Le quadragésime, la Grande Semaine et la joie intacte du dimanche

À première vue, le Carême copte peut paraitre excessif. Pourquoi cinquante-cinq jours, alors que tant de chrétiens parlent simplement de « quarante jours » avant Pâques ?

La réponse n’est pas parce que l’Église copte aimerait l’austérité davantage que les autres mais plutôt parce que l’Église d’Alexandrie a voulu garder ensemble trois réalités que l’histoire liturgique ancienne distingue avec soin : les quarante jours du Christ au désert, la singularité de la Semaine sainte, et le caractère non pénitentiel du dimanche. C’est donc plus par souci de fidélité que par goût de la complication. [1][2][3][4][5]

Dans l’Écriture, le nombre quarante n’est jamais un simple chiffre. Il est le temps de l’épreuve, de la purification, de la préparation et de la rencontre avec Dieu : quarante jours du déluge, quarante ans au désert, quarante jours de Moïse sur la montagne, quarante jours d’Élie jusqu’à l’Horeb, quarante jours annoncés à Ninive, et surtout quarante jours du Christ dans le désert avant l’ouverture de sa vie publique. Le Carême chrétien n’invente donc pas arbitrairement le nombre quarante ; il reçoit un langage spirituel déjà inscrit dans toute l’économie biblique. [6]

Mais le « quarante » biblique n’explique pas encore, à lui seul, le « cinquante-cinq » copte. Pour le comprendre, il faut saisir une distinction capitale dans la tradition ancienne : le quadragésime n’inclus pas nécessairement la Semaine sainte. Le quadragésime est le jeûne des quarante jours ; la Semaine sainte est le temps propre de la Passion. Saint Athanase d’Alexandrie nous le rappelle clairement : il parle du jeûne de quarante jours, puis des saints jours de Pâques, comme d’un second moment, plus intense, qui suit le premier. Autrement dit, l’Église ancienne ne réduit pas tout le chemin prépascal à un seul bloc indifférencié mais elle distingue le désert et la Passion, l’ascèse préparatoire et les jours mêmes du combat rédempteur. [2]

Il faut ensuite rappeler une pratique parfois oubliée aujourd’hui : dans la tradition de l’Eglise primitive, le dimanche n’est pas un jour de deuil. Il est le Jour du Seigneur, le mémorial hebdomadaire de la Résurrection. C’est pourquoi la discipline ancienne refuse d’en faire un jour de privation stricte, c’est-à-dire un jour de privation totale de nourriture pendant plusieurs heures du jour. Les canons ecclésiastiques anciens interdisent de jeûner ainsi le dimanche — et, dans la discipline orientale ancienne, le samedi aussi, sauf l’unique Samedi saint. Le concile de Nicée va dans le même sens lorsqu’il ordonne la prière debout le dimanche et durant la Pentecôte : le corps lui-même doit manifester que le Jour du Seigneur n’est pas un jour d’abattement, mais un jour de victoire. [3]

Ainsi que le confirme celle qui en fût témoin de Jérusalem : Éthérie. À la fin du IVe siècle, elle décrit la liturgie de la Ville sainte et note qu’on y garde huit semaines avant Pâques, précisément parce qu’on ne jeûne ni le dimanche ni le samedi, sauf le samedi de la vigile pascale. Une fois retranchés ces jours non jeûnés, il reste quarante et un jours de jeûne effectif. Ce témoignage est d’une importance considérable. Il montre que l’Antiquité chrétienne ne compte pas seulement des dates sur un calendrier ; elle veut préserver un nombre réel de jours ascétiques, tout en maintenant intacte la joie dominicale. Autrement dit, on allonge le cadre liturgique pour garder la vérité spirituelle du jeûne. [4]

La tradition copte s’inscrit dans cette logique. Elle n’a pas voulu choisir entre les quarante jours du Christ et la dignité du dimanche. Elle a refusé de sacrifier l’un à l’autre. Si le dimanche ne reçoit pas la privation stricte, il faut alors étendre le parcours pour que le quadragésime demeure véritablement un quadragésime. C’est là le sens profond du cycle de cinquante-cinq jours : les dimanches sont neutralisés quant à l’abstinence stricte, sans être retranchés du chemin ecclésial ; la marche est donc prolongée, de manière à conserver les quarante jours ascétiques, puis à conduire les fidèles jusqu’aux saints jours de la Passion. [2][4][5]

Cette structure explique aussi une autre particularité de l’usage copte : la Semaine sainte n’est pas simplement « la fin du Carême ». Elle est un temps spécifique, plus dense, plus grave, plus directement orienté vers la Croix. La tradition liturgique arabe copte en a gardé l’empreinte dans une expression remarquable : جمعة ختام الصوم, le « vendredi de la clôture du jeûne ». Le nom dit tout. Il suppose qu’un temps s’achève avant qu’un autre ne commence. Le jeûne quadragésimal conduit à sa clôture ; ensuite s’ouvrent les saints jours où l’Église ne se contente plus d’imiter le Christ au désert, mais le suit pas à pas vers Jérusalem, le Golgotha et le tombeau. [2][7]

Il existe bien, dans la mémoire ecclésiale, d’autres récits sur la mise en ordre de ces temps de jeûne, et le synaxaire copte conserve lui-même le souvenir d’anciens ordonnancements. La tradition théologique du Carême copte ne cherche pas à reconstituer toutes les étapes d’un développement liturgique complexe mais plutôt de comprendre fidèlement l’enseignement reçu : quarante jours véritables d’ascèse, le dimanche laissé à sa dignité pascale, et la Grande Semaine honorée comme un temps à part. C’est cette triple fidélité qui permet de comprendre le nombre cinquante-cinq. [4][5][8]

Encore faut-il entendre correctement ce que l’Église appelle « jeûner ». Le jeûne, dans la tradition copte, n’est pas un régime alimentaire religieux. Il comprend certes une discipline de table — sobriété, abstinence, alimentation de jeûne sans produits animaux —, mais il ne s’y réduit jamais. Le Christ, dans l’Évangile, unit le jeûne à la prière et à l’aumône ; Isaïe refuse un jeûne purement extérieur et demande un jeûne qui brise l’injustice, relève le pauvre et convertit le cœur. C’est pourquoi le vrai jeûne chrétien n’est pas seulement dans l’assiette : il est dans la langue, dans le regard, dans l’imagination, dans l’usage de l’argent, dans le pardon donné à l’ennemi, dans l’humilité du cœur et dans la faim de Dieu. [6][7]

La piété copte le dit avec une simplicité admirable : le jeûne n’est pas la faim pour elle-même ; il est humilité et repentance. Ce n’est pas un culte rendu à la performance ascétique, mais une école de conversion. Saint Athanase lui-même exhorte les fidèles à ne pas faire de la fête une « indulgence du ventre », mais une manifestation de la vertu ; ailleurs, il appelle à jeûner, veiller et prier selon la saison sainte. Ainsi compris, le jeûne n’est pas une tristesse desséchée. Il devient une manière de rendre au corps sa transparence spirituelle, de simplifier l’âme, de purifier le désir, et d’apprendre à vouloir ce que Dieu veut. [2][7]

Cela explique aussi pourquoi, dans l’usage copte reçu de la tradition de l’Eglise, le samedi et le dimanche ne comportent pas la même privation stricte que les autres jours du jeûne, sans que l’on « sorte » pour autant du Carême. Le régime du jeûne demeure ; l’abstinence stricte, elle, est suspendue. Là encore, l’Église ne relâche pas l’ascèse : elle en ordonne le sens. Elle veut que le fidèle traverse le désert sans oublier que chaque dimanche, même en plein Carême, la Résurrection reflète déjà sa lumière sur le combat spirituel. [3][5]

Ainsi s’éclaire le génie propre du Carême copte. Il ne prolonge pas le jeûne pour ajouter du poids aux épaules des fidèles, mais pour ne rien mutiler du mystère chrétien. Il garde les quarante jours du Seigneur. Il garde la grandeur unique de la Passion. Il garde la joie inviolable du dimanche. Peu d’Églises ont conservé avec autant de netteté cette articulation ancienne, fortifiée en Égypte par la vigueur monastique et par une intelligence liturgique profondément biblique. [2][3][4][5]

Au fond, la question n’est pas fondamentalement pourquoi cinquante-cinq jours mais plutôt que veut former en nous un tel chemin ? Et la réponse est peut-être une âme capable d’entrer avec le Christ dans le désert, de tenir devant la Croix sans fuir, et de recevoir la Résurrection non comme une simple proclamation de foi, mais comme une vie nouvelle et une espérance renouvelée. Dans cette lumière, cinquante-cinq jours ne sont pas plus de dévotion ; ils sont plus d’espace laissé à la grâce. Le Carême copte n’est pas une longueur inutile, il est une catéchèse du salut. [1][2][6][7]

En synthèse, le comput liturgique copte traditionnel conduit à un total de cinquante-cinq jours : sept jours compensatoires, correspondant aux sept dimanches du Carême, durant lesquels l’abstinence stricte n’est pas observée ; quarante jours constituant le quadragésime proprement dit ; enfin huit jours pour la montée liturgique vers Paques incluant la Semaine Sainte, appelée la Sainte Pascha. La difficulté d’interprétation tient à ce que les présentations catéchétiques ne décomptent pas toujours uniformément cette Pascha. Celle-ci comprend en réalité les six jours de jeûne strict de la Semaine Sainte, du Lundi saint au Samedi de la Lumière, auxquels s’ajoutent deux jours intégrés à cette montée vers Pâques sans comporter l’abstinence stricte : le Samedi de Lazare, mémoire de la résurrection de Lazare, et le Dimanche des Rameaux, l’une des grandes fêtes du Seigneur dans le calendrier copte. C’est ainsi que l’on obtient, de manière cohérente, le total de cinquante-cinq jours.

On peut encore préciser le comput du quadragésime lui-même. Dans l’usage liturgique copte reçu, le Grand Carême se déploie sur sept semaines, la semaine étant comptée du dimanche au samedi. Si l’on raisonne sur cette base, on obtient sept périodes de six jours (sans les dimanches donc), soit 42 jours ; mais le Carême commence en réalité un lundi, ce qui retranche le premier dimanche, et il s’achève un vendredi, ce qui retranche le dernier samedi. On obtient ainsi 42 – 2 = 40 jours pour le quadragésime proprement dit. Ce calcul précise simplement comment, dans le comput ecclésial reçu, les sept semaines du Grand Carême correspondent bien aux quarante jours du Seigneur au désert.

 

Notes

[1] Sur la structure biblique du nombre quarante et le lien du jeûne avec la conversion : Gn 7 ; Ex 34,28 ; 1 R 19,8 ; Jon 3,4 ; Mt 4,2 ; Mt 6,16-18 ; Mt 9,15 ; Is 58.

[2] Saint Athanase d’Alexandrie distingue nettement le « jeûne de quarante jours » et les « saints jours de Pâques », et il mentionne la suspension du jeûne les samedis et dimanches avant la reprise pour les jours saints. Il exhorte aussi à ne pas réduire la fête à l’« indulgence du ventre », mais à y voir une manifestation de la vertu. 

[3] Les Canons apostoliques imposent le quadragésime et interdisent le jeûne le dimanche — ainsi que le samedi, hors l’unique Samedi saint. Le concile de Nicée I, canon 20, prescrit en outre la prière debout le Jour du Seigneur, signe du caractère festif de ce jour. 

[4] Éthérie, décrivant Jérusalem au IVe siècle, explique qu’on y observe huit semaines avant Pâques parce qu’on ne jeûne ni le dimanche ni le samedi, sauf le samedi de la vigile ; une fois ces jours déduits, il reste quarante et un jours de jeûne effectif. 

[5] Pour l’usage copte reçu aujourd’hui, une Q&R officielle de la Coptic Orthodox Diocese of the Southern United States explique les cinquante-cinq jours par huit semaines dont cinq jours d’abstinence stricte, précisément parce que l’on n’observe pas l’abstinence stricte le samedi ni le dimanche. La même source précise que le samedi et le dimanche gardent un caractère non abstinent, tout en demeurant à l’intérieur du temps du jeûne. 

[6] La théologie spirituelle du jeûne est résumée par l’Écriture elle-même : le jeûne n’est jamais séparé de la prière, de la miséricorde et de la conversion intérieure.

[7] La liturgie copte arabe conserve l’expression جمعة ختام الصوم pour le « vendredi de la clôture du jeûne ». La Madîhade ce jour affirme explicitement que le jeûne n’est pas la faim pour elle-même, mais l’humilité et la repentance. 

[8] Le synaxaire copte du 10 Hathor garde le souvenir d’anciens ordonnancements du jeûne en Égypte et attribue à saint Démétrius d’Alexandrie la mise en ordre des temps mobiles « comme maintenant » ; ce témoignage éclaire l’histoire de la réception, même s’il ne suffit pas à lui seul à démontrer les origines les plus anciennes.