L’histoire du titre de « pape » ne peut être traitée sérieusement qu’à condition de distinguer trois plans : l’attestation ancienne du terme, l’extension de son usage dans la chrétienté antique, et sa spécialisation beaucoup plus tardive dans l’Occident latin. L’examen des sources historiques à notre disposition conduit à une thèse précise. D’une part, le premier témoignage explicite conservé appliquant le titre au chef de l’Église d’Alexandrie remonte au milieu du IIIᵉ siècle, dans une lettre de Denys d’Alexandrie relatif à Héraclas. D’autre part, au IVᵉ siècle, saint Athanase donne à ce titre une visibilité impériale et pan-chrétienne : par Nicée, par ses exils, par la diffusion de ses écrits et par l’autorité doctrinale qu’il exerce bien au-delà de l’Égypte, le « pape d’Alexandrie » devient une figure reconnue dans l’ensemble de la chrétienté. Enfin, l’exclusivité romaine du titre relève d’une évolution médiévale occidentale tardive et ne saurait être rétroprojetée sur l’Antiquité. L’article montre ainsi que l’antériorité alexandrine et l’usage romain ultérieur ne sont pas contradictoires, parce qu’ils ne relèvent pas du même moment de l’histoire ni du même niveau ecclésiologique. 

Introduction

L’historiographie de la papauté souffre fréquemment d’un anachronisme méthodologique : on projette sur les premiers siècles chrétiens le sens que le mot « pape » a reçu dans le catholicisme romain médiéval et moderne. Or une telle lecture brouille les données. Dans l’Antiquité chrétienne, le terme relève d’abord du registre de la paternité ecclésiastique ; il n’est pas à l’origine un titre réservé, au sens strict, à l’évêque de Rome. La question historique n’est donc pas de savoir si Rome a connu ou non le mot, mais de déterminer où et quand celui-ci est explicitement attesté comme titre de chef d’Église, comment il s’est diffusé, et à quel moment il s’est spécialisé dans l’Occident latin. 

L’objet de cet article est de montrer que le siège d’Alexandrie obtient ce titre de façon stable et reconnue à l’origine dans le monde chrétien. La documentation permet en effet d’affirmer que le titre est attesté à Alexandrie dès le IIIᵉ siècle ; qu’au IVᵉ siècle, sous saint Athanase, il acquiert une publicité impériale et ecclésiale inédite ; et que l’exclusivité romaine du mot, loin d’être primitive, résulte en revanche d’un processus beaucoup plus tardif. Une telle démonstration ne vise pas à nourrir une rivalité confessionnelle. Elle cherche au contraire à restituer, avec précision, la chronologie propre des faits, en distinguant l’histoire lexicale, l’histoire institutionnelle et l’histoire doctrinale pour permettre à tous et à chacun de comprendre pourquoi nous avons aujourd’hui deux papes tout aussi légitimes l’un que l’autre dans le monde chrétien.

 

I. L’attestation alexandrine du IIIᵉ siècle

Commençons par revenir au témoignage transmis par Denys d’Alexandrie au sujet de son prédécesseur Héraclas. Dans le livre VII de l’Histoire ecclésiastique, Denys renvoie à la règle reçue de « notre bienheureux pape Héraclas ».¹ Cette formule est révélatrice de la vérité historique de l’époque. Elle ne procède ni d’une reconstruction médiévale, ni d’une rétroprojection confessionnelle tardive ; elle reflète un usage déjà suffisamment établi au milieu du IIIᵉ siècle pour être employé sans explication particulière dans un contexte de discipline ecclésiastique.

Il faut mesurer exactement la portée de ce témoignage. Elle ne signifie pas qu’Alexandrie aurait été, de manière absolue, le seul lieu où le terme existait. Elle signifie, néanmoins, que la première attestation explicite conservée du titre de “pape” appliqué au chef d’un grand siège épiscopal se trouve à Alexandrie. Ce point est d’autant plus important qu’il rejoint la mémoire institutionnelle de l’Église copte orthodoxe, laquelle présente Héraclas comme le premier patriarche à avoir porté ce titre.² Alexandrie apparaît ainsi comme le premier lieu où le terme, issu du langage de la paternité, reçoit une stabilisation suffisamment nette pour être intégré à la désignation du titulaire du siège de Saint Marc. 

Cette antériorité doit toutefois être énoncée sans surinterprétation. L’histoire ne fournit aucun décret du IIIᵉ siècle « instituant » formellement le titre. Elle donne mieux : un usage vivant, attesté dans une source ancienne, reçu comme naturel par le successeur immédiat d’Héraclas. L’expression de Denys ne renvoie donc pas à une invention ponctuelle, mais à un état déjà acquis du vocabulaire ecclésiastique alexandrin. C’est là l’élément décisif pour toute reconstruction sérieuse de l’histoire du titre.

 

II. Saint Athanase et l’universalisation de fait du titre alexandrin

Si Héraclas fonde l’antériorité documentée du titre, saint Athanase en assure la publicité universelle. Il convient ici de distinguer soigneusement l’origine attestée d’un titre et son rayonnement ecclésial. Athanase n’est pas le premier pape d’Alexandrie au sens chronologique ; la tradition copte le situe au vingtième rang de la succession de saint Marc.³ En revanche, il est le premier dont le pontificat donne au titre une portée pan-chrétienne. Par Nicée, par la lutte contre l’arianisme, par ses exils successifs, par ses séjours hors d’Égypte et par la diffusion de ses œuvres, le pape d’Alexandrie cesse avec lui d’être une figure principalement locale : il devient une autorité reconnue à l’échelle de l’Empire. 

Le cas athanasien est, de ce point de vue, unique. Exilé cinq fois, déplacé au gré des crises impériales et ecclésiales, Athanase voit son nom circuler dans tout l’espace chrétien, en Orient comme en Occident. Son autorité ne tient pas à une juridiction universelle juridiquement constituée, mais à une réception doctrinale et ecclésiale exceptionnelle. Il incarne pour une large partie de la chrétienté la fidélité à Nicée, et son siège reçoit de ce fait un prestige qui dépasse de loin son assise territoriale propre. On peut donc dire, avec exactitude, qu’Athanase ne « crée » pas le titre de pape à Alexandrie, mais qu’il en fixe la notoriété dans la conscience chrétienne ancienne.

C’est ce point qui explique certaines simplifications de la mémoire ecclésiale. Lorsque des traditions populaires présentent Athanase comme le « premier pape », elles ne disent pas vrai sur le plan de la stricte chronologie du titre ; mais elles traduisent, sous une forme abrégée, une vérité historique plus profonde : Athanase est le premier pape d’Alexandrie dont l’autorité, les exils et les combats ont rendu le titre immédiatement reconnaissable pour l’ensemble de la chrétienté. Le rôle du IVᵉ siècle n’est donc pas celui de l’origine du titre, mais celui de sa visibilité universelle de fait.

 

III. La diffusion du terme dans la chrétienté ancienne

L’erreur inverse consisterait pourtant à conclure que l’universalisation athanasienne du prestige alexandrin aurait entraîné, dès le IVᵉ siècle, une exclusivité du titre en faveur d’Alexandrie. Les données invitent au contraire à distinguer nettement l’ancienne priorité d’attestation et la diffusion générale de l’usage. Dans l’Antiquité tardive, le mot « pape » relève d’un vocabulaire ecclésiastique plus large. Les grandes synthèses historiques rappellent qu’entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle le terme a pu être appliqué à des évêques de manière relativement étendue, et parfois même à des prêtres.⁴

Il faut donc formuler avec soin la séquence historique. Dès le milieu du IIIᵉ siècle, Alexandrie atteste le titre; à partir du IVᵉ siècle, l’usage du mot est largement diffusé dans la chrétienté ; mais cette diffusion n’abolit pas la singularité alexandrine. Au contraire, elle la met en relief : tandis que le mot circule plus largement, le siège d’Alexandrie bénéficie d’un surcroît de prestige en raison de la stature d’Athanase. L’histoire du titre n’est donc ni celle d’un monopole primitif, ni celle d’une indifférenciation totale ; elle est celle d’une diffusion dans laquelle certaines chaires acquièrent un poids symbolique supérieur.

Dans ce cadre, Alexandrie occupe une place spécifique. Elle cumule en effet trois traits rarement réunis : la précocité de l’attestation, l’ancienneté apostolique revendiquée dans la succession de saint Marc, et la visibilité doctrinale exceptionnelle conférée par le pontificat d’Athanase. C’est cette convergence qui explique que le titre de « pape d’Alexandrie » n’ait jamais été perçu dans la tradition copte comme un simple accident lexical, mais comme l’expression d’une paternité ecclésiale profondément enracinée.

 

IV. La spécialisation romaine : une évolution médiévale occidentale

L’histoire romaine du titre exige une égale précision. Dire que Rome n’aurait reçu le mot que tardivement serait inexact si l’on parle du terme lui-même. En revanche, dire que l’usage exclusif du titre pour l’évêque de Rome est tardif est historiquement fondé. C’est là qu’il faut distinguer la présence ancienne d’un vocable dans le langage ecclésiastique et sa concentration progressive sur un siège déterminé. Les synthèses de référence indiquent que le titre, anciennement plus large, se trouve réservé à l’évêque de Rome dans l’Occident latin à partir d’une pratique déjà établie au IXᵉ siècle et explicitement confirmée sous Grégoire VII en 1073.⁵ 

Cette spécialisation médiévale ne doit donc pas être projetée sur les premiers siècles. Elle correspond à une évolution ecclésiologique propre à l’Occident latin, où la papauté romaine reçoit progressivement une détermination doctrinale, canonique et juridictionnelle qui n’est pas celle de l’Antiquité chrétienne dans son ensemble. Ainsi comprise, l’exclusivité romaine ne contredit en rien l’antériorité alexandrine. Les deux propositions relèvent de deux strates différentes de l’histoire : l’une concerne l’apparition attestée d’un titre, l’autre sa spécialisation ultérieure dans un cadre confessionnel déterminé.

L’histoire comparative d’Alexandrie et de Rome impose donc une règle simple : il faut éviter de parler du « pape » comme si le mot avait porté partout, toujours et d’emblée le même contenu institutionnel. Dans l’Antiquité, il renvoie d’abord à la paternité ecclésiastique ; à Rome, il devient ensuite le nom propre d’une primauté universelle dans la doctrine catholique. La différence n’est pas celle de deux mots distincts, mais celle de deux trajectoires historiques divergentes.

 

V. La signification du titre aujourd’hui

Le présent confirme, sans les abolir, les couches successives de cette histoire. Dans l’Église copte orthodoxe, le chef de l’Église porte officiellement le titre de « Pape d’Alexandrie et Patriarche du Siège de saint Marc ».⁶ Ce titre ne s’y comprend pas comme une survivance archaïque, ni comme un emprunt à Rome, mais comme l’expression actuelle d’une paternité apostolique propre au siège de Saint Marc. Dans la conscience copte, il renvoie au successeur de saint Marc, au père des évêques et au gardien d’une tradition doctrinale et liturgique reçue.

Dans l’Église catholique romaine, le même mot désigne l’évêque de Rome dans le cadre d’une théologie de la primauté universelle. Il y reçoit un contenu juridictionnel et ecclésiologique spécifique qui dépasse le seul registre honorifique. C’est pourquoi le terme, aujourd’hui, demeure matériellement identique tout en portant des contenus théologiques distincts selon les traditions. À Alexandrie, il signifie d’abord la continuité apostolique et la paternité patriarcale ; à Rome, il désigne le principe visible de l’unité universelle selon la doctrine catholique. 

Pour l’historien comme pour le théologien, cette situation a une conséquence décisive. Le mot « pape » ne peut être compris adéquatement ni comme un simple titre d’honneur, ni comme un concept univoque. Il désigne, à travers des histoires ecclésiales diverses, une même intuition fondamentale : la paternité visible dans l’Église. La tradition alexandrine en a conservé l’une des formes les plus anciennes ; la tradition romaine en a développé l’une des formes les plus institutionnellement élaborées.

 


Notes

  1. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 7, 4, dans Histoire ecclésiastique. Tome II, Livres V-VII, texte grec, traduction et notes de Gustave Bardy, Paris, Éditions du Cerf, coll. Sources chrétiennes, no 41, 1994. On peut également consulter : Histoire ecclésiastique. Livres V-VIII, texte grec et traduction française par Émile Grapin, Paris, Alphonse Picard, 1911.
  2. Coptic Orthodox Church, « Pope Heraclas », site officiel de l’Église copte orthodoxe : Héraclas y est présenté comme « the first patriarch to take the title of Pope ».
  3. Coptic Orthodox Church, « Pope Athanasius I the Apostolic », site officiel de l’Église copte orthodoxe ; voir aussi « Coptic History », qui rappelle les cinq exils d’Athanase et leur durée cumulée.
  4. Encyclopaedia Britannica, art. « Pope », qui rappelle que le terme fut employé, surtout du IIIᵉ au Vᵉ siècle, pour des évêques de manière assez large, et parfois pour des prêtres.
  5. Encyclopaedia Britannica, art. « Papacy » ; voir aussi The Catholic Encyclopedia, art. « The Pope », pour la formulation catholique latine moderne de l’usage exclusivement romain du titre.
  6. Coptic Orthodox Church, « Pope Tawadros II » ; voir aussi « What is the Coptic Orthodox Church? », où le chef de l’Église est défini comme « the Pope » et comme le successeur de saint Marc.