à l’armée romaine, et ne se trouvait donc pas assiégée, il envoya dire à Eusèbe — qui était parmi ceux qui n’étaient pas assiégés (car il était encore là, avant son départ pour la Syrie, et fort célèbre, et en haute estime même auprès du général romain) — qu’ils périssaient de famine. L’ayant appris, Eusèbe pria le général romain d’accorder la vie sauve à ceux qui déserteraient de chez l’ennemi, comme la plus grande faveur qu’il pût lui faire. Ayant obtenu sa requête, il la communiqua aussitôt à Anatole. Celui-ci, recevant la promesse, rassembla le sénat d’Alexandrie et proposa la résolution que toute la multitude — hommes ou femmes — dont l’armée n’avait pas besoin fût renvoyée de la ville, parce qu’il n’y aurait pour elle aucun espoir de salut, étant de toute façon sur le point de périr de famine si elle demeurait et s’attardait dans la ville jusqu’à ce que la situation fût désespérée. Tout le reste du sénat ayant consenti à ce décret, il sauva presque la totalité des assiégés ; pourvoyant d’abord à ce que ceux de l’Église, puis ceux de tout âge dans la ville, pussent s’échapper ; et, parmi ceux-ci, non seulement ceux que comprenait le décret, mais — saisissant l’occasion — beaucoup d’autres, secrètement vêtus d’habits de femmes, sortirent de la ville par ses soins, de nuit, et gagnèrent le camp romain. Là, Eusèbe, les recevant tous comme un père et un médecin, les rétablissait, épuisés qu’ils étaient par un siège prolongé, avec toute sorte d’attention à leurs besoins. »

Avec la prise et le meurtre d’Émilien par le général romain, les guerres d’Égypte prirent fin, bien que la peste fît encore rage dans ce malheureux pays. Les travaux du patriarche dans la controverse n’étaient pas non plus encore terminés.

Denys ne fait pas exception à la règle générale, selon laquelle tous les plus grands et les plus sages hommes de l’Église ont été, de leur vivant ou après leur mort, accusés d’hérésie. Il eut la fortune que l’accusation vînt de son vivant, alors qu’il pouvait la réfuter une fois pour toutes ; et qu’il fût prêt à le faire n’est qu’un nouvel exemple de sa maîtrise de soi et de son humilité. Il était, pour ainsi dire, le doyen de tous les patriarches, ou papes, du monde à cette époque. Les expressions mêmes qui offensèrent quelques-uns de son troupeau se trouvaient dans une lettre aux évêques du district de la Pentapole, écrite dans l’intention de concilier certaines opinions disputées et de prévenir la naissance d’une nouvelle hérésie. La conduite des Pentapolitains fut absolument indéfendable : sans écrire à leur propre patriarche, et probablement influencés par des visiteurs romains parmi eux, ils envoyèrent une accusation d’hérésie contre lui à Denys de Rome — le sixième évêque que Denys d’Alexandrie avait connu sur ce siège depuis qu’il était lui-même patriarche, et par conséquent, vraisemblablement, un homme jeune et inexpérimenté par comparaison. La conduite de Denys de Rome ne fut pas moins singulière. Il convoqua d’abord un concile local et condamna Denys d’Alexandrie ; puis il écrivit au pape d’Alexandrie pour lui dire qu’il l’avait fait, et lui demander sa défense. Mais le christianisme de Denys d’Alexandrie résista même à cette insulte et à cette injustice. Au lieu de visiter son diocèse insubordonné d’une juste colère, et de refuser l’impertinente demande de son homonyme de Rome, il écrivit aussitôt une réponse soignée et digne, d’une certaine longueur. Il y montre en détail comment ses paroles avaient été citées d’une manière si disloquée et arbitraire que leur sens en avait été entièrement dénaturé ; et il mentionne en un endroit qu’il s’était abstenu d’employer le terme disputé de « consubstantiel » parce qu’il ne l’avait pas trouvé dans l’Écriture, mais que son sens était le même, comme pouvaient le voir ceux qui liraient ses propres paroles sur le sujet dans la lettre précédente — dont il regrettait de ne pouvoir envoyer une copie à Denys.

Par cette conduite mesurée et digne, un scandale fut évité dans l’Église, et la réputation de Denys d’Alexandrie s’éleva plus haut qu’auparavant. Dans la dernière année de sa vie, il fut invité à assister au concile d’Antioche, qui condamna le fameux Paul de Samosate (dont l’histoire ne nous concerne pas ici) ; mais il s’excusa, en raison de son âge et de ses infirmités, leur donnant cependant son propre avis, par lettre, sur les sujets soumis à leur examen. Tandis que se poursuivaient les délibérations contre Paul, le grand évêque d’Alexandrie se reposa de ses multiples labeurs, et entra dans la joie de son Seigneur.

 

Chapitre X

Saint Ammon et saint Antoine

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

En l’an 268, Gallien fut tué devant Milan dans une lutte avec un prétendant rival. À sa mort, l’incertitude habituelle sur sa succession apporta de nouveaux troubles à la malheureuse Égypte. Claude prit le trône en Europe, et les monnaies d’Alexandrie portent son nom pendant des parties de trois années ; mais il était fort loin d’y régner. Les Égyptiens ne se soumirent jamais de bon gré à aucune domination étrangère, hormis la grecque ; et ils semblent alors avoir invité Zénobie — la veuve d’Odenath, et la reine dont la beauté et la renommée maintiennent vivant le souvenir du royaume de Palmyre — à envahir l’Égypte. Elle prétendait descendre de la grande Cléopâtre, et faire valoir ses droits sur le royaume de ses ancêtres. Elle avait à sa cour beaucoup de savants formés à Alexandrie, parmi lesquels le célèbre Longin ; mais il paraît probable qu’elle-même fût d’extraction romaine, et l’on n’a jamais montré comment le sang de Cléopâtre coulait dans ses veines. Pour la beauté, le courage et le malheur final, cependant, les deux femmes ne se ressemblaient pas mal. Son armée s’empara d’Alexandrie et descendit en triomphe la vallée du Nil, conduite par un Égyptien influent nommé Téniagène, qui s’était mis à la tête des envahisseurs. À leur retour, ils rencontrèrent un général romain et son armée, qui tentèrent de leur barrer le chemin à Babylone ; mais la connaissance supérieure du pays que possédait Téniagène lui permit de défaire son ennemi, et le général romain se donna la mort.

L’occupation de l’Égypte par les Palmyréniens dura jusqu’au règne d’Aurélien, qui fit Zénobie prisonnière et détruisit la ville de Palmyre après un double siège. Les Égyptiens, toutefois, ne se soumirent pas de nouveau à la domination romaine sans lutte ; et, bien que cette période soit fort obscure, il semble que pas moins de deux autres empereurs rivaux en Égypte durent être personnellement vaincus par Aurélien. À la longue, cependant, le pays fut réduit de nouveau à la soumission, et Aurélien retourna à Rome, laissant un habile lieutenant en la personne de Probus.

Durant la domination temporaire de Zénobie en Égypte, les chrétiens avaient été laissés en paix pour ce qui touchait leur religion, bien qu’ils dussent partager avec leurs voisins les horreurs de la guerre civile. Le successeur de Denys sur le trône patriarcal fut Maxime, dont nous n’entendons rien, après son élévation, sinon à propos de la condamnation de Paul de Samosate.

Ce fut cependant durant le patriarcat de Maxime que deux personnages égyptiens célèbres firent les premiers pas dans une vie de sacrifice de soi absolu, quoique erroné. C’étaient saint Antoine, et le moins connu, mais plus aimable, saint Ammon — le véritable fondateur de l’établissement de Nitrie[50], bien que Frontonius eût choisi cette vallée désertique pour sa retraite environ un siècle auparavant.

Antoine était né à Koma, en Haute-Égypte, de riches parents chrétiens ; mais il ne montra aucun goût pour l’étude, et, bien qu’il ne fût pas aussi illettré que certains écrivains l’ont imaginé, il ne semble jamais avoir appris d’autre langue que la sienne — chose inhabituelle parmi les classes élevées d’Égypte. Il fut privé des soins de ses parents avant l’âge de dix-huit ans, et laissé seul tuteur de sa sœur. Nous voyons en lui le même enthousiasme et le même esprit de sacrifice de soi qu’en Origène ; mais, bien que cela ne l’éperonnât pas tout à fait jusqu’à de telles extrémités au début, il n’avait ni la puissance de raisonnement ni les sages amis qui firent franchir à Origène sa crise spirituelle pour l’élever à un plus haut degré de pensée et d’action.

Six mois après la mort de ses parents (vers 268), Antoine entendit lire à l’église la leçon où le Christ dit au jeune homme riche : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, et suis-moi. »[51] Aussitôt, il résolut d’obéir littéralement à ce commandement, ne réservant qu’une petite part pour sa sœur. Mais, à l’occasion de sa visite suivante à l’église, les mots « Ne vous mettez point en peine pour le lendemain » tombèrent à ses oreilles comme un reproche de cette réserve. Il confia sa sœur à la garde d’une chrétienne du village, laissa vendre ses vastes terres au profit des pauvres, et s’en alla, pieds nus et seul, mener cette vie en guerre avec lui-même et avec tout instinct implanté par Dieu, par laquelle, à tous les âges, les hommes ont si étrangement cru se rapprocher de Dieu. Après un ou deux vains changements de résidence, il s’enferma dans un château en ruine, au bord du Nil, et refusa de regarder le visage d’aucun être humain. Il prêchait cependant aux simples campagnards, qui lui accordaient volontiers leur vénération superstitieuse, et venaient écouter les paroles passionnées, et souvent incompréhensibles, de l’ermite invisible. Ils lui apportaient le pain du pays — ces galettes plates qui, une fois faites, se gardent des mois, et deviennent si dures qu’il faut les humecter d’eau avant de pouvoir les manger, comme on peut encore voir le faire, n’importe quel jour, le plus pauvre laboureur égyptien. Son genre de vie donna naturellement naissance à mille rumeurs, qui furent ensuite incorporées dans les extraordinaires légendes aujourd’hui groupées autour de son nom. Là il vécut, invisible, mais d’une renommée toujours croissante, pendant vingt ans.

Le lieu de naissance d’Ammon n’est pas connu avec certitude, mais ce n’était pas loin d’Alexandrie. Lui aussi était l’enfant de riches parents, et de bonne heure laissé orphelin. Qu’il fût de pur sang égyptien, son nom le montre ; car, bien que beaucoup de purs Égyptiens prissent des noms grecs à leur baptême, jamais un Grec, ni l’enfant d’un mariage mixte, étant chrétien, n’appela son fils du nom d’un dieu égyptien. Parvenu aux années de la première jeunesse (probablement entre 265 et 270), il désira embrasser la vie monastique ; mais son oncle et tuteur refusa son consentement, déclarant nécessaire qu’il contractât une alliance avec une jeune fille dont les domaines, sans doute, s’accordaient bien avec les siens. Ammon semble avoir été encore légalement sous la puissance de son oncle, car son pas suivant fut d’en appeler à la jeune fille elle-même. Il l’enflamma bientôt de son propre enthousiasme pour une vie de sacrifice de soi, et les deux jeunes gens convinrent ensemble de ce qui leur paraissait la seule voie juste. Ils se marièrent sur l’accord mutuel qu’ils vivraient ensemble comme frère et sœur ; et, pendant plusieurs années, le pacte fut fidèlement observé. Les autorités diffèrent sur la question de savoir s’ils se retirèrent aussitôt au désert ou non ; mais il paraît plus probable que, durant ce temps, ils vécurent ensemble sur leurs terres et y firent leur devoir. Mais, au bout d’un certain temps — soit que le pauvre Ammon trouvât qu’il était plus heureux qu’il ne devait l’être, soit qu’il ne pût plus se fier à lui-même dans le célibat qu’il s’était imposé —, il se retira, avec le plein consentement de sa femme, au désert de Nitrie, où une grande multitude de disciples zélés le suivirent, lui et son successeur plus connu, Macaire ; de sorte que, environ quatre-vingts ans plus tard, Rufin mentionne quelque cinquante couvents dans le désert de Nitrie. Et ces premiers colons de l’Ouadi Natroun, comme on appelle aujourd’hui Nitrie, n’étaient pas tous des moines et des ermites. La basse vallée n’était pas absolument déserte : les lacs salés étaient cernés, comme aujourd’hui, d’une maigre végétation ; et l’on pouvait obtenir de l’eau douce, pour la culture comme pour la boisson, en creusant. Mais l’attention d’Ammon dut être aussitôt attirée par les dépôts de natron, et par l’usage qu’on en pouvait faire pour trouver du travail à ses hommes qui l’avaient suivi ; car, presque aussitôt après son établissement là, nous voyons certaines villes et certains villages du rif, ou terre cultivée du Delta — à trente ou trente-cinq milles de l’établissement —, se former en compagnie, et organiser des caravanes régulières pour aller chercher le natron exploité par Ammon et sa colonie, et l’écouler sur les marchés d’Égypte. Ce fut avec l’une de ces caravanes de commerce que le jeune Macaire vint à Nitrie, et fut enflammé d’un saint zèle à la vue de cette communauté ascétique et laborieuse. Les visions ne manquèrent pas pour confirmer son dessein de partager leur exil ; et, lorsqu’il eut fidèlement accompli l’affaire qui lui était confiée, il revint à Nitrie et se joignit à la colonie. Mais l’élément laïc — car les disciples d’Ammon n’étaient nullement tous des moines — et l’agitation de l’activité commerciale lui firent bientôt sentir que Nitrie n’était ni assez stricte ni assez solitaire pour lui. Il quitta la colonie laborieuse autour des lacs de natron, et se retira dans la haute vallée, qui n’a point d’oasis pour soulager sa désolation désertique. Sur les cartes françaises, les deux vallées — Scété et Nitrie — sont confondues en une seule ; mais il y a une division marquée et une différence d’altitude entre les deux, que M. Hooker a fidèlement consignée dans son relevé de l’année 1896. La haute vallée, qui s’incline vers le sud-est, n’avait pas de nom lorsque Macaire fit sa demeure solitaire dans l’une de ses grottes ; mais, depuis ce temps, elle fut connue sous le nom de Scété, d’une expression signifiant « le lieu des âmes disciplinées ». Car Macaire, comme Ammon, fut bientôt suivi de ses disciples, qui vécurent dans les cellules qu’ils se creusaient eux-mêmes, et se tenaient à l’écart du petit monde de Nitrie. Ils avaient loin à aller pour l’eau, et leur seule industrie était la vannerie, par laquelle ils obtenaient de quoi soutenir la vie dénuée qui leur semblait la plus haute forme d’existence. Là, Macaire passait sa vie à rêver, tandis qu’en contrebas Ammon peinait avec ses ouvriers, se permettant deux fois l’an de faire les six journées de marche à travers le désert et le Delta, pour revoir sa femme et s’assurer de son bien-être. Sans doute se faisait-il payer cher cette indulgence par mainte pénitence supplémentaire dans sa cellule du désert ; et l’on imagine avec quelle amère angoisse d’attente il dut guetter les nouvelles du monde extérieur durant ces terribles années, de 303 à 322. Ammon lui-même ne mourut que vers 345 ; et, pendant ce temps, il contempla de loin la dernière lutte désespérée de son pays natal pour s’affranchir du joug romain, et la terrible vengeance de cet empereur romain qui était lui-même né esclave.

 

Chapitre XI

Une lutte pour la liberté

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Après le meurtre d’Aurélien, Tacite prit le trône pour peu de temps en Europe, tandis que la veuve d’Aurélien régna huit mois en Égypte. À la mort de Tacite, les régiments stationnés en Égypte élurent unanimement leur général bien-aimé, Probus, qui quitta peu après l’Égypte pour assurer les provinces d’Europe. Mais les Blemmyes — qui avaient déjà envahi l’Égypte par le sud, dans l’intérêt du parti égypto-palmyrénien — profitèrent de son absence pour s’emparer du royaume de Haute-Égypte ; et Probus dut revenir à de durs combats, et reconquérir Coptos et Ptolémaïs comme si c’étaient des villes étrangères. Malgré des guerres incessantes, cependant, Probus trouva le temps de veiller aux travaux publics en Égypte, et traita les malheureux habitants de ce pays avec une bonté et une justice auxquelles ils étaient depuis longtemps étrangers. Mais, en 282, Probus fut assassiné par ses propres soldats, et Carus, le préfet, prit le trône. Il mourut en 283, dans une expédition contre les Perses, qui fut en conséquence abandonnée en hâte. Ses deux fils, Carin et Numérien, lui succédèrent ; mais, après une année d’intrigues et de combats, Dioclétien réussit à se rendre maître de l’empire.

Cependant, Maxime le patriarche était mort en 282, et il semble qu’il y eut des difficultés touchant le choix d’un successeur, qui laissèrent le siège vacant quelques mois. À la fin, Théonas fut élu, et gouverna son troupeau en paix pendant quelques années. Dans ce répit entre les guerres et la persécution, une grande église fut bâtie à Alexandrie et dédiée à la Vierge Marie : la première cathédrale d’Égypte. Car, bien que beaucoup d’autres églises eussent existé avant celle-ci en diverses parties de l’Égypte, ce semble avoir été la première tentative des chrétiens de bâtir un grand temple national pour leur culte public.

À vrai dire, que les chrétiens n’eussent connu aucune raison particulière de se défier de Dioclétien, c’est ce que montre une lettre que le patriarche écrivit au chrétien Lucien — nommé à la charge de grand chambellan, ou, comme nous pourrions mieux le traduire, d’intendant du palais — peu après l’avènement du nouvel empereur :

« La paix (écrit Théonas) dont les Églises jouissent maintenant nous est accordée à cette fin : que les bonnes œuvres des chrétiens brillent aux yeux des infidèles, et que, par là, notre Père qui est dans les cieux soit glorifié. Tel devrait être notre but et notre fin principale, si nous voulons être chrétiens en fait, et non en paroles seulement. Car, si nous cherchons notre propre gloire, nous désirons une chose vaine et périssable ; mais la gloire du Père et du Fils, qui pour nous fut cloué à la Croix, nous sauve d’une rédemption éternelle — cette grande attente des chrétiens. Je ne pense donc ni ne souhaite, mon cher Lucien, que tu te glorifies de ce que beaucoup, à la Cour, soient venus par ton moyen à la connaissance de la vérité ; tu devrais plutôt rendre grâces à Dieu, qui t’a choisi comme un bon instrument pour une bonne fin, et t’a donné faveur aux yeux du prince, afin que tu répandes au loin le parfum du nom chrétien, à sa gloire et au salut d’un grand nombre. »

Puis, après avoir insisté sur l’extrême attention à leur devoir qui doit distinguer les serviteurs chrétiens dans une cour païenne, il signale un défaut auquel ses compatriotes, comme tous les Orientaux, semblent avoir été enclins :

« À Dieu ne plaise (dit-il) que tu vendes à quiconque l’entrée du palais, ou que tu reçoives un présent pour suggérer à l’oreille de l’empereur ce qui est malséant. Éloigne de toi toute avarice, qui fait l’idolâtrie plutôt que la religion chrétienne. Un gain indigne et la duplicité ne conviennent pas à qui embrasse le Christ, pauvre et simple. Qu’il n’y ait parmi vous ni médisance ni langage immodeste. Que toutes choses se fassent avec bonté, courtoisie et justice, afin qu’en toutes choses le nom de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ soit magnifié. Accomplissez les devoirs auxquels vous êtes chacun appelés avec crainte envers Dieu et amour envers l’empereur ; et, avec exactitude et diligence, tenez pour assuré que tous les ordres du prince qui n’offensent point ceux de Dieu procèdent de Dieu lui-même. Revêtez la patience comme une robe ; soyez remplis de vertu et de l’espérance du Christ. »

Après cet exorde général, il passa à des conseils de détail pour l’accomplissement de leurs charges respectives. La plupart des officiers du palais semblent avoir été chrétiens ; et, bien que la charge de bibliothécaire ne fût pas encore pourvue, Théonas avait tout lieu de supposer qu’un chrétien serait choisi pour ce poste. Quant au gardien de la cassette, il doit tenir des comptes rigoureux, « ne se fiant jamais à sa mémoire » ; et ils doivent être tenus de telle sorte que l’état exact des affaires puisse se voir d’un coup d’œil, « ce qui sera aisé si les recettes elles-mêmes, le temps, le moyen et le lieu sont écrits distinctement ». Du gardien des robes et des ornements, il prescrit qu’il soit ponctuel à noter :

« Quelles sont les choses, de quelle sorte, où elles sont rangées, quand elles ont été reçues, par quel moyen, avec ou sans défaut ; et il doit y regarder souvent, et toujours savoir où trouver chaque article — faisant tout cela avec humilité et une patience enjouée, afin que le nom du Christ soit loué jusque dans une si petite chose. »

Mais c’est sur les devoirs du bibliothécaire que Théonas s’étend avec le plus de sérieux ; et là encore, il montre la même sagesse et le même tact. Le bibliothécaire doit connaître tous les livres confiés à sa garde, les feuilleter souvent, les ranger selon leur catalogue, employer les copistes les plus accomplis pour les transcriptions, et ainsi de suite. Il est particulièrement averti de ne pas se croire au-dessus des études profanes, surtout de celles pour lesquelles l’empereur lui-même pourrait montrer quelque goût. Il doit se familiariser avec les principaux orateurs, poètes et historiens de l’Antiquité ; et pourtant, à l’occasion, dans ses entretiens avec l’empereur, il doit glisser quelque mention judicieuse de la Septante, comme d’un livre qui avait été si fort prisé par le fameux Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte, qu’il pourrait bien mériter l’attention d’un empereur de Rome[52].

Il y a des directives sur le genre de livres qu’il devrait recommander pour la lecture à haute voix devant l’empereur, avec l’avis qu’il doit savoir citer des autorités en leur faveur. Il ne doit pas négliger de faire réparer et relier les vieux manuscrits selon leur besoin ; mais il doit toujours être prêt à introduire quelque mention des livres relatifs au Christ. Théonas insiste aussi beaucoup sur la nécessité, pour les serviteurs chrétiens, d’être toujours propres, soignés, « le visage avenant, et respectueux ».

Tournons maintenant notre attention vers l’empereur dont les chrétiens d’Égypte espéraient tant.

Nous le connaissons sous la forme grecque ou romaine d’un nom qui n’était à l’origine qu’un surnom, tiré de la ville dalmate à laquelle appartenait sa mère ; car Dioclétien naquit esclave, de parents esclaves, mais montra de bonne heure une ambition sans bornes et un génie naturel du succès, joints à une absence totale de scrupules quant aux moyens de l’obtenir. S’élevant rapidement dans l’armée, il était commandant des gardes du corps lorsque Numérien mourut à Chalcédoine, à son retour de la guerre de Perse. Ayant assuré son élection par les généraux et les tribuns alors présents à l’armée au moyen d’intrigues bien ourdies, il commença son règne en tuant de sang-froid, et de sa propre main, sans procès ni même enquête, le seul homme dont les prétentions fussent immédiatement dangereuses pour les siennes, et qu’on avait amené devant lui dans les chaînes, accusé par la clameur populaire du meurtre de Numérien. Deux ans plus tard, trouvant qu’il lui était impossible de maintenir seul en ordre un empire trop vaste, dont les diverses provinces étaient loin de se soumettre aisément à son usurpation, il s’associa dans l’empire Maximien — paysan illettré qui, comme lui, s’était élevé à un haut rang dans l’armée par un talent naturel pour commander aux hommes —, et lui donna le titre d’empereur d’Occident. Six ans plus tard, il jugea nécessaire de nommer deux sous-empereurs, ou Césars : Constance, homme de bonne famille, sous Maximien ; et Galère, jadis bouvier, sous lui-même. Chacun de ces hommes fut requis, comme condition de son élévation, de répudier sa femme et d’épouser une fille de son patron.

Il y avait de l’ouvrage en abondance pour tous ces hommes comme défenseurs de l’empire. Province après province refusait de reconnaître le fils d’un esclave barbare pour empereur, et élisait quelque prince à elle pour combattre encore une fois pour ses antiques libertés. La Bretagne se révolta sous un prince indigène appelé Carausius ; la Gaule, sous Élien et Amandus ; Carthage, sous Julien ; et enfin l’Égypte, sous Achilléus, prit les armes pour recouvrer son indépendance. Vu la durée et l’importance de cette lutte en Égypte, il est curieux de voir combien peu nous savons positivement sur l’homme qui, pendant plus de neuf ans, défia victorieusement la puissance romaine, et dont la mort au combat priva ses compatriotes de leur dernier espoir ; car il paraît probable, quoique nulle part expressément affirmé, qu’Achilléus, en dépit de son nom grec, fût égyptien de naissance et chrétien de religion. Dans les soixante dernières années, les Égyptiens étaient devenus de plus en plus intolérants au gouvernement de ces parvenus barbares qui s’appelaient empereurs romains, et réclamaient l’antique royaume d’Égypte comme leur héritage privé. Six fois déjà, durant ces soixante ans, ils s’étaient soulevés en armes du côté de quiconque semblait susceptible de les aider à recouvrer leur indépendance ; et maintenant, nullement découragés par les défaites constantes — inévitables lorsqu’on oppose des mercenaires aguerris et disciplinés à un peuple à qui l’usage des armes a été refusé pendant des siècles —, ils ne regardèrent plus vers un secours étranger, mais s’unirent une fois pour toutes — Grec, Égyptien, chrétien et païen pareillement — en un effort désespéré pour la liberté.

Mais, pour ce qui est de ce monde, la course est toujours aux plus rapides, et la victoire aux plus forts. Pendant quatre ans, ils jouirent de leur liberté d’une manière précaire, et Achilléus régna dans la Thébaïde ; tandis que Galère — bien que, chaque fois qu’il pouvait forcer un engagement véritable, il démontrât la supériorité de ses troupes en mettant les Égyptiens en déroute — ne pouvait se faire obéir au-delà des limites de son propre camp. Puis Dioclétien vint en personne avec une armée fraîche, et la longue lutte commença : d’un côté, le savoir, le christianisme et la faiblesse ; de l’autre, l’ignorance, l’incrédulité et la force.

Coptos et Busiris, après des sièges prolongés par l’empereur en personne, furent prises et entièrement détruites. Dioclétien parcourut la Thébaïde, et conclut un traité avec les Nubiens et les Éthiopiens, par lequel il leur céda le district entre Assouan et Ouadi Halfa, à condition qu’ils défendissent la frontière contre les Blemmyes. Ce traité était ratifié chaque année par un sacrifice religieux, selon les rites de l’antique religion égyptienne, dans l’île de Philæ — sacrifice auquel la garnison romaine prenait part. Il subsiste encore les restes du mur que Dioclétien fit bâtir en travers de la vallée ; et, selon certaines autorités, n’osant se fier entièrement aux Nubiens pour défendre la frontière égyptienne, il consentit à payer un tribut annuel tant aux Nubiens qu’aux Blemmyes.

Après cela, Dioclétien quitta l’Égypte ; et, avec son armée, la domination romaine se retira de nouveau. Tous les Égyptiens se rallièrent encore autour d’Achilléus, qui avait échappé à Dioclétien, et Alexandrie l’accueillit à bras ouverts. Les dates de ce règne sont très difficiles à déterminer ; mais, comme l’indépendance de l’Égypte est diversement évaluée de six à neuf ans, ce ne put être immédiatement que Dioclétien revint reconquérir le pays.

Lorsqu’il le fit, cependant, le sort de la malheureuse Égypte ne demeura pas longtemps en suspens. Comme Achilléus était dans Alexandrie, Dioclétien tourna son attention vers cette ville et entreprit un siège en règle. Il coupa tous les aqueducs qui alimentaient la ville en eau ; et, pouvant lui-même recevoir des vivres et des renforts constants par mer, tout en empêchant toute communication entre Alexandrie et l’Égypte, il ne put jamais y avoir grand doute sur l’issue finale. Toutes les nations voisines combattaient pour leur propre vie contre l’un ou l’autre des empereurs romains. Les Blemmyes et les Nubiens avaient été achetés pour rester inactifs ; et l’Égypte elle-même était ruinée par la campagne précédente de Dioclétien, et privée de son roi, enfermé dans Alexandrie. Après huit mois d’une résistance courageuse mais désespérée, Alexandrie fut prise d’assaut, et Achilléus mis à mort. Irrité au-delà de toute maîtrise de soi par la vaillante résistance qu’il avait rencontrée, Dioclétien aurait juré que le massacre des citoyens ne cesserait pas avant que leur sang ne coulât, dans les rues, jusqu’au genou de son cheval. Des milliers périrent ; et le carnage continua jusqu’à ce que — soit rassasié de cet horrible spectacle, soit cherchant, par politique, quelque moyen d’échapper à l’accomplissement de son hideux serment — Dioclétien saluât un faux pas opportun de son cheval comme un signe que la vengeance du Ciel était apaisée, et donnât l’ordre de cesser le massacre. On dit que la colonne solitaire qui s’élève aujourd’hui des décombres de l’antique Alexandrie, et qu’on connaît sous le sobriquet de colonne de Pompée, fut érigée par les citoyens, ou par ordre de l’empereur, dans le temple de Sérapis, pour commémorer cet événement ; mais, tant que de très vastes fouilles n’auront pas été faites à Alexandrie, il est impossible d’être sûr de quoi que ce soit dans cette ville. Dioclétien savait attendre son heure, et sa pleine vengeance sur l’Égypte ne fut tirée que quelques années plus tard ;

mais le châtiment qui suivit immédiatement fut assez lourd. Peu de personnages en vue, en Égypte, échappèrent à une sentence de mort ou d’exil ; la monnaie nationale de l’Égypte fut supprimée ; et, pire que tout, ce fut la perte de leurs antiques livres de science. Car Dioclétien, avec la superstition de l’ignorance, se mit en tête que les Égyptiens étaient capables, au moyen de l’alchimie, de transmuer les métaux en or, et que cela seul pouvait expliquer le sacrifice prodigue de richesses qu’ils avaient fait durant ces années de lutte pour leur liberté. Il ordonna donc que tous ces livres lui fussent livrés ; et, malgré les protestations et les supplications des Égyptiens, l’édit fut exécuté : les archives de la science — laquelle, si fantaisiste et fautive qu’elle pût être, était pourtant ce que le monde avait alors de mieux à offrir en chimie et matières connexes — furent solennellement brûlées par l’empereur barbare[53].

Peu après ces événements, le patriarche d’Alexandrie mourut — épuisé, probablement, par tout ce qu’il avait dû traverser. L’ordre de succession à la tête de l’école catéchétique est fort incertain durant ces temps troublés. Nous connaissons les noms des directeurs, mais non l’ordre dans lequel ils se succédèrent. Il paraît probable qu’à Théognoste succéda Achillas, nommé par Théonas. Achillas accéda, à une date bien postérieure, au patriarcat d’Alexandrie ; mais, entre-temps, Pierre et Sérapion semblent avoir pris successivement la charge de l’école. Il est donc très probable qu’Achillas, comme Clément l’avait fait à une époque antérieure, se retira d’Alexandrie durant ces temps troublés, et que Pierre prit la charge en son absence. La date de la mort de Théonas est donnée comme l’an 300 ; et il eut pour successeur Pierre, qui semble avoir été un homme comparativement jeune, avec une femme et des filles.

Pendant près de trois ans, l’Égypte demeura en suspens[54] ; puis éclata la tempête qui laissa l’Église à demi morte, et infligea à la nation égyptienne un coup dont elle ne s’est jamais relevée.

 

Chapitre XII

L’ère des martyrs

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

La persécution qui a valu à Dioclétien une immortalité si peu enviable en Égypte ne se borna pas, bien entendu, à ce pays : elle faisait partie d’un grand plan concerté pour extirper le christianisme de la terre. Car il avait peu à peu compris — et les efforts ne manquaient pas, de la part de son entourage, pour le lui faire bien sentir — que la force de l’opposition qu’il avait rencontrée résidait dans cette religion obstinée, qui revendiquait une autre cité que celle de l’Empire romain, et l’obéissance à une Divinité dont l’empereur romain n’était pas la manifestation visible. En Gaule, en Bretagne, en Afrique du Nord, il retrouvait la même cause sous-jacente, animant la lutte pour l’indépendance, qu’en Égypte. Galère[55] lui représenta à plusieurs reprises la gravité du cas ;

et les devins, que Dioclétien convoquait sans cesse pour prédire l’avenir, déclaraient qu’il leur était impossible de contraindre les esprits à répondre tant que le palais était rempli d’infidèles (de chrétiens), dont la présence empêchait toute manifestation.

Ainsi travaillé à la fois par la crainte superstitieuse et par des considérations de politique, Dioclétien donna l’ordre de promulguer un édit formel contre les chrétiens le 28 février — jour d’une fête païenne — de l’an 303. Dioclétien et Galère étaient alors tous deux à Nicomédie, et c’est du palais qu’ils observèrent l’ouverture de cette tragédie de neuf ans. Le préfet, accompagné en grand appareil d’officiers et de secrétaires, avec un corps de pionniers, se rendit en procession à la principale église de Nicomédie. On enfonça les portes, on brûla tous les livres sacrés et le mobilier de l’église ; puis les ouvriers, à coups de haches et de leviers, rasèrent l’église elle-même. Les dispositions de cet édit, publié le lendemain sur la place du marché, étaient les suivantes :

Toutes les églises devaient être démolies.
Tous les livres sacrés, brûlés.
Tous les chrétiens qui occupaient une charge officielle devaient non seulement être dépouillés de leurs dignités, mais privés de leurs droits civils (afin d’être par là rendus passibles de la torture et d’autres outrages).
Tous les chrétiens qui n’étaient pas fonctionnaires devaient être réduits en esclavage.

On imagine comment la foule se rassembla sur la place du marché — les chrétiens s’éclipsant en silence, à mesure qu’ils apprenaient le pire, dans le vague espoir de se cacher et d’échapper ; les païens n’osant élever la voix pour protester, de peur que le soupçon ne tombât aussi sur eux.

Tout à coup — ainsi va le récit — un chrétien d’un métal plus dur que les autres se fraya un chemin à travers la place pour lire la proclamation ; puis, à la face de la foule frappée de crainte, il arracha délibérément l’édit impérial et le jeta au loin. Il fut aussitôt saisi, torturé, et finalement brûlé vif à petit feu.

La tradition populaire a identifié ce martyr anonyme avec le grand saint Georges, aujourd’hui patron de notre propre pays. Rien ne s’oppose à ce que cela soit vrai, mais cet acte n’est pas rapporté dans la légende égyptienne de saint Georges. Dans cette légende, cependant, une explication des plus curieuses est incidemment donnée du mythe du dragon — laquelle a porté certains à ne voir, dans l’histoire de saint Georges et du Dragon, qu’une version chrétienne du Persée classique. Le Dragon était le sobriquet égyptien de Dioclétien, et le combat entre eux était la lutte prolongée entre la volonté et le pouvoir de l’empereur et l’héroïque résistance du martyr. Dans la forme la plus ancienne de la légende, il n’y a nul indice d’un dragon matériel, ni même d’aucun animal contre lequel saint Georges aurait fait la guerre. L’empereur y est représenté comme le maître du monde, avec quatre-vingts rois sous lui ; et la légende dit que, pendant trois ans après la publication de l’édit impérial, nul n’osa dire « Je suis chrétien », tant étaient terribles les tortures dont Dioclétien les avait menacés. Puis, poursuit le récit, le jeune officier Georges, mandé à la ville pour y recevoir de l’avancement, ne voulut pas se taire, mais déclara ouvertement qu’il était chrétien ; et son martyre fut prolongé parce que l’empereur ne désirait pas perdre un si bon officier, et qu’à chaque étape il renouvelait son offre de pardon et d’avancement si le jeune homme voulait céder.

Comme en tous les cas, la fable a recouvert l’ancien récit ; et il est probable que des interpolations furent délibérément faites, à une date bien postérieure, par un éditeur arien, afin que le saint Georges arien usurpât les honneurs de son plus ancien homonyme — ce qu’il réussit un temps à faire. Aujourd’hui, le processus est inversé : depuis que la secte arienne s’est éteinte en Égypte, les deux ou trois églises qui avaient été dédiées au saint Georges arien[56] revendiquent toutes le plus ancien martyr pour patron, et remplissent leurs églises de représentations du mythe médiéval, qui ont presque aussi peu à voir avec l’histoire réelle de l’un qu’avec celle de l’autre. Saint Georges, sur son coursier fougueux, tue le monstre mythique que Grecs et Égyptiens appellent un dragon[57], et délivre la princesse, comme Persée jadis. Mais il n’y a, dans la légende égyptienne primitive, ni monstre ni princesse. Le dragon était le sobriquet de l’empereur, que saint Georges interpelle d’un bout à l’autre par ce nom ; et la princesse était l’une des « épouses » de l’empereur, qu’on enferma toute une nuit avec le jeune guerrier, afin que ses séductions affaiblissent la résolution que la torture n’avait fait que fortifier. Mais il s’agenouilla aussitôt dans le coin le plus reculé de la chambre, et continua de prier jusqu’à ce qu’elle lui ordonnât avec impatience de dire tout haut ce qu’il marmonnait. Alors il lui raconta l’histoire de Jésus, et la toucha si fort que, au matin, lorsque les officiers impériaux vinrent les chercher, elle se déclara chrétienne, et fut sur-le-champ mise à mort par ordre de l’empereur[58].

La meilleure réponse, cependant, à ceux qui — à commencer par Reynolds, au dix-septième siècle — ont tenté d’identifier le saint Georges du dragon avec le Georges arien d’Alexandrie, est un simple énoncé des faits. Georges d’Alexandrie ne fut assassiné qu’en 361 ; et si des églises lui furent jamais dédiées, ce ne fut que quelque temps après. Or des églises furent dédiées en l’honneur du grand saint Georges dès l’année 346.

À l’heure actuelle, le processus de confusion de deux saints l’un avec l’autre se poursuit en Égypte, et il est à craindre que la personnalité comparativement moderne et douteuse n’efface l’autre ; car tout le monde, en Occident, a entendu parler de sainte Catherine d’Alexandrie, tandis que peu connaissent le nom de Sitte Dimiana, la vierge-martyre la plus vénérée d’Égypte. Son image est dans chaque église, et il est peu de membres de l’Église égyptienne qui ne puissent vous conter son histoire. Si sainte Catherine a jamais existé — ce qui est extrêmement douteux —, elle est probablement à identifier avec Théodora, martyrisée à Alexandrie vers la date généralement attribuée à sainte Catherine. On allègue que Théodora, avant sa conversion, aurait pu porter le nom d’Hécaterina, de la déesse Hécate, auquel cas elle l’aurait changé à son baptême. Mais c’est là pure supposition ; et, autant qu’on puisse l’établir, l’Église égyptienne n’entendit jamais parler de sainte Catherine avant que les catholiques romains n’apportassent sa renommée dans son prétendu pays natal, des siècles après son martyre légendaire.

Lorsque les touristes européens venaient voir les églises égyptiennes et demandaient l’image de sainte Catherine, le drogman leur montrait obligeamment l’image de la seule grande vierge-martyre dont les prêtres sussent quelque chose : Sitte Dimiana, son rameau de palmier à la main et entourée de ses quarante religieuses. Il y a quelque temps, me trouvant par hasard dans l’une des principales églises du Caire, j’entendis le prêtre décrire l’image de Dimiana comme étant celle de Catherine. « Qu’est-ce qui vous a fait dire cela ? lui demandai-je. N’a-ce pas toujours été une image de Sitte Dimiana ? — Que puis-je dire ? répondit le prêtre avec un geste d’excuse. Votre Excellence sait que c’est Sitte Dimiana ; mais les touristes ne savent rien de Sitte Dimiana, et quand je le leur dis, ils ne comprennent pas. Ils disent que ce doit être sainte Catherine ; et — qu’en sais-je ? — il se peut que Catherine soit l’anglais pour Dimiana. Aussi je leur dis que c’est sainte Catherine, et ils sont contents. » Depuis lors, je constate que l’image de cette église — presque la seule que visitent les touristes — est toujours décrite comme sainte Catherine ; et, l’autre jour encore, je trouvai à Alexandrie un développement nouveau. Les catholiques romains y ont dédié une église à leur sainte Catherine d’Alexandrie, et les catholiques égyptiens ont pris conscience de son existence. J’entrai dans la seule église copte survivante là-bas, restaurée depuis quelques années, et j’y trouvai une image nouvellement peinte de Dimiana, représentée — non avec un rameau de palmier, mais avec une roue — au milieu de ses quarante religieuses. Le nom de Dimiana était peint sur l’image, et je leur demandai pourquoi ils l’avaient représentée avec une roue, comme si elle était sainte Catherine. « Mais les Frangis disent qu’elle est sainte Catherine, me répondirent-ils. Catherine est la traduction frangi (européenne) de Dimiana ; aussi avons-nous donné une roue à Sitte Dimiana, nous aussi ! »

Il ne sera peut-être pas hors de propos de donner un bref récit de Sitte Dimiana, dont le nom est le féminin de Dimian, ou, comme on l’écrit généralement en anglais, Damien. Elle fut l’une des martyres de cette persécution : une jeune fille d’une grande beauté, qui se voua au cloître à l’âge de quinze ans. Son père était un Égyptien de souche, devenu gouverneur de l’une des provinces d’Égypte, et il bâtit un monastère pour sa fille, à environ deux heures de cheval au nord de Bilkas, où elle se retira avec ses compagnes. Elle en devint l’abbesse, malgré sa jeunesse ; et le nombre de ses religieuses est donné à quarante lorsque la persécution éclata. Le père de Dimiana était fort respecté ; et l’empereur, peu désireux de perdre un si bon serviteur dans un pays difficile, usa de son influence personnelle pour persuader cet homme de sacrifier. On dit qu’il offrit de se contenter d’un seul signe extérieur de soumission, et qu’en retour il permettrait au gouverneur de régler l’exécution de l’édit dans sa province et de sauver ses amis de la torture. Le gouverneur hésita ; mais quand Dimiana l’apprit, elle plaida si puissamment auprès de son père, en sens contraire, qu’il refusa tout compromis et défia l’empereur. Dioclétien, furieux d’être déjoué par une femme, assouvit sa vengeance, non sur le père, mais sur la fille. Dimiana et toutes ses religieuses furent arrêtées et sommées de sacrifier. Sur leur refus, elles furent soumises aux tortures les plus cruelles et les plus prolongées ; mais, comme aucune ne voulait céder, elles furent toutes décapitées ensemble. Le couvent où l’on dit que reposent leurs os existe encore près de Bilkas ; et c’est un fait curieux que les mahométans indigènes — ceux, c’est-à-dire, dont les ancêtres étaient des chrétiens égyptiens, mais qui, à diverses époques, sont devenus apostats — conservent encore la vénération traditionnelle pour Sitte Dimiana, et vont avec leurs voisins chrétiens au pèlerinage annuel de son sanctuaire, qui est l’un des spectacles les plus intéressants d’Égypte.

Pendant trois ans, la persécution se poursuivit avec une férocité constante et implacable dans tout l’empire. Le premier édit fut publié en 303 ; et, en 304, tandis que Dioclétien souffrait d’un accès de folie, Galère publia le quatrième édit. Celui-ci était plus rigoureux qu’aucun de ceux qui l’avaient précédé, et visait tous les chrétiens, sans considération d’âge, de sexe ni de condition sociale. Eusèbe de Césarée, qui visita Alexandrie quand les horreurs de ce temps étaient encore fraîches dans l’esprit de ceux qui en avaient été témoins, a laissé un tableau saisissant des souffrances des chrétiens en Égypte, où Arrien — lui-même martyr par la suite — se distingua entre tous les gouverneurs par le zèle avec lequel il exécutait les ordres de ses maîtres impériaux. Le langage d’Eusèbe ne dit pas tout à fait clairement s’il était lui-même en Égypte durant la persécution ; et il se peut que la phrase, dans la lettre suivante, où il parle de ce qu’il a vu de ses propres yeux, se rapporte aux martyres de Palestine, ce qui lui permettait de recevoir sans hésitation les récits semblables qu’on lui faisait de la persécution dans la Thébaïde :

« Mais il passerait tout pouvoir de détail de donner une idée des souffrances et des tortures qu’endurèrent les martyrs de la Thébaïde. Ceux-ci avaient le corps déchiré avec des tessons au lieu de crocs, et étaient ainsi mis en pièces jusqu’à la mort. Des femmes, liées par un pied et hissées en l’air par certaines machines, le corps nu et entièrement découvert, offraient à tous les regards ce spectacle des plus immondes, cruels et inhumains. D’autres encore périrent attachés à des arbres et à des branches : car, rapprochant par des machines les plus fortes branches, et liant à chacune d’elles les membres des martyrs, on lâchait ensuite les rameaux pour qu’ils reprissent leur position naturelle, dans le dessein de produire ainsi une action violente qui déchirât les membres de ceux qu’on traitait de la sorte. Et toutes ces choses se faisaient, non pas durant quelques jours seulement, ou un certain temps, mais pendant une suite d’années entières. Tantôt dix ou plus, tantôt plus de vingt, tantôt pas moins de trente, et même soixante, et tantôt encore cent hommes, avec leurs femmes et leurs petits enfants, étaient mis à mort en un seul jour, condamnés à des supplices divers et variés. Nous avons nous-mêmes observé, étant sur les lieux, beaucoup de gens entassés en un seul jour, les uns subissant la décapitation, les autres les tourments des flammes ; en sorte que l’arme meurtrière, complètement émoussée et ayant perdu son tranchant, se brisait en morceaux, et que les bourreaux eux-mêmes, las de tuer, étaient obligés de se relayer. Nous fûmes aussi témoins de la plus admirable ardeur d’âme, et de l’énergie et de l’empressement vraiment divins de ceux qui croyaient au Christ de Dieu : car, dès que la sentence était prononcée contre le premier, d’autres s’élançaient d’autres côtés vers le tribunal, devant le juge, confessant qu’ils étaient chrétiens, tout à fait indifférents aux tortures affreuses et multiformes qui les attendaient, mais se déclarant pleinement, et de la manière la plus intrépide, de la religion qui ne reconnaît qu’un seul Dieu suprême. Ils recevaient, en effet, la sentence finale de mort avec joie et exultation, au point même de chanter et d’élever des hymnes de louange et d’actions de grâces jusqu’à leur dernier souffle. Admirables, certes, étaient ceux-là ; mais éminemment merveilleux étaient aussi ceux qui, bien que distingués par la richesse, la noblesse de naissance et une grande réputation, et excellant dans la philosophie et le savoir, regardaient pourtant tout cela comme secondaire au prix de la vraie religion et de la foi en notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. »

L’un des plus fameux martyrs d’Égypte qui souffrirent sous Dioclétien fut Mennas, ou Ména, toujours appelé Mari Ména. Il naquit d’une bonne famille, dans la ville de Nikiou, et son père fut fait gouverneur d’une province d’Afrique. Ména était lui-même officier dans l’armée lorsqu’on le somma de renoncer au christianisme. Sur son refus, il fut décapité, et son corps enseveli dans le district de la Maréotide. Une église fut bâtie en son honneur à cet endroit, remplacée plus tard par une plus grande sous le règne d’Arcadius. Elle paraît avoir servi de lieu de repos aux pèlerins et aux voyageurs sur la route du désert entre Alexandrie et la vallée de Nitrie.

On épargna la vie d’un très grand nombre, parce qu’il fallait plus de travailleurs dans les carrières de porphyre et les mines d’émeraude d’Égypte — toujours exploitées par des forçats, et, pendant bien des années, entièrement par des chrétiens, dont la religion était l’unique crime. Il suffisait pourtant amplement, pour les condamner aux travaux forcés à perpétuité, qu’une persécution éclatât et qu’on eût besoin de plus de mineurs. Quelques-uns aussi — et principalement des évêques de l’Église — furent condamnés à travailler à perpétuité dans les écuries impériales de chameaux et de chevaux. Mais ceux-ci semblent avoir acheté leur vie par quelque concession, puisque Eusèbe en parle comme n’ayant pas gouverné leur troupeau d’une manière légitime et convenable, et comme étant par là tombés en diverses disgrâces. On donne les noms de cinq évêques égyptiens comme de ceux qui souffrirent les tortures les plus excessives avant leur mort. Les anciens martyrologes donnent le nombre de ceux qui subirent la mort durant les neuf années de persécution en Égypte comme étant de cent quarante-quatre mille ; et, bien que nous soyons libres de supposer de leur part une grande exagération, l’estimation inverse de Gibbon doit être rejetée comme absolument indigne de foi. Aucun étudiant impartial ne peut manquer de conclure que le carnage fut effroyable en Égypte — sans parler de ceux qui apostasièrent ou réussirent à se cacher.

Les circonstances qui accompagnèrent la conversion d’Arrien, l’un des plus implacables persécuteurs, ont été données dans Neale ; mais, comme il avait évidemment sous les yeux une version inexacte, nous donnons le récit égyptien plus ancien. Arrien avait parmi ses soldats deux hommes, nommés Philémon et Apollonius, dont le premier était chanteur et l’autre joueur de flûte. C’étaient de grands amis, et ils désiraient vivement le martyre plutôt que de servir plus longtemps sous un si terrible ennemi de la foi ; mais il semble que leurs dons musicaux, et peut-être d’autres mérites, eussent jusque-là porté Arrien à ignorer leur religion et à les laisser tranquilles. Voyant qu’il faisait le plus grand cas de Philémon, les deux amis imaginèrent le stratagème suivant : Philémon prit la flûte et les vêtements d’Apollonius, et, ainsi déguisé, se présenta devant Arrien et se confessa chrétien. Arrien, le croyant Apollonius, et pensant évidemment qu’il serait nécessaire de faire un exemple de l’un pour détourner l’autre de suivre ses traces, ordonna aussitôt qu’il fût percé de flèches par les archers, ce qui fut fait. Dès qu’il fut mort, Apollonius se présenta de la même façon devant le gouverneur, qui s’aperçut ainsi qu’il avait sacrifié celui des deux amis qu’il désirait garder en vie. Dans un accès de colère, il condamna Apollonius à subir aussitôt la même mort. Tandis qu’on exécutait la sentence, l’une des flèches dévia et frappa le gouverneur à l’œil. Il endura les plus grandes souffrances, mais fut guéri par un chrétien (la légende dit que le moyen employé fut le sang des amis martyrisés). Sur quoi il se déclara convaincu de la puissance du Christ et de la vérité du christianisme, et donna la preuve de sa bonne foi en libérant aussitôt tous ceux qui attendaient encore la torture et la mort dans les prisons. La nouvelle en fut bientôt rapportée à Dioclétien, qui fit venir Arrien et le mit à mort.

Bien que le gouverneur d’Alexandrie paraisse avoir été plus humain qu’Arrien dans son interprétation des édits, la persécution y fut aussi menée avec une grande sévérité ; et l’on rapporte que Pierre, comme d’autres patriarches l’avaient fait avant lui, se retira d’abord dans la retraite.

Dioclétien, avant son accès de folie, avait promis d’abdiquer le 1er mai 305 ; mais, ayant recouvré la raison au mois de mai de cette année-là, il refusa de le faire, et tenta de reprendre les rênes du gouvernement. Galère ne le souffrit pas, et, avec beaucoup de violence, contraignit Dioclétien à faire l’abdication formelle qu’il avait promise. Cependant[59], la mort de Constance, en 306, et les troubles de l’empire occupèrent Galère, de sorte que la persécution se relâcha, en Égypte, pour un bref espace ; et, comme approchait la Pâque de 307, Pierre, outre sa lettre pascale, s’employa à rédiger des Canons de pénitence, ou conditions auxquelles ceux qui avaient failli durant la persécution pourraient être réadmis dans l’Église. Nous les donnons en abrégé, sans les arguments et les citations de l’Écriture dont Pierre se servit pour appuyer sa décision en chaque cas :

1. Ceux qui, au commencement de la persécution, avaient cédé sous une torture extrême, et avaient montré leur repentir durant les trois années écoulées, seraient reçus à la Pâque prochaine, après un jeûne strict de quarante jours[60].

2. Ceux qui n’avaient enduré que « l’épreuve de la prison », et avaient cédé avant qu’on appliquât la torture véritable, devaient subir une année de pénitence de plus avant d’être réadmis dans l’Église.

3. Ceux qui n’avaient rien enduré, mais avaient failli par pure terreur, devaient faire pénitence pendant quatre ans.

4. (Non un canon, mais une lamentation sur les tombés qui n’avaient pas encore demandé leur réadmission.)

5. Ceux qui avaient échappé en feignant l’épilepsie, ou par quelque autre ruse, devaient faire pénitence six mois de plus.

6. Les esclaves qui avaient été contraints par leurs maîtres d’affronter l’épreuve à leur place, et avaient failli, devaient montrer des « œuvres de pénitence » pendant un an.

7. Les maîtres qui avaient ainsi agi devaient faire pénitence pendant trois ans.

8. Ceux qui avaient failli, puis réparé aussitôt en se présentant de nouveau et en endurant la prison et la torture, pouvaient être reçus à la communion sans épreuve ni châtiment.

9. Ceux qui s’étaient exposés volontairement, au lieu d’attendre d’être arrêtés, ne sont pas à louer, mais à rappeler que le Christ et les Apôtres n’agirent pas ainsi ; et ceux d’entre eux qui avaient failli dans ces conditions, étant clercs, et étaient ensuite revenus au combat, devaient néanmoins cesser d’exercer comme clercs, bien qu’ils pussent être reçus à la communion.

10. Ceux qui s’étaient dénoncés eux-mêmes afin d’encourager et de servir les autres avaient bien fait, et ne devaient pas être blâmés.

11. Ceux qui avaient ouvertement acheté leur immunité à prix d’argent ne sont pas à censurer.

12. Ne sont pas à blâmer ceux qui échappèrent simplement par la fuite.

13. Ceux qui avaient été contraints par pure force de manier les sacrifices contre leur volonté, et ceux que la torture avait rendus tout à fait insensibles, devaient être regardés comme confesseurs ; et, s’ils étaient clercs, autorisés à reprendre leur ministère.

Longtemps après la séparation entre l’Église d’Égypte et les Églises d’Europe, ces canons égyptiens furent ratifiés au concile in Trullo (692) ; et ainsi le décret de ce qu’on appelle une Église hérétique fut intégré au droit canonique des branches orthodoxes.

Il paraît très probable que ce fut durant cette accalmie momentanée de la persécution que le schisme de Mélèce attira pour la première fois l’attention ; mais les diverses autorités diffèrent dans leurs conclusions de deux ou trois ans. Mélèce était évêque de Lycopolis (Assiout), et l’on donne deux histoires tout à fait différentes — l’une par ses propres partisans, l’autre par Athanase, qui écrivit sur le sujet quelque cinquante ans plus tard. Il y a probablement des éléments de vérité dans les deux récits.

Athanase affirme que Mélèce s’était sauvé, au temps de la persécution, en sacrifiant aux idoles ; que Pierre convoqua ensuite un concile à Alexandrie, par lequel Mélèce fut convaincu et déposé ; que Mélèce, au lieu de se soumettre, se sépara de l’Église, et prit sur lui non seulement d’ordonner des prêtres, mais de consacrer des évêques — jusqu’à trente, dit-on, qui tous affirmèrent leur indépendance d’Alexandrie. On les accuse aussi d’avoir introduit des observances judaïques et ritualistes d’un caractère malséant. À Alexandrie, son principal ami et soutien était le depuis lors célèbre Arius, natif de Libye, qui avait été ordonné diacre par Pierre.

Les partisans de Mélèce, d’autre part, déclaraient que ses démarches avaient été rendues nécessaires par la fuite de Pierre hors de son poste et par l’emprisonnement de tant d’évêques du Nord. Les points admis des deux côtés sont les suivants : que Mélèce échappa de quelque manière à la prison et à toute souffrance pour la foi, bien qu’aucun autre évêque du pays ne paraisse l’avoir fait ; qu’il ordonna des prêtres et consacra des évêques pour d’autres diocèses que le sien, malgré la protestation écrite — de leur prison — de quatre des évêques qui furent parmi les premiers martyrs ; qu’après la mise à mort de ces évêques, il alla à Alexandrie et prit sur lui d’assumer les fonctions de Pierre, encore absent ; qu’il ne tint aucun compte de la lettre de remontrance de Pierre ; et que, lorsque, au retour de Pierre, Mélèce fut condamné par le synode, il méprisa ouvertement la sentence et se dressa en opposition à Pierre. Il se retira cependant dans son propre pays ; et Arius fut pardonné et réadmis par Pierre.

Le renouvellement de la persécution mit fin à la controverse pour un temps ; mais le pays était bien loin d’avoir fini d’entendre parler de Mélèce ni d’Arius.

À l’automne de 308, Galère, conjointement avec son neveu Maximin, promulgua un nouvel édit de persécution, plus rigoureux ; et les gouverneurs des diverses provinces, qui s’étaient contentés, l’année précédente, d’ordonner la perte d’un œil et la réduction en esclavage (généralement dans les mines d’Égypte) pour tous les chrétiens qui refusaient de renier leur religion, furent excités à un zèle nouveau. Il s’ensuivit un règne de terreur, non sans ressemblance avec celui de la Révolution française, qui dura deux années entières. Nous ne nous attarderons pas sur le nouveau catalogue d’horreurs ; qu’il suffise de dire qu’elles surpassèrent tout ce qui avait précédé, et qu’une terreur nouvelle s’ajouta par la luxure brutale et effrénée de Maximin Daïa en Égypte, et de Maxence (fils de l’empereur Maximien) en Occident.

En 311, Galère fut frappé d’une maladie effroyable ; et, dans son agonie, trouvant que ni aucun médecin ni aucun dieu en qui il se fiât ne pouvait le secourir, il tenta, comme suprême ressource, de faire la paix avec le Dieu des chrétiens, contre lequel il avait dressé toute la force de sa vie — en vain, comme il le comprenait maintenant. Le texte de son édit de paix avec les chrétiens est donné dans Eusèbe, et c’est un document extraordinaire. Mais sa tardive soumission n’appela aucun miracle en sa faveur. Sa rétractation fut publiée le dernier jour d’avril 311 ; et, à la fin de mai, on savait par tout l’empire que Galère était mort.

Malgré l’édit de Galère, cependant — auquel furent aussi joints les noms de Constantin et de Licinius —, la persécution n’était pas encore terminée. Maximin Daïa poursuivit sa carrière presque sans frein, et quelques-uns des plus illustres martyrs d’Égypte tombèrent en cette dernière année de la persécution. Parmi eux, le patriarche lui-même, qui fut décapité soudainement, et presque en secret, de peur que la populace, qui l’aimait beaucoup, ne se soulevât pour l’arracher aux griffes du gouvernement. Cette dernière calamité tira même Antoine, dans la Thébaïde, de sa mort vivante de vingt ans. Il sortit de son tombeau, et fit son pénible chemin jusqu’à Alexandrie, pour consoler le peuple ainsi soudain privé de son chef — espérant aussi, dit-on, y recevoir la couronne du martyre, à laquelle il avait échappé dans la Thébaïde. En cela, cependant, il fut déçu. Constantin et Licinius avaient enfin fait cause commune contre l’infâme Maximin, et l’attention de celui-ci fut détournée de la persécution d’autrui par le besoin de se défendre lui-même. En 312, il fut finalement vaincu ; et, après avoir passé plusieurs jours dans l’ivresse, il mit fin à ses propres jours en prenant du poison.

Ainsi se terminèrent les dix années les plus terribles que l’Église chrétienne, dans son ensemble, ait jamais connues. Chaque nation peut conter de douloureux récits de persécution, aussi farouches même que celle dont nous venons de donner un bref aperçu ; et nous ne devons jamais oublier que ce fut un roi chrétien[61] qui, quelque douze siècles plus tard, condamna solennellement à mort toute la population d’un autre pays chrétien — homme, femme et enfant — pour sa religion, et envoya une armée exécuter la sentence. Mais, depuis l’avènement du premier empereur chrétien, il n’y a jamais eu de persécution aussi universelle et aussi impitoyable que celle d’où les chrétiens d’Égypte, avec une signification pathétique, comptent encore leurs années[62] : l’ère des Martyrs.

 

Chapitre XIII

La controverse arienne

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Après la mort de Maximin, et près d’un an après le martyre de Pierre, les Égyptiens osèrent élire un nouveau patriarche ; et leur choix tomba sur Achillas, qui avait été autrefois chef de l’école catéchétique. Antoine quitta alors la ville ; mais, au lieu de retourner dans la Thébaïde, il se retira dans la région montagneuse entre la mer Rouge et le Nil, où, après sa mort, furent bâtis les monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul, qui existent encore sur le même emplacement. Là, afin d’épargner à ses disciples la peine de venir de loin lui porter sa nourriture, il cultiva de ses propres mains assez de terre inculte pour subvenir à ses besoins, et travailla aussi à la fabrication de nattes. Au total, sa vie paraît avoir été plus saine après cette date ; et, outre qu’il enseignait les disciples qui bientôt se pressèrent autour de lui, il ne perdit plus jamais l’intérêt qu’il portait au monde extérieur, dont il avait eu un si bref aperçu, et écrivit plus d’une fois au préfet ou à l’empereur, lorsqu’il jugeait qu’ils avaient besoin d’être guidés. Il n’avait pas de livres, et ne connaissait d’autre langue que la sienne ; mais il semble avoir beaucoup pensé, et bien enseigné. La Vie qu’Athanase écrivit de lui a été si fort interpolée que beaucoup nient qu’Athanase ait pu y avoir part. Certains critiques du dix-neuvième siècle sont même allés jusqu’à déclarer qu’Antoine n’avait jamais existé, et que cette Vie n’était qu’un roman. Que l’on doive la qualifier de roman historique plutôt que de biographie, la plupart des érudits l’admettront ; mais, tout en déplorant l’atmosphère de superstition et les fables merveilleuses qui se groupèrent si vite et si naturellement autour de la figure du reclus, nous devons en toute équité reconnaître qu’il n’y a aucune raison sérieuse de nier ni l’existence de cet homme, ni les faits principaux de sa vie.

Achillas ne gouverna Alexandrie qu’environ un an ; et le principal incident rapporté de son patriarcat est qu’il réadmit Arius à la communion, sur la demande de celui-ci — Arius qui avait été excommunié une seconde fois par Pierre, et laissé sous le coup de la sentence à la mort de ce dernier —, et, de plus, lui confia la charge de l’église de Baucalis, la plus ancienne de la ville, que l’on disait marquer le lieu de sépulture de saint Marc. À la mort d’Achillas, Arius se porta même candidat au trône patriarcal ; mais le choix unanime du clergé et du peuple tomba sur Alexandre, l’ami d’Achillas.

Alexandre était déjà un homme âgé lorsqu’il devint patriarche, et son élève favori, Athanase, devait avoir près de dix-sept ans. L’histoire que Rufin rapporte de la manière dont l’attention d’Alexandre fut pour la première fois attirée sur Athanase ne peut donc être vraie exactement comme il la donne ; mais il n’est nullement impossible que quelque chose de ce genre ait eu lieu avant l’élévation d’Alexandre à l’archevêché.

Alexandre, dit-on, attendait quelques membres du clergé à dîner, et était assis à une fenêtre qui dominait le rivage au-dessous de sa maison, regardant distraitement des enfants jouer au bord de la mer. Remarquant enfin que les enfants imitaient visiblement les cérémonies de l’Église, et jugeant que le jeu allait trop loin, il les fit venir de la plage et amener devant lui, en présence des autres ecclésiastiques arrivés entre-temps. L’affaire se révéla plus sérieuse qu’il ne l’avait prévu ; car, à l’examen, il découvrit que l’un des enfants, Athanase, avait réellement, avec toutes les formules requises, baptisé quelques-uns de ses camarades qui n’avaient jamais été baptisés. Les ecclésiastiques assemblés, après s’être consultés, décidèrent que le baptême devait être tenu pour valide, et s’employèrent à faire former pour le sacerdoce Athanase et un ou deux des enfants qui lui avaient servi d’assistants.

Que l’histoire soit vraie ou non, il n’est pas douteux qu’Athanase fut, dès son enfance, un protégé favori d’Alexandre, et qu’il fut nommé secrétaire de ce dernier lorsqu’il devint patriarche. Pendant environ cinq ans après l’avènement d’Alexandre, l’Église jouit, dans toute l’Égypte, d’une paix dont elle avait grand besoin. Mélèce, comme nous le savons par les événements ultérieurs, persista dans son schisme ; mais Assiout était alors à bien des journées de marche d’Alexandrie, et il semble du moins être demeuré tranquille dans son propre diocèse. Le peuple se réinstalla dans ses foyers, les églises furent rebâties ; et, bien que presque chaque famille du pays dût pleurer quelque ami cher ou quelque parent, et que beaucoup de ceux qui restaient portassent, dans leurs membres balafrés et leurs yeux éteints, les traces de la terrible tempête qu’ils avaient traversée, le pays était plus chrétien encore qu’auparavant — tant de païens avaient été gagnés à la cause du Christ par la preuve qu’ils avaient vue de sa vérité et de sa puissance. Il y avait pourtant une différence, qui devait se montrer de plus en plus, à mesure que le temps passait, dans le caractère des Égyptiens. Le meilleur sang de la nation avait été sacrifié — d’une part, dans la guerre d’indépendance sous Achilléus ; d’autre part, dans la lutte pour l’existence du christianisme durant les dix dernières années. Un très grand nombre de ceux qui restaient pour repeupler le pays avaient sauvé leur vie par la ruse, sinon par la lâcheté ; et ceux qui, bien que mutilés, étaient encore vivants parmi les leurs, et non d’irrémédiables forçats dans les mines lointaines, étaient enclins à une farouche intolérance envers tout tort imaginaire fait à la foi pour laquelle ils avaient tant sacrifié. Une autre décennie s’était à peine écoulée qu’il devint nécessaire à un empereur non baptisé — le dernier des six qui s’étaient partagé l’empire à l’abdication de Dioclétien — d’intervenir d’une main ferme entre les évêques querelleurs des Églises.

Les événements qui menèrent au concile de Nicée, et les actes du concile lui-même, sont si largement connus, et ont déjà été si bien décrits en anglais par le chanoine Bright, le doyen Stanley et d’autres, qu’il est inutile de s’y arrêter longuement. Ce fut vers l’année 319 que les murmures croissants, à Alexandrie, contre l’enseignement hérétique d’Arius obligèrent Alexandre à en prendre quelque connaissance. Ressentant vivement, comme il le faisait évidemment, le scandale des dissensions dans l’Église, surtout en un tel temps, il s’efforça, par une écoute patiente et de la sympathie, de gagner la confiance du parti hérétique, comme Denys l’avait fait ; mais la tentative échoua, et les deux réunions informelles qu’Alexandre convoqua pour discuter de la question n’aboutirent à rien. Alexandre écrivit alors une lettre pastorale à Arius et à ses partisans, les exhortant à abandonner leur impiété, mais toujours sans résultat. Le point en question était, comme chacun sait, la divinité de Notre-Seigneur ; et il faut reconnaître que jamais, ni avant ni depuis, il n’y eut dans l’Église de controverse d’une telle importance. Même les plus désireux de paix durent se sentir contraints de prendre parti. Nous inclinons à dire, en effet, que, bien qu’Arius eût fait à diverses reprises plusieurs tentatives pour exprimer sa croyance en des termes qui seraient acceptés par les autorités de l’Église, nul de ceux qui ont étudié la question ne peut douter sérieusement qu’il niât, en fait, la divinité de Notre-Seigneur. D’autres sectes hérétiques l’y avaient précédé ; mais jamais auparavant pareille négation n’avait été si volontiers reçue ni si largement répandue que maintenant, dans la réaction qui suivait l’âpre tension d’exaltation spirituelle qui avait soutenu les hommes au temps de la persécution.

En 320, Alexandre convoqua un concile, et Arius fut excommunié pour la troisième fois de sa vie. Il quitta Alexandrie et se rendit en Palestine, où il se fit beaucoup d’amis influents. Finalement, Eusèbe, évêque de Nicomédie, qui avait jadis été condisciple d’Arius, épousa chaudement sa cause, et porta ainsi l’affaire, à une date ultérieure, à la connaissance de l’empereur Constantin, dont Eusèbe était le parent et l’ami.

À son retour de Nicomédie en Palestine, Arius fut autorisé par Eusèbe de Césarée et d’autres évêques à tenir des assemblées religieuses dans les divers diocèses. Cela poussa Alexandre à prendre de nouvelles mesures contre lui ; et il rédigea une lettre évangélique aux évêques de toutes les Églises, exposant les raisons pour lesquelles il s’était senti contraint d’excommunier Arius, et devait refuser de le réadmettre à la communion tant qu’il persisterait dans sa voie présente. Pendant un court temps, l’attention des disputeurs fut détournée par la terreur d’un nouvel accès de persécution, qui commença en effet sous Licinius — lequel mit à mort Donat, évêque de Thmuis en Égypte (Philéas, son prédécesseur dans l’évêché, avait subi le martyre quelques années auparavant), avec deux de ses clercs. Pour cette cause et d’autres, Constantin attaqua Licinius, et le défit en deux batailles rangées, en juillet et en septembre de l’année 323. Constantin se proclama alors seul empereur du monde, et fixa sa résidence à Byzance. C’est à lui qu’Eusèbe de Nicomédie en appela maintenant en faveur d’Arius ; et l’empereur trouva le temps, au milieu de tous ses soucis et de toutes ses occupations impériales, d’écrire une lettre, adressée conjointement à Alexandre et à Arius, tout empreinte de l’esprit de la vraie charité et de la vraie courtoisie chrétiennes.

Mais, malgré le ton admirable de la lettre de l’empereur, il faut reconnaître qu’il y manqua entièrement de saisir la véritable portée du débat ; et Hosius de Cordoue, qui apporta la lettre en personne à Alexandrie, en fit dûment rapport à son maître impérial à son retour d’Égypte. Constantin donna alors l’ordre d’assembler tous les évêques de toutes les Églises à Nicée, afin que l’affaire fût réglée, avec toute la délibération voulue, une fois pour toutes. Le fameux concile se tint donc en 325 ; et la forme la plus ancienne du symbole de Nicée[63] y fut rédigée et signée par tous les évêques assemblés, hormis cinq. Il se terminait par l’anathème suivant, qui, fort heureusement, a depuis longtemps été abandonné :

« Mais la sainte Église catholique et apostolique anathématise ceux qui disent qu’il y eut un temps où le Fils de Dieu n’était pas, et qu’il n’était pas avant d’être engendré, et qu’il fut fait de ce qui n’existait pas ; ou qui affirment qu’il est d’une autre substance ou essence que le Père, ou qu’il fut créé, ou qu’il est sujet au changement. »

Le concile anathématisa ensuite Arius, et prononça une sentence de bannissement tant contre lui que contre les évêques qui avaient refusé de souscrire au symbole. Les évêques assemblés tournèrent alors leur attention vers le schisme de Mélèce, et vers la question du jour où l’on devait célébrer Pâque. Nous donnons le paragraphe de l’épître écrite par le concile aux Égyptiens qui se rapporte à ces matières :

« Agissant avec plus de clémence envers Mélèce — bien que, à strictement parler, il fût tout à fait indigne de faveur —, le concile lui permit de demeurer dans sa propre ville, mais décréta qu’il n’exercerait aucune autorité, ni pour ordonner ni pour désigner en vue de l’ordination ; qu’il ne paraîtrait, sous ce prétexte, dans aucun autre district ni aucune autre ville, mais conserverait simplement une dignité nominale. Que ceux qui avaient reçu de lui des charges, après avoir été confirmés par une ordination plus légitime, seraient admis à la communion à ces conditions : qu’ils continueraient de tenir leur rang et leur ministère, mais se regarderaient comme inférieurs en tout point à tous ceux qui avaient été précédemment ordonnés et établis en chaque lieu et chaque église par notre très honoré collègue Alexandre. Ils n’auront aucune autorité pour proposer ou nommer qui bon leur semble, ni pour rien faire du tout sans le concours de quelque évêque de l’Église catholique qui soit l’un des suffragants d’Alexandre. … Lorsqu’il arrivera que l’un de ceux qui détiennent des charges dans l’Église vienne à mourir, alors que ceux qui ont été récemment admis dans les ordres soient promus à la dignité du défunt, pourvu qu’ils en paraissent dignes et que le peuple les élise, l’évêque d’Alexandrie ratifiant aussi leur choix. Ce privilège est concédé à tous les autres, en vérité ; mais à Mélèce personnellement, nous n’accordons nullement la même licence, à cause de sa conduite désordonnée passée ; et, en raison de la témérité et de la légèreté de son caractère, il est privé de toute autorité et juridiction, comme un homme capable de susciter de nouveau de semblables troubles. Telles sont les choses qui concernent particulièrement l’Égypte et la très sainte Église des Alexandrins ; et si quelque autre canon ou ordonnance devait être établi, notre seigneur, très honoré collègue et frère Alexandre, étant présent avec nous, entrera, à son retour auprès de vous, dans des détails plus minutieux, puisqu’il n’est pas seulement participant à tout ce qui se décide, mais en a la principale direction. Nous avons aussi à vous communiquer une nouvelle réjouissante touchant l’unité de jugement sur la très sainte fête de Pâque : car ce point aussi a été heureusement réglé par vos prières, en sorte que tous les frères d’Orient qui célébraient jusqu’ici cette fête en même temps que les Juifs se conformeront désormais aux Romains, à nous, et à tous ceux qui, depuis les temps les plus reculés, ont observé notre période de célébration de Pâque. »

Bien que la controverse arienne pût ainsi sembler réglée, elle ne faisait, en vérité, que commencer. Alexandre mourut quelques mois après son retour en Égypte, et sa place fut occupée par le jeune et impétueux Athanase, qu’Arius regardait comme son ennemi personnel. Pendant les dix années suivantes, l’affaire prit la forme d’un duel entre ces deux hommes éminents ; après la mort d’Arius[64], elle devint un duel entre l’empereur et le pape d’Alexandrie[65].

 

Chapitre XIV

Hérésie et schisme

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Constantin, croyant avoir pacifié à la fois l’empire et l’Église, tourna ensuite son attention vers la réforme du droit impérial et la construction d’une nouvelle cité impériale. Ses réformes juridiques, n’ayant produit aucun effet particulier en Égypte, ne nous retiendront pas ; mais le transfert du pouvoir impérial à Byzance eut une influence importante sur la nation égyptienne. On a déjà fait observer que les Égyptiens détestèrent toujours la domination romaine, et regardaient les Latins, avec quelque apparence de raison, comme une race de païens ignorants, dont la seule supériorité était précisément la chose qui forçait à leur obéir : leur génie militaire. Les quelques derniers règnes d’empereurs manifestement barbares avaient porté cette aversion jusqu’à la frénésie[66], et provoqué la lutte désespérée pour la liberté sous Dioclétien. Mais Constantin, bien que de descendance impériale, était natif du pays qu’on appelle aujourd’hui la Servie, et n’avait aucun amour pour Rome. Ses sympathies étaient grecques ; et les deux cités jumelles, de part et d’autre de l’Hellespont — Byzance et Chalcédoine —, étaient toutes deux d’anciennes colonies grecques.

Byzance fut la ville qu’il choisit pour noyau de sa nouvelle cité ; et, par certaines dispositions fort curieuses, il assura indirectement que presque tous les colons qui afflueraient vers la nouvelle capitale fussent de descendance grecque et macédonienne[67]. Le tribut annuel de blé envoyé d’Égypte à la cité impériale fut désormais envoyé à Constantinople, et non plus à Rome. En gros, nous pouvons dire qu’il ne reste en Égypte qu’un seul mot et qu’une seule ruine pour attester la domination, depuis longtemps révolue, de l’empire jadis romain. La seule ruine de quelque importance est la forteresse romaine de Babylone. Même celle-ci n’est pas connue des indigènes comme romaine : pour eux, elle est, et depuis bien des siècles, la principale place forte chrétienne d’Égypte. Mais le seul mot qui demeure est fort curieux, car ce n’est ni plus ni moins que le nom romain — quoique les indigènes eux-mêmes n’en aient pas conscience. Lorsque Constantin lia l’ancienne et la nouvelle capitale en les appelant l’Ancienne et la Nouvelle Rome, nul ne parut suivre son exemple, et Byzance fut toujours appelée Constantinople — ou Stamboul, comme la prononciation de lèvres étrangères l’a fait depuis. Pourtant, par tout l’Empire d’Orient, le nom de Rome demeura, et en vint à signifier, non les Romains, mais les Grecs, ou Byzantins. L’antique nom d’Hellènes disparut entièrement de la langue courante. La nation grecque demeura ; la pensée grecque et la langue grecque reprirent une fois de plus leur empire sur le monde oriental, et particulièrement sur l’Égypte, mais sous le nom de cette race païenne que les Égyptiens méprisaient comme barbare, et craignaient comme la plus grande puissance militaire que le monde eût jamais vue : le nom de Roum. L’Égyptien d’aujourd’hui, et depuis bien des siècles, traduit le mot Roum non par Rome, mais par Grèce[68]. Pour lui, le quartier grec est le Harat el-Roum, et le patriarche grec est le patriarche Roumi.

Peu après le concile de Nicée, une terrible tragédie domestique frappa l’empereur romain, et le laissa, pour le reste de sa vie, un homme changé. Il est impossible d’entrer ici dans les questions controversées du meurtre de Crispus et de Fausta. Il ne semble que trop probable que Fausta ait faussement accusé son beau-fils auprès de son père, de telle manière que le malheureux jeune César fut exécuté par l’empereur dans un accès de fureur ; et que le remords croissant de Constantin éclata, lorsqu’il découvrit plus tard la vérité, en une passion si effroyable qu’il mit aussitôt à mort l’accusatrice — bien qu’elle eût été sa femme pendant bien des années, et que ses fils fussent maintenant, depuis le meurtre de leur demi-frère, ses héritiers au trône.

Dans tous les récits des dernières années de la vie de Constantin, nous voyons des traces de remords et de déchéance du caractère. On dit qu’il chercha consolation et absolution auprès de l’Église ; et il ne paraît pas improbable que les longs pèlerinages d’Hélène, les constructions d’églises répandues partout, et l’ajournement du baptême de l’empereur, aient tous fait partie de la pénitence par laquelle il cherchait à expier ces sombres pages de sa vie.

Notons, en passant, qu’aucun des récits contemporains ne rapporte aucun des miracles que des écrivains postérieurs mentionnent comme ayant eu lieu durant les recherches d’Hélène dans la Ville sainte. Tous s’accordent à dire que Constantin bâtit une église (entre autres, à Jérusalem) sur le lieu où Notre-Seigneur avait été enseveli, et tous parlent de ce lieu comme bien connu de tous ; mais il n’est pas même certain qu’aucune croix y ait jamais été trouvée. On attribue aussi à Hélène la fondation de bien des églises en Égypte, particulièrement celles des monastères Rouge et Blanc, près de Souhag. Beaucoup d’entre elles furent sans doute bâties sur l’emplacement d’églises plus anciennes détruites dans la récente persécution.

Vers cette époque aussi, l’Église d’Abyssinie fut fondée, comme un rejeton de l’Église égyptienne, sous l’autorité spirituelle de laquelle elle est demeurée depuis lors. Auparavant, le christianisme n’avait jamais pris racine en ce pays, bien que le peuple revendiquât une lointaine parenté avec les Juifs et pratiquât beaucoup de rites juifs[69]. Athanase siégeait en synode avec quelques-uns de ses évêques lorsqu’on vint annoncer qu’un étranger, fraîchement arrivé d’Abyssinie, demandait audience. On invita l’homme à entrer, et il conta son histoire aux prélats assemblés, donnant son nom : Frumentius.

Plusieurs années auparavant, leur dit-il, son tuteur, un philosophe de Tyr nommé Méropius, était parti pour ce que nous appellerions aujourd’hui une expédition de plaisance vers l’Inde, emmenant avec lui ses deux jeunes parents, Frumentius et un frère plus jeune nommé Édésius. À leur voyage de retour, ils avaient relâché dans un port d’Abyssinie pour faire de l’eau ; et là, les indigènes, pour se venger de torts commis par l’équipage d’un autre navire, étaient tombés sur eux et les avaient massacrés tous, hormis les deux enfants, qui furent vendus comme esclaves au roi. L’un fut fait échanson royal, et Frumentius secrétaire particulier du roi, lequel, à son lit de mort, les affranchit. Sa veuve les supplia de demeurer encore dans le pays et de l’aider à élever les jeunes princes. Peu à peu, presque tout le gouvernement de l’Abyssinie passa entre leurs mains, et ils usèrent de toute leur influence pour promouvoir le christianisme dans le pays. Maintenant que le jeune roi était parvenu à sa majorité, Frumentius et son frère étaient en chemin vers leur patrie ; Édésius, à la vérité, s’était déjà hâté vers Tyr, mais Frumentius s’était détourné pour rapporter au pape ce qui avait été fait (car c’était l’évêque d’Alexandrie, et non l’évêque de Rome, qu’on regardait en Orient comme le pape), et pour le supplier d’envoyer un évêque qui poursuivît la mission[70].

Athanase, après avoir consulté les évêques, pressa Frumentius lui-même de retourner et d’entreprendre l’œuvre. Il fut peu après consacré, et renvoyé en Éthiopie, où il passa le reste de sa vie. Les Abyssins le révèrent sous le nom d’Abou Salama, le Père de la Paix[71].

Nous avons aussi un récit détaillé d’une visite pastorale faite par Athanase, durant ce temps de paix, jusqu’à Assouan, au cours de laquelle il se rendit à Tabenne. Là, Pacôme, célèbre ermite et auteur de la plus ancienne « Règle de vie monastique », s’était attaché — converti plein de ferveur, qui avait quitté l’armée pour devenir chrétien — à un ermite plus ancien, nommé Palémon, d’une grande sainteté dans ce voisinage. Les deux hommes s’étaient soutenus par la fabrication de ces tuniques rudes et velues si répandues en Égypte ; et, au fil des ans, une vaste multitude de célibataires s’était établie autour d’eux, qui sortit alors en procession à la rencontre du patriarche, en chantant des psaumes.

Mais ni Mélèce ni Arius n’étaient enclins à se soumettre à la décision du concile de Nicée, et de nouvelles dissensions se firent bientôt sentir en Égypte. L’évêque schismatique et le prêtre hérétique semblent avoir fait cause commune contre leur patriarche, de sorte que les noms de mélitien et d’arien s’appliquaient en Égypte indistinctement à leurs partisans. Tirant parti de ce que Constantin tombait de plus en plus sous l’influence des prêtres ariens, ils l’amenèrent à écrire à Athanase et à désirer qu’Arius fût maintenant réadmis dans l’Église. Athanase refusa, au motif qu’Arius persistait encore dans son hérésie. Son refus — sur lequel le parti arien avait dû compter — irrita si fort l’empereur contre lui qu’il fut tout prêt à écouter les accusations qu’Eusèbe de Nicomédie et ses partisans se mirent à formuler contre Athanase. C’étaient : qu’il avait pris sur lui d’imposer une taxe à l’Égypte pour fournir des surplis (« vêtements de lin ») au clergé ; et qu’il avait fourni de l’argent à un conspirateur. Ces deux accusations furent aisément réfutées, et jamais sérieusement maintenues contre lui ; mais la troisième — étant de ces demi-vérités proverbialement difficiles à combattre — lui donna plus de peine.

Quelques années auparavant, un prêtre d’Alexandrie nommé Colluthus avait pris sur lui de se séparer de l’Église — on ne sait pas au juste sur quel fondement — et d’ordonner prêtres des laïcs. Comme il n’était lui-même que prêtre, il fut condamné à un concile d’Alexandrie, et ceux qu’il avait ordonnés furent déclarés simples laïcs. L’un de ces hommes, nommé Ischyras, méprisa la décision du concile ; mais, au lieu de tenter d’officier dans la ville, il se retira dans son hameau natal, dans la Maréotide. Là, il n’y avait point d’église, et il avait coutume de rassembler une très petite assemblée dans une chambre. Il est presque dommage qu’Athanase, qui eut connaissance de ces faits au cours d’une visite (vers 329), n’ait pas ordonné lui-même ce ministre dissident d’avant l’heure, et ne l’ait pas encouragé à bâtir une église.

Mais Athanase, si grand qu’il fût, n’avait pas la largeur d’esprit et la sympathie qui distinguaient le patriarche Denys. Il faut mentionner aussi que certains auteurs représentent Ischyras comme un homme de mauvais caractère ; et cela, si c’est vrai, explique entièrement la conduite d’Athanase. Il envoya un prêtre nommé Macaire pour sommer Ischyras et faire des remontrances à son père. Ischyras était malade au lit, mais son père promit qu’il s’abstiendrait à l’avenir de ses procédés irréguliers. Là-dessus, Ischyras se joignit aux mélitiens, et devint un instrument entre leurs mains. L’accusation portée contre Athanase était que lui, ou Macaire sur ses ordres, avait violemment saccagé toute l’église, brûlé les livres et brisé le calice. Athanase prouva qu’il n’y avait point d’église ; que rien n’avait été détruit ; et que, bien loin qu’on eût trouvé Ischyras y célébrant l’office, il était malade au lit au moment de la visite de Macaire. Plus tard, Ischyras lui-même se présenta, et, dans un document écrit signé par treize membres du clergé d’Alexandrie et de la Maréotide, avoua qu’il avait juré faussement. « Dieu m’est témoin, déclara-t-il, que je ne sais rien de ce que vous auriez fait des choses qu’ils rapportent. Nulle coupe ne fut brisée, nulle sainte table renversée. Ils m’ont poussé de force à ces affirmations. » Mais, comme Athanase refusait de lui accorder l’absolution immédiate, Ischyras rétracta ensuite cette rétractation.

Athanase fut ensuite accusé de sorcellerie — accusation des plus dangereuses à presque toute époque, hormis la nôtre, depuis le quatrième siècle. On déclara publiquement qu’il avait empoisonné un évêque mélitien nommé Arsène, et s’était servi de son corps pour d’impies pratiques de magie. C’est un exemple de la dégradation du caractère national depuis la persécution qu’une telle histoire pût être aisément et largement crue. On montrait la main d’une momie comme la main coupée d’Arsène. Athanase, découvrant à sa surprise que son refus de démentir la chose était tenu pour suspect, envoya un diacre dans la Thébaïde pour s’enquérir de l’affaire.

Le diacre découvrit bientôt que l’évêque disparu vivait dans le monastère de Ptemencyrcis ; mais, avant qu’il pût atteindre le lieu, Pinnès (l’abbé) expédia en hâte Arsène à Tyr. Le diacre, cependant, parvint au monastère, arrêta Pinnès et un moine nommé Hélias, qui avait accompagné Arsène une partie du chemin, et les amena devant le gouverneur du district, où ils avouèrent ce qu’ils avaient fait[72].

Le diacre se rendit aussitôt à Tyr pour chercher Arsène, mais fut quelque temps sans pouvoir le trouver. À la fin, l’un des serviteurs de l’officier consulaire du district vint lui dire que, ayant par hasard surpris quelqu’un, dans une taverne, qui disait qu’Arsène était caché dans l’une des maisons de la ville, il avait suivi celui qui parlait, et pouvait maintenant guider le diacre jusqu’à la cachette. Arsène fut découvert, et nia d’abord sa propre identité, mais fut reconnu par Paul, évêque de Tyr. Arsène écrivit alors à Athanase — qu’il appelle « son bienheureux pape » —, exprimant son chagrin de ce qu’il avait fait, et suppliant qu’on lui pardonnât et qu’on le réadmît à la communion.

Malgré cette complète justification, Eusèbe de Nicomédie persuada l’empereur que les accusations contre Athanase devaient être publiquement examinées à un concile de l’Église. Un concile fut en effet convoqué à Césarée par Eusèbe l’historien, évêque de cette ville ; mais Athanase, bien que cité à comparaître à plusieurs reprises, n’en tint aucun compte. Il continua de s’occuper des affaires de sa propre province, espérant sans doute que toute l’affaire se dissiperait sans plus de folie ni de scandale. En 335, cependant, un autre concile fut convoqué à Tyr ; et, cette fois, Athanase reçut de l’empereur l’ordre formel d’y assister, auquel il obéit aussitôt, mais il s’y rendit en quelque appareil, accompagné de quarante-huit de ses évêques. Il fut reçu avec une discourtoisie si étudiée par les évêques assemblés — qui étaient pour la plupart ariens — que Potammon, l’un de ses évêques, cria avec indignation sa honte à l’évêque de la ville, Eusèbe : « Es-tu assis là pour juger Athanase ? lui demanda-t-il. Toi et moi fûmes jadis en prison ensemble pour la foi. J’y perdis un œil. Comment t’en es-tu tiré, toi, sans dommage ? »

Eusèbe reprit le vieux confesseur de sa véhémence, et le procès se poursuivit ; mais l’animosité des juges était manifeste. Athanase fut de nouveau accusé du meurtre d’Arsène. « Quelqu’un ici a-t-il connu Arsène ? » demanda Athanase. Plusieurs répondirent qu’ils l’avaient connu. Athanase fit alors avancer un homme dont la tête, jusqu’à ce moment, avait été enveloppée, et lui ordonna de regarder le concile en face. C’était Arsène. Athanase écarta un côté de son manteau, et montra que la main droite d’Arsène était entière et à sa place. Puis, avec une grande lenteur, il découvrit l’autre ; et, dans le silence qui suivit, il remarqua avec calme : « Vous voyez, il a deux mains. Où est l’autre, celle que j’aurais coupée ? Dieu n’a créé l’homme qu’avec deux mains. »

Une scène de tumulte et de confusion s’ensuivit, durant laquelle Arcaph — l’homme principalement responsable de la calomnie mensongère — réussit à s’échapper, mais non sans avoir lancé le cri que c’était là une nouvelle preuve de la sorcellerie d’Athanase, dirigeant ainsi contre le malheureux patriarche, qui venait de prouver son innocence, une telle tempête de fureur que le comte Denys, envoyé par l’empereur pour veiller à la régularité des débats, sauva sa vie à grand-peine.

Le cas d’Ischyras demeurait cependant ; et six commissaires, notoirement ariens et donc ennemis d’Athanase, furent envoyés en Égypte pour enquêter sur l’affaire. Macaire fut retenu en prison à Tyr, et Athanase résolut d’en appeler à l’empereur en personne. En compagnie de cinq de ses évêques, il prit le premier navire qui partait de Tyr pour Constantinople, et parut soudain devant l’empereur, un jour qu’il chevauchait au-dehors. D’abord, Constantin ne le reconnut pas ; et, quand Athanase se fit connaître, il refusa de l’entendre, apparemment au motif que les matières en question étaient déjà soumises à l’examen d’un concile. Mais Athanase tint bon. « Ou bien convoque un concile légitime (c’est-à-dire œcuménique), dit-il, ou bien donne-moi l’occasion de rencontrer mes accusateurs en ta présence. » L’empereur finit par consentir, et écrivit une lettre convoquant le concile à Constantinople. Beaucoup d’entre eux, alarmés, retournèrent en hâte dans leurs diocèses au lieu d’obéir ; mais Eusèbe de Nicomédie et d’autres évêques ariens se rendirent à la cour, et, à l’étonnement d’Athanase, ne mentionnèrent même pas Arsène ni Ischyras, mais portèrent contre lui une accusation toute nouvelle : qu’il avait l’intention d’arrêter le départ des navires de blé pour Constantinople — acte équivalant à une déclaration de guerre contre l’empereur.

Athanase nia totalement l’accusation, mais elle avait été bien choisie. L’empereur — déjà sans doute enclin à être jaloux de son sujet le plus puissant — coupa court à sa défense, et termina toute l’affaire en bannissant sommairement Athanase à la cour de son fils aîné, Constantin, à Trèves. Il y demeura deux ans et demi, dans un pays qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait jamais vu ; et, à ses yeux égyptiens, l’Allemagne du Nord était « comme les extrémités de la terre ». Il avait avec lui un ou deux de ses amis égyptiens, et écrivait sans cesse à son troupeau éploré ; car les années de son bannissement ne furent nullement paisibles en Égypte. Arius, qui, au concile de la Dédicace à Jérusalem, avait de nouveau expliqué dans un sens détourné ses anciennes déclarations et y avait été réadmis dans l’Église, fut renvoyé à Alexandrie ; mais il y fut la cause de tant de troubles, dans la ville divisée, qu’il fut ensuite rappelé. Le sentiment patriotique des Égyptiens s’indigna aussi de l’enlèvement de leurs antiques monuments et de leurs majestueux obélisques pour embellir la nouvelle cité de Constantin ; et l’élément païen de la population s’indigna plus encore du transfert du sacré nilomètre, du temple de Sérapis à l’une des églises chrétiennes. La fête annuelle de la crue du Nil fut désormais célébrée par le clergé chrétien, au lieu de l’être par les prêtres de l’antique religion. Antoine, qui avait récemment quitté sa cellule à la prière d’Athanase pour prêcher à Alexandrie contre l’hérésie arienne, écrivit à l’empereur pour intercéder en faveur d’Athanase, mais en vain. Enfin, Eusèbe de Nicomédie persuada l’empereur de permettre qu’Arius fût publiquement reçu dans l’Église, à Constantinople, un certain dimanche, avec une sorte de procession triomphale, du palais impérial à l’église des Apôtres. Alexandre, l’évêque de Constantinople, protesta en vain, et tous les préparatifs furent faits pour la cérémonie — laquelle était destinée à ne jamais avoir lieu. Car, le samedi qui précédait ce dimanche, Arius, avec une foule de ses partisans, quitta le palais impérial et parcourut toutes les principales rues de la ville, anticipant son triomphe du lendemain et attirant l’attention du peuple partout où il passait. Comme il approchait du forum de Constantin, il fut saisi d’un mal violent, qui se lit comme une attaque de choléra sous sa forme la plus aiguë. Il se retira à l’arrière du forum, et la foule l’attendit avec une appréhension croissante. Bientôt, la rumeur de sa mort subite courut de bouche en bouche, confirmée par les un ou deux témoins, frappés d’horreur, de la scène épouvantable qui avait eu lieu.

Ainsi mourut Arius — le précurseur de ceux qui s’appellent aujourd’hui, non plus ariens, mais unitariens —, un homme de bon caractère moral, et pourtant capable, en raison des circonstances du temps, de faire à la cause du christianisme un tort plus durable qu’aucun méchant n’aurait pu le faire. Ses partisans ont aussi la peu enviable distinction d’avoir été les premiers persécuteurs chrétiens.

En 337, Constantin acheva et dédia la grande église des Saints-Apôtres, où il voulait être enseveli. Presque aussitôt après, sa santé déclina ; et, ayant reçu le baptême d’Eusèbe de Nicomédie, il mourut le dimanche de la Pentecôte de cette même année. Avant sa mort, il avait créé sous lui pas moins de cinq Césars : ses trois fils et ses deux neveux. À Constantin, son fils aîné, il avait confié le soin de la Bretagne, de l’Espagne et de la Gaule ; à Constance, l’Asie, la Syrie et l’Égypte ; à Constant, l’Italie et l’Afrique ; à Dalmace, l’Illyrie ; à Hannibalien, l’Arménie et le Pont[73].

Aussitôt après la mort de son père, Constance, le second fils, se hâta vers Constantinople ; et on ne saurait l’absoudre de complicité dans les événements qui suivirent. Les armées déclarèrent qu’elles ne voulaient pour régner sur elles que les fils de Constantin ; et, peu après, il y eut un massacre général des descendants de Constance Ier et de sa seconde femme, Théodora. Dalmace et Hannibalien, avec cinq autres neveux de Constantin, furent tués, outre deux de ses demi-frères, son ministre impopulaire Ablavius, et un ou deux autres. Les deux seuls membres de la famille impériale épargnés — outre les fils de l’empereur — furent les deux fils de son demi-frère Jules Constance : Gallus, qu’on croyait alors mourant ; et le petit Julien, sauvé par un évêque chrétien.

Les trois frères se réunirent alors à Sirmium, et se repartagèrent l’empire. Constantin II prit l’Occident ; Constant, les provinces du centre ; et Constance II devint empereur d’Égypte et d’Orient.

Constantin II invita aussitôt Athanase à regagner son siège ; et, après une nouvelle entrevue des trois empereurs à Viminacium — à laquelle Athanase accompagna Constantin —, le patriarche égyptien arriva à Alexandrie en novembre 338, et fut reçu avec de grandes démonstrations nationales de joie et d’actions de grâces. Il ne fut cependant pas longtemps laissé en paix. Outre d’autres accusations qu’il put aussitôt réfuter, les évêques ariens du dehors de l’Égypte représentèrent à Constance — lui-même arien, et qui avait imposé Eusèbe de Nicomédie[74] au peuple réticent de Constantinople comme patriarche — qu’Athanase avait péché contre tous les principes ecclésiastiques en regagnant son siège sans la permission formelle d’un autre concile général de l’Église. Ils soutinrent donc que le siège d’Alexandrie était canoniquement vacant, et intriguèrent pour assurer l’élection d’un homme appelé Pistus, l’un des prêtres excommuniés pour hérésie par le patriarche Alexandre en même temps qu’Arius. Ils semblent avoir cru qu’en amenant l’évêque de Rome — à qui Pistus était inconnu — à intervenir, ils renforceraient leur cause ; et, en conséquence, trois prêtres furent envoyés comme leurs émissaires à Rome.

Le pape Jules, cependant, écrivit fort justement à Athanase pour s’informer ; et celui-ci envoya ses propres légats, munis de telles preuves touchant Pistus que la tentative de le consacrer patriarche d’Alexandrie fut aussitôt abandonnée, même par ses propres amis. Les légats apportèrent aussi une épître synodale de l’Église d’Égypte, signée de près de cent évêques égyptiens, où ils exposaient l’innocence d’Athanase, et déclaraient que le but réel des eusébiens était d’établir l’hérésie arienne en Égypte. Jules de Rome proposa qu’un concile fût convoqué pour régler la question, et cette proposition fut apparemment adoptée par les deux partis. Mais, au début de 340, Constantin II — qui avait été le protecteur d’Athanase — fut tué dans une escarmouche ; et, presque aussitôt après, l’Église d’Alexandrie fut électrisée par l’annonce, dans un édit formel du préfet Philagrius, que ce n’était pas Pistus, mais un homme nommé Grégoire, qui venait de la cour de Constance pour être installé patriarche d’Alexandrie à la place d’Athanase.

Grégoire était natif de Cappadoce, mais il avait été formé au collège d’Alexandrie, et avait reçu des bontés d’Athanase. Lui-même n’avait pas été excommunié pour arianisme, mais son secrétaire Ammon avait été, comme Pistus, déposé pour ce motif par Alexandre. Sa nomination fut le signal d’émeutes populaires à Alexandrie. Une grande assemblée — parmi bien d’autres — se tenant pour protester contre ce traitement d’Athanase, dans l’église de Saint-Quirinus[75], Philagrius, qui était compatriote et ami de Grégoire, excita une populace de la plus basse lie du peuple païen (certains disent qu’il la conduisit lui-même) à attaquer l’église. La foule envahit les lieux les plus saints, brûla les livres de l’église, chassa l’assemblée sous de brutales insultes, et pilla les réserves de l’église. Quelques-uns des moines furent tués en défendant les biens de l’église.

Athanase vivait alors dans l’enceinte de l’église de Saint-Théonas ; mais, sachant qu’il était particulièrement visé, et craignant que sa présence ne fît courir un danger à l’église, il se retira de la ville, et laissa Grégoire y faire son entrée, quatre jours plus tard, sans opposition. Tout cela arriva durant le temps du Carême, et les malheureux Alexandrins subirent une véritable persécution aux mains de l’évêque intrus. Il fut défendu au clergé d’Alexandrie de baptiser ou de visiter les malades ; et, le Vendredi saint même, un nouvel outrage eut lieu. Comme Grégoire faisait son entrée publique dans l’église, il fut hué et insulté par la populace indignée. Grégoire en appela à son ami le préfet, qui, à sa demande, fit saisir et flageller pas moins de trente-quatre des assistants — parmi lesquels quelques hommes de rang, mais dont la majorité étaient des femmes sans défense. Un autre acte d’accusation fut dressé, signé seulement par des païens et des ariens, accusant Athanase de crimes capitaux. Ce malheureux patriarche résolut de se rendre à Rome, dans l’espoir que le concile promis s’y tiendrait bientôt. Jules le reçut avec beaucoup de bonté, et expédia deux prêtres porteurs des invitations au concile, qu’il fixa au mois de décembre de cette année-là. Cependant, il pria courtoisement Athanase de demeurer auprès de lui ; et celui-ci, sentant probablement que sa présence à Alexandrie, dans les circonstances, ne pouvait faire aucun bien et pouvait faire du mal, y consentit volontiers, et s’efforça de détourner ses pensées, autant que possible, du mal qu’il ne pouvait empêcher. Il dit de lui-même, en ce temps : « Lorsque j’eus exposé ma cause devant l’Église — car c’était là mon unique sujet d’inquiétude —, je passai mon temps aux offices de l’Église. » Deux Égyptiens l’avaient accompagné : Ammonius (un moine de Nitrie) et Isidore ; mais il est à craindre que ce séjour dans la cité tant renommée n’ait été plutôt perdu pour le premier, puisqu’on rapporte de lui qu’il ne montra d’intérêt pour aucun édifice romain, hormis l’église des saints Pierre et Paul[76]. Ce séjour du « pape Athanase » à Rome eut un effet durable sur l’Église latine. Ses récits du système monastique en Égypte furent avidement écoutés, et une impulsion énorme fut donnée à la pratique du célibat en Occident. Gibbon affirme même qu’« Athanase introduisit à Rome la connaissance et la pratique de la vie monastique » ; mais il est difficile d’imaginer que cela soit littéralement vrai, et qu’il n’y eût aucun moine à Rome avant la venue d’Athanase. C’est ainsi qu’Athanase attendit « le bon plaisir du Seigneur » pendant dix-huit mois.

 

Chapitre XV

Grégoire et Georges de Cappadoce

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

À peu près à la même époque que l’empereur Constantin II (probablement quelques mois plus tôt) mourut l’un des hommes les plus célèbres de son temps, à qui nous devons presque tout ce que nous savons des trois premiers siècles de l’Église chrétienne : Eusèbe de Césarée, l’historien. Il avait d’abord été enclin à prendre le parti d’Arius dans la malheureuse controverse que nous avons brièvement esquissée, mais il avait donné son assentiment à la décision du concile de Nicée, et y était fidèlement demeuré. Il était l’ami le plus écouté de Constantin le Grand, qu’il idolâtrait, et avait été employé par lui, ces dernières années, à des travaux littéraires. On note particulièrement que les copistes d’Alexandrie firent pour l’empereur, par ordre d’Eusèbe, cinquante exemplaires des Écritures, à l’usage des principales églises que Constantin avait rebâties et dédiées. Pas un seul de ces précieux exemplaires n’a survécu jusqu’à nos jours, autant que nous le sachions ; mais il reste toujours l’espoir que quelque tombeau égyptien, ou quelque cachette depuis longtemps oubliée, nous rende un jour l’un de ces textes anciens.

Les auteurs païens d’Égypte ne furent pas oisifs durant ce temps. Nous possédons encore quelques œuvres d’Alypius[77]et de Jamblique, qui étaient les principaux maîtres de la philosophie néoplatonicienne à Alexandrie. Achille Tatius écrivit un livre d’astronomie — cette science toujours favorite des Égyptiens —, outre un roman de caractère douteux. Il devint par la suite chrétien, et fut, dit-on, fait évêque. Un autre écrivain de la science voisine de l’astrologie fut Héphestion de Thèbes, qui composa un traité pour expliquer les influences des divers signes du zodiaque sur les hommes. Sa division du zodiaque est la même que celle du plafond du temple de Dendérah.

Cependant, Grégoire continuait ses méfaits à Alexandrie. Il persécuta la tante d’Athanase et, quand elle mourut, s’efforça de la priver de sépulture chrétienne. On l’accuse de s’être emparé des « aumônes des veuves »[78]. Lorsqu’il quitta Alexandrie pour une tournée à travers l’Égypte, les choses empirèrent encore. Les évêques qui refusaient de reconnaître son autorité étaient traités avec la dernière cruauté. Potammon — qu’on a mentionné comme l’ami d’Athanase à Tyr, qui était aussi l’un des trois cent dix-huit de Nicée, et avait été mutilé dans la persécution de Dioclétien — fut alors, dans sa vieillesse, si cruellement flagellé par un homme se disant évêque chrétien qu’il en mourut peu de jours après, et il est compté parmi les martyrs. Saint Antoine écrivit de sa cellule de la montagne pour faire des remontrances à Grégoire, mais sa lettre fut traitée avec insulte.

Décembre passa, et toujours nul concile ne s’assemblait à Rome. À la fin, en janvier, les deux prêtres envoyés par Jules revinrent avec une lettre des évêques ariens, si offensante que l’évêque de Rome, dans le véritable esprit de la charité chrétienne, se garda de la montrer, et attendit encore, dans l’espoir que quelques-uns des évêques, du moins, viendraient. Au lieu de cela, le parti arien profita d’une grande fête, pour la dédicace prochaine d’une nouvelle cathédrale à Antioche, pour y tenir un concile. Quatre-vingt-dix-sept évêques vinrent, et, outre quelques affaires de forme, réaffirmèrent la condamnation et la déposition d’Athanase. D’autre part, au mois de novembre de la même année, Jules réunit à Rome un concile de plus de cinquante évêques, par lequel Athanase, après examen formel de toutes les accusations portées contre lui, fut déclaré innocent. Ni l’un ni l’autre concile ne tint compte des actes de l’autre.

Athanase demeurait toujours à Rome, ne voulant pas créer un nouveau scandale en retournant à Alexandrie tant que Grégoire s’y trouvait. À la fin, en 343, il reçut l’heureuse nouvelle que l’empereur Constant avait résolu de convoquer un véritable concile d’Orient et d’Occident. Il eut une entrevue avec Constant à Milan, puis alla à la rencontre du vénérable Hosius de Cordoue. Le concile se réunit à Sardique à la fin de 343 ; et, après bien des querelles, les évêques ariens se retirèrent, refusant même d’exposer leur cause. Le principal canon adopté en cette occasion fut le canon mémorable qui prévoyait, en certaines circonstances, un recours au siège de Rome — jetant ainsi le fondement de la primauté que Rome revendiqua par la suite sur tous les autres sièges, prétention jamais admise par les patriarcats (devenus ensuite les Églises) de Constantinople et d’Alexandrie.

Constance, irrité de l’échec de son propre parti dans l’Église, bien loin d’accepter la décision du concile, ne fit que conseiller de nouvelles rigueurs en Égypte. Les magistrats d’Alexandrie reçurent l’ordre de décapiter Athanase s’il osait regagner son siège ; cinq de ses clercs furent bannis, et beaucoup s’enfuirent au désert pour échapper à la persécution du parti arien. À la fin, en 344, la découverte d’un vil complot, ourdi par le patriarche arien d’Antioche contre un prêtre inoffensif, donna à Constance un revirement de sentiment contre eux, et il fit des ouvertures à Athanase. En février 345, Grégoire mourut à Alexandrie, et la voie se trouva désormais ouverte à Athanase ; mais, méfiant de Constance, il hésita plus longtemps qu’on ne l’aurait attendu. Ce ne fut qu’en octobre 346 qu’Athanase regagna enfin son pays natal. Grégoire de Nazianze a laissé un récit merveilleux de sa réception par tout le peuple : la foule bigarrée se déversant hors de la ville à sa rencontre, grimpant sur tout édifice commode pour l’apercevoir, l’air embaumé d’encens, et, la nuit, la ville illuminée en son honneur. Sa lettre pascale de 347 commence par une action de grâces pour avoir été ramené de terres lointaines, et se termine par des informations touchant les évêques qu’il avait récemment consacrés.

Suivirent trois années de paix pour Athanase et l’Égypte. Il trouva beaucoup à faire dans sa province déchirée. Outre les nouveaux évêques qu’il eut soin de consacrer en premier lieu, ce fut apparemment vers cette époque qu’il nomma Didyme à la tête de l’école catéchétique. Cet homme remarquable avait perdu la vue par maladie (probablement une ophtalmie aiguë) vers l’âge de quatre ans, et n’avait, en conséquence, pas même reçu, enfant, les rudiments ordinaires du savoir. Mais son désir de connaissance était si vif que ni son grand malheur ni son éducation négligée ne purent le décourager. Il cultiva sa mémoire jusqu’à en faire une faculté merveilleuse. Il fit graver les lettres de l’alphabet sur des tablettes de bois, et apprit seul à lire en les palpant. Socrate nous dit que, de cette manière, il s’enseigna à lui-même la grammaire, la rhétorique, la philosophie, la logique, l’arithmétique et la musique — et cela si parfaitement qu’il était capable de tenir tête, dans les discussions, à ceux qui avaient appris les mêmes sciences dans les livres ordinaires. Déjà sa renommée était si grande que l’ermite Antoine l’avait cherché lors de sa récente visite à Alexandrie, et lui avait, dit-on, adressé ces paroles :

« Didyme, ne te laisse pas affliger de la perte de tes yeux corporels ; car, bien que tu sois privé de ces organes qui confèrent une faculté de perception commune aux moucherons et aux mouches, tu devrais plutôt te réjouir d’avoir des yeux tels que ceux dont voient les anges, par lesquels la Divinité elle-même est discernée et sa lumière comprise. »

Socrate note encore que Didyme, avant même sa nomination à la tête du collège, était regardé comme le grand rempart de la vraie foi et l’adversaire le plus puissant des ariens. Il écrivit beaucoup de livres, dont quatre subsistent encore. Déjà s’établissait dans l’Église l’opinion reçue que le grand Origène était un maître dangereux, à peine meilleur qu’un hérétique — autre exemple du triste changement survenu dans le tempérament général de l’Église depuis la grande persécution. Et Didyme publia un commentaire du livre d’Origène « Des principes », montrant que les objections étaient superficielles, et que ceux qui le dénonçaient « manquaient de pénétration suffisante pour comprendre la profonde sagesse de cet homme extraordinaire ». Ce livre, cependant, n’est pas de ceux qui nous restent. De nouveau, les disciples affluèrent à Alexandrie de toutes les parties du monde civilisé ; et, bien des années plus tard, Rufin et Jérôme, tous deux alors d’âge mûr, vinrent s’asseoir aux pieds du « voyant aveugle » d’Alexandrie.

Cette saison de repos ne dura pas longtemps. En février 350, Constant fut tué durant la révolte de Magnence, et Constance demeura seul empereur. Athanase avait tout lieu de redouter l’action de ce dernier ; mais ce ne fut qu’en mai 353 qu’il jugea bon — ses calomniateurs étant de nouveau à l’œuvre — d’envoyer une ambassade de cinq évêques et de trois prêtres pour se justifier devant l’empereur. L’un de ces évêques était Sérapion de Thmuis[79], ville importante du Delta. C’est le même homme que certaines autorités font l’un des présidents de l’école catéchétique, avant ou après Pierre ; mais, s’il en est ainsi, il dut être extraordinairement vieux à sa mort. Il n’est pourtant pas impossible que de très jeunes hommes aient pris temporairement la charge de l’école en temps de persécution, comme nous savons qu’Origène le fit. Sérapion était un homme savant, un auteur, et un ami et correspondant constant d’Athanase. Mais cette ambassade n’eut que peu ou point d’effet. Constance tenta d’abord, par stratagème, d’attirer de nouveau en Europe le puissant patriarche ; et, n’y réussissant pas, convoqua un concile à Arles, dont les décisions furent hostiles à Athanase. De fait, pas moins de dix conciles de l’Église se tinrent sous le règne de Constance, sans compter les synodes de Rimini et de Séleucie, presque tous occupés de disputes malséantes entre le parti athanasien et le parti arien. Constance se regardait comme le chef de l’Église dans les matières spirituelles aussi bien que temporelles, et s’arrogeait sur les papes et les évêques de l’empire une autorité que son plus grand père n’avait jamais tenté d’exercer. L’historien païen Ammien Marcellin dit de cet empereur :

« La religion chrétienne est claire et simple, mais Constance la confondit avec une superstition sénile. Il suscita bien des différends par de curieuses questions, au lieu de les concilier par son autorité ; et, quand ils se furent répandus en tous sens, il les propagea par des disputes verbales. Il ruina entièrement le service des postes en accordant l’usage des chevaux à des troupes d’évêques, qui galopaient sans cesse de-ci de-là vers les divers synodes, comme ils les appellent, dans l’effort d’imposer partout l’uniformité de leurs propres opinions. »

Durant le Carême de 354, les églises d’Alexandrie furent à ce point bondées que le peuple en souffrit grandement. Les citoyens supplièrent donc Athanase de tenir les offices de Pâque dans la grande église du Césaréum — bâtiment à peine achevé, et encore non consacré. Athanase hésita, sachant bien que, s’il y consentait, cela donnerait à ses ennemis une nouvelle prise contre lui ; car l’église du Césaréum occupait l’emplacement du palais appelé Césaréum, l’ancien palais des empereurs romains, et était encore la propriété privée de l’empereur, n’ayant pas encore été formellement remise à l’Église. Ce serait donc un acte manifeste de discourtoisie envers son souverain que de s’approprier l’église avant qu’elle fût donnée ; de plus, tenir les offices de Pâque dans un édifice non consacré était une irrégularité ecclésiastique. À la fin, Athanase se laissa fléchir, contre son meilleur jugement ; l’église fut utilisée, et l’offense donnée. En 355, Athanase fut de nouveau condamné par un concile à Milan, après quelques scènes orageuses entre quatre évêques[80], qui prirent sa défense, et l’empereur, furieux de voir niée son autorité de punir un évêque par son décret personnel. Les évêques lui dirent crûment qu’ils n’étaient pas là pour venger ses torts privés. « Comme évêque, dirent-ils, Athanase doit être jugé par des évêques, non par l’empereur. Ne confonds pas les canons avec les décrets impériaux. » — « Les canons ! s’écria l’empereur indigné. Ce que je veux, voilà le canon ! »

En août de la même année, l’un des notaires impériaux vint à Alexandrie, et tenta officieusement de faire sortir Athanase de la ville, sans succès. En janvier 356, Syrianus, un général byzantin, et un autre notaire nommé Hilarius, arrivèrent avec une sommation à Athanase, mais toujours sans aucune autorité écrite. Athanase, soutenu par tout le corps du clergé et des laïcs, refusa de se rendre sans le mandat écrit de l’empereur ; et Syrianus jura, par la vie de l’empereur, en présence du préfet d’Égypte et du prévôt d’Alexandrie, qu’il ne ferait aucune autre démarche contre Athanase jusqu’à l’arrivée du mandat.

Trois semaines plus tard, tandis que le patriarche, dans l’église de Saint-Théonas, assistait à l’un de ces offices de minuit qui ont toujours été un trait marquant de l’Église égyptienne, l’alarme fut donnée que des soldats approchaient, conduits par Syrianus, Hilarius et Gorgonius, le chef de la force de police. Athanase s’adressa aussitôt à l’assemblée, dans l’espoir de prévenir une fuite éperdue ou une résistance active.

« Je m’assis (écrivit-il plus tard) sur mon trône[81], et priai le diacre de lire le Psaume [le 136e], et le peuple de répondre : “Car sa miséricorde dure à jamais” ; puis tous de s’en retourner chez eux. »

Au-dehors, dans l’obscurité, les soldats battaient les portes[82] tandis que le diacre lisait jusqu’au bout ce poème d’action de grâces, qui dut tomber si étrangement aux oreilles de l’assemblée anxieuse. Puis, au moment même où montait la réponse « Car sa miséricorde dure à jamais », les portes furent enfoncées, et la soldatesque byzantine se rua à l’intérieur avec un cri farouche d’exultation, ses épées nues étincelant à la lumière des lampes de l’église. Ils se précipitèrent vers le patriarche, qui se leva et cria au peuple de s’échapper tant qu’il le pouvait. Quelques-uns, cependant, tentèrent de barrer le passage aux soldats, et furent tués et piétinés tandis que la lutte farouche progressait le long de la nef. Le clergé pressa Athanase de fuir, mais il refusa, sachant bien que, tant qu’il serait en vue, ses meurtriers en puissance fonceraient sur lui, et laisseraient tranquilles tous ceux qui ne tenteraient pas de les arrêter.

« Je dis que je ne le ferais pas (écrit-il) avant qu’ils fussent tous sortis sains et saufs. Je me levai donc, et appelai à la prière, et priai tous de sortir avant moi. … Et quand la plus grande partie fut partie, les moines qui étaient là, et certains des clercs, vinrent et m’emportèrent. »

À ce moment, l’écrasante cohue avait atteint un tel degré qu’Athanase s’évanouit comme on l’emportait ; et, dans la pénombre, on le traîna au-dehors, inaperçu des soldats hurlants, qui se pressaient encore vers le trône maintenant vide du sanctuaire. Athanase fut emmené en hâte se cacher avant que ses ennemis s’aperçussent qu’il avait disparu — « nul ne savait où, dans l’obscurité de la nuit ».

Pendant six ans, le patriarche persécuté demeura caché, passant d’un lieu à un autre tandis que les officiers de l’empereur le cherchaient par tout le pays. Ses aventures et ses évasions miraculeuses se lisent comme celles d’un jeune héros de roman ; mais Athanase n’oublia jamais le patriarche dans le fugitif. Il mangeait le dur pain sans levain du pays, et buvait l’eau du Nil ; il s’asseyait sur une natte de jonc, et s’estimait heureux quand il pouvait le faire à la lumière du jour, parmi les simples ermites de Nitrie ou de la Thébaïde, au lieu de se cacher pour sauver sa vie dans une sombre citerne, ou dans quelque tombeau égyptien abandonné. Chaque grotte et chaque ravin étaient connus des moines ; et il n’y avait laure, monastère ni village qui ne se tînt pour honoré de la présence de ce dangereux hôte. Mais rien ne montre la grandeur de l’homme aussi clairement que l’usage qu’il fit de ces six années, malgré cette perpétuelle atmosphère d’inquiétude et de privation. Il ne perdit pas un seul jour le contact avec son Église. Bien qu’invisible — sauf à ses gardiens du moment —, il ne cessa de correspondre avec ses évêques, expédiant lettres et ordres qui étaient reçus aussi loyalement que s’il régnait réellement du haut du trône d’Alexandrie. Il entretint une énorme correspondance, consolant les fidèles, conseillant les perplexes ; et, outre tout cela, il mit à profit cette période d’inaction relative pour un labeur littéraire des plus substantiels. Il avait soixante ans, n’avait aucune perspective raisonnable de jamais revenir à la sécurité et à la civilisation, n’entendait du monde extérieur que de tristes nouvelles, et pourtant il paraît être toujours demeuré serein ; et il est certain que, durant ce temps, il écrivit l’Apologie[83] à Constance, l’Apologie de sa fuite, la Lettre aux moines, la Lettre à Sérapion (son ami l’évêque de Thmuis), et son grand ouvrage, les Discours contre les ariens.

Il avait d’abord envisagé un appel en personne à l’empereur Constance, mais fut convaincu de l’inutilité de cette démarche. Presque aussitôt après la tentative d’assassinat sur Athanase, dans l’église de Saint-Théonas, la nouvelle parvint à Alexandrie qu’un autre évêque arien, lui aussi natif de Cappadoce, venait prendre le gouvernement de l’Église d’Égypte à sa place. Le nom de cet homme était Georges[84] ; et l’on dit qu’avant son admission au sacerdoce, il avait été un fournisseur frauduleux à Constantinople. C’était cependant un homme instruit. Comme précédemment, le Carême fut choisi pour l’arrivée de l’usurpateur, et la persécution commença presque aussitôt après. Athanase donne les noms de dix-sept évêques et de deux prêtres qui furent envoyés en exil, et traités si durement par ceux qui en avaient la garde que les uns moururent en chemin, et les autres peu après leur arrivée à destination. Au total, dit-il, plus de trente évêques égyptiens furent éliminés. Parlant de ce que Georges fit à Alexandrie, Athanase dit :

« La semaine de Pâques passée, les vierges furent jetées en prison, les évêques emmenés enchaînés par la troupe, et les demeures mêmes des orphelins et des veuves forcées et pillées. On enterrait les chrétiens de nuit, on marquait les maisons, et les parents du clergé étaient mis en danger à cause d’eux. Ces outrages étaient déjà affreux ; mais les persécuteurs en vinrent bientôt à de plus affreux encore. Car, dans la semaine qui suivit la sainte Pentecôte, le peuple, après avoir jeûné, sortit vers un cimetière pour y prier, parce que tous répugnaient à communier avec Georges. Ce persécuteur brutal, en étant informé, excita contre eux Sébastien, un officier qui était manichéen. À la tête d’un corps de troupes armées d’épées nues, d’arcs et de javelots, il sortit pour attaquer le peuple, bien que ce fût le jour du Seigneur. N’en trouvant que peu en prière — la plupart s’étant retirés à cause de l’heure tardive —, il accomplit des exploits tels qu’on pouvait les attendre de barbares sauvages. Ayant allumé un feu, il plaça les vierges auprès, pour les contraindre à dire qu’elles étaient de la foi arienne ; mais, voyant qu’on ne pouvait les vaincre, et qu’elles méprisaient le feu, il les dépouilla alors, et les frappa si fort au visage que, longtemps après, on pouvait à peine les reconnaître. Saisissant aussi une quarantaine d’hommes, il les flagella d’une manière extraordinaire ; car il leur déchira tellement le dos avec des verges fraîchement coupées aux palmiers, qui avaient encore leurs épines, que les uns durent recourir à l’aide d’un chirurgien pour se faire extraire les épines de la chair, tandis que d’autres, ne pouvant supporter l’agonie, moururent sous les coups. Tous les survivants, avec une vierge, il les bannit dans la Grande Oasis. Les corps des morts ne furent d’abord pas rendus à leurs parents, mais, privés des rites de la sépulture, furent cachés comme le jugèrent bon les auteurs de ces barbaries, afin que les preuves de leur cruauté ne parussent pas. Tel était l’aveuglement avec lequel agissaient ces insensés ; car, tandis que les amis des défunts se réjouissaient de leur confession, mais s’affligeaient de ce que leurs corps demeuraient sans sépulture, l’impie inhumanité de ces actes n’en devenait que plus manifeste. »

À mesure que les années passaient, chacune apportait quelque nouvelle affligeante au patriarche fugitif. En 357, son vénérable ami Hosius de Cordoue — épuisé par une persécution constante, et devenu presque imbécile par l’âge — signa un symbole arien. La lumière de son intelligence se ralluma avant sa mort, et il rétracta aussitôt ce qu’il avait fait ; mais ce dut être un coup cruel pour Athanase, surtout suivi, en 358, de la défection de Libère de Rome. En 358, 359 et 360, se tinrent des conciles ariens, sur lesquels Athanase commenta — avec patience, indulgence et tact — dans sa Lettre sur les conciles de Rimini et de Séleucie. Vint ensuite la nouvelle de la mort de l’ermite Antoine, toujours le ferme ami et soutien d’Athanase. Et, en 361, parvinrent des nouvelles qui durent d’abord sembler les pires de toutes. Une fois de plus, un païen était à la tête du monde civilisé. Constance était mort, et le trône était échu à Julien l’Apostat.

Julien n’avait jamais été chrétien, bien qu’il eût été élevé dans cette foi. Le blâme de son apostasie pèse bien moins sur lui que sur ceux qui étaient responsables de l’état déchiré et peu chrétien de l’Église. C’était un empereur chrétien, son propre cousin, qui avait commencé son règne par un massacre général de tous leurs parents communs ; et ce ne fut pas sa faute si Julien avait survécu pour régner après lui. Julien — bien que fait César en 355, à l’âge de vingt-quatre ans, et Auguste par une démonstration populaire de la soldatesque (non reconnue par Constance) en 360 — n’avait eu que peu de pouvoir réel, et avait été, presque toute sa vie, une sorte de prisonnier d’État. C’était un secret de Polichinelle que, depuis quelques années, il avait renoncé au christianisme ; et, juste avant la mort de son cousin, il avait jeté le masque et s’était professé ouvertement païen, avec des lustrations privées et des sacrifices publics. Sa ville favorite était Paris, qui paraît ici pour la première fois dans l’histoire. Il était veuf et sans enfant. Julien accéda à l’empire en novembre, et fut d’abord absorbé par les arrangements nécessaires à Constantinople.

La veille de Noël, il y eut une violente émeute à Alexandrie, dirigée par les païens désormais exultants contre les trois hommes les plus impopulaires de la place : Georges, Diodore et Dracontius. Depuis quelque temps, le sentiment de la populace païenne croissait contre ces trois hommes. Diodore était un chrétien de fortune et de rang à Alexandrie, et un comte de l’Empire romain — de sorte qu’il était probablement d’extraction grecque, bien qu’il parût natif d’Égypte. Il poursuivait les travaux toujours inachevés de la grande église du Césaréum ; mais il avait blessé le sentiment des Égyptiens en faisant couper (usant sans doute de son autorité pour l’imposer aux étudiants d’Alexandrie) la longue mèche de cheveux pendant sur le côté, qui, aux premiers âges de l’Empire égyptien, avait été la marque d’un fils ou d’une fille de roi ; sous les Ptolémées, la marque d’un haut rang ; et que portaient désormais tous ceux qui étaient fiers de leur véritable ascendance égyptienne. Dracontius était le préfet de l’atelier monétaire d’Alexandrie, et avait gravement offensé en enlevant un autel païen qu’il avait trouvé dans le bâtiment. Contre le patriarche Georges, les griefs étaient d’une nature bien plus sérieuse. Outre l’oppression délibérée de tous les chrétiens orthodoxes, il s’était aliéné tous les partis par sa rapacité et sa tyrannie. Il avait exaspéré les Alexandrins en suggérant à l’empereur d’imposer une taxe sur les maisons de toute la ville ; il s’était assuré le monopole des salines et des fabriques de natron ; il avait procuré le bannissement de Zénon, célèbre médecin païen d’Alexandrie ; il avait amené Artémius[85], le préfet d’Égypte, avec une force armée, dans le sanctuaire même du paganisme — le grand temple de Sérapis —, qu’il dépouilla de ses statues et de ses ornements ; il tenta même de s’assurer le monopole de ce que nous appellerions aujourd’hui le métier des pompes funèbres, « de sorte qu’il n’était pas même sûr d’enterrer un cadavre sans employer ceux qui louaient des civières sous sa direction ». Déjà, en août 358, la populace d’Alexandrie avait attaqué l’église de Saint-Denys, dans l’enceinte de laquelle vivait Georges ; et, bien que la soldatesque impériale eût été promptement appelée à son secours, ce ne fut qu’après un rude combat qu’elle réussit à le tirer de là. En octobre de la même année, il fut obligé de quitter la ville, sa vie n’y étant plus en sûreté, et ne revint qu’après les conciles de Rimini et de Séleucie[86], probablement en novembre 359. Ammien, l’historien païen, rapporte sa menace de faire payer cher à plus d’un son exil. Une autre année passa. Georges était au faîte de sa puissance, et prit occasion d’insulter délibérément la communauté païenne de la manière suivante. Il y avait dans la ville un lieu, depuis longtemps abandonné à la négligence et à l’ordure, qui avait été jadis un temple païen, où l’on avait offert des sacrifices humains à Mithra. Constance avait concédé ce site inutile à l’Église d’Alexandrie, et Georges se proposait d’y bâtir une église ; mais, pour ce faire, il fallait déblayer les décombres. Au cours des travaux, on découvrit un adyton d’une grande profondeur, où des crânes et bien d’autres restes révélaient la nature honteuse des rites païens qui y avaient été perpétrés. Georges y vit l’occasion d’une grande démonstration contre les païens. Il organisa une procession solennelle de chrétiens, qui parcourut la ville, exposant publiquement les crânes et les symboles païens qu’on avait trouvés. Le tumulte grandit à mesure que les classes turbulentes de la ville se déversaient dans les rues pour voir ce qui se passait ; les meilleures classes des païens, blessées au vif, ne firent aucun effort pour les retenir, et la situation était déjà assez critique lorsque, soudain, on vint annoncer qu’un navire était arrivé, porteur de la nouvelle de la mort de l’empereur Constance et de l’avènement de Julien l’Apostat. La nouvelle dut courir par la ville surexcitée comme un feu, et la passion couvante de la population païenne éclata à l’instant. Ils se jetèrent sur la procession chrétienne. « À mort Georges ! » s’éleva en un cri unanime ; il fut saisi, avec Diodore et Dracontius, et aurait probablement été massacré sur place si quelques-uns des citoyens plus respectueux des lois n’étaient intervenus ; et le malheureux fut jeté en prison avec ses compagnons. Mais leur sort n’était que différé. La nouvelle de l’avènement de Julien arriva vers le 30 novembre 361 ; et, pendant une semaine ou deux, le patriarche Georges, avec les deux autres hommes — contre lesquels nul crime n’est rapporté —, demeura en prison, puisque, apparemment, l’avènement d’un nouvel empereur augmentait les délais de la loi. Mais la force croissante du sentiment païen ne put plus être contenue ; et, la veille de Noël, elle éclata en émeute ouverte. La prison fut forcée par une foule hurlante, les trois hommes traînés dehors, battus de bâtons, roués de coups de pied, et — comme Julien lui-même le décrit — « le peuple mit littéralement un homme en pièces, comme s’ils eussent été des chiens ». Le corps mutilé de Georges fut jeté sur le dos d’un chameau, les deux autres cadavres traînés avec des cordes, et ainsi promenés par la ville, en une hideuse parodie de la procession précédente. Enfin, on brûla les corps sur le rivage, et l’on jeta les cendres à la mer — le comble de l’insulte qu’un Égyptien pût offrir aux morts.

Ainsi mourut ce Georges d’Alexandrie que Gibbon tenta, quelque quatorze siècles plus tard, d’identifier avec saint Georges d’Angleterre, le Grand Martyr de l’Orient. Nous avons montré, dans un chapitre antérieur, que cette identification est non seulement improbable, mais impossible. Néanmoins, il paraît probable que ce Georges plus tardif fut ensuite honoré par les ariens, et que des églises lui furent dédiées.

 

Chapitre XVI

Le retour et la mort d’Athanase

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

En apprenant le meurtre de Georges, Julien écrivit à la communauté païenne d’Alexandrie une lettre fort curieuse, ostensiblement pour leur reprocher le crime qu’ils avaient commis, mais qui se terminait par la clause suivante, au lieu de leur imposer aucun châtiment :

« Il est heureux pour vous, Alexandrins, qu’une telle atrocité ait été perpétrée sous notre règne — nous qui, en raison de notre révérence pour les dieux, et à cause de notre grand-père et de notre oncle, dont nous portons le nom, et qui gouvernèrent l’Égypte et votre cité, conservons encore pour vous une affection fraternelle. Assurément, ce pouvoir qui ne souffre pas qu’on le méprise, et un gouvernement doué d’une constitution vigoureuse et saine, ne sauraient fermer les yeux sur une licence aussi effrénée chez leurs sujets, mais purgeraient sans ménagement la dangereuse maladie par l’application de remèdes suffisamment forts. Dans votre cas, cependant, pour les raisons déjà indiquées, nous nous bornerons au remède plus doux et plus bénin de la remontrance et de l’exhortation ; mode de traitement auquel, nous en sommes persuadé, vous vous soumettrez d’autant plus volontiers que nous savons que vous n’êtes pas seulement Grecs d’origine, mais que vous conservez encore, dans votre mémoire et dans votre caractère, les traces de la gloire de vos ancêtres. Que ceci soit publié à nos citoyens d’Alexandrie. »

Il n’est pas douteux que Julien fût d’un tempérament ascétique et profondément religieux, et que son zèle pour l’ancienne foi l’eût porté à une persécution ouverte des chrétiens, s’il n’avait clairement perçu qu’une telle tentative unirait contre lui tous les divers partis chrétiens, et qu’une telle coalition serait désormais assez forte pour lui coûter la vie et la couronne. Il se contenta donc de promulguer une série d’édits oppressifs, relatifs surtout à l’éducation, qui paralysèrent durement l’œuvre de l’Église ; et il porta un coup au parti arien, plus puissant, par un décret autorisant tous les évêques exilés par Constance à regagner leurs sièges, et ordonnant qu’on leur rendît leurs biens confisqués. Ainsi, le premier effet de l’avènement d’un empereur païen fut de rétablir Athanase, entre autres, dans sa place et son pouvoir. Ce fut en février 362 qu’Athanase revint, et avec lui les évêques occidentaux de Verceil et de Calaris, qui avaient été bannis dans la Thébaïde. Lucifer de Calaris se hâta vers Antioche, mais Eusèbe de Verceil demeura à Alexandrie pour prendre part à un concile qu’Athanase convoqua aussitôt. De ce grand nombre d’évêques qu’Athanase avait sous lui aux premiers jours de son patriarcat, vingt seulement, apparemment, restaient pour assister à ce concile. On y convint de réadmettre à la communion tous ceux qui étaient prêts à accepter la foi de Nicée, sans réveiller les vieilles animosités par aucune discussion nouvelle. Mais le patriarche ne fut pas longtemps laissé en paix. Julien reconnut bientôt qu’Athanase n’était pas un ennemi à mépriser, et que la religion païenne n’avait aucune chance de progresser contre la foi du Christ en Égypte tant qu’Athanase demeurait à Alexandrie[87].

La colère de Julien atteignit son comble lorsqu’il apprit que, fort peu après son retour, Athanase avait osé recevoir et baptiser quelques dames grecques converties du paganisme. Il envoya l’ordre péremptoire qu’Athanase quittât Alexandrie sur-le-champ, l’amnistie impériale n’ayant pas été destinée à s’appliquer à lui.

Cet ordre atteignit Athanase en octobre 362. Il consola ses amis en larmes, puis s’embarqua en hâte pour remonter le Nil. Avant qu’il eût été bien loin, on lui fit savoir, de quelque manière, qu’il était poursuivi par des agents du gouvernement, tout proches derrière lui, quoique hors de vue à cause d’un coude du fleuve. Avec une grande présence d’esprit, Athanase ordonna de faire virer sa barque, et alla tranquillement à la rencontre de la barque du gouvernement, dont les hommes crièrent au passage pour demander s’ils avaient vu Athanase. « Il n’est pas loin », répondit le patriarche ; et, l’instant d’après, la barque était hors de vue. Athanase poussa jusqu’à Chéreu, où il débarqua et gagna Memphis par voie de terre ; de là, il écrivit sa lettre festale, puis se réfugia une fois de plus dans la Thébaïde. Près d’Hermopolis, il fut accueilli par Théodore, abbé du monastère de Tabennêsi[88], qui sortit à sa rencontre avec une procession triomphale aux flambeaux, comme pour un conquérant de retour, et non pour un patriarche exilé. Athanase séjourna quelque temps à Hermopolis et à Antinoé, prêchant et accomplissant ouvertement ses fonctions, comme s’il était en tournée pastorale ordinaire ; mais, au cœur de l’été, il reçut un nouvel avertissement qu’il était en danger, et Théodore vint de nouveau, avec un autre abbé, le supplier de se cacher à Tabenne. Il s’embarqua dans une barque couverte avec les deux moines ; mais le vent était contraire, et il fallut haler la barque avec une lenteur pénible. Athanase fut quelque temps absorbé dans la prière, et n’observa pas le visage de ses deux compagnons. À la fin, il se tourna vers eux et commença : « Si je suis tué… » — mais il s’interrompit, un étrange sourire ayant passé entre les deux moines, qui l’informèrent alors que, pendant même qu’il priait, ils avaient reçu une intimation surnaturelle que Julien n’était plus. Julien fut en effet tué sur le champ de bataille, le 26 juin 363. On ne sait pas au juste comment il périt ; mais, à l’époque, les historiens païens ne se firent pas scrupule d’affirmer qu’il avait été traîtreusement tué par l’un de ses soldats chrétiens, lequel, fanatique, s’était persuadé qu’il était appelé à frapper l’ennemi du Seigneur. Mais rien ne vient appuyer cette affirmation. Callistus, l’un de ses gardes du corps, déclara qu’il avait été tué par un démon ; et les chrétiens déclarèrent qu’il était mort par une visitation de Dieu. Il est remarquable que plusieurs personnes, en diverses parties de l’empire, aient, dit-on, reçu une intimation surnaturelle de sa mort au moment même où elle survenait. Nous avons mentionné la vision de Théodore dans la barque, qui mit fin à la fuite précipitée d’Athanase ; et, de Didyme, le professeur aveugle d’Alexandrie, on rapporte un cas semblable. Dans une profonde détresse à l’état de l’Église et au triomphe des païens, le vieillard avait passé un jour entier dans le jeûne et la prière, et, vers minuit, il s’était endormi dans son fauteuil. À une heure, il fut réveillé en entendant une voix dire distinctement : « Julien est mort ; lève-toi, mange, et envoie la nouvelle à Athanase. » Didyme nota soigneusement le jour et l’heure, et trouva que Julien était en effet mort de ses blessures à ce moment précis.

La vision la plus connue sur ce sujet, cependant, et la plus communément racontée en Égypte, est celle de Basile, plus tard évêque de Césarée en Cappadoce. Avant l’apostasie de Julien, Basile — alors un laïc cultivé et profondément religieux — avait été son ami personnel ; et, à l’avènement de celui-ci au trône, il manda à Basile de venir résider à la cour. Basile était sur le point d’accepter l’invitation lorsqu’il eut connaissance de la déclaration publique d’apostasie de l’empereur, et refusa aussitôt. Julien, piqué au vif, riposta par une persécution de Césarée, où Basile avait récemment été ordonné prêtre ; et il écrivit à Basile pour exiger mille livres d’or pour les frais de son expédition de Perse, menaçant, au cas où l’argent ne serait pas fourni, de raser la ville de Césarée. Basile fut accablé de désespoir et de perplexité devant cette exigence ; mais, dans la nuit, il eut un songe. Dans son songe, il vit les cieux ouverts, et entendit Jésus-Christ commander à son serviteur Mercurius d’aller tuer Julien, l’ennemi de son oint. Mercurius, revêtu d’une armure étincelante, disparut deux fois. Revenant la troisième fois, il dit : « J’ai tué l’empereur Julien, comme tu me l’as commandé, ô Seigneur, et il est mort. » Basile s’éveilla terrifié, et alla à l’église, où les prêtres et les fidèles étaient rassemblés pour la prière de la nuit. Il leur raconta son songe, et ils le supplièrent de garder le silence jusqu’à ce que l’événement fût certain ; mais, au contraire, il publia son songe partout. Et, plus tard, vint la nouvelle qu’il était vrai, et le peuple se réjouit[89]. Dans tous les tableaux égyptiens de saint Mercurius, il est représenté tenant deux épées croisées au-dessus de sa tête, avec, sous les sabots de son cheval, la figure couronnée et prostrée de Julien.

À la mort de Julien, le chef de la garde impériale fut élu en hâte à sa place par les soldats du camp. Jovien était, comme beaucoup des empereurs « romains », un Servien de nationalité, et de bonne famille. C’était un chrétien de la foi orthodoxe, et son court règne fut pour l’Église un temps de paix. La plus grande partie de l’armée revint aussitôt à son ancienne foi ; et, par tout l’empire, les réjouissances publiques et la prompte désertion des temples païens montrèrent combien la réaction païenne avait été superficielle. Jovien promulgua un édit[90] où il proclamait une parfaite liberté de conscience à tous ses sujets, ne défendant que la pratique de la magie. Il écrivit à Athanase une lettre de chaleureuse sympathie et d’admiration, et le pria de rédiger un exposé de la foi catholique. Athanase le fit sous la forme d’une lettre synodale, puis fit voile vers Antioche, où il reçut un accueil enthousiaste.

Cependant, les ariens d’Alexandrie n’étaient pas oisifs. L’un d’eux, Lucius, qui avait été ordonné prêtre par Georges avant la mort de ce dernier, fut persuadé d’aller trouver le nouvel empereur pour solliciter de ses mains la nomination qu’ils savaient désespéré d’obtenir par les voies régulières à Alexandrie. La petite bande d’ariens se présenta avec sa requête devant Jovien, à l’une des portes d’Antioche, comme il sortait à cheval. Comme on leur demandait ce qu’ils voulaient, ils dirent qu’ils étaient des chrétiens d’Alexandrie, et qu’ils voulaient un évêque. L’empereur leur dit qu’il avait déjà écrit l’ordre du retour d’Athanase. Ils répondirent qu’Athanase était, depuis des années, un homme condamné et exilé, et que ce n’était pas son retour qu’ils désiraient. Là-dessus, un soldat les interrompit en disant à l’empereur que ces hommes n’étaient que « le rebut de cet impie Georges » ; et Jovien poursuivit sa route sans plus prêter attention à leur requête. Ils persistèrent cependant dans leurs efforts pour se faire entendre contre Athanase, et suivirent l’empereur partout, jusqu’à ce qu’il jurât après les matelots qui n’avaient pas saisi l’occasion de jeter Lucius à la mer durant sa traversée depuis Alexandrie.

Athanase revint à Alexandrie en février 364 ; et, quelques jours plus tard, les Égyptiens furent frappés de consternation en apprenant que Jovien, dont ils espéraient tant, était mort. Il avait fait apporter un brasero de charbon dans une chambre glaciale où il comptait dormir, et, au matin, on le trouva mort dans son lit.

Son successeur immédiat fut Valentinien Ier ; mais, pour ce qui touchait l’Égypte, ce fut Valens, à qui son frère assigna le gouvernement de l’Orient. Valens était, pour autant qu’il fût chrétien, un arien, et donc — comme l’histoire nous autorise presque à le dire — un persécuteur.

En 365, il promulgua un ordre d’expulsion de tous les évêques catholiques qui avaient été rappelés par Julien. Lorsque la nouvelle parvint à Alexandrie, en mai, il y eut une démonstration si forte en faveur d’Athanase que le préfet n’osa pas alors exécuter l’ordre.

En octobre, Athanase vivait dans l’enceinte de l’église Saint-Denys, d’où il s’enfuit en hâte sur un avertissement que le préfet avait l’intention d’agir contre lui. Cette nuit même, les troupes impériales firent irruption dans le bâtiment, et le fouillèrent jusqu’au toit, mais en vain.

Socrate dit qu’Athanase se cacha pendant quatre mois « dans le tombeau de son père ». Trouvant cependant que l’Égypte refusait de s’apaiser, l’empereur céda le point pour le moment, et Athanase fut autorisé à reprendre son gouvernement. Pendant près de deux ans, l’Égypte demeura en paix dans l’exercice de la religion chrétienne sous son propre évêque. Durant ce temps, cependant, on rapporte une émeute païenne à Alexandrie, le 1er juillet 366, au cours de laquelle la grande église du Césaréum — qui n’avait été achevée qu’en 361 — fut brûlée.

En 367, Lucius, ayant obtenu une consécration irrégulière hors d’Égypte, fit une sorte de raid de pirate sur Alexandrie, avec quelque espoir d’obtenir par la force le patriarcat convoité, et manifestement avec l’assentiment de l’empereur. Il alla droit à la maison de sa mère, qui vivait encore ; mais, la nouvelle de son arrivée s’étant répandue, la maison fut entourée d’une foule menaçante ; et, quand le préfet envoya des officiers lui ordonner de quitter le pays, ceux-ci rapportèrent qu’insister pour qu’il sortît de la maison assurerait son massacre par la populace furieuse, laquelle semble avoir été en grande partie composée de païens. Le préfet envoya alors une forte garde pour le faire sortir à travers les huées et les exécrations du peuple ; et, le lendemain, on l’embarqua sur un navire, et on l’expédia hors du pays pour lui sauver la vie.

En 368, Athanase commença à rebâtir le Césaréum, et, l’année suivante, jeta les fondations d’une autre église, qui fut appelée de son nom. Vers cette époque, les habitants de deux villes de la Pentapole, désirant avoir un évêque à eux, persuadèrent le vieil évêque du diocèse auquel ils appartenaient de consacrer un jeune laïc nommé Sidérius. Athanase blâma doucement l’irrégularité, mais la rectifia lui-même ; et, plus tard, trouvant Sidérius digne, l’éleva à un siège plus important. Plus tard encore, Athanase excommunia un gouverneur cruel et licencieux de Libye, et envoya des lettres circulaires aux chefs des différentes Églises pour leur dire qu’il l’avait fait, et en donner les raisons. Les cinq dernières années de sa vie se passèrent dans l’accomplissement paisible de ses devoirs et dans une active correspondance avec les évêques des autres Églises, surtout avec Basile de Césarée en Cappadoce. La plupart de ces lettres concernaient diverses hérésies, et plus particulièrement celles d’Apollinaire et de Marcel d’Ancyre.

En 373, la longue et laborieuse vie du grand patriarche prit fin. Il s’éteignit paisiblement, après avoir désigné Pierre pour son successeur, ayant gouverné l’Église d’Égypte pendant quarante-six ans.

 

Chapitre XVII

Le suicide de la nation égyptienne

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Nous avons signalé, dans un chapitre antérieur, les funestes effets de la guerre d’indépendance, et de la terrible persécution qui ouvrit le quatrième siècle, sur le caractère de la nation égyptienne. Il nous faut maintenant rapporter ce qu’il n’est guère trop fort d’appeler le suicide de la nation. Il est vrai qu’une fraction — et, nous sommes heureux de le noter, une fraction croissante — demeure avec nous jusqu’à ce jour même au pays d’Égypte. Il y a quelque chose de très touchant dans la manière dont les Coptes — c’est ainsi qu’on les nomme aujourd’hui, l’Arabe étant incapable de prononcer le mot « Égyptien » — ne parlent jamais de leur communauté comme d’une Église, mais toujours comme de « la Nation ». Mais, de même que la guerre d’indépendance avait décimé les braves et les patriotes parmi les Égyptiens, de même que l’ère des Martyrs avait emporté dans des chars de feu et de torture les esprits les meilleurs et les plus purement religieux qui lui restaient, de même, plus tard, le triomphe arien remplit ses âmes les plus nobles et les plus intellectuelles de désespoir de ce monde présent, et de la conviction que, l’Antéchrist étant venu — car tel paraissait Arius à beaucoup d’entre eux —, la fin du monde devait être proche. Cela les porta à se précipiter par milliers dans les monastères et les cellules du désert, ne laissant que ceux à qui il importait peu que le Christ fût Dieu ou homme, que l’Égypte fût asservie ou libre, pourvu qu’ils pussent cultiver leur terre ou exercer leur métier en paix.

On n’entend pas, certes, donner un instant à entendre que tous ceux qui, entre les années 320 et 390, couvrirent le pays de monastères ou criblèrent les champs arides de cellules, fussent animés des plus hauts motifs, ou fussent les meilleurs hommes qu’on pût trouver en Égypte. Il y eut toujours quelques fidèles — comme le grand Athanase lui-même, et bien d’autres dont les noms sont aujourd’hui perdus — qui demeurèrent fermes à leur poste et aux devoirs naturels de la vie. Mais ce qu’il importe de signaler, c’est que, tant parmi ceux qui se firent moines et religieuses, que parmi ceux qui, comme Athanase, sans déserter leur devoir, jugèrent pourtant bon, vu la détresse présente, de s’abstenir du mariage, ce furent seulement les meilleurs et les plus purs qui gardèrent leurs vœux inviolés et ne laissèrent point d’enfants pour combattre pour leur pays ou soutenir la gloire de leur antique nom. On ne saurait trop estimer l’importance de ce fait pour suivre le cours de l’histoire égyptienne. Il faut se rappeler aussi que le processus durait, quoique lentement, depuis longtemps ; et même que, au début, il avait été plutôt freiné qu’autre chose par l’introduction du christianisme. Pendant quelques siècles avant ce temps, une certaine proportion des Égyptiens païens s’était faite moine ; mais — comprenant que les qualités physiques étaient souvent héréditaires, sans réaliser que les mêmes lois s’appliquaient aux caractères intellectuels et moraux — leurs moines étaient souvent, semble-t-il, choisis parmi les difformes et les impotents. La propreté, du moins, était strictement exigée des anciens moines égyptiens. Ils se lavaient trois fois par jour — avant les prières du lever du soleil, de midi et du coucher. Ils jeûnaient constamment de toute nourriture animale, et donnaient leur vie à l’étude.

Mais lorsque, au deuxième siècle, l’Égyptien chrétien se mit à suivre les coutumes de ses ancêtres dans sa religion nouvelle, il visa trop souvent à abaisser son corps méprisé au-dessous du niveau d’une bête. Ammon, le fondateur de la colonie de Nitrie, jugeait coupable, pour un homme religieux, de se voir dévêtu ; et Athanase lui-même, dit-on, tenait le bain pour une coutume immodeste ! Un état du corps qui déshonorerait le plus humble gamin des rues d’Angleterre était compté à justice par ces célibataires égarés. À proportion que l’Égyptien aimait la propreté personnelle — et il est avéré qu’il l’aimait généralement —, elle devenait un luxe qu’il lui fallait sévèrement se refuser. Quelques-uns se refusèrent même l’étude ; quoique, pendant quelques siècles — jusqu’à ce que tout l’intellect hérité de la nation en eût été tué par le système monastique —, beaucoup de monastères fussent des retraites de savoir, ou du moins de diligence à copier les manuscrits des générations antérieures.

Les causes qui portèrent un grand nombre des pires comme des meilleurs parmi les Égyptiens à embrasser des vœux — que les seconds gardèrent et que les premiers rompirent, avec des conséquences également désastreuses pour la nation en général — furent compliquées et nombreuses. La loi de Constantin qui, en 320, affranchit de l’impôt les célibataires et les personnes sans enfants dut donner une grande impulsion aux gens égoïstes et avides d’argent à s’abstenir du mariage — car les enfants trouvés pouvaient, par une autre loi, être élevés aux frais de l’État. De plus, tous les moines furent, sous le règne de Constantin, exemptés du service militaire. Mais ce qui contribua plus que tout au suicide de la nation égyptienne fut un désespoir profond et national.

Ils avaient sacrifié leurs vies et leurs trésors, année après année, dans la lutte pour la liberté sous Achilléus — et en vain. La poigne de fer du Romain détesté pesait sur eux plus que jamais. Plus tard, bien que désespérant de leur pays, ils s’étaient levés à l’appel et avaient versé leur sang comme de l’eau pour leur foi — et en vain. Car ainsi dut-il leur sembler lorsque, après quelque dix brèves années de paix et de lent rétablissement, l’hérésie arienne triompha dans les hauts lieux, et l’Église d’Égypte fut persécutée et opprimée par des chrétiens qui ne connaissaient pas le Christ. Et ils n’avaient nul espoir que les mauvais jours ne fussent qu’un entracte, car tous savaient que l’héritier du trône était un païen aigri contre toutes les formes du christianisme. Faut-il s’étonner s’ils pensèrent — comme les hommes ont été enclins à le penser en tous les âges de tempête et de perplexité — que la fin du monde était proche ? Ainsi les âmes les plus viles parmi eux devinrent inquiètes, disant : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Et celles-ci se multiplièrent, et le pays se remplit de leurs descendants[91], tandis que les âmes les plus pures fuyaient ce monde mauvais, si tôt destiné à la destruction, et attendaient, assidues à la prière et à un quotidien martyre de soi-même, la venue du Seigneur.

De la folie et de l’infidélité montrées également par les bons et les mauvais en ce quatrième siècle, l’Égypte a souffert depuis lors. La mesure dans laquelle la population se fit moine et religieuse pourrait à peine être crue, si elle n’était attestée par des écrivains contemporains, qui voyagèrent jusqu’en Égypte pour voir de leurs yeux cette chose étrange. La même année où mourut Athanase, un petit groupe d’Italiens, qui avaient mené ensemble une vie semi-monastique à Aquilée, dissolut sa société et voyagea en diverses directions. Les deux plus connus de ces jeunes gens sont Rufin et Jérôme, amis depuis l’enfance. Bien connue de tous, et apparemment la reine de leur petite société, était une jeune dame mariée nommée Mélanie, d’origine espagnole. Bien qu’elle n’eût que vingt-deux ans, elle avait déjà trois enfants lorsque de grands malheurs fondirent sur elle. Son mari et deux de ses enfants moururent, probablement emportés par quelque maladie contagieuse. La pauvre dame semble avoir regardé cela comme un jugement sur son heureuse vie conjugale ; et, dès lors, non seulement elle mena elle-même une vie d’abnégation ascétique, mais elle prêcha une sorte de croisade contre le mariage. Apprenant que Rufin — alors âgé d’environ vingt-sept ans — comptait aller étudier la vie monastique en Égypte, elle laissa son unique fils survivant sous tutelle en Italie, et vint avec Rufin à Alexandrie. Elle y demeura, tandis que Rufin, avec deux ou trois autres hommes, remontait le Nil, visitant tous les lieux dignes d’intérêt, et particulièrement tous les monastères et les ermites.

À Oxyrhynque — où l’on avait jadis adoré le poisson —, il trouva toute la population de la ville sous des vœux monastiques. La plupart des hommes s’étaient apparemment retirés de la cité dans des monastères et des cellules plus écartés ; mais l’évêque dit à Rufin qu’il y avait dans la ville dix mille moines et vingt mille religieuses. Les grands temples où l’on avait adoré les dieux païens étaient maintenant des monastères, et il y avait, en outre, douze églises dans la ville. Dans le nome arsinoïte, ils trouvèrent de même toute la population sous des vœux monastiques ; mais tous travaillaient aux champs, et envoyaient régulièrement à Alexandrie le produit de leur terre commune. Il en allait de même autour des villes de Memphis et de Babylone. À Tabennêsi, trois mille moines silencieux vivaient sous le gouvernement d’Ammon, qui avait succédé à Théodore comme abbé, et avait été consacré évêque par Athanase. Il avait été opprimé et banni par Georges de Cappadoce. Apollonius, le chef du monastère près d’Hermopolis — qui comptait cinq cents moines —, avait pareillement été fait évêque par Athanase et persécuté par Georges de Cappadoce. Il était moine depuis l’âge de quinze ans ; mais il devait être de bon sang, car, bien loin de négliger son éducation, il devint l’un des hommes les plus cultivés de son temps, et put non seulement donner à Rufin force renseignements sur l’état présent du christianisme en Égypte, mais lui expliquer l’ancienne religion et les cérémonies des anciens Égyptiens, et la véritable signification, aux temps passés, des animaux « sacrés ». Ses moines n’étaient jamais autorisés à négliger les décences ordinaires de la vie : « leurs vêtements étaient aussi propres que leurs cœurs étaient purs ». Quand Rufin et ses amis quittèrent ce monastère privilégié, le courtois supérieur envoya avec eux trois interprètes pour les guider. On mena les amis voir plusieurs monastères dans des villes dont ils ne purent retenir les noms, ainsi qu’un grand nombre des solitaires les plus célèbres dans leurs cellules.

L’un de ceux-ci était tout en haut des montagnes arides, derrière la ville d’Antinoé, qu’on n’atteignait que par un sentier si rude et si étroit que nul, à moins d’être familier du lieu, ne pouvait espérer le découvrir. Dans cette solitude affreuse et désolée vivait Élie, seul, dans une grande caverne ; et là, il avait vécu seul, dit-on aux voyageurs, depuis plus de soixante-dix ans. Il avait maintenant, les assura-t-on, cent dix ans, et ses membres antiques tremblaient de paralysie. Nul, dans le voisinage, ne pouvait se rappeler le temps où Élie n’eût pas vécu dans cette caverne, et on le disait auteur de bien des guérisons. Sa nourriture, leur dit-on, était de trois onces de pain par jour, et de trois olives le soir. Les jeunes gens contemplèrent, frappés de crainte, la figure silencieuse, puis refirent leur pénible chemin vers les demeures des hommes. Ils visitèrent aussi la cellule de Théon, un moine renommé pour son savoir, non seulement en grec et en égyptien, mais en latin.

Mais le plus célèbre de tous ces solitaires était Jean de Lycopolis (Assiout), qui vivait dans une cellule au sommet d’un rocher escarpé, et dont la sagesse était si fort respectée qu’il était consulté sur des matières de politique, tant par le général romain stationné à Assouan que, plus tard, par l’empereur Théodose. Il servait aussi d’aumônier pour le district. Toute la population, par accord entre elle, lui apportait la dîme de son produit, qu’il distribuait aux pauvres. Le procédé se trouva si bien fonctionner qu’il se répandit par toute l’Égypte, et de l’Égypte au reste de la chrétienté. De fait, Selden fait remonter l’origine des dîmes chrétiennes au moine de Lycopolis. À une date plus tardive, les dîmes furent divisées en trois parts : l’une consacrée à l’entretien du clergé, l’une à l’édifice de l’église, et l’une aux pauvres. Aujourd’hui encore, dans la cathédrale égyptienne, trois plats d’aumônes sont portés autour de l’église, durant l’office, par trois hommes se suivant l’un l’autre, qui présentent chacun son plat à chaque fidèle ; car chacun est censé faire la triple offrande — une pour le clergé, une pour les frais de l’église, et une pour les pauvres.

Il y avait en Égypte trois sortes de moines : les cénobites, qui vivaient ensemble dans des monastères ; les anachorètes, qui vivaient dans des cellules solitaires ; et les rémoboths, qui demeuraient deux ou trois ensemble dans les villes.

Ayant achevé leur long pèlerinage en remontant le Nil, Rufin et ses amis se dirigèrent ensuite vers Nitrie. Ils y trouvèrent plus de cinquante monastères, contenant en tout environ cinq mille moines, qui, comme ceux d’Hermopolis, étaient pour la plupart d’une qualité supérieure au commun. Ammon, leur premier fondateur, était mort vers 345, et avait été remplacé dans le gouvernement par Macaire. Il y eut deux grands saints égyptiens de ce nom, contemporains, qu’on appelait, pour les distinguer, Macaire d’Alexandrie et Macaire d’Égypte. Même ainsi, il est fort difficile de savoir quels actes attribuer à l’un, et lesquels à l’autre — sans parler du fait qu’il y en eut plusieurs autres du même nom. Le Macaire qui joue un rôle marquant dans la vie d’Athanase, comme l’un de ses prêtres et de ses compagnons constants, ne doit probablement être identifié avec aucun des deux saints Macaire. Saint Macaire d’Égypte avait été le compagnon d’Antoine ; et lui comme Macaire d’Alexandrie vécurent à Nitrie et à Scété, qui est à une journée de marche de Nitrie, quoique généralement confondue avec elle. Il paraît aussi très probable que Macaire d’Égypte fut le même que ce Macaire Magnès du quatrième siècle, dont les écrits, en réponse aux attaques païennes contre le christianisme, furent presque oubliés jusqu’à ce que Nicéphore, au huitième siècle, à grands frais et à grand-peine, s’en procurât une copie. Le témoignage interne des écrits eux-mêmes incline à cette identification, et rien ne la rend improbable. Là, à Nitrie, vivaient aussi les quatre moines connus sous le nom de Longs Frères, dont l’aîné, Ammonius, avait accompagné Athanase lors de ses dix-huit mois à Rome. Ces quatre semblent avoir été frères de sang aussi bien que de religion, et avoir été fameux par leur grande stature autant que par leur zèle inconsidéré. Deux partis grandissaient déjà dans cette grande colonie de moines : les plus ignorants d’entre eux insistant sur une vue anthropomorphique de Dieu, les autres s’attachant aux vues spirituelles et mystiques d’Origène. À l’époque de la visite de Rufin, ils vivaient encore en paix et en harmonie, et il comptait demeurer quelque temps parmi eux ; mais les nuages du trouble religieux et politique s’amassaient de nouveau sur le malheureux pays d’Égypte.

 

Chapitre XVIII

Le dernier évêque arien d’Alexandrie

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

La mort d’Athanase fut le signal de nouvelles tentatives, de la part des ariens et des païens, pour renverser l’Église d’Égypte. On vit se répéter les mêmes scènes qui avaient marqué l’intrusion de Georges de Cappadoce. L’empereur Valens était arien, et s’indignait que les Égyptiens eussent eu la présomption d’élire eux-mêmes leur patriarche. Une fois de plus, l’église de Théonas — qui paraît avoir été l’église patriarcale, avec résidence attenante — fut prise d’assaut, durant l’office, par le préfet païen Palladius, à la tête d’une troupe de soldats. Une fois de plus, la populace païenne et juive profita de l’occasion pour profaner les autels et insulter les chrétiens. Pierre, comme l’avait fait Athanase, s’échappa et se cacha. Il écrivit une lettre encyclique, encore conservée, qui rend compte des événements récents. Un messager qui venait d’arriver du pape de Rome, Damase, porteur de lettres de salutation au nouveau pape d’Alexandrie, fut saisi et envoyé prisonnier aux mines. Pierre finit par s’échapper à Rome, où il demeura en exil pendant cinq ans[92].

Cependant, Lucius fit son entrée triomphale à Alexandrie, escorté par les principaux païens de la ville, et inaugura son règne par une nouvelle persécution de l’Église égyptienne. Il dirigea sa fureur particulièrement contre les monastères et les moines ; et l’on nous dit qu’il alla en personne, avec les troupes impériales, à Nitrie, pour faire la guerre à tous ceux qui refusaient de nier la divinité du Fils[93]. Mais, trouvant que les moines se défendaient avec un grand courage, et étaient plus disposés à l’emporter au combat qu’à renier leur foi, Lucius recommanda au chef militaire de l’expédition d’exiler les abbés de Nitrie et de Scété — Macaire d’Alexandrie et Macaire d’Égypte —, afin que, privés de leurs chefs, les moines fussent plus aisément vaincus. Les deux saints Macaire furent donc envoyés en remontant le Nil jusqu’à Philae, qui était encore une île entièrement païenne, avec un célèbre temple d’idoles, dont le prêtre était révéré par les habitants d’alentour presque comme un dieu. L’arrivée des moines exilés causa une grande agitation et un grand effroi dans l’île. La fille du prêtre, en particulier, se conduisit comme une égarée, et se précipita vers le rivage où débarquaient les saints hommes, criant : « Pourquoi êtes-vous venus ici pour nous chasser ? Nous nous étions fiés d’être à l’abri de vous en ce lieu inconnu — ici nous demeurions en paix — ici nous ne faisions de mal à personne ! Mais si vous réclamez aussi cette île, prenez-la : nous ne pouvons vous résister. »

Sur ces mots, la jeune fille tomba à terre, en proie à une crise. Alors les deux abbés — dont l’un était un médecin renommé — l’apaisèrent et la guérirent ; et, à la fin, ils convertirent toute l’île. Quand Lucius l’apprit, il donna en secret l’ordre de relâcher les abbés.

Onze évêques furent envoyés en exil par Lucius, soutenu d’un bout à l’autre par le pouvoir impérial. L’un de ces évêques était Mélas, évêque de Rhinocolure[94], ville frontière. Quand le détachement militaire envoyé pour le prendre atteignit son église, vers le soir, ils trouvèrent un jeune homme occupé à préparer les lampes pour l’office. Ils demandèrent l’évêque, et Mélas — car c’était lui — répondit qu’il était tout proche, et qu’on l’avertirait sous peu de leur arrivée. Cependant, il les fit entrer dans sa propre maison, leur servit à souper, et les servit lui-même. Quand ils eurent fini, il leur dit qui il était ; et, touchés par sa conduite, ils lui offrirent de le laisser s’échapper, mais il préféra partager les malheurs de ses frères.

Rufin fut parmi ceux qui furent saisis à Nitrie, emprisonnés, et finalement bannis du pays. Mélanie, qui avait vécu pendant tout ce temps à Alexandrie (environ six mois), se rendit à Diocésarée, en Palestine, avec un grand nombre d’évêques, de prêtres et d’ermites bannis. Elle y attendit quelque temps, recevant avec la plus grande bonté tous les exilés égyptiens qui parvenaient jusqu’à elle, et les entretenant à ses propres frais. À la fin, Rufin parvint à la rejoindre ; mais, dès qu’il le put, il retourna en Égypte, et y demeura six ans, surtout dans la société des moines.

L’un des ermites les plus célèbres de ce temps était Moïse, qui vivait dans une cellule du désert entre l’Égypte et la Palestine, et était révéré pour sa grande sainteté par toutes les tribus errantes de Bédouins — ou Sarrasins, comme on les appelait alors[95]. À cette époque, les Sarrasins étaient gouvernés par une reine, Mavia, dont le mari avait été jadis un allié des Romains. Depuis sa mort, les tribus s’étaient de nouveau jetées dans la guerre, et avaient ravagé tous les pays d’Orient. Valens, déjà si harcelé par les Goths en Europe que la persécution en Égypte avait été laissée tomber, ne pouvait tenir la frontière contre eux, et envoya demander des conditions de paix. La principale condition posée par la reine Mavia — bien qu’elle ne paraisse pas avoir été chrétienne avant cela — fut que Moïse lui fût donné pour évêque de sa nation. Valens y consentit avec un empressement ravi, et ordonna aussitôt que Moïse fût saisi et amené, qu’il le voulût ou non, à Alexandrie pour y être consacré. Moïse vint assez paisiblement ; mais, lorsqu’il s’aperçut qu’il devait être consacré par Lucius, il refusa net. « Je me tiens, certes, pour indigne de la charge sacrée, dit-il ; mais, si les exigences de l’État requièrent que je la porte, ce ne sera pas par Lucius posant la main sur moi, car elle a été remplie de sang. » Lucius eut beau lui représenter que Moïse lui avait été envoyé, non pour lui faire des reproches, mais pour être instruit par lui des principes de la religion : le robuste vieil ermite répliqua qu’il ne s’agissait pas là d’une question de dogme religieux, mais simplement qu’il refusait d’être consacré par un persécuteur tel que Lucius ; et il se mettait à donner des exemples de cruauté que ses « propres yeux » avaient vus, quand Lucius le congédia en hâte. Finalement, sa garde le conduisit dans les montagnes, à la recherche de quelques-uns des évêques exilés, par lesquels il fut consacré. Ainsi, à peu près à la même époque, la religion chrétienne se répandit largement parmi les Sarrasins et dans le Soudan, lequel, sous le règne de Justinien, était devenu entièrement chrétien.

Au printemps de 378, trouvant que Valens était désormais occupé par les Goths, et que Lucius avait perdu tout pouvoir réel en Égypte, Pierre osa revenir de Rome ; et le peuple, d’un commun accord, se souleva contre Lucius et le chassa de la ville. Lucius en appela à Valens, qui n’était nullement en état de le soutenir, et qui fut tué au combat la même année.

Son successeur en Orient fut Théodose, un Espagnol, fils de ce Théodose l’Ancien qui, après avoir rendu un service signalé à l’empire comme l’un de ses plus braves généraux, tomba victime de la superstition de Valens. La pratique du « spiritisme » et des tables tournantes était fort répandue dans l’empire en ce temps-là ; et, lors d’une séance soigneusement montée, par quelques-uns de ses partisans, en faveur d’un homme nommé Théodore, la table, priée de donner les quatre premières lettres du nom de celui qui succéderait à Valens dans l’empire, frappa les lettres grecques Θ-Ε-Ο-Δ. Cela étant venu aux oreilles de l’empereur, il fit promptement mettre Théodore à mort, et chercha des prétextes pour faire assassiner toute autre personne en vue dont le nom commencerait par Θ-Ε-Ο-Δ. Parmi ceux-ci se trouvait le brave Théodose ; et son fils, qui portait le même nom, jugea prudent de se cacher dans les domaines de sa famille, en Espagne.

À la mort de Valens, Gratien — qui, conjointement avec un frère en bas âge, avait déjà succédé à son père Valentinien en 375 — se trouva avoir aussi sur les bras l’empire byzantin. Il n’avait pas encore vingt ans, et fit très sagement venir Théodose, qui était son aîné d’environ treize ans, et le nomma empereur d’Orient. Gratien et Théodose étaient tous deux de la foi orthodoxe ; et, en février 380, Théodose publia une solennelle déclaration de foi au peuple de Constantinople, où l’état des affaires religieuses était pire encore qu’à Alexandrie ou à Rome. L’année précédente, on avait prié Pierre d’Alexandrie d’intervenir, dans l’espoir de rendre la situation un peu moins intolérable et honteuse ; et, depuis son retour de Rome, il s’était occupé des affaires de Constantinople.

Grégoire de Nazianze est l’une des rares âmes grandes et aimables qui brillent dans les sombres jours de la seconde moitié du quatrième siècle ; et, bien qu’il n’ait rien à voir avec l’histoire d’Égypte, sa relation avec le pape d’Alexandrie en rend nécessaire une brève mention. Il était fils de l’évêque (Grégoire, lui aussi) de Nazianze, en Cappadoce, et fut formé à Athènes, dans le même collège que Julien l’Apostat et Basile de Césarée. Son désir était d’être moine ; mais, ne pouvant abandonner ses vieux parents, il mena la vie stricte d’un ascète sous leur toit, et devint, en quelque sorte, l’intendant de son père. Contre son gré, son père le contraignit à recevoir l’ordination dans sa trente-sixième année, puisque, comme laïc, il ne pouvait être d’une aussi grande utilité à l’évêque. Plus tard, en 372, son père et Basile de Césarée résolurent de le faire évêque de Sasimes, petite ville de Cappadoce, que le prélat de Tyane revendiquait comme étant déjà dans son diocèse. Pour cette raison et d’autres, Grégoire le jeune refusa ; et, bien qu’il fût consacré évêque, jamais il ne voulut prendre possession de ce siège. Il continua de servir d’auxiliaire à son père jusqu’à ce que, en 374, le vieux Grégoire mourût, à l’âge avancé de cent ans. Sa femme, qui, comme toute sa famille, lui était parfaitement dévouée, le suivit peu après, étant rappelée de la terre comme elle s’agenouillait à la table du Seigneur. Le frère et la sœur de Grégoire étaient déjà morts, et il était seul au monde. Il demeura deux ans à faire le travail du siège, jusqu’à ce qu’un successeur fût nommé ; mais, trouvant que, tant qu’il en gardait la charge, nul ne voulait croire à son désir sincère d’être déchargé de ce fardeau, il disparut soudain, et, pendant les trois années suivantes, demeura dans une stricte retraite, dans un monastère de Séleucie.

En 379, il fut instamment supplié par tous les chrétiens orthodoxes de Constantinople — appuyés des signatures de plusieurs évêques et de l’approbation formelle du pape d’Alexandrie — de se rendre à la cité impériale et de faire ce qu’il pourrait pour les aider. Outre les ariens, Constantinople était déchirée par les disputes de pas moins de six partis religieux différents, tous condamnés comme hérétiques, dont les seules sectes importantes étaient les manichéens et les novatiens. Grégoire répondit à l’appel ; et, s’établissant dans une maison privée, reprit l’œuvre depuis longtemps négligée d’enseigner la sainteté personnelle et le danger des vaines discussions théologiques. On bâtit pour lui une église, appelée église de la Résurrection ; et là il vécut plus d’un an, durement à l’ouvrage.

À cette époque, Constantinople reçut la visite de Maxime, un aventurier alexandrin à l’histoire curieuse. Il était à la fois chrétien baptisé et philosophe cynique ; il se prétendait confesseur de la foi orthodoxe, et ses ennemis disaient qu’il avait en effet été flagellé et banni, mais que c’était pour ses méfaits. Il devait être habile, car il réussit à obtenir l’influence la plus extraordinaire, tant sur Pierre, à Alexandrie, que sur Grégoire, à Constantinople. On le dépeint comme un beau gaillard, avec de longues boucles jaunes flottant loin sur ses épaules. Il professait pour Grégoire l’admiration la plus illimitée — lequel rendait d’une affection sincère ses protestations hypocrites ; et, pendant tout ce temps, Maxime intriguait avec le pape d’Alexandrie — qui avait en lui la même aveugle confiance — pour évincer Grégoire de sa position et obtenir pour lui-même la primatie de Constantinople.

Il représenta à Pierre qu’il avait commis une grave erreur en sanctionnant la nomination informelle de Grégoire à Constantinople ; que sa translation de Sasimes (qu’il n’avait jamais acceptée) était non canonique ; que ses manières étaient rustiques ; et que la société polie de la capitale se lassait de lui. Pierre prêta réellement l’oreille à ces accusations, et se laissa persuader d’envoyer quelques évêques à Constantinople, avec l’ordre de consacrer Maxime à la place de Grégoire.

Grégoire était alors malade ; mais, même ainsi, il était trop aimé pour que Maxime pût s’affirmer ouvertement. Il se rendit de nuit, avec les envoyés alexandrins, à l’église, et là, ils commencèrent la cérémonie de la consécration. Mais il fallait couper les merveilleuses boucles de Maxime avant qu’il pût recevoir la tonsure (que, peu d’années auparavant, Athanase avait condamnée dans une de ses instructions, comme la marque d’un païen, et non d’un prêtre chrétien) ; et, avant que ce procédé fût à moitié accompli, le soleil se leva, et la ville s’éveilla à la conscience de ce qui se faisait. La populace se rua, et chassa les intrus de l’église. La coupe des cheveux s’acheva dans la boutique d’un joueur de flûte ; puis Maxime, n’osant demeurer à Constantinople, s’enfuit auprès du nouvel empereur Théodose, à Thessalonique, pour implorer son appui. Théodose refusa de le reconnaître ; il revint alors à Alexandrie, et somma Pierre d’user de son autorité en sa faveur. Mais Pierre, dont les yeux s’étaient enfin ouverts sur le véritable caractère de son protégé, refusa de l’écouter, et le préfet le bannit d’Alexandrie. Fort peu après cela — en février 380 —, Pierre mourut.

Théodose fit son entrée solennelle à Constantinople en novembre 380 ; et, en mai 381, il convoqua un concile général, dans un nouvel effort pour donner la paix à l’Église, et particulièrement pour régler l’épineuse question du patriarcat de Constantinople. Grégoire fut de nouveau élu, mais au milieu de tant de discorde qu’il se retira, avant la fin des sessions du concile, dans l’espoir de favoriser la paix ; et il retourna enfin à la même charge informelle de Nazianze, jusqu’en 388, où un nouvel évêque fut nommé, à sa propre et instante prière, et où il se retira pour passer les six derniers mois de sa vie dans le labeur littéraire. Si bon et si savant qu’il fût, il est à craindre que, durant ces dernières années, son influence — comme celle d’Ambroise en Occident et de Théophile en Égypte — n’ait encouragé, au lieu de la freiner, la disposition croissante de Théodose à l’intolérance.

Pierre d’Alexandrie avait eu pour successeur son frère Timothée, surnommé « le Pauvre », parce qu’il avait abandonné tous ses biens de ce monde. Il vint au concile de Constantinople, et prit part aux délibérations qui menèrent à la démission de Grégoire, et à l’expansion du symbole de Nicée dans la forme où nous le possédons maintenant — toujours excepté la clause du Filioque, qui n’a jamais été sanctionnée par aucun concile général.

Mais lorsque le concile en vint à la tâche délicate d’assigner une préséance reconnue aux différents sièges patriarcaux, toute harmonie prit fin. Pendant les deux premiers siècles, les cinq sièges du premier rang avaient été Alexandrie, Rome, Antioche, Jérusalem et Césarée[96] ; et, de ceux-ci, Alexandrie était généralement comptée la première. Rome avait toujours montré quelque jalousie de la préséance d’Alexandrie, et les papes plus doux de cette dernière cité avaient généralement été prêts à céder le point. Mais la véritable direction, et la lettre encyclique qui fixait chaque année la date de Pâque, venaient d’Alexandrie. Lorsque Constantin devint chrétien, sa nouvelle cité impériale prit aussitôt rang avec les anciens patriarcats. Au concile de Nicée, le premier coup fut porté au prestige d’Alexandrie par l’adoption de la date occidentale pour la célébration de Pâque. Depuis ce temps, le pouvoir ecclésiastique de Rome n’avait cessé de croître, tandis qu’Alexandrie et Constantinople avaient été affaiblies par des troubles constants. Rome devait beaucoup au fait que les empereurs ariens ne la jugeaient pas d’aussi grande importance qu’Alexandrie, et tournaient leurs forces contre le pape égyptien. Au concile de Sardique, en 343 (non reconnu comme œcuménique), Rome avait réussi à faire passer un canon qui prévoyait un appel au pape de Rome comme arbitre, en certains cas litigieux ; et elle résolut maintenant, au concile de Constantinople, d’insister sur une reconnaissance formelle de sa prétention — non à la suprématie, car celle-ci ne fut jamais admise, mais à la priorité. Gratien et son père avaient tous deux été puissants en Occident, et revendiquaient la supériorité sur l’Empire d’Orient ; de sorte que le moment était exceptionnellement favorable aux prétentions de Rome. Théodose devait sa couronne à la faveur de l’empereur d’Occident, et ne pouvait se permettre de contester cette prétention ; mais il tenait du moins à ce que sa propre cité impériale prît le second rang. Un canon fut donc adopté à ce concile, qui donnait à Rome la primauté, à Constantinople la seconde place, et reléguait Alexandrie au troisième rang parmi les sièges papaux. Timothée d’Alexandrie fut mis en minorité ; sur quoi il quitta le concile avec indignation, et retourna en Égypte avec ses évêques. Là, il passa le reste de sa vie dans l’accomplissement tranquille de ses devoirs, écrivant des biographies de plusieurs saints égyptiens, et publiant, entre autres choses, une série d’instructions à ses évêques et à son clergé, pour les guider dans les cas difficiles. L’une d’elles enjoint à un prêtre de prendre sur lui la responsabilité de refuser de célébrer un mariage non canonique — par exemple, avec la sœur d’une femme défunte ; une autre dit que, à moins qu’il ne soit clairement établi qu’un suicidé était de raison troublée, on ne doit pas dire les prières pour lui ; une autre, en réponse à une question, déclare que « ceux qui auraient, par étourderie, rompu leur jeûne avant de communier ne doivent pas s’abstenir pour autant du sacrement ; car, si Satan trouve un moyen si facile d’empêcher les hommes de le recevoir, cela fortifiera grandement sa main ».

La tradition attribue à ce patriarche la construction de plusieurs églises à Alexandrie. Les Égyptiens ont un saint Timothée dans leur calendrier ; mais Neale juge impossible que ce soit le patriarche, puisque le saint égyptien était indubitablement marié. Toutefois, comme les premiers patriarches alexandrins n’étaient pas rarement mariés, ce fait ne prouve rien, ni pour ni contre l’identification.

 

Chapitre XIX

La chute de Sérapis

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

À la mort de Timothée le Pauvre, Théophile fut élu au trône patriarcal. Il avait été secrétaire d’Athanase ; et Jean de Nikiou[97] nous donne les détails suivants sur sa jeunesse :

« On nous dit de Théophile, écrit-il, qu’il naquit de parents chrétiens à Memphis. Il fut laissé orphelin en bas âge, avec une petite sœur. Leur nourrice était une esclave éthiopienne qui avait appartenu à leurs parents. Une nuit, au point du jour, elle emmena les deux enfants avec elle dans le temple des faux dieux Artémis et Apollon, ayant l’intention d’adorer à la manière des païens. Mais quand les enfants entrèrent dans le temple, les idoles tombèrent à terre et se brisèrent[98]. Alors l’esclave, craignant la vengeance des prêtres païens, prit la fuite et amena les enfants à Nikiou. Mais, ayant lieu de craindre que les gens de Nikiou ne les livrassent aux prêtres idolâtres, elle prit les enfants et vint à Alexandrie.

« Poussée par une impulsion de l’Esprit divin, elle les conduisit un jour à l’église, pour mieux comprendre quelles étaient les pratiques des chrétiens. Comme ils entraient et prenaient place près de la chaire, ils attirèrent l’attention du patriarche Athanase, qui donna l’ordre de retenir ces trois personnes jusqu’à la fin de l’office. On amena ensuite les enfants et l’esclave devant lui, et il reprocha à celle-ci d’avoir conduit les enfants de parents chrétiens dans un temple païen — lui montrant que les dieux sans intelligence, bien loin de pouvoir l’aider, s’étaient brisés devant les enfants. « Désormais, ajouta-t-il, ces enfants m’appartiendront. »

« L’esclave stupéfaite, voyant que son secret était connu, et n’osant nier ce qu’elle avait fait, se jeta à ses pieds, et supplia de recevoir le baptême des chrétiens — qu’Athanase accorda volontiers à tous les trois. Il plaça la petite fille dans un couvent, où elle demeura jusqu’à son mariage. Elle fut donnée en mariage à un homme de Mohalla, ville du nord de l’Égypte, jadis appelée Didouseya (le lieu de Didon). Là naquit saint Cyrille, cet astre sublime qui, par la grâce de Dieu, devint patriarche après Théophile, son oncle maternel.

« Quant à Théophile, après son baptême, on lui donna la tonsure, et on le reçut au nombre des lecteurs. Il grandit dans la crainte de Dieu, savant dans les Saintes Écritures et obéissant à leurs règles. Il fut élevé au rang de diacre, puis aux ordres de la prêtrise, et finalement élu au trône patriarcal, où il illumina la ville entière de la lumière de sa foi. Il réussit à extirper le culte des idoles de toutes les villes d’Égypte, en sorte qu’il ne resta personne pour adorer les œuvres de la sculpture, selon ce que saint Athanase avait prédit de lui. »

Nul, certes, ne saurait mettre en doute le zèle de Théophile ; mais, d’après tout ce que nous savons de lui, il paraît avoir manqué à la fois de sagesse et d’humilité. Il eût peut-être mieux valu pour lui qu’il n’eût pas été traité avec une confiance si entière, ni investi d’un pouvoir presque illimité par l’empereur Théodose. Durant les premières années de son gouvernement, cependant, nous avons peu à déplorer dans ses actes.

Le premier devoir impérial qui lui fut imposé fut de régler la question de Pâque, retombée une fois encore dans la confusion — à tel point qu’en l’an 387 il y eut un écart de cinq semaines entre le comput alexandrin et le comput romain. En conséquence, le patriarche dressa un cycle pascal de 418 ans, et fit une table des jours où Pâque devait tomber pendant cent ans, à partir de l’an 380. Le prologue de cette table des Pâques subsiste encore ; et Théophile y affirme que notre Sauveur fut crucifié le quinze, et non le quatorze de Nisan, et donne la règle que, si la quatorzième lune tombe un dimanche, Pâque doit être différée d’une semaine. L’histoire selon laquelle il aurait envoyé un prêtre nommé Isidore, au temps de la lutte entre Théodose et Maxime, porteur de lettres de félicitations qu’il devait remettre au parti vainqueur, repose sur un témoignage douteux, et n’a pas besoin d’être crue — quoiqu’on ne puisse non plus la déclarer positivement fausse.

Vers l’année 389, Théophile obtint de l’empereur la concession du site d’un temple abandonné de Bacchus, à Alexandrie, où il se proposait de bâtir une église. En déblayant le terrain pour les fondations, on découvrit diverses cryptes, où se trouvaient certaines figures liées aux abominables rites phalliques. Comme dans le cas précédent — quand Georges avait remué le temple de Mithra —, Théophile donna grande offense par la manière dont il traita ces reliques, et les rues d’Alexandrie furent de nouveau le théâtre d’émeutes perpétuelles entre chrétiens et païens. Ces derniers perdaient maintenant du terrain chaque jour, et devenaient téméraires et désespérés. Sous le règne de Constantin, la religion païenne avait été traitée mieux qu’elle n’avait, vu les événements des douze années précédentes, aucun lieu de l’attendre. Il avait, à la vérité, aboli les sacrifices païens, particulièrement ceux qu’on célébrait la nuit, comme inséparablement liés à l’immoralité et au crime. Constance alla plus loin, et punit l’infraction de cette loi de mort et de confiscation des biens. Mais ces deux empereurs avaient trop de sentiment pour l’art et de révérence pour les œuvres de l’antiquité pour permettre aucune destruction gratuite de temples ou de statues. Les temples furent en effet fermés, et nul sacrifice permis d’y être offert ; mais ils furent conservés comme monuments publics, et l’on nomma, aux frais de l’État, des gardiens qui en faisaient voir l’intérieur aux visiteurs. Quand Julien visita le site de l’antique Troie, non seulement il trouva les temples encore conservés, mais le gardien était l’évêque lui-même !

Sous le règne de Théodose, tout cela changea. L’esprit d’intolérance et de persécution que les ariens avaient introduit dans l’Église n’était que trop souvent partagé, désormais, par les chrétiens orthodoxes. Les moines étaient les plus grands pécheurs à cet égard. Se dégradant d’année en année, ils étaient maintenant partout, mais particulièrement en Égypte, une armée irrégulière et déchaussée, animée à peu près du même esprit, et marquée à peu près de la même ignorance, que les partisans puritains de Cromwell. Ils étaient même plus dangereux, car ils étaient sans liens naturels, et n’obéissaient à nul homme, sinon à leurs propres abbés. Ils se mirent à détruire les statues et les temples païens par tout l’empire, à l’encontre des édits impériaux ; et lorsque Théodose se proposa d’intervenir d’une main ferme pour réprimer cette destruction gratuite, il en fut, nous regrettons de le dire, effectivement détourné par Ambroise de Milan. Il publia bien, en 393, un édit pour protéger les synagogues juives ; mais les temples païens, bien plus beaux, furent abandonnés à leur sort. Le collège des vestales de Rome et le temple de Jupiter Capitolin furent sauvés, malgré Ambroise, du vivant de Théodose, mais détruits sous le règne de son fils. En Égypte, cependant, le plus grand acte de destruction fut accompli avec une solennité délibérée, par ordre de Théodose lui-même, sur la demande de Théophile. Le grand temple de Sérapis, qui était l’une des gloires architecturales d’Alexandrie, fut rasé jusqu’au sol.

Si l’intolérance de Théophile avait été une cause première de tous ces troubles, il faut pourtant reconnaître que les païens eux-mêmes amenèrent leur propre chute à la fin. Au cours des émeutes entre les deux partis, plusieurs chrétiens furent tués ; et la communauté païenne, élisant en hâte pour chef Olympius, le grand prêtre de Sérapis, se retira dans l’enceinte du grand temple, et s’y fortifia contre le reste de la ville. Les bâtiments servaient à merveille de forteresse. Le temple était élevé sur une terrasse d’une hauteur énorme ; il était de forme carrée, avec une cour centrale ; ses murs massifs étaient d’une excellente maçonnerie et revêtus de plaques de cuivre ; au-dessous courait un réseau de passages et de communications secrètes ; et tout autour étaient les bâtiments à l’usage des prêtres, des serviteurs et des hôtes, et pour loger la grande bibliothèque, qui rivalisait avec celle du musée. Là, tous les principaux païens et leurs hommes d’armes défiaient également l’empereur et le patriarche, et constituaient une grave menace pour la paix publique. Non contents d’adopter une position défensive, ils faisaient des sorties dans la ville et emmenaient des chrétiens, qu’ils torturaient devant leurs autels pour les contraindre à sacrifier.

Naturellement, on ne pouvait permettre qu’un tel état de choses continuât. Évagrius, le préfet, descendit lui-même à cheval, avec ses soldats, pour parlementer avec les rebelles, leur représentant la folie de leur tentative de défier toute la puissance romaine, et le châtiment qui s’ensuivrait inévitablement. Mais, à la fin de son discours, Olympius harangua de son côté ses partisans, les exhortant à souffrir toute extrémité plutôt que d’abandonner les dieux de leurs ancêtres. Les Égyptiens, avec un courage héroïque digne d’une meilleure cause, refusèrent d’écouter aucune condition proposée par le gouverneur romain.

Comme la place était absolument inaccessible, sauf par un siège et un assaut en règle, le préfet les laissa en paisible possession tandis qu’il écrivait à l’empereur pour demander des instructions. Théodose répondit que les chrétiens qui avaient péri devaient être regardés comme des martyrs, et que leurs meurtriers devaient donc être librement pardonnés. En même temps, il décréta que tous les temples d’Alexandrie, comme étant la cause de ce soulèvement, seraient démolis.

Lorsqu’on sut que le décret de l’empereur était arrivé, et qu’on devait le lire en public, une foule immense — païenne autant que chrétienne — s’assembla pour l’entendre. À la fin de la lecture, les chrétiens poussèrent un cri d’exultation, tandis que les païens fuyaient, consternés. Ce soir-là, à la faveur de l’obscurité, Olympius et ses partisans abandonnèrent le grand temple à son sort, et cherchèrent refuge dans la dissimulation. On rapporte qu’au cœur de la nuit, un chrétien qui passait par là, et trouvait le lieu vide et désert, eut la curiosité d’errer à travers les bâtiments condamnés. Comme il approchait du sanctuaire, il entendit — derrière les portes closes, « nul n’y étant » — le chant de l’Alléluia rompre le silence solennel de la nuit.

Le lendemain, la population d’Alexandrie fut debout de bonne heure, et l’agitation croissait à chaque instant. Enfin parut la procession : le patriarche et le préfet chevauchant côte à côte, en grand appareil, suivis des prêtres psalmodiant et des soldats farouchement silencieux, les instruments de destruction à la main. Les gens se rappelaient les uns aux autres une antique prophétie qui annonçait que, lorsque l’idole serait détruite, la terre périrait, les cieux s’effondreraient, et le chaos reviendrait. Beaucoup, même parmi les chrétiens, étaient assez superstitieux pour redouter les résultats de l’œuvre qu’ils avaient entreprise. Presque en silence, la procession gravit le grand escalier de cent marches qui menait au temple — au sommet duquel le jeune Origène s’était tenu seul, en danger imminent de sa vie, pour témoigner de ce Crucifié dont le serviteur venait maintenant, dans la pompe du pouvoir pontifical et appuyé par les soldats de l’empire universel, abattre le représentant de l’antique religion. La plupart des chrétiens qui se pressaient à la suite de leur pape et de leur préfet, avec des sentiments mêlés de terreur et d’exultation, n’avaient jamais même vu le grand dieu qui, venu déjà vieux en Égypte, avait gouverné le pays depuis son mystérieux sanctuaire pendant six cents ans. Un instant, ils contemplèrent dans un silence pénétré de crainte, et les espérances des païens qui s’étaient mêlés à la foule commencèrent à renaître.

Là, ses mains s’étendant d’un mur à l’autre, était l’énorme statue assise de Sérapis, faite de divers métaux, maintenant assombris par l’âge, et incrustée de diverses pierres précieuses. L’image était celle d’un vieillard, un boisseau sur la tête, emblème de la fécondité et de l’abondance. À son côté était une figure aux têtes de lion, de chien et de loup. À l’un de ses bras s’enroulait un serpent, emblème de l’éternité. Le successeur d’Athanase contempla, avec des sentiments qu’on imagine aisément, cette concentration visible de la puissance de l’idolâtrie égyptienne — sans doute, pour bien des Alexandrins, le symbole du principe de vie et des puissances qui régissaient le monde souterrain. Ce fut un moment suprême. Enfin, devait-il sentir, l’heure et l’homme étaient venus ; l’Église avait le pied sur le cou de son ennemi[99].

De vagues murmures commencèrent à se faire entendre dans la foule. Le pape sentit que tout nouveau délai serait dangereux. Il se tourna vers l’un des soldats porteurs de hache, et lui commanda de frapper. Le soldat leva sa hache et frappa, tandis qu’un cri de terreur s’échappait de la foule attentive. Un autre coup, et le cri d’effroi se changea en un rire inextinguible, comme la tête du dieu roulait à terre, et que de son tronc creux jaillissait une colonie de souris effrayées, se dispersant en tous sens. La peur fut jetée aux vents, et l’œuvre de destruction se poursuivit gaiement. Toute statue du temple fut brisée, et les fondations rasées au sol ; mais les bâtiments environnants furent laissés debout, et servirent ensuite de résidence patriarcale — ou, comme nous dirions en Angleterre, de palais de l’archevêque[100].

Les principaux païens qui avaient été mêlés aux récents outrages contre les chrétiens s’échappèrent en hâte d’Alexandrie. Pas un d’eux ne fut touché par les chrétiens à leur heure de triomphe, bien qu’Helladius, le prêtre de Jupiter, se vantât ouvertement d’avoir sacrifié neuf victimes de sa propre main au sanctuaire des dieux païens. Touchant le temple de Sérapis, Socrate écrivit plus tard :

« Lorsqu’on abattit et qu’on mit à nu le temple de Sérapis, on y trouva, gravés sur des pierres, certains caractères qu’ils appelaient hiéroglyphes, ayant la forme de croix. Tant les chrétiens que les païens, en les voyant, crurent qu’ils se rapportaient à leurs religions respectives ; car les chrétiens, qui affirment que la croix est le signe de la passion salvatrice du Christ, revendiquaient ce caractère comme particulièrement leur ; mais les païens alléguaient qu’il pouvait appartenir en commun au Christ et à Sérapis, « car, disaient-ils, il symbolise une chose pour les chrétiens et une autre pour les païens ». Tandis qu’on disputait ce point entre eux, quelques-uns des païens convertis au christianisme, qui connaissaient ces caractères hiéroglyphiques, interprétèrent celui qui avait la forme d’une croix comme signifiant « la vie à venir ». Les chrétiens s’en saisirent avec exultation, comme décidément favorable à leur religion. Mais, après que d’autres hiéroglyphes eurent été déchiffrés, contenant une prédiction que, lorsque paraîtrait la vie à venir, le temple de Sérapis serait détruit, un très grand nombre de païens embrassèrent le christianisme et, confessant leurs péchés, furent baptisés. »

La tempête de fureur iconoclaste balaya l’Égypte tout entière ; et il fut fait, au quatrième siècle, plus de tort aux antiquités du pays qu’en aucun temps précédent depuis la conquête perse, ou qu’en aucun temps postérieur jusqu’à ce que les mahométans commençassent cette destruction pièce à pièce des temples, et ce pillage des tombeaux des morts à la recherche de trésors, qui s’est continué jusqu’à nos jours, et auquel des touristes ignorants et insouciants ont donné un nouvel élan. À Canope et à Alexandrie, tout temple fut rasé jusqu’au sol, toutes les images de métal fondues en marmites et autres objets nécessaires à l’usage de l’Église, et toutes les images de pierre brisées en morceaux — sauf une figure à tête de singe, que Théophile dressa en un lieu public, afin que tous pussent voir quelle sorte de dieux leurs ancêtres avaient adorés. Cela donna une offense particulière à Ammonius, l’un des plus savants des professeurs païens, car il se plaignait, non sans raison, que l’ancienne religion s’en trouvait grossièrement défigurée. Dans d’autres parties de l’Égypte, les temples furent laissés debout, ou seulement à demi démolis ; mais les statues des dieux — dont beaucoup devaient être de belles œuvres d’art, si nous pouvons en juger par les une ou deux qui furent heureusement emportées à Rome avant ce temps — furent presque toutes détruites. L’histoire de Pœmen et de ses frères en fournit un exemple.

Pœmen et Anuph étaient les deux plus connus d’une famille de six — ou, comme disent certains, sept — frères, qui tous se firent moines ensemble vers cette époque, quelques-uns d’entre eux étant fort jeunes. Ils avaient d’abord été chassés de leurs foyers par une invasion des Blemmyes ; et l’on est porté à supposer que leur père fut tué et leurs biens ruinés. Les frères s’échappèrent avec la vie, et errèrent quelque temps dans un état désolé. Finalement, ils se réfugièrent dans un temple abandonné ; mais Anuph, qui semble avoir été l’aîné, était fort affligé de leurs plaintes constantes sur leur dur sort. Il avait trouvé, gisant à terre dans le temple, une belle statue du dieu qu’on y avait adoré ; et il la choisit comme une bonne matière pour une leçon de choses à ses frères. Il leur enjoignit de garder le silence pendant une semaine, et de ne pas même demander d’explication de ses actes. Puis, chaque matin, en leur présence, il brisait délibérément la statue à coups de pierres, et ensuite s’agenouillait devant elle et lui demandait pardon. Au bout d’une semaine, ils réclamèrent une explication ; et il répondit alors que, de même que la statue, si insultée qu’elle eût été, ne s’était jamais plainte du traitement des hommes, de même l’homme devait se soumettre sans un mot aux dispositions de Dieu ! Des années plus tard, leur vieille mère découvrit que ses fils vivaient comme moines à Nitrie, et les rechercha ; mais déjà cette terrible vie avait tué la nature humaine en Pœmen, et il refusa même de la voir. Le fils de sa sœur était sous une sentence de mort, et le gouverneur de la province offrit de le relâcher si Pœmen — dont la réputation de sainteté était grande — voulait intercéder pour lui ; mais Pœmen écouta sans s’émouvoir les supplications de sa sœur. « Si le jeune homme a mérité la mort, dit-il, qu’il la subisse. Sinon, que le gouverneur le relâche. »

Depuis le temps des premiers Ptolémées, on avait conservé dans le temple de Sérapis un nilomètre particulièrement sacré. Sous le règne de Constantin, on l’en avait retiré pour le placer dans la grande église du Césaréum ; mais Julien l’Apostat l’avait rendu au Sérapéum. Maintenant, on le reportait solennellement à l’église ; et les païens prophétisèrent que le dieu se vengerait en retenant l’inondation annuelle. De fait, elle tarda ; et les classes inférieures, païennes comme chrétiennes, crurent que le dieu les châtiait en effet. L’inquiétude et le mécontentement croissaient de jour en jour, et l’humeur du peuple devint si dangereuse que le préfet écrivit pour demander s’il ne vaudrait pas mieux céder au préjugé populaire, et détourner la tempête qui montait en rendant le nilomètre à la garde des prêtres païens. Théodose répondit brièvement et sévèrement : « Si le Nil ne veut monter que par le moyen d’enchantements ou de sacrifices, que l’Égypte demeure sans eau. »

À peine la décision avait-elle été donnée que la scène changea. Le Nil se mit à monter avec une telle rapidité qu’on craignit maintenant une crue ; mais ce danger aussi fut écarté, et les chrétiens furent consolés et fortifiés.

 

Chapitre XX

Les Longs Frères

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

En 394, Théophile se rendit à Constantinople pour assister à un nouveau concile, convoqué pour régler encore quelques-unes des malheureuses querelles entre divers évêques. À cette occasion, il assista à la consécration d’une magnifique église bâtie en l’honneur des saints Pierre et Paul, que le préfet avait érigée dans un faubourg de Chalcédoine appelé le Chêne. Ce dut être aussi cette année-là qu’Arsène — le célèbre précepteur des deux jeunes Augustes, l’un des hommes les plus savants et les mieux nés de son temps — résigna sa charge et se fit ermite en Égypte. Très probablement, il accompagna Théophile à son retour en Égypte.

En 395, Théodose mourut, et l’empire fut partagé entre ses deux fils — Arcadius en Orient, et Honorius en Occident. En 398, Théophile était de nouveau à Constantinople pour consacrer Jean Chrysostome patriarche de ce siège. On nous dit qu’il le fit fort à contrecœur, car l’élévation récente de Constantinople à un rang honorifique supérieur à Alexandrie lui était aussi odieuse qu’elle l’avait été à son prédécesseur Timothée ; et il avait espéré y placer un homme à lui, au lieu d’un personnage aussi célèbre que Chrysostome[101].

Jusqu’à ce moment, Théophile avait vécu en bons termes avec l’armée monastique de l’Égypte, particulièrement avec le camp de Nitrie, la plus proche d’Alexandrie de ces grandes colonies. Ils l’avaient aidé dans la destruction des temples, et il louait leur zèle et en promouvait beaucoup aux évêchés à mesure que des vacances se présentaient. Dioscore, l’un des Longs Frères, fut fait évêque d’Hermopolis Parva ; et Eusèbe et Euthyme, les deux plus jeunes, il les persuada de quitter Nitrie et de devenir économes de l’Église alexandrine. En 399, après une longue correspondance entre Théophile et Jérôme — où le premier s’efforçait d’amener une réconciliation entre Jérôme et Jean, évêque de Jérusalem, qui avait été jadis moine de Nitrie —, Jérôme dit au pape d’Alexandrie : « Vous ne savez pas ce que c’est que de rencontrer l’inimitié ; vous êtes accoutumé à être accueilli par l’affection spontanée des moines, qui vous sont fidèles parce que vous n’êtes pas leur tyran[102]. » Maintes occurrences rapportées par les écrivains contemporains montrent la prédilection du patriarche pour les moines ; et il suivit le précédent que, malheureusement, Athanase avait établi, en choisissant ses évêques parmi les moines plutôt que parmi le clergé marié. Tout bien considéré, il n’est pas étonnant que l’ignorance et l’arrogance de la population monastique devinssent plus marquées chaque année. Lorsque le courtois et bien-né Arsène se présenta comme un pauvre étranger devant l’abbé Jean, au désert de Scété, et supplia d’être reçu parmi eux, ils allèrent à leur repas et le laissèrent debout tandis qu’ils étaient assis[103]. L’un d’eux lui jeta un biscuit, comme à un chien, et il s’agenouilla pour le manger. « Il fera un moine », dit l’abbé ; et on lui permit de demeurer parmi eux jusqu’à ce qu’il eût appris les règles monastiques, après quoi il prit une cellule à part dans les collines du Mokattam, et vécut en ermite pendant quarante ans. Arcadius, son ancien élève, eût voulu l’élever à de grands honneurs dans son exil volontaire, et proposa de lui accorder « le tribut de toute l’Égypte » pour le soulagement des pauvres et pour les monastères. Arsène répondit que celui qui était mort au monde ne pouvait avoir aucune part à la distribution de l’argent. Mais il ne déposa pas tout à fait sa finesse native ni sa bonté de cœur. Sa stricte observance de la règle monastique le fait souvent paraître rude et bourru dans les anecdotes qu’on rapporte de lui ; mais on nous dit qu’il prit dans sa propre cellule, pour vivre avec lui, un moine aux habitudes obstinément voleuses, dans l’espoir de le ramener. Un livre intitulé l’Exhortation aux moines, qu’on lui attribue, montre une vive intelligence des tentations particulières à la vie monastique, et donne sur ce sujet beaucoup de conseils pratiques.

Quand Théophile vint le voir, Arsène lui dit qu’il n’avait qu’une seule requête à lui faire, et c’était qu’il s’en allât ; et il fut positivement brutal avec une dame romaine de haute naissance — probablement une vieille amie — qui était venue jusqu’à Nitrie pour le voir. Comme la pauvre dame s’en plaignait à Théophile, le pape lui rappela qu’elle était « une femme », et qu’elle ne pouvait donc attendre rien d’autre d’un saint.

L’arrogance des moines eût pu se supporter ; mais leur ignorance croissante parut à Théophile un plus grand danger ; et, dans sa lettre pascale de 399, il leur reprocha, en des termes peu mesurés, leurs conceptions matérielles et avilies de Dieu — leur faisant observer que Dieu était un Esprit, et non un simple homme glorifié, avec des parties et des passions semblables aux leurs.

Il attira sur sa tête une tempête de fureur monastique à laquelle il s’attendait peu. Toute une armée d’entre eux quitta Nitrie d’un coup, et, se hâtant à travers le désert, assiégea le patriarche dans son palais avec des cris sauvages et des menaces de mort immédiate s’il ne reprenait pas ses paroles. Théophile, désarmé et stupéfait, recula devant la mer de visages furieux qui l’entouraient. « En vous voyant, je vois la face de Dieu », se serait-il écrié. Cela ne suffit pas ; la foule des moines réclama à grands cris qu’il anathématisât Origène, dont ils estimaient qu’il avait tiré son hérésie, et ne voulut pas se disperser avant que le patriarche eût promis de le faire. Les Longs Frères, dégoûtés de la conduite de leur pape, le quittèrent et retournèrent à Nitrie ; mais la querelle était bien loin d’être réglée, et d’autres raisons, il est à craindre, inclinaient Théophile à concilier et à utiliser les moines anthropomorphites, outre la crainte de leur violence[104].

Isidore, le trésorier de l’Église alexandrine, qui avait été pendant bien des années l’un de ses plus proches amis, était justement alors en mauvais termes avec le patriarche ; et, comme il prenait chaudement le parti de ceux qui avaient adopté la vue origéniste (ou spirituelle) de Dieu, Théophile semble avoir pensé qu’en se rangeant du côté des moines anthropomorphites, qu’il avait auparavant condamnés, il pourrait plus aisément se débarrasser d’Isidore. On donne bien des récits différents de l’origine de la querelle, mais le plus probable paraît être que ce fut une dispute d’argent.

Toutes les offrandes données par les fidèles à l’Église étaient, à Alexandrie, censées être à la disposition du patriarche, de même que, dans les autres sièges, c’était l’évêque qui administrait, avec d’autres officiers, les fonds publics de l’Église. Mais Théophile avait la passion de bâtir, et dépensait presque tout ce qui lui venait à élever de magnifiques églises. Une riche dame alexandrine voulait dépenser mille pièces d’or en vêtements pour les femmes pauvres ; mais, craignant que, si le patriarche l’apprenait, il n’exigeât qu’elle lui donnât plutôt l’argent pour l’érection d’une nouvelle église, elle fit jurer à l’hospitalier qu’il gérerait l’affaire lui-même pour elle, et ne dirait rien de l’argent au patriarche. Des espions portèrent la chose aux oreilles de Théophile, qui n’en dit rien quelque temps ; mais, une nouvelle occasion d’offense survenant, il reprocha à Isidore son manquement à son devoir, et, comme certains le disent, ressortit contre lui de vieilles accusations absolument sans fondement. Isidore se défendit dans l’affaire des vêtements, disant crûment au pape — car Théophile semble avoir toujours usé de cette forme de son titre — qu’il valait mieux dépenser l’argent à guérir les corps des malades, qui sont plus proprement les temples de Dieu, qu’à bâtir des murs.

Au commencement de l’année suivante, Théophile tint un concile où, selon sa promesse, il condamna l’« origénisme »[105] ; et, dans sa lettre pascale de 401, il fait une attaque délibérée contre Origène, exposant toutes ses erreurs — ou ce qu’il tenait pour ses erreurs — et le condamnant généralement comme hérétique. La même année, Isidore s’étant réfugié parmi les moines de Nitrie, Théophile écrivit aux évêques des diocèses voisins, leur ordonnant d’envoyer en exil les principaux moines et sympathisants d’Origène. Une députation des moines, conduite par Ammonius, l’aîné des Longs Frères, vint à Alexandrie pour faire des remontrances au pape, et pour soutenir qu’on ne devait pas les traiter en hérétiques parce qu’ils étaient opposés au littéralisme dégradant du parti anthropomorphite. En une occasion précédente, Théophile avait cédé aux menaces violentes de la foule du parti opposé, et sa conduite envers cette députation modérée et paisible paraît avoir été tout aussi blâmable. On dit qu’il frappa réellement Ammonius sur la bouche, le traitant d’hérétique parce qu’il refusait d’anathématiser Origène. Cinq des moines de Nitrie — qu’on décrit comme « des hommes indignes même d’être portiers » — pensèrent gagner la faveur du pape en portant des accusations contre trois de leurs principaux frères, qui furent en conséquence excommuniés.

La députation s’en retourna tristement à Nitrie, mais Théophile ne les laissa pas en paix. Sans doute pensait-il réellement que le pouvoir croissant et irresponsable des communautés monastiques devenait un grave danger pour l’Égypte ; et cela était vrai. Mais rien ne peut justifier sa conduite durant toute cette malheureuse période de son patriarcat.

La colonie de Nitrie était retombée dans ses occupations habituelles — beaucoup des moines, nous dit-on, étant tisserands et confiseurs aussi bien que médecins et étudiants[106] ; les offices se poursuivaient paisiblement dans « la grande église aux trois palmiers », et nulle autre controverse ne semblait à attendre. Mais Théophile avait fait appel au préfet impérial pour soutenir son autorité ; et, une nuit, le silence de la communauté du désert fut rudement rompu par le pas pesant des soldats byzantins qui approchaient. L’alarme fut donnée en hâte que le pape et l’armée venaient arrêter tous les partisans d’Origène, et une scène farouche s’ensuivit. Trois des Frères furent cachés en hâte dans un puits ; Dioscore, le quatrième, se réfugia dans l’église, mais en fut tiré par des « Éthiopiens échauffés de vin ». Les soldats, fort probablement contre le gré de Théophile, semblent avoir regardé la communauté comme une ville à prendre d’assaut. Les cellules furent pillées et incendiées, et un témoin oculaire rapporte qu’un jeune garçon périt brûlé dans l’attaque nocturne.

Le point du jour, et — espérons-le — les efforts de Théophile et des moines mieux disposés, mirent enfin un terme aux horreurs de la scène. La soldatesque fut contenue, les moines invités à écouter paisiblement au lieu de combattre, et Théophile dit qu’il convoqua une sorte d’assemblée. Là, « en présence de nombreux Pères venus de presque toute l’Égypte, on lut quelques-uns des traités d’Origène ». Il rapporte ensuite fort longuement maintes spéculations mystiques d’Origène (qu’on ne devrait pas regarder comme une part de sa foi), et en signala aux moines les hérésies.

Les partisans d’Origène, dit-il, furent donc condamnés ; mais ils s’emparèrent de l’église de Nitrie, et la fermèrent contre les évêques et les abbés, tenant à la main des massues enveloppées de feuilles de palmier. La majorité orthodoxe prévint tout nouvel outrage, et l’office fut enfin dûment célébré.

Les quatre Frères se réfugièrent en Palestine, et vécurent quelque temps en paix sur les pentes du mont Gelboé, exerçant le métier égyptien de la fabrication de l’« affass »[107]. Mais d’autres des réfugiés les suivirent ; leur nombre attira l’attention, et, comme on les savait condamnés et bannis par leur propre pape, les fidèles de Palestine les regardèrent froidement. Quelques-uns des évêques, à la vérité, leur témoignèrent de la bonté, mais reçurent promptement des lettres de blâme et d’avertissement de ne pas répéter une offense qu’on ne pouvait passer que sur le compte de l’ignorance des circonstances. À la fin, les moines bannis — alors au nombre d’environ cinquante — résolurent d’en appeler à Chrysostome de Constantinople.

Ce fut vers la fin de 401 que ce groupe de moines âgés et fatigués du voyage fut introduit en présence du patriarche byzantin. Il fut ému jusqu’aux larmes à la vue de leur état, et demanda ce qu’il pouvait faire pour eux. Ils implorèrent son aide contre l’injustice de leur pape.

« Si, par égard pour lui, vous ne voulez pas agir (conclut leur porte-parole), nous serons contraints d’en appeler à l’empereur. Mais nous vous supplions d’induire Théophile à nous laisser vivre dans notre propre pays, car nous n’avons offensé ni lui, ni la loi de notre Sauveur. »

Chrysostome promit de faire de son mieux, à condition qu’ils n’en appelassent pas au pouvoir civil et ne fissent pas de trouble dans la ville. « Jusqu’à ce que j’aie écrit à mon frère Théophile, conclut-il, gardez le silence sur vos affaires. » Il leur témoigna toute bonté, et les logea dans l’enceinte de l’église de l’Anastasis. Cependant, il prit conseil de quelques clercs alexandrins qui avaient été envoyés à la cour impériale pour d’autres affaires, et leur demanda leur avis sur le sujet. Ils reconnurent que les moines de Nitrie avaient été durement traités, mais pensaient visiblement que leur appel au patriarche byzantin n’était guère propre à leur faire du bien. Ils lui conseillèrent de ne pas admettre aussitôt les moines à la communion, « de peur de fâcher le pape », mais de leur témoigner de la bonté par d’autres moyens. Chrysostome suivit leur conseil, et écrivit à Théophile, s’efforçant de faire la paix. Mais Théophile, apprenant que les Longs Frères étaient allés à Constantinople, envoya le même genre de lettres qu’il avait déjà écrites en Palestine contre eux, avec une nouvelle accusation ajoutée. Il déclara que les moines étaient coupables de sorcellerie[108] aussi bien que d’hérésie ; et cette terrible accusation tourna toute la populace byzantine contre les Frères, en sorte qu’on les huait dans les rues. La plupart des moines furent eux-mêmes alarmés, sachant bien quelles pouvaient être les conséquences d’une telle accusation, et envoyèrent des intercesseurs à Théophile ; mais les quatre Frères et leurs amis les plus intimes paraissent avoir traité l’accusation avec mépris, et présentèrent à Chrysostome une plainte formelle contre leur pape.

Chrysostome écrivit de nouveau à Théophile, regrettant qu’ils eussent fait cette démarche, et disant qu’il avait tenté de les induire à quitter Constantinople. Théophile répondit par une lettre extrêmement irritée :

« Si vous ne connaissez pas les canons de Nicée, qui défendent à un évêque de juger des causes survenant hors de ses propres limites, ayez la bonté de vous en instruire, et abstenez-vous d’accusations contre moi. Si je dois être jugé, ce sera par des évêques égyptiens, et non par vous, qui vivez à soixante-quinze journées de distance. »

Chrysostome garda cette lettre pour lui, et tenta de nouveau de persuader les Longs Frères et leurs amis de laisser tomber l’affaire. Au lieu de cela, ils en appelèrent personnellement à Eudoxie, et la supplièrent d’ordonner une audience formelle de la cause. Son influence sur son mari Arcadius était très grande ; et, sur cet appel, elle le persuada d’ordonner que Théophile fût mandé à Constantinople, afin que toute l’affaire fût examinée par Chrysostome. Ce fut une démarche téméraire, car Théophile, comme pape d’Alexandrie, était presque l’égal d’Arcadius lui-même en Égypte, puisque la nation égyptienne tout entière regardait son propre patriarche comme un roi, et se souciait peu de ses lointains empereurs. Théophile ne refusa pas ouvertement d’obéir à la sommation, mais il tarda si longtemps que la cause fut instruite en son absence. Les accusations contre les moines de Nitrie furent examinées, et déclarées sans fondement. Les cinq moines que Théophile avait envoyés pour les accuser furent jetés en prison, où quelques-uns d’entre eux moururent. Cependant, Théophile avait écrit à Épiphane, évêque de Salamine, de se rendre à Constantinople avec le décret d’un synode provincial qui avait récemment condamné « l’hérésie origéniste », et de le présenter à la signature de Chrysostome. Chrysostome refusa, disant que la matière était de la décision d’un concile général.

En 403, Théophile se mit en route pour Constantinople, annonçant chemin faisant qu’il y allait « pour déposer Jean »[109] à cause de sa récente action. Il partit avec une splendide suite d’évêques égyptiens et abyssins, et toute la pompe d’un monarque. Lorsque, dans la chaude clarté d’un jour de juin, son navire jeta l’ancre dans les belles eaux du Bosphore, il fut salué de vivats retentissants par les équipages de la flotte de blé égyptienne ; mais nulle procession de clergé byzantin ne vint à sa rencontre. Il débarqua, non à Constantinople, mais à Chalcédoine, où l’évêque, Cyrénius, était un Égyptien et le reçut chaleureusement. Puis, avec une audace magnifique, il somma Chrysostome de comparaître devant le concile et de se défendre contre une longue liste d’accusations que ses ennemis n’étaient que trop prêts à fournir. La plupart étaient ouvertement frivoles et vexatoires ; mais les deux sur lesquelles Théophile comptait surtout étaient bien choisies. Chrysostome était accusé d’avoir appelé l’impératrice Jézabel, et d’avoir proféré contre elle des paroles séditieuses. On ne peut nier qu’il l’eût désignée comme Jézabel dans un sermon public. Il était aussi accusé d’avoir envahi la juridiction d’autres prélats — demi-vérité qui était, comme d’habitude, pire qu’un mensonge.

Incidemment, et tandis qu’il attendait Chrysostome — qui refusait constamment de se soumettre à leur juridiction —, Théophile reprit la question presque oubliée des Frères de Nitrie. Dioscore était récemment mort, et l’on amena Ammonius mourant à Chalcédoine. En le voyant ainsi, Théophile fondit en larmes, et la réconciliation paraît s’être faite en cinq minutes d’entretien personnel. Cependant, l’impératrice — furieusement irritée contre Chrysostome à cause de l’insulte qu’il lui avait faite — fit envoyer un message de la cour impériale, durant la douzième session du synode de Chalcédoine, leur enjoignant d’arriver à une décision sans plus de délai. Chrysostome fut aussitôt déposé par le synode, et une sentence de bannissement prononcée immédiatement après contre lui par la cour. Mais Théophile n’avait pas compté sur la popularité personnelle du patriarche byzantin. Pendant deux ou trois jours, il fut impossible de l’arrêter, car une grande foule se rassembla et, se relayant, monta la garde d’une manière résolue mais ordonnée devant sa résidence et les portes de la grande église, en sorte que l’arrêter eût plongé la ville dans les horreurs de la guerre civile. De fait, ce furent les seules exhortations versées du haut de la chaire par Chrysostome lui-même qui empêchèrent une insurrection. Le troisième jour, à l’heure de midi, comme la vigilance de sa garde volontaire s’était relâchée, Chrysostome se glissa dehors, inaperçu, par une porte latérale, et se livra tranquillement aux officiers impériaux. Ceux-ci le firent embarquer en hâte sur un navire, et l’expédièrent en Bithynie.

Le lendemain, Théophile entra dans la ville en procession, et se rendit à la cathédrale afin de procéder à l’installation d’un successeur de Chrysostome ; mais son prédicateur, par une amère invective contre Jean, souleva tout le peuple à une nouvelle indignation. De grands cris s’élevèrent ; il fallut évacuer l’église de vive force et à grand renfort de bâtons. Une foule farouche déferla par les rues, criant : « Rendez-nous notre évêque ! » Peut-être même alors Théophile, soutenu par l’impératrice, l’eût-il emporté ; mais, cette nuit-là, un tremblement de terre ébranla la ville et tira du sommeil l’impératrice terrifiée. Elle pressa son mari de rétablir Chrysostome, puisque le Ciel s’était déclaré pour lui ; et Arcadius ne s’y refusa point. Théophile, apprenant ce qui s’était passé, et voyant que le sentiment populaire risquait de se diriger contre lui, quitta la ville en hâte et retourna à Alexandrie. Fort peu après, un concile d’environ soixante évêques se réunit de nouveau, qui annula toute la procédure du précédent, et déclara que Chrysostome était toujours évêque de Constantinople. Théophile écrivit pour informer le pape Innocent de Rome qu’il avait déposé l’évêque de Constantinople ; et Innocent, assez naturellement, écrivit pour demander sur quels fondements, assurant son frère Théophile que, pour sa part, il était toujours en communion avec Jean comme avec lui.

À la fin, cependant, le pape d’Alexandrie l’emporta dans cette lutte des plus malséantes. Il ne retourna pas à Constantinople, alléguant qu’il était trop occupé des devoirs de sa propre province pour le faire ; mais il envoya des agents, et prit part par eux aux procédures qui finirent par chasser Chrysostome de son siège, sur l’ordre de l’empereur et de l’impératrice. Ils envoyèrent une troupe de soldats, qui attaquèrent la cathédrale durant l’office de minuit, la veille de Pâque, alors que pas moins de trois mille catéchumènes, dit-on, étaient présents pour le baptême. Ceux-ci furent chassés des baptistères à la pointe de l’épée, et toute l’assemblée expulsée de la cathédrale. Avec un grand courage, quelques-uns des clercs rassemblèrent de nouveau leurs catéchumènes en ordre régulier dans les rues, au-dehors, et les conduisirent aux thermes de Constantin. Là, ils bénirent en hâte l’eau, et commencèrent à achever l’œuvre du baptême des candidats, quand les soldats, apprenant ce qui s’était passé, vinrent les en chasser aussi. Le bannissement définitif de Chrysostome eut lieu deux mois plus tard, en juin 404. Il mourut en exil, à l’automne de 407.

 

Chapitre XXI

Synésius de Cyrène

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Vers la fin de son patriarcat, Théophile fut mis en relations étroites avec Synésius de Cyrène, homme remarquable que les lecteurs anglais connaissent surtout par les mentions incidentes de l’« Hypatie » de Kingsley. Il naquit vers l’année 365 à Cyrène, étant en effet descendant de l’un des anciens colons grecs de cette cité, et possédant de considérables domaines dans la province de Pentapole. Il avait passé quelques-unes de ses premières années à l’armée, mais, encore jeune homme, il résigna sa charge et se voua à l’étude de la philosophie.

Les écoles jadis célèbres de Cyrène n’existaient plus, et Synésius, comme tout le monde, alla à Alexandrie. Mais les écoles païennes y étaient, bien qu’encore existantes, au plus bas. Hypatie avait, à la vérité, commencé d’enseigner, et sa grande beauté et son merveilleux talent firent sur le rude soldat une impression qui dura toute sa vie ; car, même après sa conversion au christianisme, il demeura toujours son ami et son admirateur fidèle. Elle n’avait pas encore, cependant, accompli ce merveilleux renouveau de la philosophie païenne sous sa forme la plus séduisante, qu’elle opposa plus tard au christianisme en rapide dégénérescence d’Alexandrie ; et Synésius, qui faisait grand cas de son ascendance grecque, ne pouvait se contenter sans une visite aux écoles d’Athènes.

Je gagnerai du moins un avantage à y aller (dit-il en réponse aux remontrances d’un de ses amis). Je n’aurai plus à regarder avec révérence ces personnes qui n’ont sur nous aucun avantage dans la connaissance de Platon et d’Aristote, et qui pourtant, parce qu’elles ont vu l’Académie et le Lycée, nous traitent comme s’ils étaient des demi-dieux, et nous de simples demi-ânes.

Son désenchantement fut rapide et complet. Athènes, déclara-t-il, ressemblait à un animal dont il ne restait que la peau pour montrer ce qu’il avait été jadis. Sa principale distinction était la fabrication du miel ; et Synésius affirmait que les plus éminents professeurs d’Athènes attiraient les élèves, non par l’excellence de leur enseignement, mais par des présents de miel de l’Hymette.

Après avoir étudié quelque temps à Alexandrie et à Athènes, Synésius retourna en Égypte et s’établit sur ses terres de Pentapole. Il avait un frère, Évoptius, auquel il était tendrement attaché, et avec qui il correspondait fréquemment. Beaucoup de ses lettres ont été conservées, et donnent un agréable tableau de la vie d’un gentilhomme campagnard en Égypte à la fin du quatrième siècle[110] :

On nous réveille le matin par le hennissement des chevaux, le mugissement des taureaux, le bêlement des brebis et des chèvres. … Nos réunions sont extrêmement sociables ; nous nous entraidons dans l’agriculture, pour les troupeaux, les bergers, et la chasse, dont le pays offre une grande variété. … Nous nous nourrissons de farine d’orge, agréable à manger et à boire, telle qu’Hécamède en mêlait pour Nestor. Après un dur labeur, cette boisson est une protection contre l’effet de la chaleur de l’été. Nous avons aussi du pain de froment et d’excellents fruits, et le rayon de miel, et le lait des chèvres, car il n’est pas d’usage chez nous de traire les vaches. Notre meilleure provision pour la table vient de la chasse. … Notre musique (ajoute-t-il avec une douce ironie) est éminemment nationale. Nous avons une petite flûte rustique au ton mâle, non indigne de servir à former les enfants de la république de Platon ; car elle n’admet aucune modulation, et ne s’accorde pas avec toute voix. Les chanteurs s’adaptent à la simplicité de la musique. Puis nous avons de fameuses chansons — nuls sujets efféminés, mais les louanges du chien qui ne craint pas les hyènes et s’élance à la gorge du loup ; de la brebis qui porte des jumeaux, du figuier, et de la vigne. Mais rien n’est si commun dans nos chants que les actions de grâces et les prières pour les bénédictions sur les hommes, les plantes et les herbes.

Du roi[111] et des amis du roi, il n’est naturellement guère question. Il y a un roi ; cela, je puis le dire, ils le savent bien. On nous le rappelle chaque année par les collecteurs d’impôts. Mais qui il est, voilà qui n’est pas si clair. Quelques-uns d’entre eux pensent qu’Agamemnon, fils d’Atrée, qui se distingua tant à Troie, règne encore — car ce nom nous a été transmis dès l’enfance comme un nom de roi. Et le bon pâtre parle de son ami Ulysse, homme chauve, mais habile à se tirer d’embarras. … Ils me questionnent souvent sur les navires, les voiles et la mer. Bien qu’ils acceptent ce que je leur dis des navires, ils refusent obstinément de croire qu’aucune nourriture propre aux hommes puisse venir de la mer. C’est là, pensent-ils, la prérogative spéciale de la Terre Mère. Une fois, comme ils ne voulaient pas croire ce que je leur disais des poissons, je pris une jarre, l’ouvris avec une pierre, et leur montrai du poisson conservé d’Égypte. Mais les hommes dirent que c’étaient des serpents venimeux, se levèrent d’un bond et s’enfuirent, croyant que les arêtes seraient aussi venimeuses que les dents. Un très vieil homme, qu’on tenait pour le plus avisé d’entre eux, dit qu’il ne pouvait certainement pas croire que rien de bon à manger pût venir de l’eau salée, quand de bonnes citernes d’eau potable ne produisaient que des grenouilles et des sangsues, que pas même un fou ne songerait à manger.

Ces laboureurs étaient pour la plupart des esclaves — ou plutôt des serfs — dont les grands-pères avaient appartenu aux ancêtres de Synésius : des natifs du pays, qui vivaient sur le domaine à la manière patriarcale, presque comme s’ils eussent été les enfants du propriétaire.

En l’an 397, Synésius fut prié d’entreprendre la gestion de quelques affaires touchant sa cité natale, ce qui l’obligea à se rendre à la cour. Il demeura trois ans à Constantinople ; car il se passa quelque temps, dans l’état troublé des affaires là-bas, avant qu’il pût obtenir qu’on prêtât quelque attention à son affaire. Mais, par l’influence d’un ami à la cour (Aurélien), le hobereau — ou philosophe rustique, comme on l’appelait — fut désigné pour prononcer une harangue devant Arcadius et sa cour. Synésius, profondément dégoûté de l’état des affaires à Constantinople, eut l’audace de prendre pour sujet « La nature et les devoirs de la charge royale » ; et si vraiment il prononça le discours tel qu’il nous est parvenu, cela montre qu’Arcadius ne dut pas manquer de magnanimité, car Synésius fut écouté patiemment, et sa farouche dénonciation de la conception byzantine de la royauté ne lui fit aucun tort. En un passage, il dit :

La crainte que, si l’on vous voit souvent, vous ne soyez ravalé au rang de simples hommes, fait de vous des prisonniers d’État. Vous ne voyez rien, vous n’entendez rien qui puisse vous donner quelque sagesse pratique. Vos seuls plaisirs sont les plaisirs les plus sensuels du corps. Votre vie est la vie d’une anémone de mer.

Synésius publia, pendant qu’il était à Constantinople, un curieux pamphlet politique où, sous le voile transparent d’un mythe égyptien, il décrit les intrigues de Gaïnas contre Aurélien et l’empire. À la fin, cependant, Aurélien put obtenir pour Synésius la faveur qu’il avait demandée pour sa cité natale ; et celui-ci retourna avec gratitude à sa vie champêtre, ayant considérablement accru le nombre de ses correspondants.

Peu après son retour commença cette série d’incursions des tribus nomades des collines libyennes qui réduisit presque en désert la province de Pentapole. Il n’y avait pas de troupes pour leur résister à Cyrène, et les natifs du pays étaient presque tous serfs des descendants des colons grecs, et avaient entièrement perdu leurs instincts guerriers. Seuls les habitants chrétiens, avec leurs prêtres et leurs diacres, se levèrent pour la défense de leur patrie ; et c’est cela, semble-t-il, qui attira d’abord Synésius vers le christianisme, dont, à la vérité, il avait vu peu de raisons de juger favorablement à Constantinople.

Bénédiction sur les prêtres de l’Auxidite (écrit-il), qui, lorsque les soldats se cachèrent dans les cavernes, rassemblèrent le peuple et, après l’office divin, prirent l’offensive contre l’ennemi. Or le Myrsinitis est un long et profond ravin, épais de bois ; mais, comme les barbares n’avaient jusque-là rencontré nulle opposition, ils ne s’alarmèrent pas de la mauvaise nature du terrain. Ils rencontrèrent pourtant un héros dans le diacre Faustus. Quoique sans armes, il attaqua un homme tout armé, et lui porta à la tête un coup de pierre ; non en jetant la pierre, mais en se ruant sur l’homme et en le frappant comme un boxeur. Puis il prit les armes de l’homme tombé et en tua plusieurs autres. Pour ma part, je voudrais donner des couronnes triomphales à tous ceux qui prirent part à la mêlée, et faire en leur honneur une proclamation publique ; car ils sont les premiers à avoir accompli un acte vaillant, et à avoir montré que ces envahisseurs ne sont pas des corybantes ou des démons tels que ceux qui servent Rhéa, mais des hommes qu’on peut tuer et blesser comme nous-mêmes.

Mais l’héroïque résistance de quelques chrétiens sans armes ne pouvait faire grand-chose pour endiguer la force croissante des invasions barbares. Plus tard, Synésius écrit :

Ils ont brûlé les granges et dévasté la terre, et emmené les femmes en esclavage. Les mâles, ils ne les épargnent jamais. Autrefois, ils prenaient vivants les jeunes garçons ; maintenant, je suppose, ils se sentent trop peu nombreux pour laisser beaucoup de gardes avec le butin et avoir encore assez d’hommes pour résister aux attaques. Pourtant, nul d’entre nous ne s’indigne. Nous restons assis chez nous, espérant en vain les soldats. Ne cesserons-nous pas notre folie ? Ne marcherons-nous pas contre ces hommes pour nos enfants, nos femmes, notre pays ? Pour ma part, j’ai dicté cette lettre presque à cheval, car j’ai levé une troupe parmi nos voisins. Quand nous commencerons notre marche, et qu’on saura que j’ai avec moi une troupe de jeunes gens, j’espère que beaucoup se joindront à moi.

La fourniture des armes était la principale difficulté. De plus, apprenant ses démarches, le frère de Synésius lui écrivit, fort alarmé, lui faisant observer qu’il s’exposait à une accusation de trahison en prenant ainsi sur lui de lever des troupes dans le pays.

Vous êtes un plaisant personnage (répondit Synésius), de nous empêcher de prendre les armes quand l’ennemi est à nos portes, pillant partout et égorgeant chaque jour des villages entiers, là où il n’y a pas de soldats pour nous défendre — du moins aucun qu’on voie. Direz-vous, après cela, qu’il n’est pas permis aux particuliers de porter les armes, et qu’on peut les mettre à mort ; que l’État peut s’irriter contre quiconque tente de se sauver lui-même ? Je mourrais volontiers à l’instant si mon pays pouvait retrouver son ancien visage.

Plus tard, il écrit à Hypatie :

Même si, comme dit Homère, « les morts oublient dans l’Hadès », là même je me souviendrai de la bien-aimée Hypatie. Je suis environné des malheurs de mon pays, et je le pleure chaque jour, voyant l’ennemi en armes et les hommes égorgés comme des brebis. L’air que je respire est corrompu par les cadavres en putréfaction, et je m’attends moi-même à un sort aussi funeste ; car qui peut garder l’espérance quand le ciel même est obscurci par des nuées d’oiseaux carnassiers ? Pourtant je m’attache à mon pays. Comment ferais-je autrement — moi qui suis Libyen, né dans le pays, et qui ai devant les yeux les tombeaux vénérés de mes ancêtres ? Pour vous seule, je crois que je quitterais mon pays et changerais de demeure, si jamais je suis de nouveau délivré d’inquiétude.

À la fin, le temps à peine espéré arriva. Les tribus du désert furent repoussées, et la Pentapole respira librement. Synésius racheta volontiers sa promesse, et alla visiter la belle philosophe à Alexandrie. Mais là, une chose étrange lui advint. Il devint amoureux d’une dame chrétienne, et la persuada de l’épouser. Bien plus, Théophile lui-même célébra la cérémonie — heureux, sans doute, d’établir ainsi des relations avec l’une des amies les plus intimes et des élèves les plus estimées d’Hypatie ; car Hypatie paraît avoir été, à cette époque, autant la rivale du pape Théophile qu’elle le fut plus tard de son successeur Cyrille.

Synésius ne devint pas alors chrétien, et jamais il ne se départit de son loyal dévouement à Hypatie. Il n’est pas impossible que sa femme fût l’une des amies chrétiennes de celle-ci. Mais, dans les quatre années suivantes, le travail de la conversion s’opérait peu à peu dans un cœur et un esprit bien faits pour recevoir la meilleure forme du christianisme. Son mariage eut lieu en 403, et il demeura près de deux ans à Alexandrie. Avant de partir, il avait presque achevé un traité sur les songes, et un autre sur les points de différence entre ses vues et celles généralement répandues alors parmi les chrétiens. Synésius attachait une curieuse importance aux songes, et déclarait que les siens lui avaient toujours été une source de direction. L’autre traité fut écrit pour se défendre des critiques tant des philosophes païens que des moines chrétiens ; car la tendance croissante à exalter la vie ascétique et célibataire comme l’expression la plus parfaite du christianisme semble avoir retenu Synésius plus que toute autre chose loin de son acceptation finale de la religion chrétienne. Ces deux traités furent envoyés à Hypatie pour critique, et paraissent avoir été jugés satisfaisants par elle. Pourtant la suite montre qu’à quelque moment des trois années qui suivirent son retour chez lui, en Pentapole, il dut devenir chrétien. On suppose que son baptême eut lieu environ cinq ans après son mariage.

Synésius était poète aussi bien qu’auteur, et le changement de ses vues religieuses devient d’abord évident dans ses poèmes et ses hymnes. Il ne lui fut cependant pas longtemps permis de jouir de son bonheur domestique ni de ses paisibles occupations. À son retour en Pentapole, en 404, il trouva un nouveau gouverneur, plus incapable encore, sous le règne duquel les incursions barbares reprirent bientôt les proportions d’une invasion régulière. De nouveau, les lettres de Synésius à ses amis d’Alexandrie sont pleines de récits de moissons brûlées, de troupeaux volés, et de tout village vivant dans un état de préparation à l’attaque.

Synésius fut appelé à entreprendre la défense de Ptolémaïs, devenue la capitale de la Pentapole, car le gouverneur avait lâchement déserté son poste. Voici des extraits de ses lettres :

Quand Céréalis (le gouverneur) vit le danger, il embarqua son argent, et il est maintenant à l’ancre dans la baie. Il nous envoie l’ordre, par une barque, de nous tenir dans les murs et de ne pas attaquer ces hommes invincibles ; sinon, proteste-t-il, il n’est pas responsable des conséquences. En outre, nous devons poser quatre veilles la nuit, comme si nos espérances dépendaient de ce que nous ne dormions pas. … Je n’ai pas le temps d’écrire des lettres. Je suis occupé à inventer une machine qui lancera de grosses pierres à une distance considérable des murs.

Au point du jour, je sors à cheval aussi loin que possible pour avoir des nouvelles de ces brigands ; je ne les appellerai pas ennemis, mais voleurs et meurtriers, puisqu’ils ne font que piller et tuer les sans-défense. La nuit, avec une troupe de jeunes gens, je fais des rondes autour des collines, afin que les femmes puissent dormir sans crainte. … Je veux quelques hommes qui ne démentent pas le nom d’hommes. Si je les obtiens, avec l’aide de Dieu, je suis assuré du succès. Mais si je dois mourir, il y a cet avantage dans la philosophie, que je ne reculerais pas devant l’abandon de ce petit sac de chair. Mais que je ne verse aucune larme à la pensée de ma femme et de mon enfant, voilà ce que je ne puis m’engager à faire.

Les efforts de Synésius furent enfin couronnés de succès. On se débarrassa de Céréalis, on envoya un gouverneur vraiment capable, les envahisseurs furent repoussés, et Synésius retourna à sa maison des champs, et à ses études philosophiques et scientifiques. En celles-ci, il n’avait que peu de sympathie des autres gentilshommes de Pentapole.

Je n’entends jamais en Libye le son de la philosophie, sinon l’écho de ma propre voix. Pourtant, si nul autre n’est mon témoin, Dieu l’est assurément, car l’esprit de l’homme est la semence de Dieu ; et je pense que les astres me regardent avec faveur, comme le seul observateur scientifique de leurs mouvements visible pour eux en ce vaste continent.

Synésius avait vainement pressé l’enrôlement d’une milice nationale en Pentapole ; mais il n’entrait pas dans la politique byzantine de permettre à ses sujets récalcitrants d’Égypte l’usage des armes. Une autre de ses propositions était que la nomination de leur gouverneur dépendît du gouverneur d’Égypte, et non de la cour de Byzance. L’expérience lui avait montré que les nominations de cette dernière étaient presque invariablement mauvaises. Sans doute le poste de gouverneur, dans une province reculée d’Égypte sujette à de perpétuelles invasions de tribus sauvages, n’attirait-il personne, sinon des hommes dont l’unique idée était de gagner le plus d’argent possible en un court exercice de leur charge. Synésius déclare qu’un gouverneur de Pentapole avait fait sa fortune en tenant une maison de débauche, et énumère plusieurs autres cas à peine moins honteux. Les plaintes à Constantinople ne portaient aucun fruit, et pouvaient rarement même être faites, vu la rareté et la difficulté des communications avec cette cité lointaine ; tandis que presque toutes les grandes familles de Pentapole avaient des amis et des parents à Alexandrie, et étaient en communication constante avec leur capitale.

La cour ne tint aucun compte de ces communications ; et, peu de temps après, une série d’intrigues honteuses aboutit au rappel du gouverneur militaire qui avait imposé la paix, et à la nomination d’un homme dont le mauvais caractère était bien connu dans la province. Une tempête d’indignation populaire balaya le pays, et se manifesta d’une manière inattendue. Depuis le temps de Constantin, le gouvernement réel de l’Égypte passait lentement mais sûrement des mains de l’empereur et de ses gouverneurs à celles du patriarche et de ses évêques[112]. La domination romaine fut toujours détestée, et, depuis quelques années, à peine même crainte. Pourvu qu’ils payassent leurs impôts annuels — et cela seulement après avoir fait leur vaine protestation en se soumettant au fouet du collecteur — et envoyassent le tribut annuel de blé à Constantinople, la cour ne s’inquiétait pas de l’Égypte, quoique toujours jalouse du pape et de son pouvoir, temporel autant que spirituel, sans cesse grandissant. Mais le transfert du pouvoir, du préfet au pape, se faisait par tout le royaume de la même manière, du gouverneur local à l’évêque local. Le gouverneur ne savait rien du pays, et s’en souciait moins encore ; ses relations avec lui étaient purement mercenaires. L’évêque était toujours un Égyptien, généralement natif de son propre diocèse ; son peuple attendait tout de lui, et rendait une obéissance empressée à son autorité. Ceux qui étaient moines, promus par Athanase et Théophile, n’étaient pas, bien sûr, aussi proches du peuple ; mais ceux-là mêmes avaient généralement été l’orgueil du district pour leur sainteté et pour ces fragments de science égyptienne oubliée qui les rendaient si merveilleux aux yeux du commun. Il n’arrivait pas rarement, surtout quand l’officier byzantin était plus que d’ordinaire rapace et incompétent, que le peuple d’un district fixât spontanément son choix sur l’homme qu’il désirait pour le gouverner, et suppliât le patriarche de le consacrer comme son évêque. Parfois le siège n’était même pas vacant ; mais le diocèse était si grand que certaines villes des confins se résolvaient à avoir un évêque à elles, choisissaient leur homme, et persuadaient l’évêque comme le patriarche de consentir à la création d’un nouveau siège pour lui, ou de le nommer suffragant.

Ce fut de cette manière que le peuple de Pentapole accueillit la nomination d’Andronicus comme gouverneur. Le siège de Ptolémaïs, qui exerçait une sorte de juridiction métropolitaine sur les autres sièges de Pentapole, était vacant ; et les habitants élurent aussitôt Synésius pour être leur évêque et les gouverner. Nul doute ne semble avoir été éprouvé touchant la vue que le pape pourrait prendre de leur demande de consacrer Synésius. De fait, Théophile était évidemment beaucoup plus disposé à accéder à leurs vœux que Synésius lui-même. Celui-ci écrivit une longue lettre, ostensiblement à son frère, alors établi à Alexandrie, mais destinée à être montrée à Théophile. Dans cette lettre, après avoir chaleureusement exprimé son sentiment de l’honneur que les citoyens de Ptolémaïs lui avaient fait, et sa propre et sincère conviction qu’il n’était pas fait pour être évêque, il particularise quelques-unes des raisons qui l’inclinent à refuser :

Je partage maintenant mon temps (écrit-il) entre les divertissements et l’étude. Quand je suis occupé à l’étude, surtout aux études religieuses, je me tiens entièrement à part ; dans mes divertissements, je suis tout à fait sociable. Mais l’évêque doit être pieux, et donc, comme Dieu, n’avoir rien à faire avec les divertissements ; et mille yeux veillent à ce qu’il observe ce devoir. En matière religieuse, au contraire, il ne peut s’isoler, mais doit être tout à fait sociable, étant à la fois docteur et prédicateur de la loi. Seul, il lui faut faire l’ouvrage de tous, ou porter le blâme de tous. Il faut donc, assurément, un homme du plus fort caractère pour soutenir un tel fardeau de soucis sans laisser l’esprit s’accabler, ni la particule divine de l’âme s’éteindre, quand il est distrait par une si infinie variété d’occupations.

Outre ces considérations, Synésius avait deux raisons bien plus fortes de se retenir, sur lesquelles il n’admettrait aucun compromis. On a fait observer que, dans les quarante dernières années, il était devenu de plus en plus la mode de choisir des moines pour évêques, et de regarder un clerc marié comme exclu de lui-même de toute promotion. Synésius élève sa protestation virile contre cet état de choses, en des termes francs et énergiques :

Dieu, et la loi, et la main sacrée de Théophile (écrit-il) m’ont donné ma femme. Je déclare donc ouvertement à tous, et j’atteste, que je ne me séparerai pas entièrement d’elle, ni ne la visiterai en secret comme un adultère. L’un serait contraire à la piété, l’autre à la loi. Je souhaiterai et prierai d’avoir un grand nombre d’enfants vertueux.

L’autre difficulté concernait ses opinions religieuses. Il n’était chrétien que depuis peu, et toute sa formation avait été dans la philosophie païenne. Ses opinions, sur bien des points, étaient encore en un état de transition ; et, quoiqu’il pût honnêtement promettre de garder le silence sur les questions théologiques abstruses devant son peuple (« car pour quoi la multitude a-t-elle affaire à la philosophie ? La vérité des divins mystères n’est pas chose à débattre »), il désirait qu’il n’y eût aucun malentendu entre lui-même et le patriarche.

Si je suis appelé à l’épiscopat, je ne crois pas juste de feindre des opinions que je n’ai pas. J’en prends à témoin Dieu et les hommes. La vérité est la propriété de Dieu, devant qui je veux être entièrement sans reproche. Quoique j’aime le divertissement — dès mon enfance, on m’a accusé d’être fou d’armes et de chevaux —, je consentirai pourtant à y renoncer, bien que je doive regretter de voir mes chers chiens ne plus être autorisés à chasser, et mes arcs rongés des vers. Encore me soumettrai-je à cela, si telle est la volonté de Dieu. Et, quoique je haïsse tous les soucis et les tracas, j’endurerai ces menues affaires comme rendant à Dieu mon service assigné, si pénible qu’il soit. Mais je n’aurai nulle tromperie sur les dogmes, et il n’y aura point de désaccord entre mes pensées et ma langue. … Jamais on ne dira de moi que je me suis fait consacrer sans que mes opinions fussent connues. Mais que le Père Théophile, tendrement aimé de Dieu, décide pour moi, en pleine connaissance des circonstances de la cause, et qu’il me dise clairement son avis. Alors, ou bien il me laissera dans la vie privée, à philosopher tranquillement par moi-même, ou bien il n’aura plus aucune ouverture pour me juger ensuite et me retirer du corps épiscopal.

Théophile paraît avoir agi avec plus de sagesse et de charité qu’on ne l’eût attendu de lui, après sa conduite dans l’affaire des moines et de Chrysostome. Le grand pape, avec tous ses défauts, était assez homme d’État pour voir l’importance d’enrôler Synésius sous sa bannière, et s’employa à lever ses scrupules — lesquels, si fort qu’ils pussent heurter l’opinion régnante du temps, n’étaient nullement incompatibles avec la Sainte Écriture. Touchant sa femme, Théophile céda entièrement — d’autant plus volontiers, peut-être, que les dix dernières années avaient dû lui montrer les dangers croissants du monachisme. Avant que la question fût définitivement réglée, Synésius fit une visite à Alexandrie pour consulter Théophile en personne ; et le sentiment populaire était si vif sur le sujet en Pentapole que Synésius sentit que, s’il refusait leur demande, il ne pourrait plus retourner vivre parmi eux.

À la fin, l’affaire fut arrangée, et Synésius fut consacré évêque de Ptolémaïs en l’an 410. L’extrait suivant est de la lettre qu’il écrivit à cette occasion aux prêtres du diocèse de Ptolémaïs :

Puisque Dieu m’a imposé, non ce que je cherchais, mais ce qu’il a voulu, je prie celui qui m’a assigné cette vie de me guider à travers la vie qu’il m’a assignée. Comment moi, qui ai passé ma jeunesse dans le loisir philosophique et la contemplation — moi qui ne me suis mêlé des soucis de la vie qu’autant qu’il le fallait pour remplir mes devoirs de simple citoyen —, comment pourrai-je supporter la pression continuelle de l’inquiétude ? comment pourrai-je, tout en me vouant à une multitude d’affaires, tourner encore mes pensées vers ces beautés intellectuelles dont on ne jouit que dans un heureux loisir, sans lequel la vie n’est pas une vie pour moi, tel que je suis ? Mais à Dieu, dit-on, tout est possible — même l’impossible. Vous donc, levez les mains en prière pour moi vers Dieu, et exhortez le peuple de la ville, et ceux qui fréquentent les églises des villages et des campagnes, à prier en public et en privé pour moi. Si je ne suis pas abandonné de Dieu, je reconnaîtrai que l’épiscopat n’est pas une descente de la philosophie, mais une ascension vers une forme plus haute d’elle.

Les trois années de son épiscopat furent les plus troublées de sa vie. À son retour de la consécration, il trouva Ptolémaïs semblable à « une ville prise d’assaut ». Il semble difficile de croire que la liste des atrocités reprochées à Andronicus ait pu être perpétrée impunément sur les habitants d’une province impériale, fût-elle aussi lointaine que ce marchland reculé de l’Égypte. Il n’y avait nul prétexte de rébellion ni de différence de croyance religieuse pour excuser sa persécution. Des citoyens étaient torturés et emprisonnés dans le seul et avoué dessein d’extorquer de l’argent pour la bourse privée du gouverneur. « On n’entendait, dans les lieux publics, que les gémissements des hommes, les cris des femmes, et les pleurs des garçons. » Le palais de l’évêque fut aussitôt assiégé par des foules réclamant réparation et protection ; Synésius fit des remontrances au gouverneur, sans effet. Tandis qu’il tentait par tous les moyens possibles de contenir Andronicus sans résister ouvertement à l’officier impérial, le peuple murmurait que Synésius, en qui il avait eu confiance, l’avait abandonné. Son propre enfant mourut, ses prières semblaient demeurer sans réponse ; dans son désespoir, Synésius paraît même avoir songé au suicide. Il avait déjà écrit les plus vives protestations à Constantinople, mais les souffrances du peuple lui défendaient d’attendre plus longtemps la réponse.

Il convoqua une assemblée solennelle dans la cathédrale, et excommunia publiquement Andronicus. Après avoir exposé dans son sermon les crimes de celui-ci qui l’y contraignaient, il termina ainsi :

C’est pourquoi l’Église de Ptolémaïs communique ce décret à ses sœurs par tout le monde : Que nul temple de Dieu ne soit ouvert à Andronicus et à sa famille, à Thoas et à sa famille[113]. Que tout édifice et tout enclos sacré leur soit fermé. Le diable n’a point de part dans le Paradis ; s’il y entre furtivement, il faut l’en chasser. J’exhorte donc tous les hommes, particuliers ou gouvernants, à ne pas demeurer sous le même toit ni s’asseoir à la même table qu’eux ; j’exhorte surtout les évêques à ne pas leur parler de leur vivant, ni les ensevelir après leur mort. Mais si quelqu’un méprise notre Église comme l’Église d’une petite cité, et reçoit ceux qu’elle rejette, sous prétexte qu’il n’est pas nécessaire d’obéir à une Église si pauvre, qu’il sache qu’il a divisé l’Église, que le Christ veut une. Une telle personne — lévite, prêtre ou évêque — sera traitée par nous comme Andronicus. Nous ne la prendrons pas par la main, ni ne mangerons à la même table qu’elle ; loin de nous de partager l’ineffable mystère avec ceux qui prennent parti pour Andronicus et Thoas.

En apprenant cette sentence, et avant qu’elle pût être envoyée aux autres évêques de Pentapole, Andronicus se hâta de professer le repentir et de promettre l’amendement, pourvu seulement que Synésius la révoquât. Synésius ne se fia pas à l’homme, mais il consentit à suspendre quelque temps la publication de la sentence ; sur quoi Andronicus, croyant évidemment avoir « circonvenu l’évêque », reprit ses mauvaises pratiques. Synésius mit aussitôt la sentence d’excommunication en vigueur ; et elle fut si efficace qu’un peu plus tard nous trouvons Synésius écrivant à Théophile pour recommander à sa charité le proscrit déshonoré.

Ayant ainsi délivré son peuple de son tyran, Synésius partit en tournée de visite à travers la province. Au cours de son voyage, il vint à Palébisca et à Hydrax, deux villages à l’extrême bord du désert libyen, qui avaient, on s’en souvient, élu un jeune et actif évêque à eux pour les défendre, sous le règne de Valens, et persuadé Athanase de le consacrer. Un petit siège avait été créé pour lui, détaché du diocèse auquel ils appartenaient proprement ; mais l’évêque de ce diocèse plus petit était maintenant mort, et Théophile avait prié Synésius de passer par là et de présider à l’élection et à la consécration de son successeur.

Mais le titulaire du siège-mère d’Érython se trouvait alors être un homme aimé de tout le district, et les deux villes déclarèrent qu’elles ne voulaient plus d’évêque à elles ; leur unique désir était de demeurer sous Paul d’Érython. Quand Synésius les rassembla et leur demanda de nommer leur successeur, une scène des plus curieuses s’ensuivit :

Le peuple se jeta à terre en suppliant, invoquant la miséricorde de Théophile comme s’il était présent et pouvait entendre leurs cris. Tout n’était que confusion. Nul argument ne pouvait être écouté. On n’entendait que les gémissements des hommes, les cris des femmes, les pleurs des enfants. En vain Synésius fit-il retirer les plus turbulents. Les hommes étaient déjà assez difficiles ; mais les femmes — « toujours les plus malaisées à manier » —, tenant leurs nourrissons dans leurs bras tendus, et fermant les yeux pour ne pas voir le siège épiscopal vide de leur bien-aimé chef, continuèrent de pleurer, jusqu’à ce que Synésius lui-même fût enclin à pleurer de sympathie avec elles. Il congédia le peuple, et lui ordonna de se rassembler de nouveau le quatrième jour. La même scène se répétant alors, il consentit finalement à envoyer à Théophile un récit de tout ce qui s’était passé, lui laissant décider si quelque autre démarche devait être faite.

Le cas suivant, porté devant Synésius, expliquera peut-être quelles étaient les qualités épiscopales que le peuple admirait tant dans le très religieux Paul. Comme Sidérius d’heureuse mémoire, c’était manifestement un homme actif, capable d’aider ses amis et de nuire à ses ennemis.

Près du village d’Hydrax, au sommet d’une colline escarpée, se dressaient les ruines d’un vieux château. Une partie de ses murs avait été abattue par un tremblement de terre, mais ils pouvaient être si aisément réparés, et la position était par nature si forte, que c’était un lieu de grande importance pour les villages voisins en des temps si troublés. En ces jours de guerre et de dévastation, c’était un grand avantage pour le peuple d’avoir une forteresse à portée de main, où il pût se retirer avec son bétail, et d’où il pût aisément repousser les attaques des barbares. Malheureusement pour le peuple d’Hydrax, la colline était la propriété de Dioscore, évêque de la ville voisine de Dardanus. Ne pouvant l’obtenir par aucun autre moyen, Paul força l’entrée du lieu ; on apporta une table, qu’on dressa comme autel dans une petite dépendance à l’extrémité de la colline, et alors Paul consacra le bâtiment comme église. Si cette consécration tenait bon, le bâtiment cessait en droit d’être propriété privée ; et, comme il était dans le diocèse d’Érython, il resterait aux mains de Paul. De plus, comme on ne pouvait y accéder que par un sentier qui parcourait toute la crête de la colline, le reste de la propriété deviendrait presque sans valeur pour tout autre propriétaire. La question avait été soumise à l’évêque (métropolitain ?) de la province, qui désapprouvait fort ce qui avait été fait, mais hésitait à déclarer nul l’acte de consécration. Synésius n’avait pas de tels scrupules. Il soutint que le seul fait de célébrer les rites divins en un lieu ne pouvait rendre ce lieu sacré pour toujours ; autrement, tous les châteaux, en temps de guerre, deviendraient des églises.

D’ailleurs (dit-il), je distingue entre la religion et la superstition — vice qui porte le masque de la vertu, et que la philosophie tient pour la troisième forme de l’athéisme. Je considère que rien n’est saint ni sacré qui ne se fasse en conformité avec la justice et la piété. Ce n’est pas la croyance chrétienne que la présence divine doive nécessairement suivre certains rites et certaines paroles mystiques, comme s’ils avaient le pouvoir magique de l’attirer — ce qui pourrait être le cas pour un esprit de la terre. La présence divine vient aux âmes qui sont libres de passion et vouées à Dieu. Là où règnent le courroux, la colère et l’esprit de contention, comment le Saint-Esprit pourrait-il entrer ? — car, s’il y demeurait déjà, il s’en irait quand ces vices viendraient.

Paul se rendit aussitôt à la décision de Synésius, avec un chagrin et un repentir tels que tous les cœurs en furent attendris. Dioscore, pour ne pas être surpassé en générosité, offrit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour parvenir à un arrangement amiable. Finalement, Paul acheta de Dioscore la colline et le château en litige, et toutes les parties furent satisfaites.

Peu après, le général qui avait récemment opéré avec succès contre les tribus barbares fut rappelé pour faire place à un successeur tout à fait incompétent, et les incursions dévastatrices recommencèrent.

J’ai lu d’un pays (écrit Synésius) où il ne restait que les femmes et les enfants, signe de sa désolation. Il en va plus mal encore chez nous. Il n’est point de butin que les Ausuriens prisent autant que les femmes et les enfants — les femmes pour leur porter de nouveaux enfants, les enfants pour grossir leurs rangs. Ces enfants reviendront un jour dans leur patrie, mais ils reviendront en ennemis. Le jeune homme dévastera les champs qu’il cultivait, enfant, aux côtés de son père. Pourtant, si nous avions eu de bons généraux, il eût été assez facile de tirer vengeance de cet ennemi sacrilège et méprisant. Quels lieux saints les barbares ont-ils épargnés ? N’ont-ils pas dévasté les tombeaux mêmes de la plaine de Barca ? N’ont-ils pas brûlé et ruiné les églises d’Ampolis ? N’ont-ils pas souillé les saintes tables, et ne s’en sont-ils pas servis pour leurs festins ? Les vases sacrés de notre culte public n’ont-ils pas été emportés pour servir au culte des démons ? Il est inutile de parler des forts qu’ils ont démolis, du bétail qu’ils ont saisi dans les cavernes des montagnes, des biens qu’ils ont emportés. La Pentapole est ruinée, est éteinte, a péri. Je n’ai plus de pays où fuir. Hélas pour Cyrène ! où les registres publics font remonter mon ascendance à Hercule. Hélas pour les tombeaux où je ne serai pas couché ! les tombeaux des Doriens. Hélas pour la Pentapole ! dont je suis le dernier évêque.

Mais la calamité est trop proche de moi. Je n’en puis dire davantage ; les larmes arrêtent ma langue. … Je dois m’embarquer pour quelque île ; mais quand on m’appellera au navire, je les prierai de me laisser encore un peu ici. J’irai d’abord au temple de Dieu. J’embrasserai l’autel, je mouillerai de mes larmes le précieux pavé. … Combien de fois invoquerai-je Dieu à mon aide ! combien de fois me retournerai-je ! combien de fois étreindrai-je la clôture de l’autel ! … Je suis las de poser les veilles, de garder et d’être gardé tour à tour. Moi qui passais des nuits entières à observer les mouvements des astres, je suis épuisé à guetter, nuit après nuit, les mouvements de l’ennemi. … Dans mes songes, je fuis, je suis fait prisonnier, je suis blessé, je suis enchaîné, je suis vendu comme esclave. … Si les îles sont exemptes de tels maux, je mettrai certainement à la voile quand la tempête se sera apaisée. Mais je crains que la calamité ne nous atteigne avant que nous puissions échapper. Le jour de l’assaut approche. Quand le péril de la cité est extrême, alors surtout est le temps, pour l’évêque, de se hâter au temple de Dieu. Je resterai dans mon pays, dans mon église. Je placerai devant moi les vases sacrés de l’eau sainte. Je m’attacherai aux piliers sacrés qui élèvent de terre la sainte table. Là je demeurerai vivant, là je serai couché mort. Je suis le ministre de Dieu, établi pour lui présenter les offrandes ; c’est peut-être sa volonté que je lui présente l’offrande de ma vie. Sûrement, Dieu ne regardera pas avec indifférence son autel, pour la première fois teint de sang — du sang de son évêque.

Dans l’année, Synésius perdit son petit fils, et ne se releva jamais de ce dernier coup. Sa femme et deux autres de ses enfants étaient morts plus tôt.

Quant à moi (écrit-il dans sa dernière lettre à Hypatie), ma maladie corporelle vient d’une maladie de l’esprit. Le souvenir des enfants qui ne sont plus me tue lentement. Plût à Dieu que je pusse, ou cesser de vivre, ou cesser de penser aux tombes de mes enfants !

Synésius a été bien décrit comme « un soldat, un homme d’État, un orateur, un poète, un sophiste, un philosophe, un évêque ; et, en tous ces caractères, ayant agi comme un homme qui méritait d’être admiré et, plus encore, d’être aimé ».

Vers la même époque, probablement dans l’année, mourut Théophile, l’un des plus puissants papes que l’Égypte ait jamais connus. Il consolida la nation égyptienne sous le nom de « l’Église » ; et ses deux successeurs furent des hommes de la même trempe, et poursuivirent la même politique, jusqu’à ce qu’ils eussent rendu leur pays indépendant de fait, sinon de nom. Ce ne fut que par une accusation d’hérésie que le gouvernement impérial put briser un pouvoir que l’empereur avait bonne raison de redouter.

Théophile ajouta plusieurs « canons », dont l’un concerne l’ordination du clergé, et prévoit que les candidats soient « choisis par le clergé, examinés par l’évêque, et ordonnés publiquement, avec l’assentiment exprès du clergé, et après que l’évêque a demandé si les laïcs aussi peuvent rendre témoignage d’eux ». Les derniers jours de Théophile furent en étrange contraste avec sa carrière turbulente, car on nous dit qu’il tomba « dans un état léthargique », où il s’éteignit le 15 octobre 412.

 

Chapitre XXII

Chénouda d’Akhmîm, et autres

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Tandis que Synésius combattait et priait à la frontière nord-ouest de l’Égypte, un autre homme remarquable — bien mieux connu et bien plus admiré de son temps, mais tombé aujourd’hui dans un plus complet oubli — jeûnait et priait dans le sud. Chénouda[114] naquit dans un petit village qu’on dit exister encore, à une ou deux milles au nord-ouest de la ville bien connue d’Akhmîm[115]. Son père était un fermier aisé, possédant de grands troupeaux de moutons ; et, tout enfant, Chénouda fut employé à seconder l’un des bergers. Mais il passait des nuits entières en prière ; et, à la fin, le berger conseilla à son maître de retirer l’enfant du travail des champs. On l’envoya au monastère voisin, dont son oncle maternel était le chef, et celui-ci l’éleva comme moine — la seule carrière, à vrai dire, ouverte à un Égyptien d’esprit et d’ambition en ces temps-là. Pourtant, bien qu’il devînt l’un des saints les plus fameux de son temps, et qu’il gouvernât une communauté de moines sans cesse croissante, nous n’avons, dans la vie du saint Chénouda, nul tel témoignage de labeur pour le bien d’autrui que celui que nous avons dans la vie du philosophe marié et de l’évêque combattant Synésius. Comme pour tous les ermites fameux, il est difficile de démêler la vie réelle de l’homme des brumes de fable qui l’entourent. Sans doute la vie d’entraînement qu’ils menaient développait-elle réellement, en ces saints ermites, des pouvoirs hors du commun, jusqu’à un certain point ; mais il est malaisé de croire que Chénouda, du moins, n’usât pas délibérément de ses dons naturels pour impressionner ses simples moines, et qu’il ne se rendît pas assez souvent coupable de « pieuses fraudes ». Toujours est-il qu’il rendait la justice d’une manière autocratique dans tous les districts d’alentour, et que nul ne semble jamais avoir songé à contester sa décision.

Un jour, un homme vint lui confesser qu’il avait suivi un voyageur et l’avait tué, parce qu’il portait une bourse que son agresseur croyait pleine d’or, et dans laquelle, ajoute-t-il naïvement, « je ne trouvai qu’une seule pièce ». Il demanda quelle pénitence il devait faire pour que son péché lui fût pardonné. Chénouda lui ordonna d’aller sur-le-champ à la ville d’Akhmîm, où le « duc » de la province était sur le point de juger des cambrioleurs, et de se mêler aux prisonniers. « S’ils demandent si tu étais l’un d’eux, lui enjoignit froidement le saint, dis : “Oui.” Alors tu seras mis à mort avec eux, et ainsi Dieu te recevra dans la vie éternelle. » Et aussitôt l’homme alla comme il le lui avait été ordonné, et fut condamné et exécuté avec les voleurs. On faisait constamment appel à lui de la part de gens qui avaient été volés, et il semble généralement avoir découvert les voleurs et contraint à restitution.

De grands personnages venaient de villes fort lointaines pour le consulter, et étaient reçus avec le plus grand mystère. On donnait généralement à entendre aux frères que c’était Élie, ou Ézéchiel, ou quelque autre des Prophètes, qui sollicitait un entretien avec leur saint Père, et à qui nul autre ne devait, sous aucun prétexte, adresser la parole.

Un général romain, qui se rendait à la défense de la frontière méridionale contre une nouvelle incursion des Blemmyes, se détourna vers le monastère d’Anba Chénouda pour demander sa bénédiction et son conseil[116]. Mais Anba Chénouda s’était retiré seul au désert, pour la méditation et la prière solitaires, afin de détourner une calamité menaçante (on craignait que le Nil ne montât pas cette année-là) ; et le Père avait donné l’ordre strict que nul ne le dérangeât sous quelque prétexte que ce fût. Les moines dirent donc au général romain qu’ils n’osaient déranger le saint Père avant que sa semaine fût accomplie ; et le général, déclarant qu’il ne quitterait pas le monastère, campa dans le voisinage avec ses soldats. Mais, après trois jours de ce manège — durant lesquels il est sous-entendu que toute la troupe dut être nourrie aux frais du monastère —, les moines n’y purent tenir davantage, et envoyèrent Visa, le scribe favori de Chénouda, supplier leur Père de venir à leur secours. Chénouda fut, fort humainement, irrité d’avoir été désobéi ; mais, à la réflexion, il jugea que l’affaire était assez urgente pour excuser ses disciples. Il eut un long entretien avec le général ; et, à des avis et des renseignements d’une réelle importance, il ajouta, sur l’instante prière du général, l’une de ses propres ceintures, à porter lorsqu’il combattrait les barbares. Il est rapporté que, l’heure de la bataille venue, le général oublia tout de la ceinture ; et ce ne fut qu’après que ses troupes eurent été repoussées deux jours de suite qu’il se souvint de s’en ceindre, en sorte que, le troisième jour, il remporta une victoire facile !

Chénouda était un grand ennemi du paganisme, qui subsistait encore dans des districts isolés de cette partie de l’Égypte ; et il allait, avec une troupe de moines, détruire les maisons d’un village païen et en piller les biens, sur toute plainte portée contre eux par les chrétiens qu’il avait pris sous sa protection. Une plainte fut que les serfs chrétiens de quelques riches vignerons païens étaient frustrés de leurs gages, et obligés de payer un prix énorme pour un vin qui avait tourné et dont on ne pouvait autrement se défaire. Chénouda appela aussitôt ses troupes de moines, et détruisit entièrement les maisons et les biens des coupables.

Un homme fort riche, nommé Pierre, vint un jour de l’une des villes voisines demander la bénédiction de Chénouda et offrir des présents. Chénouda l’accueillit par de sévères reproches, parce qu’il avait épousé sa nièce, la fille de sa sœur. En vain l’homme allégua-t-il la coutume établie. « Ses biens et son héritage étaient mêlés aux miens, dit-il ; je fus donc obligé de l’épouser, de peur qu’ils ne passassent dans une autre famille. » « N’as-tu jamais entendu les paroles de l’Évangéliste ? répondit sévèrement Chénouda : “Car que sert-il à l’homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme ? ou que donnera l’homme en échange de son âme ?” » « Ô mon Père, dit le citoyen tremblant, n’est-il pour moi nul repentir possible[117] ? » Et le prophète répondit : « Oui. » Alors l’homme se leva et s’en alla vite chez lui, et revint avec cinq cents pièces, qu’il offrit à Chénouda, le suppliant de les distribuer en aumônes pour le bien de son âme. « Je ne puis les prendre, répondit Chénouda ; mais, si tu le veux, va à la laure du Père Aflou, et prie-le de te trouver quelqu’un qui les prenne en dépôt. » Pierre se hâta donc vers le lieu indiqué, et y trouva le Père Paul, chef de la laure de Bouet (dans la moudirieh de Beni Souef), qui les reçut avec grand plaisir. Après cela, Pierre retourna vers sa femme et lui dit : « Sais-tu, ma sœur, que nous avons vécu dans un péché continuel sans le savoir ? » Puis il résigna tous ses biens à sa femme, et devint lui-même l’un des moines de Chénouda[118].

Non loin de Chénouda vivait encore un autre homme célèbre, quoiqu’il fût alors très vieux : saint Jean de Lycopolis, comme on l’appelle aujourd’hui ; « Jean le Charpentier », comme le décrivent les vieux manuscrits, d’après son métier avant qu’il se fît moine. Lui aussi était révéré au loin, et avait donné conseil à des empereurs. On décrit Chénouda allant le visiter sur sa montagne solitaire au-dessus d’Assiout ; mais il mourut vers 394, âgé alors de quatre-vingt-dix ans. Palladius aussi, l’historien du monachisme du quatrième siècle, vivait et voyageait dans la Thébaïde depuis quelques années à cette époque. En 399, sa santé déclina, et on l’envoya consulter les médecins d’Alexandrie. Sur leur avis, il quitta l’Égypte pour la Palestine, et fut ensuite consacré évêque d’Hélénopolis, en Bithynie. Il s’attacha chaleureusement à Chrysostome ; et, quand ce prélat fut envoyé en exil en 404, il fut, avec d’autres évêques fidèles à Chrysostome, emprisonné, maltraité, et finalement, vers 405, exilé à Assouan, ou Syène — passant ainsi, de nouveau, par Akhmîm et Assiout. À la mort du patriarche Théophile, on lui permit de quitter Assouan, mais non de regagner son siège ; et il passa environ quatre ans dans le voisinage d’Antinoupolis, en Thébaïde. C’est là qu’il commença son histoire, achevée vers l’an 420. Chénouda survécut longtemps à Jean comme à Palladius[119], et devint un ami intime et un conseiller du patriarche Cyrille[120].

Un autre personnage célèbre, dans un tout autre district de l’Égypte, était Isidore de Péluse — laquelle, chacun le sait, était la principale place forte militaire de la frontière nord-est.

Son entourage était fort différent de la simple paysannerie et des moines dévoués qui, dans la Thébaïde, adoraient Chénouda presque comme un dieu. Il menait une vie d’ermite dans une ville riche et élégante, et passait le plus clair de son temps à réprimander et à dénoncer la mondanité des hauts lieux. L’énorme pouvoir tombé aux mains des évêques, par suite de la faiblesse ou de la méchanceté de la plupart des fonctionnaires byzantins, était naturellement une fort grande tentation, à laquelle beaucoup succombèrent. Le processus de dégradation de la nation égyptienne se poursuivait régulièrement. Si un homme était courageux, religieux, ambitieux et patriote, il n’y avait pour lui qu’une voie ouverte : se faire moine, afin de devenir ensuite abbé ou évêque ; et plus ses motifs étaient purs et son caractère élevé, plus il était certain, en ces circonstances, qu’il ne laisserait pas de postérité après lui. Beaucoup des évêques prenaient déjà les manières et la dignité de rois dans leurs districts respectifs ; et, quoique leur gouvernement fût le meilleur et le plus vivement désiré des Égyptiens, il était loin d’être en tout point bon pour l’Église.

Isidore n’approuvait pas même les belles églises qu’on bâtissait par tout le pays. « Ce n’est pas pour des murs, écrit-il, mais pour des âmes, que le Roi du Ciel est venu nous visiter. Si j’avais pu choisir, j’aurais préféré vivre aux temps apostoliques, quand les édifices d’église n’étaient pas ainsi ornés, mais que l’Église était parée de grâce, plutôt qu’en ces jours où les bâtiments sont ornés de toutes sortes de marbres, et où l’Église est nue et vide de dons spirituels. » La charge d’un évêque, fait-il observer en une autre occasion, « est un travail, non un relâche ; une sollicitude, non un luxe ; un ministère responsable, non une domination irresponsable ; une surveillance paternelle, non une autocratie tyrannique ». Mais il accorde qu’« il y a des évêques qui prennent soin de vivre selon la mesure apostolique ; si vous dites : fort peu, je ne le nie pas ». Il se plaint de l’inhospitalité, de « la gloutonnerie » et de « l’humeur batailleuse » des moines. Mais, pour estimer ses censures à leur juste valeur, il faut se rappeler le point de vue d’Isidore. Un ermite de cet âge tenait pour gloutonnerie l’usage le plus tempéré d’une nourriture ordinaire et bien apprêtée. Le pain, l’eau, les dattes et les légumes crus n’étaient-ils pas assez pour le corps[121] ? Un ermite ne voulait pas posséder de manteau, à moins qu’il ne fût si vieux et si misérable qu’il pût « le jeter au bord du chemin et l’y laisser trois jours sans que personne se souciât de se l’approprier ». Quelques-uns d’entre eux étaient si humbles qu’ils évitaient le service empressé de leurs disciples ; et, pour ceux-là, bien entendu, la possession d’un serviteur était un luxe répréhensible. Un moine raconte :

« Dans ma jeunesse, je vivais avec l’abbé Cronius. Vieux et tremblant comme il était, jamais il ne me commandait rien ; il se levait lui-même et tendait la goulla[122] à moi et aux autres. Et l’abbé Théodore de Phérind, avec qui je vécus aussi, dressait la table lui-même, et disait : “Frère, si tu le veux, viens et mange.” Je dis : “Père, je suis venu à toi pour profiter ; pourquoi ne me commandes-tu pas quelque chose ?” Il ne répondit pas un mot ; mais, quand les anciens lui posèrent la même question, il éclata : “Suis-je cénobiarque, pour que je lui commande ? S’il veut, ce qu’il me voit faire, il le fera lui-même.” Dès lors, je prévins les intentions du vieillard. Et j’avais appris la leçon du “faire en silence”. »

Nous ne devons donc pas conclure que les évêques et les moines qui soulevaient le courroux d’Isidore fussent réellement de mauvaises vies ou de mauvais chrétiens. Volontaires et impérieux, ils le devenaient trop souvent ; mais c’étaient, pour la plupart, des hommes honnêtes, laborieux, sobres, qui trouvaient naturellement qu’ils ne pouvaient remplir les devoirs de leur position avec la chère maigre et sous les dures règles d’un ermite. Un jour intéressant est jeté sur ce sujet quand on nous parle d’un évêque qu’on regardait comme un grand transgresseur[123]. Socrate accorde qu’il était bien instruit dans la logique, dans la philosophie, et particulièrement dans la connaissance des Saintes Écritures, outre qu’il était remarquablement éloquent. Mais, se plaint notre historien :

« Il n’était pas simple dans son régime ; car, bien qu’il pratiquât la plus stricte modération, sa table était toujours somptueusement garnie. Ses habitudes étaient molles et délicates, accoutumé qu’il était à se vêtir de blanc, et à se baigner deux fois par jour aux bains publics. Et comme quelqu’un lui demandait pourquoi lui, qui était évêque, se baignait deux fois par jour, il répondit : “Parce qu’il est incommode de se baigner trois fois.” Allant un jour visiter l’évêque Arsace, l’un des amis de ce prélat lui demanda pourquoi il portait un vêtement si peu convenable à un évêque, et où il était écrit qu’un ecclésiastique dût se vêtir de blanc. “Dites-moi d’abord, répondit-il, où il est écrit qu’un évêque doive porter le noir” ; et, comme celui qui l’interrogeait ne savait que répondre à cette contre-question, “Vous ne sauriez montrer, repartit Sisinnius, qu’un prêtre doive se vêtir de noir. Mais j’ai pour moi l’autorité de Salomon, dont l’exhortation est : ’Que vos vêtements soient blancs.’ Et notre Sauveur, dans les Évangiles, paraît vêtu de blanc ; bien plus, il montra Moïse et Élie aux Apôtres vêtus de blanc.” » Socrate accorde que la promptitude de l’évêque arracha l’admiration de tous les assistants.

Isidore de Péluse était un fervent admirateur de Chrysostome, et écrivait amèrement de son propre pape en ces termes : « Théophile, qui avait la manie de bâtir et qui adorait l’or, et qui avait une rancune contre mon homonyme » (Isidore d’Alexandrie), « fut mis en avant par l’Égypte pour persécuter ce pieux homme et vrai théologien ». Isidore influença plus tard Cyrille à traiter la mémoire de Chrysostome avec respect, et à rétablir son nom dans les diptyques. Toutefois, Isidore n’était pas toujours pessimiste : en un endroit, il observe que l’étude de l’histoire de l’Église devrait soulager le découragement touchant les maux présents, et que l’état même présent de l’Église devrait ôter toute défiance touchant l’avenir.

Vers ce temps, l’adoration des saints et des martyrs avait commencé d’obtenir cette place prééminente, dans toutes les Églises, qui se continue dans l’Église latine — et, à un moindre degré, dans les Églises grecque et égyptienne — jusqu’à ce jour. Il devint d’usage de déposer des reliques de saints dans toute nouvelle église qu’on bâtissait ; et, comme dans les autres parties de l’empire l’offre égalait à peine la demande, un grand nombre de momies des innombrables saints et martyrs égyptiens furent exhumées et envoyées à Constantinople et ailleurs.

Les pèlerinages aussi devinrent communs vers les sanctuaires qu’on avait laissés intacts ; et quelques-uns de ceux-ci sont encore accomplis chaque année par les fidèles en Égypte ; d’autres se font encore aux mêmes lieux, quoique des saints mahométans aient maintenant usurpé, en bien des cas, les honneurs de leurs prédécesseurs chrétiens, comme à Tanta.

Une autre coutume encore que les Égyptiens païens convertis apportèrent avec eux dans le christianisme fut celle des arbres sacrés. Le favori était le Persea, qu’ils déclaraient désormais sacré à Jésus, parce que c’était sous un Persea que Jésus et ses parents s’étaient reposés lorsqu’ils traversèrent le Matarieh. Ces arbres, d’origine étrangère, mouraient par tout le pays ; et, malgré une loi rendue par Arcadius — qu’aucun Persea ne fût abattu en Égypte, et que quiconque serait coupable d’en acheter ou d’en vendre un perdît cinq livres d’or —, ils s’éteignirent rapidement. On ne sait même plus avec certitude quel arbre on entend par le Persea. Les uns disent que c’étaient des pêchers ; d’autres l’identifient au Balanites aegyptiaca ; d’autres déclarent que c’était la variété sensitive du genre Mimosa[124].

On faisait encore beaucoup de copie et de traduction dans les communautés de moines les plus savantes. Au moins trois traductions furent faites du Nouveau Testament dans les trois dialectes de l’égyptien et du copte : le sahidique du district au-delà d’Assiout (encore appelé Sayeed ou Saïd), le bachmourique, et le copte proprement dit de Memphis et du Delta. Beaucoup de Vies de saints et de martyrs furent alors traduites en copte, ainsi que maintes œuvres des Pères. Quelques curieux écrits gnostiques appartiennent aussi au quatrième siècle. Plus important que tout, les quatre manuscrits célèbres du Nouveau Testament — qui font aujourd’hui l’orgueil, respectivement, du Vatican, de Paris, de Saint-Pétersbourg et du British Museum — furent écrits en Égypte vers le milieu du quatrième siècle. Celui de Londres portait jadis une suscription disant qu’il avait été écrit par Thècle, une dame égyptienne de haut rang, peu après le concile de Nicée. Tous les plus anciens manuscrits connus trahissent leur origine par la forme égyptienne de l’orthographe de certains mots.

Vers le commencement du cinquième siècle, on se mit à bâtir, dans les villes de garnison byzantines, des églises à l’évêque arien Georges — qui avait été assassiné dans une émeute païenne à Alexandrie, et que les Byzantins regardaient comme un martyr, et qui était, de plus, particulièrement odieux aux Égyptiens. Les Byzantins ajoutèrent l’insulte à l’injure en le représentant chevauchant triomphalement, comme son grand prédécesseur saint Georges, et terrassant un dragon — lequel, prenaient-ils soin d’expliquer, signifiait l’erreur athanasienne, qu’il avait foulée aux pieds. L’une de ces églises existe encore dans les murs de la forteresse romaine de Babylone ; elle porte son nom, Girghis, et est toujours en la possession de l’Église grecque (byzantine) ; mais on y a depuis longtemps oublié le saint Georges arien, et l’on croit l’église dédiée au martyr plus ancien. Une autre église fut bâtie en son honneur dans la ville de garnison de Ptolémaïs (Thébaïde) ; et le nom du saint arien prévalut sur le nom grec de la ville. Les fragments de la ville qui subsistent de nos jours s’appellent Girgeh. On usait maintenant largement du bois pour couvrir les églises, au lieu des dalles plates de la période païenne.

Entre 390 et 403, Jean Cassien fut aussi en Égypte, dans le dessein exprès — comme tant d’autres voyageurs de cette date — d’étudier ce pays de moines et de monastères. Il fut très frappé des privations volontaires qu’ils enduraient tous, et parlait avec admiration de ceux qui vivaient si loin de l’eau qu’ils devaient porter sur leurs épaules tout ce dont ils avaient besoin, sur une distance de trois ou quatre milles. Il écrivait toutefois en latin, et devait communiquer avec les Égyptiens par un interprète. Il fit traduire en latin la « Règle » de trois ou quatre des plus célèbres ascètes égyptiens, au bénéfice des moines d’Occident.

Un autre visiteur de l’Égypte, vers cette époque, fut Moïse de Khorène, l’un des plus célèbres écrivains de l’Arménie. Il fut envoyé, avec plusieurs compagnons, aux frais de l’État, par son pays, pour étudier tant dans les écoles païennes que chrétiennes d’Alexandrie ; et ils firent bon usage de leur temps. Ils traduisirent en arménien plusieurs des plus importants manuscrits alexandrins ; et, des siècles plus tard, l’Europe recueillit le fruit de leurs labeurs. Beaucoup de précieux livres de l’antiquité nous sont parvenus, du couvent arménien de Venise, qui doivent leur existence aux labeurs de Moïse et de ses compagnons. Dans la seconde moitié du quatrième siècle, en fait, et au commencement du cinquième, l’Égypte fut de nouveau — ce qu’elle avait été jadis sous les premiers Ptolémées et les premiers Pharaons — la dispensatrice du savoir, et, à un moindre degré, des produits matériels de la civilisation, au monde entier.

Pourtant, durant tout ce siècle, le lent travail d’autodestruction et de dégradation se poursuivit régulièrement ; et, dans ses dernières années, Alexandrie perdit la gloire distinctive de son Église : cette École catéchétique où tant de ses plus grands saints et savants avaient été formés. Nous ne savons rien des raisons qui portèrent Rhodon — qui avait succédé à l’aveugle Didyme dans sa présidence — à transférer le collège dans une ville appelée Sidé, en Pamphylie ; mais nous ne voyons pas que Théophile se soit employé en aucune façon à empêcher une démarche si fatale au savoir chrétien d’Alexandrie, et à l’existence même du collège, qui ne survécut pas longtemps à son transfert. Désormais, la voie demeura libre pour Hypatie et ce passionné renouveau de la philosophie païenne, auquel on opposa, non un savoir plus profond et un plan de vie plus parfait, mais l’émeute et le meurtre. Ces règnes de Cyrille et de Dioscore, durant lesquels la puissance de l’Égypte chrétienne parut atteindre son plus haut développement, ne firent qu’accélérer son rapide déclin.

 

Chapitre XXIII

Cyrille le Grand

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Cyrille, qui succéda à son oncle maternel Théophile sur le trône pontifical d’Alexandrie, était alors un jeune homme, et emporté à un degré qui l’attira plus d’une fois des ennuis durant les premières années de son épiscopat. Il avait été formé cinq ans parmi les moines de Nitrie avant son ordination ; mais Isidore de Péluse lui avait même alors reproché de s’occuper de pensées et d’intérêts mondains. Contre son caractère moral, jamais un mot ne fut soufflé. Le contraste entre les papes d’Alexandrie et les papes de Rome, à cet égard, est fort frappant ; car, même lorsque — comme dans le cas d’Athanase et d’autres papes accusés d’hérésie — on a tenté de noircir le caractère moral des Égyptiens, on a invariablement échoué à le prouver : dans la plupart des cas, on a été triomphalement réfuté. Mais Cyrille avait les défauts de sa charge — il ne pouvait souffrir de rival ; et, comme à cette époque l’empereur d’Orient n’avait que douze ou treize ans, le patriarche était pratiquement indépendant en Égypte. Il avait une armée permanente de quelque cinq mille moines dans la seule Nitrie ; et les moines égyptiens de ce temps, tout désarmés qu’ils fussent, faisaient de fort bons soldats, et étaient capables d’une résistance victorieuse, même contre les troupes impériales, comme ils l’avaient déjà montré.

L’accession de Cyrille au trône ne fut pas incontestée. L’archidiacre d’Alexandrie, dont le nom était Timothée, fut fortement soutenu ; et il est à craindre qu’il n’y eût quelque chose de fort semblable à un véritable combat entre les candidats rivaux avant que l’affaire fût réglée en faveur de Cyrille.

Cyrille commença son règne par une vive persécution des novatiens, qui étaient devenus plus puissants qu’il ne le jugeait juste, et avaient en Égypte un évêque à eux, nommé Théopempte. Cyrille le dépouilla de tous ses biens, ainsi que du « trésor » de son Église. Mais les premières années du gouvernement de Cyrille, je les passerai en aussi peu de lignes que possible — non faute de matière, mais parce que l’histoire de ces premières années a déjà été contée, bien mieux que je ne saurais le faire, dans le merveilleux tableau de Cyrille et d’Hypatie tracé par Kingsley. Si quelqu’un qui se soucie de l’Égypte n’a pas lu ce livre, qu’il le fasse sur-le-champ, et il obtiendra une image bien plus vivante de l’Alexandrie de ces jours que toute celle que je pourrais lui tracer. Il s’y trouve sans doute quelques inexactitudes mineures (par exemple, Kingsley semble réellement avoir cru que Scété était sur le Nil ou près de lui ; et, quelque belle qu’Hypatie ait pu être, elle ne saurait guère avoir été aussi jeune qu’on l’y représente) ; mais l’âpre rivalité entre Hypatie et Cyrille, la faiblesse et la mollesse du gouverneur nominal Oreste, la torture de Hiérax, le massacre tenté des chrétiens par les Juifs, la promptitude avec laquelle Cyrille appela son armée de moines et expulsa en retour toute la population juive d’Alexandrie — tout cela, et davantage, peut se lire dans les pages d’« Hypatie ». Oreste écrivit des plaintes à Constantinople, mais nul n’osa intervenir dans les procédés despotiques du pape égyptien.

Agissant, non sur les ordres de la cour impériale, mais sur le conseil de son propre peuple, Cyrille eut un entretien avec Oreste après avoir chassé les Juifs, et s’efforça de faire la paix, lui présentant, en un appel solennel, un exemplaire des Évangiles. Mais, bien qu’Oreste eût sans doute été heureux de demeurer en bons termes avec le vrai maître de l’Égypte, Cyrille ne pouvait maîtriser ses moines, sinon lorsqu’il était présent en personne à leur tête. C’est ainsi qu’ils rencontrèrent Oreste dans la rue à un moment critique, et l’eurent presque assassiné avant qu’on les rappelât. L’un d’eux fut, en cette occasion, fait prisonnier et torturé à mort par le préfet, par vengeance ; ce qui souleva tellement l’indignation de Cyrille qu’il fit une chose qu’il dut ensuite sincèrement regretter — il donna aux restes du malheureux moine de grandes funérailles d’Église, et déclara qu’il devait être regardé comme un martyr. Mais la plus terrible tragédie de son règne fut le meurtre d’Hypatie par cette même armée monastique. Cela aussi devrait se lire dans le livre de Kingsley ; mais nous transcrirons ici le bref récit de Socrate :

Il y avait à Alexandrie une femme nommée Hypatie, fille du philosophe Théon, qui avait fait dans les lettres et les sciences de tels progrès qu’elle surpassait de loin tous les philosophes de son temps. Ayant succédé à l’école de Platon et de Plotin, elle exposait les principes de la philosophie à ses auditeurs, dont beaucoup venaient de loin pour recevoir son enseignement. Telle était sa maîtrise d’elle-même et son aisance de manières, nées du raffinement et de la culture de son esprit, qu’elle paraissait assez souvent en public devant les magistrats, sans jamais perdre, dans une assemblée d’hommes, cette modestie pleine de dignité qui la distinguait, et qui lui gagnait le respect et l’admiration universels. Pourtant, elle aussi tomba victime de la jalousie politique qui régnait alors ; car, comme elle avait de fréquents entretiens avec Oreste, le bruit calomnieux courut parmi les chrétiens que c’était par son influence qu’il était empêché de se réconcilier avec Cyrille. Quelques-uns d’entre eux donc, dont le meneur était un lecteur nommé Pierre, emportés par un zèle farouche et fanatique, formèrent une conspiration contre elle ; et, l’épiant comme elle rentrait chez elle dans son char, ils l’en arrachèrent et la traînèrent à l’église appelée Césareum, où ils la dépouillèrent entièrement, puis la mirent à mort. Après avoir mis son corps en pièces, ils en portèrent les restes en un lieu appelé Cinaron, et là les brûlèrent. Un acte si inhumain ne pouvait manquer d’attirer le plus grand opprobre, non seulement sur Cyrille, mais sur l’Église alexandrine tout entière.

Il n’y a nul fondement à supposer que Cyrille ait rien su de cet horrible meurtre avant qu’il fût accompli ; mais il ne put manquer de lui faire une profonde impression, puisqu’il dut comprendre qu’il était indirectement responsable de cette souillure infâme sur l’Église chrétienne. Il demeura fort tranquille pendant quelques années après cela, remplissant ses propres devoirs de patriarche, et n’élevant nulle protestation quand, l’année suivant ces événements orageux d’Alexandrie, une loi impériale fut rendue interdisant au clergé toute participation ouverte à la politique, et restreignant le nombre des parabolani[125], tout en réglant leur conduite.

Il faut aussi compter, parmi les premiers actes de Cyrille, qu’il refusa d’inscrire le nom de Chrysostome sur les diptyques, et écrivit à Atticus que, s’il refusait de condamner Chrysostome, il perdrait la communion du patriarcat d’Alexandrie. Isidore de Péluse, toutefois, persuada Cyrille de revenir sur sa décision et de rétablir le nom vénéré de Chrysostome dans les diptyques égyptiens[126].

Dans la lettre pascale de Cyrille pour l’an 429, nous trouvons sa première déclaration autorisée sur l’hérésie nestorienne, qui commençait alors d’agiter le monde chrétien. Nestorius était natif de Germanicie, et était devenu moine du couvent de Saint-Euprépius, près d’Antioche. En 428, Théodose II, las des perpétuelles querelles cléricales de Constantinople, refusa de nommer patriarche quiconque de cette ville, et appela le moine Nestorius à occuper le siège vacant.

Nestorius était, comme la plupart des autres moines de son temps, zélé, intolérant, ignorant, brave et insoucieux de lui-même. Il vint à Constantinople avec l’intention bien arrêtée d’exercer pleinement les grands pouvoirs désormais confiés à lui. Il commença par persécuter les ariens, puis les novatiens, et toutes les nombreuses autres sectes des provinces byzantines. Mais il ne tarda pas à tomber lui-même sous le soupçon d’hérésie — cette fatale arme politique en ces jours-là. Son hérésie, toutefois, semble avoir été réelle, et non une simple divergence d’opinion sur une formule, comme l’étaient tant de ces hérésies. Nestorius enseignait que Notre-Seigneur n’était pas lui-même Dieu, mais seulement un homme si surabondamment béni et inspiré de Dieu qu’il ne pouvait pécher.

La lettre festale de Cyrille à ses propres sujets fut envoyée à Constantinople, et montrée par quelqu’un à Nestorius, qui fut fort irrité de la condamnation franche de son enseignement qu’elle contenait. Il advint qu’à cette époque (au début de l’an 430) un évêque pélagien et ses associés étaient venus à Constantinople d’Occident ; et Nestorius, avec la courtoisie due d’un archevêque à un autre, écrivit à Célestin de Rome pour le consulter au sujet de ces brebis errantes. Ayant ainsi sauvé sa dignité, il prit occasion de mentionner incidemment sa plainte contre Cyrille, et de tenter de s’assurer l’appui du pape romain contre l’alexandrin. Comme Célestin ne lui répondait pas, Nestorius écrivit de nouveau ; il reçut alors des excuses, et l’aveu que le délai était inévitable, sa lettre et ses documents ayant dû être traduits du grec en latin avant que Célestin pût les lire. Cependant, Célestin avait écrit à Cyrille pour savoir de quoi il retournait. Informé par Cyrille — qui était bien meilleur érudit et théologien que Célestin ou Nestorius — de la vraie nature de la question en litige, le pape Célestin déclara que les vues de Nestorius étaient un pur blasphème. À ce moment, Cyrille avait écrit deux lettres à Nestorius, lui faisant observer que l’agitation et le trouble avaient été causés, non par sa lettre pascale, mais par le refus de Nestorius d’accorder à la Vierge Marie le titre de Mère de Dieu (Théotokos). Après une longue correspondance entre les trois évêques, ceux de Rome et d’Alexandrie se joignirent pour condamner Nestorius de Constantinople. Célestin tint d’abord un synode, qui déclara Nestorius hérétique, et écrivit (le 11 août 430) à Cyrille pour demander sa coopération. Cyrille convoqua un synode égyptien, avec le même résultat. Quatre évêques égyptiens furent envoyés à Byzance avec les lettres de ces synodes et la sentence d’excommunication contre Nestorius ; mais, avant qu’ils pussent atteindre Constantinople, l’empereur Théodose II, à l’instance de Nestorius, donna l’ordre de tenir un concile général à Éphèse.

Cyrille se prépara à obéir à la convocation, mais il est à craindre qu’il ne se fiât pas entièrement à la bonté de sa cause. Il emporta avec lui de grandes sommes d’argent, et corrompit largement tous ceux de la cour impériale qu’il croyait pouvoir l’aider à atteindre ses fins. Il emmena aussi avec lui non moins de cinquante évêques égyptiens, outre les ermites fort renommés Chénouda d’Akhmîm et Victor de Tabennêsi. Memnon, évêque d’Éphèse (qui était Égyptien), le rejoignit avec un autre grand corps d’évêques ; et, ensemble, ils l’emportèrent tellement en nombre sur les évêques nestoriens que Nestorius ne voulut même pas paraître au concile, mais en tint un avec son propre parti, et, à son tour, excommunia et déposa Cyrille et Memnon.

Les sessions commencèrent en juin 431 ; mais il devint bientôt évident qu’aucun accord réel n’était possible. Les partis opposés vivaient comme des soldats dans des camps opposés ; les lettres étaient portées par des mendiants dans des cannes creuses ; les pots-de-vin passaient librement ; et les deux côtés se plaignent également de la violence employée par l’autre. On conte de Chénouda qu’il se trouvait un jour dans la salle où les évêques s’assemblaient, et où un trône était spécialement réservé, sur lequel reposaient les Évangiles. Nestorius, venant dans cette salle, et fort probablement sans remarquer la signification du livre, l’ôta pour prendre la place réservée. Chénouda bondit de son siège, et, ramassant les Évangiles, les lança à Nestorius avec d’amères injures. Étrange façon, assurément, d’affirmer la sainteté particulière du livre ! Nestorius demanda quel était son discourtois agresseur ; et, l’ayant appris, voulut savoir ce qu’il faisait au synode, puisqu’il n’était point évêque, ni même archimandrite, mais seulement moine. « Je suis celui, répondit le robuste ermite, que Dieu a envoyé pour démasquer ta méchanceté et proclamer ton châtiment » ; et aussitôt — ainsi le dit la chronique de l’évêque de Nikiou — Nestorius tomba en convulsion au milieu de l’assemblée. D’autres écrivains ne parlent pas de cette convulsion ; mais tous s’accordent à dire que Cyrille procéda sur-le-champ à revêtir Chénouda de la dignité d’archimandrite, afin qu’il fût qualifié pour demeurer dans la salle du concile.

Parmi les partisans de Cyrille en cette occasion se trouvait l’abbé Eutychès, qui, vingt ans plus tard, devait lui-même être excommunié pour hérésie. Un autre ascète dont Cyrille enrôla le pouvoir spirituel de son côté fut Dalmace, jadis soldat de la garde, désormais solitaire qui n’avait pas quitté sa cellule depuis quarante-huit ans. Sa renommée était grande dans les domaines du pape byzantin, et Cyrille ne fut pas lent à percevoir quel effet sur l’imagination populaire produirait une manifestation en sa faveur de la part du saint reclus. Il avait corrompu la moitié de la cour byzantine avec une telle prodigalité qu’il avait gravement grevé les finances de l’Église égyptienne ; et maintenant, il jouait son grand coup. Recevant son instante prière, Dalmace rassembla les moines de tous les monastères de Constantinople, avec leurs abbés à leur tête ; et, ouvrant lui-même la marche, il sortit en une vaste procession, chantant tout en allant, et entraînant toute la population à sa suite, pour demander un entretien avec l’empereur. L’immense foule entoura le palais, les moines chantant toujours ; mais leurs abbés sortirent bientôt de la présence de l’empereur — qui avait bonne raison de redouter une armée monastique lâchée dans les rues — et dirent aux moines de descendre à l’église de Mocius et d’y attendre. À travers les rues s’en allèrent de nouveau les régiments aux pieds nus, toujours d’un chant mesuré, allumant des cierges à mesure que le soir s’assombrissait. Enfin Dalmace vint à eux, et, montant en chaire dans l’église, annonça publiquement que l’empereur avait donné une réponse favorable.

Des instructions furent, de fait, envoyées à Éphèse, et Nestorius fut ainsi déposé par ordre de l’empereur (octobre 431), et un homme nommé Maximien élu à sa place. Nestorius fut d’abord renvoyé à son monastère près d’Antioche ; mais, quatre ans plus tard, Jean, évêque de ce lieu, supplia qu’on l’envoyât où son influence personnelle ne pût faire de mal, et il fut banni à la Grande Oasis, en Thébaïde — communauté chrétienne populeuse, et alors prospère.

Pendant la plus grande partie de cet été, les trois évêques — Nestorius, Cyrille et Memnon —, ayant été déposés par des réunions rivales du concile, furent considérés comme étant aux arrêts, et des gardes dormaient aux portes de leurs chambres. Après que le concile eut accepté la décision impériale contre Nestorius, Cyrille et ses évêques furent autorisés à rentrer chez eux, en octobre 431.

La controverse était loin d’être close, et, pendant quelques années, absorba une grande partie de l’attention de Cyrille. Nestorius avait, dans l’Empire byzantin, un fort parti, qui existe jusqu’à ce jour. Dans son zèle contre l’hérésie de Nestorius, Cyrille tomba dans l’extrême opposé, et posa le fondement de ce qu’on appela ensuite l’hérésie monophysite[127]. Les nestoriens émigrèrent en grand nombre vers la Perse et les pays voisins, où presque tous les chrétiens indigènes tiennent encore cette forme de religion. Sur d’autres points, ils maintinrent les coutumes primitives de l’Église, et condamnèrent particulièrement en synode la pratique du célibat clérical obligatoire. Nestorius lui-même ne quitta plus jamais l’Égypte. Il souffrit beaucoup lors d’une invasion des Blemmyes, qui envahirent l’Oasis, en détruisirent les biens, et prirent Nestorius prisonnier parmi d’autres. Relâché par eux, il se présenta au gouverneur de la Thébaïde, et fut aussitôt arrêté de nouveau. On dit qu’il mourut finalement des suites des mauvais traitements qu’il avait reçus, mais l’année de sa mort n’est pas connue ; elle dut survenir entre les années 439 et 451.

Cyrille lui-même mourut en l’an 444, ayant gouverné l’Égypte près de trente ans. Il eut pour successeur son archidiacre, Dioscore, homme aussi habile, aussi énergique, et plus sans scrupules que lui-même. Cela ressort clairement ; mais, touchant le caractère moral de Dioscore, nous avons un ensemble de témoignages absolument opposés, selon le parti religieux du critique.

 

Chapitre XXIV

Papes rivaux

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Au temps de l’accession de Dioscore, les relations entre les trois grands trônes ecclésiastiques d’Alexandrie[128], de Rome et de Byzance devenaient d’année en année plus tendues. Le pape Célestin avait eu pour successeur, à Rome, Léon le Grand, homme résolu à convertir cette « primauté d’honneur » — accordée par courtoisie, au deuxième concile général, au siège romain — en une véritable suprématie sur tous les autres sièges patriarcaux. Le patriarche de Constantinople, quoique siège impérial et deuxième en rang de préséance selon l’autorité du même concile général, n’avait jamais été tout à fait aussi puissant que les deux autres, et en appelait constamment de l’un contre l’autre. Nul pape d’Alexandrie n’avait jamais été déposé par l’action conjointe de Rome et de Constantinople ; et, hormis Honorius (aux sixième, septième et huitième conciles généraux), nul pape romain n’a jamais été formellement condamné pour hérésie ; mais plusieurs patriarches de Constantinople — y compris un homme aussi célèbre que Chrysostome — avaient été déposés en fait, quoique pas toujours ouvertement, par l’action combinée de Rome et d’Alexandrie, ou d’Alexandrie seule. Il ressort clairement de la lettre de Léon à Dioscore, en juin 445, qu’il entendait profiter de ce que deux hommes relativement inconnus avaient succédé aux autres sièges patriarcaux pour s’arroger un droit d’ingérence ; et il est aisé de voir que, dans le cas de Dioscore, il se méprit entièrement sur son homme.

En cherchant à atteindre la vérité sur Dioscore à travers les nuées de calomnie qui l’environnèrent si tôt, nous trouvons une chose claire, qui certes parle en sa faveur : toutes les pires accusations contre lui datent d’après le temps où il fut accusé d’hérésie, et sont à peu près les mêmes que celles portées contre Athanase et d’autres grands hommes en de semblables circonstances, que nous rejetons comme absolument fausses. Dioscore n’eut jamais la même occasion de se laver publiquement de ces imputations qu’Athanase ; mais il n’y a nul bon fondement à supposer qu’il n’eût pu le faire. Le chanoine Venables décrit Dioscore comme un « homme violent, rapace, sans scrupules et scandaleusement immoral ». C’est là, il est vrai, le langage habituellement tenu sur lui par les écrivains des Églises qui le condamnèrent, et de qui la plupart des hommes d’Église anglais ont recueilli leurs opinions ; mais il n’est confirmé par aucune preuve réelle, pour ce qui touche la rapacité et l’immoralité. La violence, malheureusement, était un trait de tous les disputeurs théologiques de ces jours ; et il était certainement sans scrupules là où l’honneur et la dignité de son propre pays, ou ce qu’il croyait être la vérité en matière de religion, étaient en jeu.

L’explication la plus probable de tout ce qu’on a dit de lui au chapitre de l’immoralité est qu’il avait été secrètement marié, et qu’il cachait ce fait, de peur qu’il ne fît obstacle à son ambition. Cela peut certes s’appeler immoral, mais cela n’implique nulle infraction au septième commandement, et jamais une telle infraction ne fut prouvée contre lui. Jean de Nikiou et tous les autres historiens égyptiens parlent de lui avec respect et affection. Mais un témoignage plus important en sa faveur est celui de Théodoret de Cyr, homme que Dioscore tenait pour hérétique, et traita en conséquence avec violence et injustice, et qui, dès lors, ne saurait être accusé de partialité pour le patriarche — quoiqu’on puisse suggérer qu’il souhaitait se le rendre favorable.

Théodoret, en effet, fut l’un des premiers hommes avec qui Dioscore se querella, l’accusant de nestorianisme[129], et traitant le propre patriarche de Théodoret (celui d’Antioche) avec fort peu de courtoisie. Il devint évident, tant pour Léon de Rome que pour Flavien de Constantinople, que le nouveau pape d’Alexandrie n’était nullement disposé à rabattre les prétentions de son siège ; et quand, par son adoption de la cause d’Eutychès, il leur donna prise sur lui, ils ne furent pas lents à en user — quoique avec des résultats point tout à fait conformes à leurs espérances.

Eutychès, archimandrite de Constantinople, qui avait été l’un des plus zélés adversaires de Nestorius, fut accusé en 448 d’une hérésie opposée. Son accusateur était Eusèbe de Dorylée, dont l’attaque non provoquée contre un vieillard qui ne demandait qu’à être laissé en paix dans son cloître fut, fort justement, découragée par Flavien. Eusèbe, à un concile d’évêques siégeant en synode à Constantinople le 8 novembre, présenta un mémoire contre Eutychès, où il qualifiait le pauvre vieillard de « blasphémateur forcené ». Flavien, après avoir entendu lire le document, fit observer qu’une telle accusation contre un homme si respecté était simplement stupéfiante. Mais Flavien, à la différence des papes arrogants et impérieux d’Alexandrie et de Rome, n’avait guère assez de fermeté pour sa position. Contre son meilleur jugement et sa recommandation personnelle, il céda à la violence d’Eusèbe, et consentit à ce qu’Eutychès fût cité devant le concile, qui fut ajourné au 12. Eutychès ne parut pas, et les membres du concile s’employèrent à déclarer leur propre foi dans les termes de Flavien, soigneusement choisis pour n’offenser aucun parti : « Que le Christ était Dieu parfait et homme parfait, consubstantiel au Père quant à la divinité, à Marie quant à l’humanité ; que des deux natures, unies après l’Incarnation en une seule Personne, résultait un seul Christ. » Le seul dissident fut Basile de Séleucie, qui amenda ainsi sa conclusion : « J’adore un seul Christ, reconnu en deux natures après l’Incarnation. »

Puis le concile s’ajourna au 15 ; à cette date, les messagers envoyés citer Eutychès revinrent, disant qu’il ne pouvait venir, ayant fait vœu depuis longtemps de ne jamais quitter son monastère. Il récusait Eusèbe comme son ennemi personnel. Quant à sa foi, il confessait croire que le Christ était homme parfait, mais non que sa chair fût consubstantielle à la nôtre, et il ne pouvait parler de deux natures après l’union. Une troisième citation arracha enfin le vieil abbé à son cloître, et il fut volontairement accompagné d’une foule d’officiers, de soldats et de moines. Par ordre impérial, un patrice fut aussi envoyé pour le protéger.

Eutychès réitéra son affirmation qu’il devait s’en tenir à l’autorité de Cyrille et d’Athanase[130]. Avec eux, il reconnaissait deux natures dans le Christ avant l’union, mais ensuite une seule — Dieu parfait et homme parfait. Il fut néanmoins condamné, déposé et excommunié, au motif que c’était hérésie de parler d’une seule nature après l’union (ou l’incarnation).

Eutychès en appela aux papes de Rome et d’Alexandrie ; et Dioscore embrassa aussitôt chaleureusement sa cause. Avant que Léon de Rome pût répondre à la lettre que lui avait écrite Eutychès — laquelle fut inexplicablement retardée en chemin —, il reçut de l’empereur Théodose II (à qui Dioscore avait écrit) l’avis que l’affaire avait été renvoyée à un concile général, convoqué à Éphèse, sur lequel il avait nommé le pape d’Alexandrie pour présider.

Cela éveilla la jalousie du pape romain, et lui assura une hostilité durable envers Dioscore et son protégé Eutychès. Il envoya bien des légats au concile, et la lettre doctrinale à Flavien qui fut ensuite connue sous le nom de « Tome de Léon » ; mais il ne se rendit pas lui-même à Éphèse. Bien plus, il le stigmatisa ensuite comme le concile des brigands — le « brigandage » —, en condamnation indignée des méthodes employées par ses promoteurs et de la choquante violence de ses scènes. Il faut avouer, toutefois, que d’autres conciles de l’Église ont été accompagnés de scènes de brutale violence, et que cela n’a généralement pas été tenu pour invalider leurs actes.

Dans l’un des manuscrits coptes du Vatican se trouve une description — qu’on prétend recueillie de la bouche de Dioscore en son exil — du voyage à Éphèse. Elle a la forme d’un panégyrique de Macaire, l’un des ascètes égyptiens de ce temps, qui fut ensuite fait évêque d’un lieu appelé Tkoou. Le saint homme, à ce qu’il paraît, fut trouvé à Alexandrie avec un unique compagnon, se proposant de faire à pied tout le chemin jusqu’au concile d’Éphèse. Les deux navires affrétés pour le transport de Dioscore et de ses évêques s’apprêtaient justement à partir ; et l’officier impérial envoyé pour escorter le cortège représenta doucement au vieillard l’impossibilité de son entreprise ; mais il refusa d’aller avec l’officier impérial. « Je ne suis pas venu ici pour le repos, dit le vieillard d’un ton ferme. Je ferai tout le chemin sur mes propres pieds. » Et, sur de nouvelles instances, il dit : « Dieu te bénisse, mon fils. Je n’ai pas d’argent, pas même une demi-pièce. » « S’il en est ainsi, dit l’officier impérial, tu ne peux venir dans le navire avec moi ; mais tu peux aller dans l’autre, avec le patriarche. » Et quand le vieillard entendit qu’il était jugé digne de monter avec l’homme de Dieu, il se réjouit fort, mais prit modestement place à l’arrière du vaisseau. Alors Dioscore vint le faire avancer et lui souhaiter la bienvenue ; mais il trouva que le vieil ermite ne savait parler que le dialecte de sa province lointaine, et dut appeler un interprète. Et comme l’un de ses diacres raillait le vieillard, demandant ce qu’on ferait d’une créature ignorante qui ne pouvait même pas leur parler, Dioscore le réprimanda sévèrement et le fit demander pardon au vieillard. Mais Macaire, ne comprenant pas pourquoi le diacre se jetait à ses pieds et lui demandait pardon, se hâta de le relever et de prendre tout le blâme sur lui-même. « En vérité, dit Dioscore, il aura ton pardon, ou il sera excommunié. » Alors Macaire dit : « Que Dieu te pardonne tes péchés, mon fils. »

Le vieillard devint pour eux tous, durant le voyage, un objet d’amour et de vénération ; et Pinoution, son compagnon, fut vivement questionné pour savoir si son maître ne pouvait pas faire de miracles, comme on rapportait que tous ces saints ermites le pouvaient. Mais Pinoution était d’un prosaïsme décevant ; et la plus grande merveille qu’il pût leur conter fut l’histoire d’une expédition que Macaire avait entreprise contre une cité et un temple des païens, parce qu’on lui avait dit qu’ils avaient volé des enfants chrétiens pour les sacrifier. Il était parti aussitôt avec trois hommes seulement, dont le courage défaillit lorsqu’ils arrivèrent en vue du grand temple, dont le propylône était garni de païens armés d’épées et de lances. Ceux-ci crièrent, défendant au prêtre chrétien d’avancer davantage : « car qu’avons-nous affaire avec toi ? » « Si je n’ai rien à faire avec vous, repartit l’intrépide Macaire, qu’aviez-vous affaire avec ces enfants chrétiens que vous avez sacrifiés à vos idoles ? » Mais ils lui répondirent : « Cela n’est pas vrai. » « Si cela n’est pas vrai, répondit Macaire, laissez-moi entrer, que je voie votre temple. » Et ils lui dirent : « Viens. » Mais les deux prêtres qui les avaient guidés eurent peur ; ils ne voulurent pas entrer. Et comme ils entraient, vingt hommes vinrent sur eux pour les tuer ; et ils n’étaient que quatre. Ces hommes leur dirent : « Aujourd’hui votre vie a pris fin » ; et ils saisirent le Père (Macaire), et l’auraient sacrifié sur l’autel.

Quelques-uns, toutefois, représentèrent qu’il fallait appeler pour le sacrifice le grand prêtre, dont le nom était Homère ; et il y eut un délai pendant qu’on l’envoyait chercher. « Et moi, dit Pinoution, qui étais enchaîné à mon Père, je lui dis : “Ne veux-tu pas prier, mon Père ? Car, voici, nous sommes sur le point de mourir.” Et il dit : “Courage, mon fils ; le Christ nous délivrera.” Et comme nous parlions encore, nous entendîmes la voix de Visa à la porte. »

Visa, ayant appris qu’ils étaient partis, s’était mis à suivre Macaire avec onze hommes. Ils enfoncèrent la porte et délivrèrent Macaire et ses compagnons, saisirent le grand prêtre Homère comme il approchait du temple, et le brûlèrent vif avec ses dieux. Ils détruisirent toutes les idoles du village, et frappèrent les habitants d’une telle terreur qu’un grand nombre d’entre eux reçurent le baptême !

Les prêtres et évêques alexandrins écoutaient avidement ces récits de guerre toute charnelle dans ces districts peu connus du sud ; et Macaire fut plus que jamais un héros parmi eux. La discussion de l’hérésie fut pour un temps oubliée ; et l’écrivain s’attarde à regret sur l’histoire du paisible voyage qui les portait vers une scène fameuse jusqu’à ce jour pour ses indécentes querelles entre les disciples du Christ.

 

Chapitre XXV

Le concile de Chalcédoine

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Le concile se réunit dans l’église Sainte-Marie d’Éphèse — la même qui avait vu la condamnation de Nestorius — le 8 août 449. Dioscore présidait ; et, bien qu’il fît formellement accepter par le concile cette lettre de Léon qu’apportaient ses légats, il trouva divers prétextes pour empêcher qu’elle fût lue à haute voix dans l’assemblée. Très malheureusement, Théodose avait désigné un certain archimandrite syrien nommé Barsumas pour représenter au concile tous les archimandrites d’Orient. Cet homme était, comme le devenaient rapidement tous les moines d’Orient, un fanatique ignorant et borné, et passionnément prévenu en faveur d’Eutychès. Barsumas vint au concile, non pas seul, mais à la tête de son régiment monastique — fort de mille hommes, dit-on. Ceux-ci campèrent autour de l’église, surpassant de beaucoup en nombre les gardes impériaux, qui étaient là, vraisemblablement, pour maintenir l’ordre.

Au début, les débats, quoique bruyants, furent assez unanimes. Sans doute la seule personne qui désirât sérieusement la condamnation d’Eutychès était son ennemi personnel, Eusèbe. Les Actes du concile de Constantinople, qui avait fini par le condamner, furent toutefois lus avec acclamation et approbation, jusqu’à ce qu’on parvînt à l’amendement que Basile de Séleucie avait ajouté de son propre chef à la profession de foi de Flavien : « J’adore un seul Christ, reconnu en deux natures après l’Incarnation. »

À la lecture de ces mots, une tempête furieuse éclata dans l’assemblée. Elle dégénéra en une simple joute de cris, où Dioscore et son parti l’emportèrent. On comprit que Basile niait ou retirait les mots offensants. Juvénal de Jérusalem lui demanda si ses paroles avaient été correctement rapportées, et il répondit qu’il ne s’en souvenait pas. Enfin, Dioscore posa la question : « Le concile a-t-il condamné Eutychès, oui ou non ? » Les prélats, parlant l’un après l’autre, se prononcèrent en sa faveur, et il fut absous et rétabli[131].

Si l’affaire en était restée là, l’hérésie d’Eutychès aurait probablement été vite oubliée, et tout le cours ultérieur des événements en Égypte eût été différent. Mais Dioscore, enivré de sa victoire et prêt à humilier son rival, présenta une sentence de déposition, non seulement contre Eusèbe — ce qui eût été une grave faute —, mais contre Flavien lui-même, ce qui frappa d’horreur et de consternation l’assemblée tout entière. Le légat romain cria « Contradicitur » ; le patriarche byzantin se borna à déclarer qu’il déclinait la juridiction du concile ; mais leurs protestations se perdirent dans la scène de tumulte et de confusion qui suivit.

Plusieurs des évêques se jetèrent aux pieds du président, l’implorant de s’abstenir. « S’il mérite la réprimande, cria l’un d’eux, réprimande-le ; mais ne condamne pas un évêque pour l’amour d’un prêtre. » Dioscore se leva de son trône, monta sur un escabeau, et, d’un geste, obtint un instant de silence. « Voyez-vous, cria-t-il, celui qui ne signera pas la sentence aura affaire à moi. Quand on devrait m’en couper la langue, je dirais : “Déposez Flavien.” Faites-vous une sédition ? Où sont les comtes ? »

À ce point des débats, ceux du dehors, entendant le tumulte du dedans, ne purent être contenus plus longtemps. Ils firent irruption follement dans l’église — cohue confuse de soldats, de moines et de parabolani ; et il s’ensuivit cette scène d’émeute qui finit en combat véritable, et valut au second concile d’Éphèse sa triste notoriété de mauvaise conduite. Les moines de Barsumas furent les meneurs. Flavien fut frappé à coups de pied, renversé et foulé aux pieds, tandis que Barsumas lui-même exhortait ses partisans à poignarder le patriarche sans défense. Dans la terreur pour leur vie, les évêques assemblés consentirent à tout ce qu’on exigeait d’eux. Ils signèrent un papier blanc, sur lequel la sentence de déposition devait être écrite ensuite ; seul le légat romain parvint à s’échapper de l’église sans le faire. Flavien mourut trois jours après des blessures qu’il avait reçues.

Dioscore avait triomphé, et retourna en Égypte plus puissant que jamais, à l’amère indignation de Léon. Pendant un an, le pape d’Alexandrie régna en maître sur l’Orient, tandis que le pape de Rome remuait ciel et terre pour écraser son rival. Il écrivit à Théodose, et déclara que la foi chrétienne serait ruinée si la décision du dernier concile n’était pas annulée. Il écrivit à Pulchérie, sœur de l’empereur, qui était justement indignée de la déposition de Flavien. Il écrivit à Flavien — qui était passé de l’Église militante à l’Église du repos — et il écrivit à Constantinople, exhortant l’Église de ce lieu à mépriser les décisions du concile. Il en appela à son propre empereur, Valentinien, et le pressa d’écrire à Théodose en faveur de Flavien, et de demander qu’un concile général se tînt en Italie.

Valentinien écrivit en conséquence, mais sans effet. Théodose répondit qu’il s’en tenait à sa foi héréditaire, qu’il tenait le récent concile pour orthodoxe, et que Flavien n’avait reçu que son dû. De plus, tandis que Valentinien avait parlé de Léon comme du pape suprême, Théodose, dans sa réponse, le désigne de façon appuyée comme le « très révérend patriarche et archevêque ». Cette correspondance eut lieu au début de l’an 450 ; mais, au mois de juillet de cette année, Théodose mourut.

C’est une question controversée que de savoir si ce fut avant ou après la mort de Théodose II que Dioscore fit le pas hardi d’excommunier Léon lui-même — pour avoir tenté de renverser la décision d’un concile légitime. Il semble plus vraisemblable qu’il l’ait fait au sommet de son triomphe, juste après que l’empereur eut montré clairement qu’il entendait soutenir le pape alexandrin — qui, du moins, était l’un de ses propres sujets — contre le pape romain, qui ne s’était même pas donné la peine de venir en personne au concile, et avait irrité Théodose par ses prétentions à la juridiction dans l’Empire d’Orient. Mais quelques historiens pensent que Dioscore fit ce pas lorsque les évêques s’assemblèrent à Nicée en 451. On dit que dix évêques au plus signèrent la sentence, ce qui rend plus probable qu’elle fut rendue en Égypte, juste avant que la mort de Théodose ne changeât toute la face des affaires.

Théodose eut pour successeur sa sœur Pulchérie, qui choisit aussitôt un sénateur distingué, Marcien, pour époux et collègue. Pulchérie avait non seulement été attachée à Flavien, mais elle voyait plus clairement que son frère l’aspect politique de l’affaire. Entre les papes rivaux, elle et son mari tinrent une route égale, ne reconnaissant nul droit d’ingérence au potentat d’Occident, mais conscients que le pouvoir croissant du pape égyptien était le danger le plus immédiat pour l’Empire d’Orient, et menaçait de leur faire perdre leur province la plus fertile. Pulchérie elle-même prenait un réel intérêt à la question théologique ; et tous deux virent qu’une accusation d’hérésie était leur arme la plus sûre contre l’ascendant de Dioscore. Ils commencèrent par contraindre Anatole[132] — que Dioscore avait consacré à la place de Flavien — à souscrire le « Tome de Léon », et à anathématiser, en concile formel, et Eutychès et Nestorius. Marcien fit aussi savoir à Léon qu’il était tout disposé à accorder un nouveau concile, et que Léon était le bienvenu pour y présider, s’il voulait venir lui-même en Orient ; mais que, si un tel voyage lui était incommode, Marcien se chargerait de toute l’affaire.

Léon écrivit aussitôt (avril 451) pour presser Marcien que la question soumise au concile fût, non de savoir si Eutychès avait erré dans la foi, ou si Dioscore avait « décidé perversement » — puisque ces points étaient déjà réglés —, mais simplement à quelles conditions le pardon devait être accordé aux évêques qui avaient cédé à Dioscore au récent concile. Marcien, toutefois, ne voulut pas entendre parler de tenir le concile en Italie, ni admettre que la question doctrinale fût tranchée. Il désira que tous les évêques s’assemblassent aussitôt pour un concile général à Nicée.

Là-dessus, Léon décida de ne pas y assister, mais nomma quatre légats pour le représenter au concile. Quelques-uns disent qu’ils « présidèrent » en son nom, et cela est vrai en ce sens qu’ils siégèrent au-dessus des autres papes et évêques comme représentant Léon, et furent considérés comme les présidents ecclésiastiques. Marcien désigna dix-neuf des plus hauts dignitaires civils pour présider en son nom le concile. Le concile, toutefois, ne se réunit pas à Nicée ; bien que plus de cinq cents évêques s’y fussent assemblés, on les pria, sur l’ordre de l’empereur, de se rendre à Chalcédoine, comme étant plus commode pour lui. Le 8 octobre, donc, les débats s’ouvrirent dans l’église Sainte-Euphémie de ce lieu[133].

Les légats romains commencèrent par demander qu’on dît à Dioscore de se retirer du concile. Pressés d’articuler contre lui une accusation précise à l’appui de leur requête, ils finirent par dire qu’il avait « osé tenir un concile sans la permission du Siège apostolique ». Les commissaires impériaux, toutefois, ne furent pas du même avis, et Dioscore fut autorisé à demeurer, quoique non à sa place ordinaire. L’accusation fut alors ouverte par Eusèbe de Dorylée. Dioscore répondit, avec un grand empire sur lui-même, que le concile en question avait été tenu par ordre de l’empereur, et demanda que ses Actes fussent lus. L’arrivée de Théodoret, cependant, causa un tel tumulte dans l’assemblée que, pour un temps, on ne put rien faire. Comme à Éphèse, les différents partis perdirent tout empire sur eux-mêmes, et lancèrent les uns contre les autres d’amères accusations, sans nul effort d’argument ni de pertinence. Le concile eût probablement fini en émeute, comme son prédécesseur, sans la présence des commissaires impériaux, qui parvinrent enfin à rétablir l’ordre, et réprimandèrent gravement l’assemblée : « Ces clameurs ne conviennent pas à des évêques, et ne servent aucun des deux partis. Souffrez que tout se fasse dans l’ordre voulu. Que les Actes soient lus. »

Les Actes furent donc lus, mais la lecture fut sans cesse interrompue par de violentes clameurs de part et d’autre. Dioscore, lui, se conduisit bien en cette occasion. Il s’abstint de se mêler à la clameur indécente ; et, quand l’occasion lui en fut donnée, il fit un exposé soigneux de sa foi, désavouant toute idée d’une « confusion ou d’un mélange » de la divinité ou de l’humanité dans le Christ. Il dit aussi, pour sa défense :

« La raison pour laquelle Flavien fut condamné fut clairement celle-ci : qu’il affirmait deux natures après l’Incarnation. J’ai des passages des Pères Athanase, Grégoire et Cyrille[134], portant qu’après l’Incarnation il n’y avait pas deux natures, mais une seule nature incarnée du Verbe. Si je dois être chassé, les Pères seront chassés avec moi. Je défends leur doctrine ; je ne m’en écarte en rien. Je n’ai pas recueilli ces extraits à la légère ; je les ai vérifiés. »

Les légats romains se plaignirent de la liberté de parole qu’on permettait à Dioscore, et demandèrent si Flavien avait été ainsi traité à Éphèse. « Non, répondit le président ; mais ce synode-ci est conduit selon les principes de la justice. »

On apporta ensuite des preuves de la violence de Dioscore à Éphèse. Sur ce fondement, les commissaires proposèrent sa déposition et celle de cinq autres évêques — dont Juvénal de Jérusalem —, qui s’étaient notoirement déshonorés par leur conduite à ce concile. Des cris d’applaudissement saluèrent cette proposition, mais nul vote formel ne fut alors pris. Le « Tome de Léon » fut reçu par la plupart des évêques assemblés avec acclamation. Quelques-uns, toutefois, exprimèrent des doutes : l’affirmation de la dualité dans le Christ n’était-elle pas poussée trop loin ? L’un d’eux, Atticus de Nicopolis, demanda plus de temps pour examiner le Tome, et s’opposa aussi à la suppression de la troisième lettre de Cyrille à Nestorius. Les commissaires ajournèrent donc le concile, et le convoquèrent de nouveau pour dans cinq jours.

Le parti romain, cependant, persuada le concile de se réunir de nouveau dans trois jours, afin d’être libre de l’ingérence des commissaires impériaux. Comme ceux-ci n’étaient pas présents, Dioscore refusa d’assister aussi, ne reconnaissant pas la légalité de la réunion, et déclarant qu’il n’avait rien de plus à dire. En son absence, et sans être retenue par les représentants de la loi, toute sorte d’accusation téméraire fut portée contre Dioscore — comme jadis contre Athanase —, et volontiers accueillie par les légats romains. À une majorité écrasante, la déposition et l’excommunication de Dioscore furent votées. Une notification formelle lui fut envoyée, ainsi qu’à ceux de son Église qui étaient avec lui à Chalcédoine, à Marcien, à Pulchérie, à Valentinien, et aux diocèses de Constantinople et de Chalcédoine.

Le 17 octobre, le concile se réunit de nouveau en séance plénière ; et, au cours de ses débats, les commissaires impériaux se plaignirent que la déposition du pape égyptien eût été exécutée en leur absence, et à l’insu de l’empereur. La déposition de Dioscore, bien qu’on la laissât prendre effet — puisqu’elle avait été suggérée à la première session par les commissaires impériaux —, ne fut jamais formellement sanctionnée par le concile en séance plénière. Les cinq évêques que la cour avait proposé de comprendre dans la sentence furent pardonnés, à condition de souscrire le « Tome de Léon », et furent autorisés à reprendre leurs places.

Treize évêques égyptiens furent alors convoqués au concile, et sommés d’anathématiser Eutychès et de souscrire le « Tome de Léon ». À grand-peine, ils consentirent au premier ; quant au second, malgré des expressions de respect presque abjectes pour le concile, ils refusèrent de le faire, sinon par ordre de leur propre pape. Ils déclarèrent que, s’ils se rendaient coupables d’une telle déloyauté envers lui, ils seraient certainement massacrés par les Égyptiens indignés à leur retour dans leur pays. Les commissaires impériaux intervinrent pour les protéger, et ordonnèrent qu’ils demeurassent à Constantinople, et qu’on n’exigeât d’eux aucune signature jusqu’à ce qu’un nouveau patriarche d’Alexandrie eût été élu.

Les débats ultérieurs du concile sont bien connus, et n’ont pas besoin d’être récapitulés, puisque les Égyptiens, dont nous nous occupons, n’y prirent aucune part.

Par son arrogance démesurée et sa violence, Dioscore avait certainement attiré son sort sur lui-même ; mais il se soumit avec une certaine dignité, digne d’un souverain détrôné. Il ne fit nulle tentative pour retourner dans son pays, et vécut paisiblement à Gangres, lieu de son exil. Mais le peuple d’Égypte ne se soumit pas si aisément ; et l’Église d’Égypte, jusqu’à ce jour, refuse d’accepter les décrets du concile de Chalcédoine.

 

Chapitre XXVI

La valeur d’une préposition grecque

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Quand la nouvelle que leur pape avait été déposé et excommunié parvint en Égypte, l’indignation de la nation ne connut plus de bornes. D’une seule voix, les habitants refusèrent de reconnaître la décision du concile. Si leur pape était excommunié, ils se contentaient de demeurer excommuniés avec lui ; ce qu’il déclarait être la vraie foi, cela leur suffisait, quoi que pût décréter un empereur byzantin ou un pape romain. Pour eux, c’était une question de liberté nationale, et la question doctrinale une simple différence d’expression — sauf en tant que la formule que leur propre pape avait sanctionnée devenait pour eux un mot d’ordre national. La ligne entre les résidents byzantins d’Égypte et les Égyptiens de souche se marqua plus nettement que jamais. Ceux qui étaient fiers de leur pure ascendance grecque prirent le parti de l’Église byzantine ; mais la grande majorité demeurait égyptienne de sentiment comme de sang. Ce devint un point d’honneur, pour un vrai patriote, que de rejeter les décrets du concile de Chalcédoine.

Le retour des quatre évêques chargés du mandat impérial pour l’élection d’un nouveau patriarche fut le signal d’un soulèvement général. Dioscore était leur patriarche, leur chef ; tant qu’il vivrait, ils n’en reconnaîtraient nul autre. Pourtant, il y avait un puissant élément grec dans l’Église, particulièrement à Alexandrie ; et l’on s’accorda enfin, parmi les évêques, sur un candidat qu’on espérait acceptable à tous les partis.

C’était Protérius, archiprêtre d’Alexandrie, que Dioscore lui-même avait chargé de l’Église en son absence, mais qui se déclarait prêt à accepter la décision du concile de Chalcédoine et — sur la nouvelle exigence que lui en fit le pape romain[135] — le « Tome de Léon ».

Quand les évêques égyptiens consentirent à consacrer Protérius, l’indignation du peuple ne connut plus de bornes, et se manifesta par une insurrection populaire. À leurs yeux, Protérius était un traître, déloyal à la fois envers son pays et son Église. On appela les soldats pour réprimer le soulèvement, mais ils furent franchement défaits, et contraints de se réfugier dans l’enceinte du Sérapéum désert et ruiné. Dans le tumulte, le lieu prit feu — ou fut incendié —, et les malheureux soldats périrent brûlés.

Florus, préfet byzantin et commandant en chef, prit de promptes mesures de représailles. Il supprima la distribution publique de pain, ferma les bains et tous les spectacles publics, et envoya en outre demander des renforts à Constantinople. L’empereur dépêcha aussitôt deux mille hommes, qui firent la traversée en six jours. Mais c’étaient pour la plupart de nouvelles recrues ; et, par leur indiscipline et leur conduite licencieuse, ils ne firent qu’aggraver les maux qu’ils étaient venus réprimer. Florus et le peuple furent contraints d’en venir à un accord. Une assemblée générale se tint à l’hippodrome, où Florus promit d’annuler ses mesures restrictives, et une apparence extérieure de paix fut rétablie. Mais les Égyptiens ne voulurent jamais reconnaître « l’évêque de l’empereur », comme on l’appelait ; et Protérius ne se crut jamais en sûreté sans une garde militaire.

Le clergé aussi était, pour la plupart, en opposition au patriarche intrus, et quatorze évêques seulement le soutinrent. L’un du cercle sacerdotal, même à Alexandrie, où ses partisans étaient les plus nombreux, refusa de communier avec Protérius, parce qu’il omettait le nom de Dioscore des diptyques et commémorait le concile de Chalcédoine. Cet homme était Timothée, surnommé plus tard Élure[136]. Il fut excommunié, avec son diacre Pierre (Monge), et banni en Libye, avec quatre ou cinq évêques et quelques moines alexandrins qui refusaient de reconnaître le nouveau patriarche tant que Dioscore vivait encore.

En 454, Dioscore mourut ; mais les Égyptiens, quoique refusant toujours de reconnaître Protérius, n’osèrent élire son successeur que trois ans plus tard, lorsque l’empereur Marcien mourut aussi. À cette nouvelle, Timothée Élure revint à Alexandrie, et fut consacré par les évêques qui avaient constamment refusé de reconnaître Protérius. On rapporte que Timothée jouait le fantôme, la nuit, devant les cellules des moines, et recourut à d’indignes stratagèmes pour assurer sa propre élection ; et aussi qu’il fut irrégulièrement consacré. La première affirmation est probablement vraie ; la seconde l’est également de Protérius comme de Timothée, puisque, dans ni l’un ni l’autre cas, les conditions requises par l’Église égyptienne pour l’élection et la consécration de leur patriarche ne furent remplies. Le duc, ou officier impérial de la province, était absent d’Alexandrie à ce moment ; mais, à son retour, il prit imprudemment sur lui d’expulser Timothée d’Alexandrie. Ce fut le signal d’un nouveau soulèvement populaire, qui se dirigea contre le malheureux Protérius. Une foule en délire se rua vers sa maison, mais il parvint à s’échapper dans l’église voisine de Quirinus. Quelque temps, ils déferlèrent et hurlèrent autour de l’église, attendant qu’il parût ; puis leur fureur ne put se contenir davantage, et ils se déversèrent dans le saint édifice. Protérius et quelques-uns de ses clercs se retirèrent dans le narthex, ou baptistère, mais ils furent aussitôt poursuivis et tués. Six des prêtres perdirent la vie en le défendant. Puis la foule traîna le corps par la ville avec des cris sauvages, où il subit d’affreux outrages de la populace en délire, et fut finalement brûlé — le troisième de ces meurtres fanatiques qui déshonorent les annales d’Alexandrie : Georges l’arien, Hypatie la païenne, et maintenant Protérius le Grec.

Timothée était absent de la ville à ce moment, et n’eut rien à voir avec cet horrible meurtre ; mais, comme son bien plus grand prédécesseur Cyrille, et pour les mêmes raisons, il fut impuissant à punir les meurtriers. À son retour, il fit retomber son déplaisir sur ceux du clergé et des évêques qui avaient donné leur adhésion à Protérius ; déclara formellement que l’Église égyptienne renonçait à la communion avec celles de Rome, de Constantinople et d’Antioche ; et fit tout ce qu’il put pour élargir le schisme au lieu de le guérir.

Les quatorze évêques qui se trouvaient à leur tour déposés et excommuniés présentèrent des requêtes à l’empereur et au patriarche de Constantinople. Timothée envoya aussi une requête de son côté, par une députation d’évêques et de clercs, dont il ne reste qu’un fragment ; en sorte que les seuls récits contemporains que nous ayons de ces événements sont tous écrits par les chalcédoniens — ainsi qu’on appelait en Égypte les partisans de ce concile et de Protérius[137].

Le nouvel empereur, Léon, embarrassé par les appels contradictoires qui lui parvenaient d’Alexandrie, du pape de Rome, de son propre patriarche, et d’un fort parti de Constantinople qui s’opposait aux décrets chalcédoniens, écrivit à tous les métropolitains du monde entier, leur commandant d’assembler leurs conciles provinciaux et de lui envoyer leur avis synodal : fallait-il maintenir les décrets du concile de Chalcédoine, et fallait-il accepter l’élection de Timothée Élure ? Deux évêques seulement (selon Jean de Nikiou) osèrent prendre la défense de Timothée, ou déconseiller l’acceptation du concile de Chalcédoine. Quelques-uns des évêques se gardèrent, dans le cas de Timothée, en déclarant que son élection ne devait être tenue pour nulle et non avenue que « si les affirmations de ses ennemis étaient vraies » ; mais la plupart se livrèrent à d’immodérées injures contre le pape alexandrin. L’empereur, toutefois, semble avoir jugé que sa meilleure politique était de laisser les Égyptiens en paix ; et toute la controverse serait probablement morte de sa belle mort, si les intrigues persistantes du pape romain n’avaient enfin persuadé l’empereur, en 460, d’envoyer l’ordre à Stilas, le commandant militaire d’Alexandrie, d’expulser Timothée d’Alexandrie et de présider à l’élection d’un patriarche orthodoxe.

Timothée, qui paraît avoir pensé que « Paris valait bien une messe », et qui considérait évidemment le point en question comme important d’un point de vue politique, et non religieux[138], se déclara prêt à donner son adhésion au concile de Chalcédoine, si on le désirait ; mais le pape Léon obtint de l’empereur Léon qu’il n’acceptât pas sa soumission, et Timothée Élure fut en conséquence banni à Gangres, puis à la Chersonèse. Un autre Timothée fut consacré à sa place, qu’on distingue par les surnoms de Sourous, ou Salofaciolus[139].

Cet homme, à la différence de son homonyme, était évidemment chrétien d’abord et patriote ensuite ; et la beauté de son caractère lui gagna le respect et l’admiration de tous les partis. Pendant seize ans, il gouverna l’Égypte en paix, montrant bonté et justice à tous les partis également ; et, à son honneur soit-il dit, au risque d’offenser les deux Léon, il réinséra le nom de Dioscore dans les diptyques de l’Église — acte dont on ne saurait guère apprécier la portée, sinon en étant familier de toutes les luttes ecclésiastiques de ce malheureux cinquième siècle.

Même ces partisans extrêmes qui refusaient de reconnaître « l’évêque de l’empereur » le saluaient d’acclamations dans les rues, disant : « Même si nous ne communions pas avec toi, pourtant nous t’aimons » ; et il montra sa vraie sagesse en négligeant poliment, mais constamment, toutes les recommandations de l’empereur l’invitant à plus de rigueur envers les hérétiques. Peut-être lui eût-il été plus malaisé de garder la paix et la charité dans son royaume, si le pape romain, Léon, n’était mort presque aussitôt après avoir écrit pour féliciter Timothée Sourous de son élection. Il eut pour successeur Hilaire, qui avait assez à faire dans ses propres domaines, sans poursuivre cette politique d’ingérence systématique dans les affaires des patriarcats d’Orient, qui ternit la réputation par ailleurs justement grande de Léon Ier.

En 471, le patriarche de Constantinople mourut, et eut pour successeur Acace ; et, en 474, l’empereur mourut, et eut pour successeur Zénon — lequel, toutefois, dut fuir l’année suivante pour sauver sa vie devant Basiliscus, qui s’empara de la pourpre. Basiliscus était connu pour favoriser le parti eutychien ; et une ambassade d’Alexandrie fut aussitôt envoyée pour demander que leur patriarche légitime, Timothée Élure, leur fût rendu. L’empereur usurpateur y consentit aussitôt ; et, avec ce vrai christianisme qui brille dans chaque action de la vie de l’autre Timothée, celui-ci se retira aussitôt dans son monastère près de Canope. Timothée Élure rentra donc en paix ; mais, au lieu de s’instruire de l’exemple de son homonyme, sa première démarche fut de persuader l’empereur de publier une lettre circulaire condamnant le concile de Chalcédoine, et d’en exiger la souscription par tous les patriarches et évêques. Acace de Constantinople refusa ; sur quoi un concile se tint à Éphèse en 477, où Acace fut (nominalement) déposé. Le triomphe de Timothée Élure, toutefois, ne dura pas longtemps. En 477, Zénon reprit possession de son trône ; et seules la patience chrétienne de l’un des Timothée et l’extrême vieillesse de l’autre sauvèrent ce dernier d’un nouveau bannissement. De fait, Timothée Élure mourut la même année. Timothée Salofaciolus, apprenant que le parti extrême entendait s’opposer à son retour à Alexandrie, jugea préférable de demeurer dans son monastère ; et Pierre Monge, qui avait été le constant ami et compagnon de Timothée Élure, fut choisi patriarche à sa place. On trouve les mêmes affirmations contradictoires, selon les partis, sur la manière de son élection ; et il semble clair que la majorité des évêques n’y prit aucune part — quoique, d’autre part, il ne paraisse nulle raison de croire, comme le fait Neale, qu’un seul évêque était présent à la cérémonie[140]. La plupart d’entre eux redoutaient probablement l’empereur, qui avait eu l’intention de nommer lui-même le patriarche égyptien, bien qu’une telle démarche fût contraire à toutes les lois et coutumes de cette Église. Leurs craintes étaient justifiées ; car, dès que Zénon apprit la consécration, il rendit un décret de bannissement contre Pierre. Pierre, toutefois, ne paraît pas avoir quitté le pays, mais être demeuré caché à Alexandrie durant les cinq années de paix qui suivirent, et dont l’Égypte jouit sous le doux Timothée Salofaciolus.

C’était le grand désir de Timothée, et de tous les bons chrétiens et patriotes égyptiens, que quelque arrangement fût conclu à sa mort, qui pût mettre fin au scandale de papes ou patriarches rivaux existant en même temps en Égypte. Une ambassade spéciale fut donc envoyée d’Alexandrie à l’empereur, le suppliant que l’élection du prochain patriarche fût laissée, comme de temps immémorial, aux Égyptiens eux-mêmes, et s’engageant, de leur côté, à ce que l’homme choisi acceptât les décrets du concile de Chalcédoine. L’homme à la tête de cette ambassade était Jean Talaïa (ainsi nommé, probablement, d’un village de ce nom en Égypte), qui avait été le constant compagnon de Timothée Salofaciolus, et était aussi un grand ami d’Illus, fonctionnaire byzantin. Mais cette dernière relation — sur laquelle les Alexandrins comptaient sans doute — lui fut en fait un désavantage ; car Illus était déjà tombé sous le soupçon à la cour, quoiqu’il ne fût publiquement disgracié que plus tard. Selon les historiens contemporains, l’empereur avait bonne raison de croire que Jean lui-même espérait être choisi patriarche d’Alexandrie, et il ne le tenait pas pour un homme sûr en une telle position. Il accorda donc la requête des Alexandrins, mais fit d’abord jurer à Jean qu’il n’aspirerait jamais lui-même au siège d’Alexandrie. Ce serment, Jean le rompit ; et ainsi fut perdue la chance d’une solution pacifique aux difficultés de l’Église à la mort de Timothée Salofaciolus, en 482.

Jean Talaïa fut choisi patriarche, et accepta la nomination. Cela seul suffisait à exaspérer l’empereur ; et la démarche suivante de Jean rendit une rupture inévitable. Il écrivit les lettres synodales d’usage aux principaux évêques de la chrétienté pour annoncer son accession ; mais, tandis que sa lettre au pape Simplicius de Rome fut envoyée directement, celles pour l’empereur et pour Acace de Constantinople furent envoyées sous le couvert de son ami Illus, avec (suggère-t-on) des présents destinés à servir son dessein. Mais Illus, déjà en disgrâce, était à Antioche ; aussi la version qui parvint à l’empereur fut-elle que Jean non seulement s’était emparé du trône patriarcal au mépris de son serment, mais qu’il avait écrit pour se mettre sous la protection du pape de Rome, et n’avait pas même rendu à son souverain ni au patriarche de Constantinople le compliment ordinaire de leur écrire. Non sans raison indigné, Zénon écrivit à Simplicius pour l’avertir que Jean ne serait pas reconnu comme patriarche d’Alexandrie, et qu’on se proposait de faire la paix en acceptant Pierre Monge — que désirait le parti égyptien — pourvu qu’il donnât des assurances satisfaisantes d’orthodoxie. Simplicius répondit fort dans le style du pape Léon, s’arrogeant un droit d’ingérence, et disant que, s’il était prêt à suspendre son jugement sur Jean, il ne pouvait en aucune façon accepter Pierre.

Cela ne fit qu’irriter davantage Zénon et Acace ; et l’empereur envoya aussitôt l’ordre à Alexandrie que Pierre Monge fût intronisé, à condition qu’il souscrivît un document envoyé à cet effet par Pergamius, le nouveau procurateur d’Égypte. Ce document célèbre avait la forme d’une lettre adressée par l’empereur, avec la sanction du patriarche byzantin — par qui, à vrai dire, certains disent qu’elle fut dictée — « aux très révérends évêques et clercs, et aux moines et laïcs, par toute Alexandrie, l’Égypte, la Libye et la Pentapole ». On l’appelle l’Hénotique, ou instrument d’Union ; et elle fut soigneusement rédigée pour réconcilier tous les partis de l’Église. Elle y eût probablement réussi, sans l’opposition acharnée de Simplicius et de son successeur, qui s’élevaient contre le fait qu’elle passait sous silence le concile de Chalcédoine. Ces papes réussirent, non seulement à perpétuer le schisme à Alexandrie, mais à en créer un autre, entre l’Orient et l’Occident, qui dura près de quarante ans. Le caractère de Pierre Monge, aussi — qui accepta volontiers l’Hénotique et la lut publiquement à l’église —, ne servit pas la cause du vrai christianisme. Toute réserve faite des amères calomnies de ses adversaires de parti, et écartant comme sans bonne preuve toutes les pires accusations contre lui, il semble clair que c’était un homme habile et sans scrupules, surtout résolu à conserver son trône. Quoiqu’il n’exagérât pas lui-même le point en litige, et fût donc justifié dans sa promptitude à s’accorder avec tout le monde, l’action inexcusable clairement prouvée contre lui est que, tenant de telles opinions, il opprima et exila certainement quelques-uns des évêques et moines égyptiens qui tenaient à la foi chalcédonienne, comme on l’appelait en Égypte, afin de leur imposer de force l’Hénotique de l’empereur. Jean Talaïa ne retourna jamais en Égypte, quoiqu’il tentât d’en appeler au successeur de Zénon, Anastase, qu’il avait connu en Égypte. Heureusement pour la paix de l’Égypte, Anastase ne voulut pas l’écouter, mais usa de son influence pour le faire nommer évêque de Nole, en Campanie, où il vécut paisiblement de longues années.

Pierre Monge n’occupa le trône patriarcal que huit ans, et mourut en octobre 490. Acace était mort en 489, Zénon mourut en avril 491, et Félix de Rome — qui avait rompu toute communion avec les Églises d’Orient — en février 492. Ainsi la voie demeura libre pour qu’un nouveau siècle commençât, sous de plus heureux auspices, par la mort de tous ceux qui avaient pris part à la dernière et la plus triste des nombreuses tristes controverses qui déshonorèrent les annales de l’Église au cinquième siècle, et la laissèrent à jamais divisée. Peut-être le meilleur commentaire sur ce point de doctrine — qu’on fit servir de prétexte à tant de luttes et de jalousies politiques — est-il celui qu’écrivit Évagrius, lui-même membre orthodoxe de l’Église byzantine, qui regarde la controverse comme une suggestion du diable pour semer la discorde dans l’Église chrétienne, et dit de la différence entre ἐν et ἐκ (« en » deux natures, ou « de » deux natures) :

« Tel fut l’artifice du démon envieux et haïssant Dieu, dans le changement d’une seule lettre : alors qu’en réalité l’une des expressions induisait pleinement la notion de l’autre, pourtant, pour le commun, l’écart entre elles passait pour considérable, et les idées qu’elles transmettaient pour clairement opposées en diamètre, et s’excluant l’une l’autre ; tandis que celui qui confesse le Christ en deux natures affirme clairement qu’il est de deux, puisque, en confessant le Christ à la fois en divinité et en humanité, il affirme sa consistance à partir de la divinité et de l’humanité ; et, d’autre part, la position de celui qui affirme son origine de deux natures inclut pleinement son existence en deux, puisque celui qui affirme le Christ de la divinité et de l’humanité confesse son existence en divinité et en humanité — car il n’y a ni conversion de la chair en divinité, ni passage de la divinité en chair, substances d’où naît l’ineffable union. De sorte qu’en ce cas, par l’expression “de deux natures” est justement suggérée la pensée de l’expression “en deux”, et réciproquement ; et il ne saurait y avoir de séparation des termes, ceci étant un cas où une représentation du tout est fournie, non seulement par son origine à partir de parties composantes, mais encore, comme un moyen distinct et supplémentaire, par son existence en elles. Et pourtant, des personnes ont si bien pris à cœur l’idée de la distinction marquée des termes — soit par une habitude de pensée touchant la gloire de Dieu, soit par l’inclination prévenant le jugement — qu’elles bravent la mort sous toutes ses formes, plutôt que de reconnaître l’état réel des choses ; et de là naquirent les événements que j’ai décrits. »

De ce temps à celui-ci, l’Église byzantine — ou, comme nous l’appelons aujourd’hui, l’Église grecque — a occupé en Égypte à peu près la même position que l’Église de Rome au siècle dernier, sinon jusqu’à ce jour, en Angleterre. C’était une Église étrangère, moins séparée par la doctrine de l’Église nationale, mais avec, entre elles, le gouffre bien plus profond d’une nationalité différente et d’espérances différentes. Les patriarches grecs d’Alexandrie furent d’abord imposés à cette Église d’Égypte par la nomination arbitraire de l’empereur ; livrés à eux-mêmes, les Égyptiens s’abstenaient généralement d’en élire un, comme durant les soixante années entre 482 et 589, et durant plus de soixante-dix ans après la conquête musulmane. La force numérique de cette Église, à l’heure présente, en Égypte, est d’environ six mille âmes ; tandis que l’Église nationale compte encore parmi ses fidèles environ le dixième de toute la population.

 

Chapitre XXVII

Un règne de paix

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Le nouvel empereur, Anastase, qui succéda à Zénon et épousa sa veuve Ariadné, connaissait bien l’Égypte, où il avait d’ailleurs été exilé par le défunt empereur. Il avait vécu dans le district de Ménouf[141], où il s’était fait beaucoup d’amis. Un jour, quelques-uns des principaux habitants des villes de Ménouf et de Hézéna[142] proposèrent à Anastase qu’il pourrait servir sa cause de faire un pèlerinage auprès d’un certain ermite, Jérémie, qui vivait dans le district et était largement vénéré. Une députation alla donc avec Anastase implorer la bénédiction et les prières du saint homme. Le Père Jérémie écouta tout ce qu’ils dirent, et les bénit en partant ; mais il n’adressa nulle parole particulière à Anastase ; et, après qu’ils eurent quitté la présence de l’ermite, ses amis trouvèrent Anastase fort affligé de ce dédain, et plein de pressentiments que l’homme de Dieu, lisant dans son cœur, l’avait jugé indigne de recevoir une bénédiction. Ses amis égyptiens s’efforcèrent de le consoler ; et quelques-uns d’entre eux, revenant sur leurs pas, allèrent de nouveau trouver le Père Jérémie, et lui dirent qu’Anastase, pour qui ils avaient spécialement souhaité sa faveur, était fort malheureux.

Le Père Jérémie les pria de rappeler Anastase en sa présence ; et, le prenant à part avec Amonius de Hézéna, et un ou deux de ceux qui avaient sa confiance, il déclara que la seule raison pour laquelle il s’était abstenu de donner à Anastase la bénédiction d’un vieillard était qu’il avait vu en vision la main de Dieu posée en bénédiction sur la tête d’Anastase. « Dieu lui-même, ajouta solennellement l’ermite, t’a choisi entre des millions pour être son oint. Tu seras son lieutenant sur la terre, pour la protection de son peuple. Seulement, quand ma prophétie s’accomplira et que mes paroles te reviendront, accomplis aussi le commandement que je te fais aujourd’hui : ne commets nul péché ; n’entreprends rien contre la religion de Jésus-Christ ; et ne reconnais pas la foi de Chalcédoine, qui offense Dieu. »

Plus tard, quand Anastase fut devenu empereur, il envoya prier quelques-uns des disciples du Père Jérémie de venir le visiter. Parmi ceux qui acceptèrent l’invitation était le Père Varydnos, parent du Père Jérémie ; mais, au grand désappointement de l’empereur, ils venaient avec la défense, de la part de leur Supérieur, de rien accepter, hormis un peu d’encens et toute offrande sacrée que l’empereur choisirait de faire pour l’Église. Cependant, Anastase bâtit, au lieu de son exil, une magnifique église, là où il n’y en avait eu qu’une petite, dédiée à Sainte Iras[143]. Il y envoya aussi les vases sacrés d’or et d’argent, et de précieuses étoffes pour le service de l’église. Il fit de grands présents à ses amis égyptiens, et fit de quelques-uns d’entre eux des magistrats. Il bâtit aussi, selon Jean de Nikiou, beaucoup d’autres choses pour le bien de l’Égypte ; entre autres, une citadelle sur le rivage de la mer Rouge. Il restaura le célèbre phare d’Alexandrie, qui était presque en ruine.

De fait, nul empereur byzantin n’avait jamais été si populaire en Égypte ; et l’on fut également heureux du nouveau patriarche, qui portait le nom vénéré d’Athanase, et avait été unanimement élu à la manière orthodoxe, à la mort de Pierre Monge. L’empereur comme le patriarche égyptien firent de leur mieux pour rendre la paix et la charité à l’Orient déchiré. Anastase désirait que toute la controverse fût ensevelie dans l’oubli, et que, dans chaque diocèse, le peuple usât des formules qu’approuvait son évêque, pourvu que ces évêques s’abstinssent de condamner et de persécuter ceux qui n’étaient pas de leur avis. Évagrius dit que, « en considération de ces circonstances » (les perpétuelles divergences entre les évêques, et leurs refus de s’admettre mutuellement à la communion), « l’empereur Anastase écartait les évêques promoteurs de changement, partout où il découvrait quelqu’un qui proclamait ou anathématisait le synode de Chalcédoine, contrairement à l’usage du voisinage ». Seuls les papes de Rome demeurèrent obstinément intolérants, et refusèrent de rentrer en communion avec les Églises d’Orient à d’autres conditions que la reconnaissance explicite des décisions de Chalcédoine, et l’anathème nommément prononcé contre Nestorius, Eutychès, Dioscore, Pierre Monge et Acace. Les quatre autres grands sièges — Alexandrie, Antioche, Constantinople et Jérusalem — étaient maintenant en communion les uns avec les autres, quoique non avec Rome.

Même les païens d’Alexandrie partagèrent les bienfaits du nouveau règne de paix. Hiéroclès, qui, plus tôt dans le siècle, avait été opprimé et publiquement flagellé à Constantinople — à cause de ses opinions, dit-on —, vécut désormais le reste de ses jours en paix dans sa cité natale. C’était l’un de ces philosophes qui s’efforçaient de concilier l’ancien et le nouveau, de relire les significations plus hautes dans les antiques croyances égyptiennes, et de les accorder avec l’enseignement de la morale nouvelle. Quelques-uns de ses écrits nous restent encore, et méritent d’être étudiés. Les autres écrivains d’Égypte à cette époque sont de peu d’importance. Quelques-uns ont pensé qu’Aétius, célèbre médecin égyptien[144], florissait à cette époque ; mais les autorités les plus récentes le placent un siècle entier plus tôt. Le récit de sa vie aventureuse — comme païen, chrétien ou hérétique — n’est pas fort honorable ; mais il a laissé un long ouvrage qui donne un intéressant aperçu de l’état de la science médicale égyptienne de son temps. Aétius croit beaucoup à la vertu de l’eau du Nil, et n’est pas tout à fait sceptique sur les mérites d’un jaspe vert enchâssé dans un anneau.

Athanase ne tint le patriarcat que sept ans ; mais son successeur Jean (Hémula) était un homme de la même charité et de la même sagesse, et le pays demeura en paix. Dans d’autres parties de l’empire, il y avait des troubles et des désordres ; l’empereur lui-même fut un jour assailli par la foule à Constantinople, et n’apaisa la populace que par une menace d’abdication immédiate ; mais, pendant la plus grande partie du règne d’Anastase, l’Égypte fut exempte de guerre et de tumulte. Il y eut, à la vérité, une curieuse épidémie, décrite comme une folie qui saisissait les gens de tout âge et de tout sexe, les faisant courir çà et là en aboyant comme des chiens, et leur faisant perdre l’usage de la parole humaine. Que cela fût dû à l’hydrophobie — maladie qu’on croyait inconnue jusqu’à une date récente en Égypte — ou à quelque curieuse forme d’hystérie contagieuse, c’est ce qu’on ne saurait maintenant déterminer.

À Jean succéda un autre Jean, appelé, de son lieu de naissance, Jean Nikiôta (de Nikiou). Il avait mené une vie d’ermite pendant quelques années dans le monastère d’El-Far, ou près de lui, qui était dans le district de Belbéis. Sous son patriarcat commença l’échange de lettres synodales entre Alexandrie et Antioche, qui a duré jusqu’à ce jour. Le patriarche d’Antioche était Sévère, dont le nom est tenu en grand honneur par tous les monophysites — ainsi qu’on appelait ceux qui rejetaient le concile de Chalcédoine. Sévère avait vécu à Alexandrie avant d’être nommé par Anastase à Antioche. L’empereur dut ensuite l’amèrement regretter, car Sévère se montra l’un de ceux à qui la tolérance était impossible, et persécuta ceux qui ne voulaient pas accepter l’Hénotique.

En Abyssinie aussi, l’Église demeura fidèle à l’Égypte, rejetant avec elle le concile de Chalcédoine et les patriarches intrus que les empereurs byzantins s’efforçaient de lui imposer. Le métropolitain d’Abyssinie venait toujours recevoir la consécration du patriarche égyptien, et refusait d’en reconnaître nul autre.

Vers 501, l’Égypte souffrit d’une invasion de troupes perses, qui envahirent le Delta jusqu’aux murs mêmes d’Alexandrie. Les troupes byzantines les défirent en plusieurs batailles, et finirent par les chasser du pays ; mais, entre-temps, toute la moisson de l’année avait été détruite, et le peuple souffrit beaucoup de la famine. Un Juif chrétien d’Alexandrie entreprit une distribution publique de vivres aux pauvres affamés d’Alexandrie ; mais, le dimanche de Pâques, la presse de la multitude autour de l’église désignée fut si grande qu’on dit que pas moins de trois cents personnes furent étouffées dans la foule.

L’Égypte fournit, sous ce règne, l’un des poètes dont les épigrammes sont contenues dans le cinquième livre de l’Anthologie grecque, publiée peu après à Constantinople. Il s’appelait Christodore, et était natif de Thèbes. Les scribes étaient toujours à l’œuvre dans leur labeur de copie et d’enluminure des manuscrits que le monde entier envoyait encore chercher en Égypte. Un exemplaire de l’ouvrage de Dioscoride sur les plantes, qui se conserve encore à la bibliothèque de Vienne, fut fait pour l’une des princesses byzantines sous ce règne, et est magnifiquement illustré. Dans la même bibliothèque, il y a un exemplaire du livre de la Genèse, écrit en Égypte vers cette date, qui ne compte pas moins de quatre-vingt-huit petites peintures de sujets historiques.

Quand Jean Nikiôta mourut, l’empereur désira que fût élu Dioscore, cousin de Timothée Élure. Mais, quoique Dioscore lui-même fût agréable au peuple, celui-ci ressentit amèrement la tentative de l’empereur de lui dicter le choix de son patriarche ; et le sentiment populaire s’échauffa si fort que Dioscore l’apaisa en faisant fi de la nomination impériale, et en se soumettant à être dûment élu — ou rejeté — par les autorités canoniques. Elles furent trop sages pour ne pas l’accepter aussitôt ; et toutes les cérémonies canoniques furent dûment accomplies dans l’église Saint-Marc, après quoi il alla en solennelle procession par les rues, et célébra la sainte communion dans l’église Saint-Jean. Mais la plus basse sorte des Alexandrins, une fois soulevée, ne se calma pas si aisément, et l’émeute se prolongea par accès toute la journée ; jusqu’à ce que, par un malheureux hasard, Théodose, fils d’un fonctionnaire byzantin de haut rang, fût tué. Le meurtrier fut promptement puni par les autorités alexandrines ; mais, quand les événements de la journée parvinrent aux oreilles de l’empereur, il en fut si offensé que, redoutant ce qui pourrait s’ensuivre, les Alexandrins supplièrent leur nouveau patriarche d’aller plaider pour eux à Constantinople. Il le fit, et réussit à obtenir un pardon entier pour la cité. On rapporte à son honneur que, bien que le parti chalcédonien de Byzance l’insultât dans les rues, il se conduisit avec une parfaite douceur durant toute sa visite, et s’abstint de rien dire qui pût soulever de nouveaux troubles.

Malheureusement, il mourut fort peu après l’empereur Anastase, juste au moment où sa sagesse et sa charité étaient le plus nécessaires dans sa propre cité. Car Justin, qui succéda à Anastase, était un soldat illettré d’origine slave, et nullement enclin à suivre la politique sage et tolérante d’Anastase. Il était lui-même partisan du concile de Chalcédoine ; et, comme Sévère était le plus zélé des patriarches contre ce concile, il donna l’ordre de l’arrêter — et aussi, à ce que disent certains, qu’on lui coupât la langue. Sévère s’échappa à Alexandrie, où il fit beaucoup de mal en attisant la discorde religieuse, et en eût fait davantage si Timothée III, successeur de Dioscore II, n’avait refusé de rompre la communion avec l’un ou l’autre parti de l’Église — quoique ses convictions personnelles fussent, comme celles de Sévère, contre le concile de Chalcédoine.

Dans l’ensemble, toutefois, l’Égypte demeura en paix durant le court règne de Justin Ier, et jusqu’à ce que Justinien — ayant passé les premières années de son règne à établir son royaume en Occident comme en Orient, et dans les négociations qui menèrent à la réconciliation des Églises grecque et romaine — tournât son attention vers les hérétiques égyptiens, car il était un ferme partisan du concile de Chalcédoine. Il envoya une sommation péremptoire au patriarche d’Égypte de paraître devant lui ; et Timothée se préparait à obéir lorsqu’il tomba malade et mourut.

 

Chapitre XXVIII

Le commencement de la fin

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Justinien monta sur le trône en 527 ; mais, autant qu’on puisse l’établir, il ne s’occupa guère des affaires d’Égypte durant quelques années. Bien qu’il soutînt lui-même le concile de Chalcédoine, sa femme Théodora tenait la foi égyptienne ; en sorte qu’il n’était enclin à pousser les choses à l’extrême ni d’un côté ni de l’autre. La seule exception à la paix continue de l’Égypte durant le patriarcat de Timothée III est une affaire sur laquelle tous les écrivains qui en parlent sont désespérément en désaccord. Il semble clair qu’à une occasion Justinien envoya bien un homme nommé Apollinaire, avec des troupes, pour contraindre les Égyptiens à se soumettre à la foi impériale — ce qui occasionna beaucoup d’effusion de sang, et n’eut aucun effet pour obtenir leur adhésion. Il est clair aussi qu’en l’an 550 il nomma un patriarche d’Alexandrie nommé Apollinaire. Mais ces deux hommes étaient-ils le même ? Les scandaleuses scènes que tous rapportent comme ayant eu lieu à l’entrée d’Apollinaire se rapportent-elles aux événements du patriarcat de Timothée ou à l’an 550 ? Ou bien se rapportent-elles à un préfet, et nullement à un patriarche de ce nom ? Il paraît aujourd’hui impossible de le décider. Jean de Nikiou, dans la traduction extrêmement imparfaite où nous possédons sa chronique, ne saurait être cité comme autorité sur les points contestés ; mais, en ce cas, il y a une forte raison d’accepter sa version de l’affaire : c’est qu’elle est entièrement contraire à ses propres préventions. Il était un ardent partisan monophysite ; et, si les scènes honteuses qu’on décrit avaient réellement eu lieu à l’entrée d’un patriarche impérial et chalcédonien, il n’eût été que trop prêt à le dire. Au lieu de cela, il parle de l’affaire comme d’une tentative purement militaire de la part de l’empereur pour imposer les décrets de Chalcédoine à Alexandrie ; et dit que le patriarche Timothée envoya une députation de moines et d’ermites supplier Justinien de révoquer l’ordre d’un massacre général, et de permettre à ses sujets de vivre paisiblement dans la foi de leurs pères. La députation, par l’intercession de l’impératrice Théodora, réussit ; et Justinien envoya à son armée l’ordre de se retirer d’Alexandrie vers les provinces d’Afrique du Nord. Plus loin, Jean de Nikiou parle du patriarche Apollinaire — tout chalcédonien et impérialiste qu’il fût — comme d’un homme doux et pieux, vivant en harmonie avec les deux partis, et dit qu’il avait été lecteur au couvent de Salama, à Alexandrie.

Il semble donc probable que nulle tentative ne fut faite par Justinien pour imposer un patriarche byzantin aux Égyptiens avant la mort de Timothée ; et nous avons quelque fondement à supposer qu’il s’en fût peut-être abstenu même alors, si les Égyptiens avaient pu s’accorder entre eux. Mais, à la mort de Timothée, un nouveau schisme éclata dans l’Église entre deux partis : l’un soutenait que le corps de Jésus était consubstantiel au nôtre selon la chair, et donc, comme le nôtre, corruptible ; l’autre, qu’il était incorruptible — une apparence, disaient certains, et non une réalité. Le gros du peuple désirait Théodose, qui appartenait au premier parti et avait été le principal secrétaire de Timothée III ; mais l’autre parti désirait un homme appelé Gaïnas.

Une coutume s’était établie dans l’Église égyptienne, selon laquelle le successeur désigné devait veiller toute la nuit auprès du corps d’un patriarche défunt. Théodose tenait cette veille lorsqu’une foule tumultueuse fit irruption dans l’église avec Gaïnas. Théodose, craignant pour sa vie, s’échappa de la ville ; et Gaïnas, deux ou trois jours, parut près d’être accepté comme patriarche. Mais Justinien fut prompt à saisir l’occasion d’intervenir ; et, dès que possible, ses officiers parurent à Alexandrie, et Théodose fut rappelé et établi dans le patriarcat. Cela, toutefois, ne le recommanda pas aux Égyptiens ; et il eut grand-peine à maintenir l’ordre dans la ville et le royaume, ou à persuader son peuple que l’assistance qu’il avait acceptée de l’empereur ne signifiait pas sa reconnaissance d’un droit impérial d’ingérence, ni son accord avec la foi de l’empereur. L’empereur lui-même paraît avoir partagé l’impression populaire ; et, peu après, il somma Théodose de donner publiquement son adhésion à la foi chalcédonienne. De grands présents de privilèges et de pouvoir lui furent même offerts à cette occasion, qu’il refusa avec indignation.

Justinien, trouvant Théodose intraitable, chercha autour de lui quelque instrument plus convenable ; et les intrigues du légat romain l’inclinèrent à choisir un homme nommé Paul, qui n’était pas même natif d’Égypte[145]. Sans même feindre de consulter les Égyptiens, Justinien le fit consacrer patriarche d’Alexandrie, et l’envoya dans cette ville sous une forte garde militaire. C’était en l’an 541, près de soixante ans après le bannissement de Jean Talaïa, le dernier patriarche melkite. Le patriarcat de Paul, pour ce qui touchait les Égyptiens, fut lettre morte. Nul ne voulait le reconnaître ni communier avec lui ; on le surnomma le nouveau Judas ; et Théodose, de son lieu d’exil, était obéi comme le véritable patriarche. Comme Paul, à l’aide de ses troupes, gardait possession de la grande église du Césaréum et de plusieurs autres des principales églises, les Égyptiens s’en bâtirent quelques-unes pour eux-mêmes, en particulier l’Angelium, qui était une sorte de rivale du Césaréum.

Non seulement les Égyptiens, mais même beaucoup des fonctionnaires byzantins d’Égypte, refusèrent de reconnaître l’autorité de Paul ; et Paul prit des mesures en conséquence. Il avait été investi par l’empereur de pouvoirs extraordinaires, et il résolut de destituer Élias, commandant militaire de la Basse-Égypte, de son poste. Élias était absent d’Alexandrie à ce moment ; et Psoïus, ami du commandant et diacre du Césaréum, lui envoya un avertissement secret de la conspiration ourdie contre lui. Mais cette lettre tomba aux mains de l’un des agents de Paul ; et Paul fit aussitôt arrêter le diacre, sous une accusation feinte de négligence dans les comptes de l’église. Il fut remis à la garde de Rhodon, préfet d’Égypte, par qui il fut torturé et finalement assassiné. Ses parents en appelèrent à l’empereur, qui dégrada Rhodon, et nomma Libérius préfet d’Égypte, avec ordre de faire une enquête approfondie. Rhodon se défendit en déclarant qu’il avait l’ordre de l’empereur lui-même d’obéir à Paul. Paul, de son côté, soutint qu’il n’avait donné nul ordre touchant la mort de Psoïus, et désavoua ceux que Rhodon croyait avoir reçus de Paul par l’entremise d’un citoyen nommé Arsénius. Rhodon et Arsénius furent tous deux mis à mort ; et Paul fut banni à Gaza, où, dans un concile provincial convoqué par le légat romain et les patriarches d’Antioche et de Jérusalem, il fut déposé, et un homme nommé Zoïle consacré à sa place pour le trône de saint Marc.

Les Égyptiens traitèrent sa nomination avec le même absolu dédain que celle de son prédécesseur. Théodose était le patriarche d’Égypte, bien qu’il fût toujours banni d’Alexandrie[146]. De son temps jusqu’à la date de la conquête arabe, il y eut deux patriarches en Égypte : le nominal, qui tenait possession du palais épiscopal et de la plupart des plus riches églises d’Alexandrie, mais dont l’autorité était ouvertement et habituellement méconnue par presque toute la nation (les exceptions étant surtout dans les villes de garnison d’Égypte) ; et le réel, qui vivait généralement dans le grand établissement monastique de Nitrie, et de là gouvernait son peuple par sa simple parole. L’Église égyptienne fut dépouillée de ses biens aussi bien que privée de son statut officiel ; car, de ce temps jusqu’à la conquête arabe, le versement de tout le revenu provenant de ses anciennes dotations — équivalent, dans notre monnaie, à environ quatre-vingt mille livres par an — fut assuré par les fonctionnaires de l’État au patriarche qui était le candidat de l’empereur à Alexandrie. De ce temps aussi, l’usage de la langue grecque se confina à l’Église d’État, ainsi établie par l’empereur pour les fonctionnaires impériaux, et ne fut plus en Égypte, ces exceptions mises à part, la langue de la société ni de la religion. L’Église nationale, au contraire, traduisit ses liturgies dans la langue nationale, désormais connue sous le nom de « copte ». Avec la pauvreté et le déclin du savoir grec vint un accroissement de la superstition dans le pays, et une floraison de légendes triviales. Ainsi un voyageur en Égypte, vers cette époque, nous rapporte que, ayant demandé pourquoi l’une des portes du grand temple de Ptah (alors église chrétienne) était toujours tenue close, on lui répondit qu’elle avait été grossièrement fermée au nez de l’enfant Jésus, cinq cents ans auparavant, et que depuis lors nulle force mortelle n’avait pu l’ouvrir !

Par l’ordre de Justinien — mais probablement avec de l’argent ecclésiastique —, trois forteresses conventuelles furent bâties à des fins de défense en Égypte, et garnies de moines. L’une d’elles est le couvent du mont Sinaï ; les deux autres sont les monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul, sur le côté égyptien de la mer Rouge. On n’entend pas dire, bien entendu, que ces célèbres établissements monastiques ne datent que du temps de Justinien, mais qu’ils furent rebâtis et fortifiés sous son règne. Celui de Saint-Antoine, du moins, a probablement existé au même endroit depuis la mort du grand ermite. Mais les établissements antérieurs étaient sans doute demeurés fidèles à l’Église égyptienne ; et les garnisons monastiques de Justinien durent être impérialistes — quoique ces couvents appartiennent de nouveau, depuis bien des siècles, à l’Église nationale.

D’année en année, la brèche entre la petite population byzantine, avec son Église étrangère, et la masse du peuple égyptien sous son chef canoniquement élu, se creusa et s’élargit ; jusqu’à ce que, un siècle plus tard, les musulmans eux-mêmes fussent accueillis par les Égyptiens comme leurs libérateurs de leurs oppresseurs chrétiens. Profonde, en vérité, fut la faute de ceux qui trahirent ainsi leur pays au profit de l’Infidèle, et terrible a été leur châtiment ; mais grande aussi fut leur provocation. Leurs principales églises leur étaient enlevées, et les revenus donnés au candidat de l’empereur ; leur propre patriarche ne pouvait quitter sa retraite du désert que furtivement. Les couleurs des deux partis opposés des courses de chars dans le cirque devinrent les couleurs des partis politiques rivaux par tout l’empire, et particulièrement en Égypte. Le parti byzantin s’appelait les Bleus ; le parti indigène, ou égyptien, les Verts. Gibbon donne un tableau vivant de la démoralisation de l’État, due aux rivalités et aux querelles entre les Bleus et les Verts ; et les historiens égyptiens sont pleins d’histoires semblables.

Un grand parti, en Égypte comme en Palestine, fut encore davantage aliéné par l’édit de Justinien condamnant les erreurs du grand Égyptien, le Père Origène, et anathématisant son âme. Vint ensuite la fameuse controverse des Trois Chapitres, comme on les appelait : les écrits de Théodore de Mopsueste ; le traité de Théodoret contre Cyrille et ses douze articles ; et la lettre d’Ibas, évêque d’Édesse, à l’évêque perse Maris. Justinien publia, en l’an 545, son édit condamnant ces écrivains pour cause d’hérésie, et désira que tous les évêques de l’empire souscrivissent cette condamnation. Cet édit était une attaque indirecte contre le concile de Chalcédoine, qui avait approuvé ces hommes. L’Église égyptienne n’eût donc eu nul scrupule à accepter l’édit, sinon pour ce motif — que les évêques d’Afrique du Nord firent effectivement valoir — qu’il ne pouvait être juste d’anathématiser des morts, quoique leurs erreurs dussent être rejetées. Mais le patriarche égyptien ne semble pas avoir été prié de rien faire en la matière. Zoïle, le patriarche de l’empereur, fut requis de signer, et le fit ; mais il se rétracta ensuite, et fut promptement banni par l’empereur, qui nomma Apollinaire à sa place. Justinien, qui était empereur d’Orient et d’Occident, manda aussi Vigile, le pape de Rome, et lui commanda de souscrire l’édit. Après bien des tergiversations, Vigile le fit en 548 ; mais quand, en 551, Justinien publia un second édit, du même genre et plus rigoureux encore, le pape Vigile trouva le courage de refuser. Il se réfugia dans l’église Saint-Pierre, à Constantinople ; et l’on dit que les colonnes de l’autel furent peu s’en faut renversées dans les efforts des officiers impériaux pour arracher le pape romain de l’asile. Il s’échappa ensuite à Chalcédoine ; mais l’empereur finit par lui accorder un sauf-conduit, désirant qu’il assistât à un concile général qu’il avait convoqué à Constantinople en 553. Apollinaire d’Alexandrie siégea à ce concile ; mais l’Église égyptienne n’y fut pas représentée, et ne prit nul souci des décisions du concile.

Les troubles ne manquèrent pas, outre ceux de la discorde civile et religieuse. De terribles tremblements de terre eurent lieu par tout l’Orient. Jean de Nikiou dit que les secousses continuèrent par intervalles en Égypte une année entière, mais il ne dit pas en quelle année du règne de Justinien. La peste et la famine suivirent ; et tout le Delta semble avoir été dans un misérable état. Dans la Thébaïde, où l’autorité de l’empereur se faisait à peine sentir, les choses allaient mieux, et le christianisme progressait régulièrement à travers les royaumes nubiens, jusqu’à ce que, aux cinquième et sixième siècles, il fût devenu la religion dominante depuis Alexandrie jusqu’aux confins les plus reculés de l’Éthiopie, ou Abyssinie. Le culte des idoles s’attarda le plus longtemps dans l’île de Philae ; mais on rapporte qu’il y cessa même, sous le règne de Justinien. Théodose envoya de nouveaux missionnaires dans l’intérieur ; et la discorde religieuse du nord devint zèle religieux dans le sud, où nul ne se souciait de la cour byzantine, et où la masse de la population n’avait probablement jamais entendu parler du patriarche de l’empereur.

En 566, Justinien mourut ; et, en 567, Théodose, le patriarche égyptien, mourut aussi. On dit qu’Apollinaire, croyant que sa prétention au trône patriarcal serait désormais incontestée, donna un grand banquet pour célébrer l’occasion à Alexandrie ; mais il fut vite détrompé. Les Égyptiens ne tardaient que parce qu’ils ne pouvaient se décider entre les candidats rivaux à la charge. Finalement, leur choix tomba sur Pierre, homme d’un profond savoir et grandement respecté par toute l’Égypte.

Ce fut durant le court règne de Pierre que Jacques Baradée vint à Alexandrie. Cet homme remarquable était né à Tella, ville à environ cinquante-cinq milles à l’est d’Édesse, dans les dernières années du siècle précédent, et était maintenant fort vieux. En 541, il avait été appelé de son monastère près de Constantinople, et ordonné par Théodose, patriarche d’Alexandrie, et quelques autres évêques égyptiens que Justinien retenait là. Il fut fait évêque, avec le titre nominal d’Édesse, mais était en réalité un évêque missionnaire pour toutes les congrégations dispersées dans les domaines byzantins hors d’Égypte, qui étaient unes de foi avec l’Église d’Égypte et rejetaient le concile de Chalcédoine. Le reste de sa vie, il fut infatigable en ses efforts, souvent en danger de la part des fonctionnaires et des ecclésiastiques byzantins, inlassable dans ses allées et venues. On dit qu’il ordonna quatre-vingt-neuf évêques et plusieurs milliers de prêtres. Il est probable que le sobriquet de jacobite, qui fut certainement appliqué plus tard aux monophysites, vint du nom de leur grand évêque missionnaire. Mais appeler l’Église égyptienne ou copte la « secte jacobite », comme l’ont fait Neale et d’autres historiens ecclésiastiques, est aussi vide de sens et incorrect qu’il le serait, pour l’Église grecque aujourd’hui, de décrire l’Église d’Angleterre comme « la secte hussite ». Le terme melkite, au contraire — qui, après la conquête arabe, servit toujours à désigner le reste de l’Église byzantine demeuré en Égypte —, avait une réelle signification, et fut volontiers adopté par l’Église en question. Il dérive de melek, l’arabe pour « roi », et signifiait « les hommes du roi », ou ceux qui demeuraient encore fidèles à l’empereur byzantin.

L’occasion de sa visite en Égypte était de tâcher de faire la paix entre les Églises d’Égypte et de Syrie. Paul, qui avait été consacré quelque temps auparavant par Jacques comme patriarche monophysite d’Antioche, avait, sous la persécution, consenti à reconnaître le concile de Chalcédoine et tout ce qu’il impliquait. Pour cela, il avait été excommunié par Jacques ; mais, ayant réussi à s’échapper de Constantinople, Paul se rétracta de sa soumission à l’empereur, et exprima un grand repentir de sa trahison — car telle, aux yeux de Jacques comme aux siens propres, avait semblé son action. Jacques non seulement le reçut de nouveau en communion, mais le rétablit comme patriarche d’Antioche. Cela donna grande offense en Égypte ; et, selon Jean d’Éphèse, Pierre déposa formellement le coupable Paul. Jacques vint à Alexandrie pour protester ; mais, au lieu de convaincre Pierre, il en fut apparemment convaincu — on laisse entendre qu’on savait, à Alexandrie, des choses au discrédit de Paul, dont c’était la cité natale —, et Jacques donna son assentiment formel à la déposition de Paul, stipulant seulement que, comme il s’était repenti, il fût rétabli dans la communion. Mais Paul avait en Syrie un parti considérable de partisans, qui refusèrent d’accepter la décision conjointe du patriarche d’Alexandrie et de leur propre métropolitain ; en sorte que le seul effet fut de créer en Syrie un nouveau schisme, qui dura quelques années. À la fin, Jacques résolut de retourner à Alexandrie, où Damien avait alors succédé à Pierre ; mais il tomba malade dans un monastère de la frontière égyptienne. Damien, apprenant sa maladie, alla en hâte en personne au secours du vénérable évêque, mais arriva trop tard.

Cette visite de Jacques Baradée est presque tout ce que nous savons du patriarcat de Pierre III, qui mourut environ deux ans après son accession, et eut pour successeur son syncelle, Damien — lequel maintint les excellentes traditions de ses prédécesseurs immédiats, et, se retirant de toute querelle de parti, se contenta de gouverner son peuple depuis les monastères du désert de Nitrie. Apollinaire lui-même mourut en 569, et eut pour successeur Jean, général retiré de l’armée byzantine, qui fut consacré à Constantinople, et envoyé prendre possession des revenus ecclésiastiques. Il se montra cependant, selon le témoignage du monophysite Jean de Nikiou, un homme de paix, qui se contentait de glorifier Dieu dans sa propre Église, et ne forçait personne à abandonner sa croyance.

Le mécontentement en Égypte croissait tellement que l’ancienne règle interdisant à tout Égyptien de souche d’être enrôlé dans les troupes impériales fut appliquée plus rigoureusement que jamais — règle assurément politique, puisque c’était précisément ce manque de discipline et d’expérience militaires qui faisait échouer toutes les révoltes égyptiennes. Le commerce de l’Égypte, quoique en décroissance, était encore fort grand. Les navires égyptiens chargés de blé faisaient encore voile chaque année vers l’Angleterre pour y troquer de l’étain, bien que l’occupation romaine de ce pays eût été depuis longtemps abandonnée. Ce fut sous ce règne que Cosmas le navigateur fit ses célèbres voyages au golfe Persique, en Inde et à Ceylan. Il n’était pas seulement marchand, mais un fin observateur de la nature et des hommes, qui prenait grand intérêt aux pays où ses affaires le menaient. C’était un Égyptien ; et, quand il se retira des affaires, il écrivit plusieurs livres décrivant les contrées qu’il avait visitées. Malheureusement, un seul de ces ouvrages — et probablement le moins précieux — a survécu jusqu’à nos jours. Il s’appelle « Topographie chrétienne », et fut écrit principalement « pour réfuter l’impie hérésie de ceux qui soutiennent que la terre est un globe, et non une table oblongue et plate, comme elle est représentée dans les Écritures » !

Malgré les absurdités de son système, toutefois, le livre donne quantité de renseignements précieux sur l’Inde et Ceylan ; non seulement touchant l’état du christianisme en ces contrées, mais touchant leurs produits naturels et leurs principaux articles de commerce. Ce livre de Cosmas conserve aussi deux importantes inscriptions historiques, qu’il copia d’un monument existant alors à Adoulis, port éthiopien de la mer Rouge. Le monument était un bloc cunéiforme de basanite, ou pierre de touche, dressé derrière un siège de marbre blanc, dédié à Mars, et orné des figures d’Hercule et de Mercure. L’une des inscriptions était gravée sur le bloc, l’autre sur le siège. La première se rapporte à Ptolémée Évergète (247-222 av. J.-C.) ; la seconde, de date plus tardive, aux conquêtes d’un roi des Axoumites resté sans nom.

Non seulement le commerce et le savoir d’Alexandrie déclinaient, mais la ville elle-même cessait d’être à la mode comme résidence des principaux fonctionnaires byzantins. Ceux-ci vivaient surtout à Taposiris, ville à environ une journée de marche à l’ouest d’Alexandrie, dont le site est encore marqué par les ruines de quelques-uns des palais et des bains qu’ils y bâtirent. Pourtant, des savants venaient encore à Alexandrie pour corriger leurs copies d’anciens manuscrits ; et les médecins égyptiens et la science égyptienne étaient encore renommés par tout le monde. Mais, à travers le règne de Justinien et ceux de ses successeurs, Justin II et Tibère II, le processus de mécontentement et de dégradation se poursuivit régulièrement.

 

Chapitre XXIX

La révolte des frères

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Dans les premières années du règne de Maurice, qui succéda à Tibère II, une nouvelle révolte éclata dans le Nord de l’Égypte. Elle était menée par trois frères — nommés Abaskiron, Ménas et Jacques — qui prirent les armes contre le parti bleu, ou impérial. Ils s’emparèrent des villes de Bana et de Bousir[147], et les pillèrent, tuant beaucoup de monde. Finalement, ils mirent le feu à Bousir, et brûlèrent le bain public, entre autres édifices. Le préfet local parvint à s’échapper à la faveur de la nuit, et s’enfuit à Constantinople, où il représenta la gravité de la rébellion. Maurice envoya des ordres indignés à Jean, gouverneur d’Alexandrie, pour qu’il veillât à ce qu’elle fût promptement réprimée. Mais les rebelles ne s’étaient pas seulement solidement établis dans le Delta : ils menaçaient Alexandrie elle-même, et s’emparaient des bateaux de blé en route vers cette ville. Cela produisit une véritable famine ; et la populace se souleva contre le gouverneur Jean — qui avait été à l’origine un ami personnel des trois frères maintenant à la tête de la rébellion — et tenta de l’assassiner. Il ne fut sauvé que par le dévouement de quelques-uns des principaux Égyptiens appartenant à l’Église nationale, qui le soutinrent et le tirèrent d’affaire sain et sauf.

Les relations amicales de Jean avec les Égyptiens, toutefois, ne lui servirent de rien à la cour ; et Maurice le démit de sa charge, et nomma à sa place un homme nommé Paul. Cependant, la révolte gagnait du terrain chaque jour en Égypte, et la puissance byzantine semblait prête à tomber. Isaac, fils de l’aîné des trois frères, par un coup d’audace, se rendit maître de plusieurs vaisseaux, et croisa le long des côtes, jusqu’à Chypre, faisant la guerre à tous les navires byzantins. Dans cette extrémité, on envoya le patriarche byzantin traiter avec les insurgés ; et le lieu de la rencontre fut fixé à Aykélah, ville natale des trois frères.

Euloge avait succédé à Jean vers l’an 579, et fut le premier patriarche byzantin à avoir gagné, en quelque mesure, la confiance des Égyptiens. Il n’était ni Grec ni Égyptien, mais natif d’Antioche, et avait été consacré à Constantinople pour gouverner la poignée d’étrangers que l’empereur de Constantinople et le pape de Rome s’obstinaient à regarder comme la véritable Église égyptienne. Euloge était en effet un ami personnel de Grégoire le Grand, qui, peu après, succéda à Pélage sur le siège de Rome, et entretint une correspondance avec lui toute sa vie[148]. Mais Euloge, quoique nullement Égyptien, était un vrai chrétien ; et, par sa piété et son savoir, il fit beaucoup pour sauver l’Église grecque d’une extinction et d’une dégradation absolues en Égypte.

Euloge consentit volontiers à traiter avec les insurgés au nom de l’empereur, et se rendit à Aykélah avec son diacre Ailas. Les Bleus et les Verts s’assemblèrent en grand nombre, et de longues discussions eurent lieu, mais sans résultat, puisque les insurgés ne voulaient accepter le pardon qu’à condition que Jean, le préfet destitué, leur fût rendu. « Ce Jean ne craint personne, aurait dit leur porte-parole ; il est ennemi de toute tyrannie, et nous traite comme nous désirons l’être. »

L’empereur jugea évidemment opportun de céder, car les insurgés étaient désormais maîtres de tout le Nord de l’Égypte, et tous les impôts leur étaient payés au lieu d’être remis au gouvernement byzantin. Jean fut renvoyé à Alexandrie ; et un homme nommé Théodore, qui connaissait bien l’Égypte et était le fils d’un général renommé, prit le champ contre les insurgés.

Il paraît que l’une des plaintes premières des Égyptiens était que deux hommes de leur nation, qu’ils respectaient grandement, avaient été arrêtés et emprisonnés. Les noms de ces hommes sont donnés comme Cosmas, fils de Samuel, et Banon, fils d’Ammon ; mais la raison de leur arrestation par le gouvernement byzantin n’est nulle part indiquée. Théodore exigea que ces deux hommes fussent non seulement mis en liberté, mais qu’ils accompagnassent son armée, afin que les insurgés vissent par eux-mêmes qu’ils étaient libres. Sa demande fut aussitôt accordée par le gouvernement ; et non seulement Cosmas et Banon, mais trois autres hommes arrêtés avec eux, furent livrés à Théodore, qui marcha alors à la recherche des insurgés égyptiens. Il campa juste en face d’eux, sur l’autre rive du fleuve, et fit paraître Cosmas et Banon à la pleine vue de leurs compatriotes. Sur son désir — par persuasion ou par menaces, on ne nous le dit pas —, Cosmas et Banon haranguèrent les insurgés d’une rive à l’autre, les suppliant de revenir à leur obéissance, les assurant que l’Empire romain n’était pas encore affaibli ni conquis, et que leur succès final était impossible.

L’appel réussit. Peu à peu, le camp des insurgés se débanda, et ses membres passèrent le fleuve pour rejoindre Cosmas et Banon avec les troupes impériales. Les trois frères restèrent seuls avec leurs partisans immédiats ; mais ils s’efforcèrent hardiment de tenir bon, et reçurent l’attaque de l’armée byzantine avec un courage désespéré. Ils combattirent jusqu’à la tombée de la nuit, puis s’enfuirent du champ vers Abou San. Là, ils firent une brève halte ; mais, au point du jour, ils découvrirent qu’ils étaient poursuivis par l’armée byzantine. La vaillante petite troupe battit en retraite, combattant, vers Alexandrie ; mais elle fut enfin accablée, et les trois frères, avec Isaac, furent faits prisonniers.

On les plaça sur des chameaux et on les promena par les rues d’Alexandrie, afin que tous sussent que la révolte avait pris fin. Puis on les jeta en prison ; mais le préfet Jean leur demeura ami autant qu’il l’osa, et nulle autre mesure ne fut prise contre eux jusqu’à longtemps après, par un nouveau préfet, successeur de Jean. Cet homme fit trancher la tête des trois frères, et envoya Isaac en exil. Le même préfet, agissant probablement sur ordre de l’empereur — qui n’avait évidemment ni oublié ni pardonné la révolte, bien qu’il n’eût pas osé user de rigueur sur le moment —, confisqua les biens des principaux hommes qui y avaient pris part, et livra aux flammes les villes d’Aykélah[149] et d’Abou San.

Ainsi finit la révolte des trois frères ; mais ce ne fut pas la seule en Égypte durant le règne de Maurice et de ses successeurs. Maintes et maintes fois, en diverses parties du pays, la flamme couvante du mécontentement éclata. Dans le canton d’Akhmîm, les insurgés furent enfin repoussés par l’armée byzantine dans les collines arides, et là cernés et réduits à mourir de faim. Sous Phocas, une nouvelle tentative éclata dans le district des cinq villes — Kharbéta, San, Basta, Balqua et Sanhour —, dont la répression s’accompagna de circonstances de la plus extrême barbarie. C’est parce que les Égyptiens avaient appris, par des déceptions et des échecs répétés, qu’ils ne pouvaient seuls secouer le joug — lequel, depuis 451, leur était devenu d’année en année plus odieux — que, dans les premières années du septième siècle, ils se tournèrent dans le désespoir vers les Arabes victorieux, attirant sur eux, par cette trahison de leur foi, le joug bien plus lourd sous lequel ils ont gémi durant douze siècles de persécution et de dégradation.

 

Chapitre XXX

La conquête perse

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Tandis que la domination byzantine chancelait vers sa chute en Égypte, le parti national gagnait en force chaque année. Le patriarche Damien avait eu pour successeur, en 603 (ou 607), Anastase, qui avait le véritable esprit du martyre ; et, bien qu’il quittât Nitrie au péril de sa vie, il parcourait constamment son pays, et tenait même des ordinations dans Alexandrie même. Il bâtit dans cette ville — bastion de l’impérialisme — une autre église, qu’il dédia à l’archange Michel[150]. De son temps, le Nil monta si rapidement en une nuit que toute la ville d’Esneh fut inondée, beaucoup de maisons furent renversées par l’eau, et un grand nombre d’habitants périrent.

Les Égyptiens, comme on pouvait s’y attendre, se joignirent avec ardeur à la révolte générale contre l’empereur Phocas. Trois mille soldats byzantins, complétés d’un grand nombre de troupes indigènes irrégulières, furent envoyés par la Pentapole par Héraclius l’Ancien, exarque d’Afrique, pour assurer l’Égypte à son fils, occupé à se rendre maître de Constantinople. Bonakis, qui commandait ce contingent, opéra sa jonction avec les troupes du préfet de la Maréotide sans rencontrer d’opposition, et se tourna contre Alexandrie. Le gouverneur sortit à leur rencontre à la tête des troupes demeurées fidèles à Phocas. Il était dès l’abord désespérément inférieur en nombre ; et le commandant insurgé envoya dire que, s’il voulait seulement rester neutre, on lui laisserait la vie ; mais il refusa l’offre avec indignation, et tomba en combattant. On lui trancha la tête, qu’on exposa sur les portes d’Alexandrie. Le patriarche byzantin, Théodore — que Phocas avait nommé environ deux ans auparavant, à la mort d’Euloge —, se réfugia dans l’église d’Athanase, car toute la ville accueillait avec joie le général d’Héraclius, et sa vie était en danger.

Les habitants de Nikiou, ayant leur évêque à leur tête, s’empressèrent de reconnaître Héraclius ; et leur exemple fut promptement suivi par presque toutes les villes d’Égypte. Un seul Égyptien de quelque rang — ce même Cosmas qui avait arrêté la révolte des trois frères contre Maurice — se déclara pour Phocas, et fort peu même des fonctionnaires byzantins. Deux d’entre eux, toutefois — Paul, préfet de Samannoud, et Marcien, préfet d’Athribis[151] —, avec une dame nommée Christodora, qui paraît avoir été une personne de grande influence, s’efforcèrent de tenir pour Phocas, d’autant qu’ils venaient de recevoir la nouvelle que son général, Bonose, était arrivé avec une armée à Péluse. Deux armées indigènes — l’une sous Théodore et Platon, accompagnés de Théodore de Nikiou et de Ménas, chancelier de son diocèse ; l’autre sous Cosmas et Paul, accompagnés de Christodora — se menaçaient maintenant dans le district de Ménouf ; mais les deux camps attendaient les troupes byzantines. Le même jour, Bonose (pour Phocas) arriva à Athribis, et Bonakis (pour Héraclius) à Nikiou, et ils se hâtèrent d’aller rejoindre leurs alliés indigènes. Le combat eut lieu un peu à l’est de la ville de Ménouf, et la victoire se déclara pour Bonose. Bonakis fut tué ; et Platon et Théodore, voyant la journée perdue, s’enfuirent à Atris, et se réfugièrent dans le couvent. Théodore de Nikiou et son chancelier vinrent à la tente de Bonose, portant les Évangiles et demandant grâce. Bonose parut d’abord enclin à les épargner, et les emmena avec lui à Nikiou. Mais Marcien et Christodora lui représentèrent que c’était par ordre de l’évêque qu’on avait jeté à bas les statues de Phocas des portes de Nikiou, et qu’il était trop dangereux pour qu’on le laissât vivre.

L’évêque fut donc décapité dans sa propre cité ; et Ménas fut soumis à une si rude application de la bastonnade que, bien qu’il eût payé trois mille pièces d’or pour sa rançon, il mourut deux ou trois jours après avoir été remis en liberté. Les habitants des environs furent frappés de terreur ; et les moines d’Atris crurent acheter leur sûreté en livrant au général victorieux les compatriotes qui avaient cherché refuge auprès d’eux. Non seulement Platon et Théodore, mais les principaux habitants de Ménouf qui s’étaient enfuis au couvent — parmi eux trois vieillards fort respectés — furent amenés enchaînés par les moines à Bonose, à Nikiou. Ils furent tous publiquement flagellés, puis décapités à l’endroit même où l’évêque avait été mis à mort.

Ce ne fut, toutefois, qu’un succès passager pour les partisans de Phocas. Tous les principaux habitants de l’Égypte, tous les membres du parti « vert », toute la force de l’Église nationale, étaient pour Héraclius. Des renforts de toute sorte affluèrent à Alexandrie, où Nicétas, lieutenant d’Héraclius, était arrivé. Paul de Samannoud fit une faible démonstration contre la ville, mais fut repoussé à coups de pierres qui coulèrent ses barques dans le canal. Un ermite d’une grande sainteté et renommée, nommé Théophile, qui vivait depuis quarante ans au sommet d’une colonne près du fleuve, consulté par Nicétas (qui savait quel effet ses paroles auraient sur les Égyptiens), promit la victoire à Nicétas et la prompte accession d’Héraclius. Là-dessus, Nicétas sortit d’Alexandrie et livra bataille à Bonose. Sa victoire fut complète ; Bonose s’enfuit à Nikiou, et tous les Bleus se joignirent à Nicétas. Bonose envoya ensuite un soldat pour assassiner Nicétas, sous prétexte d’un message de reddition ; mais l’un de ses propres hommes avertit Nicétas. Le héraut fut fouillé et tué avec le poignard qu’on trouva caché sur lui à cette fin. Finalement, après quelques autres combats sans suite, les partisans de Phocas furent définitivement écrasés. Bonose et Théodore, le patriarche byzantin, furent tous deux tués dans les derniers combats ; Paul de Samannoud et Cosmas furent tous deux faits prisonniers, mais traités avec indulgence. Nicétas s’appliqua à la tâche de rétablir l’ordre par toute l’Égypte ; car beaucoup de membres du parti vert (ou national) étaient enclins à profiter de la confusion pour piller en tous sens les Bleus vaincus. Beaucoup de Byzantins quittèrent tout à fait l’Égypte, et quelques-uns renoncèrent à leur christianisme et retournèrent à l’ancienne religion païenne. Nicétas, par un judicieux mélange de sévérité et de clémence — il remit tous les impôts pendant trois ans —, réussit à rétablir la paix.

Mais la paix ne pouvait durer longtemps en Égypte. À peine quatre ans plus tard, la Syrie fut envahie par les troupes perses de Chosroès, et l’Égypte fut menacée. Les chrétiens de Syrie se réfugièrent en Égypte en foule immense ; et Jean, le patriarche byzantin (qu’Héraclius avait nommé pour succéder à Théodore), comme Anastase, le patriarche national, rivalisèrent à soulager les besoins de leurs coreligionnaires. Jean, bien entendu, était de beaucoup le plus riche, car toutes les anciennes dotations de l’Église nationale étaient, par ordre de l’empereur, confisquées pour l’entretien de l’Église byzantine en Égypte ; et les monophysites dépouillés ne pourvoyaient que peu à peu à l’entretien de leur propre patriarche et de leur clergé. Jean avait quatre mille livres qui l’attendaient au trésor de l’Église quand il débarqua ; et, outre son revenu officiel, d’énormes sommes lui étaient envoyées pour le soulagement des réfugiés syriens. Le patriarche d’Antioche lui-même se réfugia en Égypte, mais il alla auprès du patriarche national, Anastase, qui le reçut à bras ouverts, et avec autant de splendeur que les temps le permettaient ; car de nouveau la famine avait suivi les traces de la discorde, et le Nil n’était pas monté à la hauteur requise. Saint Jean l’Aumônier — comme on appela ensuite le patriarche byzantin, en affectueuse mémoire de sa générosité — avait montré plus de libéralité que de prudence dans la distribution des fonds qui lui étaient confiés. Il avait non seulement établi des hôpitaux pour les malades, et secouru les fugitifs, mais l’aumône était donnée chaque jour à tous ceux qui se présentaient à ses portes. Comme les hommes chargés de la distribution représentaient à Jean que quelques-uns de ceux qui demandaient l’aumône quotidienne portaient des ornements d’or, il les réprimanda pour un esprit indiscret et inquisiteur, déclarant que, quand le monde entier viendrait demander l’aumône à Alexandrie, ils ne sauraient épuiser les richesses de la bonté de Dieu.

Par une conséquence naturelle, l’argent vint à manquer avant que le besoin fût passé, et Jean fut dans une grande détresse. En cette conjoncture, un riche citoyen d’Alexandrie, qui désirait fort être fait diacre (le premier pas vers la haute dignité de patriarche), mais qui avait été marié deux fois, et était donc canoniquement empêché, offrit à Jean une immense provision de blé et cent huit livres d’or, s’il voulait enfreindre le droit canon et admettre le donateur au diaconat. Jean fut vivement tenté, et fit même venir l’homme ; mais il lui dit enfin que, bien qu’il ne pût nier que le don fût cruellement nécessaire, pourtant, le motif étant impur, l’offrande devait être refusée. « Dieu, aurait-il dit, qui soutenait les pauvres avant que ni l’un ni l’autre de nous fût né, saura trouver le moyen de les soutenir maintenant. Celui qui bénit les cinq pains et les multiplia peut bénir et multiplier les deux mesures de blé qui restent dans mon grenier. »

Le citoyen, déçu dans son ambition, s’en alla ; et, presque au même instant, vint un message annonçant que deux des navires de l’Église étaient revenus de Sicile avec une grande cargaison de blé. Le patriarche Jean tomba la face contre terre, dans un mélange d’humiliation et de gratitude, remerciant Dieu de ne lui avoir pas permis de vendre le don du Saint-Esprit pour de l’argent.

Bien qu’il reçût tous les revenus ecclésiastiques, Jean, comme tous les autres patriarches byzantins, avait peu d’autorité hors d’Alexandrie et des deux ou trois villes que gardaient des troupes byzantines. Mais, par ses vertus personnelles, il se rendit cher aux Alexandrins ; et, quoique toutes les dotations de l’Église fussent à sa disposition, il vivait avec la même simplicité que le patriarche national — avec qui, d’ailleurs, comme il convenait à son caractère, il entretenait des relations amicales. Quand Anastase, universellement aimé et respecté, mourut, son successeur Andronic fut autorisé à vivre ouvertement à Alexandrie, et la paix se maintint entre les Églises rivales. Les Égyptiens reconnaissaient volontiers la piété de l’évêque de l’empereur ; et, quoiqu’ils ne voulussent obéir à nul patriarche que le leur, ils commémorèrent, à l’égal de l’Église impériale, Jean comme un saint après sa mort.

Une somme annuelle de l’argent de l’Église était consacrée par Jean au rachat des captifs chrétiens. Découvrant que les hommes chargés de ce devoir avaient coutume d’accepter des présents des amis des captifs, pour décider lesquels seraient rachetés les premiers, il les appela devant lui et leur défendit de jamais recevoir un tel argent à l’avenir. En même temps, il augmenta leurs gages, pour leur épargner la tentation. On dit que quelques-uns furent si touchés de son indulgence et de sa générosité qu’ils déclinèrent volontairement l’augmentation de paie qu’il leur offrait. On rapporte un curieux incident sur la manière dont il gouvernait sa congrégation. Déjà, comme dans toutes les Églises où l’on fait obligatoire une communion à jeun, une fort grande proportion des fidèles, tant de l’Église impériale que de l’Église nationale, avait tout à fait renoncé à communier. Mais, dans les églises impériales d’Alexandrie, une innovation nouvelle s’était récemment introduite. Beaucoup des membres élégants de l’assemblée ne demeuraient même pas pour « assister » à la célébration de l’eucharistie, mais quittaient l’église à la fin de l’Évangile. À deux occasions, le patriarche suivit solennellement sa congrégation hors de l’église, et laissa l’office inachevé. Comme ils exprimaient leur étonnement et le questionnaient, il leur dit tranquillement : « Où sont les brebis, là le pasteur doit être. C’est pour vous, ajouta-t-il, que je vais à l’église ; pour mon compte, je pourrais célébrer l’office chez moi. » La congrégation comprit l’avertissement, et demeura à l’église jusqu’à la fin de l’office.

Mais, quoique ses vertus fussent indubitables, Jean n’avait pas cette sorte de courage qui mène au martyre. Il y avait eu un bref répit ; mais, maintenant que les Perses étaient solidement établis en Syrie, ils s’avancèrent en Égypte, et furent accueillis comme des libérateurs par le parti national, qui saluait toute chance de secouer le joug byzantin détesté. Tout le Delta était entre leurs mains, et ils mirent le siège devant Alexandrie. Nicétas, le général qui avait si heureusement combattu des levées indigènes d’Égyptiens indisciplinés, jugea évidemment la résistance désespérée. Il persuada l’évêque de l’empereur de l’accompagner, et tous deux s’enfuirent d’Alexandrie, qui fut aussitôt occupée par les Perses en 620. Toute l’Égypte se soumit à eux jusqu’aux frontières de l’Éthiopie ; et, pendant près de dix ans, l’Égypte fut de nouveau une province perse. Héraclius avait assez à faire pour défendre sa propre capitale contre les Perses victorieux, et ne fit, pendant quelque temps, nulle tentative pour recouvrer l’Égypte. Il ne nomma pas non plus d’autre patriarche pour l’Église d’État en Égypte, quoique Jean mourût l’année même de sa fuite. Sans doute n’eût-il trouvé personne pour accepter de lui la charge en cette conjoncture. Environ un an plus tard, Andronic mourut, en sorte que les deux Églises d’Égypte se trouvèrent sans chef. Mais quand l’Église nationale procéda à l’élection d’un nouveau patriarche, le petit mais riche établissement d’État parut prendre l’alarme. S’il n’y avait qu’un seul patriarche dans le pays, il était clair que tous les revenus, qu’ils avaient jusque-là gardés entre leurs mains, pourraient être réclamés par lui ; et un refus de leur part serait dangereux. On résolut de ne plus attendre le bon plaisir de l’empereur, et l’Église byzantine procéda à l’élection d’un homme nommé Georges, dont on sait peu de chose à son honneur, mais qui servit probablement leur dessein immédiat aussi bien qu’un autre.

L’Église nationale élut Benjamin, homme de riche parenté, que les événements postérieurs ont rendu célèbre. Il avait été moine au monastère de Deyr Kirios (Cyrus), et se distinguait par ses austérités et sa dévotion à la prière. Il avait été, quelques années avant son élection, à Alexandrie auprès du patriarche Andronic, à qui il succéda.

 

Chapitre XXXI

L’acte d’union

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

En l’an 629, Héraclius, ayant mené une guerre heureuse contre les Perses dans les autres parties de l’empire, tourna son attention vers le recouvrement de l’Égypte. L’expérience, toutefois, lui avait appris qu’il ne pourrait s’y maintenir sans se concilier l’Église nationale, et, par là, le gros de la population. Aussi, sur le chemin du retour d’une campagne victorieuse, consulta-t-il sur les meilleurs moyens d’y parvenir trois hommes qui représentaient trois nuances différentes d’opinion religieuse : Athanase d’Antioche (celui-là même qui s’était réfugié en Égypte quelques années auparavant) ; Serge de Constantinople ; et Cyrus, évêque de Phasis. Après bien des discussions, il fut décidé de ne pas mentionner le concile de Chalcédoine — puisque l’accepter ou le rejeter ouvertement offenserait inévitablement l’un des deux partis sans retour —, mais de rédiger un Acte d’union qui affirmerait une seule Volonté en Notre-Seigneur, au lieu d’une seule Nature. Ce compromis fut accepté par les trois évêques susnommés, dont l’un était monophysite et l’autre patriarche « chalcédonien » ; et l’empereur nomma promptement le troisième d’entre eux (Cyrus) patriarche d’Alexandrie, et l’expédia dans cette ville avec pleins pouvoirs pour opérer la réconciliation espérée. Ce que devint le malheureux Georges, que les gréco-égyptiens s’étaient choisi, on ne saurait l’établir. Makrizi ignore son existence ; et Eutychius, historien melkite du dixième siècle, déclare que Georges s’enfuit d’Égypte « par crainte des Sarrasins ». Mais comme Cyrus fut nommé patriarche d’Alexandrie en 630, et comme Amr n’envahit l’Égypte qu’en 639-640, sa mémoire peut être tenue pour quitte de cette accusation. Il est très probable qu’Héraclius ignora simplement l’initiative de l’Église d’État, qui s’était donné un patriarche, et que Georges ne se hasarda pas à s’affirmer contre le candidat de l’empereur, mais se retira dans la vie privée à l’arrivée de Cyrus.

Cyrus ne trouva nulle difficulté dans sa tâche pour ce qui touchait les laïcs égyptiens et beaucoup du clergé. Une seule Volonté signifiait pour eux une seule Nature ; et ils consentirent volontiers à accepter l’Acte d’union, et à communier avec l’Église d’État en le faisant, déclarant que l’Église byzantine s’était ralliée à leurs vues. De fait, les principaux membres du parti byzantin pensaient de même, et reçurent le décret de l’empereur avec consternation. Au concile que Cyrus réunit à Alexandrie pour débattre l’affaire, Sophrone — ami intime de saint Jean l’Aumônier, et homme de grand poids dans l’Église — protesta avec les plus pressantes instances. Il déclara que l’empereur n’avait fait qu’inventer une nouvelle hérésie — de fait, on l’a appelée depuis lors l’hérésie monothélite — et supplia Cyrus de ne pas publier l’Acte d’union. Cyrus ne prêta nulle attention à ces remontrances ; mais il fut consterné de trouver que le patriarche national refusait froidement de discuter l’affaire, ou d’accepter de l’empereur quelque décision théologique. Cyrus savait que la réconciliation serait de peu de valeur politique sans la sanction du patriarche, et il tenta d’emporter son point par la force. La vie des principaux Égyptiens qui se tenaient aux côtés de leur patriarche fut en danger, et ils se retirèrent d’Alexandrie. Benjamin fut banni dans un petit monastère de la haute Thébaïde[152] ; et Sophrone, de son côté, se retira en Syrie, où il fut ensuite élu patriarche de Jérusalem.

Héraclius parut fort satisfait de la mesure de succès qu’avait atteinte son agent, et se sentit assez en sûreté pour aller en pèlerinage, l’année suivante, à Jérusalem. Ce fut à cette occasion qu’arrivèrent les événements que commémore ce qu’on appelle le jeûne d’Héraclius — jeûne encore observé en Égypte et par tout l’Orient chaque année[153].

Héraclius avait donné sa parole aux Juifs de Syrie pour leur sûreté, en considération de présents précieux qu’il avait reçus d’eux. Mais quand il vint en pèlerinage à Jérusalem, il fut indigné et horrifié de voir quels ravages y avaient été commis, moins par les Perses que par les Juifs, qui avaient profité de l’occasion pour assouvir leur haine profonde de la religion chrétienne. Les chrétiens de Syrie en appelèrent à l’empereur pour qu’il tirât vengeance des Juifs.

Alors (dit Makrizi) Héraclius leur répondit qu’il ne pouvait massacrer les Juifs, leur ayant engagé sa parole pour leur sûreté, et la leur ayant jurée. Alors les moines, patriarches et prêtres chrétiens lui donnèrent pour raison qu’il n’avait pas à s’en laisser arrêter pour les massacrer, attendu qu’ils avaient usé de ruse envers lui jusqu’à lui faire engager sa parole pour leur sûreté, sans qu’il connût le véritable état de leur cause ; et qu’ils se chargeraient pour lui, en expiation de [la rupture de] sa foi, d’astreindre eux-mêmes et les chrétiens à un jeûne d’une semaine chaque année, à jamais. Héraclius inclina à leurs conditions, et fit un honteux assaut contre les Juifs, qu’il massacra jusqu’à ce qu’il n’en restât plus dans les royaumes de Rome, d’Égypte et de Syrie, hormis ceux qui s’étaient enfuis et cachés. Le patriarche [de Jérusalem] et les évêques écrivirent alors à toutes les cités, pour contraindre les chrétiens à observer ce jeûne sept jours dans l’année, qui est connu parmi eux comme la « Semaine d’Héraclius ».

Les jours de la domination byzantine en Égypte étaient comptés. Les Perses avaient été repoussés, et les garnisons byzantines rétablies dans le Delta ; mais il semble probable que nulles troupes ne fussent stationnées au sud du Fayoum, et que la Haute-Égypte fût pratiquement laissée à elle-même, ou, plus tard, à ce personnage célèbre quoique nébuleux connu sous le nom de Makaukas. Des déserts de la péninsule arabique se leva un ennemi nouveau et plus redoutable, pour défier l’Empire romain : la puissance sarrasine récemment créée, animée de la ferveur irrésistible d’une religion nouvelle. Mahomet, leur prophète, était mort ; mais son successeur Omar poussait ses conquêtes dans toutes les directions. Au début de l’an 640[154], ayant envahi la Syrie, l’un de leurs plus habiles généraux, Amr — ou Amrou ebn el-Aas — jeta les yeux sur la proie bien plus précieuse de l’Égypte, et, par un stratagème, obtint du calife Omar le consentement à l’expédition[155].

 

Chapitre XXXII

La conquête arabe

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

On a déjà fait observer qu’au temps de l’invasion arabe de l’Égypte, la plus grande partie de ce pays était en état d’opposition passive à l’occupation byzantine récemment rétablie. Durant les dix dernières années, beaucoup des fonctionnaires avaient systématiquement retenu les redevances que le gouvernement byzantin était impuissant à percevoir ; et deux ou trois d’entre eux semblaient avoir vécu comme de petits rois en Égypte, payant aux Perses le moins qu’ils pouvaient, et pratiquement indépendants de tout contrôle perse ou byzantin. Quand, en 630, Héraclius chassa les Perses et rétablit ses garnisons en Égypte, il était trop conscient de la fragilité de sa possession pour procéder à la légère, et attendit que ses concessions religieuses au parti égyptien prissent effet. Pourtant, les gouverneurs des diverses provinces — dont quelques-uns étaient des Égyptiens de souche — savaient que l’heure des comptes ne pouvait être longtemps différée ; et tous avaient des raisons personnelles autant que politiques de redouter le rétablissement de la puissance byzantine.

Si, toutefois, l’Acte d’union — autrement appelé l’Ecthèse — avait été accepté par le patriarche Benjamin, ces hommes eussent été sans pouvoir. Mais Héraclius, par son agent Cyrus, qu’il avait nommé patriarche de l’Église byzantine (ou d’État) en Égypte, commit l’erreur fatale de mésestimer le pouvoir du patriarche égyptien. Quand le gros de la nation égyptienne, comme il semblait à Cyrus, accepta avec joie ses conditions, il n’hésita pas à persécuter et à bannir le patriarche pour son refus. Mais cela ne fit que rendre patents à toute l’Égypte le refus et la désapprobation de Benjamin ; et, de ce jour, l’Acte d’union fut condamné. Quels que fussent ses défauts, la nation égyptienne n’avait jamais encore failli à sa loyauté envers son patriarche. Les concessions de l’empereur pouvaient sembler tout ce qu’ils désiraient ; mais, si le patriarche n’était pas satisfait, le vrai Égyptien n’en voulait point. Lentement, la masse inerte de l’opinion publique se détourna de l’empereur, et Cyrus commença de s’apercevoir qu’il avait échoué. Les fonctionnaires malhonnêtes respiraient plus librement ; le jour des comptes semblait lointain.

L’un de ces fonctionnaires se détache de tous les autres par une honteuse prééminence. La plupart des gens ont au moins entendu parler du Makaukas, car son nom, ses fonctions, son existence même, ont été l’objet de bien des controverses. Tout récemment, toutefois, la traduction des papyrus de la collection de l’archiduc Rainer nous a permis d’éclaircir quelques-unes au moins des difficultés qui entourent ce sujet.

La plupart des savants s’accordent depuis longtemps à reconnaître que « Makaukas » n’est pas un nom propre ; mais ils étaient embarrassés de décider si c’était un sobriquet ou un titre officiel. Le fait paraît être que ce n’est ni l’un ni l’autre. L’homme en question était un pagarque (rendu vaguement par « préfet » dans la plupart des histoires), et son nom était Georges, fils de Ménas Parkubios[156]. Le pagarque était le gouverneur civil d’une province égyptienne, dont toute l’administration lui était confiée. Il était responsable de la sûreté et de l’ordre publics, et de la perception et du versement des impôts impériaux. De plus, toutes les grandes routes, digues, canaux, ponts — bref, tous les travaux publics du district — étaient à sa charge, jusqu’à la monnaie, aux mesures et aux poids. Seuls l’armée (représentée, dans la plupart des provinces, par guère plus qu’une simple garnison) et le clergé (exception bien plus importante) échappaient à son contrôle. Le nombre des fonctionnaires subalternes qui ne relevaient que de leur pagarque était, par conséquent, fort grand. De récentes recherches nous ont révélé les noms et les districts des trois principaux pagarques d’Égypte au temps de la conquête arabe.

La langue officielle de l’Égypte était le grec ; et le titre honorifique donné à ces pagarques était un mot qui signifie en français « le très glorieux », tout comme nos ambassadeurs ont toujours le préfixe « Son Excellence ». Les Arabes prirent ce mot — μεγαλοπρεπέστατος — pour une partie du nom même du pagarque qui traita avec Amr de la reddition du pays ; et c’est ainsi que Georges le Traître est connu depuis des siècles sous un titre qu’il n’a guère le droit de porter : Makaukas (« le très glorieux »).

Le préfet (ou pagarque) de la Basse-Égypte était Ammon Ménas, « homme plein de prétention, mais tout à fait ignorant, qui détestait extrêmement les Égyptiens, et fut maintenu dans sa charge après la conquête du pays par les Arabes »[157]. Le pagarque de la Moyenne-Égypte — dont la province, sur une rive du Nil, paraît avoir compris les districts d’Héracléopolis Magna, d’Arsinoé et d’Oxyrhynque — était Cyrus, dont nous savons peu de chose, sinon qu’il participa à la livraison du pays aux mahométans. Le pagarque de la Haute-Égypte — ou de Babylone, comme on l’appelle dans les papyrus — était ce Georges (Girghis) que nous appelons le Makaukas. Telles étaient les trois provinces importantes, dans chacune desquelles il y avait aussi un duc (ou gouverneur militaire) et une garnison. Outre celles-là, il y avait, soit existant alors, soit ajoutés aussitôt après la conquête arabe, deux pagarques moindres : Philoxène, du Fayoum, et Chénouda, de la province du Rif.

Trois de ces cinq hommes étaient, par le témoignage indiscutable de leurs noms, des Égyptiens[158] ; mais ils ne pouvaient appartenir à l’Église nationale, car cela les eût rendus inaptes à leur charge officielle. Les écrivains qui parlent du Makaukas comme d’un Copte sont parfaitement exacts ; mais l’inférence que quelques-uns en ont tirée — qu’il appartenait à l’Église nationale, ou, comme on l’appelle aujourd’hui, copte (égyptienne ?) — est fausse[159]. Il pouvait, en son cœur, pencher pour l’Église de ses pères, mais il ne pouvait le faire ouvertement. C’était un fonctionnaire byzantin et un Égyptien ; et il fut déloyal à la fois envers son empereur, envers son Église et envers son pays.

Il était depuis longtemps en charge au temps de l’invasion, et était le plus puissant de tous les pagarques. Cela tenait en partie à ce que Babylone, capitale de sa province, était à sa limite la plus septentrionale, et que, depuis vingt ans ou plus, les habitants de la vallée du Nil n’avaient regardé que lui seul comme leur maître. Les ravages des Perses leur avaient appris que Byzance était impuissante ; et, depuis le départ des Perses — bien que Babylone elle-même eût été réoccupée par des soldats byzantins, et que de petites garnisons fussent aussi stationnées à Arsinoé et dans le Fayoum —, tout le pays situé au sud de Babylone était demeuré pratiquement insensible à leur retour. Que les soldats des garnisons lointaines portassent l’habit perse ou byzantin importait peu à la population. Ils payaient leurs impôts de la même manière au pagarque, et le laissaient régler à qui l’argent était dû. Pendant bien des années, le puissant Georges de Babylone avait réglé cela de la façon la plus simple : en gardant pour lui tout ce qui n’était pas reversé en gages ou en travaux publics à la province. Mais quand Héraclius, croyant que par son Acte d’union il avait concilié le pays entier, se mit à exiger un véritable rétablissement de son gouvernement et un remboursement des revenus égyptiens, Georges vit la ruine le regarder en face. Déjà, par une politique avisée, il avait envoyé une ambassade de courtoisie à la puissance montante, avec des présents de miel et d’esclaves à leur chef, Mahomet. Maintenant Mahomet était mort, et les conquêtes d’Héraclius le remplissaient de consternation. Si l’empire moribond devait se relever et balayer les Arabes, comme ses troupes avaient déjà balayé les Perses, il serait le premier appelé à rendre des comptes. Déjà les troupes d’Héraclius et celles d’Omar, successeur de Mahomet, se faisaient face en Palestine ; et Georges savait bien que, des deux puissances, celle qui s’y montrerait victorieuse serait le maître futur de l’Égypte. Les récents succès d’Héraclius l’inclinaient à penser que ce serait là, après tout, le parti gagnant, et il se hâta d’agir en conséquence.

Il avait une belle fille, nommée Arménosa, et il conçut le brillant projet de la marier à Constantin, fils veuf et héritier de l’empereur, avec une dot si considérable que celui-ci pût juger opportun de laisser de côté la question des arriérés de tribut. Constantin était alors à Césarée, et paraît avoir favorablement accueilli la proposition. En conséquence, vers la fin de l’an 639, un magnifique cortège nuptial quitta la cité de Babylone pour escorter la fiancée égyptienne jusqu’à son royal époux. Sa garde d’honneur s’élevait, nous dit-on, au nombre de deux mille cavaliers, outre les esclaves, et une longue caravane chargée de trésors[160].

En approchant de la frontière égyptienne, et entendant évidemment passer par Kantara pour gagner El-Arich, Arménosa apprit que les Arabes avaient été victorieux, qu’ils assiégeaient maintenant étroitement Césarée et se préparaient à envahir l’Égypte. La jeune Égyptienne agit avec un courage et une promptitude dignes de ses lointains ancêtres. Elle se retira elle-même à Belbéis, et se prépara à la défense ; mais elle dépêcha aussitôt son régiment de gardes égyptiens pour tenir Péluse, au cas où l’ennemi viendrait par là, comme il semblait le plus probable. Elle envoya prévenir son père, mais demeura elle-même à Belbéis, encourageant les habitants à faire front pour la défense de leur pays contre les infidèles. Amr, le général musulman, évitant Péluse, marcha droit sur Belbéis, et mit le siège devant cette ville. Pendant un mois, la vaillante jeune fille tint les Arabes en échec avec ses forces maigres et indisciplinées. Après plusieurs combats acharnés et de grandes pertes, Amr finit par emporter la ville d’assaut, et Arménosa, avec tous ses trésors, tomba entre ses mains. Ou bien le guerrier respecta la jeune fille pour sa vaillante tentative de résistance, ou bien il comprit l’importance de ne rien faire qui pût offenser le puissant pagarque de Babylone. Il renvoya Arménosa à son père avec tous les honneurs, et la difficulté du pagarque fut résolue. Désormais, il ne pouvait plus guère y avoir de doute sur laquelle des puissances rivales était le « soleil levant ».

Il n’osa pas, toutefois, se déclarer ouvertement l’ami des envahisseurs. Babylone était fortement fortifiée et bien gardée par les troupes impériales. Il faut se rappeler que le Nil coulait alors plus à l’est qu’aujourd’hui, et que la cité de Babylone était reliée à l’île de Rhoda — fortement fortifiée elle aussi — par un pont de bateaux. Un autre pont de bateaux reliait Rhoda à la rive ouest du Nil, où s’étend aujourd’hui Gizeh. Cette ville a existé sous un nom plus ancien depuis les temps reculés, mais elle n’était guère plus qu’un faubourg septentrional de Memphis. Memphis, quoique encore riche en beaux vestiges des temps païens, était déjà une cité sans défense et à demi ruinée. Babylone une fois prise, elle et toutes les autres riches cités du sud devaient tomber en proie facile au conquérant. La politique du pagarque Georges était d’aider Amr à prendre Babylone, tout en demeurant extérieurement le serviteur de l’empereur et l’ami du commandant de la garnison.

Cependant, Héraclius, apprenant l’invasion de l’Égypte et connaissant bien la faiblesse de sa propre emprise sur ce pays, envoya son agent de confiance, le patriarche Cyrus, traiter avec Amr et lui offrir de l’argent pour qu’il se retirât du pays. Amr était déjà campé devant Babylone, et avait commencé le fameux siège de cette forteresse presque imprenable. On dit que Cyrus alla jusqu’à offrir, non seulement un tribut, mais la fille de l’empereur, Eudocie — ou quelque autre membre de la famille royale —, en mariage au calife Omar. Les négociations échouèrent ; Amr comprenait déjà que le pagarque Georges était bien plus puissant que le patriarche Cyrus, et ce dernier ne réussit qu’à déplaire à son propre maître Héraclius, qui le manda à Constantinople et l’accabla de reproches pour sa présomption dans l’affaire d’Eudocie. De fait, Cyrus eût payé de sa vie ses propositions, si la chute de Babylone et le danger d’Alexandrie n’avaient rendu sa présence nécessaire dans cette dernière ville, où son influence était fort grande.

Amr était trop avisé pour tenir toute son armée oisive devant Babylone pendant ces sept mois. Il envoya demander des renforts à Omar ; et, dès qu’ils furent arrivés, il dépêcha des troupes en grand secret vers le Fayoum, apparemment pour couper d’éventuels renforts des armées impériales de ce côté. Toutefois, les Arabes trouvèrent les troupes byzantines prêtes à leur résister sur l’autre rive lorsqu’ils voulurent passer le fleuve, et ils battirent en retraite, mais réussirent à emmener un grand nombre de moutons et de chèvres. À cette époque, les généraux byzantins du Delta, Théodose et Anastase, avaient opéré leur jonction avec les troupes de Babylone, ce qui renforça considérablement la garnison. Ils envoyèrent aussi des renforts au Fayoum, mais sous le commandement d’un certain Léonce, décrit comme gras, paresseux et sans expérience pratique de la guerre. Il laissa la moitié de ses troupes au général qui avait succédé au commandement dans le Fayoum (l’un était déjà tombé en combattant les musulmans), et revint avec le reste « pour rendre compte de l’état des affaires » à ses supérieurs.

Pendant sept mois, Amr s’épuisa en attaques infructueuses contre Babylone et en un siège sans résultat. Il posta ses troupes en trois divisions : l’une à On, ou Héliopolis, pour couper les renforts du nord ; une autre du côté nord-est, ou du côté de la terre, de Babylone ; et une troisième à Tendounyas (en grec : Tianténios), un fort sur la rive du fleuve au sud-ouest de Babylone, dont il ne reste que quelques fondations ruinées, aujourd’hui à quelque distance de la berge.

L’Égypte regardait passivement tandis que son sort se décidait ainsi par un combat entre les armées de deux nations étrangères en son sein. Prendre parti pour les troupes impériales, ils ne le voulaient pas ; pourtant, leur conscience défendait aux Égyptiens d’épouser ouvertement la cause des infidèles. Ils laissèrent l’issue, comme le donne à entendre leur propre historien, au jugement de Dieu.

Que Babylone tombât enfin par la fraude ou la ruse, et non par l’assaut ou la capitulation, c’est ce que tous reconnaissent ; mais il est malaisé de concilier les récits contradictoires des divers écrivains, et de dire avec certitude ce qui se passa. L’histoire populaire est que Georges (le Makaukas) « persuada » à la garnison de se retirer de la forteresse dans l’île de Rhoda, et que les Arabes, prévenus à temps par le pagarque, occupèrent aussitôt la forteresse. Que Georges l’eût fait s’il l’avait pu, et qu’il donna bien aux Arabes des renseignements secrets sur tous les mouvements projetés du général byzantin, il n’y a nulle raison d’en douter. Mais une étude du terrain des opérations sur place rend impossible de croire qu’aucun général byzantin eût pu se laisser tromper jusqu’à juger l’île de Rhoda une meilleure position pour sa garnison que la citadelle de Babylone ; et le témoignage indubitable que nous avons de la loyauté des troupes impériales rend tout aussi impossible de croire qu’elles eussent été des agents consentants d’un abandon perfide de leur poste. Il vaut mieux rejeter la tradition populaire et accepter à la place le récit bien plus croyable que donne Jean de Nikiou.

Sa version est que, par une feinte, Amr attira la plus grande partie de la garnison dehors, en une attaque contre ses troupes. Quand les soldats impériaux se crurent avoir repoussé l’armée assiégeante, un autre corps de troupes arabes leur coupa la retraite par-derrière et les entoura de toutes parts. Une terrible bataille s’ensuivit, où les Byzantins vendirent chèrement leur vie. Finalement, un reste d’entre eux perça les rangs des musulmans, et réussit à gagner le pont de bateaux et à effectuer sa retraite dans l’île de Rhoda. Il ne resta que huit cents soldats dans Babylone, et ils se retranchèrent en hâte dans la citadelle, laissant forcément la ville à l’occupation des Arabes. Là, ils tinrent encore quelque temps ; mais enfin, voyant le désespoir de leur position, ils convinrent d’abandonner tout leur matériel de guerre et de se retirer de la citadelle, à condition qu’on leur permît de rejoindre le reste de l’armée à Rhoda et de battre en retraite vers le nord sans être inquiétés.

Le pagarque avait déjà fait avec Amr des conditions qui comprenaient tous les habitants non byzantins de l’Égypte. Il stipula que les Égyptiens seraient laissés absolument libres pour ce qui touchait leur religion, à condition de payer tribut et de n’opposer nulle résistance à l’occupation du pays par les Arabes. Amr jura d’observer les conditions proposées, d’une part avec le pagarque et les Égyptiens, d’autre part avec le général et les troupes byzantines.

À la nouvelle de la chute de Babylone, Domentianus[161], le général commandant dans le Fayoum, quitta de nuit la principale ville de cette province avec toutes ses troupes, et abandonna tout le district aux Arabes. Ils gagnèrent le fleuve, apparemment en quelque point au nord de Gizeh, et s’enfuirent vers Alexandrie sans nulle tentative de joindre leurs forces à celles de Babylone, dont l’idée paraît avoir été de se replier sur Nikiou[162], et d’y concentrer leurs forces pour une résistance finale. Mais Amr ne leur en laissa pas le temps. Il leur permit bien, semble-t-il, de commencer leur retraite vers le nord sans les inquiéter ; mais, dès qu’ils furent bien éloignés, il partit avec une division de son armée pour les suivre et les couper.

Il atteignit d’abord les troupes qui avaient fui le Fayoum sous Domentianus, lesquelles ne livrèrent aucun combat. Leur général, apprenant l’approche des musulmans, se jeta dans une petite barque et, faisant voile vers Alexandrie, abandonna ses soldats à leur sort. Ceux-ci ne tardèrent pas à suivre son exemple. Ils jetèrent leurs armes sur la rive et se précipitèrent vers les barques. Mais les bateliers, partageant la panique, prirent eux aussi la fuite, et regagnèrent au plus vite leur province natale. Les soldats byzantins furent laissés à la merci des Arabes, qui les cernèrent sur le fleuve et les massacrèrent de sang-froid. On dit qu’un seul homme, Zacharie, « vaillant guerrier », échappa pour conter l’histoire.

D’autre part, la retraite de la garnison de Babylone mérite d’être célébrée plus largement qu’elle ne l’est. Ils ne pouvaient être que quelques centaines d’hommes tout au plus ; et, pendant trois semaines, ils se frayèrent en combattant le chemin du retour vers la liberté, contre un ennemi très supérieur en nombre et bien monté, à travers une population au mieux indifférente, et pour la plupart ouvertement hostile. La milice, ou troupes irrégulières appartenant aux factions verte et bleue, refusa également et ouvertement de combattre les envahisseurs. Il faut se rappeler que le commun du peuple ne savait à peu près rien des nouveaux venus, sinon que, à la différence des oppresseurs byzantins — pour qui la haine était devenue une passion héréditaire dans le cœur de chaque Égyptien —, c’était une nation circoncise, qui croyait en un seul Dieu et se disait réformatrice religieuse. Même sans la trahison du pagarque, les Égyptiens étaient prêts à accueillir les Arabes — quoique, avant que six mois fussent passés, ils commençassent à comprendre combien grande avait été leur erreur. En attendant, ils se tenaient à l’écart, et demeuraient spectateurs passifs, tandis que les Byzantins en retraite étaient repoussés pouce à pouce, pour ainsi dire, combattant chaque jour, et chaque jour en nombre diminué, mais sans une pensée de fuite ni de reddition. À Khéreu[163], ils se reformèrent une fois encore contre les Arabes, et livrèrent une bataille rangée avec le même insuccès. Mais ils effectuèrent leur retraite dans Alexandrie, et se préparèrent à défendre cette ville jusqu’au bout.

L’Égypte était désormais, comme l’exprime Jean de Nikiou, une proie livrée à Satan. Les musulmans se répandirent sur le Delta, pillant, brûlant et massacrant partout où ils passaient. Les nobles égyptiens rivaux — Ménas, chef des Verts, et Cosmas, chef des Bleus — menaient, comme des Ismaélites, une sorte de guérilla contre les musulmans, les Byzantins et l’un contre l’autre ; contre quiconque, en somme, se trouvait sur leur chemin. Amr, cependant, concentrait peu à peu toutes ses forces sur Alexandrie. Il laissa une garnison suffisante à Babylone, mais leva le grand camp qui s’y trouvait[164], et fit mouvoir le gros de son armée vers le nord. En chemin, il prit la ville de Nikiou, avec un terrible carnage, bien qu’on n’eût tenté nulle résistance. Ils passèrent au fil de l’épée tous ceux qu’ils rencontrèrent, « dans les rues et dans les églises, hommes, femmes et enfants pareillement, n’épargnant personne ».

Héraclius avait en hâte dépêché Cyrus à Alexandrie pour aider à la défense de cette ville ; et, à cette époque, non seulement toutes les troupes byzantines d’Égypte, mais tous les civils de cette nationalité qui le pouvaient, abandonnant leurs maisons et leurs biens, s’étaient rassemblés dans ses murs pour leur sûreté. Il y avait pourtant peu d’espoir de sûreté ; car Alexandrie, comme le reste de l’Égypte, était déchirée par des dissensions intestines, et l’unité d’action y était impossible.

Le général commandant était Théodore ; et le seul autre général byzantin qui restât paraît avoir été le lâche Domentianus. Parmi les civils qui s’étaient réfugiés à Alexandrie, il y avait deux personnages de haut rang officiel : l’un était un Égyptien monothélite, nommé Ménas ; et l’autre, un frère du défunt patriarche byzantin Georges, du nom de Philiadès, et probablement d’origine grecque. Domentianus était en querelle avec ces deux hommes, comme aussi avec le patriarche Cyrus, son propre beau-frère. Théodore fut si fort dégoûté de la conduite de Domentianus qu’il refusa d’épouser sa querelle, même contre l’Égyptien Ménas. Domentianus enrôla donc pour son propre compte tous les Bleus qu’il put trouver à Alexandrie pour sa protection ; et Ménas en fit autant, en rangeant tous les Verts de la ville sous son enseigne privée. Naturellement, il ne fallut pas longtemps pour que les deux partis fussent en guerre ouverte dans les rues. Ce fut avec la plus grande peine que Théodore réprima les émeutes, et dégrada Domentianus de son rang de général. Cependant, les Arabes se resserraient autour d’eux de tous côtés ; et, à l’automne de l’an 640, le siège avait commencé.

Bien que les vivres fussent coupés par terre, la mer demeurait toujours ouverte aux Alexandrins ; et cela explique le fait que, malgré toute sa faiblesse intérieure, Alexandrie tint contre les musulmans plus d’une année. Au début, ils attendaient avec confiance du secours de Constantinople ; mais l’état des affaires là-bas n’était pas favorable à une entreprise aussi coûteuse et difficile que la reconquête de l’Égypte. Héraclius était déjà frappé à mort, et rendit le dernier soupir en février 641. Son fils aîné, Constantin, était un invalide sans espoir ; et le mariage incestueux d’Héraclius avec sa nièce Martine — dont il désirait que le fils en bas âge partageât le trône avec Constantin — avait tourné contre lui toute la puissance de l’Église.

Quand la nouvelle de sa mort parvint à Alexandrie, Théodore sentit que tout espoir était perdu. Quels étaient ses sentiments personnels touchant la succession, nous ne le savons pas ; mais Domentianus, Ménas et le patriarche Cyrus s’accordaient à désirer la paix avec les musulmans, et leur influence réunie auprès des principaux hommes de la cité fut trop forte pour lui. La reddition devint une question de temps et de conditions.

L’unique occasion que le sort avait mise entre leurs mains avait été gâchée. À une occasion, nous dit-on, Amr lui-même, avec son second et son affranchi, fut fait prisonnier par les Byzantins dans une brillante sortie, et amené devant Théodore. Nul ne connaissait le nom ni le rang de leur prisonnier ; et quand Amr, par son maintien hautain, fut en danger de se trahir, il fut sauvé par la présence d’esprit de son affranchi, qui se précipita et le frappa sur la bouche, lui ordonnant de se taire devant ses supérieurs. Le second d’Amr prit alors la conversation sur lui-même, et trouva moyen de persuader Théodore et Cyrus de les renvoyer « auprès d’Amr » avec des propositions de trêve. Ce ne furent que les tumultueuses réjouissances de l’armée musulmane, au retour inattendu de leurs chefs, qui révélèrent aux Alexandrins l’occasion qu’ils avaient perdue.

Une attaque désespérée, qui rendit pour un court temps les Arabes maîtres de la ville, amena les choses à une crise. Les Byzantins réussirent, il est vrai, à les déloger de nouveau, grâce à la témérité du général musulman ; mais on sentit qu’il était vain de prolonger la lutte davantage. Cyrus fut habilité à traiter avec Amr de la reddition de la ville et du retrait des Byzantins hors d’Égypte.

Les conditions, si nous pouvons les tenir de Jean de Nikiou, furent aussi bonnes qu’ils eussent pu l’espérer. Une cessation des hostilités de onze mois fut accordée, pour permettre à tous les Byzantins vivant en Égypte qui le désiraient de quitter le pays. Une grosse somme d’argent fut demandée pour leur rançon ; et il fut convenu que ceux qui préféreraient demeurer dans le pays paieraient tribut en commun avec les Égyptiens de souche aux musulmans. Toutes les troupes byzantines devaient se retirer avec les honneurs de la guerre, emportant ce qui leur appartenait. Un engagement solennel fut donné qu’elles ne tenteraient jamais de rentrer dans le pays ; et cent otages — cinquante de l’armée, et cinquante civils — devaient être livrés jusqu’à ce que l’accord fût exécuté.

De leur côté, les musulmans promirent qu’ils observeraient avec les chrétiens byzantins les mêmes conditions qu’ils avaient déjà promises aux Égyptiens : qu’ils ne leur prendraient nulle église, et ne tenteraient pas de s’immiscer dans leurs affaires religieuses. Chose curieuse, la dernière clause de ce traité stipulait que les Juifs seraient autorisés à vivre en paix à Alexandrie. Probablement la communauté s’était engagée, à cette condition, à fournir la plus grande partie de l’argent qui fut payé aux musulmans.

Cyrus revint dans la ville et soumit l’accord proposé à Théodore et aux autres principaux hommes des divers partis ; mais il y eut quelque hésitation, et l’on proposa finalement d’envoyer un exprès à Constantinople pour demander la sanction de Constantin avant de conclure l’accord. Il advint ainsi que le général musulman et son armée entrèrent dans la ville pour recevoir la rançon promise avant que la reddition eût été publiquement annoncée. La population accourut pour s’opposer à leur entrée, et l’on dépêcha en hâte une troupe de soldats pour contenir la foule et l’assurer que la paix avait été faite par le patriarche Cyrus. Là-dessus, la fureur de la foule se tourna contre Cyrus, et l’on réclama sa vie à grands cris. Cyrus, qui ne manquait pas de courage, sortit et fit face à la foule hurlante, laquelle, au lieu de se jeter sur lui, se calma peu à peu pour entendre ce qu’il avait à dire. Alors il leur adressa un discours qui travailla si bien leurs sentiments qu’ils furent couverts de honte, et offrirent volontiers d’apporter leur or pour le paiement de la rançon.

Ainsi, au mois de décembre de l’an 641, l’Égypte passa sous le joug musulman, dont — que ce fût sous l’Arabe, le Circassien ou le Turc — elle n’a jamais pu depuis se libérer, et qui, lentement mais sûrement, a écrasé son art, sa civilisation, son savoir, sa religion, et presque sa vie même ; car, des quatre millions qui composent la population actuelle de l’Égypte[165], il en est à peine sept cent mille qui puissent revendiquer sans conteste d’être les vrais descendants des anciens Égyptiens, et les témoins persévérants, à travers des siècles de persécution, de la foi du Christ.

Titre : Fleuron - Description : Fleuron

Titre : Petite croix copte - Description : Petite croix copte

Édition Coptipedia

Fin de la Première Partie



[1]Éléments biographiques d’après la notice « Edith Butcher » du carnet Gender Desk (genderdesk.wordpress.com), complétée par Wikisource, Wikidata (Q18366442), Open Library et les annales généalogiques de la famille Floyer.

[2]Tome I : archive.org/details/storychurchegyp02butcgoog ; tome II : archive.org/details/storychurchegyp00butcgoog (numérisation Google, université du Michigan).

[3]Note de l’autrice : « La prétendue nécessité de placer une date en tête de chaque page d’un livre d’histoire a rendu mon travail plus difficile. Souvent, les événements relatés dans la page ne peuvent être datés avec précision, à une année ou deux près ; c’est pourquoi il ne faut se fier à aucune date, hormis celles qui figurent dans le texte même. »

[4]Note de l’autrice : « D’autre part, le respect des bienséances littéraires m’a maintes fois contrainte à présenter sous un jour trop favorable les gouverneurs musulmans. »

[5]Note de l’autrice : voir Juvénal, Satires, XV, 36.

[6]Note de l’autrice : entre la troisième et la quatrième cataracte.

[7]Note de l’autrice : Jérémie, XL-XLIV.

[8]Note de l’autrice : on remarquera que, même à l’époque mahométane, chaque fois qu’une croisade ou une guerre européenne jette une soudaine lumière sur l’Égypte, c’est toujours du « sultan de Babylone » que parlent les chroniqueurs, et non de Memphis ni du Caire.

[9]Note de l’autrice : le professeur Sayce appelle cette forteresse Kri-Ahu ; la plupart des villes de l’ancienne Égypte portaient un double nom.

[10]Note de l’autrice : la description de la Babylone d’Égypte dans le Dictionary of Greek and Roman Geography de Smith est inexacte quant à sa position par rapport à Memphis.

[11]Note de l’autrice : Jérémie, XLVI, 18-27.

[12]Note de l’autrice : « Vieux-Caire » est le nom donné à l’époque moderne à la ville qui surgit sur les ruines de l’antique Babylone après sa destruction presque totale par le feu, au XIIᵉ siècle. Le mur de Trajan, et la ville chrétienne et juive qu’il enfermait alors et enferme encore, sont tout ce qui reste aujourd’hui de Babylone.

[13]Note de l’autrice : Makrizi a sans doute copié exactement la date portée sur la porte — 336 d’Alexandre ; mais on verra que ses propres calculs sont fort vagues. La destruction de Jérusalem par Titus eut lieu en 69-70 apr. J.-C. ; l’Hégire, en 622.

[14]Note de l’autrice : « Anbar » est, en ancien égyptien, le mot pour « père » ; il devint « Apa » dans le copte plus tardif, et l’arabe « Abou » a maintenant généralement pris sa place. Le préfixe « Mar », encore employé pour les saints coptes, est d’origine chaldéenne et signifie « Seigneur » — Mari, « mon Seigneur ». L’église est en réalité dédiée à saint Serge et à saint Bacchus, compagnons d’armes et martyrs ; mais Bacchus, étant le nom d’un dieu païen, n’est jamais prononcé.

[15]Note de l’autrice : le préfixe « saint » ne s’emploie pas en Égypte. Pour les saintes, le mot usuel pour « dame », Sitt ou Sitti (« ma dame »), s’emploie maintenant couramment comme préfixe devant le nom.

[16]Note de l’autrice : même dans un ouvrage aussi récent et soigné que le Dictionary of Christian Biography de Smith, j’ai trouvé mention de « Babylone » sans la moindre indication qu’il s’agissait de la Babylone d’Égypte. Je crois même que l’auteur de l’article était persuadé que Jérôme, qu’il cite, parlait de la Babylone d’Assyrie ; or un coup d’œil au contexte chez Jérôme aurait prouvé sans conteste qu’il parlait de la Babylone d’Égypte. Jérôme rapporte qu’Hilarion quitta Bethléem avec « quarante moines capables de marcher sans manger jusqu’au coucher du soleil. Le cinquième jour, il parvint à Péluse, puis au camp (Scenæ Veteranorum) pour voir Dracontius, et enfin à Babylone pour voir Philon. » (Des évêques exilés.)

[17]Note de l’autrice : ce district comprenait cinq vieilles colonies grecques — Cyrène (Kirwan), Ptolémaïs (Barca), Arsinoé (Teucheira), Bérénice (Hespérides) et Apollonie ; le nom de Pentapole (« cinq villes ») lui vint de là. Il demeura une province de l’Égypte pendant quelques siècles après la conquête romaine.

[18]Note de l’autrice : Eusèbe donne la deuxième année de Claude comme date de la première visite de Marc à Alexandrie, soit vers 43 apr. J.-C. ; le Chronicon Alexandrinum la place en l’an 49. L’année 45 paraît cependant mieux s’accorder avec les événements rapportés dans les Actes des Apôtres.

[19]Note de l’autrice : l’orthographe de ce nom varie selon les autorités.

[20]Note de l’autrice : l’expression orientale d’un fait fort simple donnerait souvent à une personne crédule l’impression qu’un miracle a été accompli, sans aucune intention de tromper de la part du narrateur.

[21]Note de l’autrice : Sozomène, écrivant vers l’an 444, mentionne que, de son temps, la durée du Carême variait selon les localités, de deux à six ou sept semaines. Il dit aussi : « Il y a plusieurs villes et villages en Égypte où, contrairement aux usages établis ailleurs, les gens se réunissent le soir du sabbat (le samedi) ; et, bien qu’ayant dîné auparavant, participent aux saints mystères. »

[22]Note de l’autrice : il est vrai qu’Annianus avait été consacré quelques années plus tôt, à l’occasion du premier départ de saint Marc hors d’Égypte ; mais son accession au patriarcat se date généralement de la mort de Marc.

[23]Note de l’autrice : Esneh.

[24]Note de l’autrice : voir, pour une description du Kasr-el-Shamma, l’ouvrage de Butler, Coptic Churches, t. I, chap. 4.

[25]Note de l’autrice : quelques-uns nient que cette lettre ait été écrite par l’empereur, et lui assignent une date un peu plus tardive.

[26]Note de l’autrice : hormis le patriarche lui-même, il n’y avait pas d’évêques en Égypte, au sens où nous entendons cette charge, jusqu’au temps de Démétrius. Ceux qui étaient sous le patriarche n’étaient que prêtres et diacres ; mais il avait, à Alexandrie, un corps de prêtres jouissant de privilèges spéciaux, répondant au chapitre d’une cathédrale anglaise.

[27]Note de l’autrice : c’est-à-dire lorsqu’il traversa l’Égypte proprement dite, par distinction d’avec la ville d’Alexandrie.

[28]Note de l’autrice : c’est-à-dire rien qui soit propre à leur religion.

[29]Note de l’autrice : une laure se distinguait d’un monastère en ce qu’elle était un ensemble de cellules séparées, généralement taillées dans le roc, sous un abbé élu par les ascètes eux-mêmes. Ils vivaient beaucoup plus à l’écart, et réglaient bien davantage leur propre discipline, que ne le pouvaient les habitants d’un monastère. La communauté de saint Fronton paraît être morte avec lui ; l’établissement permanent de Nitrie commença avec Ammon.

[30]Note de l’autrice : il faut se rappeler que l’Inde du deuxième siècle était un nom géographique fort vague. Nous avons néanmoins toute raison de conclure que l’Inde dont il est ici question est bien l’Inde proprement dite.

[31]Note de l’autrice : beaucoup de ces écrits n’étaient nullement destinés à tromper, mais étaient des fictions qui, dans les âges postérieurs et moins critiques, furent prises pour des faits.

[32]Note de l’autrice : Sévère était né à Leptis Magna, qui faisait alors partie du territoire de l’Égypte.

[33]Note de l’autrice : c’était alors une marque du sacerdoce païen, non permise aux chrétiens.

[34]Note de l’autrice : une obole est une petite monnaie de cuivre de valeur incertaine ; Cruse l’évalue à un penny, Mommsen à un farthing de notre monnaie.

[35]Note de l’autrice : voir Mommsen, t. II, p. 228.

[36]Note de l’autrice : originaire du Pont, employé aux travaux publics à Jérusalem sous Hadrien, et converti au judaïsme — ou, selon d’autres, au christianisme.

[37]Note de l’autrice : que Ammonios Saccas ait fondé l’école des platoniciens d’Alexandrie, et que non seulement Plotin et Longin, mais aussi les chrétiens Origène et Héraclas, et d’autres, aient été ses élèves, est généralement admis par tous les auteurs. Les opinions diffèrent, cependant, sur la question de savoir si Ammonios Saccas fut lui-même, à quelque moment de sa vie, chrétien.

[38]Note de l’autrice : ceci se rapporte à la guerre civile, qui s’acheva par le meurtre de Philippe et l’avènement de Dèce.

[39]Note de l’autrice : celui de Dèce — au début de l’année 250.

[40]Note de l’autrice : probablement le fils du patriarche.

[41]Note de l’autrice : la croyance de l’ancienne Égypte était que, bien que le corps mourût, l’esprit (le Ba) et l’âme humaine (le Ka) continuaient de vivre — l’un dans un autre monde, l’autre dans la momie, préparée pour le contenir jusqu’au jour de la Résurrection, où le Ba et le Ka seraient de nouveau réunis. De là l’importance attachée à la conservation de la momie, comme lieu de repos du Ka.

[42]Note de l’autrice : Eusèbe et Socrate l’appellent partout Novat. Bien des autorités le nomment Novatien, pour le distinguer de son homonyme, contemporain et ami, Novat de Carthage. Quelques auteurs tiennent même Novatien pour la forme correcte du nom.

[43]Note de l’autrice : on trouvera un récit complet de la vie et de la mort de Paul dans les Ermites de Kingsley.

[44]Note de l’autrice : M. Butler, dans ses Coptic Churches.

[45]Note de l’autrice : dans le Fayoum.

[46]Note de l’autrice : extrait du Traité sur les promesses, de Denys.

[47]Note de l’autrice : ce devait être un canal ; même alors, le Nil ne coulait pas immédiatement au bord d’Alexandrie.

[48]Note de l’autrice : la lettre pascale était une sorte d’épître générale, publiée avant chaque Pâque par le pape d’Alexandrie, qui notifiait ainsi à l’Église en général, et à son propre pays en particulier, le jour où tomberait Pâque cette année-là. Le grand respect où était tenue la science astronomique et mathématique de l’Égypte rendait naturel que la décision sur un tel point fût laissée au chef de l’Église d’Égypte. Ces épîtres commençaient souvent par une sorte de sermon adressé à l’Église.

[49]Note de l’autrice : cela implique que l’opération de la trachéotomie pour la diphtérie était connue des Égyptiens à cette époque ; car la seule manière dont la succion pût être employée était, comme aujourd’hui, de dégager la trachée après l’opération. C’est une intervention dangereuse, et plus d’un médecin anglais y a perdu la vie.

[50]Note de l’autrice : le professeur Mommsen lui-même semble être tombé ici dans des erreurs de chronologie. Il donne la date de la conquête d’Alexandrie par les Palmyréniens comme 267-268 ; et pourtant il rapporte à cette période la lettre de Denys décrivant la lutte entre Émilien et le général romain, alors que Denys mourut en 266, ou, selon les autorités allemandes les plus récentes, en 264.

[51]Note de l’autrice : Matthieu xix, 21.

[52]Note de l’autrice : Théonas ne conçoit évidemment pas qu’un empereur de Rome pût être ignorant au point de n’avoir jamais entendu parler de Ptolémée Philadelphe. C’était pourtant probablement le cas, car même les admirateurs de Dioclétien reconnaîtraient son ignorance de tout, hormis les matières pratiques.

[53]Note de l’autrice : les récits que Gibbon donne de ces événements fournissent une curieuse preuve de combien son préjugé en faveur de quiconque opprimait le christianisme pouvait fausser son jugement.

[54]Note de l’autrice : Jean de Nikiou dit qu’en Égypte la persécution commença immédiatement après la répression de la révolte. Cela paraît bien plus probable, et résoudrait certaines difficultés chronologiques relatives au schisme mélitien en Égypte. Dans le cas de la persécution de Dèce aussi, nous savons qu’elle commença en Égypte une année entière avant la publication de l’édit dans tout l’empire.

[55]Note de l’autrice : il faut se rappeler, en justice pour Dioclétien, que la persécution qui porte son nom n’atteignit toute sa barbarie de procédure qu’après que sa folie passagère, puis son abdication forcée, eurent laissé Galère libre d’agir en son nom. Le premier édit était déjà assez mauvais ; mais le deuxième et le troisième, qui le suivirent à quelques semaines d’intervalle, et décrétèrent d’abord l’emprisonnement de tout le clergé, puis qu’on le contraignît par la torture à sacrifier, furent la conséquence d’un incendie au palais — que les écrivains contemporains affirment, sans être démentis, avoir été allumé par ordre de Galère lui-même, lequel en rejeta ensuite la faute sur les chrétiens, et extorqua ainsi le consentement de Dioclétien à de nouvelles mesures contre eux. Le quatrième édit fut publié pendant que Dioclétien avait perdu la raison, et le pire de la persécution suivit son abdication.

[56]Note de l’autrice : on dit que l’église grecque de Saint-Georges, dans la forteresse de Babylone, était primitivement dédiée au saint arien ; et il y en avait une autre à Girgeh.

[57]Note de l’autrice : quel fut l’animal qui, aux temps préhistoriques, donna naissance au mythe du dragon, on ne le saura probablement jamais. Dans la Genèse, il est traduit par « baleine » ; en Égypte, il est représenté tantôt comme un crocodile, tantôt comme un crocodile ailé, tantôt comme un grand serpent.

[58]Note de l’autrice : dans la Petite Oasis (Oasis Parva), il y avait, au treizième siècle, une église de Saint-Georges qui prétendait posséder le corps de saint Georges. La tête, on la reconnaissait à Lydda ; mais on disait que le corps leur avait été envoyé, longtemps après le martyre, pour plus de sûreté.

[59]Note de l’autrice : Jean de Nikiou, écrivant en Égypte au septième siècle, dit que, lorsque Dioclétien perdit la raison, il fut banni dans une île couverte de forêts, nommée Waros, située à l’occident. Là, dit-il, se trouvaient quelques croyants qui s’y étaient réfugiés pour échapper à la persécution. Ceux-ci eurent compassion de l’empereur déchu, lui apportèrent chaque jour sa nourriture, et le soignèrent si bien qu’il recouvra la raison. Il manda alors à l’armée et au sénat de Rome qu’on le remît en liberté et qu’on le rétablît sur son trône ; mais ils refusèrent de le recevoir. Là-dessus, il tomba dans la mélancolie, et passa son temps à pleurer. Sa folie s’accrut de plus en plus, il devint aveugle, et ainsi — soigné par les seuls qu’il avait condamnés à l’esclavage, à la torture et à la mort — sa vie s’éteignit, et il mourut.

[60]Note de l’autrice : ce jeûne de quarante jours avant Pâque n’était pas encore la règle de l’Église, mais une pénitence particulière. L’usage des premiers temps de l’Église était de quarante heures. Irénée dit, écrivant à ce sujet à Victor et lui remontrant la ligne dure et rigoureuse que ce dernier était enclin à tracer : « Car le différend ne porte pas seulement sur le jour [de Pâque], mais aussi sur la manière de jeûner. Car les uns pensent ne devoir jeûner qu’un seul jour, d’autres deux, d’autres davantage ; quelques-uns comptent leur jour comme étant de quarante heures, nuit et jour ; et cette diversité, parmi ceux qui l’observent, n’est pas une chose qui vient de surgir de nos jours, mais existait longtemps avant nous, chez ceux qui nous ont précédés et qui, peut-être, n’ayant pas réglé les choses avec assez de rigueur, établirent la pratique née de leur simplicité et de leur inexpérience. Et pourtant ceux-là gardaient la paix, et nous l’avons gardée les uns avec les autres. »

[61]Note de l’autrice : Philippe Ier.

[62]Note de l’autrice : l’ère des Martyrs, ou ère copte, date non pas de 303, mais de 284 apr. J.-C., la première année de Dioclétien.

[63]Note de l’autrice : le symbole, tel qu’il fut adopté au concile de Nicée, se terminait par « nous croyons au Saint-Esprit ». Les clauses restantes, parmi lesquelles le Filioque, furent ajoutées plus tard.

[64]Note de l’autrice : une partie du concile de Nicée tenta d’imposer le célibat au clergé. La proposition fut reçue avec indignation et rejetée ; l’évêque égyptien Paphnuce, qui était moine, se distingua par une protestation énergique contre une telle atteinte à la liberté chrétienne.

[65]Note de l’autrice : le concile de Nicée passa aussi ce canon : « Attendu que certains fléchissent le genou le dimanche et durant les jours de la Pentecôte, le saint concile, afin que tout soit partout uniforme, décrète que les prières soient offertes à Dieu en posture debout. »

[66]Note de l’autrice : sous les empereurs romains, un Égyptien avait honte de lui-même s’il ne pouvait montrer un dos couvert de marques de coups avant de consentir à payer l’impôt à son maître étranger détesté. À notre propre siècle, ils montraient la même forme désespérée de protestation contre la domination des Turcs, aussi tard que l’année 1880.

[67]Note de l’autrice : la nouvelle capitale fut solennellement consacrée le 11 mai 330 apr. J.-C.

[68]Note de l’autrice : cette confusion du Romain avec le Grec ne se borna pas, bien entendu, à l’Égypte. Les mêmes causes produisirent le même effet dans tout l’Empire d’Orient, et aujourd’hui dans tout le monde de langue arabe.

[69]Note de l’autrice : il existe une légende copte fort curieuse, qui donne en grand détail les circonstances de la visite de la reine de Saba (l’Éthiopie orientale, ou Abyssinie) à Salomon, et de la visite ultérieure, à la cour de son père, du fils qu’elle avait eu de lui. En cette occasion, avec la connivence secrète du roi et l’aide de quatre prêtres qu’il soudoya, il aurait dérobé l’Arche sacrée et l’aurait emportée en Éthiopie. « Voilà, conclut le narrateur, comment l’Arche fut emportée dans le royaume d’Abyssinie ; et elle y demeura jusqu’à la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

[70]Note de l’autrice : la légende égyptienne déjà mentionnée affirme que saint Marc prêcha le christianisme en Éthiopie aussi bien qu’en Égypte. Le récit de Frumentius implique certainement qu’il avait trouvé des traces de christianisme dans le pays.

[71]Note de l’autrice : Rufin déclare avoir écrit ce récit, non par ouï-dire, mais de la bouche d’Édésius lui-même, alors prêtre à Tyr.

[72]Note de l’autrice : Pinnès écrivit une curieuse lettre à Jean Arcaph, l’avertissant que cette accusation ne pouvait plus être portée contre Athanase, puisqu’on savait par toute l’Égypte qu’Arsène était vivant.

[73]Note de l’autrice : à strictement parler, Hannibalien reçut le titre de roi, et non de César.

[74]Note de l’autrice : Eusèbe avait été deux fois transféré — de Beyrouth à Nicomédie, et de Nicomédie à Constantinople —, bien que le transfert fût alors regardé comme non canonique.

[75]Note de l’autrice : ce saint était probablement Quirinus, évêque de Siscia, en Illyrie, l’un des martyrs sous Dioclétien.

[76]Note de l’autrice : cet Ammonius était l’aîné des Longs Frères, dont nous entendrons tant parler sous Théophile.

[77]Note de l’autrice : il ne reste de cet auteur qu’un seul ouvrage — sur la musique.

[78]Note de l’autrice : la même accusation est portée contre Athanase, de sorte qu’elle vaut peu.

[79]Note de l’autrice : il ne faut pas oublier qu’il y avait deux villes de ce nom en Égypte, et certains indices donneraient à penser que toutes deux furent à une époque des évêchés.

[80]Note de l’autrice : des sièges de Verceil, de Calaris, de Milan et de Naples. Libère de Rome et Hosius de Cordoue n’étaient ni à Arles ni à Milan.

[81]Note de l’autrice : le trône de l’évêque était toujours, dans l’Église égyptienne, derrière l’autel et face au peuple ; c’est généralement une niche dans le mur, comme le kiblah d’une mosquée, avec un siège de pierre assez élevé pour que celui qui l’occupe soit vu de l’assemblée.

[82]Note de l’autrice : presque toutes les églises égyptiennes sont aussi des places fortes ; les circonstances ne les en ont jamais dispensées.

[83]Note de l’autrice : il est à peine besoin de signaler que le mot « apologie » est employé en son sens technique, non en son sens populaire moderne. C’étaient là d’élaborés traités, et non de simples lettres de défense et d’excuse.

[84]Note de l’autrice : la similitude des noms de Grégoire et de Georges (Gregorius, Georgius), et le fait qu’ils fussent tous deux de Cappadoce, a entraîné bien de la confusion entre eux. Le récit donné dans le texte a été écrit après une étude très soigneuse de toutes les autorités disponibles.

[85]Note de l’autrice : pour ce procédé et d’autres actes arbitraires, Artémius fut décapité par Julien.

[86]Note de l’autrice : à la majorité, au second de ces conciles, il fut, avec plusieurs autres évêques, déposé de son siège, mais la sentence resta sans effet.

[87]Note de l’autrice : Julien écrit au préfet d’Alexandrie : « Quand bien même tu négligerais de m’écrire sur tout autre sujet, c’est du moins ton devoir de m’informer de ta conduite envers Athanase, l’ennemi des dieux. Mes intentions te sont connues depuis longtemps. Je jure, par le grand Sérapis, que si, aux calendes de décembre, Athanase n’a pas quitté Alexandrie — que dis-je, l’Égypte —, les officiers de ton gouvernement paieront une amende de cent livres d’or. Je suis lent à condamner, mais plus lent encore à pardonner. »

[88]Note de l’autrice : le monastère de Ta-ben-isi (la cité d’Isis ; ou, comme l’appelaient les Grecs, Aphroditopolis) était probablement celui qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de Monastère Blanc — Deyr el-Abiad.

[89]Note de l’autrice : j’ai donné l’histoire telle que la rapporte Jean de Nikiou, qui suppose toutefois que Basile était à cette époque évêque de Césarée.

[90]Note de l’autrice : voir le discours de Thémistios, en 364.

[91]Note de l’autrice : les mœurs des classes non monastiques devinrent cependant si mauvaises que la population diminua par suite de leur débauche ; tandis que la richesse s’acquérait tellement plus par la fraude que par l’honnête labeur qu’on tenait pour acquis qu’un homme riche devait avoir été ou un coquin, ou l’héritier d’un coquin.

[92]Note de l’autrice : les mêmes luttes scandaleuses entre partis rivaux de chrétiens se déroulaient à Rome comme à Constantinople. Damase avait assuré sa propre élection par la force.

[93]Note de l’autrice : Gibbon dit que cette expédition armée, forte de huit mille hommes, contre les moines de Nitrie, visait à contraindre les jeunes et les valides d’entre eux à servir dans l’armée. Cela se peut ; mais sa seule autorité paraît être deux historiens français, qui citent le code théodosien pour montrer que les moines étaient assujettis au service militaire. Tous les écrivains contemporains s’accordent à dire que ce fut une tentative pour imposer la doctrine arienne à la grande place forte religieuse de l’Égypte.

[94]Note de l’autrice : l’actuelle el-Arich.

[95]Note de l’autrice : « Sarrasins » était le nom général donné à toutes les tribus arabes vivant entre la côte de la mer Rouge et l’Euphrate.

[96]Note de l’autrice : par un canon de Nicée, Jérusalem (Aelia) était classée au second rang. La véritable question de la suprématie, cependant, se posait entre Alexandrie et Rome.

[97]Note de l’autrice : Jean de Nikiou, p. 486.

[98]Note de l’autrice : le récit de Jean est vague, mais probablement les enfants, dans un accès d’espièglerie, renversèrent et brisèrent les statues.

[99]Note de l’autrice : cette description de la statue est copiée de l’Histoire de l’Église du chanoine Bright (313-451).

[100]Note de l’autrice : Jean de Nikiou dit que l’église bâtie sur le site du temple de Sérapis fut appelée du nom d’Honorius, le fils de l’empereur, mais que c’était la même qu’on appelait de son temps (au septième siècle) l’église des saints Côme et Damien.

[101]Note de l’autrice : on dit que le premier ministre fit mander Théophile, et lui donna le choix entre consacrer Chrysostome ou affronter une enquête sur certains de ses propres procédés arbitraires.

[102]Note de l’autrice : Jérôme, alors à la tête d’un monastère à Bethléem, semble avoir eu une singulière aptitude à la querelle. Il était déjà en mauvais termes avec son vieil ami Rufin, qui avait vécu avec Mélanie sur le mont des Oliviers depuis son départ d’Égypte jusqu’en 397, où il retourna à Rome. Jérôme s’était auparavant querellé avec Théophile au sujet d’un évêque égyptien que ce dernier avait déposé synodiquement, et que Jérôme avait reçu avec honneur.

[103]Note de l’autrice : cette discourtoisie étudiée envers un postulant devint plus tard une partie de la règle monastique en Occident.

[104]Note de l’autrice : tous les moines ne prirent pas ainsi la lettre de remontrance de leur pape. L’un des moines ignorants qui avaient toujours adoré Dieu comme un homme déifié était un vieillard nommé Sérapion, tenu en grand respect à Scété. Il fut convaincu, après une longue et patiente argumentation de l’abbé de Scété et d’un savant diacre de Cappadoce qui visitait alors Scété, que les passages de l’Écriture qu’il avait pris à la lettre devaient s’entendre en un sens spirituel. Après cela, le pauvre vieillard trouva presque impossible de prier, et, fondant en larmes, il s’écria : « Ils m’ont ôté mon Dieu, et je ne sais plus qui adorer. »

[105]Note de l’autrice : Anastase, pape de Rome, se prononça aussi contre Origène à cette époque, mais reconnut ensuite qu’il ne savait pas qui était Origène, ni quel langage il avait tenu.

[106]Note de l’autrice : il y avait une grande ville séculière liée aux exploitations de natron.

[107]Note de l’autrice : l’affass, ou khaffas, une industrie semblable à la vannerie. La matière employée est la nervure des feuilles de palmier.

[108]Note de l’autrice : il est fort possible que cette accusation supplémentaire ait été portée de bonne foi. L’ignorance se répandait si vite dans la nation égyptienne jadis civilisée que quiconque connaissait et pratiquait encore quelque forme de science était exposé à tout moment à être accusé de magie et de sorcellerie ; et le savoir n’était pas en meilleur état dans le reste de l’empire.

[109]Note de l’autrice : Chrysostome, comme sans doute chaque lecteur le sait, n’était que le surnom du patriarche byzantin. Il y avait eu un Chrysostome (Bouche d’or) plus ancien à Alexandrie, qui était un célèbre philosophe païen.

[110]Note de l’autrice : la traduction de ces lettres, et d’un ou deux passages de ce chapitre indiqués par des guillemets, est empruntée au très remarquable article sur Synésius, dans le Dictionnaire de biographie chrétienne de Smith, par feu le révérend T. Holcombe.

[111]Note de l’autrice : l’empereur. Dans les récits et les histoires coptes, il est toujours appelé le roi.

[112]Note de l’autrice : l’Égypte, sous les empereurs byzantins, fut d’abord divisée en six provinces, chacune sous un préfet impérial qui prenait ses ordres de Constantinople et n’avait pas de supérieur en Égypte. Les collecteurs d’impôts relevaient aussi de Constantinople, et non du préfet. Plus tard, le pays fut divisé en huit gouvernements, savoir : la Haute-Thébaïde, avec onze villes ; la Basse-Thébaïde, avec dix villes (y compris la Grande Oasis et une partie de l’Heptanomide) ; la Haute-Libye, ou Cyrène ; la Basse-Libye, ou Parætonium ; l’Arcadie (d’après Arcadius) ; l’Égyptiaque, la moitié occidentale du Delta ; l’Augustamnique Ire, ou Delta oriental ; l’Augustamnique IIe, de Bubaste à la mer Rouge.

[113]Note de l’autrice : Thoas avait été l’instrument complaisant d’Andronicus dans ses crimes les plus atroces.

[114]Note de l’autrice : le nom Chénouda a été — à tort, peut-être — identifié au latin Sanutius. On dit qu’il signifie « le Fils de Dieu » en égyptien. En 1833, M. Curzon visita le monastère de saint Chénouda, et écrit dans son livre : « Qui était le grand Abou Chénoud, et ce qu’il avait fait pour être canonisé, je ne pus trouver personne pour me le dire. C’était, je crois, un saint mahométan ( !), et ce monastère copte avait été en quelque sorte placé sous l’ombre de sa protection, dans l’espoir de le sauver des persécutions des fidèles. »

[115]Note de l’autrice : Panopolis en grec, et probablement Khemmis dans l’ancien Empire égyptien.

[116]Note de l’autrice : cet incident n’arriva qu’en 450, lorsque Chénouda avait près d’un siècle.

[117]Note de l’autrice : la secte des novatiens, et des individus plus sévères encore au sein même de l’Église, déclaraient que nul repentir ne pouvait sauver ceux qui étaient tombés dans un péché mortel après le baptême.

[118]Note de l’autrice : il y a encore dix églises dédiées à Anba Chénouda dans la Thébaïde, et une dans la forteresse romaine de Babylone.

[119]Note de l’autrice : on a identifié à Palladius l’auteur d’un fort curieux traité sur « Les nations de l’Inde et les Brahmanes », mais la similitude du nom semble être le seul fondement de cette identification. Ce Palladius se mit en route pour l’Inde afin d’étudier la philosophie de ce pays, et persuada l’évêque d’Adoulis, port de la mer Rouge, de l’accompagner. Ils rencontrèrent tant de difficultés qu’ils finirent par revenir en Égypte, n’ayant passé qu’un fort court temps en Inde. Un autre homme, marchand dans le commerce de l’Inde, avait fait la même tentative en compagnie d’un prêtre, mais ils n’allèrent jamais plus loin que Taprobane (Ceylan), où ils furent faits prisonniers, et vécurent six ans dans l’esclavage avant de pouvoir s’échapper.

[120]Note de l’autrice : Akhmîm donna naissance à d’autres grands hommes, outre des ermites, en ce siècle. C’est là que naquit le poète égyptien Cyrus, ami d’Eudocie, femme de l’empereur Théodose II. Cyrus reçut de l’empereur de hautes charges civiles, et Évagrius dit qu’il fut nommé au commandement des forces d’Occident (Afrique du Nord) ; mais il prit ensuite les ordres sacrés, et fut fait évêque de Cotyée.

[121]Note de l’autrice : ce n’est que dans les récentes années de ce dix-neuvième siècle que les moines égyptiens ont été autorisés à manger de la viande une fois par semaine — le dimanche — au lieu d’une fois par mois.

[122]Note de l’autrice : la cruche à eau.

[123]Note de l’autrice : Sisinnius, un évêque des novatiens.

[124]Note de l’autrice : l’arbre sacré des Latins, aujourd’hui, à Matarieh, est un sycomore. Il a probablement environ deux cents ans.

[125]Note de l’autrice : les parabolani étaient une sorte de confrérie ecclésiastique, dont les fonctions propres étaient de servir d’aides à l’hôpital et de gardes-malades auprès des pauvres souffrants dans leurs maisons. Ils étaient comptés parmi les clercs, mais subordonnés aux ordres réguliers. De 416 à 418, ils furent placés sous le contrôle du préfet, en punition de leur insubordination et de leur conduite émeutière ; mais, après cela, on souffrit de nouveau qu’ils fussent sous les ordres du patriarche. Ce furent les parabolani qui furent principalement responsables du honteux tumulte du concile d’Éphèse en 449.

[126]Note de l’autrice : les diptyques étaient des tablettes pliantes de bois, d’ivoire, d’or ou d’argent, sur lesquelles étaient inscrits les noms qu’on récitait d’ordinaire à l’Eucharistie. C’étaient généralement les noms (1) de Marie, des Apôtres et des autres principaux saints ; (2) des personnages éminents morts dans la communion catholique ; (3) des personnes vivantes que l’Église jugeait bon d’honorer. En Orient, en Espagne et en Gaule, on les lisait avant la consécration ; à Rome, en partie avant et en partie après. (D’après l’Histoire de l’Église de Bright.)

[127]Note de l’autrice : cela est toujours nié ou expliqué autrement par les Églises grecque et romaine, mais il semble peu douteux qu’à un moment de sa vie Cyrille ait tenu les mêmes vues pour lesquelles Dioscore fut ensuite condamné, déclarant à l’époque que sa foi et celle de son prédécesseur Cyrille étaient une seule et même chose. Cyrille dit, écrivant pour défendre sa réconciliation avec Jean d’Antioche : « Concevant les éléments qui constituent le Fils unique et Seigneur, nous disons que deux natures sont unies ; mais, après l’union, la séparation en deux étant désormais abolie, nous croyons que la nature du Verbe est une, comme d’un seul fait homme et incarné. »

[128]Note de l’autrice : il est curieux d’observer que, dans les manuscrits égyptiens de cette période, Alexandrie est encore appelée par son ancien nom égyptien. Cyrille comme Dioscore sont dits « de Rakotis » — non « d’Alexandrie ».

[129]Note de l’autrice : combien cela était loin de la vérité, on peut le voir par la solennelle déclaration suivante de Théodoret, qui aurait pu être écrite par le plus prononcé des monophysites : « Quiconque nie que la Sainte Vierge soit Théotokos, ou appelle Notre-Seigneur Jésus-Christ un simple homme, ou divise le Fils unique-engendré, premier-né de toute créature, en deux Fils, qu’il soit chassé de toute espérance dans le Christ, et que tout le peuple dise : Amen. » Dioscore et ses successeurs, sinon Eutychès lui-même, auraient exprimé leur foi exactement dans les mêmes termes. Pourtant, ces hommes furent rangés dans des camps opposés dans la mélancolique controverse qui suivit. En vérité, la querelle n’était pas réellement religieuse, quoiqu’elle en prît la forme, mais une lutte pour la suprématie entre Léon et Dioscore.

[130]Note de l’autrice : le passage d’Athanase sur lequel s’appuyaient et Cyrille et Eutychès a été rejeté comme apocryphe. Ces deux hommes, toutefois, croyaient honnêtement qu’il était authentique.

[131]Note de l’autrice : il ne semble nul fondement à supposer que les évêques aient acquitté Eutychès « contre leur conscience ». La terreur fut exercée plus tard, au sujet de Flavien, où chacun sentait que Dioscore avait entièrement et inexcusablement tort.

[132]Note de l’autrice : Anatole, avant sa consécration comme patriarche, avait été l’apocrisiaire (le commissaire) de Dioscore à Constantinople.

[133]Note de l’autrice : Évagrius donne une description de l’église Sainte-Euphémie et de ses beaux environs.

[134]Note de l’autrice : les deux partis s’accordaient à invoquer Cyrille, alors qu’en réalité Cyrille, comme le Nouveau Testament, pouvait être cité de l’un et l’autre côté.

[135]Note de l’autrice : ce pape était loin d’être entièrement satisfait des résultats du concile de Chalcédoine. Il avait réussi à écraser son rival le plus redoutable, il est vrai ; mais ni l’empereur ni le concile n’avaient cédé sur la revendication qui lui tenait le plus à cœur : la suprématie du pape romain sur toutes les Églises. Bien loin de là, ils avaient même, malgré la protestation de ses légats, promulgué un canon (le 28e) spécialement destiné à prémunir l’Église d’Orient contre de telles prétentions sans fondement. Léon ne fut pas non plus satisfait de la teneur du décret qui déposait Dioscore ; et, bien que ses légats eussent été autorisés à le faire précéder des mots « L’archevêque de la grande et ancienne Rome, par nous et par le saint synode ici présent », il changea cela, avant de le publier à ses propres évêques, en une forme qui parlait de lui-même comme du « chef de l’Église universelle », condamnant Dioscore « par nous, ses vicaires, avec le consentement du synode ». Il ne trouva pas non plus l’un ou l’autre des nouveaux patriarches — Anatole de Constantinople ou Protérius d’Alexandrie — aussi accommodant qu’il l’avait espéré. De fait, ce dernier, comme Léon mettait en doute l’exactitude de son calcul, peu après son accession, vers le temps de Pâques, donna clairement à entendre au pape romain que le cycle pascal de l’Église égyptienne — « la mère de si laborieuses recherches » — était incontestablement exact, et que l’Égypte et l’Orient célébreraient Pâques en conformité avec lui l’année suivante (455).

[136]Note de l’autrice : c’est-à-dire « le chat ». L’origine de ce surnom est matière à conjecture.

[137]Note de l’autrice : Jean de Nikiou, qui vivait au septième siècle, dit que la vie de Timothée s’était écoulée pieusement, comme moine, au couvent de Kalamoun (dans le Fayoum), jusqu’à ce qu’il fût fait l’un des prêtres d’Alexandrie, puis, après la mort de Dioscore, son successeur. Il parle invariablement de Timothée avec grand respect, et le regarde comme combattant pour la vraie foi contre les chalcédoniens, « qui troublaient le monde entier ».

[138]Note de l’autrice : cela ressort du fait qu’à une époque où son parti triomphait, il tint le même langage à un groupe de moines eutychiens, désireux d’obtenir sa sanction pour leurs vues extrêmes, leur disant que, comme Dioscore, il s’en tenait à la foi de Cyrille, et croyait notre Sauveur consubstantiel selon la chair.

[139]Note de l’autrice : d’un mot copte et latin signifiant « porteur d’une coiffe blanche ».

[140]Note de l’autrice : le nombre des évêques égyptiens qui acceptèrent le concile de Chalcédoine, et constituèrent la hiérarchie de la future Église byzantine d’Égypte, n’était que de quatorze. Le nombre total des évêques égyptiens à cette époque dépassait cent.

[141]Note de l’autrice : le professeur Amélineau incline à penser que par Ménouf on désigne ici Memphis. Mais le récit de Jean de Nikiou conviendrait mieux à la ville actuelle de Ménouf.

[142]Note de l’autrice : ce nom n’a pas été identifié.

[143]Note de l’autrice : une sainte (Iras).

[144]Note de l’autrice : Aétius naquit à Antioche, mais vécut surtout à Alexandrie. C’était un arien extrême.

[145]Note de l’autrice : à moins que nous n’acceptions l’affirmation de Makrizi, qui, au lieu de Tarse, le dit de Tunis.

[146]Note de l’autrice : il fut emprisonné quelque temps à Constantinople.

[147]Note de l’autrice : ces villes étaient si proches l’une de l’autre qu’on les confond aujourd’hui sous le nom d’Abousir-Bana, près de Samannoud.

[148]Note de l’autrice : en 598, Grégoire écrivit à Euloge d’Égypte une lettre qui doit intéresser tous les Anglais. Après avoir félicité le patriarche de son succès à raviver l’Église byzantine en Égypte, il lui parle des efforts qu’il fait de son côté pour la conversion des Angles. Il raconte à Euloge tout ce qui touche la mission de saint Augustin en Angleterre, et rapporte avec joie qu’au dernier Noël pas moins de dix mille païens avaient reçu le saint baptême.

[149]Note de l’autrice : la ville qui s’éleva sur les ruines d’Aykélah fut appelée Zaouiet. Le professeur Amélineau l’identifie à l’actuelle Zaouiet-Sakr.

[150]Note de l’autrice : en Égypte, l’archange Michel avait pris la place de l’un des dieux païens, auquel le peuple était fort attaché. Au quatrième siècle, le pape Alexandre brisa solennellement l’image d’airain de cette idole à Alexandrie, et changea le temple en église. Mais il ne gagna le consentement du peuple qu’en lui promettant qu’il trouverait le patronage de Michel — à qui il dédia l’église — bien meilleur pour lui que celui de l’idole, et que rien ne serait changé à la fête annuelle qu’il avait coutume de célébrer, sinon qu’elle se tiendrait en l’honneur de Michel au lieu de l’idole. Cette antique fête païenne a été gardée en l’honneur de Michel depuis lors. Les Égyptiens ont une légende selon laquelle, un jour de l’année, la bouche du puits de feu purificateur s’ouvre, et c’est le privilège de Michel de s’y plonger et d’en ramener au Paradis autant d’âmes qu’il en peut porter sur ses ailes.

[151]Note de l’autrice : Athribis est en ruine, et sa place est prise par la ville moderne de Benha.

[152]Note de l’autrice : on rapporte que Benjamin fut réconforté dans sa fuite par la vision d’un messager céleste, qui lui prédit que, dans les dix ans, le Seigneur délivrerait les Égyptiens par l’avènement d’une nation circoncise comme eux, et que par elle le joug byzantin serait brisé à jamais.

[153]Note de l’autrice : il est curieux que presque le seul résultat durable de la tentative d’union d’Héraclius en Égypte ait été d’imposer l’observance de ce jeûne aux deux Églises pareillement.

[154]Note de l’autrice : on donnait jadis cette date comme 638, mais les recherches modernes l’ont établie deux ans plus tard.

[155]Note de l’autrice : la réponse d’Omar revenait à ceci : si Amr était déjà sur le sol égyptien, il pouvait avancer ; sinon, il devait revenir. Amr, ayant lieu de deviner ce que contenait la lettre, refusa de l’ouvrir avant d’avoir campé dans les frontières de l’Égypte.

[156]Note de l’autrice : Ménas, ou Mena, était un nom si commun en Égypte qu’on attachait souvent à ceux qui le portaient un surnom, généralement grec. (Le « e » s’y prononce bref, comme dans l’anglais hen.)

[157]Note de l’autrice : d’après Jean de Nikiou.

[158]Note de l’autrice : il n’était pas rare que des Égyptiens du parti impérialiste prissent des noms grecs ; mais on ne connaît nul exemple d’un Byzantin prenant un nom égyptien.

[159]Note de l’autrice : le nom religieux antique de Memphis était Ha-ka-ptah. Les Grecs en firent Aigyptos, et l’appliquèrent au pays entier. À la venue des Arabes, ceux-ci dirent Agupta (g dur), et les habitants Agupti. Avec le temps, cela devint Goupt et Goupti, d’où viennent, par une prononciation corrompue, nos mots « copte » et « Copte ».

[160]Note de l’autrice : l’histoire d’Arménosa est tirée d’El-Wakedi, et non des papyrus ni de la chronique, qui est ici imparfaite.

[161]Note de l’autrice : ce nom est probablement corrompu.

[162]Note de l’autrice : Nikiou est le nom grec, non seulement d’une cité, mais d’un district appelé l’Île de Nikiou, situé entre deux bras du fleuve. Le district — qui était un diocèse — comme la cité n’avaient aussi qu’un seul nom en égyptien : Pshati. Ce nom plus ancien se conserve encore, mais donné à un hameau relativement moderne du même district : Ibchadi.

[163]Note de l’autrice : Khéreu, aujourd’hui El-Kérioum, à environ vingt milles d’Alexandrie, d’où on le considérait jadis comme la première étape.

[164]Note de l’autrice : alors se produisit — ainsi le veut la gracieuse légende qui brille sur un fond de trahison et de sang comme un rayon de soleil un jour d’orage — un curieux incident. Quand l’ordre fut donné de plier les tentes du camp musulman, quelqu’un dit à Amr qu’un couple de colombes avait fait son nid sur le toit de sa tente, et que les petits n’étaient pas encore emplumés. Amr ordonna aussitôt qu’on ne les dérangeât point, et que sa tente fût laissée debout, telle quelle, jusqu’à son retour d’Alexandrie.

[165]Note de l’autrice : depuis que ce qui précède a été écrit, un nouveau recensement a été fait (en 1897). Les chiffres ne sont pas encore publiés, mais on rapporte couramment que la population totale dépasse aujourd’hui huit millions, dont environ neuf cent mille chrétiens reconnus de l’Église nationale d’Égypte.